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La rive d'Asie

DEUXIÈME PARTIE (continued 2)

Reading edition

O coteaux d’Erymanthe, ô vallon, ô bocage, O vent sonore et frais qui troublait le feuillage, Et faisait frémir l’onde, et sur leur jeune sein Agitait les replis de leur robe de lin.

Je regardai Madeleine ; l’air jouait avec l’écharpe légère qui couvrait sa poitrine. Ces vers me revinrent à la mémoire ; je les lui récitai. La juste cadence des mots, leur musique l’émurent, et aussi, sans doute, ma voix et l’accent que j’y mis.

M. de Clairville et Charles de Sées n’étaient pas à la ferme. Nous rentrâmes, rêvant plus que parlant, indifférents au chemin que nous suivions. Les ombres des arbres s’allongeaient sur la prairie. Le hasard, — ou quelque attraction secrète — conduisit nos pas. Ils nous menèrent au bouquet de hêtres où nous nous étions assis l’an dernier en un jour pareil à celui-ci. A peine y étions-nous entrés, un flot de souvenirs nous assaillit avec une telle violence que nous nous arrêtâmes. Les yeux baissés, je me laissai emporter vers un passé si récent et pourtant si loin de nous déjà. D’un cœur douloureux, je refis les étapes trop vite parcourues : la plage où elle cherchait la trace de mes baisers sur les joues de sa fille, l’heure enfin où, sous ces mêmes branches, mes lèvres avaient bu à sa bouche, nos luttes, puis la séparation. Ah ! je m’étais trompé en croyant que je pourrais si facilement me priver d’elle. Et maintenant elle était morte pour moi ; une force supérieure me l’avait ravie ; je ne la verrais plus défaillante de plaisir entre mes bras. Je restais accablé sous de telles pensées.

Appuyée à un arbre, Madeleine était immobile, pâle, perdue en elle-même. Sentant le poids de mon regard, elle leva la tête. Je ne pouvais parler. Deux mots pourtant vinrent expirer sur mes lèvres :

— Jamais plus !

Ils arrivèrent jusqu’à elle et y réveillèrent des résonnances profondes et fortes, car elle frissonna. Je compris qu’elle souffrait comme moi à évoquer les mêmes images. Je m’approchai, tremblant d’émotion.

— Laissez-moi, Philippe, dit-elle d’un ton pitoyable, je ne suis pas si forte que vous le croyez.

Après le dîner, Madeleine allégua la fatigue du voyage et monta chez elle. Je me couchai de bonne heure, mais les mots qu’elle avait dits chassaient le sommeil. Elle était dans un lit voisin, réveillée elle aussi, tendue vers moi de tout son être en révolte ; puis elle se levait et s’agenouillait pour prier longuement comme à Notre-Dame-des-Victoires. Je revis l’église sombre, je respirai l’odeur d’un parfum profane mêlée à celle de l’encens. Je m’endormis enfin, il faisait clair déjà.

Je ne la retrouvais qu’à midi. Nous nous asseyions à peine à déjeuner qu’on apporta un télégramme. Un oncle de Charles de Sées avec lequel il était peu lié venait de mourir dans une propriété près de Laigle. Il ne laissait pas d’enfants et l’on demandait son neveu pour les formalités légales. M. de Sées ne reviendrait que le lundi matin. Je décidai aussitôt de rentrer à Paris. Mais les parents de Madeleine et Charles lui-même protestèrent. Pourquoi les priver de ma présence à cause du bref voyage de M. de Sées ? Ils ne l’entendaient pas ainsi. Je leur avais promis trois jours ; ils ne me tenaient pas quitte à moins. Je remarquai que Madeleine se bornait à appuyer très faiblement les objurgations des siens. Je me laissai pourtant convaincre. L’après-midi j’accompagnai Charles jusqu’à Bayeux. Craignant de rester seul avec Madeleine, je flânai dans la vieille ville et devant la tapisserie de Guillaume le Conquérant. Je regagnai Orville à pied.

Une irritation sourde m’empêchait de sentir ma lassitude. Madeleine semblait plus morte que vive. Elle fuyait mon regard, mais, comme je me détournais d’elle, je vis qu’elle me suivait des yeux. Elle ne prit aucune part à la conversation pendant le repas. Par une saute d’humeur que je ne m’expliquai point, je fus assez brillant et amusai les Clairville. Mais dans tout ce que je disais de général, il y avait une pointe secrète qui ne pouvait être sentie que par Madeleine, et sentie à la façon d’un aiguillon qui blesse. Je payai cette dépense de moi-même par un grand abattement après le dîner. La soirée, heureusement, fut brève, on se couche tôt à la campagne. Nous fûmes laissés un instant en tête à tête. Madeleine me dit avec timidité :

— Vous avez l’air fatigué, Philippe.

— Cela n’a pas d’importance, répondis-je en haussant les épaules.

J’étais de nouveau, sans savoir pourquoi, à bout de nerfs et continuai sèchement :

— Vous auriez mieux fait de me laisser partir.

— Je vous demande pardon, dit-elle humblement, d’une voix si faible que je l’entendis à peine.

Mme de Clairville rentrait. Peu après, nous nous séparions.

Je redoutais la solitude de ma chambre, et non sans raison. Dès que j’y fus enfermé, une tempête se déchaîna en moi. La volonté de Madeleine, et sa volonté seule, créait une situation absurde. Quoi, nous étions tous deux dans cette maison, libres pour une fois, et nous ne passions pas la nuit ensemble. Au lieu des rendez-vous hâtifs de Paris où l’on a à peine le temps de se déshabiller, où l’on se prend montre en main, elle pouvait s’endormir et se réveiller sous mes baisers, me prodiguer les siens, sentir même dans son sommeil mon corps contre son corps, et elle ne venait pas ! Bel amour, en vérité, que la religion maîtrisait si facilement !…

Et si j’allais la surprendre ? Elle serait à ma merci. Pour descendre chez elle, un escalier de bois… Il craquerait. Ses parents, vieilles gens au sommeil léger, se réveilleraient… Un scandale !

J’étais hors de moi de désir et de fureur. Je poussais les volets, j’avais besoin d’air pur. Le vent s’était levé et emplissait l’ombre de son souffle puissant. J’entendais le froissement des branches agitées dans le bois voisin et le cri d’amour mélancolique et flûté d’un crapaud au bord d’une mare. Le calme de la campagne nocturne m’apaisa.

Je fermai les volets et me préparai à me coucher. Il était près de minuit. Refoulant les images et les idées qui m’avaient obsédé, il fallait dormir… Un craquement du parquet devant ma chambre me rendit la fièvre. Ah ! ah ! Madeleine venait enfin ! Je savais bien que rien ne la retiendrait ! Il était, parbleu, impossible qu’elle ne vînt pas… D’un bond, je fus à la porte et l’ouvris… L’obscurité, rien…, j’attendis encore. Me serais-je trompé sur Madeleine ? Étais-je assez fou pour croire qu’elle m’aimait au point de risquer quelque chose pour moi ?… Je rentrai dans la chambre et m’allongeai sur le fauteuil. Ce dernier sursaut d’espérance si vite déçue m’avait brisé. Je restais sans force. Dans l’engourdissement qui me gagnait, j’entendis un grincement de gond, ah ! si léger que d’abord on pouvait s’y méprendre. Mais non, il se prolongeait, il emplissait la maison. Une porte s’ouvrait !… Je courus à la mienne et, debout, frémissant, je me mis à écouter comme seul un amant attendant sa maîtresse sait écouter. Je ne vivais plus que par les oreilles… Et d’abord le silence, un siècle de silence, les années s’accumulaient sur moi… puis, soudain, comme au commandement d’un chef d’orchestre invisible, le bruit d’une marche d’escalier qui gémit sous la pression d’un pied, car il n’y a pas d’erreur possible, une feuille de parquet qui joue sous l’influence de la température ne rend pas le même son qu’une marche d’escalier sur laquelle un pied, même avec mille précautions, même déchaussé, se pose. Ce bruit me parut vibrer si fort que je vis du coup maîtres et domestiques alarmés se précipiter hors de leurs chambres en criant : « Au voleur !… » Rien, une nouvelle onde de silence interminable ; j’étais un vieillard !… je retombai dans mon fauteuil… Un craquement, tout proche, me rendit la jeunesse. Mais il m’était impossible de bouger ; je n’entendais plus maintenant que le battement précipité de mon cœur.

Et voilà que ma porte s’ouvrit. Surgie de l’ombre, Madeleine apparut, en peignoir, les cheveux dénoués, les pieds nus. Elle tremblait un peu, son visage avait une gravité qui me frappa. Elle vint à moi, mit ses bras autour de mon cou et, penchant la tête sur mon épaule, elle dit :

— Je mourais loin de toi !

....... .......... ...

Je me réveillai en sursaut. Quelle heure était-il ?… Madeleine dormait, à moitié couchée sur moi, la bouche près de la mienne, comme si le sommeil l’avait surprise au milieu d’un baiser. Dans la demi-obscurité, je voyais l’arc de ses lèvres un peu gonflées. Il faisait à peine jour. A travers les rideaux, de la clarté filtrait. Je me levai doucement et, ne voulant pas frotter une allumette pour allumer la lampe, j’allai à la fenêtre et entr’ouvris les volets.

Des brumes traînaient sur les prairies qu’argentait la rosée ; le vent était tombé ; le soleil devait être au ras de l’horizon, mais caché par une ondulation du terrain ; tout était paix et calme dans la campagne silencieuse. Je regardai la pendule, elle marquait quatre heures.

Je me retournai vers le lit. La chemise de Madeleine avait glissé, laissant l’épaule et le sein gauche nus. Qu’elle était belle ainsi et digne d’être aimée ! L’amour l’avait portée jusqu’à ma chambre. J’oubliai nos âpres combats, j’oubliai ma jalousie, un passé empoisonné. Elle m’appartenait tout entière ; purifiée au feu de la passion, elle n’avait jamais été la femme d’un autre, elle n’appartiendrait jamais qu’à moi. Je ne pensais qu’à la douceur de nos étreintes, qu’à jouir d’elle encore ; la nuit n’était pas finie ; j’avais soif de ses baisers. Je me penchai sur son sein et y posai ma bouche. Elle dormait si profondément qu’elle ne sentit pas mes caresses. Je la pris dans mes bras.

— Mon amour, dis-je, c’est moi !

Engourdie, les yeux clos, flottant entre la veille et le sommeil, elle m’enlaça, et ses lèvres, ah ! certes, elles n’étaient pas réveillées ! balbutièrent un mot jailli de l’inconscient d’elle-même, d’habitudes empreintes en sa chair par sept années de vie conjugale, un mot qui me glaça :

— Charles !

Je me relevai brusquement et la repoussai. Elle retomba sur l’oreiller, et, innocente de ce qu’elle avait dit, continua à dormir. Je restai immobile, les yeux fixes. D’un mot que je ne pouvais même pas lui reprocher, elle m’éloignait de cent lieues. Pour se défaire de moi, elle avait accumulé les arguments les plus touchants ; ses supplications et ses larmes étaient demeurées sans effet ; je l’avais poursuivie, je l’avais eue. Elle avait appelé Dieu à son secours. Il n’était pas nécessaire d’aller si haut et de se donner tant de mal. Une arme plus efficace était sous sa main, mais interdite. Au moment du plus grand péril, Madeleine instinctivement s’en emparait et, sans le vouloir, me portait un coup mortel. Un seul nom suffit pour me rappeler qu’elle était à un autre et que ma possession d’elle ne serait jamais que précaire et partagée. Pour l’oublier, je m’étais grisé de sophismes, j’avais interprété à ma guise le peu que je savais des rapports existant entre elle et son mari. Elle ne l’aimait pas, elle ne l’avait jamais aimé ! Eh ! qu’importe ! C’était lui — Charles ! — qui l’avait faite femme. Elle n’avait connu, ou subi, que ses caresses et lorsque, plus qu’à moitié endormie, elle sentait une bouche sur son sein, c’était le nom de son mari qui lui montait aux lèvres.

Je me répétais machinalement : « Impossible ! impossible ! » Aucune explication ne devait avoir lieu. Sur quel ton parler à Madeleine maintenant ? que lui dire ? Il n’y avait qu’à fuir sans attendre un jour. Cette idée devint si forte que je me levai et commençai à m’habiller. Allais-je vraiment sortir de cette maison à la minute ? Je m’arrêtai. Sans plus réfléchir, je m’assis sur le bord du lit où Madeleine n’avait pas bougé.

Un rayon de soleil presque horizontal franchit la fenêtre.

J’étais las, indifférent, à peine curieux de ce qui se passerait. Quel démon avait jeté ce nom dans la nuit ? Tout arrivait en vertu de forces obscures qui échappaient à notre contrôle. Elles me chassaient d’Orville ; je n’opposais aucune résistance, je ne me plaignais pas, je partais.

Ce qui me restait de sentiment, je le dépensai au profit de Madeleine. J’avais le cœur serré en songeant à elle. Que penserait-elle de mon départ dont je lui cacherais la cause ?… Puis je me détachai du présent et notre situation m’apparut comme si, des années s’étant écoulées, j’en raisonnais à distance. Qu’attendre de plus d’un amour condamné à la mort ? Il était brusquement tranché par le couperet de la guillotine, mais il avait porté tous ses fruits. Madeleine rentrerait dans le devoir. Elle vivrait entre son mari, sa fille et son Dieu, des jours un peu gris, un peu ternes, où passerait parfois, tel un éclair qui déchire la nue, le souvenir éblouissant de son péché.

Ce n’était pas le temps de m’attendrir sur moi-même. Je me raidis, j’étais décidé à ne pas souffrir. Je n’avais rien à reprocher à Madeleine. J’étais seul responsable. Mon tort avait été de lui demander un bonheur qu’elle ne pouvait me donner. Puisque j’étais exclusif et jaloux, qu’avais-je à faire d’une femme mariée ? Si douloureuse que fût l’épreuve, il fallait en charger mes seules épaules et ne pas gémir sous le faix.

Je tâchais ainsi — mais y réussissais-je ? — de m’endurcir, lorsqu’un soupir presque enfantin me rappela à l’humanité. Madeleine se réveillait dans un désordre charmant, rejetait en arrière ses cheveux défaits, remontait la chemise qui, glissant, l’avait laissée demi-nue, rentrait sous le drap une jambe qui sortait du lit. Souriante et un peu honteuse, elle se redressa.

— Philippe, dit-elle.

Je la vis heureuse, confiante, parée des grâces de l’amour et pourtant avec un rien de confusion dans son regard qui cherchait le mien. Chassant mes soucis amers, je me penchai vers elle. Elle me prit dans ses bras et, soudain détendu à la tiédeur de son sein, je sentis mes yeux se gonfler de larmes. Une d’elles glissa le long de ma joue et tomba sur l’épaule de Madeleine. Elle pensa, sans doute, qu’après tant d’épreuves j’étais ému jusqu’à pleurer de joie. Fière de mon amour, elle me caressait.

— Comme tu m’aimes ! dit-elle. Je t’aime aussi.

Nous restions accolés, presque fondus de tendresse. Pourtant je la tenais pour la dernière fois serrée sur mon cœur et cette pensée déchirante me la rendait plus chère encore, m’attachait plus étroitement à elle, car en ce moment le bonheur et la misère se mêlaient en moi de telle façon que je n’en pouvais discerner les fils inextricablement noués. Je la couvrais de baisers dont je ne savais si c’était ceux que l’on échange, un mouchoir à la main, quand on se dit adieu, ou ceux que la passion prodigue à une maîtresse adorée.

Le bruit d’un volet claquant contre le mur mit fin à nos transports.

Madeleine sursauta.

— Quelle heure est-il ? demanda-t-elle.

L’horloge du village répondit en sonnant six coups.

....... .......... ...

Nous nous retrouvâmes à la messe de dix heures. Madeleine ne leva pas les yeux sur moi. Après le déjeuner où le malaise entre nous était si visible que M. et Mme de Clairville eux-mêmes le perçurent, je proposai par politesse, et certain d’être refusé, une promenade à pied. Je passai mon après-midi à arpenter les falaises d’Arromanches à Port-en-Bessin. Orville m’était devenu insupportable. Je ne pensais qu’à fuir avant que M. de Sées rentrât. Je regagnai la maison tard dans l’après-midi, recru de chagrin et de fatigue. Je vis Madeleine seule un instant et j’eus soin de lui montrer un visage rasséréné, sinon heureux. Je lui dis que je jugeais préférable de m’en aller le lendemain matin. Pour d’autres raisons que les miennes, elle m’approuva et se chargea d’expliquer mon départ à ses parents et à son mari.

Le lundi de bonne heure, comme le char-à-bancs qui m’emmenait à Bayeux sortait de la cour, Madeleine apparut à sa fenêtre. Elle agitait une écharpe en signe d’adieu. Elle essayait de sourire. Aurait-elle pu retenir ses larmes si elle avait su que je la quittais pour toujours ?

A Paris, je me rendis au ministère des affaires étrangères où je faisais depuis trois ans un stage. Un poste était vacant à Constantinople. Je l’obtins. Mes affaires personnelles furent rapidement réglées.

Madeleine prolongeait, du reste, son séjour à Orville. Je lui écrivis pour lui dire ma décision. Je n’eus pas de peine à mettre dans les mots que je lui adressai de l’émotion et de la tendresse. Il me suffit de laisser parler mon cœur encore plein d’elle.

Avant qu’elle rentrât à Paris, je prenais le train pour Marseille, porte de l’Orient.

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