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La San-Felice, Tome 02

TOME II (continued 2)

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—Sire, répondit Mack, un descendant de Henri IV et un petit-fils de Louis XIV sait tout cela sans l'avoir appris.

—Mon cher général, dit le roi, allez conter ces bourdes à un sot, mais pas à moi qui ne suis qu'une bête.

—Oh! sire! s'écria Mack étonné d'entendre un roi dire si franchement son opinion sur lui-même.

Mack attendit, Ferdinand se grattait l'oreille.

—Et puis? demanda Mack voyant que ce que le roi avait à dire ne venait pas tout seul.

Ferdinand parut se décider.

—Une des premières qualités d'un général est d'être brave, n'est-ce pas?

—Incontestablement.

—Alors, vous êtes brave, vous?

—Sire!

—Vous êtes sûr d'être brave, n'est-ce pas?

—Oh!

—Eh bien, moi, je ne suis pas sûr de l'être.

La reine rougit jusqu'aux oreilles; Mack regarda le roi avec étonnement. Les ministres et les conseillers, qui connaissaient le cynisme du roi, sourirent; rien ne les étonnait, venant de cet étrange individualité nommée Ferdinand.

—Après cela, continua le roi, peut-être que je me trompe et que je suis brave sans m'en douter; nous verrons bien.

Se retournant alors vers ses conseillers, ses ministres et ses généraux:

—Messieurs, dit-il, vous avez entendu le plan de campagne du baron?

Tous firent signe que oui.

—Et tu l'approuves, Ariola?

—Oui, sire, répondit le ministre de la guerre.

—Tu l'approuves, Pignatelli?

—Oui, sire.

—Et toi, Colli?

—Oui, sire.

—Et toi, Parisi?

—Oui, sire.

Enfin, se tournant vers le cardinal, qui se tenait un peu à l'écart comme il avait fait tout le reste de la séance.

—Et vous, Ruffo? demanda-t-il.

Le cardinal garda le silence.

Mack avait salué chacune de ces approbations d'un sourire; il regarda avec étonnement cet homme d'Église qui ne se hâtait point d'approuver comme les autres.

—Peut-être, dit la reine, M. le cardinal en avait-il préparé un meilleur?

—Non, Votre Majesté, répondit le cardinal sans se déconcerter; car j'ignorais que la guerre fût si insistante, et personne ne m'avait fait l'honneur de me demander mon avis.

—Si Votre Éminence, dit Mack d'une voix railleuse, a quelques observations à faire, je suis prêt à les écouter.

—Je n'eusse point osé exprimer mon opinion sans la permission de Votre Excellence, répondit Ruffo avec une extrême courtoisie; mais, puisque Votre Excellence m'y autorise...

—Oh! faites, faites, Éminence, dit Mack en riant.

—Si j'ai bien compris les combinaisons de Votre Excellence, dit Ruffo, voici le but qu'elle se propose dans le plan de campagne qu'elle nous a fait l'honneur d'exposer devant nous...

—Voyons mon but, dit Mack croyant avoir trouvé à son tour quelqu'un à goguenarder.

—Oui, voyons cela, dit Ferdinand, qui donnait d'avance la victoire au cardinal, par la seule raison que la reine le détestait.

La reine frappa du pied avec impatience; le cardinal vit le mouvement, mais ne s'en préoccupa point; il connaissait les mauvais sentiments de la reine à son égard, et ne s'en inquiétait que médiocrement; il continua donc avec une parfaite tranquillité:

—Votre Excellence, en étendant sa ligne, espère, grâce à sa grande supériorité numérique, dépasser les extrémités de la ligne française, l'envelopper, pousser des corps les uns sur les autres, jeter parmi eux la confusion, et, comme la retraite leur sera coupée par la Toscane, les détruire ou les faire prisonniers.

—Je vous eusse expliqué ma pensée, que vous ne l'eussiez pas mieux comprise, monsieur, dit Mack ravi. Je les ferai prisonniers depuis le premier jusqu'au dernier, et pas un Français ne retournera en France pour donner des nouvelles de ses compagnons, aussi vrai que je m'appelle le baron Charles Mack. Avez-vous quelque chose de mieux à proposer?

—Si j'eusse été consulté, répondit le cardinal, j'eusse du moins proposé autre chose.

—Et qu'eussiez-vous proposé?

—J'eusse proposé de diviser l'armée napolitaine en trois corps seulement; j'eusse concentré 25 ou 30,000 hommes entre Cieti et Terni; j'eusse envoyé 12,000 hommes sur la voir Émilienne pour combattre l'aile gauche des Français, 10,000 dans les marais Pontius pour écraser leur aile droite; enfin, j'en eusse envoyé 8,000 en Toscane; j'aurais, par un effort suprême, dans lequel j'eusse mis toute l'énergie dont je me sens capable, tenté d'enfoncer le centre ennemi, de prendre en flanc ses deux ailes, et de les empêcher de se porter mutuellement secours; pendant ce temps, la légion toscane, recrutée de tout ce que le pays eût pu fournir, eût couru la contrée pour se rapprocher de nous et nous aider selon les circonstances. Cela eût permis à l'armée napolitaine, jeune et inexpérimentée, d'agir par masses, ce qui lui eût donné confiance en elle-même. Voilà, dit Ruffo, ce que j'eusse proposé; mais je ne suis qu'un pauvre homme d'Église, et je m'incline devant l'expérience et le génie du général Mack.

Et, ce disant, le cardinal, qui s'était approché de la table pour indiquer sur la carte les mouvements qu'il eût exécutés, fit un pas en arrière en signe qu'il abandonnait la discussion.

Les généraux se regardèrent avec surprise; il était évident que Ruffo venait de donner un excellent avis. Mack, en éparpillant trop l'armée napolitaine et la divisant en trop petits corps, exposait ces corps à être battus séparément, fût-ce par des ennemis peu nombreux. Ruffo, au contraire, présentait un plan complètement à l'abri de ce danger.

Mack se mordit les lèvres; il sentait combien le plan qui venait d'être développé était supérieur au sien.

—Monsieur, dit Mack, le roi est libre encore de choisir entre vous et moi, entre votre plan et le mien; peut-être, en effet, ajouta-t-il en riant, mais du bout des lèvres, pour faire une guerre que l'on peut appeler la guerre sainte, mieux vaudrait Pierre l'Ermite que Godefroy de Bouillon.

Le roi ne savait pas précisément ce que c'était que Pierre l'Ermite et Godefroy de Bouillon; mais, tout en raillant Mack personnellement, il ne voulait pas le mécontenter.

—Que dites-vous là, mon cher général! s'écria-t-il; je trouve, pour mon compte, votre plan excellent, et vous avez vu que c'était l'avis de ces messieurs, puisque tous l'ont approuvé. Je l'approuve donc de bout en bout et je n'y veux pas changer une étape seulement. Voilà que nous avons l'armée. Bien. Voilà que nous avons le général en chef. Bien, très-bien. Il ne nous manque plus que l'argent. Voyons, Corradino, continua le roi en s'adressant au ministre des finances. Ariola nous a fait voir ses hommes, montre-nous tes écus.

—Eh! sire, répondit celui que le roi interpellait ainsi à brûle-pourpoint, Votre Majesté sait bien que les dépenses que l'on vient de faire pour équiper et habiller l'armée, ont complétement vidé les caisses de l'État.

—Mauvaise nouvelle, Corradino, mauvaise nouvelle; j'ai toujours entendu dire que l'argent était le nerf de la guerre. Vous entendez, madame? pas d'argent!

—Sire, répondit la reine, l'argent ne vous manquera pas plus que ne vous ont manqué l'armée et le général en chef, et nous avons, en attendant mieux, un million de livres sterling à votre disposition.

—Bon! dit le roi; et quel est l'alchimiste qui a ainsi l'heureuse faculté de faire de l'or?

—Je vais avoir l'honneur de vous le présenter, sire, dit la reine en allant à la porte par laquelle alle avait déjà introduit le général Mack.

Puis, s'adressant à une personne encore invisible:

—Votre Grâce, dit-elle, veut-elle avoir la bonté de confirmer au roi ce que je viens d'avoir l'honneur de lui annoncer, c'est-à-dire que, pour faire la guerre aux jacobins, l'argent ne lui manquera pas?

Tous les yeux se portèrent vers la porte, et Nelson apparut radieux sur le seuil, tandis que, derrière lui, pareille à un ombre élyséenne, s'effaçait la forme légère d'Emma Lyonna, laquelle venait d'acheter par un premier baiser le dévouement de Nelson et les subsides de l'Angleterre.

XXIV

L'ILE DE MALTE

L'apparition de Nelson en un pareil moment était significative: c'était le mauvais génie de la France en personne qui venait s'asseoir au conseil de Naples et soutenir de la toute-puissance de son or les mensonges et la trahison de Caroline.

Tout le monde connaissait Nelson, excepté le général Mack, arrivé dans la nuit, comme nous l'avons dit; la reine alla à lui, et, lui prenant la main, et conduisant le futur vainqueur de Civita-Castellana au vainqueur d'Aboukir:

—Je présente, dit-elle, le héros de la terre au héros de la mer.

Nelson parut peu flatté du compliment; mais il était de trop bonne humeur en ce moment pour se blesser d'un parallèle, quoique ce parallèle fût tout à l'avantage de son rival; il salua courtoisement Mack, et, se tournant vers le roi:

—Sire, dit-il, je suis heureux de pouvoir annoncer à Votre Majesté et à ses ministres que je suis porteur des pleins pouvoirs de mon gouvernement pour traiter avec elle au nom de l'Angleterre toute question relative à la guerre avec la France.

Le roi se sentit pris; Caroline l'avait, pendant son sommeil, garrotté comme Gulliver à Lilliput; il lui fallait faire contre mauvaise fortune bon coeur; seulement, il essaya de se cramponner à la dernière objection qui se présentait à son esprit.

—Votre Grâce a entendu, dit-il, ce dont il est question, et notre ministre des finances, sachant que nous sommes entre amis et que l'on n'a pas de secrets pour ses amis, nous a avoué franchement qu'il n'y avait plus d'argent dans les caisses; alors, je faisais cette objection que, sans argent, il n'y avait pas de guerre possible.

—Et Votre Majesté faisait, comme toujours, preuve d'une profonde sagesse, répondit Nelson; mais voici, par bonheur, des pouvoirs de M. Pitt qui me mettent à même de remédier à cette pénurie.

Et Nelson posa sur la table du conseil un pouvoir conçu en ces termes:

«A son arrivée à Naples, lord Nelson, baron du Nil, est autorisé à s'entendre avec sir William Hamilton, notre ambassadeur près la cour des Deux-Siciles, pour soutenir notre auguste allié le roi de Naples dans toutes les nécessités où pourrait l'entraîner une guerre contre la république française.

»W. PITT.

»Londres, 7 septembre 1798.»

Acton traduisit les quelques lignes de Pitt au roi, qui appela près de lui le cardinal, comme un renfort contre le nouvel allié de la reine qui venait d'apparaître.

—Et Votre Seigneurie, dit Ferdinand, peut, à ce que disait la reine, mettre à notre disposition...?

—Un million de livres sterling, dit Nelson.

Le roi se tourna vers Ruffo comme pour lui demander ce que faisait un million de livres sterling. Ruffo devina la question.

—Cinq millions et demi de ducats, à peu près, répondit-il.

—Hum! fit le roi.

—Cette somme, dit Nelson, n'est qu'un premier subside destiné à faire face aux nécessités du moment.

—Mais, avant que vous ayez avisé votre gouvernement de nous expédier cette somme, avant que votre gouvernement nous l'expédie, avant, enfin, qu'elle soit arrivée à Naples, un assez long temps peut s'écouler. Nous sommes dans l'équinoxe d'hiver, et ce n'est pas trop de calculer un mois ou six semaines pour l'aller et le retour d'un bâtiment; pendant ces six semaines ou ce mois, les Français auront tout le temps d'être à Naples!

Nelson allait répondre, la reine lui coupa la parole.

—Votre Majesté peut se tranquilliser sur ce point, dit-elle: les Français ne sont point en mesure de lui faire la guerre.

—En attendant, répliqua Ferdinand, ils nous l'ont déclarée.

—Qui nous l'a déclarée?

—L'ambassadeur de la République. Pardieu! on dirait que je vous apprends une nouvelle.

La reine sourit dédaigneusement.

—Le citoyen Garat s'est trop pressé, dit-elle; il eût attendu encore quelque temps, ou n'eût point fait sa déclaration de guerre, s'il eût connu la situation du général Championnet à Rome.

—Et vous connaissez mieux cette situation que ne la connaissait l'ambassadeur lui-même, n'est-ce pas, madame?

—Je le crois.

—Vous avez des correspondances à l'état-major du général républicain?

—Je ne me fierais pas à des correspondances avec des étrangers, sire.

—Alors, vous tenez vos renseignements du général Championnet lui-même?

—Justement! et voici la lettre que l'ambassadeur de la République eût reçue ce matin, s'il ne se fût point tant pressé de partir hier au soir.

Et la reine tira de son enveloppe la lettre que le sbire Pasquale de Simone avait enlevée la veille à Salvato Palmieri et lui avait remise dans la chambre obscure; puis elle la passa au roi.

Le roi y jeta les yeux.

—Cette lettre est en français, dit-il du ton dont il eût dit: «Cette lettre est en hébreu.»

Puis, la passant à Ruffo, comme s'il se fiait à lui seul:

—Monsieur le cardinal, dit-il, traduisez-nous cette lettre en italien.

Ruffo prit la lettre, et, au milieu du plus profond silence, lut ce qui suit:

«Citoyen ambassadeur,

»Arrivé à Rome depuis quelques jours seulement, je crois qu'il est de mon devoir de porter à votre connaissance l'état dans lequel se trouve l'armée que je suis appelé à commander, afin que, sur les notes précises que je vais vous donner, vous puissiez régler la conduite que vous avez à tenir vis-à-vis d'une cour perfide qui, poussée par l'Angleterre, notre éternelle ennemie, n'attend que le moment favorable pour nous déclarer la guerre...»

A ces derniers mots, la reine et Nelson se regardèrent en souriant. Nelson n'entendait ni le français ni l'italien; mais probablement une traduction anglaise de cette lettre lui avait été faite à l'avance.

Ruffo continua, ce signe n'ayant point interrompu la lecture.

«D'abord, cette armée, qui se monte au chiffre de 35,000 hommes sur le papier, n'est, en réalité, que de 8,000 hommes, lesquels manquent de chaussures, de vêtements, de pain, et, depuis trois mois, n'ont pas reçu un sou de solde. Ces 8,000 hommes n'ont que 180,000 cartouches à se distribuer, ce qui nous fait quinze coups à tirer par homme; aucune place n'est approvisionnée même en poudre, et l'on en a manqué à Civita-Vecchia pour tirer sur un vaisseau barbaresque qui est venu observer la côte...»

—Vous entendez, sire, dit la reine.

—Oui, j'entends, dit le roi. Continuez, monsieur le cardinal.

Le cardinal reprit:

«Nous n'avons que cinq pièces de canon et un parc de quatre bouches à feu; notre manque de fusils est tel, que je n'ai pu armer deux bataillons de volontaires que je comptais employer contre les insurgés qui nous enveloppent de tous côtés...»

La reine échangea un nouveau signe avec Mack et Nelson.

«Nos forteresses ne sont pas en meilleur état que nos arsenaux; dans aucune d'elles les boulets et les canons ne sont du même calibre; dans quelques-unes, il y a des canons et pas de boulets; dans d'autres, des boulets et pas de canons. Cet état désastreux m'explique les instructions du Directoire que je vous transmets afin que vous vous y conformiez.

»Repousser par les armes toute agression hostile dirigée contre la république romaine et porter la guerre sur le territoire napolitain, mais dans le cas seulement où le roi de Naples exécuterait ses projets d'invasion depuis si longtemps annoncés...»

—Vous entendez, sire, dit la reine. Avec 8,000 hommes, cinq pièces de canon et 180,000 cartouches, je crois que nous n'avons pas grand'chose à craindre de cette guerre.

—Continuez, éminentissime, dit le roi se frottant les mains.

—Oui, continuez, dit la reine, et vous verrez ce que le général français pense lui-même de sa position.

«Or, continua le cardinal, avec les moyens qui sont à ma disposition, citoyen ambassadeur, vous comprenez facilement que je ne pourrais pas repousser une agression hostile, à plus forte raison, porter la guerre sur le territoire napolitain...»

—Cela vous rassure-t-il, monsieur? demanda la reine.

—Hum! fit le roi; voyons jusqu'au bout.

«Je ne puis donc trop vous recommander, citoyen ambassadeur, de maintenir, autant que le permettra la dignité de la France, la bonne harmonie entre la République et la cour des Deux-Siciles, et de calmer par tous les moyens possibles l'impatience des patriotes napolitains; tout mouvement qui se produirait avant trois mois, c'est-à-dire avant le temps qui m'est nécessaire pour organiser l'armée serait prématuré et avorterait infailliblement.

»Mon aide de camp, homme sûr, d'un courage éprouvé, et qui, né dans les États du roi de Naples, parle non-seulement l'italien, mais encore le patois napolitain, est chargé de vous remettre cette lettre et de s'aboucher avec les chefs du parti républicain à Naples. Renvoyez-le-moi le plus vite possible avec une réponse détaillée qui m'expose exactement votre situation vis-à-vis de la cour des Deux-Siciles.

»Fraternité.

»CHAMPIONNET.

»18 septembre 1798.»

—Eh bien, monsieur, dit la reine, si vous n'êtes rassuré qu'à moitié, voilà qui doit vous rassurer tout à fait.

—Sur un point, oui, madame; mais sur un autre, non.

—Ah! je comprends. Vous voulez parler du parti républicain, auquel vous avez eu tant de peine à croire. Eh bien, Votre Majesté le voit, ce n'est pas tout à fait un fantôme; il existe, puisqu'il faut le calmer et que ce sont les jacobins eux-mêmes qui en donnent le conseil.

—Mais comment diable avez-vous pu vous procurer cette lettre? demanda le roi en la prenant des mains du cardinal et en l'examinant avec curiosité.

—Ceci, c'est mon secret, monsieur, répondit la reine, et vous me permettrez de le garder; mais j'ai, je crois, coupé la parole à Sa Seigneurie lord Nelson au moment où il allait répondre à une question que vous veniez de lui faire.

—Je disais qu'en septembre et en octobre, la mer est mauvaise, et qu'il nous faudrait peut-être un mois ou six semaines pour recevoir d'Angleterre cet argent dont nous avons besoin le plus tôt possible.

La demande du roi fut transmise à Nelson.

—Sire, répondit-il, le cas est prévu et vos banquiers, MM. Baker père et fils, vous escompteront, avec l'aide de leurs correspondants de Messine, de Rome et de Livourne, une lettre de change d'un million de livres que leur fera sir William Hamilton et que j'endosserai. Votre Majesté aura seulement besoin, vu le chiffre assez élevé de la somme, de les prévenir à l'avance.

—C'est bien, c'est bien, dit le roi; faites faire la lettre de change à sir William, endossez-la, remettez-la-moi, et je m'entendrai de cela avec les Baker.

Ruffo souffla quelques mots à l'oreille du roi.

Ferdinand fit un signe de tête.

—Mais ma bonne alliée l'Angleterre, dit-il, si amie qu'elle soit du royaume des Deux-Siciles, ne donne pas son argent pour rien, je la connais. Que demande-t-elle, en échange de son million de livres sterling?

—Une chose bien simple, et qui ne porte aucun préjudice à Votre Majesté.

—Laquelle, enfin?

—Elle demande que, quand la flotte de Sa Majesté Britannique, qui est en train de bloquer Malte, l'aura reprise aux Français, Votre Majesté renonce à faire valoir ses droits sur cette île, afin que Sa Majesté Britannique, qui n'a point de possession dans la Méditerranée autre que Gibraltar, puisse faire de Malte un point de station et d'approvisionnement pour les vaisseaux anglais.

—Bon! la cession sera facile de ma part; Malte ne m'appartient pas, elle appartient à l'Ordre.

—Oui, sire; mais, Malte reprise, l'Ordre sera dissous, fit observer Nelson.

—Et, l'Ordre dissous, se hâta de dire Ruffo, Malte fait retour à la couronne des Deux-Siciles, ayant été donné par l'empereur Charles-Quint, comme héritier du royaume d'Aragon, aux chevaliers hospitaliers qui venaient d'être chassés de Rhodes, en 1535, par Soliman II; or, si avec le besoin qu'a l'Angleterre d'une station dans la Méditerranée, l'Angleterre ne payait Malte que vingt-cinq millions de francs, ce ne serait pas cher.

Peut-être la discussion allait-elle s'établir sur ce point lorsqu'une troisième fanfare se fit entendre dans la cour et produisit un effet non moins inattendu et non moins prodigieux que les deux premières.

Quant à la reine, elle échangea avec Mack et Nelson un regard qui voulait dire: «Restez calmes, je sais ce que c'est.»

Mais le roi, qui ne le savait pas, courut à la fenêtre et l'ouvrit avant que la fanfare fût terminée.

Elle sonnait l'hallali.

—Voyons! cria-t-il furieux, m'expliquera-t-on enfin ce que veulent dire ces trois misérables fanfares?

—Elles veulent dire que Votre Majesté peut partir quand elle voudra, répondit le sonneur; elle sera sûre de ne pas faire buisson creux, les sangliers sont détournés.

—Détournés! répéta le roi, les sangliers sont détournés?

—Oui, sire, une bande de quinze.

—Quinze sangliers!... Entendez-vous, madame? s'écria le roi en s'adressant à Caroline. Quinze sangliers! entendez-vous, messieurs? Quinze sangliers! entend-tu, Jupiter? Quinze! quinze! quinze!

Puis, revenant au sonneur de cor:

—Ne sais-tu donc pas, lui cria-t-il d'une voix désespérée, qu'il n'y a pas de chasse aujourd'hui, malheureux?

La reine s'avança.

—Et pourquoi donc n'y aurait-il pas de chasse aujourd'hui, monsieur? demanda-t-elle avec son plus charmant sourire.

—Mais, madame, parce que, sur le billet que vous m'avez écrit cette nuit, je l'ai décommandée.

Et il se retourna vers Ruffo comme pour le prendre à témoin que l'ordre avait été donné devant lui.

—C'est possible, monsieur; mais, moi, reprit la reine, j'ai pensé à la peine que vous causait la privation de ce plaisir, et, présumant que le conseil finirait de bonne heure et nous laisserait le temps de chasser pendant une partie de la journée, j'ai intercepté le messager et n'ai rien changé au premier ordre donné par vous, sinon que j'ai indiqué votre départ pour onze heures au lieu de neuf. Voici onze heures qui sonnent, le conseil est fini, les sangliers sont détournés, rien n'empêche donc Votre Majesté de partir.

Au fur et à mesure que la reine parlait, la figure du roi devenait rayonnante.

—Ah! chère maîtresse!—on se rappelle que c'était le nom dont Ferdinand appelait Caroline dans ses moments d'amitié,—ah! chère maîtresse! vous êtes digne de remplacer non-seulement Acton comme premier ministre, mais encore le duc della Salandra, comme grand veneur. Vous l'avez dit: le conseil est fini, vous avez votre général de terre, vous avez votre général de mer, nous allons avoir cinq ou six millions de ducats sur lesquels nous ne comptions point; tout ce que vous ferez sera bien fait; tout ce que je vous demande, c'est de ne pas vous mettre en campagne avant l'empereur. Par ma foi, je me sens tout disposé à faire la guerre: il paraît que, décidément, j'étais brave... Au revoir, chère maîtresse! Au revoir, messieurs! Au revoir, Ruffo!

—Et Malte, sire? demanda le cardinal.

—Bon! que l'on en fasse ce que l'on voudra, de Malte; je m'en passe depuis deux cent soixante-trois ans, je m'en passerai bien encore. Un mauvais rocher qui n'est bon pour la chasse que deux fois dans l'année, au passage des cailles; où l'on ne peut pas avoir de faisans, faute d'eau; où il ne pousse pas un radis et où l'on est obligé de tout tirer de la Sicile! Qu'ils prennent Malte et qu'ils me débarrassent des jacobins, c'est tout ce que je leur demande.... Quinze sangliers! Jupiter, taïaut! Jupiter, taïaut!

Et le roi sortit en sifflant une quatrième fanfare.

—Milord, dit la reine à Nelson, vous pouvez écrire à votre gouvernement que la cession de Malte à l'Angleterre ne souffrira aucune difficulté de la part du roi des Deux-Siciles.

Alors, se tournant vers les ministres et les conseillers:

—Messieurs, dit-elle, le roi vous remercie des bons avis que vous lui avez donnés. Le conseil est levé.

Puis, enveloppant tout le monde dans un salut qu'elle sut par un coup d'oeil rendre ironique pour Ruffo, elle rentra chez elle, suivie de Mack et de Nelson.

XXV

L'INTÉRIEUR D'UN SAVANT

Il était neuf heures du matin; l'atmosphère, épurée par l'orage de la nuit, était d'une limpidité merveilleuse; les barques des pêcheurs sillonnaient silencieusement le golfe, entre le double azur du ciel et de la mer, et, de la fenêtre de la salle à manger, de laquelle il s'éloignait et se rapprochait tour à tour, le chevalier San-Felice eût pu voir et compter, comme des points blancs, les maisons qui, à sept lieues de là, marbraient le sombre versant d'Ana-Capri, si deux choses ne l'eussent en ce moment préoccupé: d'abord, cette opinion qu'a émise Buffon dans ses Époques de la nature,—opinion qui lui paraissait quelque peu hasardée,—que la terre avait été détachée du soleil par le choc d'une comète; et, en même temps, une inquiétude vague que lui causait le sommeil prolongé de sa femme. C'était la première fois, depuis son mariage, qu'en sortant de son cabinet, vers les huit heures du matin, il ne trouvait pas Luisa occupée à préparer la tasse de café, le pain, le beurre, les oeufs et les fruits qui composaient le déjeuner habituel du savant, déjeuner que partageait, avec un appétit tout juvénile, celle qui l'avait ordonné et servi, même, avec la double attention d'une fille respectueuse et d'une tendre épouse.

Après son déjeuner, c'est-à-dire vers dix heures du matin, avec la régularité qu'il mettait à toute chose, quand une trop forte préoccupation scientifique ou morale ne l'absorbait pas, le chevalier embrassait Luisa au front et prenait le chemin de sa bibliothèque, chemin qu'à moins de trop mauvais temps, il faisait toujours à pied, autant pour son plaisir et sa distraction que pour accomplir une recommandation d'hygiène que lui avait faite son ami Cirillo, et qui, s'étendant de Mergellina au palais royal, pouvait équivaloir à un kilomètre et demi.

C'était là que demeurait, six mois de l'année, le prince héréditaire; les six autres mois, il demeurait à la Favorite ou à Capodimonte; pendant ces six mois, une de ses voitures était à la disposition de San-Felice.

Quand il habitait le palais royal, le prince descendait invariablement vers onze heures à sa bibliothèque, et trouvait son bibliothécaire juché sur quelque échelle, à la recherche d'un livre rare ou nouveau. En apercevant le prince, San-Felice faisait un mouvement pour descendre, mais le prince s'opposait à ce qu'il se dérangeât. Une conversation presque toujours littéraire ou scientifique s'établissait entre le savant sur son échelle et l'adepte sur son fauteuil. Entre midi et midi et demi, le prince rentrait chez lui. San-Felice descendait de son échelle pour le reconduire jusqu'à la porte, tirait sa montre, la mettait sur son bureau pour ne pas oublier l'heure, oubli auquel l'eût facilement entraîné un travail attachant, parce qu'il était aimé. A deux heures moins vingt minutes, le chevalier replaçait son travail dans son tiroir, auquel il donnait un tour de clef, remettait sa montre dans son gousset, prenait son chapeau, qu'il tenait à la main jusqu'à la porte de la rue, par cette révérence qu'avaient à cette époque les hommes vraiment royalistes pour tout ce qui tenait à la royauté. Parfois, s'il était dans ses jours de distraction, il faisait, tête nue, le chemin du palais à sa maison, à la porte de laquelle il frappait deux coups, presque toujours au même moment où sa pendule sonnait deux heures.

Ou Luisa venait lui ouvrir elle-même, ou elle l'attendait sur le perron.

Le dîner était toujours prêt; on se mettait à table; pendant le dîner, Luisa racontait ce qu'elle avait fait, les visites qu'elle avait reçues, les petits événements qui étaient survenus dans le voisinage. Le chevalier, de son côté, disait ce qu'il avait vu sur son chemin, les nouvelles que lui avait données le prince, ce qu'il avait pu saisir de la politique, chose qui le préoccupait assez peu et qui intéressait médiocrement Luisa. Puis, après le dîner, selon sa disposition, Luisa se mettait au clavecin ou prenait sa guitare et chantait quelque gaie chanson de Santa-Lucia ou quelque mélancolique mélodie de Sicile; ou bien encore les deux époux faisaient une promenade à pied sur la route pittoresque du Pausilippe, ou en voiture jusqu'à Bagnoli ou Pouzzoles, et, dans ces promenades, San-Felice avait toujours quelque anecdote historique à raconter, quelque observation intéressante à faire, sa vaste érudition lui permettant de ne se répéter jamais et de charmer toujours.

On rentrait à la nuit; il était rare alors que quelque ami de San-Felice, quelque amie de Luisa, ne vînt pour passer la soirée, l'été sous le palmier, où l'on dressait une table, l'hiver au salon. En hommes, c'était souvent, lorsqu'il n'était point à Saint-Pétersbourg ou à Vienne, Dominique Cimarosa, l'auteur des Horaces, du Mariage secret, de l'Italienne à Londres, du Directeur dans l'embarras. L'illustre maestro se plaisait à faire chanter les morceaux encore inédits de ses opéras à Luisa, dans laquelle il trouvait, outre une excellente méthode qu'elle lui devait en partie, cette voix fraîche, limpide et sans fioritures, que l'on rencontre si rarement au théâtre; c'était quelquefois un jeune peintre, beau talent, charmant esprit, grand musicien, excellent joueur de guitare, s'appelant Vitaliani, comme cet enfant qui mourut avec deux autres enfants, Emmanuele de Deo et Gagliani, victimes de la première réaction. C'était, rarement enfin, car sa nombreuse clientèle lui en laissait peu le temps, c'était ce bon docteur Cirillo, avec lequel déjà deux ou trois fois nous nous sommes rencontrés, et que nous allons rencontrer encore. C'était, presque tous les soirs, la duchesse Fusco, quand elle était à Naples. C'était souvent une femme remarquable sous tous les rapports, rivale de madame de Staël comme publiciste et improvisatrice, Éléonore Fonseca Pimentele, élève de Métastase, qui, lorsqu'elle était encore tout enfant, lui avait promis un grand avenir de gloire. Quelquefois, encore, c'était la femme d'un savant, confrère de San-Felice: c'était la signora Baffi, qui, comme Luisa, n'avait pas la moitié de l'âge de son mari, et qui cependant l'aimait comme Luisa aimait le sien. Ces soirées duraient jusqu'à onze heures, rarement plus tard. On causait, on chantait, on disait des vers, on prenait des glaces, on mangeait des gâteaux. Parfois, si la soirée était belle, si la mer était calme, si la lune semait le golfe de paillettes d'argent, on descendait dans une barque: et, alors, de la surface de la mer montaient au ciel des chants délicieux, des harmonies adorables qui ravissaient en extase le bon Cimarosa; ou bien, debout comme la sibylle antique, Éléonore Pimentele jetait au vent qui faisait flotter ses longs cheveux noirs, dénoués sur une simple tunique à la grecque, des strophes qui semblaient des souvenirs de Pindare ou d'Alcée.

Le lendemain, la même existence recommençait, avec la même ponctualité; rien ne l'avait jamais ni troublée ni dérangée.

Comment se faisait-il donc que Luisa, qu'en rentrant à deux heures du matin il avait trouvée couchée et dormant d'un si bon sommeil, comment se faisait-il que Luisa, toujours levée à sept heures, ne fût pas encore sortie de sa chambre à neuf heures, et qu'à toutes les questions du chevalier, Giovannina eût répondu:

—Madame dort et a prié qu'on ne la réveillât point.

Mais neuf heures un quart venaient de sonner, et le chevalier, cédant à son inquiétude, se préparait à aller lui-même frapper à la porte de Luisa, lorsque celle-ci parut sur le seuil de la salle à manger, les yeux un peu fatigués, le teint un peu pâle, mais plus ravissante peut-être sous ce nouvel aspect que le chevalier ne l'avait jamais vue.

Il allait à elle avec l'intention de la gronder à la fois et de ce sommeil si prolongé et de l'inquiétude qu'il lui avait causée; mais, lorsqu'il vit le doux sourire de la sérénité éclairer, comme un rayon matinal, sa charmante physionomie, il ne put que la regarder, sourire lui-même, prendre sa blonde tête entre ses deux mains, la baiser au front, en lui disant avec une galanterie mythologique qui, à cette époque, n'avait rien de suranné:

—Si la femme du vieux Tithon s'est fait attendre, c'était pour se déguiser en amante de Mars!

Une vive rougeur passa sur le visage de Luisa, elle appuya sa tête contre le coeur du chevalier, comme si elle eût voulu se réfugier dans sa poitrine.

—J'ai fait des rêves terribles cette nuit, mon ami, dit-elle, et cela m'a rendue un peu malade.

—Et ces rêves terribles, t'ont-ils, en même temps que le sommeil, enlevé l'appétit?

—J'en ai vraiment peur, dit Luisa en se mettant à table.

Elle fit un effort pour manger, mais c'était chose impossible: il lui semblait avoir la gorge serrée par une main de fer.

Son mari la regardait avec étonnement, et elle se sentait rougir et pâlir sous ce regard plutôt inquiet qu'interrogateur cependant, lorsqu'on frappa trois coups également espacés à la porte du jardin.

Quelle que fût la personne qui arrivait, elle était la bienvenue pour Luisa; car elle faisait diversion à l'inquiétude du chevalier et à son embarras à elle.

Aussi se leva-t-elle vivement pour aller ouvrir.

—Où est donc Nina? demanda San-Felice.

—Je ne sais, répondit Luisa; sortie peut-être.

—A l'heure du déjeuner? quand elle sait sa maîtresse souffrante? Impossible, ma chère enfant!

On frappa une seconde fois.

—Permettez que j'aille ouvrir, dit Luisa.

—Non pas; c'est à moi d'y aller; tu souffres, tu es fatiguée; reste tranquille, je le veux!

Le chevalier disait quelquefois: Je le veux, mais d'une voix si douce, avec une expression si tendre, que c'était toujours la prière d'un père à sa fille, et jamais l'ordre d'un mari à sa femme.

Luisa laissa donc le chevalier descendre le perron et aller lui-même ouvrir la porte du jardin; mais, inquiète à chaque circonstance nouvelle qui pouvait donner à son mari soupçon de ce qui s'était passé pendant la nuit, elle courut à la fenêtre, y passa vivement la tête, et, sans pouvoir découvrir qui c'était, vit un homme qui paraissait d'un certain âge déjà, et qui, abrité sous un chapeau à larges bords, examinait, avec une attention qui lui fit passer un frisson dans les veines, la porte contre laquelle s'était adossé Salvato, et le seuil sur lequel il était tombé.

La porte s'ouvrit, l'homme entra sans que Luisa eût pu le reconnaître.

Au son joyeux de la voix de son mari, qui invitait le visiteur à le suivre, Luisa comprit que c'était un ami.

Très-pâle, très-agitée, elle alla reprendre sa place à table.

Son mari entra, poussant devant lui Cirillo.

Elle respira. Cirillo l'aimait beaucoup, et, de son côté, elle avait une grande affection pour lui, parce que Cirillo, ayant autrefois été le médecin du prince Caramanico, parlait souvent de lui—quoiqu'il ignorât le lien de parenté qui l'attachait à Luisa—avec amour et vénération.

En l'apercevant, elle se leva donc et jeta un cri de joie; rien de mauvais ne pouvait lui venir de la part de Cirillo.

Hélas! bien des fois, pendant cette nuit qu'elle avait passée presque tout entière au chevet du blessé, elle avait pensé au bon docteur, et, peu confiante dans la science de Nanno, elle avait dix fois été sur le point d'envoyer Michele à sa recherche; mais elle n'avait point osé mettre ce désir à exécution. Que penserait Cirillo du mystère qu'elle faisait à son mari de ce terrible événement qui s'était passé sous ses yeux, et comment apprécierait-il les raisons qu'elle croyait avoir de garder sur cet événement un silence absolu?

Mais il n'en était pas moins singulier pour elle, ce hasard qui amenait Cirillo, que l'on n'avait pas vu depuis plusieurs mois, et cela, le matin même qui suivait la nuit où sa présence avait été si fort désirée dans la maison.

Cirillo, en entrant, arrêta un instant son regard sur Luisa; puis, cédant à l'invitation de San-Felice, il approcha sa chaise de la table où le mari et la femme déjeunaient, et sur laquelle, selon la coutume orientale, qui est aussi celle de Naples, cette première étape de l'Orient, Luisa lui servit une tasse de café noir.

—Ah! pardieu! lui dit San-Felice en lui posant la main sur le genou, il ne fallait pas moins qu'une visite à neuf heures et demie du matin pour vous faire pardonner l'abandon dans lequel vous nous laissiez. On mourrait vingt fois, cher ami, avant de savoir si vous êtes mort vous-même!

Cirillo regarda San-Felice avec la même attention qu'il avait regardé sa femme; mais autant chez l'une il trouvait la trace mystérieuse d'une nuit agitée et inquiète, autant il trouvait chez l'autre la naïve sérénité de l'insouciance et du bonheur.

—Alors, dit-il à San-Felice, cela vous fait plaisir, de me voir ce matin, mon cher chevalier?

Et il appuya sur ces deux mots: ce matin, avec une intention marquée.

—Cela me fait toujours plaisir, de vous voir, cher docteur, matin et soir, soir et matin; mais justement, ce matin, je suis plus que jamais content de vous voir.

—A quel propos? Dites-moi cela.

—A deux propos... Prenez donc votre café... Ah! pour le café, par exemple, vous jouez de malheur aujourd'hui, ce n'est pas Luisa qui l'a fait... La paresseuse s'est levée... A quelle heure? Devinez.

—Fabiano! dit Luisa en rougissant.

—La voyez-vous! elle est honteuse elle-même!... A neuf heures!

Cirillo remarqua la rougeur de Luisa, à laquelle succéda une pâleur mortelle.

Sans savoir encore quels étaient les motifs de cette agitation, Cirillo eut pitié de la pauvre femme.

—Vous vouliez me voir à deux propos, mon cher San-Felice... Lesquels?

—D'abord, répliqua le chevalier, imaginez-vous que j'ai rapporté hier de la bibliothèque du palais les Époques de la nature, de M. le comte de Buffon. Le prince a fait venir ce livre en cachette, attendu qu'il est défendu par la censure: peut-être—je n'en sais rien—peut-être est-ce parce qu'il n'est pas tout à fait d'accord avec la Bible.

—Oh! cela me serait bien égal, répondit Cirillo en riant, s'il était d'accord avec le sens commun.

—Ah! s'écria le chevalier, vous ne pensez donc pas comme lui que la terre soit un morceau du soleil détaché par le choc d'une comète?

—Pas plus que je ne pense, mon cher chevalier, que la génération des êtres vivants s'opère par des molécules organiques et des moules intérieurs; ce qui est encore une théorie du même auteur, non moins absurde, à mon avis, que la première.

—A la bonne heure! Je ne suis donc pas si ignorant que j'en avait peur!

—Vous, mon cher ami? Mais vous êtes l'homme le plus savant que je connaisse.

—Oh! oh! oh! mon cher docteur, parlez bas, que l'on ne vous entende pas dire une pareille énormité. Ainsi, c'est bien arrêté, n'est-ce pas? je n'ai pas besoin de m'en préoccuper davantage: la terre n'est point un morceau du soleil.... Ah! voilà l'un des deux points éclaircis, et, comme c'était le moins important, je l'ai fait passer le premier; le second, vous l'avez devant les yeux. Que dites-vous de ce visage-là?

Et il lui montra Luisa.

—Ce visage-là est charmant comme toujours, répondit Cirillo; seulement un peu fatigué, un peu pâli par la peur que madame aura peut-être eue cette nuit.

Le docteur appuya sur les derniers mots.

—Quelle peur? demanda San-Felice.

Cirillo regarda Luisa.

—Il n'est rien arrivé cette nuit qui vous ait effrayée, madame? demanda Cirillo.

—Bien, non, rien, cher docteur.

Et Luisa jeta sur Cirillo un regard suppliant.

—Alors, répondit insoucieusement Cirillo, c'est que vous avez mal dormi, voilà tout.

—Oui, dit San-Felice en riant, elle a fait de mauvais rêves, et cependant, lorsque je suis rentré hier de l'ambassade d'Angleterre, elle dormait d'un si bon sommeil, que je suis entré dans sa chambre et l'ai embrassée sans qu'elle se soit réveillée.

—Et à quelle heure êtes-vous revenu de l'ambassade d'Angleterre?

—Mais à deux heures et demie, à peu près?

—C'est cela, dit Cirillo, tout était fini.

—Qu'est-ce qui était fini?

—Rien, dit Cirillo. Seulement on a assassiné cette nuit un homme devant votre porte...

Luisa devint aussi pâle que le peignoir de batiste dont elle était vêtue.

—Mais, continua Cirillo, comme c'était à minuit que l'assassinat avait eu lieu, que madame dormait à cette heure, que vous êtes rentré à deux heures et demie, vous n'en avez rien su?

—Non, et c'est vous qui m'en donnez des nouvelles. Par malheur, ce n'est pas chose rare qu'un assassinat dans les rues de Naples, et surtout à Mergellina, qui est à peine éclairée et où tout monde est couché à neuf heures du soir... Ah! je comprends maintenant pourquoi vous êtes venu de si bon matin.

—Justement, mon ami, je voulais savoir si cet assassinat, qui a plus de gravité qu'un accident ordinaire, n'avait pas, s'étant passé sous vos fenêtres, jeté quelque trouble dans la maison.

—Aucun! vous le voyez... Mais cet assassinat, comment l'avez-vous appris?

—J'ai passé devant votre porte au moment même où il venait d'avoir lieu. L'homme, en se défendant,—il paraît qu'il était très-fort et très-brave,—a tué deux sbires et en a blessé deux autres.

Luisa dévorait chaque parole qui sortait de la bouche du docteur; tous ces détails, qu'on ne l'oublie pas, lui étaient inconnus.

—Comment! demanda San-Felice en baissant la voix, les assassins étaient des sbires?

—Sous le commandement de Pasquale de Simone, répondit Cirillo en mettant sa voix au diapason de celle du chevalier.

—Croyez-vous donc à toutes ces calomnies? demanda San-Felice.

—Je suis bien forcé d'y croire.

Cirillo prit San-Felice par la main et le conduisit à la fenêtre.

—Voyez-vous, lui dit-il en étendant le doigt, de l'autre côté de la fontaine du Lion, à la porte de cette maison qui fait l'angle de la place et de la rue, voyez-vous cette bière exposée entre quatre cierges?

—Oui.

—Eh bien, elle renferme le cadavre d'un des deux sbires blessés. Celui-là est mort entre mes mains et, en mourant, m'a tout dit.

Cirillo se retourna vivement pour s'assurer de l'effet qu'avaient fait sur Luisa les paroles qu'il venait de prononcer.

Elle était debout, essuyant avec son mouchoir la sueur de son front.

Luisa comprit que les paroles avaient été dites pour elle. Les forces lui manquèrent; elle retomba sur sa chaise les mains jointes.

Cirillo fit signe que lui aussi comprenait et la rassura d'un coup d'oeil.

—Maintenant, dit-il, mon cher chevalier, je suis enchanté que tout cela se soit passé in partibus, c'est-à-dire sans que vous ni madame ayez rien vu ni entendu. Mais, comme madame n'en est pas moins un peu souffrante, vous allez me permettre de l'interroger, n'est-ce pas, et de lui laisser une petite ordonnance? Puis, comme les médecins font toujours des questions fort indiscrètes; comme les dames ont toujours, à l'endroit de leur santé, certains secrets ou plutôt certaines pudeurs qui ont besoin du tête-à-tête pour s'épancher, vous allez me permettre d'emmener madame dans sa chambre et de l'y interroger tout à mon aise.

—Inutile, cher docteur; voici dix heures qui sonnent. Je suis en retard de vingt minutes. Restez avec Luisa; confessez-la à blanc. Moi, je vais à ma bibliothèque... A propos, vous savez ce qui s'est passé, cette nuit, à l'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre?

—Oui, à peu près du moins.

—Eh bien, cela doit avoir amené de grandes choses; je suis sûr que le prince descendra aujourd'hui plus tôt que de coutume, et que déjà même peut-être il m'attend. Vous m'avez donné des nouvelles ce matin; eh bien, moi, peut-être pourrai-je vous en donner ce soir, si vous repassez par ici... Mais que je suis naïf! on ne repasse point par ici, on y vient quand on s'y perd... Mergellina est le pôle nord de Naples, et je suis au milieu des banquises.

Puis, embrassant sa femme au front:

—Au revoir, mon enfant chéri, lui dit-il. Conte bien toutes tes petites histoires au docteur; songe que ta santé est ma joie, et que ta vie est ma vie. Au revoir, cher docteur.

Puis, jetant les yeux sur la pendule:

—Dix heures un quart! s'écria-t-il, dix heures un quart!

Et, levant au ciel son chapeau et son parapluie, il s'élança par les degrés du perron.

Cirillo le regarda s'éloigner; mais il n'eut pas même la patience d'attendre qu'il fût hors du jardin, et, se retournant vers Luisa:

—Il est ici, n'est-ce pas? lui demanda-t-il avec un sentiment de profonde angoisse.

—Oui! oui! oui! murmura Luisa en tombant à genoux devant Cirillo.

—Mort ou vivant?

—Vivant!

—Dieu soit loué! s'écria Cirillo. Et vous, Luisa...

Il la regarda avec une tendresse mêlée d'admiration.

—Et moi?... demanda celle-ci toute tremblante.

—Vous, dit Cirillo en la relevant et en la pressant sur son coeur, vous, soyez bénie!

Et ce fut Cirillo qui, à son tour, tomba sur une chaise en s'essuyant le front.

XXVI

LES DEUX BLESSÉS

Luisa ne comprenait rien à la scène qui venait de se passer. Elle devinait qu'elle avait sauvé la vie d'une personne qui était chère à Cirillo, voilà tout.

Seulement, voyant le bon docteur pâlir sous le poids de l'émotion qu'il venait d'éprouver, elle lui versa un verre d'eau fraîche, qu'elle lui offrit et qu'il but à moitié.

—- Et maintenant, dit Cirillo en se levant vivement, ne perdons pas une minute. Où est-il?

—Là, dit Luisa en montrant l'extrémité du corridor.

Cirillo fit un mouvement dans la direction indiquée; Luisa le retint.

—Mais..., dit-elle en hésitant.

—Mais? répéta Cirillo.

—Écoutez-moi, et surtout excusez-moi, mon ami, lui dit-elle de sa voix caressante, et en lui posant les deux mains sur les deux épaules.

—J'écoute, dit en souriant Cirillo; il n'est point à l'agonie, n'est-ce pas?

—Non, Dieu merci! il est même, je le crois, aussi bien qu'il peut l'être dans sa position; du moins, il était ainsi quand je l'ai quitté, il y a deux heures. Voilà donc ce que je voulais vous dire et ce qu'il était important que vous sussiez avant que de le voir. Je n'osais pas vous envoyer chercher, parce que vous êtes l'ami de mon mari, et qu'instinctivement je sentais que mon mari ne devait rien savoir de tout cela. Je ne voulais pas confier à un médecin dont je ne fusse pas sûre un secret important, car il y a quelque secret important là-dessous, n'est-ce pas, mon ami?

—Un secret terrible, Luisa!

—Un secret royal, n'est-ce pas? reprit celle-ci.

—Silence! Qui vous a dit cela?

—Le nom même de l'assassin.

—Vous le saviez?

—Michele, mon frère de lait, a reconnu Pasquale de Simone... Mais laissez-moi achever. Je voulais donc vous dire que, n'osant vous envoyer chercher, ne voulant pas envoyer chercher un autre médecin que vous, j'ai prié une personne qui se trouvait là par hasard de donner les premiers soins au blessé...

—Cette personne appartient-elle à la science? demanda Cirillo.

—Non; mais elle a prétendu avoir des secrets pour guérir.

—Quelque charlatan, alors.

—Non; mais excusez-moi, cher docteur, je suis si troublée, que ma pauvre tête se perd; mon frère de lait, Michele, celui qu'on appelle Michele il Pazzo, vous le connaissez, je crois?

—Oui, et, par parenthèse, je vous dirai même: défiez-vous de lui! c'est un royaliste enragé devant lequel je n'oserais point passer si j'avais des cheveux taillés à la Titus, et si je portais des pantalons au lieu de porter des culottes: il ne parle que de brûler et de pendre les jacobins.

—Oui; mais il est incapable de trahir un secret dans lequel je serais pour quelque chose.

—C'est possible; nos hommes du peuple sont un composé de bon et de mauvais; seulement, chez la plupart d'entre eux, le mauvais l'emporte sur le bon. Vous disiez donc que votre frère de lait Michele...?

—Sous prétexte de me faire dire ma bonne aventure,—je vous jure, mon ami, que c'est lui qui a eu cette idée et non pas moi,—m'avait amené une sorcière albanaise. Elle m'avait prédit toute sorte de choses folles, et elle était là enfin quand j'ai recueilli ce malheureux jeune homme, et c'est elle qui, avec des herbes dont elle prétend connaître la puissance, a arrêté le sang et posé le premier appareil.

—Hum! fit Cirillo avec inquiétude.

—Quoi?

—Elle n'avait point de raison d'en vouloir au blessé, n'est-ce pas?

—Aucune: elle ne le connaît pas, et, au contraire, elle a paru prendre un grand intérêt à sa situation.

—Alors, vous n'avez point la crainte que, dans un but de vengeance quelconque, elle n'ait employé des herbes vénéneuses.

—Bon Dieu! s'écria Luisa en pâlissant, vous m'y faites penser; mais non, c'est impossible. Le blessé, à part une grande faiblesse, a paru soulagé dès que l'appareil a été posé.

—Ces femmes, dit Cirillo comme s'il se parlait à lui-même, ont, en effet, quelquefois des secrets excellents. Au moyen âge, avant que la science nous fût venue de la Perse, avec les Avicenne, et de l'Espagne, avec les Averrhoès, elles furent les confidentes de la nature, et, si la médecine était moins fière, elle avouerait qu'elle leur doit quelques-unes de ses meilleures découvertes. Seulement, ma chère Luisa, continua-t-il en revenant à la jeune femme, ces sortes de créatures sont sauvages et jalouses, et il y aurait danger pour le malade que votre sorcière sût qu'un autre médecin qu'elle lui donne des soins. Tâchez donc de l'éloigner afin que je voie le blessé seul.

—Eh bien, c'est ce que j'avais pensé, mon ami, et ce dont je voulais vous avertir, dit Luisa. Maintenant que vous savez tout et que vous-même avez été au-devant de mes craintes, venez! vous entrerez dans une chambre voisine; j'éloignerai Nanno sous un prétexte quelconque, et, alors, alors, ô cher docteur, dit Luisa en joignant les mains comme elle eût fait devant Dieu, alors, vous le sauverez, n'est-ce pas?

—C'est la nature qui sauve, mon enfant, et non pas nous autres, répondit Cirillo. Nous l'aidons, voilà tout; et j'espère qu'elle aura déjà fait pour notre cher blessé tout ce qu'elle pouvait faire. Mais ne perdons point de temps: dans ces sortes d'accidents, la promptitude des soins est pour beaucoup dans la guérison. S'il faut se fier à la nature, il ne faut pas non plus lui laisser tout à faire.

—Venez donc, alors, dit Luisa.

Elle marcha la première, le docteur la suivit.

On traversa la longue file d'appartements qui faisaient partie de la maison San-Felice, puis on ouvrit la porte de communication donnant dans la maison voisine.

—Ah! dit Cirillo remarquant cette combinaison du hasard qui avait si bien servi l'événement, voilà qui est excellent! Je comprends, je comprends... Il n'est pas chez vous; il est chez la duchesse Fusco. Il y a une Providence, mon enfant!

Et, d'un regard levé au ciel, Cirillo remercia cette Providence à laquelle, en général, les médecins ont si peu de foi.

—Ainsi, n'est-ce pas, dit Luisa, il faut qu'il soit caché?...

Cirillo comprit ce que Luisa voulait dire.

—A tout le monde, sans exception aucune, vous entendez? Sa présence connue dans cette maison, quoiqu'elle ne soit pas la vôtre, compromettrait cruellement votre mari d'abord.

—Alors, s'écria joyeusement Luisa, je ne m'étais pas trompée, et j'ai bien fait de garder mon secret pour moi seule?

—Oui, vous avez bien fait, et je n'ajouterai qu'un mot pour vous enlever tout scrupule. Si ce jeune homme était reconnu et arrêté, non-seulement sa vie serait en danger, mais encore la vôtre, celle de votre mari, la mienne et celle de beaucoup d'autres qui valent mieux que moi.

—Oh! nul ne vaut mieux que vous, mon ami, et nul mieux que moi ne sait ce que vous valez. Mais nous sommes à la porte, docteur; voulez-vous rester dehors et me laisser entrer?

—Faites, dit Cirillo en s'effaçant.

Luisa posa la main sur la clef et, sans le moindre grincement, fit tourner la porte sur ses gonds.

Sans doute les précautions avaient été prises pour qu'elle s'ouvrît ainsi sans bruit.

Au grand étonnement de la jeune femme, elle trouva le blessé seul avec Nina, qui, une petite éponge à la main, lui pressait cette petite éponge sur la poitrine et y faisait couler goutte à goutte, au moyen de cette pression, le jus des herbes cueillies par la sorcière.

—Où est Nanno? où est Michele? demanda Luisa.

—Nanno est partie, madame, en disant que tout allait bien et qu'elle n'avait plus rien à faire ici pour le moment, tandis qu'elle avait beaucoup à faire ailleurs.

—Et Michele?

—Michele a dit qu'à la suite des événements de cette nuit, il y aurait probablement du bruit au Vieux-Marché, et, comme il est un des chefs de son quartier, il a ajouté que, s'il y avait du bruit, il voulait en être.

—Ainsi, tu es seule?

—Absolument seule, madame.

—Entrez, entrez, docteur, dit Luisa, le champ est libre.

Le docteur entra.

Le malade était couché sur un lit dont le chevet était appuyé à la muraille. Il avait la poitrine complétement nue, à l'exception d'une bande de toile, qui, disposée en croix et passant derrière ses épaules, maintenait l'appareil sur sa blessure. C'était à l'endroit précis de cette blessure que Nina, en passant l'éponge, exprimait le suc des herbes.

Salvato était immobile et sans mouvement, tenant ses yeux fermés au moment où Luisa avait ouvert la porte. En même temps que la porte, ses yeux s'étaient ouverts, et sa figure avait pris une expression de bonheur qui avait presque fait disparaître celle de la souffrance.

Invité par la jeune femme à entrer, Cirillo apparut à son tour; le blessé le regarda d'abord avec inquiétude. Quel était cet homme? Un père, probablement; un mari, peut-être.

Tout à coup, il le reconnut, fit un mouvement pour se soulever, murmura le nom de Cirillo et lui tendit la main.

Puis il retomba sur les oreillers, épuisé par le léger effort qu'il venait de faire.

Cirillo, en portant un doigt à sa bouche, lui fit signe de ne parler ni remuer.

Il s'approcha du blessé, leva la bande qui lui serrait la poitrine, et, maintenant l'appareil, examina avec attention les débris des herbes broyées par Michele, goûta du bout des lèvres la liqueur qui en était tirée, et sourit en reconnaissant la triple combinaison astringente de la fumeterre, du plantain et de l'artémise.

—C'est bien, dit-il à Luisa, sur laquelle s'étaient arrêtés de nouveau le regard et le sourire du malade, vous pouvez continuer les remèdes de la sorcière; je n'eusse peut-être pas ordonné cela, mais je n'eusse rien ordonné de mieux.

Puis, revenant au blessé, il l'examina avec la plus grande attention.

Grâce aux herbes astringentes formant l'appareil, grâce au suc des herbes dont on avait constamment baigné la blessure, les lèvres de la plaie s'étaient rapprochées; elles étaient roses et du meilleur aspect, et il était probable qu'il n'y avait pas eu d'hémorrhagie intérieure, ou que, s'il y en avait eu un commencement, elle avait été interrompue par ce que les chirurgiens nomment le caillot, oeuvre admirable de la nature qui combat pour les êtres créés par elle avec une intelligence à laquelle la science n'atteindra jamais.

Le pouls était faible mais bon. Restait à savoir dans quel état était la voix. Cirillo commença par appuyer son oreille sur la poitrine du malade et écouter sa respiration. Sans doute en fut-il content, car il se releva en rassurant par un sourire Luisa, qui suivait des yeux tous ses mouvements.

—Comment vous sentez-vous, mon cher Salvato? demanda-t-il au blessé.

—Faible, mais très-bien, répondit-il; je voudrais toujours rester ainsi.

—Bravo! dit Cirillo, la voix est meilleure que je ne l'espérais. Nanno a fait une magnifique cure, et je pense que, sans trop vous fatiguer, vous allez pouvoir répondre à quelques questions, dont vous sentirez vous-même l'importance.

—Je comprends, dit le malade.

Et, en effet, dans toute autre circonstance, Cirillo eût remis au lendemain l'espèce d'interrogatoire qu'il allait faire subir à Salvato; mais la situation était si grave, qu'il n'avait pas un instant à perdre pour prendre les mesures qu'elle nécessitait.

—Dès que vous vous sentirez fatigué, arrêtez-vous, dit-il au blessé, et, quand Luisa pourra répondre aux questions que je vous adresserai, je la prie de vous épargner la peine d'y répondre vous-même.

—Vous vous nommez Luisa? dit Salvato. C'était un des noms de ma mère. Dieu n'a fait qu'un seul et même nom pour la femme qui m'a donné la vie et pour celle qui me l'a sauvée. Je remercie Dieu.

—Mon ami, dit Cirillo, soyez avare de vos paroles; je me reproche chaque mot que je vous force de prononcer. Ne prononcez donc pas un seul mot inutile.

Salvato fit un léger mouvement de la tête en signe d'obéissance.

—A quelle heure, demanda Cirillo s'adressant moitié à Salvato, moitié à Luisa, à quelle heure le blessé a-t-il repris connaissance?

Luisa se hâta de répondre pour Salvato:

—A cinq heures du matin, mon ami, et juste au moment où l'aube se levait.

Le blessé sourit; c'était aux premiers rayons de cette aube qu'il avait entrevu Luisa.

—Qu'avez-vous pensé en vous trouvant dans cette chambre et en voyant près de vous une personne inconnue?

—Ma première idée fut que j'étais mort et qu'un ange du Seigneur venait me chercher pour m'enlever au ciel.

Luisa fit un mouvement pour s'effacer derrière Cirillo; mais Salvato allongea vers elle la main d'un mouvement si brusque, que Cirillo arrêta la jeune femme et la ramena en vue du blessé.

—Il vous a pris pour l'ange de la mort, lui dit Cirillo; prouvez-lui qu'il se trompait et que vous êtes, au contraire, l'ange de la vie.

Luisa poussa un soupir, appuya la main sur son coeur, sans doute pour en comprimer les battements, et, cédant, sans avoir la force de résister, à la contrainte que lui imposait Cirillo, elle se rapprocha du blessé.

Les regards des deux beaux jeunes gens se croisèrent alors et ne se détachèrent plus l'un de l'autre.

—Soupçonnez-vous quels étaient vos assassins? demanda Cirillo.

—Je les connais, dit vivement Luisa, et je vous les ai nommés; ce sont des hommes à la reine.

Suivant la recommandation de Cirillo de laisser Luisa répondre pour lui, Salvato se contenta de faire un signe affirmatif.

—Et vous doutez-vous dans quel but ils ont tenté de vous assassiner?

—Ils me l'ont dit eux-mêmes, fit Salvato: c'était pour m'enlever les papiers dont j'étais porteur.

—Ces papiers, où étaient-ils?

—Dans la poche de la houppelande que m'avait prêtée Nicolino.

—Et ces papiers?

—Au moment où je me suis évanoui, j'ai cru sentir qu'on me les enlevait.

—M'autorisez-vous à visiter votre habit?

Le blessé fit un signe de tête; mais Luisa intervint.

—Je vais vous le donner si vous voulez, dit-elle; mais ce sera bien inutile, les poches sont vides.

Et, comme Cirillo lui demandait des yeux: «Comment le savez-vous?»

—Notre premier soin, répondit Luisa à cette interrogation muette, a été de chercher, là où il pouvait se trouver, un renseignement qui pût nous aider à établir l'identité du blessé. S'il eût eu une mère ou une soeur à Naples, mon premier devoir, au risque de ce qui pouvait arriver, était de les prévenir. Nous n'avons rien trouvé, n'est-ce pas, Nina?

—Absolument rien, madame.

—Et quels étaient ces papiers qui sont à cette heure entre les mains de vos ennemis? vous le rappelez-vous, Salvato?

—Il n'y en avait qu'un seul, la lettre du général Championnet, recommandant à l'ambassadeur de France de maintenir autant que possible la bonne intelligence entre les deux États, attendu qu'il n'était point encore en mesure de faire la guerre.

—Lui parlait-il des patriotes qui se sont mis en communication avec lui?

—Oui, pour lui dire de les calmer.

—Les nommait-il?

—Non.

—Vous en êtes sûr?

—J'en suis sûr.

Fatigué de l'effort qu'il venait de faire pour répondre jusqu'au bout à Cirillo, le blessé ferma les yeux et pâlit.

Luisa jeta un cri; elle crut qu'il s'évanouissait.

A ce cri, les yeux de Salvato se rouvrirent, et un sourire—était-il de reconnaissance ou d'amour?—reparut sur ses lèvres.

—Ce n'est rien, madame, dit-il, ce n'est rien.

—N'importe, dit Cirillo; pas un mot de plus. Je sais ce que je voulais savoir. Si ma vie seule eût été en jeu, je vous eusse recommandé le silence le plus absolu; mais vous savez que je ne suis pas seul, et vous me pardonnez.

Salvato prit la main que lui offrait le docteur et la serra avec une force qui prouvait que son énergie ne l'avait pas abandonné.

—Et maintenant, dit Cirillo, taisez-vous et calmez-vous; le mal est moins grand que je ne le craignais et qu'il pouvait être.

—Mais le général! dit le blessé malgré l'ordre qui lui était donné de se taire, il faut qu'il sache à quoi s'en tenir.

—Le général, répondit Cirillo, recevra avant trois jours un messager ou un message qui le rassurera sur votre sort. Il saura que vous êtes dangereusement, mais non mortellement blessé. Il saura que vous êtes hors des atteintes de la police napolitaine, si habile qu'elle soit; il saura que vous avez près de vous une garde-malade que vous avez prise pour un ange du ciel avant de savoir que c'était une simple soeur de charité; il saura enfin, mon cher Salvato, que tout blessé voudrait être à votre place, ne demanderait qu'une chose à son médecin: c'est de ne pas le guérir trop vite.

Cirillo se leva, alla à une table où se trouvaient une plume, de l'encre et du papier, et, tandis qu'il écrivait une ordonnance, Salvato cherchait et trouvait la main de Luisa, que celle-ci lui abandonnait en rougissant.

L'ordonnance écrite, Cirillo la remit à Nina, qui sortit aussitôt pour la faire exécuter.

Alors, appelant à lui la jeune femme et lui parlant assez bas pour que le blessé ne pût pas l'entendre:

—Soignez ce jeune homme, lui dit-il, comme une soeur soignerait son frère; ce n'est point assez, comme une mère soignerait son enfant. Que personne, pas même San-Felice, ne sache sa présence ici. La Providence a choisi vos douces et chastes mains pour lui confier la précieuse vie de l'un de ses élus. Vous en devrez compte à la Providence.

Luisa baissa la tête avec un soupir. Hélas! la recommandation était inutile, et la voix de son coeur lui recommandait le blessé, non moins tendrement que celle de Cirillo, si puissante qu'elle fût.

—Je reviendrai après-demain, continua Cirillo; à moins d'accidents, ne m'envoyez pas chercher; car, après tout ce qui s'est passé cette nuit, la police aura les yeux sur moi. Il n'y a rien à faire de plus que ce qui a été fait. Veillez à ce que le blessé n'éprouve aucune secousse matérielle ou morale; pour tout le monde et même pour San-Felice, c'est vous qui êtes souffrante; et c'est vous que je viens voir.

—Mais, cependant, murmura la jeune femme, si mon mari savait...

—Dans ce cas, je prends tout sur moi, répondit Cirillo.

Luisa leva les yeux au ciel et respira plus librement.

En ce moment, Nina rentra, rapportant l'ordonnance.

Aidé de la jeune fille, Cirillo plaça des herbes fraîchement triturées sur la poitrine du blessé, raffermit la bande, lui recommanda le repos, et, à peu près rassuré sur sa vie, il prit congé de Luisa en lui promettant de revenir le surlendemain.

Au moment où Nina refermait sur lui la porte de la rue, un carrozzello descendait du Pausilippe.

Cirillo lui fit signe de venir à lui et y monta.

—Où faut-il conduire Votre Excellence? demanda le cocher.

—A Portici, mon ami, et voilà une piastre pour ta course, si nous y sommes dans une heure.

Et il lui montra la piastre, mais sans la lui donner.

—Viva san Gennaro! cria le cocher.

Et il fouetta son cheval, qui partit au galop.

En marchant de cette allure, Cirillo, en moins d'une heure, eût atteint le but de sa course; mais, en arrivant à la rue Neuve-de-la-Marine, il trouva le quai encombré par un immense attroupement qui lui coupa entièrement le passage.

XXVII

FRA PACIFICO

Michele ne s'était pas trompé, il y avait eu du bruit au Vieux-Marché; seulement, ce bruit n'avait pas eu tout à fait la cause que lui assignait dans son esprit le frère de lait de la San-Felice, ou, tout au moins, cette cause n'avait pas été la seule.

Essayons de raconter ce qui s'était passé dans ce tumultueux quartier du vieux Naples: espèce de cour des Miracles, dont lazzaroni, camorristes et guappi se disputent la royauté; où Masaniello a improvisé sa révolution, et d'où sont sorties, depuis cinq cents ans, toutes les émeutes qui ont agité la capitale des Deux-Siciles, comme sont sortis du Vésuve tous les tremblements de terre qui ont ébranlé Resina, Portici et Torre-del-Greco.

Vers six heures du matin, les voisins du couvent de Saint-Éphrem, situé salita dei Capuccini, avaient pu voir sortir, comme d'habitude, poussant devant lui son âne et descendant la longue rue qui conduit de la porte du saint édifice à la rue de l'Infrascata, le frère quêteur chargé d'approvisionner la communauté.

Ces deux personnages, bipède et quadrupède, étant destinés à jouer un certain rôle dans notre récit, méritent, le bipède surtout, une description toute particulière.

Le moine, qui portait la robe brune des capucins, avec le capuchon retombant derrière le dos, avait, selon le règlement, les pieds nus dans des sandales à semelles de bois qui, retenues sur le cou-de-pied par deux lanières de cuir jaune, battaient le pavé d'un côté et ses talons de l'autre; la tête rasée, à part cette étroite couronne de cheveux destinée à représenter la couronne d'épines de Notre-Seigneur, et la taille serrée par ce miraculeux cordon de Saint-François, qui exerce une si grande influence sur la vénération que les fidèles portent à l'ordre, et dont les trois noeuds symboliques rappellent trois voeux que les moines de cet ordre font en renonçant au monde; c'est-à-dire le voeu de pauvreté, le voeu de chasteté et le voeu d'obéissance.

Fra Pacifico, en français frère Pacifique—tel était le nom du moine quêteur que nous venons de mettre en scène—semblait, en revêtant la robe de Saint-François, s'être imposé le nom qui paraissait le plus en opposition avec son physique et son caractère.

En effet, frère Pacifico était un homme d'une quarantaine d'années, haut de cinq pieds huit pouces, aux bras musculeux, aux mains massives, à la poitrine herculéenne, aux jambes robustes. Il avait la barbe noire et épaisse, le nez droit et fortement dilaté, les dents pareilles à une tenaille d'ivoire, le teint brun, et de ces yeux dont l'expression terrible n'appartient, en France, qu'aux hommes d'Avignon et de Nîmes, et en Italie, qu'aux montagnards des Abruzzes, descendants de ces Samnites que les Romains eurent tant de peine à vaincre, ou de ces Marses qu'ils ne vainquirent jamais.

Francesco Esposito avait, comme matelot à bord de la Minerve, commandée par l'amiral Caracciolo, fait partie de l'expédition de Toulon, en bon allié des royalistes français qu'il était, et avait prêté main-forte à ceux-ci, lorsque, Toulon vendu aux Anglais, ils avaient pris leur revanche sur les jacobins. Il avait, il est vrai, été rigoureusement puni de cette complicité par l'amiral Caracciolo, qui n'entendait point que l'entente cordiale fût poussée jusqu'à l'assassinat; mais, au lieu que cette punition l'eût guéri de sa haine pour les sans-culottes, elle n'avait fait, au contraire, que la redoubler; de sorte que la seule vue d'un homme qui, adoptant les modes nouvelles, avait fait sur l'autel de la patrie le sacrifice de sa queue et de sa culotte pour adopter la titus et les pantalons, le faisait entrer dans des convulsions qui, au moyen âge, eussent nécessité l'emploi de l'exorcisme.

Au milieu de tout cela, François Esposito était resté excellent chrétien; il n'eût jamais manqué de faire, matin et soir, sa prière. Il portait sur sa poitrine la médaille de la Vierge que sa mère y avait attachée avant de l'introduire dans le tour des enfants trouvés, mais à laquelle elle s'était bien gardée de faire aucune marque qui pût laisser au jeune Esposito l'espérance d'être réclamé un jour. Tous les dimanches où il lui était permis d'aller à Toulon, il écoutait la messe avec une dévotion exemplaire, et pour tout l'or du monde il ne fût point sorti de l'église pour aller vider au cabaret, avec ses camarades, la bouteille de vin rouge de Lamalgue, ou la bouteille de vin blanc de Cassis, avant d'avoir vu rentrer le prêtre à la sacristie; ce qui n'empêchait point que cette opération de vider la bouteille au liquide blanc ou rouge, ne s'opérât jamais sans que l'on eût à enregistrer, sur la liste des cicatrices amicales, quelques égratignures plus ou moins larges, quelques piqûres plus ou moins profondes, résultats de ces duels au couteau, si fréquents dans la classe interlope à laquelle François Esposito appartenait et pour laquelle l'homicide n'est qu'un geste.

On sait comment se termina le siége; ce fut d'une façon fort inattendue. Une nuit, Bonaparte s'empara du petit Gibraltar; le lendemain, on prit les forts de l'Aiguillette et de Balaguier, dont on tourna immédiatement les canons contre les vaisseaux anglais, portugais et napolitains. Il n'y avait plus même à essayer de se défendre. Caracciolo, maître de sa frégate comme un cavalier de son cheval, ordonna de couvrir la Minerve de toile depuis ses basses voiles jusqu'à ses cacatois. François Esposito un des plus habiles et des plus vigoureux matelots, fut envoyé dans les oeuvres hautes de la frégate pour déployer la voile de perroquet. Il venait, malgré un roulis assez fort, de s'acquitter de cette manoeuvre à la plus grande satisfaction de son capitaine, lorsqu'un boulet français coupa, à un demi-mètre du mât la vergue sur laquelle ses deux pieds reposaient. La secousse lui fit perdre l'équilibre, mais il se retint des deux mains à la voile flottante, où il demeura suspendu à la force des poignets. La situation était précaire; François sentait la voile se déchirer peu à peu: en s'élançant, il pouvait profiter du moment où le roulis lui permettait de choir à la mer, et il avait, dans ce cas, cinquante chances sur cent de se sauver; en attendant, au contraire, que la voile se déchirât tout à fait, il pouvait tomber sur le pont, et alors il avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur une de se casser les reins. Il s'arrêta au premier parti, c'est-à-dire à celui qui lui offrait cinquante chances bonnes contre cinquante mauvaises, et, afin de faire passer les mauvaises du côté des bonnes, il fit voeu, à son patron saint François, de dépouiller—s'il en revenait—l'habit de marin, et de revêtir celui de moine. Or, le capitaine, qui, au bout du compte, tenait à Esposito, malgré sa mauvaise tête, attendu que c'était un de ses meilleurs marins, avait fait signe à une chaloupe de s'approcher et de se tenir prête à secourir Esposito. Celui-ci, précipité d'une hauteur de soixante pieds, tomba à trois mètres de la chaloupe, de sorte que, au moment où il remontait sur l'eau, quelque peu étourdi de sa chute, il n'eut qu'à choisir entre les mains et les avirons étendus vers lui. Il préféra les mains comme étant plus solides, saisit les premières qu'il trouva à sa portée, fut hissé hors de l'eau, et réintégré à bord, où Caracciolo s'empressa de lui faire son compliment sur la façon dont il exécutait les exercices de voltige; mais Esposito écouta les compliments de son capitaine d'un air distrait, et, comme celui-ci voulut bien s'enquérir du motif de sa distraction, il lui fit part du voeu qu'il avait fait, affirmant qu'il était certain qu'il lui arriverait malheur en ce monde ou dans l'autre, s'il n'accomplissait pas ce voeu, même par une circonstance indépendante de sa volonté. Caracciolo, qui ne voulait point avoir à se reprocher la perte de l'âme d'un si bon chrétien, promit à Esposito qu'aussitôt son retour à Naples, il lui donnerait son congé dans toutes les formes, mais à une condition: c'est que, le lendemain du jour où il aurait prononcé ses voeux, et où, par conséquent, il ferait partie de l'ordre, il viendrait le voir à bord de la Minerve avec son nouvel uniforme, et recommencerait, avec son froc, le même saut qu'il avait fait en costume de marin; bien entendu que la même chaloupe et les mêmes hommes seraient là pour lui prêter assistance à la seconde chute, comme ils avaient fait à la première. Esposito était dans un moment de foi; il répondit qu'il avait une telle confiance dans l'aide de son saint patron, qu'il n'hésitait point à accepter la condition et à renouveler l'épreuve; sur quoi, Caracciolo ordonna qu'on lui administrât deux rations d'eau-de-vie, et l'envoya se coucher dans son hamac, en le dispensant de tout service pendant vingt-quatre heures. Esposito remercia son capitaine, se laissa glisser par les écoutilles, avala la double ration d'eau-de-vie, et s'endormit, malgré le carillon infernal que faisaient les trois forts français, tirant à la fois sur la ville et sur les trois escadres alliées, lesquelles se hâtèrent de sortir du port à la lueur de l'incendie de l'arsenal, auquel les Anglais, en se retirant, avaient mis le feu.

Malgré les boulets français qui la poursuivirent en sortant de la rade, malgré la tempête qui l'accueillit après en être sortie, la frégate la Minerve, bravement conduite par son capitaine, regagna Naples sans trop d'avaries, et, une fois arrivé, fidèle à sa promesse, Caracciolo signa le congé de François Esposito, en lui imposant de vive voix, et sur sa parole de marin, les conditions qu'il lui avait prescrites, et que celui-ci promit d'accomplir.

François Caracciolo, devenu amiral, comme nous croyons l'avoir dit, à la suite de cette même expédition de Toulon, avait complétement oublié Esposito, son congé et les conditions auxquelles ce congé avait été accordé, lorsque, le 4 octobre 1794, jour de la Saint-François, se trouvant à bord de sa frégate pavoisée et tirant des salves d'honneur pour la fête du prince héréditaire, qui, lui aussi, se nommait François, il vit une douzaine de barques pleines de capucins, avec croix et bannières, se détacher du rivage, et, comme si elles étaient dirigées par un capitaine expérimenté, s'avancer en bon ordre vers la Minerve, en chantant de cette voix nasillarde particulière à l'ordre de Saint-François, les litanies des saints. Un instant, il put croire qu'il s'agissait d'un abordage, et se demandait s'il ne devait pas faire battre le branle-bas de combat, lorsque ces deux mots coururent du mât de misaine au mât d'artimon, sur les bouches des matelots montés dans les haubans pour voir cet étrange spectacle:

—Francesco Esposito! Francesco Esposito!

Caracciolo commença à comprendre ce dont il était question, et, jetant les yeux sur la flottille enfroquée, il reconnut en effet, dans la première barque, c'est-à-dire dans celle qui avait l'air de conduire et de commander les autres, Francesco Esposito, qui, revêtu de la robe de capucin, faisait d'une voix de tonnerre sa partie dans ce concert pieux et chantait à tue-tête les louanges de son saint patron.

La barque qui portait Esposito s'arrêta par humilité à l'échelle de bâbord; mais Caracciolo lui fit donner par son lieutenant l'ordre de passer à tribord, et alla attendre le néophyte en haut de l'escalier d'honneur.

Esposito monta seul, et, arrivé sur le dernier degré, il fit le salut militaire en disant ces seuls mots:

—Me voilà, mon amiral, je viens acquitter ma parole.

—C'est d'un bon marin, dit Caracciolo, et je te remercie, en mon nom et au nom de tous tes camarades, de ne pas l'avoir oubliée; cela fait honneur à la fois aux capucins de Saint-Éphrem et à l'équipage de la Minerve; mais, avec ta permission, je me contenterai de ta bonne volonté, qui, je l'espère, sera aussi agréable à Dieu qu'elle l'est à moi.

Mais Esposito, secouant la tête:

—Excusez, mon amiral, dit-il; mais cela ne peut pas se passer comme cela.

—Pourquoi donc, si cela me satisfait ainsi?

—Votre Excellence ne voudrait pas faire un pareil tort à notre pauvre couvent et m'ôter, à moi, la chance d'être canonisé après ma mort?

—Explique-toi.

—Votre Excellence, je dis que c'est un grand triomphe pour les capucins de Saint-Éphrem que ce qui va se passer aujourd'hui.

—Je ne comprends pas.

—C'est cependant clair comme l'eau du Lion, mon amiral, ce que je vous dis là. Il n'y a pas dans les cent couvents de tous les ordres qui peuplent Naples, un seul moine, à quelque règle qu'il appartienne, qui soit capable de faire ce que mon voeu m'oblige de faire aujourd'hui.

—Ah! pour cela, j'en suis sûr, dit Caracciolo en riant.

—Eh bien, de deux choses l'une, mon amiral, ou je me noie et je suis un martyr, ou j'en réchappe et je suis un saint. Dans l'un et l'autre cas, j'assure la suprématie de mon ordre sur tous les autres, et je fais la fortune du couvent.

—Oui; mais, si je ne veux pas, moi, qu'un brave garçon comme toi s'expose à se noyer, et si je m'oppose à ce que l'expérience s'accomplisse?

—Eh! nom d'un diable, mon amiral, n'allez pas faire une pareille chose! En voyant leur spéculation manquée, ils croiraient que c'est moi qui ai demandé grâce, et ils me fourreraient dans quelque in pace.

—Mais tu tiens donc bien à devenir moine?

—Je ne tiens pas à le devenir, mon amiral; depuis hier, je le suis, et l'on m'a même donné des dispenses de trois semaines pour mon noviciat, afin que le saut périlleux se fasse le jour de Saint-François. Vous comprenez, cela donne plus de solennité à la chose et plus d'émulation au patron.

—Et que te reviendra-t-il du saut que tu vas exécuter?

—Oh! j'ai fait mes conditions.

—Tu as au moins, je l'espère, demandé d'être supérieur?

—Oh! pas si bête, mon amiral!

—Merci.

—Non; j'ai demandé et obtenu la place de frère quêteur. Il y a de la distraction dans l'emploi. Si j'avais été obligé de m'enfermer dans le couvent avec tous ces imbéciles de moines, je serais mort d'ennui, Votre Excellence comprend bien. Mais le frère quêteur n'a pas le temps de s'ennuyer; il court dans tous les quartiers de Naples, depuis la Marinella jusqu'au Pausilippe, depuis le Vomero jusqu'au môle; puis on rencontre des amis sur le port, et l'on boit un verre de vin que personne ne paye.

—Comment! que personne ne paye? Esposito, mon ami, il me semble que tu t'égares.

—Au contraire, je suis le droit chemin.

—Est-ce que les commandements de Dieu ne disent pas: «Le bien d'autrui tu ne prendras?...

—Est-ce que le cordon de Saint-François n'est pas là, mon amiral? Est-ce que tout ce qui touche ce bienheureux cordon n'est point la roba du moine? On touche une carafe, deux carafes, trois carafes; on offre une prise de tabac au marchand de vin, sa manche à baiser à la marchande, et tout est dit.

—C'est vrai; je ne me rappelais pas ce privilége.

—Et puis, mon amiral, continua Esposito d'un air satisfait de lui-même, Votre Excellence doit remarquer que l'on n'a point trop mauvaise mine sous la robe; moins bonne mine, je le sais, que sous l'uniforme; mais, enfin, il en faut pour tous les goûts, et, si je crois ce que l'on dit dans le couvent...

—Eh bien?

—Eh bien, mon amiral, on dit que les moines de Saint-François, et surtout les capucins de Saint-Éphrem, ne font pas maigre tous les jours où le maigre est ordonné par l'almanach.

—Veux-tu te taire, impie! si tes confrères t'entendaient...

—Ah! bon! ils en disent bien d'autres, par notre saint patron! c'est-à-dire qu'il y a des moments où j'en arrive à croire que c'était du temps que je servais dans la marine que j'étais au couvent, et que c'est depuis mon entrée au couvent que je suis marin; mais je m'aperçois qu'ils s'impatientent, mon amiral. Oh! ce n'est pas pour eux, ce que j'en dis; mais voyez sur le quai.

L'amiral regarda dans la direction indiquée par Esposito, et, en effet, il vit le môle, le quai, les fenêtres de la rue del Piliero, encombrés de spectateurs qui, prévenus de ce qui allait se passer, s'apprêtaient à applaudir au triomphe des capucins de Saint-Éphrem sur les moines des autres ordres.

—Soit! dit Caracciolo, je vois bien qu'il faut que j'en passe par où tu veux. Allons, vous autres, cria-t-il, préparez le canot.

Et, comme il vit que l'on allait exécuter ses ordres avec cette promptitude particulière aux manoeuvres de la marine:

—Et toi, demanda-t-il à Esposito, de quel côté comptes-tu faire le saut?

—Mais du même côté que je l'ai déjà fait: à bâbord; cela m'a trop bien réussi. D'ailleurs, c'est le côté du quai. Il ne faut pas voler tous ces braves gens qui sont venus pour voir le spectacle.

—Va pour bâbord. Le canot à bâbord, enfants!

Le canot avec quatre rameurs, le maître et deux hommes de surcharge, se trouva à la mer au moment où Caracciolo achevait son commandement.

Alors, l'amiral, pensant qu'il fallait donner à ce spectacle populaire toute la solennité dont il était susceptible, prit son porte-voix et cria:

—Tout le monde sur les vergues!

Au bruit du sifflet du contre-maître, on vit alors deux cents hommes s'élancer d'un seul bond, monter dans les agrès comme une troupe de singes et se ranger sur les vergues, depuis les plus basses jusqu'aux plus hautes, tandis qu'au son du tambour les soldats de marine se rangeaient en bataille sur le pont faisant face au quai.

Les spectateurs, on le pense bien, ne demeurèrent pas indifférents à tous ces préparatifs, qui s'exécutaient, en manière de prologue du grand drame qu'ils étaient venus voir représenter. Ils battirent des mains, agitèrent leurs mouchoirs, et crièrent selon qu'ils étaient plus ou moins dévots au fondateur de l'ordre des capucins, les uns: Vive saint François, les autres: Vive Caracciolo!

Caracciolo, il faut le dire, était à Naples presque aussi populaire que saint François.

Les douze barques qui avaient amené les capucins formèrent alors un grand hémicycle, s'allongeant de la poupe à la proue de la Minerve, réservant un grand espace vide entre elles et la carène du bâtiment.

Caracciolo jeta alors les yeux sur son ancien marin, et, le voyant parfaitement résolu:

—Cela va toujours? dit-il.

—Plus que jamais, mon amiral! répondit celui-ci.

—Tu ne veux pas ôter ta robe et ton cordon? Ce serait toujours une chance de plus.

—Non, mon amiral; car il faut que ce soit le moine qui accomplisse le voeu du marin.

—Tu n'as pas de recommandations à me faire, dans le cas où les choses tourneraient mal?

—Dans ce cas, Excellence, je vous prierais d'être assez bon de faire dire une messe pour le repos de mon âme. Ils m'ont promis d'en dire des centaines; mais je les connais, mon amiral. Moi mort, il n'y en a pas un qui remuerait le bout du doigt pour me tirer du purgatoire.

—Je t'en ferai dire non pas une, mais dix.

—Vous me le promettez?

—Foi d'amiral!

—C'est tout ce qu'il faut. A propos, mon commandant, faites-les dire, s'il vous plaît, car je présume que la chose vous sera indifférente, non pas au nom d'Esposito, mais à celui de frère Pacifique. Il y a tant d'Esposti à Naples, que mes messes seraient escroquées au passage, et que le bon Dieu ne s'y reconnaîtrait pas.

—Tu t'appelles donc fra Pacifico, maintenant?

—Oui, mon amiral; c'est un frein que j'ai voulu me donner à moi-même contre mon ancien caractère.

—N'as-tu pas peur, au contraire, que, sous ce nouveau nom, Dieu, qui n'a pas encore eu le temps de t'apprécier, ne te reconnaisse pas?

—Alors, mon amiral, saint François, dont je vais glorifier le nom, sera là pour me montrer du doigt, puisque c'est sous sa robe et ceint de son cordon que je serai mort.

—Qu'il soit donc fait comme tu voudras; en tout cas, comptes sur tes messes.

—Oh! du moment que l'amiral Caracciolo dit: «Je ferai,» répliqua le moine, c'est plus sûr que si un autre disait: «J'ai fait.» Et maintenant, quand vous voudrez, mon amiral.

Caracciolo vit qu'en effet le moment était arrivé.

—Attention! cria-t-il d'une voix qui fut entendue non-seulement de toutes les parties du bâtiment, mais encore de tous les points de la plage.

Puis le contre-maître tira de son sifflet d'argent un son aigu suivi d'une modulation prolongée.

Cette modulation n'était pas encore éteinte, que fra Pacifico, sans être le moins du monde embarrassé par sa robe de moine, s'était élancé dans les haubans de tribord, afin de faire face au public, et, avec une agilité qui prouvait que son noviciat de moine ne lui avait rien enlevé de sa dextérité de matelot, atteignait la grande hune, se glissait à travers son ouverture, s'élançait vers la petite hune, puis, sans s'y arrêter, passait de celle-ci sur les barres de perroquet, et, enthousiasmé par les cris d'encouragement qui partaient de tous côtés à la vue d'un moine voltigeant dans les cordages, montait jusqu'aux cacatois, ce qui était plus qu'il n'avait promis, et, sans hésitation, sans retard, se contentant de crier: «Que saint François me soit en aide!» s'élançait dans la mer.

Un grand cri sortit de toutes les bouches. Le spectacle, qui, pour beaucoup de ceux qu'il avait rassemblés, promettait de n'être que grotesque, avait pris ce caractère grandiose que revêt toujours une action où la vie de l'homme est en jeu, quand cette action est bravement exécutée par le joueur. Aussi, à ce cri, auquel se mêlaient la terreur, la curiosité et l'admiration, succéda le silence de l'angoisse, chacun attendant la réapparition du plongeur, et tremblant que, comme celui de Schiller, il ne restât sous les eaux.

Trois secondes, qui parurent trois siècles aux spectateurs, s'écoulèrent sans que le moindre bruit troublât ce silence. Puis on vit la vague, encore agitée par la chute de fra Pacifico, se fendre de nouveau pour laisser apparaître la tête rasée du moine, qui, à peine hors de l'eau, fit entendre d'une voix formidable ce cri de louange et de reconnaissance:

—Vive saint François!

A peine le moine avait-il reparu sur l'eau, que, d'un seul coup d'aviron, les quatre rameurs l'avaient rejoint. Les deux hommes dont les mains étaient libres le prirent chacun par un bras et le tirèrent glorieusement hors de la mer. Les capucins qui chargeaient les barques entonnèrent d'une seule voix le Te Deum laudamus, tandis que les matelots de l'équipage poussaient trois hourras et que les spectateurs du môle, du quai, des fenêtres applaudissaient avec cette frénésie qui, à Naples, accompagne les triomphes, quels qu'ils soient, mais qui s'élève à des proportions fantastiques quand une question religieuse est, par ce triomphe, résolue en l'honneur de quelque madone en vogue, ou de quelque saint en renom.

XXVIII

LA QUÊTE

Inutile de dire, après ce que nous venons de raconter, que les capucins de Saint-Éphrem devinrent les moines à la mode et leur couvent le couvent en renom.

Quant à fra Pacifico, il fut, depuis ce moment, le héros du populaire de Naples. Pas un homme, pas une femme, pas un enfant qui ne le connût et qui ne le tint, sinon pour un saint, du moins pour un élu.

Aussi la quête se ressentit-elle bientôt de la popularité du frère quêteur. Il avait d'abord accompli cette opération comme ses confrères des autres ordres mendiants, avec une besace à l'épaule. Mais, au bout d'une heure de perlustration dans les rues de Naples, la besace déborda; il en prit deux, et la seconde déborda au bout d'une autre heure; si bien que fra Pacifico déclara un jour, en rentrant, que, s'il avait un âne et s'il pouvait étendre ses courses jusqu'au Vieux-Marché, jusqu'à la Marinella et jusqu'à Santa-Lucia, il rapporterait le soir au couvent la charge de son âne de fruits, de légumes, de poissons, de viandes, de victuailles de toute espèce enfin, et cela, de premier choix et de qualité supérieure.

La demande fut prise en considération; la communauté se réunit, et, après une courte délibération entre les fortes têtes du couvent, délibération où les mérites de fra Pacifico furent pleinement reconnus, on vota l'âne à l'unanimité. Cinquante francs furent consacrés à l'achat de l'animal, que fra Pacifico reçut l'autorisation de choisir à sa guise.

Le marchand le lui fit cent francs, et il est juste de dire que le prix n'était point exagéré; mais fra Pacifico déclara à l'ânier qu'en vertu des priviléges de son ordre, qui devaient être bien connus d'un bon chrétien comme lui, il n'avait qu'à poser son cordon sur le dos de l'âne en disant: Saint François, et qu'à partir de ce moment, l'âne appartiendrait à saint François et, par conséquent, à lui, fra Pacifico, son délégué, et cela, sans avoir aucunement besoin de donner les cinquante francs qu'il offrait bénévolement. Le marchand reconnut la vérité des arguments du moine et la légitimité des droits de son patron; seulement, comme il lui paraissait que l'honneur qu'avait son âne de passer au service de saint François ne compensait pas les cinquante francs que cet honneur lui faisait perdre, il essaya de dégoûter fra Pacifico de son choix, lui disant qu'il lui conseillait, en ami, de se rabattre sur tout autre, l'animal qu'il avait choisi ayant le fâcheux avantage de réunir en lui tous les défauts de la race à laquelle il appartenait: étant gourmand, entêté, luxurieux, rétif, se roulant à tout propos, ruant à tout bout de champ, ne pouvant souffrir aucun poids sur son dos, et n'étant bon en somme qu'à la reproduction; si bien que, pour lui donner un nom qui offrit à la première audition le catalogue de tous les vices dont le malheureux animal était doué, il avait, après y avoir réfléchi, cru devoir l'appeler Giacobino, seul nom dont il fût digne et qui fût digne de lui.

Inutile de dire que Giacobino, traduit en français, donne pour résultante Jacobin.

Fra Pacifico jeta un cri de joie. De temps en temps, le vieil homme reparaissait en lui, et il était pris du besoin de quereller, de jurer, de frapper, comme au temps où il était marin. Un âne rétif s'appelant Jacobin! c'était tout simplement le salut de son âme qu'il rencontrait au moment où il s'en doutait le moins. Avec un animal si vicieux, les occasions légitimes de se mettre en colère ne lui manqueraient plus, et, quand sa colère aurait besoin de se traduire en actions au lieu de se répandre en paroles, il saurait au moins sur qui frapper! Ainsi tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles! jusqu'au nom caractéristique donné à l'animal par son propriétaire.

En effet, tout le monde connaissait à Naples la haine que frère Pacifique portait au seul nom de jacobin. En attaquant, en insultant, en maudissant l'animal par son nom, il attaquait, il insultait, il maudissait la secte tout entière, laquelle faisait—si l'on en croyait les têtes tondues et les pantalons de toutes les couleurs qui allaient chaque jour augmentant par les rues,—laquelle faisait tous les jours les progrès les plus inquiétants à Naples. Le choix de fra Pacifico était donc fixé sur Jacobin, et plus on en disait de mal, plus on l'affermissait dans son choix.

Avec le droit bien reconnu qu'avait le moine de jeter son cordon sur le dos de l'âne, et, par ce seul acte, de le confisquer à son profit, il n'y avait pas moyen au marchand de se montrer difficile sur le prix; il consentit donc à recevoir les cinquante francs offerts par fra Pacifico, craignant de ne rien recevoir du tout, et, en échange des dix piastres à l'effigie de Charles III, sur lesquelles fra Pacifico se fit rendre quatre-vingt-seize grains, la piastre valant douze carlins et huit grains, l'animal devint la propriété du couvent, ou plutôt la sienne.

Mais, soit sympathie pour son ancien maître, soit antipathie pour le nouveau, l'animal parut résolu à donner, séance tenante, à fra Pacifico, le prospectus des mauvaises qualités dont le vendeur avait fait l'énumération.

Le cheval, dit la loi napolitaine, doit être vendu avec sa bride, et l'âne avec sa longe.

En conséquence de cet axiome de droit, Giacobino avait été non-seulement vendu, mais livré avec sa longe. Fra Pacifico prit donc l'animal par la longe et se mit à tirer en avant. Mais Giacobino s'arc-bouta sur ses quatre pieds, et rien ne put le déterminer à prendre le chemin de l'Infrascata. Après quelques efforts qui furent inutiles, et qui pouvaient porter atteinte à l'influence de saint François, fra Pacifico résolut de recourir aux grands moyens. Il se rappela que, du temps qu'il était marin, il avait vu, sur les côtes d'Afrique, les chameliers conduire leurs chameaux avec une corde passée dans la cloison du nez. Il tira son couteau de la main droite, pinça les narines de Giacobino de la main gauche, incisa la cloison nasale, et, avant même que l'âne, qui ne pouvait se douter de l'opération à laquelle il allait être soumis, eût même songé à y mettre opposition, la corde était passée par l'ouverture, et Giacobino bridé par le nez, au lieu de l'être par la bouche; l'animal voulut poursuivre sa résistance et tira de son côté, mais fra Pacifico tira du sien. Jacobin poussa un hennissement de douleur, jeta un regard désespéré à son ancien maître, comme pour lui dire: «Tu vois, j'ai fait ce que j'ai pu,» et suivit fra Pacifico au couvent de Saint-Éphrem, avec la même docilité qu'un chien en laisse.

Là, l'ayant enfermé dans une espèce de cellier qui devait lui servir d'écurie, fra Pacifico alla au jardin; choisit un pied de laurier qui tenait le milieu entre le bâton de Roland le Furieux et la massue d'Hercule; il le coupa d'une longueur de trois pieds et demi, l'écorça, lui laissa passer deux heures sous les cendres chaudes, et, armé de ce caducée d'une nouvelle espèce, il rentra dans le cellier et ferma la porte derrière lui.

Ce qui se passa alors entre Jacobin et frère Pacifique resta un secret entre l'homme et l'animal; mais, le lendemain, frère Pacifique, son bâton au poing et Jacobin ses paniers sur le dos, sortirent côte à côte, comme deux bons amis; seulement, la peau de Jacobin, lisse et luisante la veille, aujourd'hui meurtrie, fendue et ensanglantée en différents endroits, témoignait que cette amitié ne s'était pas consolidée sans quelque protestation de la part de Jacobin et sans une insistance obstinée de la part de fra Pacifico.

Comme celui-ci s'y était engagé, il étendit le cercle de sa course au Vieux-Marché, au quai, à Santa-Lucia, et revint le soir ramenant Jacobin porteur d'une telle charge de chair, de poisson, de gibier, de fruits et de légumes, que la communauté, abondamment pourvue, put du superflu faire une vente, et établir à la porte même du couvent, trois fois par semaine, un petit marché, où désormais s'approvisionnèrent les âmes dévotes et les estomacs pieux de la rue de l'Infrascata et de la salita dei Capuccini.

Il y avait près de quatre ans que les choses marchaient ainsi, et que fra Pacifico et son ami vivaient dans une bonne intelligence que jamais Jacobin n'avait plus essayé de rompre, lorsque tous deux, comme c'était leur habitude trois fois la semaine, sortirent du couvent et descendirent cette pente qui a donné son nom à la rue, Jacobin marchant devant, ses paniers vides sur le dos, et fra Pacifico le suivant, son bâton de laurier à la main.

Dès les premiers pas que le moine et l'âne firent dans la rue de l'Infrascata, l'homme le plus étranger aux moeurs de Naples eût pu reconnaître la popularité dont ils jouissaient tous deux: l'âne, auprès des enfants, qui lui apportaient à pleines mains des fanes de carotte et des feuilles de chou que Jacobin dévorait avec une visible satisfaction tout en marchant, et fra Pacifico, auprès des femmes, qui lui demandaient sa bénédiction, et des hommes, qui lui demandaient des numéros pour mettre à la loterie.

Il faut dire, à la louange de Jacobin et de frère Pacifique, que, si Jacobin acceptait tout ce qu'on lui offrait, frère Pacifique ne refusait rien de ce qui lui était demandé et donnait libéralement bénédiction et numéros, mais sans plus garantir l'efficacité des unes que la bonté des autres. De temps en temps, une dévote, plus démonstrative que ses compagnes, se jetait à genoux devant le moine. Si elle était jeune et jolie, fra Pacifico lui donnait le dessous de sa manche à baiser, ce qui lui permettait de lui caresser le menton, petite sensualité à laquelle il n'était point indifférent. Si elle était vieille et laide, au contraire, il se contentait de lui abandonner son cordon, qu'elle pouvait tirer et baiser à satiété. Mais elle devait s'arrêter au cordon, toute autre faveur lui étant impitoyablement refusée.

Dans les premiers jours de la quête, et quand il en était à la période primitive de la besace, en récompense de ses bénédictions et de ses numéros, les habitants de la rue de l'Infrascata, de la strada dei Studi, del largo Spirito-Santo, de Porta-Alba et des autres quartiers qu'il avait l'habitude de parcourir, avaient offert de payer les bontés que fra Pacifico avait pour eux avec des fruits, des légumes, du pain, de la viande et même du poisson, quoique le poisson monte rarement jusqu'aux hauteurs où sont situées les rues que nous venons de citer,—et fra Pacifico avait accepté. La besace n'était pas fière; mais il avait remarqué que toutes les denrées offertes par les gens habitant des maisons éloignées des quartiers marchands étaient de second choix, et c'était surtout ce qui l'avait fait insister pour avoir un âne. Une fois l'âne acheté, fra Pacifico avait poussé jusqu'aux endroits où se trouvait la fleur de toute chose, et avait complétement dédaigné les productions ou les offrandes des quartiers intermédiaires.

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