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La Saga de Njal

LXXVII

Rodolphe Dareste translation

Gunnar s'éveilla dans sa maison: «Tu as été durement traité, dit-il, Sam, mon enfant, c'est signe que je te suivrai bientôt».

La maison de Gunnar était tout en bois, et couverte en planches. Il y avait des fenêtres sous les poutres du toit, fermées par des châssis. Gunnar dormait dans un lit fermé, en haut de la grande salle; Halgerd aussi, et sa mère.

Quand les autres approchèrent du domaine, ils ne savaient pas si Gunnar était chez lui, Gissur dit qu'il fallait envoyer quelqu'un vers la maison, pour tâcher de savoir. Et ils s'assirent par terre en attendant.

Thorgrim le Norvégien grimpa au mur de la maison. Gunnar voit une casaque rouge s'approcher de la fenêtre, il lui passe sa hallebarde au travers du corps. Les pieds de Thorgrim glissèrent, son bouclier lui échappa, et il tomba du toit à terre. Il vient retrouver Gissur et les autres là où ils sont assis. «Gunnar est-il chez lui?» demande Gissur.--«Voyez-le vous-même, dit le Norvégien; ce que je sais, c'est que sa hallebarde y est». Et il tombe mort.

Alors ils s'approchèrent de la maison. Gunnar leur lançait des flèches, et il se défendait si bien qu'ils ne pouvaient rien faire. Quelques-uns montèrent sur les bâtiments du dehors pour l'attaquer de là. Mais Gunnar les atteignait aussi avec ses flèches, et ils n'arrivaient toujours à rien. Il se passa ainsi quelques instants.

Ils prirent un peu de repos, puis ils s'avancèrent une seconde fois. Gunnar continuait à tirer ses flèches; ils n'arrivaient toujours à rien, et une seconde fois encore ils reculèrent. Alors Gissur dit: «Allons plus vite, nous ne faisons rien de bon.» Ils firent donc un troisième assaut, et cette fois ils tinrent plus longtemps. Après quoi, ils reculèrent encore.

Gunnar dit: «Voilà une flèche qui s'est enfoncée dans la muraille: C'est une des leurs. Je vais la leur envoyer. C'est une honte pour eux s'ils se laissent blesser par leurs propres armes».--«Ne fais pas cela, mon fils, lui dit sa mère, il ne faut pas les réveiller, puisqu'ils se sont retirés». Gunnar prit la flèche et la leur lança. Elle atteignit Eilif fils d'Önund et lui fit une profonde blessure. Il était seul à l'écart; les autres ne virent pas qu'il était blessé. «Il est sorti une main, dit Gissur, avec un anneau d'or; elle a pris une flèche qui tenait au mur; il ne chercherait pas d'armes au dehors s'il y en avait assez dedans: voici le moment de l'attaquer.»--« Brûlons-le dans sa maison», dit Mörd.--«C'est ce que je ne ferai jamais, dit Gissur, quand je saurais qu'il y va de ma vie. Tu ferais mieux de nous donner un conseil qui nous soit profitable, toi qu'on dit si habile homme».

Il y avait des cordes par terre, qui servaient souvent à attacher le toit de la maison. «Prenons ces cordes, dit Mörd; attachons-les par un bout aux poutres du toit, et par l'autre aux rochers, serrons-les avec des bâtons, et nous arracherons le toit.» Ils prirent les cordes et firent comme il avait dit, et Gunnar n'y prit pas garde avant qu'ils eussent arraché le toit tout entier. Alors il se met à tirer de l'arc et il n'y a pas moyen pour eux d'approcher. Mörd dit pour la seconde fois qu'il fallait le brûler, lui et sa maison. «Je ne sais pas, dit Gissur, pourquoi tu parles d'une chose que pas un des autres ne veut. Nous ne ferons jamais cela».

À ce moment Thorbrand fils de Thorleik saute sur le mur, et coupe en deux la corde de l'arc de Gunnar. Gunnar prend sa hallebarde à deux mains; il se tourne vivement vers lui, lui pousse la hallebarde au travers du corps, et le jette mort à terre. Asbrand frère de Thorbrand s'élance alors. Gunnar pointe sur lui sa hallebarde. Asbrand s'est couvert de son bouclier. La hallebarde traversa le bouclier et les deux bras d'Asbrand. Gunnar la fit tourner si vite que le bouclier se fendit et qu'Asbrand eut les deux bras brisés. Il tomba du haut du mur.

Gunnar avait déjà blessé huit hommes, et il en avait tué deux. Il avait reçu deux blessures, mais au dire de tous, il ne se souciait ni des blessures, ni de la mort.

Il dit à Halgerd: «Donne-moi deux mèches de tes cheveux, et tressez-les, toi et ma mère, pour faire une corde à mon arc».--«Est-ce pour quelque chose d'importance?» dit-elle.--«Il y va de ma vie, répondit-il; ils ne viendront jamais à bout de moi, tant que je pourrai me servir de mon arc».--«Rappelle-toi, dit-elle, le soufflet que tu m'as donné; il m'est bien égal que tu te défendes plus ou moins longtemps.» Alors Gunnar chanta:

«Chacun a ses hauts faits dont il peut tirer gloire. Voici que la renommée de ma femme effacera la mienne. Il ne sera pas dit qu'un chef comme moi ait prié pour si peu de chose. La femme est avide d'or, ce pain des dieux. Ce qu'elle fait là, il fallait l'attendre d'elle».

«Chacun a de quoi se vanter, dit Gunnar; je ne te prierai pas davantage».--«Tu fais mal, dit Ranveig à Halgerd, et ta honte durera longtemps.»

Gunnar se défendit bien et vaillamment. Il blessa encore huit hommes, leur faisant de si graves blessures que plusieurs en moururent. Il se défendit jusqu'au moment où il tomba de fatigue. Alors ils lui firent mainte blessure profonde. Pourtant il se tira encore de leurs mains, et se défendit encore quelque temps. Enfin il arriva qu'ils le tuèrent.

Thorkel le Skald d'Elfara chanta sa défense dans ces vers:

«Nous avons entendu conter la défense que fit Gunnar le vaillant, au Sud de l'Islande, Gunnar qui fendait la mer avec la proue de ses vaisseaux. Il en a blessé seize de ceux qui l'attaquaient; et il en a tué deux.»

Et Thormod fils d'Olaf:

«Parmi ceux qui jettent l'or à pleines mains sur la terre d'Islande, aucun ne s'est acquis, aux temps païens, plus de gloire que Gunnar. Il a pris, le briseur de casques, deux vies dans le combat. Ses armes en ont blessé douze, et quatre autres encore.»

«Nous avons mis par terre un vaillant guerrier, dit Gissur; il nous en a coûté bien de la peine, et on se rappellera sa défense tant qu'il y aura des habitants dans ce pays.» Puis il alla trouver Ranveig: «Veux-tu, lui dit-il, accorder de la terre à nos deux hommes qui sont morts, pour qu'on leur élève ici un tombeau?»--«Je l'accorde d'autant mieux pour ces deux-là, dit-elle, que je voudrais faire de même pour vous tous.»--«Tu es excusable de parler ainsi, dit-il, car tu as fait une grande perte.» Et il défendit de rien piller ni dévaster. Après cela ils s'en allèrent.

Thorgeir fils de Starkad dit: «Nous ne pouvons pas rester chez nous, à cause des fils de Sigfus, si toi Gissur le blanc, ou bien Geir le Godi, ne restez quelque temps avec nous dans le Sud.»--«C'est ce que nous ferons,» dit Gissur; ils tirèrent au sort, et ce fut Geir qui eut à rester. Il vint à Od, et s'y établit. Il avait un fils appelé Hroald. C'était un fils bâtard, sa mère s'appelait Bjartey et était sœur de Thorvald le faible, qui fut tué à Hestlæk sur le Grimsnes. Hroald se vantait d'avoir donné à Gunnar le coup de la mort. Il était à Od avec son père.

Thorgeir fils de Starkad se vantait d'une autre blessure qu'il avait faite à Gunnar.

Gissur était rentré chez lui, à Mosfell. La nouvelle du meurtre de Gunnar se répandit dans tous les cantons. Partout on disait que c'était mal fait, et bien des gens avaient grande douleur de sa mort.

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