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La San-Felice, Tome 04

TOME IV (continued 3)

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Mais, en émettant cette supposition, qui, pour elle, était une certitude, Luisa avait eu besoin de toute sa puissance sur elle-même pour ne pas laisser voir son émotion; car les Français n'avaient pas été vainqueurs sans lutte, et, dans cette lutte, ils avaient dû avoir un plus ou moins grand nombre de morts et de blessés; or, qui pouvait lui assurer que Salvato n'était au nombre ni des blessés ni des morts?

Sous le premier prétexte venu, Luisa s'était retirée dans sa chambre, et, devant le même crucifix qui avait assisté son père mourant, sur lequel San-Felice avait juré d'accomplir les volontés du prince Caramanico en épousant Luisa et en la rendant heureuse, elle pria longtemps et pieusement, ne donnant pas de motif à sa prière et laissant à Dieu le soin de découvrir ce motif, s'il y en avait un.

A cinq heures, San-Felice avait entendu un grand bruit dans la rue; il s'était approché de la fenêtre, avait vu des hommes courant de tous côtés, en posant sur la muraille des affiches que chacun s'empressait de lire. Il était alors descendu, s'était approché d'une affiche, avait lu comme les autres l'incompréhensible proclamation; puis, comme tout esprit scrutateur, il avait été préoccupé du désir de trouver le mot de cette énigme politique, avait demandé à Luisa si elle voulait descendre avec lui jusqu'à la ville pour avoir des nouvelles, et, sur son refus, y était allé seul.

En son absence, Cirillo était venu; il ignorait le départ de Salvato; à lui la jeune femme dit tout: comment Nanno était venue et, avec son langage figuré, avait, sous la forme d'une légende grecque, fait comprendre à Salvato que les Français allaient combattre et qu'il devait combattre avec eux. Cirillo, ne sachant rien de plus que San-Felice, était fort inquiet; mais il donna la certitude à Luisa que, s'il n'était point arrivé malheur à Salvato, Salvato, par un moyen quelconque, ferait parvenir des nouvelles à ses amis. Alors, ce qu'il saurait, Cirillo s'engagait à le lui faire savoir.

Luisa ne lui dit point que, sous ce rapport, elle avait l'espérance d'être renseignée au moins aussi vite que lui.

Cirillo était parti depuis longtemps, lorsque San-Felice rentra; il avait assisté au triomphe du roi et haussé les épaules à l'enthousiasme des Napolitains; le côté embarrassé et obscur de la proclamation n'avait point échappé à son esprit sagace, et son coeur n'était pas si naïf qu'il ne crût à quelque tromperie.

Il regretta de n'avoir point vu Cirillo, qu'il aimait comme homme, qu'il admirait comme médecin.

A onze heures, il se retira chez lui, et Luisa rentra chez elle, ou plutôt dans la chambre de Salvato, comme elle avait coutume de le faire quand il y était, et même depuis qu'il n'y était plus; la crainte avait donné à son amour quelque chose de plus passionné que d'habitude; elle s'agenouilla devant le lit, pleura beaucoup, et, à plusieurs reprises, appuya ses lèvres sur l'oreiller où avait reposé la tête du blessé.

Un léger bruit la fit retourner: Giovannina l'avait suivie; elle se redressa, honteuse d'être surprise par la jeune fille, qui s'excusa en disant:

—J'ai entendu pleurer madame, et j'ai pensé que madame avait peut-être besoin de moi.

Luisa se contenta de secouer la tête; elle s'abstenait de parler, craignant que ses paroles mouillées de larmes n'en dissent plus qu'elle n'en voulait dire.

Le lendemain, Luisa était pâle, défaite; son excuse fut le bruit que l'on avait fait toute la nuit en tirant des pétards et des mortarelli.

Le chevalier achevait de déjeuner, lorsqu'une voiture s'arrêta à la porte. Giovannina ouvrit et introduisit le secrétaire du prince; le prince, forcé d'aller au conseil à midi, et désirant causer avec San-Felice avant d'aller au conseil, lui envoyait sa voiture et le priait de venir sans perdre un instant.

Sur le perron, le chevalier croisa le facteur, qui, trouvant la porte ouverte, était entré: il tenait une lettre à la main.

—Est-ce pour moi? demanda San-Felice.

—Non, Excellence, c'est pour madame.

—D'où vient-elle?

—De Portici.

—Portez vite! c'est de la gouvernante de madame, probablement.

Et San-Felice continua son chemin et monta dans la voiture, qui partit au grand trot.

Luisa avait entendu le court dialogue du facteur et de son mari; elle s'avança au-devant de l'homme de la poste et lui prit la lettre des mains.

Cette lettre était d'une écriture inconnu.

Elle l'ouvrit machinalement, porta son regard sur la signature et jeta un cri: la lettre était de Salvato.

Elle l'appuya sur son coeur et courut s'enfermer dans la chambre sacrée.

Il lui semblait que c'eût été usé impiété de lire la première lettre qu'elle recevait de son ami autre part que dans cette chambre.

—C'est de lui! murmura-t-elle en tombant sur le fauteuil placé au chevet du lit, c'est de lui!

Elle fut un moment sans pouvoir lire; le sang qui s'élançait de son coeur et qui montait à son cerveau faisait battre ses tempes et jetait un voile sur ses yeux.

Salvato écrivait du champ de bataille:

«Remerciez Dieu, ma bien-aimée! je suis arrivé à temps pour le combat, et n'ai point été étranger à la victoire; vos saintes et virginales prières ont été exaucées; Dieu, invoqué par le plus beau de ses anges, a veillé sur moi et sur mon honneur.

»Jamais victoire n'a été plus complète, ma bien-aimée Luisa; sur le champ de bataille même, mon cher général m'a serré sur son coeur et m'a fait chef de brigade. L'armée de Mack s'est évanouie comme une fumée! Je pars à l'instant pour Civita-Ducale, d'où je trouverai moyen de vous expédier cette lettre. Dans le désordre qui va résulter de notre victoire et de la défaite des Napolitains, il est impossible de compter sur la poste. Je vous aime tout à la fois d'un coeur gonflé d'amour et d'orgueil. Je vous aime! je vous aime!...

»Civita-Ducale, deux heures du matin,

»Me voilà déjà plus près de vous de dix lieues. Nous avons trouvé, Hector Caraffa et moi, un paysan qui, grâce à mon cheval, que j'avais laissé ici et dont vous ferez tous mes compliments à Michele, consent à partir à l'instant même; il ne s'arrêtera que lorsque le cheval tombera sous lui, et il en prendra aussitôt un autre; il se charge de porter une lettre à celui de nos amis chez lequel Hector était caché à Portici. Votre lettre sera incluse dans la sienne; il vous la fera passer.

»Je vous dis cela pour que vous ne cherchiez pas comment elle vous arrive; cette préoccupation vous éloignerait un instant de moi. Non, je veux que vous soyez tout à la joie de me lire, comme je suis, moi, tout au bonheur de vous écrire.

»Notre victoire est si complète, que je ne crois pas que nous ayons une autre bataille à livrer. Nous marchons droit sur Naples, et, si rien ne nous arrête, comme c'est probable, je pourrai vous revoir dans huit ou dix jours au plus.

»Vous laisserez ouverte la fenêtre par laquelle je suis sorti, je rentrerai par cette même fenêtre. Je vous reverrai dans cette même chambre où j'ai été si heureux, je vous y rapporterai la vie que vous m'y avez donnée.

»Je ne négligerai aucune occasionne de vous écrire; si cependant vous ne receviez pas de lettre de moi, ne soyez pas inquiète, les messagers auraient été infidèles, arrêtés ou tués.

»O Naples! ma chère patrie! mon second amour après vous! Naples, tu vas donc être libre!

»Je ne veux pas retarder mon courrier, je ne veux pas retarder votre joie; je suis heureux deux fois, de mon bonheur et du vôtre. Au revoir, ma bien adorée Luisa! Je vous aime! je vous aime!...

»SALVATO.»

Luisa lut la lettre du jeune homme dix fois, vingt fois peut-être; elle l'eût relue sans cesse, la mesure du temps manquait.

Tout à coup, Giovannina frappa à la porte.

—M. le chevalier rentre, dit-elle.

Luisa jeta un cri, baisa la lettre, la mit sur son coeur, jeta, en sortant de la chambre, un regard vers cette autre chambre par la fenêtre de laquelle était sorti Salvato, fenêtre par laquelle il devait rentrer.

—Oui, oui, murmura-t-elle en lui envoyant un sourire.

Cet amour était si fécond, qu'il donnait une existence à tous les objets inertes ou insensibles qui entouraient Luisa et qui avaient entouré Salvato.

Luisa entra au salon par une porte, tandis que son mari y entrait par l'autre.

Le chevalier était visiblement préoccupé.

—Qu'avez-vous, mon ami? demanda Luisa marchant à lui et le regardant avec ses yeux limpides. Vous êtes triste!

—Non, mon enfant, répondit le chevalier, pas triste: inquiet.

—Vous avez vu le prince? demanda la jeune femme.

—Oui, répondit le chevalier.

—Et votre inquiétude vous vient de la conversation que vous avez eue avec Son-Altesse?

Le chevalier fit de la tête un signe affirmatif.

Luisa essaya de lire dans sa pensée.

Le chevalier s'assit, prit les deux mains de Luisa, debout devant lui, et la regarda à son tour.

—Parlez, mon ami, dit Luisa, que commençait d'atteindre un triste pressentiment. Je vous écoute.

—La situation dans laquelle se trouve la famille royale, dit le chevalier, est aussi grave au moins que nous l'avions présagé hier au soir; il n'y a aucune espérance de défendre l'entrée de Naples aux Français, et la résolution est prise par elle de se retirer en Sicile.

Sans savoir pourquoi, Luisa sentit son coeur se serrer.

Le chevalier vit sur le visage de Luisa le reflet de ce qui se passait dans son coeur. Sa lèvre frémissait, son oeil se fermait à demi.

—Alors... Écoute bien ceci, mon enfant, dit le chevalier avec cet accent de douce tendresse paternelle qu'il prenait parfois avec Luisa. Alors, le prince m'a dit: «Chevalier, vous êtes mon seul ami; vous êtes le seul homme avec lequel j'aie un vrai plaisir à causer; le peu d'instruction solide que j'ai, je vous le dois; le peu que je vaux, c'est de vous que je le tiens; un seul homme peut m'aider à supporter l'exil, et c'est vous, chevalier. Je vous en prie, je vous en supplie, si je suis obligé de partir, partez avec moi!»

Luisa sentit un frisson lui passer par tout le corps.

—Et... qu'avez-vous répondu, mon ami? demanda-t-elle d'une voix tremblante.

—J'ai eu pitié de cette infortune royale, de cette faiblesse dans la grandeur, de ce prince sans ami dans l'exil, de cet héritier de la couronne sans serviteur parce qu'il allait peut-être perdre la couronne; j'ai promis.

Luisa tressaillit; ce tressaillement n'échappa point au chevalier, qui lui tenait les mains.

—Mais, reprit-il vivement, comprends bien ceci Luisa: ma promesse est toute personnelle, elle n'engage que moi; éloignée de la cour, où tu as dédaigné de prendre ta place, tu n'as, toi, d'obligation envers personne.

—Vous croyez, mon ami?

—Je le crois; tu es donc libre, enfant chérie de mon coeur, de rester à Naples, de ne pas quitter cette maison que tu aimes, ce jardin où tu as couru et joué tout enfant, ce petit coin de terre, enfin, où tu as amassé dix-sept ans de souvenirs; car il y a dix-sept ans que tu es ici et que tu fais la joie de mon foyer! il me semble que tu y es venue hier.

Le chevalier poussa un soupir.

Luisa ne répondit rien; il continua:

—La duchesse Fusco, qui est exilée par la reine, la reine à peine éloignée, va revenir à son tour; avec une pareille amie pour veiller sur toi, je n'aurai pas plus de crainte que si tu étais près d'une mère. Dans quinze jours, les Français seront à Naples; mais tu n'as rien à redouter des Français. Je les connais, ayant longtemps vécu avec eux. Ils apportent à mon pays des bienfaits dont j'aurais voulu qu'il fût doté par ses souverains: la liberté, l'intelligence. Tous mes amis et, par conséquent, tous les tiens sont patriotes; aucune révolution ne peut t'inquiéter, aucune persécution ne saurait t'atteindre.

—Ainsi, mon ami, lui demanda Luisa, vous croyez que je puis vivre heureuse sans vous?

—Un mari comme moi, chère enfant, dit San-Felice avec un soupir, n'est point un mari regrettable pour une femme de ton âge.

—Mais, en admettant que je puisse vivre sans vous, vous, mon ami, pourrez-vous vivre sans moi?

San-Felice baissa la tête.

—Vous craignez que cette maison, ce jardin, ce petit coin de terre, ne me manquent, continua Luisa; mais ma présence ne vous manquera-t-elle point, à vous? notre vie, commune depuis dix-sept ans, en se disjoignant tout à coup, ne déchirera-t-elle point en vous quelque chose, non-seulement d'habituel, mais encore d'indispensable?

San-Felice resta muet.

—Quand vous ne voulez pas abandonner le prince, qui n'est que votre ami, ajouta Luisa d'une voix oppressée, me donnez-vous une preuve d'estime en me proposant de vous abandonner, vous qui êtes tout à la fois et mon père et mon ami, vous qui avez mis l'intelligence dans mon esprit, la bonté dans mon coeur, Dieu dans mon âme?

San-Felice poussa un soupir.

—Quand vous avez promis au prince de le suivre, enfin, avez-vous pensé que je ne vous suivrais pas?

Une larme tomba des yeux du chevalier sur la main de Luisa.

—Si vous avez pensé cela, mon ami, continua-t-elle avec un doux et triste mouvement de tête, vous avez eu tort; mon père mourant nous a unis, Dieu a béni notre union, la mort seule nous désunira. Je vous suivrai, mon ami.

San-Felice releva vivement sa tête rayonnante de bonheur, et ce fut une larme de Luisa qui tomba à son tour sur la main de son mari.

—Mais tu m'aimes donc? Bénédiction du bon Dieu! tu m'aimes donc? s'écria le chevalier.

—Mon père, dit Luisa, vous avez été ingrat, demandez pardon à votre fille.

San-Felice se jeta à genoux, baisant les mains de sa fille, tandis qu'elle, levant les yeux au ciel, murmurait:

—N'est-ce pas, mon Dieu, que, si je ne faisais pas ce que je fais, n'est-ce pas que je serais indigne de tous deux?

LXVII

LES DEUX AMIRAUX.

Le prince François, en présentant à San-Felice la fuite de la famille royale en Sicile comme résolue, avait cru parler au nom de son père et de sa mère; mais, en réalité, il avait parlé au nom seul de la reine; de ce côté, en effet, la fuite était résolue et on la voulait à tout prix; mais, en voyant le dévouement de son peuple, tout aveugle qu'il était, et par cela même qu'il était aveugle, en écoutant ces protestations faites par cent mille hommes, de mourir pour lui depuis le premier jusqu'au dernier, le roi s'était repris à l'idée de défendre sa capitale et d'en appeler de la lâcheté de l'armée à l'énergie de ce peuple qui s'offrait si spontanément à lui.

Il se levait donc le 11 décembre au matin, c'est-à-dire le lendemain de cet incroyable triomphe auquel nous avons essayé de faire assister nos lecteurs, sans parti pris encore, mais penchant plutôt pour celui de la résistance que pour celui de la fuite, quand on lui annonça que l'amiral François Caracciolo était depuis une demi-heure dans l'antichambre, attendant qu'il fit jour chez sa Majesté.

Excité par les préventions de la reine, Ferdinand n'aimait point l'amiral, mais ne pouvait s'empêcher de l'estimer; son admirable courage dans les différentes rencontres qu'il avait eues avec les Barbaresques, le bonheur avec lequel il avait tiré sa frégate, la Minerve de la rade de Toulon, quand Toulon avait été repris par Bonaparte sur les Anglais, le sang-froid qu'il avait déployé dans la protection donnée par lui aux autres vaisseaux, qu'il avait ramenés, mutilés par les boulets et désemparés par la tempête, c'est vrai, mais enfin qu'il avait ramenés sans en perdre un seul, lui avaient alors valu le grade d'amiral.

On a vu, dans les premiers chapitres de ce récit, les motifs que croyait avoir la reine de se plaindre de l'amiral, qu'elle était parvenue, avec son adresse ordinaire, à mettre assez mal dans l'esprit du roi.

Ferdinand crut que Caracciolo venait pour lui demander la grâce de Nicolino, qui était son neveu, et, enchanté d'avoir, par la fausse position où s'était mis un membre de sa famille, prise sur l'amiral, auquel il se sentait dans la malveillante disposition d'être désagréable, il ordonna de le faire entrer à l'instant même.

L'amiral, revêtu de son grand uniforme, entra calme et digne comme toujours; sa haute position sociale mettait depuis quatre cents ans les chefs de sa famille en contact avec les souverains de toute race, angevins, aragonais, espagnols, qui s'étaient succédé sur le trône de Naples; il joignait donc à une suprême dignité cette courtoisie parfaite dont il avait donné un échantillon à la reine dans le double refus qu'il avait fait, pour sa nièce et pour lui-même, d'assister aux fêtes que la cour avait données à l'amiral Nelson.

Cette courtoisie, de quelque part qu'elle vînt, embarrassait toujours un peu Ferdinand, dont la courtoisie n'était point la qualité dominante; aussi, lorsqu'il vit l'amiral s'arrêter respectueusement à quelques pas de lui et attendre, selon l'étiquette de la cour, que le roi lui adressât le premier la parole, n'eut-il rien de plus pressé que de commencer la conversation par le reproche qu'il avait à lui faire.

—Ah! vous voilà, monsieur l'amiral, lui dit-il; il paraît que vous avez fort insisté pour me voir?

—C'est vrai, sire, répondit Caracciolo en s'inclinant; je croyais de toute urgence d'avoir l'honneur de pénétrer jusqu'à Votre Majesté.

—Oh! je sais ce qui vous amène, dit le roi.

—Tant mieux pour moi, sire, dit Caracciolo; dans ce cas, c'est une justice que le roi rend à ma fidélité.

—Oui, oui, vous venez me parler pour ce mauvais sujet de Nicolino, votre neveu, n'est-ce pas? qui s'est mis, à ce qu'il paraît, dans une méchante affaire, puisqu'il ne s'agit pas moins que de crime de haute trahison; mais je vous préviens que toute prière, même la vôtre, sera inutile, et que la justice aura, son cours.

Un sourire passa sur la figure austère de l'amiral.

—Votre Majesté est dans l'erreur, dit-il; au milieu des grandes catastrophes politiques, les petits accidents de famille disparaissent. Je ne sais point et ne veux point savoir ce qu'a fait mon neveu; s'il est innocent, son innocence ressortira de l'instruction du procès, comme est ressortie celle du chevalier de Medici, du duc de Canzano, de Mario Pagano et de tant de prévenus qu'après les avoir gardés trois ans, les prisons ont été obligées de rendre à la liberté; s'il est coupable, la justice aura son cours. Nicolino est de haute race; il aura le droit d'avoir la tête tranchée, et, Votre Majesté le sait, l'épée est une arme si noble, que, même aux mains du bourreau, elle ne déshonore pas ceux qui sont frappés par elle.

—Mais, alors, dit le roi un peu étonné de cette dignité si simple et si calme, dont sa nature, son tempérament, son caractère ne lui donnaient aucune notion instinctive; mais, alors, si vous ne venez point me parler de votre neveu, de quoi venez-vous donc me parler?

—Je viens vous parler de vous, sire, et du royaume.

—Ah! ah! fit le roi, vous venez me donner des conseils?

—Si Votre Majesté daigne me consulter, répondit Caracciolo avec un respectueux mouvement de tête, je serai heureux et fier de mettre mon humble expérience à sa disposition. Dans le cas contraire, je me contenterai d'y mettre ma vie et celle des braves marins que j'ai l'honneur de commander.

Le roi eût été heureux de trouver une occasion de se fâcher; mais, devant une pareille réserve et un semblable respect, il n'y avait pas de prétexte à la colère.

—Hum! fit-il, hum!

Et, après deux ou trois secondes de silence:

—Eh bien, amiral, dit-il, je vous consulterai.

Et, en effet, il se tournait déjà vers Caracciolo, lorsqu'un valet de pied, entrant par la porte des appartements, s'approcha du roi et lui dit à demi-voix quelques paroles que Caracciolo n'entendit point et ne chercha point à entendre.

—Ah! ah! dit-il; et il est là?

—Oui, sire; il dit qu'avant-hier, à Caserte, Votre Majesté lui a dit qu'elle avait à lui parler.

—C'est vrai.

Se tournant alors vers Caracciolo:

—Ce que vous avez à me dire, monsieur, peut-il se dire devant un témoin?

—Devant le monde entier, sire.

—Alors, dit le roi en se retournant vers le valet de pied, faites entrer. D'ailleurs, continua-t-il en s'adressant à Caracciolo, celui qui demande à entrer est un ami, plus qu'un ami, un allié: c'est l'illustre amiral Nelson.

En ce moment, la porte s'ouvrit et le valet de pied annonça solennellement:

—Lord Horace Nelson du Nil, baron de Bornhum-Thorpes, duc de Bronte!

Un léger sourire, qui n'était pas exempt d'amertume, effleura, à rémunération de tous ces titres, les lèvres de Caracciolo.

Nelson entra; il ignorait avec qui le roi se trouvait; il fixa son oeil gris sur celui qui l'avait précédé dans le cabinet du roi et reconnut l'amiral Caracciolo.

—Je n'ai pas besoin de vous présenter l'un à l'autre, n'est-ce pas, messieurs? dit le roi. Vous vous connaissez.

—Depuis Toulon, oui, sire, dit Nelson.

—J'ai l'honneur de vous connaître depuis plus longtemps que cela, monsieur, répondit Caracciolo avec sa courtoisie ordinaire: je vous connais depuis le jour où, sur les côtes du Canada, vous avez, avec un brick, combattu contre quatre frégates françaises, et où vous leur avez échappé en faisant traverser à votre bâtiment une passe que, jusque-là, on croyait impraticable. C'était en 1786, je crois; il y a douze ans de cela.

Nelson salua; lui non plus, le brutal marin, n'était point familier avec ce langage.

—Milord, dit le roi, voici l'amiral Caracciolo qui vient m'offrir ses conseils sur la situation; vous la connaissez. Asseyez-vous et écoutez ce que l'amiral va dire; quand il aura fini, vous répondrez si vous avez quelque chose à répondre; seulement, je vous le dis d'avance, je serais heureux que deux hommes si éminents et qui connaissent si bien l'art de la guerre fussent du même avis.

—Si milord, comme j'en suis certain, dit Caracciolo, est un véritable ami du royaume, j'espère qu'il n'y aura dans nos opinions que de légères divergences de détail qui ne nous empêcheront point d'être d'accord sur le fond.

—Parle, Caracciolo, parle, dit le roi en revenant à l'habitude que les rois d'Espagne et de Naples ont de tutoyer leurs sujets.

—Hier, répliqua l'amiral, le bruit s'est répandu dans la ville, à tort, je l'espère, que Votre Majesté, désespérant de défendre son royaume de terre ferme, était décidée à se retirer en Sicile.

—Et tu serais d'un avis contraire, toi, à ce qu'il paraît?

—Sire, répondit Caracciolo, je suis et je serai toujours de l'avis de l'honneur contre les conseils de la honte. Il y va de l'honneur du royaume, sire, et, par conséquent, de celui de votre nom, que votre capitale soit défendue jusqu'à la dernière extrémité.

—Tu sais, dit le roi, dans quel état sont nos affaires?

—Oui, sire, mauvaises, mais non perdues. L'armée est dispersée, mais elle n'est pas détruite; trois ou quatre mille morts, six ou huit mille prisonniers, ôtez cela de cinquante-deux mille hommes, il vous en restera quarante mille, c'est-à-dire une armée quatre fois plus nombreuse encore que celle des Français, combattant sur son territoire, défendant des défilés inexpugnables, ayant l'appui des populations de vingt villes et de soixante villages, le secours de trois citadelles imprenables sans matériel de siège, Civitella-del-Tronto, Gaete et Pescara, sans compter Capoue, dernier boulevard, rempart suprême de Naples, jusqu'où les Français ne pénétreront même pas.

—Et tu te chargerais de rallier l'armée, toi?

—Oui, sire.

—Explique-moi de quelle façon; tu me feras plaisir.

—J'ai quatre mille marins sous mes ordres, sire; ce sont des hommes éprouvés et non des soldats d'hier comme ceux de votre armée de terre; donnez-m'en l'ordre, sire, je me mets à l'instant même à leur tête; mille défendront le passage d'Itri à Sessa, mille celui de Sora à San-Germano, mille celui de Castel-di-Sangro à Isernia; les mille autres,—les marins sont bons à tout, milord Nelson le sait mieux que personne, lui qui a fait faire aux siens des prodiges! —les mille autres, transformés en pionniers, seront occupés à fortifier ces trois passages et à y faire le service de l'artillerie; avec eux, ne fût-ce qu'au moyen de nos piques d'abordage, je soutiens le choc des Français, si terrible qu'il soit, et, quand vos soldats verront comment les marins meurent, sire, ils se rallieront derrière eux, surtout si Votre Majesté est là pour leur servir de drapeau.

—Et qui gardera Naples pendant ce temps?

—Le prince royal, sire, et les huit-mille hommes, sous les ordres du général Naselli, que milord Nelson a conduits en Toscane, où ils n'ont plus rien à faire. Milord Nelson a laissé, je crois, une partie de sa flotte à Livourne; qu'il envoie un bâtiment léger avec ordre de Sa Majesté de ramener à Naples ces huit mille hommes de troupes fraîches, et elles pourront, Dieu aidant, être ici dans huit jours. Ainsi, voyez, sire, voyez quelle masse terrible vous reste: quarante-cinq ou cinquante mille hommes de troupes, la population de trente villes et de cinquante villages qui va se soulever, et, derrière tout cela, Naples avec ses cinq cent mille âmes. Que deviendront dix mille Français perdus dans cet océan?

—Hum! fit le roi regardant Nelson, qui continua de demeurer dans le silence.

—Il sera toujours temps, sire, continua Caracciolo, de vous embarquer. Comprenez bien cela: les Français n'ont pas une barque armée, et vous avez trois flottes dans le port: la vôtre, la flotte portugaise et celle de Sa Majesté Britannique.

—Que dites-vous de la proposition de l'amiral, milord? dit le roi mettant cette fois Nelson dans la nécessité absolue de répondre.

—Je dis, sire, répondit Nelson en demeurant assis et continuant de tracer de sa main gauche, avec une plume, des hiéroglyphes sur un papier, je dis qu'il n'y a rien de pis au monde, quand une résolution est prise, que d'en changer.

—Le roi avait-il déjà pris une résolution? demanda Caracciolo.

—Non, tu vois, pas encore; j'hésite, je flotte...

—La reine, dit Nelson, a décidé le départ.

—La reine? fit Caracciolo ne laissant pas au roi le temps de répondre. Très-bien! qu'elle parte. Les femmes, dans les circonstances où nous sommes, peuvent s'éloigner du danger; mais les hommes doivent y faire face.

—Milord Nelson, tu le vois, Caracciolo, milord Nelson est de l'avis du départ.

—Pardon, sire, répondit Caracciolo, mais je ne crois pas que milord Nelson ait donné son avis.

—Donnez-le, milord, dit le roi, je vous le demande.

—Mon avis, sire, est le même que celui de la reine, c'est-à-dire que je verrai avec joie Votre Majesté chercher en Sicile un refuge assuré que ne lui offre plus Naples.

—Je supplie milord Nelson de ne pas donner légèrement son avis, dit Caracciolo s'adressant à son collègue; car il savait d'avance de quel poids est l'avis d'un homme de son mérite.

—J'ai dit, et je ne me rétracte point, répondit durement Nelson.

—Sire, répondit Caracciolo, milord Nelson est Anglais, ne l'oubliez pas.

—Que veut dire cela, monsieur? demanda fièrement Nelson.

—Que, si vous étiez Napolitain au lieu d'être Anglais, milord, vous parleriez autrement.

—Et pourquoi parlerais-je autrement si j'étais Napolitain?

—Parce que vous consulteriez l'honneur de votre pays, au lieu de consulter l'intérêt de la Grande-Bretagne.

—Et quel intérêt la Grande-Bretagne a-t-elle au conseil que je donne au roi, monsieur?

—En faisant le péril plus grand, on demandera une récompense plus grande. On sait que l'Angleterre veut Malte, milord.

—L'Angleterre a Malte, monsieur; le roi la lui a donnée.

—Oh! sire, fit Caracciolo avec le ton du reproche, on me l'avait dit, mais je n'avais pas voulu le croire.

—Et que diable voulais-tu que je fisse de Malte? dit le roi. Un rocher bon à faire cuire des oeufs au soleil!

—Sire, dit Caracciolo sans plus s'adresser à Nelson, je vous supplie, au nom de tout ce qu'il y a de coeurs vraiment napolitains dans le royaume, de ne plus écouter les conseils étrangers, qui mettent votre trône à deux doigts de l'abîme. M. Acton est étranger, sir William Hamilton est étranger, milord Nelson lui-même est étranger; comment voulez-vous qu'ils soient justes dans l'appréciation de l'honneur napolitain?

—C'est vrai, monsieur; mais ils sont justes dans l'appréciation de la lâcheté napolitaine, répondit Nelson, et c'est pour cela que je dis au roi, après ce qui s'est passé à Civita-Castellana: Sire, vous ne pouvez plus vous confier aux hommes qui vous ont abandonné, soit par peur, soit par trahison.

Carracciolo pâlit affreusement et porta, malgré lui, la main à la garde de son épée; mais, se rappelant que Nelson n'avait qu'une main pour tirer la sienne, et que cette main, c'était la gauche, il se contenta de dire:

—Tout peuple a ses heures de défaillance, sire. Ces Français, devant lesquels nous fuyons, ont eu trois fois leur Civita-Castellana: Poitiers, Crécy, Azincourt; une seule victoire a suffi pour effacer trois défaites: Fontenoy.

Caracciolo prononça ces mots en regardant Nelson, qui se mordit les lèvres jusqu'au sang; puis, s'adressant de nouveau au roi:

—Sire, continua-t-il, c'est le devoir d'un roi qui aime son peuple, de lui offrir l'occasion de se relever d'une de ces défaillances; que le roi donne un ordre, dise un mot, fasse un signe, et pas un Français ne sortira des Abruzzes, s'ils ont l'imprudence d'y entrer.

—Mon cher Caracciolo, dit le roi revenant à l'amiral, dont le conseil caressait son secret désir, tu es de l'avis d'un homme dont j'apprécie fort les avis; tu es de l'avis du cardinal Ruffo.

—Il ne manquait plus à Votre Majesté que de mettre un cardinal à la tête de ses armées, dit Nelson avec un sourire de mépris.

—Cela n'a déjà pas si mal réussi à mon aïeul Louis XIII ou Louis XIV, je ne sais plus bien lequel, que de mettre un cardinal à la tête de ses armées, et il y a un certain Richelieu qui, en prenant La Rochelle et en forçant le Pas-de-Suze, n'a pas fait de tort à la monarchie.

—Eh bien, sire, s'écria vivement Caracciolo se cramponnant à cet espoir que lui donnait le roi, c'est le bon génie de Naples qui vous inspire; abandonnez-vous au cardinal Ruffo, suivez ses conseils, et, moi, que vous dirai-je de plus? je suivrai ses ordres.

—Sire, dit Nelson en se levant et en saluant le roi, Votre Majesté n'oubliera pas, je l'espère, que, si les amiraux italiens obéissent aux ordres d'un prêtre, un amiral anglais n'obéit qu'aux ordres de son gouvernement.

Et, jetant à Caracciolo un regard dans lequel on pouvait lire la menace d'une haine éternelle, Nelson sortit par la même porte qui lui avait donné entrée et qui communiquait avec les appartements de la reine.

Le roi suivit Nelson des yeux, et, quand la porte se fut refermée derrière lui:

—Eh bien, dit-il, voilà le remercîment de mes vingt mille ducats de rente, de mon duché de Bronte, de mon épée de Philippe V et de mon grand cordon de Saint-Ferdinand. Il est court, mais il est net.

Puis, revenant à Caracciolo:

—Tu as bien raison, mon pauvre François, lui dit-il, tout le mal est là, les étrangers! M. Acton, sir William, M. Mack, lord Nelson, la reine elle-même, des Irlandais, des Allemands, des Anglais, des Autrichiens partout; des Napolitains nulle part. Quel bouledogue que ce Nelson! C'est égal, tu l'as bien rembarré! Si jamais nous avons la guerre avec l'Angleterre et qu'il te tienne entre ses mains, ton compte est bon...

—Sire, dit Caracciolo en riant, je suis heureux, au risque des dangers auxquels je me suis exposé en me faisant un ennemi du vainqueur d'Aboukir, je suis heureux d'avoir mérité votre approbation.

—As-tu vu la grimace qu'il a faite quand tu lui as jeté au nez... Comment as-tu dit? Fontenoy, n'est-ce pas?

—Oui, sire.

—Ils ont donc été bien frottés à Fontenoy, messieurs les Anglais?

—Raisonnablement.

—Et quand on pense que, si San-Nicandro n'avait pas fait de moi un âne, je pourrais, moi aussi, répondre de ces choses-là! Enfin, il est malheureusement trop tard maintenant pour y remédier.

—Sire, dit Caracciolo, me permettrez-vous d'insister encore?

—Inutile, puisque je suis de ton avis. Je verrai Ruffo aujourd'hui, et nous reparlerons de tout cela ensemble; mais pourquoi diable, maintenant que nous ne sommes que nous deux, pourquoi t'es-tu fait un ennemi de la reine? Tu sais pourtant que, quand elle déteste, elle déteste bien!

Caracciolo fit un mouvement de tête qui indiquait qu'il n'avait pas de réponse à faire à ce reproche du roi.

—Enfin, dit Ferdinand, ceci, c'est comme l'affaire de San-Nicandro: ce qui est fait est fait; n'en parlons plus.

—Ainsi donc, insista Caracciolo revenant à son incessante préoccupation, j'emporte l'espoir que Votre Majesté a renoncé à cette honteuse fuite et que Naples sera défendue jusqu'à la dernière extrémité?

—Emportes-en mieux que l'espoir, emportes-en la certitude; il y a conseil aujourd'hui, je vais leur signifier que ma volonté est de rester à Naples. J'ai bien retenu tout ce que tu m'as dit de nos moyens de défense: sois tranquille; quant au Nelson, c'est Fontenoy, n'est-ce pas, qu'il faut lui cracher à la face quand on veut qu'il se morde les lèvres? C'est bien, on s'en souviendra.

—Sire, une dernière grâce?

—Dis.

—Si, contre toute attente, Votre Majesté partait...

—Puisque je te dis que je ne pars pas.

—Enfin, sire, si par un hasard quelconque, si par un revirement inattendu, Votre Majesté partait, j'espère qu'elle ne ferait pas cette honte à la marine napolitaine de partir sur un navire anglais.

—Oh! quant à cela, tu peux être tranquille. Si j'en étais réduit à cette extrémité, dame! je ne te réponds pas de la reine, la reine ferait ce qu'elle voudrait; mais, moi, je te donne ma parole d'honneur que je pars sur ton bâtiment, sur la Minerve. Ainsi, te voilà prévenu; change ton cuisinier s'il est mauvais, et fais provision de macaroni et de parmesan, si tu n'en as pas une quantité suffisante à bord. Au revoir... C'est bien Fontenoy, n'est-ce pas?

—Oui, sire.

Et Caracciolo, ravi du résultat de son entrevue avec le roi, se retira, comptant sur la double promesse qu'il lui avait faite.

Le roi le suivit des yeux avec une bienveillance marquée.

—Et quand on pense, dit-il, qu'on est assez bête de se brouiller avec des hommes comme ceux-là, pour une mégère comme la reine et pour une drôlesse comme lady Hamilton!

LXVIII

OÙ EST EXPLIQUÉE LA DIFFÉRENCE QU'IL Y A ENTRE LES PEUPLES LIBRES ET LES PEUPLES INDÉPENDANTS.

Le roi tint la promesse qu'il avait faite à Caracciolo; il déclara hautement et résolument au conseil qu'il était décidé, d'après la manifestation populaire dont il avait été témoin la veille, à rester à Naples et à défendre jusqu'à la dernière extrémité l'entrée du royaume aux Français.

Devant une déclaration si nettement formulée, il n'y avait pas d'opposition possible; l'opposition n'eût pu être faite que par la reine, et, rassurée par la promesse positive d'Acton qu'il trouverait un moyen de faire partir le roi pour la Sicile, elle avait renoncé à une lutte ouverte dans laquelle il était du caractère de Ferdinand de s'entêter.

En sortant du conseil, le roi trouva chez lui le cardinal Ruffo; il avait, de son côté, et selon son exactitude ordinaire, fait ce dont il était convenu avec le roi: Ferrari l'était venu trouver dans la nuit, et, une demi-heure après, il était parti pour Vienne par la route de Manfredonia, porteur de la lettre falsifiée qui devait être mise sous les yeux de l'empereur, avec lequel Ferdinand tenait beaucoup à ne pas se brouiller, l'empereur étant le seul qui pût, par l'influence qu'il exerçait en Italie, le maintenir contre la France, de même que, dans la situation contraire, c'était la France seule qui pouvait le soutenir contre l'Autriche.

Une note explicative, écrite au nom du roi de la main de Ruffo et signée par lui, accompagnait la lettre et donnait la clef de cette énigme que, sans elle, n'eût jamais pu comprendre l'empereur.

Le roi lui avait raconté ce qui s'était passé entre lui, Caracciolo et Nelson: Ruffo avait fort approuvé le roi et insisté pour une conférence entre lui et Caracciolo en présence de Sa Majesté. Il fut convenu que l'on attendrait de savoir l'effet qu'avait produit dans les Abruzzes le manifeste de Pronio, et que, sur ce qui en serait résulté, on prendrait un parti.

Le même jour encore, le roi avait reçu la visite du jeune Corse de Cesare; on se rappelle qu'il l'avait fait capitaine et lui avait ordonné de le venir voir avec l'uniforme de ce grade, pour s'assurer que ses ordres avaient été exécutés et que le ministre de la guerre lui avait délivré son brevet. Acton, chargé de mettre à exécution la volonté royale, s'était bien gardé d'y manquer, et le jeune homme—que les huissiers avaient commencé par prendre pour le prince royal, à cause de sa ressemblance avec celui-ci,—se présentait chez le roi revêtu de son uniforme et porteur de son brevet.

Le jeune capitaine était joyeux et fier; il venait mettre son dévouement et celui de ses compagnons aux pieds du roi; une seule chose s'opposait à ce qu'ils donnassent immédiatement à Sa Majesté des preuves de ce dévouement: c'est que les vieilles princesses en appelaient à la parole qu'elles avaient reçue d'eux de leur servir de gardes du corps, et ne leur rendraient cette parole que lorsqu'elles seraient à bord du bâtiment qui devait les conduire à Trieste; les sept jeunes gens s'étaient donc engagés à leur faire escorte jusqu'à Manfredonia, lieu de leur embarquement; de Manfredonia, les princesses une fois embarquées, ils reviendraient à Naples prendre leur poste parmi les défenseurs du trône et de l'autel.

Les nouvelles que l'on attendait de Pronio ne tardèrent pas à arriver; elles dépassaient tout ce qu'on pouvait espérer. La parole du roi avait retenti comme la voix de Dieu; les prêtres, les nobles, les syndics s'en étaient fait l'écho; le cri «Aux armes!» avait retenti d'Isoletta à Capoue et d'Aquila à Itri; il avait vu Fra-Diavolo et Mammone, leur avait annoncé la mission qu'il leur avait réservée et qu'ils avaient acceptée avec enthousiasme; leur brevet à la main, le nom du roi à la bouche, leur puissance n'avait pas de limites, puisque la loi les protégeait au lieu de les réprimer. Dès lors qu'ils pouvaient donner à leur brigandage une couleur politique, ils promettaient de soulever tout le pays.

Le brigandage, en effet, est chose nationale dans les provinces de l'Italie méridionale; c'est un fruit indigène qui pousse dans la montagne; on pourrait dire, en parlant des productions des Abruzzes, de la Terre de Labour, de la Basilicate et de la Calabre: Les vallées produisent le froment, le maïs et les figues; les collines produisent l'olive, la noix et le raisin; les montagnes produisent les brigands.

Dans les provinces que je viens de nommer, le brigandage est un état comme un autre. On est brigand comme on est boulanger, tailleur, bottier. Le métier n'a rien d'infamant; le père, la mère, le frère, la soeur du brigand ne sont point entachés le moins du monde par la profession de leur fils ou de leur frère, attendu que cette profession elle-même n'est point une tache. Le brigand exerce pendant huit ou neuf mois de l'année, c'est-à-dire pendant le printemps, pendant l'été, pendant l'automne; le froid et la neige seuls le chassent de la montagne et le repoussent vers son village; il y rentre et y est le bienvenu, rencontre le maire, le salue et est salué par lui; souvent il est son ami, quelquefois son parent.

Le printemps revenu, il reprend son fusil, ses pistolets, son poignard, et remonte dans la montagne.

De là le proverbe «Les brigands poussent avec les feuilles.»

Depuis qu'il existe un gouvernement à Naples, et j'ai consulté toutes les archives depuis 1503 jusqu'à nos jours, il y a des ordonnances contre les brigands, et, chose curieuse, les ordonnances des vice-rois espagnols sont exactement les mêmes que celles des gouverneurs italiens, attendu que les délits sont les mêmes. Vols avec effraction, vols à main armée sur la grande route, lettres de rançon avec menaces d'incendie, de mutilation, d'assassinat; assassinat, mutilation et incendie quand les billets n'ont point produit l'effet attendu.

En temps de révolution, le brigandage prend des proportions gigantesques: l'opinion politique devient un prétexte, le drapeau une excuse; le brigand est toujours du parti de la réaction, c'est-à-dire pour le trône et l'autel, attendu que le trône et l'autel acceptent seuls de tels alliés, tandis qu'au contraire les libéraux, les progressistes, les révolutionnaires les repoussent et les méprisent; les années fameuses dans les annales du brigandage sont les années de réaction politique: 1799, 1809, 1821, 1848, 1862, c'est-à-dire toutes les années où le pouvoir absolu, subissant un échec, a appelé le brigandage à son aide.

Le brigandage, dans ce cas, est d'autant plus inextirpable qu'il est soutenu par les autorités, qui, dans les autres temps, ont mission de l'empêcher. Les syndics, les adjoints, les capitaines de la garde nationale sont non-seulement manutengoli, c'est-à-dire soutiens des brigands, mais souvent brigands eux-mêmes.

En général, ce sont les prêtres et les moines qui soutiennent moralement le brigandage, ils en sont l'âme; les brigands, qui leur ont entendu prêcher la révolte, reçoivent d'eux, lorsqu'ils se sont révoltés, des médailles bénites qui doivent les rendre invulnérables; si par hasard, malgré la médaille, ils sont blessés, tués ou fusillés, la médaille, impuissante sur la terre, est une contre-marque infaillible du ciel, contre-marque pour laquelle saint Pierre a les plus grands égards; le brigand pris a le pied sur la première traverse de cette échelle de Jacob qui conduit droit au paradis; il baise la médaille et meurt héroïquement, convaincu qu'il est que la fusillade lui en fait monter les autres degrés.

Maintenant, d'où vient cette différence entre les individus et les masses? d'où vient que le soldat fuit parfois au premier coup de canon et que le bandit meurt en héros? Nous allons essayer de l'expliquer; car, sans cette explication, la suite de notre récit laisserait un certain trouble dans l'esprit de nos lecteurs; ils se demanderaient d'où vient cette opposition morale et physique entre les mêmes hommes réunis en masse ou combattant isolément.

Le voici:

Le courage collectif est la vertu des peuples libres.

Le courage individuel est la vertu des peuples qui ne sont qu'indépendants.

Presque tous les peuples des montagnes, les Suisses, les Corses, les Écossais, les Siciliens, les Monténégrins, les Albanais, les Drases, les Circassiens, peuvent se passer très-bien de la liberté, pourvu qu'on leur laisse l'indépendance.

Expliquons la différence énorme qu'il y a entre ces deux mots: LIBERTÉ, INDÉPENDANCE.

La liberté est l'abandon que chaque citoyen fait d'une portion de son indépendance, pour en former un fonds commun qu'on appelle la loi.

L'indépendance est pour l'homme la jouissance complète de toutes ses facultés, la satisfaction de tous ses désirs.

L'homme libre est l'homme de la société; il s'appuie sur son voisin, qui à son tour s'appuie sur lui; et, comme il est prêt à se sacrifier pour les autres, il a le droit d'exiger que les autres se sacrifient pour lui.

L'homme indépendant est l'homme de la nature; il ne se fie qu'en lui-même; son seul allié est la montagne et la forêt; sa sauve-garde, son fusil et son poignard; ses auxiliaires sont la vue et l'ouïe.

Avec les hommes libres, on fait des armées.

Avec les hommes indépendants, on fait des bandes.

Aux hommes libres, on dit, comme Bonaparte aux Pyramides: Serrez les rangs!

Aux hommes indépendants, on dit, comme Charette à Machecoul: Égayez-vous, mes gars!

L'homme libre se lève à la voix de son roi ou de sa patrie.

L'homme indépendant se lève à la voix de son intérêt et de sa passion.

L'homme libre combat.

L'homme indépendant tue.

L'homme libre dit: Nous.

L'homme indépendant dit: Moi.

L'homme libre, c'est la Fraternité.

L'homme indépendant n'est que l'Égoïsme.

Or, en 1798, les Napolitains n'en étaient encore qu'à l'état d'indépendance; ils ne connaissaient ni la liberté ni la fraternité; voilà pourquoi ils furent vaincus en bataille rangée par une armée cinq fois moins nombreuse que la leur.

Mais les paysans des provinces napolitaines ont toujours été indépendants.

Voilà pourquoi, à la voix des moines parlant au nom de Dieu, à la voix du roi parlant au nom de la famille, et surtout à la voix de la haine parlant au nom de la cupidité, du pillage et du meurtre, voilà pourquoi tout se souleva.

Chacun prit son fusil, sa hache, son couteau, et se mit en campagne sans autre but que la destruction, sans autre espérance que le pillage, secondant son chef sans lui obéir, suivant son exemple et non ses ordres. Des masses avaient fui devant les Français, des hommes isolés marchèrent contre eux; une armée s'était évanouie, un peuple sortit de terre.

Il était temps. Les nouvelles qui arrivaient de l'armée continuaient d'être désastreuses. Une portion de l'armée, sous les ordres d'un général Moesk, que personne ne connaissait,—pas même Nelson, qui, dans ses lettres, demande qui il est,—s'était retirée sur Calvi, et s'y était fortifiée. Macdonald, chargé, comme nous l'avons dit, par Championnet, de poursuivre la victoire et de presser la retraite des troupes royales, avait ordonné au général Maurice Mathieu d'enlever la position. Il prit place sur toutes les hauteurs qui dominaient la ville et intima au général Moesk l'ordre de se rendre: celui-ci consentit, mais à des conditions inadmissibles. Le général Maurice Mathieu ordonna de battre à l'instant même en brèche les murs d'un couvent, et, par la brèche faite à ces murs, d'entrer dans la ville.

Au dixième boulet, un parlementaire se présenta.

Mais, sans le laisser parler, le général Maurice Mathieu lui dit:

—Prisonniers de guerre à discrétion ou passés au fil de l'épée!

Les royaux s'étaient rendus à discrétion.

La rapidité des coups portés par Macdonald sauva une partie des prisonniers faits par Mack, mais ne put les sauver tous.

A Ascoli, trois cents républicains avaient été liés à des arbres et fusillés.

A Abriealli, trente malades ou blessés, dont quelques-uns venaient d'être amputés, avaient été égorgés dans l'ambulance.

Les autres, couchés sur la paille, avaient été impitoyablement brûlés.

Mais, fidèle à sa proclamation, Championnet n'avait répondu à toutes ces barbaries que par des actes d'humanité, qui contrastaient singulièrement avec les cruautés des soldats royaux.

Le général de Damas, seul, émigré français et qui avait cru, en cette qualité, devoir mettre son épée au service de Ferdinand,—le général de Damas, seul, avait, à la suite de cette terrible défaite de Civita-Castellana, soutenu l'honneur du drapeau blanc. Oublié par le général Mack, qui n'avait songé qu'à une chose, à sauver le roi,—oublié avec une colonne de sept mille hommes, il fit demander au général Championnet, qui venait, comme on le sait, de rentrer à Rome, la permission de traverser la ville et de rejoindre les débris de l'armée royale sur le Teverone,—débris qui, nous l'avons dit, étaient cinq fois plus nombreux encore que l'armée victorieuse.

A cette demande, Championnet fit venir un de ces jeunes officiers de distinction dont il faisait pépinière autour de lui.

C'était le chef d'état-major Bonami.

Il lui ordonna de prendre connaissance de l'état des choses et de lui faire son rapport.

Bonami monta à cheval et partit aussitôt.

Cette grande époque de la République est celle où chaque officier des armées françaises mériterait, au fur et à mesure qu'il passe sous les yeux du lecteur, une description qui rappelât celle que consacre, dans l'Iliade, Homère aux chefs grecs, et le Tasse, dans la Jérusalem délivrée, aux chefs croisés.

Nous nous contenterons de dire que Bonami était, comme Thiébaut, un de ces hommes de pensée et d'exécution à qui un général peut dire: «Voyez de vos yeux et agissez selon les circonstances.»

A la porte Solara, Bonami rencontra la cavalerie du général Rey, qui commençait à entrer dans la ville. Il mit le général Rey au courant de ce dont il était question, l'excitant, sans avoir le droit de lui en donner l'ordre, à pousser des reconnaissances sur la route d'Albano et de Frascati. Lui-même, à la tête d'un détachement de cavalerie, il traversa le Ponte-Molle, l'antique pont Milvius, et s'élança de toute la vitesse de son cheval dans la direction où il savait trouver le général de Damas, suivi de loin par le général Rey, avec son détachement, et par Macdonald, avec sa cavalerie légère.

Bonami s'était tellement hâté, qu'il avait laissé derrière lui les troupes de Macdonald et de Rey, auxquelles il fallait au moins une heure pour le rejoindre. Voulant leur en donner le temps, il se présenta comme parlementaire.

On le conduisit au général de Damas.

—Vous avez écrit au commandant en chef de l'armée française, général, lui dit-il; il m'envoie à vous pour que vous m'expliquiez ce que vous désirez de lui.

—Le passage pour ma division, répondit le général de Damas.

—Et s'il vous le refuse?

—Il ne me restera qu'une ressource: c'est de me l'ouvrir l'épée à la main.

Bonami sourit.

—Vous devez comprendre, général, répondit-il, que vous donner bénévolement passage, à vous et à vos sept mille hommes, c'est chose impossible. Quant à vous ouvrir ce passage l'épée à la main, je vous préviens qu'il y aura du travail.

—Alors, que venez-vous me proposer, colonel? demanda le général émigré.

—Ce que l'on propose au commandant d'un corps dans la situation où est le vôtre, général: de mettre bas les armes.

Ce fut au tour du général de Damas de sourire.

—Monsieur le chef d'état-major, répondit-il, quand on est à la tête de sept mille hommes et que chacun de ces sept mille hommes a quatre-vingts cartouches dons son sac, on ne se rend pas, on passe, ou l'on meurt.

—Eh bien, soit! dit Bonami, battons-nous, général.

Le général émigré parut réfléchir.

—Donnez-moi six heures, dit-il, pour rassembler un conseil de guerre et délibérer avec lui sur les propositions que vous me faites.

Ce n'était point l'affaire de Bonami.

—Six heures sont inutiles, dit-il; je vous accorde une heure.

C'était juste le temps dont le chef d'état-major avait besoin pour que son infanterie le rejoignit.

Il fut donc convenu, le général de Damas étant à la merci des Français, que, dans une heure, il donnerait une réponse.

Bonami remit son cheval au galop et rejoignit le général Rey, pour presser la marche de ses troupes.

Mais le général de Damas, de son côté, avait mis à profit cette heure, et, quand Bonami revint avec sa troupe, il le trouva faisant sa retraite en bon ordre sur le chemin d'Orbitello.

Aussitôt, le général Rey et le chef d'état-major Bonami, à la tête, l'un d'un détachement du 16e de dragons, l'autre du 7e de chasseurs, se mirent à la poursuite des Napolitains et les rejoignirent à la Storta, où ils les chargèrent énergiquement.

L'arrière-garde s'arrêta pour faire face aux républicains.

Rey et Bonami, pour la première fois, trouvèrent chez l'ennemi une résistance sérieuse; mais ils l'écrasèrent sous leurs charges réitérées. Pendant ce temps, la nuit vint. Le dévouement et le courage de l'arrière-garde avaient sauvé l'armée. Le général de Damas profita des ténèbres et de sa connaissance des localités pour continuer sa retraite.

Les Français, trop fatigués pour profiter de la victoire, revinrent à la Hueta, où ils passèrent la nuit.

Bonami, en récompense de l'intelligence qu'il avait développée dans la négociation et du courage qu'il avait montré dans la bataille, fut nommé par Championnet général de brigade.

Mais le général de Damas n'en avait pas fini avec les républicains. Macdonald envoya un de ses aides de camp pour informer Kellermann, qui était à Borghetta avec des troupes un peu moins fatiguées que celles qui avaient donné dans la journée, de la direction qu'avait prise la colonne napolitaine. A l'instant même, Kellermann réunit ses troupes et se dirigea, par Ronciglione, sur Toscanelli, où il heurta la colonne du général de Damas. Ces hommes qui fuyaient si facilement, commandés par un général allemand ou napolitain, tinrent ferme sous un général français, et firent une vigoureuse résistance. Damas n'en fut pas moins forcé à la retraite, qu'il soutint en se portant de lui-même à l'arrière-garde, où il combattit avec un admirable courage.

Mais une de ces charges comme en savait faire Kellermann, une blessure que reçut le général émigré, décidèrent la victoire en faveur des Français. Déjà la plus forte partie de la colonne napolitaine avait gagné Orbitello et avait eu le temps de s'embarquer sur les bâtiments napolitains qui se trouvaient dans le port. Poussé vivement dans la ville, Damas eut le temps d'en fermer les portes derrière lui, et, soit considération pour son courage, soit que le général français ne voulût point perdre son temps à l'assaut d'une bicoque, Damas obtint de Kellermann, moyennant l'abandon de son artillerie, de s'embarquer avec son avant-garde sans être inquiété.

Il en résulta que le seul général de l'armée napolitaine qui eût fait son devoir dans cette courte et honteuse campagne était un général français.

LXIX

LES BRIGANDS

Vainqueur sur tous les points, et pensant que rien n'entraverait sa marche sur Naples, Championnet ordonna de franchir les frontières napolitaines sur trois colonnes.

L'aile gauche, sous la conduite de Macdonald, envahit les Abruzzes par Aquila: elle devait forcer les défilés de Capistrello et de Sora.

L'aile droite, sous la conduite du général Rey, envahit la Campanie par les marais Pontins, Terracine et Fondi.

Le centre, sous la conduite de Championnet lui-même, envahit la Terre de Labour par Valmontane, Ferentina, Ceperano.

Trois citadelles, presque imprenables toutes trois, défendaient les marches du royaume: Gaete, Civitella-del-Tronto, Pescara.

Gaete commandait la route de la mer Tyrrhénienne; Pescara, la route de la mer Adriatique; Civitella-del-Tronto s'élevait au sommet d'une montagne et commandait l'Abruzze ultérieure.

Gaete était défendue par un vieux général suisse nommé Tchudy: il avait sous ses ordres quatre mille hommes;—comme moyen de défense, soixante et dix canons, douze mortiers, vingt mille fusils, des vivres pour un an, des vaisseaux dans le port, la mer et la terre à lui, enfin.

Le général Rey le somma de se rendre.

Vieillard, Tchudy venait d'épouser une jeune femme. Il eut peur pour elle, qui sait? peut-être pour lui. Au lieu de tenir, il assembla un conseil, consulta l'évêque, lequel mit en avant son ministère de paix, et réunit les magistrats de la ville, qui saisirent le prétexte d'épargner à Gaete les maux d'un siège.

Cependant on hésitait encore, quand le général français lança un obus sur la ville; cette démonstration hostile suffit pour que Tchudy envoyât une députation aux assiégeants afin de leur demander leurs conditions.

—La place à discrétion ou toutes les rigueurs de la guerre, répondit le général Rey.

Deux heures après, la place était rendue.

Duhesme, qui suivait, avec quinze cents hommes, les bords de l'Adriatique, envoya au commandant de Pescara, nommé Pricard, un parlementaire pour le sommer de se rendre. Le commandant, comme s'il eût eu l'intention de s'ensevelir sous les ruines de la ville, fit visiter ses moyens de défense à l'officier français dans tous leurs détails, lui montrant les fortifications, les armes, les magasins abondant en munitions et en vivres, et le renvoya enfin à Duhesme avec ces paroles altières:

—Une forteresse ainsi approvisionnée ne se rend pas.

Ce qui n'empêcha point le commandant, au premier coup du canon, d'ouvrir ses portes et de remettre cette ville si bien fortifiée au général Duhesme. Il y trouva soixante pièces de canon, quatre mortiers, dix-neuf cent soldats.

Quant à Civitella-del-Tronto, place déjà forte par sa situation, plus forte encore par des ouvrages d'art, elle était défendue par un Espagnol nommé Jean Lacombe, armée de dix pièces de gros calibre, fournie de munitions de guerre, riche de vivres. Elle pouvait tenir un an: elle tint un jour, et se rendit après deux heures de siège.

Il était donc temps, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent, que les chefs de bande se substituassent aux généraux et les brigands aux soldats.

Trois bandes, sous la direction de Pronio, s'étaient organisées avec la rapidité de l'éclair: celle qu'il commandait lui-même; celle de Gaetano Mammone; celle de Fra-Diavolo.

Ce fut Pronio qui le premier heurta les colonnes françaises.

Après s'être emparé de Pescara et y avoir laissé une garnison de quatre cents hommes, Duhesme prit la route de Chieti pour faire, comme l'ordre lui en avait été donné, sa jonction avec Championnet en avant de Capoue. En arrivant à Tocco, il entendit une vive fusillade du côté de Sulmona et fit hâter le pas à ses hommes.

En effet, une colonne française, commandée par le général Rusca, après être entrée sans défiance et tambour battant dans la ville de Sulmona, avait vu tout à coup pleuvoir sur elle de toutes les fenêtres une grêle de balles. Surprise de cette agression inattendue, elle avait eu un moment d'hésitation.

Pronio, embusqué dans l'église de San-Panfilo, en avait profité, était sorti de l'église avec une centaine d'hommes, avait chargé de front les Français, tandis que le feu redoublait des fenêtres. Malgré les efforts de Rusca, le désordre s'était mis dans les rangs de ses hommes, et il était sorti précipitamment de Sulmona, laissant dans les rues une douzaine de morts et de blessés.

Mais, à la vue des soldats de Pronio qui mutilaient les morts, à la vue des habitants de la ville qui achevaient les blessés, la rougeur de la honte était montée au visage, des républicains s'étaient reformés d'eux-mêmes, et, poussant des cris de vengeance, ils étaient rentrés dans Sulmona, répondant à la fois à la fusillade des fenêtres et à celle de la rue.

Cependant, cachés dans les embrasures des portes, embusqués dans les ruelles, Pronio et ses hommes faisaient un feu terrible, et peut-être les Français allaient-ils être obligés de reculer une seconde fois, lorsqu'on entendit une vive fusillade à l'autre extrémité de la ville.

C'étaient Duhesme et ses hommes qui étaient accourus au feu, avaient tourné Sulmona et tombaient sur les derrières de Pronio.

Pronio, un pistolet de chaque main, courut à son arrière-garde, la rallia, se trouva en face de Duhesme, déchargea un de ses pistolets sur lui et le blessa au bras. Un républicain s'élança le sabre levé sur Pronio; mais, de son second coup de pistolet, Pronio le tua, ramassa un fusil, et, à la tête de ses hommes, soutint la retraite en leur donnant en patois un ordre que les soldats français ne pouvaient entendre. Cet ordre, c'était de battre en retraite et de fuir par toutes les petites ruelles, afin de regagner la montagne. En un instant, la ville fut évacuée. Ceux qui occupaient les maisons s'enfuirent par les jardins. Les Français étaient maîtres de Sulmona; seulement, c'étaient, à leur tour, les brigands qui avaient lutté un contre dix. Ils avaient été vaincus; mais ils avaient fait éprouver des pertes cruelles aux républicains. Cette rencontre fut donc regardée à Naples comme un triomphe.

De son côté, Fra-Diavolo, avec une centaine d'hommes, avait, après la prise de Gaete, honteusement rendue, défendu vaillamment le pont de Garigliana, attaqué par l'aide de camp Gourdel et une cinquantaine de républicains, que le général Rey, ne soupçonnant pas l'organisation des bandes, avait envoyés pour s'en emparer. Les Français avaient été repoussés, et l'aide de camp Gourdel, un chef de bataillon, plusieurs officiers et soldats, restés blessés sur le champ de bataille, avaient été ramassés à demi morts, liés à des arbres et brûlés à petit feu, au milieu des huées de la population de Mignano, de Sessa et de Traetta, et des danses furibondes des femmes, toujours plus féroces que les hommes à ces sortes de fêtes.

Fra-Diavolo avait voulu d'abord s'opposer à ces meurtres, aux agonies prolongées. Il avait, dans un sentiment de pitié, déchargé sur des blessés ses pistolets et sa carabine. Mais il avait vu, au froncement de sourcil de ses hommes, aux injures des femmes, qu'il risquait sa popularité à des actes de semblable pitié. Il s'était éloigné des bûchers où les républicains subissaient leur martyre, et avait voulu en éloigner Francesca; mais Francesca n'avait voulu rien perdre du spectacle. Elle lui avait échappé des mains, et, avec plus de frénésie que les autres femmes, elle dansait et hurlait.

Quant à Mammone, il se tenait à Capistrello, en avant de Sora, entre le lac Fucino et le Liri.

On lui annonça que l'on voyait venir de loin, descendant les sources du Liri, un officier portant l'uniforme français, conduit par un guide.

—Amenez-les-moi tous deux, dit Mammone.

Cinq minutes après, ils étaient tous deux devant lui.

Le guide avait trahi la confiance de l'officier, et, au lieu de le conduire au général Lemoine, auquel il était chargé de transmettre un ordre de Championnet, il l'avait conduit à Gaetano Mammone.

C'était un des aides de camp du général en chef, nommé Claie.

—Tu arrives bien, lui dit Mammone, j'avais soif.

On sait avec quelle liqueur Mammone avait l'habitude d'étancher sa soif.

Il fit dépouiller l'aide de camp de son habit, de son gilet, de sa cravate et de sa chemise, ordonna qu'on lui liât les mains et qu'on l'attachât à un arbre.

Puis il lui mit le doigt sur l'artère carotide pour bien reconnaître la place où elle battait, et, la place reconnue, il y enfonça son poignard. L'aide de camp n'avait point parlé, point prié, point poussé une plainte: il savait aux mains de quel cannibale il était tombé, et, comme le gladiateur antique, il n'avait songé qu'à une chose, à bien mourir.

Frappé à mort, il ne jeta pas un cri ne laissa pas échapper un soupir.

Le sang jaillit de la blessure—par élans—comme il s'échappe d'une artère.

Mammone appliqua ses lèvres au cou de l'aide de camp, comme il les avait appliquées à la poitrine du duc Filomarino, et se gorgea voluptueusement de cette chair coulante qu'on appelle le sang.

Puis, lorsque sa soif fut éteinte, tandis que le prisonnier palpitait encore, il coupa les liens qui l'attachaient à l'arbre et demanda une scie.

La scie lui fut apportée.

Alors, pour boire désormais le sang dans un verre assorti à la boisson, il lui scia le crâne au-dessus des sourcils et du cervelet, en vida le cerveau, lava cette terrible coupe avec le sang qui coulait encore de la blessure, réunit et noua au sommet de la tête les cheveux avec une corde, afin de pouvoir prendre le vase humain comme par un pied et fit couper par morceaux et jeter aux chiens le reste du corps.

Puis, comme ses espions lui annonçaient qu'un petit détachement de républicains, d'une trentaine ou d'une quarantaine d'hommes, s'avançait par la route de Tagliacozza, il ordonna de cacher les armes, de cueillir des fleurs et des branches d'olivier, de mettre les fleurs aux mains des femmes, les branches d'olivier aux mains des hommes et des garçons, et d'aller au-devant du détachement, en invitant l'officier qui les commandait à venir avec ses hommes prendre leur part de la fête que le village de Capistrello, composé de patriotes, leur donnait en signe de joie de leur bonne venue.

Les messagers partirent en chantant. Toutes les maisons du village s'ouvrirent; une grande table fut dressée sur la place de la Mairie: on y apporta du vin, du pain, des viandes, des jambons, du fromage.

Une autre fut dressée pour les officiers dans la salle de la mairie, dont les fenêtres donnaient sur la place.

Gaetano Mammone, avec tout le reste de la population, attendait le détachement français à la porte du village: une immense acclamation l'accueillit. On fraternisa de nouveau, et, au milieu des cris de joie, on s'achemina vers la mairie.

Là, nous l'avons dit, une table était dressée: on y mit autant de couverts qu'il y avait de soldats. Les quelques officiers dînaient, ou plutôt devaient dîner à l'intérieur avec le syndic, les adjoints et le corps municipal, représentés par Gaetano Mammone et les principaux brigands enrôlés sous ses ordres.

Les soldats, enchantés de l'accueil qui leur était fait, mirent leurs fusils en faisceaux à dix pas de la table préparée pour eux; les femmes leur enlevèrent leurs sabres, avec lesquels les enfants s'amusèrent à jouer aux soldats; puis ils s'assirent, les bouteilles furent débouchées et les verres emplis.

Le capitaine Trémeau, un lieutenant et deux sergents s'asseyaient en même temps dans la salle basse.

Les hommes de Mammone se glissèrent entre la table et les fusils, qu'en se mettant en route, le capitaine, pour plus de précaution, avait fait charger; les officiers furent espacés à la table intérieure, de manière à avoir entre chacun d'eux trois ou quatre brigands.

Le signal du massacre devait être donné par Mammone: il lèverait à l'une des fenêtres le crâne de l'aide de camp Claie, plein de vin, et porterait la santé du roi Ferdinand.

Tout se passa comme il avait été ordonné. Mammone s'approcha de la fenêtre, emplit de vin, sans être vu, le crâne encore sanglant du malheureux officier, le prit par les cheveux comme on prend une coupe par le pied, et, paraissant à la fenêtre du milieu, le leva en portant le toast convenu.

Aussitôt, la population tout entière y répondit par le cri:

—Mort aux Français!

Les brigands se précipitèrent sur les fusils en faisceaux; ceux qui, sous prétexte de les servir, entouraient les Français, se retirèrent en arrière; une fusillade éclata à bout portant, et les républicains tombèrent sous le feu de leurs propres armes. Ceux qui avaient échappé ou qui n'étaient que blessés furent égorgés par les femmes et par les enfants, qui s'étaient emparés de leurs sabres.

Quant aux officiers placés dans l'intérieur de la salle, ils voulurent s'élancer au secours de leurs soldats; mais chacun d'eux fut maintenu par cinq ou six hommes, qui les retinrent à leurs places.

Mammone, triomphant, s'approcha d'eux, sa coupe sanglante à la main, et leur offrit la vie s'ils voulaient boire à la santé du roi Ferdinand dans le crâne de leur compatriote.

Tous quatre refusèrent avec horreur.

Alors, il fit apporter des clous et des marteaux, força les officiers d'étendre les mains sur la table et leur fit clouer les mains à la table.

Puis, par les fenêtres et par les portes, on jeta des fascines et des bottes de paille dans la chambre, et l'on referma portes et fenêtres après avoir mis le feu aux fascines et à la paille.

Cependant le supplice des républicains fut moins long et moins cruel que ne l'avait espéré leur bourreau. Un des sergents eut le courage d'arracher ses mains aux clous qui les retenaient, et, avec l'épée du capitaine Trémeau, il rendit à ses trois compagnons le terrible service de les poignarder, et il se poignarda lui-même après eux.

Les quatre héros moururent au cri de «Vive la République!»

Ces nouvelles arrivèrent à Naples, où elle réjouirent le roi Ferdinand, qui, se voyant si bien secondé par ses fidèles sujets, résolut plus que jamais de ne pas quitter Naples.

Laissons Mammone, Fra-Diavolo et l'abbé Pronio suivre le cours de leurs exploits, et voyons ce qui se passait chez la reine, qui, plus que jamais était, au contraire, décidée à quitter la capitale.

LXX

LE SOUTERRAIN.

Caracciolo avait dit vrai. Il importait à la politique de l'Angleterre que, chassés de leur capitale de terre ferme, Ferdinand et Caroline se réfugiassent en Sicile, où ils n'avaient plus rien à attendre de leurs troupes ni de leurs sujets, mais seulement des vaisseaux et des marins anglais.

Voilà pourquoi Nelson, sir William et Emma Lyonna poussaient la reine à la fuite, que lui conseillaient énergiquement, d'ailleurs, ses craintes personnelles. La reine se savait tellement détestée, en effet, que, dans le cas où éclaterait un mouvement républicain, elle était sûre qu'autant son mari serait défendu de ce mouvement par le peuple, autant le peuple s'écarterait, au contraire, pour laisser approcher d'elle la prison et même la mort!

Le spectre de sa soeur Antoinette, tenant, par ses cheveux blanchis en une nuit, sa tête à la main, était jour et nuit devant elle.

Or, dix jours après le retour du roi, c'est-à-dire le 18 décembre, la reine était en petit comité dans sa chambre à coucher avec Acton et Emma Lyonna.

Il était huit heures du soir. Un vent terrible battait de son aile effarée les fenêtres du palais royal, et l'on entendait le bruit de la mer qui venait se briser contre les tours aragonaises du Château-Neuf. Une seule lampe éclairait la chambre et concentrait sa lumière sur un plan du palais, où la reine et Acton paraissaient chercher avidement un détail qui leur échappait.

Dans un coin de la chambre, on pouvait distinguer, dans la pénombre, une silhouette immobile et muette, qui, avec l'impassibilité d'une statue, semblait attendre un ordre et se tenir prête à l'exécuter.

La reine fit un mouvement d'impatience.

—Ce passage secret existe cependant, dit-elle: j'en suis certaine, quoique, depuis longtemps, on ne l'utilise plus.

—Et Votre Majesté croit que ce passage secret lui est nécessaire?

—Indispensable! dit la reine. La tradition assure qu'il donnait sur le port militaire, et par ce passage seul nous pouvons, sans être vus, transporter, à bord des vaisseaux anglais, nos bijoux, notre or, les objets d'art précieux que nous voulons emporter avec nous. Si le peuple se doute de notre départ, et s'il nous voit transporter une seule malle à bord du Van-Guard, il s'en doutera, cela fera émeute, et il n'y aura plus moyen de partir. Il faut donc absolument retrouver ce passage.

Et la reine, à l'aide d'une loupe, se remit à chercher obstinément les traits de crayon qui pouvaient indiquer le souterrain dans lequel elle mettait tout son espoir.

Acton, voyant la préoccupation de la reine, releva la tête, chercha des yeux dans la chambre l'ombre que nous avons indiquée, et, l'ayant trouvée:

—Dick! fit-il.

Le jeune homme tressaillit, comme s'il ne s'était pas attendu à être appelé, et comme si surtout la pensée chez lui, maîtresse souveraine du corps, l'avait emporté à mille lieues de l'endroit où il se trouvait matériellement.

—Monseigneur? répondit-il.

—Vous savez de quoi il est question, Dick?

—Aucunement, monseigneur.

—Vous êtes cependant là depuis une heure à peu près, monsieur, dit la reine avec une certaine impatience.

—C'est vrai Votre Majesté.

—Vous avez dû alors entendre ce que nous avons dit et savoir ce que nous cherchons?

—Monseigneur ne m'avait point dit, madame, qu'il me fût permis d'écouter. Je n'ai donc rien entendu.

—Sir John, dit la reine avec l'accent du doute, vous avez là un serviteur précieux.

—Aussi ai-je dit à Votre Majesté le cas que j'en faisais.

Puis, se tournant vers le jeune homme, que nous avons déjà vu obéir si intelligemment et si passivement aux ordres de son maître pendant la nuit de la chute et de l'évanouissement de Ferrari:

—Venez ici, Dick, lui dit-il.

—Me voici, monseigneur, dit le jeune homme en s'approchant.

—Vous êtes un peu architecte, je crois?

—J'ai, en effet, appris deux ans l'architecture.

—Eh bien, alors, voyez, cherchez; peut-être trouverez-vous ce que nous ne trouvons pas. Il doit exister dans les caves un souterrain, un passage secret, donnant de l'intérieur du palais sur le port militaire.

Acton s'écarta de la table et céda sa place à son secrétaire.

Celui-ci se pencha sur le plan; puis, se relevant aussitôt:

—Inutile de chercher, je crois, dit-il.

—Pourquoi cela?

—Si l'architecte du palais a pratiqué dans les fondations un passage secret, il se sera bien gardé de l'indiquer sur le plan.

—Pourquoi cela? demanda la reine avec son impatience ordinaire.

—Mais, madame, parce que, du moment que le passage serait indiqué sur le plan, il ne serait plus un passage secret, puisqu'il serait connu de tous ceux qui connaîtraient le plan.

La reine se mit à rire.

—Savez-vous que c'est assez logique, général, ce que dit là votre secrétaire?

—Si logique, que j'ai honte de ne pas l'avoir trouvé, répondit Acton.

—Eh bien, maintenant, monsieur Dick, dit Emma Lyonna, aidez-nous à retrouver ce souterrain. Ce souterrain une fois retrouvé, je me sens toute disposée, comme une héroïne d'Anne Radcliffe, à l'explorer et à venir rendre à la reine compte de mon exploration.

Richard, avant de répondre, regarda le général Acton comme pour lui en demander la permission.

—Parlez, Dick, parlez, lui dit le général: la reine le permet, et j'ai la plus grande confiance dans votre intelligence et dans votre discrétion.

Dick s'inclina imperceptiblement.

—Je crois, dit-il, qu'avant tout, il faudrait explorer toute la portion des fondations du palais qui donnent sur la darse. Si bien dissimulée que soit la porte, il est impossible que l'on n'en trouve point quelque trace.

—Alors, il faut attendre à demain, dit la reine, et c'est une nuit perdue.

Dick s'approcha de la fenêtre.

—Pourquoi cela, madame? dit-il. Le ciel est nuageux, mais la lune est dans son plein. Toutes les fois qu'elle passera entre deux nuages, elle donnera une clarté suffisante à ma recherche. Il me faudrait seulement le mot d'ordre, afin que je pusse circuler librement dans l'intérieur du port.

—Rien de plus simple, dit Acton. Nous allons aller ensemble chez le gouverneur du château: non-seulement il vous donnera le mot d'ordre, mais encore il fera prévenir les factionnaires de ne pas se préoccuper de vous, et de vous laisser faire tranquillement tout ce que vous avez à faire.

—Alors, général, comme l'a dit Sa Majesté, ne perdons pas de temps.

—Allez, général, allez, dit la reine. Et vous, monsieur, tachez de faire honneur à la bonne opinion que nous avons de vous.

—Je ferai de mon mieux, madame, dit le jeune homme.

Et, ayant salué respectueusement, il sortit derrière le capitaine général.

Au bout de dix minutes, Acton rentra seul.

—Eh bien? lui demanda la reine.

—Eh bien, répondit celui-ci, notre limier est en quête, et je serai bien étonnée s'il revient, comme dit Sa Majesté, après avoir fait buisson creux.

En effet, muni du mot d'ordre, recommandé par l'officier de garde aux sentinelles, Dick avait commencé sa recherche, et, dans un angle rentrant de la muraille, avait découvert une grille à barreaux croisés, couverte de rouille et de toiles d'araignée, devant laquelle, et sans y faire attention, tout le monde passait avec l'insouciance de l'habitude. Convaincu qu'il avait trouvé une des extrémités du passage secret, Dick ne s'était plus préoccupé que de découvrir l'autre.

Il rentra au château, s'informa quel était le plus vieux serviteur de toute cette domesticité grouillant dans les étages inférieurs, et il apprit que c'était le père du sommelier, qui, après avoir exercé cette charge pendant quarante ans, l'avait cédée à son fils depuis vingt. Le vieillard avait quatre-vingt-deux ans, et était entré en fonctions près de Charles III, qui l'avait amené avec lui d'Espagne l'année même de son avènement au trône.

Dick se fit conduire chez le sommelier.

Il trouva toute la famille à table. Elle se composait de douze personnes. Le vieillard était la tige, tout le reste des rameaux. Il y avait là deux fils, deux brus et sept enfants et petits-enfants.

Des deux fils, l'un était sommelier du roi, comme son père; l'autre, serrurier du château.

L'aïeul était un beau vieillard sec, droit, vigoureux encore et paraissant n'avoir rien perdu de son intelligence.

Dick entra, et, s'adressant à lui en espagnol:

—La reine vous demande, lui dit-il.

Le vieillard tressaillit: depuis le départ de Charles III, c'est-à-dire depuis quarante ans, personne ne lui avait parlé sa langue.

—La reine me demande? fit-il avec étonnement, en napolitain.

Tous les convives se levèrent de leurs sièges, comme poussés par un ressort.

—La reine vous demande, répéta Dick.

—Moi?

—Vous.

—Votre Excellence est sûre de ne pas se tromper?

—J'en suis sûr.

—Et quand cela?

—A l'instant même.

—Mais je ne puis me présenter ainsi à Sa Majesté.

—Elle vous demande tel que vous êtes.

—Mais, Votre Excellence...

—La reine attend.

Le vieillard se leva, plus inquiet que flatté de l'invitation, et regarda ses fils avec une certaine inquiétude.

—Dites à votre fils le serrurier de ne point se coucher, continua Dick, toujours dans la même langue: la reine aura probablement besoin de lui ce soir.

Le vieillard transmit en napolitain l'ordre à son fils.

—Êtes-vous prêt? demanda Dick.

—Je suis à Votre Excellence, répondit le vieillard.

Et, d'un pas presque aussi ferme, quoique plus pesant que celui de son guide, il monta l'escalier de service, par lequel jugea à propos de passer Dick, et traversa les corridors.

Les huissiers avaient vu sortir de la chambre de la reine le jeune homme avec le capitaine général: ils se levèrent pour annoncer son retour; mais lui leur fit signe de ne pas se déranger, et alla heurter doucement à la porte de la reine.

—Entrez, dit la voix impérative de Caroline, qui se doutait que Dick seul avait la discrétion de ne pas se faire annoncer.

Acton s'élança pour ouvrir la porte; mais il n'avait pas fait deux pas, que Dick, poussant cette porte devant lui, entrait, laissant le vieillard dans l'antichambre.

—Eh bien, monsieur, demanda la reine, qu'avez-vous trouvé?

—Ce que Votre Majesté cherchait, je l'espère, du moins.

—Vous avez trouvé le souterrain?

—J'ai trouvé une de ses portes, et j'espère amener à Votre majesté l'homme qui lui trouvera l'autre.

—L'homme qui trouvera l'autre?

—L'ancien sommelier du roi Charles III, un vieillard de quatre-vingt-deux ans.

—L'avez-vous interrogé?

—Je ne m'y suis pas cru autorisé, madame, et j'ai réservé ce soin à Votre Majesté.

—Où est cet homme?

—Là, fit le secrétaire en indiquant la porte.

—Qu'il entre.

Dick alla à la porte.

—Entrez, dit-il.

Le vieillard entra.

—Ah! ah! c'est vous, Pacheco, dit la reine, qui le reconnut pour avoir été servie par lui, pendant quinze ou vingt ans.—Je ne savais pas que vous fussiez encore de ce monde. Je suis aise de vous voir vivant et bien portant.

Le vieillard s'inclina.

—Vous pouvez, justement à cause de votre grand âge, me rendre un service.

—Je suis à la disposition de Sa Majesté.

—Vous devez, du temps du feu roi Charles III,—Dieu ait son âme!—vous devez avoir eu connaissance ou entendu parler d'un passage secret donnant des caves du château sur la darse ou le port militaire?

Le vieillard porta la main à son front.

—En effet, dit-il, je me rappelle quelque chose comme cela.

—Cherchez, Pacheco, cherchez! nous avons besoin aujourd'hui de retrouver ce passage.

Le vieillard secoua la tête: la reine fit un mouvement d'impatience.

—Dame, on n'est plus jeune, fit Pacheco, à quatre-vingt-deux ans, la mémoire s'en va. M'est-il permis de consulter mes fils?

—Que sont-ils, vos fils? demanda la reine.

—L'aîné, Votre Majesté, qui a cinquante ans, m'a succédé dans ma charge de sommelier; l'autre, qui en a quarante-huit, est serrurier.

—Serrurier, dites-vous?

—Oui, Votre Majesté, pour vous servir, s'il en était capable.

—Serrurier! Votre Majesté entend, dit Richard. Pour ouvrir la porte, on aura besoin d'un serrurier.

—C'est bien, dit la reine. Allez consulter vos fils, mais vos fils seulement, pas les femmes.

—Que Dieu soit toujours avec Votre Majesté, dit le vieillard en s'inclinant pour sortir.

—Suivez cet homme, monsieur Dick, fit la reine, et revenez le plus tôt possible me faire part du résultat de la conférence.

Dick salua et sortit derrière Pacheco.

Un quart d'heure après, il rentra.

—Le passage est trouvé, dit-il, et le serrurier se tient prêt à en ouvrir la porte sur l'ordre de Sa Majesté.

—Général, dit la reine, vous avez dans M. Richard un homme précieux et qu'un jour ou l'autre, je vous demanderai probablement.

—Ce jour-là, madame, répondit Acton, ses désirs les plus chers et les miens seront comblés. Qu'ordonne, en attendant, Votre Majesté?»

—Viens, dit la reine à Emma Lyonna: il y a des choses qu'il faut voir de ses propres yeux.

LXXI

LA LÉGENDE DU MONT CASSIN

Le même jour et à la même heure où la porte du passage secret s'ouvrait devant la reine, et où Emma Lyonna, selon la promesse qu'elle en avait faite, s'aventurait en héroïne de roman dans ce souterrain, précédée et éclairée par Richard, un jeune homme montait à cheval la rampe du mont Cassin, que, d'habitude, on ne monte qu'à pied ou à mulet.

Mais, soit qu'il eût toute confiance dans le pied de sa monture ou dans sa manière de la diriger, soit que, habitué au danger, le danger lui fût devenu indifférent, il était parti à cheval de San-Germano, et, malgré les observations qu'on avait pu lui faire sur son imprudence, déjà grande à la montée, mais qui serait plus grande encore à la descente, il avait pris le sentier pierreux qui conduit au couvent fondé par saint Benoît, et qui couronne la cime la plus élevée du monte Cassino.

Au-dessous de lui s'étendait la vallée, où se tord un instant, mais d'où s'échappe bientôt, pour se jeter à la mer, près de Gaete, le Garigliano, sur les bords duquel Gonzalve de Cordoue nous battit en 1503; et, par un retour étrange de fortune, il pouvait à mesure qu'il s'élevait, distinguer les bivacs de l'armée française, qui, après trois siècles, venait venger, en renversant la monarchie espagnole, la défaite de Bayard, presque aussi glorieuse pour lui qu'une victoire.

Tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche, selon les zigzags que faisait le chemin, il avait la ville de San-Germano, surmontée de sa vieille forteresse en ruine, fondée sur l'antique Cassinum des Romains, et qui porta ce nom, ainsi que la ville qu'il dominait, jusqu'en 844, époque à laquelle Lothaire, premier roi d'Italie, s'étant établi dans le duché de Bénévent et dans la Calabre, après en avoir chassé les Sarrasins, fit présent à l'église du Sauveur d'un doigt de saint Germain, évêque de Capoue.

Le mont Cassin, que gravit en ce moment le voyageur imprudent et qui, comme on le voit, n'a pas changé de nom et s'est contenté d'italianiser celui de Cassinum, est la montagne sainte de la Terre de Labour. C'est là que se réfugient les grandes douleurs morales et les grandes infortunes politiques. Carloman, frère de Pépin le Bref, y repose dans son tombeau; Grégoire VII y fit halte avant d'aller mourir à Salerne; trois papes furent ses abbés: Étienne IX, Victor III et Léon X.

En 497, saint Benoît, né en 480, dégoûté par le spectacle de la corruption païenne à Rome, se retira à Sublaqueum, aujourd'hui Subiaco, où sa réputation de vertu lui attira de nombreux disciples et, à leur suite, la persécution. En 529, il quitta le pays, s'arrêta à Cassinum, et, voyant la colline qui domine la ville, il résolut, peut-être moins encore pour se rapprocher du ciel que pour s'élever au-dessus des vapeurs dont le Garigliano couvre la vallée, de fonder sur le point culminant de cette colline un monastère de son ordre.

Maintenant, à défaut de l'histoire, qui nous manque, que l'on nous permette d'appeler à notre aide la légende.

Saint Benoît, qui s'appelait alors Benoît tout court, ne fut pas plus tôt parvenu au sommet de la colline prédestinée, qu'il s'aperçut de la difficulté qu'il allait éprouver à transporter à une pareille hauteur les matériaux nécessaires à son édifice.

Il pensa alors à se faire aider dans ce travail par Satan.

Satan l'avait souvent tenté, jamais saint Benoît ne s'était laissé vaincre; ce n'était pas assez de ne s'être point laissé vaincre par Satan pour lui donner des lois: il fallait l'avoir vaincu. Saint Antoine, sur ce point, avait fait autant que Dieu lui-même.

Il s'agissait de mettre le diable dans une position telle, qu'il n'eût rien à lui refuser.

Soit de sa propre imagination, soit par inspiration céleste, saint Benoît, un matin, crut avoir trouvé ce qu'il cherchait.

Il descendit à Cassinum, entra dans la boutique d'un brave serrurier, qu'il savait bon chrétien, l'ayant baptisé lui-même une semaine auparavant.

Il lui ordonna de lui faire une paire de pincettes.

Le serrurier lui en offrit une magnifique paire toute faite; mais saint Benoît la refusa.

Il voulait une paire de pincettes toute particulière, avec deux griffes là où les pincettes se réunissent. Il bénit l'eau dans laquelle le serrurier devait tremper son fer rouge, et lui recommanda par-dessus tout de ne jamais commencer ni finir son travail sans faire le signe de la croix.

—Voulez-vous que je les porte à Votre Excellence quand elles seront faites? demanda le serrurier.

Saint Benoît, en effet, en attendant que son monastère fut bâti, habitait la grotte qui, aujourd'hui encore, au sommet du mont Cassin, est en vénération chez les fidèles comme ayant été la demeure du saint.

—Non, lui répondit saint Benoît; je viendrai les chercher moi-même. Quand seront-elles faites?

—Après-demain, sur le midi.

—A après-demain, donc.

Le jour dit, à l'heure dite, saint Benoît entrait dans la forge du serrurier, et, dix minutes après, il en sortait, portant en mains les pincettes, mais les cachant avec soin sous son manteau.

Il y avait peu de nuits où, tandis que saint Benoît, dans sa grotte, lisait les Pères de l'Église, le diable n'entrât, soit par la porte, soit par la fenêtre et, de mille façons différentes, n'essayât de tenter le bienheureux.

Saint Benoît prépara un pacte ainsi conçu:

«Au nom du Seigneur tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, et de Jésus-Christ, son fils unique:

»Moi, Satan, archange maudit pour ma rébellion, m'engage à aider de tout mon pouvoir son serviteur saint Benoît à bâtir le monastère qu'il veut élever au sommet du mont Cassinum, en y transportant les pierres, les colonnes, les poutres et en somme tous les matériaux nécessaires à la fabrique dudit couvent—obéissant exactement et sans ruse à tous les ordres que me donnera Benoît.

»Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il!»

Il posa le papier plié sur la table, avec la plume et l'encrier qui lui avaient servi.

Le même soir, il fit ses apprêts et attendit tranquillement.

Ces apprêts consistaient à mettre au feu l'extrémité des pincettes bénites, et à faire rougir cette extrémité, c'est-à-dire les pinces.

Mais on eût dit que Satan se doutait de quelque piège: il se fit attendre trois jours ou plutôt trois nuits.

La quatrième nuit, il vint enfin, profitant d'une tempête qui menaçait de mettre la création tout entière sens dessus dessous.

Malgré le fracas de la foudre, malgré la lueur des éclairs, saint Benoît faisait semblant de dormir; mais il dormait au coin de son feu, d'un oeil seulement, et tenant les pincettes à portée de sa main.

Le saint simulait si bien le sommeil, que Satan s'y laissa prendre. Il s'avança sur la pointe des griffes et allongea le cou par-dessus l'épaule du saint.

C'était ce que demandait saint Benoît: il saisit les pincettes et lui prit adroitement le nez.

Si Satan eût eu affaire à des pincettes ordinaires, si rouges qu'elles eussent été, il en aurait ri, le feu étant son élément; mais c'étaient des pincettes forgées, on se le rappelle, sous l'invocation de la croix et trempées dans l'eau bénite.

Satan, se sentant pris, commença de sauter à droite et à gauche, et à souffler le feu enflammé au visage de saint Benoît, à le menacer et à allonger les ongles de son côté. Mais saint Benoît était garanti par la longueur des pincettes, et plus Satan bondissait, plus il crachait feu et flammes, plus il menaçait saint Benoît, plus celui-ci serrait les pincettes d'une main et faisait le signe de la croix de l'autre.

Satan vit qu'il avait affaire à plus fort que lui, que Dieu était l'allié du saint, et il demanda à capituler.

—Soit, dit saint Benoît, je ne demande pas mieux. Lis le parchemin qui est sur la table et signe-le.

—Comment veux-tu, demanda Satan, que je lise avec une paire de pincettes entre les deux yeux?

Lis d'un oeil.

Il fallut faire ce qu'exigeait le saint anachorète, et, en louchant horriblement, Satan lut le parchemin.

Une fois Satan pris, il est bon diable et se montre, en général, assez accommodant: le tout est de le prendre.

Le parchemin lu, il dit:

—Comment veux-tu que je signe? Je ne sais point écrire.

—Eh bien, alors, fais ta croix, répondit le saint.

A ces mots: «Fais ta croix,» Satan fit un tel bond, que, sans le crochet que le saint avait eu la précaution de faire faire à l'extrémité des pincettes, il tirait son nez de l'étau où il était serré.

—Allons, dit Satan, je crois que le plus court est de signer.

Et il prit la plume.

—Maintenant, dit le saint, il s'agit de faire les choses régulièrement. Commençons par la date et le millésime de l'année. Et surtout, ajouta le saint, écrivons lisiblement, afin qu'il n'y ait pas d'ambiguïtés.

Satan écrivit d'une belle écriture bâtarde: 24 juillet de l'an 529.

—C'est fait, dit-il.

—Point de paresse, répliqua le saint. Ajoutons: De Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Il allait signer; mais saint Benoît l'arrêta.

—Un instant, un instant, dit-il: approuvons l'écriture.

Satan fut forcé d'écrire, en soupirant, mais enfin il écrivit: «Approuvé l'écriture ci-dessus.»

—Et maintenant, signe, dit le saint.

Satan eut bien voulu chercher quelque nouvelle noise; mais le saint serra les pincettes plus fort qu'il ne les avait encore serrées, et Satan, pour en finir, se hâta d'écrire son nom.

Le saint s'assura que, des cinq lettres du nom, aucune n'était absente, que le parafe y était; il ordonna à Satan de plier le parchemin en quatre et posa son rosaire dessus.

Puis il ouvrit les pincettes.

D'un seul bond, Satan s'élança hors de la grotte.

Pendant trois jours, une horrible tempête désola les Abruzzes et se fit sentir jusqu'à Naples. Le Vésuve, le Stromboli et l'Etna jetèrent des flammes. Mais, comme cette tempête venait de Satan et non du Seigneur, le Seigneur ne permit point qu'aucune personne ni aucune créature vivante y périt.

La tempête à peine calmée, saint Benoît envoya chercher un architecte. Le saint, quoique non canonisé encore, était déjà tellement vénéré dans le pays, que, dès le lendemain, un architecte accourut.

Saint Benoît lui expliqua ce qu'il désirait, et lui montra l'emplacement sur lequel il voulait bâtir un couvent.

C'était, nous l'avons déjà dit, le point culminant de la montagne.

On y arrivait, à cette époque, par un étroit sentier frayé par les chèvres.

Quelque respect qu'il eût pour le saint, l'architecte ne put s'empêcher de rire.

Saint Benoît lui demanda la raison de son hilarité.

—Et par qui ferez-vous monter les matériaux jusqu'ici? demanda l'architecte.

—Cela me regarde, répondit saint Benoît.

Saint Benoît ayant beaucoup voyagé, l'architecte crut qu'il avait recueilli dans ses voyages d'Orient quelques moyens dynamiques connus des seuls Égyptiens, qui étaient, comme on sait, les plus forts mécaniciens de l'antiquité; et, le saint anachorète ne lui demandant point autre chose qu'un dessin, il le lui fit sur-le-champ.

Le lendemain, son pacte en main, saint Benoît appela Satan.

Satan accourut; saint Benoît eut peine à le reconnaître: la colère lui avait donné la jaunisse, et il avait le nez rouge comme un charbon ardent.

En général, lorsque Satan a pris un engagement quelconque, il le remplit très-fidèlement: c'est une justice à lui rendre.

Le saint lui donna la liste des matériaux de toute espèce dont il avait besoin. Satan appela une vingtaine de ses diables les plus alertes, qui à l'instant même se mirent à la besogne.

Le lieu choisi par le saint était voisin d'un bois et d'un temple consacré à Apollon; le saint commanda, avant tout, à Satan d'incendier la forêt.

Satan frotta son nez à un arbre résineux, et l'arbre, s'enflammant à l'instant, communiqua sa flamme à toute la forêt.

Après cela, il lui ordonna de faire disparaître du paysage le temple païen, moins quelques colonnes très-belles qu'il réservait pour l'église de son monastère.

Satan prit les colonnes une à une sur son épaule, et, de peur qu'il ne leur arrivât malheur, il les transporta lui-même à l'endroit indiqué par le saint; puis il souffla sur ce qui restait du temple, et le temple disparut.

En même temps, armé d'un marteau, saint Benoît mettait en pièces la statue du dieu.

Grâce à la coopération de Satan, le monastère fut promptement bâti. Et, si l'on doutait de la part que le diable eut dans cette oeuvre, nous renverrions les incrédules aux fresques de Giordano, son chef-d'oeuvre peut-être, parce qu'il l'exécuta à son retour d'Espagne, c'est-à-dire à l'apogée de son talent, et qui représentent le roi des enfers et ses principaux ministres occupés, bien à contre-coeur, à bâtir le monastère de saint Benoît.

Le premier monastère, bâti par cette miraculeuse puissance que saint Benoît avait prise sur le démon, était dans toute sa splendeur, et saint Benoît, vieux de soixante ans, dans toute sa renommée, lorsque, Totila, roi des Goths, qui avait beaucoup entendu parler du saint fondateur, eut l'idée de le visiter. Mais, les Goths n'étant pas encore chrétiens, c'était la curiosité et non la foi qui guidait Totila vers le mont Cassinum. Il résolut donc de s'assurer par lui-même si celui auquel il rendait visite était assez avant dans la grâce de Dieu pour voir clair à travers un déguisement. Il prit les habits d'un de ses valets nommé Riga, lui fît revêtir les siens, et monta au monastère, perdu dans la foule, espérant ainsi induire saint Benoît en erreur.

Instruit de la visite du roi, saint Benoît alla au-devant de lui, et, voyant de loin Riga qui marchait en tête du cortège, revêtu du manteau royal et la couronne en tête, il lui cria:

—Mon fils, quitte cet habit, qui n'est pas le tien.

A cette apostrophe, qui prouvait que l'esprit de Dieu était avec son serviteur, Riga, plein de repentir et d'humilité, tomba à genoux, et tous les autres, même le roi, l'imitèrent.

Saint Benoît, sans s'arrêter à aucun autre, alla droit à Totila et le releva; puis, lui ayant reproché ses moeurs dissolues, il l'exhorta à devenir meilleur, lui prédit qu'il prendrait Rome, régnerait neuf années encore après l'avoir prise, et mourrait.

Totila se retira tout contrit, en promettant de s'amender.

Vers le même temps, c'est-à-dire le 12 février 543, sainte Scholastique, soeur jumelle de saint Benoît, mourut. Le saint, qui était en prière dans son oratoire, entendit un soupir, leva les mains au ciel, et, le toit s'étant ouvert, il vit passer une colombe qui montait au ciel.

—C'est l'âme de ma soeur, dit-il joyeusement. Grâces soient rendues au Seigneur!

Puis il appela ses religieux, leur annonça l'heureuse nouvelle, et tous allèrent, en chantant et tenant à la main, en signe de joie, des rameaux verts et des fleurs, tous allèrent prendre le corps, d'où l'âme en effet était sortie, et l'ensevelirent dans la tombe déjà préparée pour la sainte et pour son frère.

L'année suivante—d'autres chroniqueurs disent la même année—le 21 mars, saint Benoît lui-même passa doucement de cette vie à l'autre, et, chargé d'ans, riche de renommée, resplendissant de miracles, alla s'asseoir à la droite du Seigneur.

Son corps fut couché près du corps de sainte Scholastique, dans le même tombeau.

Saint Benoît était né à Norcia, dans l'Ombrie; il était de la noble famille des Guardati. Sa mère, renommée par son amour céleste et sa charité, fut sanctifiée avec lui et sa soeur, sous le nom de sainte Abondance.

Les mères et les soeurs de tous ces grands saints de la décadence de Rome et du moyen âge, dont Dante fut l'Homère, sont presque toutes saintes aussi, et, appuyées sur leurs fils et leurs frères, ces femmes, compagnes de leur vie, ont part au culte qui leur est rendu.

Ainsi, près de saint Augustin apparaît sainte Monique, et sainte Marcelline près de saint Ambroise.

Le monastère bâti par saint Benoît fut, en 884,—Satan ayant sans doute repris le dessus,—brûlé par ses alliés les Sarrasins. Il avait déjà été saccagé par les Lombards en 589, et devint, du temps des Normands, une véritable forteresse. Les abbés, qui avaient déjà le titre d'évêque, prirent celui de premier baron du royaume, qu'ils portent encore aujourd'hui.

Les tremblements de terre succédèrent aux barbares et arrachèrent le monastère à ses fondements, une première fois en 1349, et une seconde fois en 1649. Urbain V, Guillaume de Grimoard, élu à Avignon, mais qui ramena la papauté à Rome, pontife pieux et lettré, érudit et artiste, ami de Pétrarque, et que la tiare alla chercher dans un couvent de bénédictins, contribua fort à rebâtir le saint monastère.

On sait tous les services rendus en France à l'histoire par les laborieux disciples de saint Benoît. Au mont Cassin, les ouvrages des plus grands écrivains de l'antiquité furent conservés par eux.

Notes in this chapter

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