LE ROMAN DE DON QUICHOTTE
Reading edition
Le Don Quichotte est peut-être, de tous les ouvrages étrangers, le plus populaire parmi nous. Il l'a été dès la fin de la vie de Cervantes. La première partie de la traduction, rééditée par la librairie Jouaust, est de 1614. Le grand écrivain languissait alors tristement dans une petite ferme, près de Madrid. La seconde est de 1618, deux années après sa mort. La France du XVIIe siècle a donc lu ce texte qui rappelle singulièrement par sa souplesse sinueuse, sa grâce naïve et son tour latin, la langue de Descartes. Et c'est justement parce que le français de cette époque était comme une transposition fidèle de la langue latine, que notre traduction se moule avec une étonnante facilité sur le castillan de Cervantes. On sait que, de tous les idiomes romans, l'espagnol est demeuré le plus proche de la source latine. Je ne crois pas que ni la version, très scrupuleuse mais un peu dure, de M. Viardot, ni celle de M. Biart, si spirituelle et d'allure si française, serrent d'aussi près l'original. L'ouvrage espagnol nous est ainsi rendu avec une bonne foi exquise, en un texte où l'on croirait lire quelque roman d'aventure du temps de Louis XIII.
Les grandes œuvres des littératures étrangères, la Divine Comédie, le Roland furieux, les drames de Shakespeare, n'entrent guère que dans les bibliothèques des purs lettrés. Mais l'histoire du bon chevalier de la Manche fait la joie de tous les lecteurs, des jeunes et des vieux, des simples et des doctes. Plus encore que les romans de Walter Scott, elle est le livre de la quinzième année; puis, après avoir égayé les plus belles heures de l'adolescence, elle charme encore la maturité et l'automne de la vie; il est toujours doux d'y revenir, d'y ranimer la flamme de l'enthousiasme, d'y chercher, pour les mécomptes de l'espérance, de riantes consolations. C'est un livre de chevet, comme Horace, comme Montaigne, plus cher même que ces deux écrivains aux âmes généreuses. Car enfin, il donne le spectacle du devoir, même chimérique, embrassé et accompli, à travers les risées des sages, jusqu'au sacrifice; le tableau d'un rêve sublime que ne dissipent point les leçons de la réalité, et qui ne s'évanouit qu'à l'heure de la mort.
Il y a donc, dans le Don Quichotte, comme une philosophie du cœur humain qui fait de ce roman le patrimoine de tous les peuples civilisés. Mais c'est aussi une œuvre nationale, qui marque, dans la littérature espagnole, une date plus importante, un pamphlet de haute critique, écrit à l'heure où l'Espagne, tardivement sortie du moyen âge, se livrait enfin à la Renaissance, à l'Italie. Il convient d'abord d'élucider ce point d'histoire littéraire; nous estimerons mieux ensuite ce que Cervantes a su ajouter au roman satirique qui semblait seulement conçu pour l'intérêt de l'heure présente, à savoir une tragédie et une comédie éternelles.
I
L'Espagne avait été, au moyen âge, la plus naturellement chevaleresque des nations chrétiennes. Tandis que les autres peuples de l'Occident portaient la croix en Terre Sainte, sur le Bosphore, ou en Égypte, elle poursuivait sur son propre sol une croisade de sept cents ans, et, délaissée du reste de l'Europe, privée de ses plus riches provinces, luttait contre une race fanatique et savante, fière de sa noblesse religieuse et de sa civilisation raffinée. Les docteurs arabes de Tolède et de Cordoue, les continuateurs d'Averroès, dont les doctrines troublaient toute la chrétienté, devaient mépriser souverainement ces bandes de montagnards qui se ruaient sur la Huerta de Valence, brûlaient les bois de citronniers et dérangeaient avec brutalité les commentateurs d'Aristote. Mais ces barbares croyaient que le Ciel combattait pour leur cause. Saint Jacques le Tueur de Maures, qui avait apporté l'Évangile à l'Espagne, apparaissait souvent à la tête de leur cavalerie, et la mort chevauchait à la droite de l'apôtre. Le Cid Campéador, mort depuis plusieurs jours, soutenu par ses compagnons sur son coursier, gagnait encore une bataille. Saint Jacques et le Cid furent les premiers chevaliers populaires de l'Espagne. Mais leur légende ne rassasiait pas l'imagination de ce peuple qui se débattait dans une guerre sans merci. Ils se souvinrent de Charlemagne, le roi des Francs, l'Empereur miraculeux, «à la barbe fleurie», vieux de deux cents ans, dont les chevaliers avaient accompli, aux défilés des Pyrénées, des merveilles de bravoure. Par la brèche de Roncevaux, les épopées de France entrèrent en Espagne. Au XIIIe siècle, dans la Cronica general d'Alphonse X et la Chronica Hispaniæ de Rodrigue de Tolède, notre Roland reparaissait, avec sa grande histoire retouchée, altérée par l'invention castillane. L'Historia de l'Emperador Carlomagno enchantait les esprits au même titre que le roman du Cid. Les chansons de geste françaises, et le cycle d'Artus, le magicien Merlin, les Douze Pairs, l'archevêque Turpin, Lancelot, le saint Graal, enrichirent à l'envi la littérature chevaleresque de l'Espagne: les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle apportaient sous leur manteau nos récits épiques et les fables de la Table-Ronde, que les croisés faisaient connaître à la même heure en Orient et à Athènes, et que copiaient l'Angleterre de Richard Cœur-de-Lion, l'Allemagne de Barberousse, l'Italie des Reali di Francia. En Espagne, comme ailleurs, les premières chansons françaises, remplies par la légende carolingienne, d'une trame si simple, et qui laissaient peu de place à la peinture des passions tendres, durent partager de bonne heure leur fortune avec le roman d'aventures, le roman fantastique et amoureux sorti du mythe de la Table-Ronde. L'héroïque Chanson de Roland et les œuvres de la même famille parurent vite monotones en face de la nouvelle tradition romanesque, d'origine bretonne, plus favorable à la passion, à la volupté et au rêve. Cette race délicate des Celtes bretons qui, sur les bords d'une mer mélancolique, aspirait aux régions lointaines, indéfinies, aux terres idéales, accessibles seulement aux saints, aux enchanteurs et aux preux, avait donné à l'Europe mille touchantes imaginations, que l'Europe n'entendit qu'à moitié, où elle chercha peu à peu un divertissement plutôt qu'un motif d'édification et d'enthousiasme, et que bientôt elle modifia profondément. Les Français du Nord, d'esprit si alerte, les Provençaux, les Italiens, les Espagnols, afin de contenter leur curiosité enfantine, demandèrent beaucoup à ces vieux contes bretons: des miracles, des coups d'épée, des tournois, des géants et des nains, des sorciers et des fées, surtout des scènes d'amour. L'amour, pour le moyen âge, était presque une vertu cardinale. Quelques-uns, comme Amadis, en pâtissaient longuement, en silence, puis en mouraient. Tristan et la blonde Iseult, brûlés par un philtre d'amour, languissaient et mouraient. Mais vivre était aussi chose excellente; la jouissance et la joie avaient leurs bons moments après la mysticité. La veine sensuelle des fabliaux, la veine gauloise passa largement à travers les romans d'aventures. On finit par s'amuser fort à la cour du roi Artus. Des vivacités dignes du Décaméron se multipliaient dans les histoires chevaleresques. En vain l'Église protestait et recommandait l'austère chanson de geste: les héros carolingiens eux-mêmes, Roland par exemple, entraient gaiement dans le cycle de la féerie et de la galanterie. Et la galanterie l'emportait bientôt sur la pure chevalerie. Roland, peu soucieux du péril de Charlemagne et de la détresse de Paris qu'assiègent les païens, court le monde, cherchant sa maîtresse; mais Angélique s'était abandonnée au beau Médor, le page sarrasin. La poésie des vieux âges se fondait dans le songe voluptueux qui berça la Renaissance italienne.
Revenons à l'Espagne. Ce fut seulement à la fin du XVe siècle et dans le cours du XVIe que s'épanouit chez elle la plus riche floraison du roman chevaleresque. Jusque-là, elle avait eu trop peu de loisir pour goûter les plaisirs de l'imagination: elle avait imité et traduit plutôt qu'inventé. Mais, les Arabes une fois chassés, elle renouvela pour elle-même la fête poétique dont les autres nations commençaient à se lasser et qui allait finir en Italie par la grâce ironique de l'Arioste et les bouffonneries de l'Orlandino. Un peu plus tard encore, la veine romanesque est si complètement épuisée chez les Italiens que le Tasse revient sans hésiter aux traditions historiques de la croisade. Mais, en Espagne, entre Ferdinand le Catholique et Philippe II, et jusqu'à la veille même du Don Quichotte, l'invention chevaleresque est dans son plein. Toute une littérature éclate au soleil, médiocrement nationale, presque tous les personnages venant du dehors et de loin, la fée Mélusine, le prophète Merlin, la légende du saint Graal; puis Josué, David, Hector, Alexandre, Jules César, confondus dans les mêmes chroniques, pêle-même avec Artus, Charlemagne et Godefroy de Bouillon, Vespasien, Du Guesclin, Robert le Diable, Lancelot du Lac, Flore et Blanchefleur; enfin, se détachant de cette foule, les deux lignées, prolongées jusqu'à la fin du XVIe siècle, d'Amadis de Gaule et de son frère Florestan, d'une part, de don Palmérin d'Oliva, de l'autre. Mais Amadis était Français d'origine. Nous avons l'Amadas français qui faisait partie, en 1265, des livres d'un chanoine de Langres et qui développait peut-être un très vieux roman maintenant perdu: le traducteur de l'Amadis espagnol, Herberay des Essarts, prétend qu'il en avait trouvé «quelques restes écrits à la main en langage picard».
Malheureusement, plus d'un grain d'extravagance se mêlait à cette littérature chevaleresque. Les antiquités juive, grecque et romaine, l'Orient, l'Occident, Jérusalem, Constantinople et Rome s'y rapprochaient par trop naïvement; l'histoire, la géographie, la raison y étaient trop violentées. Dans le roman du Chevalier Marsindo, on voyait le chevalier de l'Épine défier, à la tête d'un pont, près de Constantinople, en l'honneur de sa maîtresse, tous les paladins de Grèce et de mille autres lieux, démonter et vaincre Garfir, roi de Thessalie, et Pirio, roi d'Argos. Les romans de Montésinos et le Fierabras brouillent ensemble sans aucun discernement, plusieurs chansons françaises, tout cela, dans un temps de critique, de raisonnement et de politique, le temps de Christophe Colomb et de Charles-Quint. Ces excès d'invention avaient convenu au moyen âge, qui vécut de merveilleux, et, sans cesse déçu par la réalité, se consola par le miracle. Mais la Renaissance, qui rendit à l'Europe le sens de la critique, fut funeste aux légendes. Tout éprise d'antiquité classique et de paganisme, elle ne retint plus les traditions chevaleresques que pour s'en égayer: Pulci, Boiardo et l'Arioste accumulèrent, avec un esprit infini, d'amusantes absurdités, puisées à pleines mains, de droite de gauche, dans la littérature antérieure. Mais leurs œuvres élégantes ne s'adressaient qu'aux lecteurs délicats; en Espagne, elles ne pouvaient supplanter le vieux roman. Les nobles castillans, qui avaient reçu en Lombardie et dans la vice-royauté de Naples la culture italienne, et les premiers lettrés de la Renaissance espagnole qui se formaient à l'école des humanistes de l'Occident, accueillirent avec ardeur cette interprétation sceptique des fables chevaleresques. Mais le peuple ne pouvait en savourer l'ironie. C'est ainsi qu'entre les lecteurs ignorants et crédules des contes de nourrices et les beaux esprits de Madrid et de Salamanque se posa, au temps de Philippe II, comme une question des romantiques et des classiques, du moyen âge et du goût moderne.
Alors apparut le manifeste littéraire de la première partie du Don Quichotte. Dès le premier chapitre, la portée de l'ouvrage se montre d'une façon générale. Il ne s'agit plus seulement ici, comme dans l'Orlando Furioso, de divertir le lecteur par des merveilles poussées jusqu'à la folie, mais de faire toucher du doigt la folie du malheureux que ces merveilles ont troublé, et, par la trivialité des aventures, de tuer le rêve de l'aventurier. Deux épisodes fort importants, l'exécution sommaire de la bibliothèque du chevalier et la conversation du chanoine et du curé escortant la cage du héros enchanté; plus loin enfin, dans la seconde partie, la conversation dans l'hôtellerie interrompue par le massacre des outres de vin, permettent de dégager du roman la critique de Cervantes sur la littérature populaire de son pays. A la dernière page du livre, l'écrivain fait dire à bon droit à sa propre plume, au moment où il la dépose pour toujours: «Les extravagantes histoires de chevalerie, frappées à mort par celle de mon Don Quichotte, trébuchent déjà et vont tomber tout à fait sans aucun doute.» Il pouvait montrer la grande foule des romans chevaleresques se heurtant à la tombe de don Quichotte et s'écroulant comme une ruine. Mais on jugerait mal Cervantes si on lui imputait, à l'égard du moyen âge tout entier, des légendes, des poèmes et des récits de jadis, un mépris sans mesure. Dans tout conflit entre la foi et les idées du passé et celles de l'avenir, les esprits de second ordre prennent seuls un parti extrême: les intelligences très hautes, qui voient la suite et la raison d'être des traditions, s'attachent à une pensée plus libérale. Rappelez-vous notre Rabelais et son rôle à l'heure même où le génie français traversa la crise de la Renaissance. Vers 1550, la Pléiade, par la voix de Joachim du Bellay, renverra superbement aux «Jeux floraux de Toulouse», c'est-à-dire aux lecteurs de province, les romans de la Table-Ronde. Mais, dans ce renouvellement profond et un peu hâtif du XVIe siècle, par son livre et par sa langue, Rabelais osait alors rattacher notre passé gaulois aux temps qui venaient de s'ouvrir. Il jeta un pont sur l'abîme qui s'était creusé tout d'un coup entre les deux grandes époques de notre histoire intellectuelle. Malheureusement, il fut presque le seul à y passer. Il me semble que cette tentative de conciliation fut reprise en Espagne par Cervantes, à l'occasion du dénombrement critique des livres de don Quichotte. Dans ce chapitre, qu'il faut lire avec une sérieuse attention, il a voulu séparer le bon grain de l'ivraie. Et, si le bon grain s'est trouvé rare, la faute n'en est ni à Charlemagne ni à Merlin, mais au goût particulier d'un gentilhomme de village.
Or, donc, ce matin-là, don Quichotte, vaincu la veille, roué de coups par un muletier, dormait à poings fermés dans son lit: il voyait en songe les Douze Pairs, la fée Mélusine et le marquis de Mantoue. Le curé, le barbier, sa nièce et la gouvernante entrèrent tout doucement dans la bibliothèque. Il y avait là plus de cent gros volumes et autant de petits, bien reliés, toute la littérature chevaleresque et bucolique de l'Espagne. Ces quatre personnages n'aimaient point l'idéal et n'entendaient rien aux rêves grandioses du cher oncle: ils avaient décidé que, les livres ayant gâté la cervelle de don Quichotte, il fallait les brûler. La gouvernante courut chercher un pot d'eau bénite et un goupillon; le curé sourit de la simplicité de cette bonne âme; il ne voulut point qu'on jetât au hasard et sans jugement les coupables dans la basse-cour, et, comme il était lettré et bon théologien, il épargna les plus distingués et sauva même du feu ceux dont les fautes lui parurent vénielles.
Le premier qu'on arrache de son rayon, le père d'une longue postérité, Amadis de Gaule, docteur et «dogmatiseur d'une si pernicieuse secte», le «meilleur de tous les livres qui ont été composés de ce genre», commence la série des élus, «comme premier livre de chevalerie qui s'est imprimé en Espagne, et duquel tous les autres ont pris leur origine». Mais ses fils et petits-fils, Esplandian, Amadis de Grèce, descendent lestement par la fenêtre, et, sur leurs talons, Don Olivante de Laura, le plat Florismart d'Hyrcanie, le Chevalier Platir, le Chevalier de la Croix. Mais voici le Miroir de Chevalerie, c'est-à-dire, à la fois, la bonne tradition française, Turpin, Renault de Montauban, et la traduction «du fameux Mathieu Boiardo» et aussi de quelques autres poèmes italiens; c'est, par conséquent, de l'avis du curé, comme un cousin espagnol du «chrétien poète Louis Arioste, lequel si je trouve ici et qu'il parle une autre langue que la sienne, je ne lui garderai aucun respect; mais, s'il parle son idiome, je l'embrasserai de tout mon cœur». Quant au Miroir et à tous ceux qui «se trouveront traitant des choses de France», ils seront réservés avec soin, jusqu'à plus ample information, excepté, toutefois, le Bernardo del Carpio et le Roncevaux. Il s'agit ici de deux romans tirés de la Chronica Hispania et de la Chronique d'Alphonse X, deux fausses chansons de Roland, où Bernard del Carpio, allié des païens, taillait en pièces la chevalerie française. Palmerin d'Oliva est condamné aux flammes, mais Palmerin d'Angleterre est recueilli avec une rare bienveillance. Le curé l'attribue à «un savant roi de Portugal». C'était une imitation du vieil Amadis de Gaule, modifié en ses éditions successives sous différents noms d'auteurs, et remarquable par l'art de la composition, la vérité des caractères, le bon goût de l'invention. Don Bélianis est donné au barbier, à condition qu'il ne le laissera lire à personne, et le curé mettrait volontiers dans sa poche Tiran le Blanc, «trésor de contentement et mine de passe-temps». Les aventures en sont aussi amusantes qu'absurdes. Le même jour, Tiran bat en duel les ducs de Bourgogne et de Bavière, les rois de Pologne et de Frise: il prend Rhodes au sultan du Caire et Constantinople au Grand-Turc; l'empereur grec reconnaissant lui accorde la main de sa fille Carmesina, près de laquelle le chevalier, grâce à la complaisante duègne Placerdemivida, avait déjà passé quelques instants agréables. Entre temps il avait fait cadeau à la bonne dame d'un royaume quelque part en Afrique. Néanmoins, ajoute le curé, dans ce roman la vraisemblance se concilie encore avec le merveilleux; «les chevaliers mangent et dorment, et meurent en leurs lits, font testament avant leur mort.»
Ainsi, pour ne rien dire des bucoliques et des bergeries, qui eurent aussi leur tour, trois groupes d'œuvres romanesques méritaient, selon Cervantes, de demeurer entre les mains des lecteurs cultivés: celles qui dérivaient directement des sources mêmes de la légende chevaleresque, de la matière de France et de la matière de Bretagne; les romans et poèmes illustres des peuples étrangers, mais en leur langue originale, enfin les œuvres divertissantes à la fois par la fantaisie de l'invention et la réalité des mœurs et de la vie. Tout le reste fut condamné au feu pour hérésie envers le bon sens, la tradition historique et le bon goût. Ils brûlèrent parfaitement et bientôt l'odeur inquiétante de l'auto-da-fé se répandit dans le logis. Mais don Quichotte demeura fou, car il savait par cœur toute sa bibliothèque. Que lui importait que ces romans ridicules, dont le populaire illettré faisait ses délices, ne fussent plus qu'une poignée de cendres légères? L'idéal qu'ils portaient en eux était entré dans l'âme du héros de la Manche. La servante avait perdu son eau bénite et ses oremus, et le curé allait s'apercevoir bientôt, par la très prochaine escapade du chevalier, qu'on ne guérit pas les esprits en brûlant les livres.
II
D'ailleurs, des livres nouveaux, des idées nouvelles n'étaient pas le remède propre de la folie de don Quichotte. En lui, ce n'est pas la raison même qui est atteinte le plus profondément. Elle n'est malade que par contre-coup. Ni le sophisme, ni l'ironie, ni le mensonge ne l'ont gâtée. Jamais il n'a essayé de justifier une action vile par un raisonnement faux. C'est pourquoi le cœur est intact en ses parties les meilleures. Le chevalier est demeuré bon, courtois, loyal, héroïque. Sa conscience était droite, sa parole fut, jusqu'à la fin, comme son épée, d'un vrai gentilhomme. Et cependant, c'est bien au cœur qu'est le siège du mal. C'est par l'excès de l'enthousiasme et l'essor immodéré des passions généreuses que don Quichotte s'est perdu. Quelques siècles plus tôt, au temps des preux, il eût paru à sa place, parmi les pairs de Roland, sous la bannière du Cid; mais il est venu trop tard, en un âge vieilli, paladin suranné que les sages tournent en dérision. Si les empereurs légendaires qui dorment au fond des cavernes, sur les hautes montagnes, si Charlemagne et Barberousse, se redressant tout à coup, descendaient, avec leurs armures rongées par la rouille, dans les plaines et dans les villes, ils ne donneraient pas un spectacle plus étrange. Quand les dieux sont morts, les gens avisés soufflent gaiement sur la dernière lampe du sanctuaire, et il faut avoir l'âme bien enfantine et bien grande pour essayer de la rallumer.
Tel avait été, pour son malheur, Michel Cervantes, et, dans le personnage de don Quichotte, il a mis le sentiment mélancolique de sa propre vie. Son roman, commencé dans une prison, terminé dans un logis d'aventure, a le charme triste d'une confession: un lien douloureux y unit les rêves et les déboires du héros aux espérances et aux désillusions de l'auteur. Cervantes traîna toute sa vie le fardeau d'une longue misère. Aucune des choses qu'il entreprit ne réussit, et les entreprises de l'Espagne ou de la chrétienté auxquelles il prit part allègrement tournèrent pour lui d'une façon plus ou moins lamentable. Véritable chevalier errant, il servit son pays sur terre et sur mer en Italie, à Tunis, en Portugal, aux Açores; il assista, dans les eaux de Lépante, au suprême effort de l'Europe contre l'islamisme. Deux coups de feu dans la poitrine, la main gauche brisée, sept mois de fièvre dans les hôpitaux de Sicile, quatre années de captivité aux bagnes d'Alger, des procès, un peu de prison de temps en temps, la pauvreté toujours, la demi-domesticité de l'homme de lettres attaché à la clientèle des grands personnages, la course haletante du poète dramatique en quête d'un théâtre et du petit fonctionnaire au service du fisc; enfin l'effronté plagiat et les injures d'Avellaneda qui osa continuer le Don Quichotte, tel fut ici-bas le lot de Cervantes. Certes, il eût eu le droit d'imaginer un Hamlet espagnol dont l'histoire eût témoigné d'une façon amère de la vanité du génie, du courage et de la bonté, toujours trahis par la malice des hommes, l'insolence de la fortune et la médiocrité de la vie. Mais il y avait, dans cette âme méridionale, trop de bonne grâce et de douceur, et peut-être aussi cette idée qu'après tout, l'idéal étant une joie très noble, les fous ont dès ce monde une part au royaume de Dieu. C'est pourquoi il faut avoir l'oreille assez fine pour reconnaître, à travers le franc éclat de rire du Don Quichotte, le cri tragique du malheureux grand écrivain.
Ici, en effet, domine la comédie, parce que la passion touchante du chevalier pour l'héroïsme ne se peut manifester que par des chimères ou des actes ridicules. Il plane à une telle hauteur au-dessus des réalités de la vie qu'il ne les aperçoit plus, sinon transfigurées par un mirage éblouissant. S'il aborde de front les choses, il s'y heurte avec une telle maladresse que, du choc, il tombe piteusement, et nous rions de la culbute; s'il se mêle à la vie des autres hommes, à leurs plaisirs ou à leurs peines, c'est toujours à contre-temps, et nous rions encore. Lui seul est profondément sérieux et convaincu. Il marche, avec une allure magnifique, le front perdu dans les nuages: moulins à vent et moulins à foulons, troupeaux de moutons ou de flagellants, hôtelleries campagnardes, châteaux de grands seigneurs, muletiers égrillards, vénérables duègnes, espiègles caméristes, relaveuses de vaisselle, renouvellent ou exaspèrent l'idée fixe du chevalier: au violent soleil d'Espagne, dans le désert poussiéreux, dans la campagne blanche et morne, au fond des gorges horribles de la Sierra Moréna, il passe tout droit, avec la sérénité d'un poète: la nuit, toujours debout et chargé de ses vieilles armes, il veille et songe encore, et, tandis que Sancho ronfle entre Rossinante et le grison immobiles, pensif et tout pâle sous un rayon de lune, il écoute comme en extase le bruissement infini de la nature. S'il rencontre sur sa route les amours violentes ou les passions naïves de Cardénio et de Lucinde, de don Fernand et de Dorothée, de Claire et de don Louis, l'émotion qu'il en reçoit rallume encore les fantaisies de son cerveau. Il ne s'éveille qu'à la suite de la plus humiliante de ses aventures: battu en combat singulier, condamné par son serment chevaleresque à une longue inaction, il ouvre enfin les yeux, reconnaît sa folie et retombe d'une chute si lourde du ciel sur la terre que ce jour est le dernier de sa vie. Il meurt le cœur brisé, car il a perdu tout à coup les deux plus grandes forces de l'âme, la foi et l'amour. Il n'a pas le courage de recommencer une vie nouvelle. Il ne saurait survivre aux glorieux fantômes qui l'ont consolé de tant de misères. Tant qu'il a cru en eux, il a accueilli les coups de bâton avec la résignation d'un amant ou d'un martyr; maintenant qu'il sait que peiner et lutter pour le relèvement du droit et l'exaltation de la justice, c'est ferrailler contre de simples moulins à vent, il n'a plus qu'à faire sa dernière sortie du côté de l'autre monde. Paix à votre mémoire, chevalier de la Triste-Figure! Vous avez été vaincu. C'est la destinée des grandes âmes et des grandes causes. Mais vous nous avez bien amusés, et, pour le bon sang que nous vous devons, nous vous pleurerons éternellement!
III
Les lecteurs qui ne sont pas doués du tempérament chevaleresque ont parfois un faible pour Sancho Pança, et le préfèrent à don Quichotte lui-même. Plus d'un moraliste affirme que Sancho représente le sens commun en face de la pure déraison, la prose opposée à la poésie. Sans doute, l'écuyer distingue clairement entre un troupeau de moutons et une armée en marche; il aime mieux être arrêté sur son chemin par une valise pleine d'écus que par une volée de bois vert; enfin, quand il se donne le fouet, afin de désenchanter le cher maître, ce n'est point le cuir même des Pança, mais l'écorce d'un robuste chêne qu'il frappe avec l'entrain d'un franc casuiste, compatriote de saint Ignace. J'accorde qu'il ne prend pas en général la vie par son côté héroïque, très semblable en cela aux gens raisonnables à l'excès: il est poltron, égoïste, paresseux, menteur et gourmand. Brave cœur toutefois, patient, résigné, fidèle et aimant à la manière d'un vieux chien de berger. Mais, avouons-le, il est fou, lui aussi, par contagion, fou à lier quelquefois, car certaines extravagances de l'écuyer ne sont pas moins fortes que celles de son seigneur. Il a beau voir et toucher chaque jour les folies de don Quichotte et en recevoir le contre-coup fâcheux sur les épaules ou ailleurs, il s'entête dans sa chimère aussi obstinément que l'hidalgo dans la sienne. Ce rustre a la maladie des grandeurs; par ambition, afin d'obtenir l'île qui lui a été promise, il accepte toutes les mésaventures, comme fait don Quichotte, par amour de la gloire; qu'on le berne sur une couverture, qu'on le bâtonne, qu'on lui vole son âne, il fera bon visage à la fortune, tout en caressant son propre rêve. Et, s'il n'était pas encore plus fou que sensé, le roman de Cervantes eût tourné court. D'abord, un écuyer, c'est-à-dire un interlocuteur, était nécessaire au chevalier. Seul, et s'abandonnant au lyrisme de ses longs monologues, don Quichotte fût devenu assez vite ennuyeux. Remarquez que la première sortie est bientôt terminée. C'est un lever de rideau où le héros n'a presque rien à nous dire. Il s'y montre dans toute son originalité maladive; mais l'isolement même où il se meut l'oblige à une perpétuelle et monotone divagation. L'attention du lecteur serait lasse au bout de quelques chapitres. La vraie comédie ne commence donc que par l'entrée en scène de Sancho. En effet, le caractère de chacun des deux personnages n'a toute sa valeur et sa complexité qu'opposé à celui de son compère. Chaque fois que don Quichotte bat la campagne, Sancho, tout à coup dégrisé, parle et prêche comme l'un des sept Sages, et, quand l'écuyer ne dit ou ne fait plus que des sottises, le chevalier raisonne d'une façon parfaite. La démence de l'un se mesure toujours à l'aide du bon sens ou de l'esprit de l'autre. C'est pourquoi ces deux visionnaires sont comiques au plus haut degré. L'un, qui est la dupe naïve de l'autre, lui fait sans cesse la morale des pères de famille, et le galant homme qui le premier a embrouillé la cervelle de son valet s'efforce de lui redresser l'entendement et de lui ennoblir le cœur. Ironie excellente, qui n'a rien de forcé, car elle répond aux contradictions intimes de la vie humaine; conflit toujours et partout renouvelé, et plus apparent peut-être que réel, de l'ange et de la bête. Seulement, comme nous avons la prétention de n'être ni celle-ci ni celui-là, nous rions tout aussi volontiers des déconvenues de l'ange que des misères de la bête.
Certes Sancho méritait bien de jouer un instant le premier rôle dans le drame héroï-comique de Cervantes. Chose curieuse! c'est au moment même où le rêve se réalise pour lui qu'il s'en dégoûte à tout jamais, comme si le bonheur n'était qu'affaire d'imagination et s'évanouissait dès qu'on croit en jouir. On sait qu'il fut pendant sept grands jours chef d'État, président d'une république qui n'était que provisoire, une petite ville de terre ferme qu'il prenait pour une île et où il fut abreuvé d'amertumes. Il y fit tout le bien possible, ne pendit personne, rendit la justice aussi paternellement que saint Louis, aussi finement que Salomon, et faillit mourir de faim dans le palais même de sa seigneurie. Il entre dans sa capitale au son des fanfares: les magistrats lui présentent les clefs de la ville et le populaire crie vivat sur son passage. Dès le premier jour, un homme néfaste, son médecin, empoisonne toutes ses joies, l'empêche de boire et de manger à sa guise, et voilà l'île en proie au dangereux régime d'un gouvernement de mauvaise humeur. Sancho s'assombrit: il veut tout réformer à la fois, il promulgue des statuts et des pragmatiques, il glisse sur la pente du pouvoir personnel. Évidemment, il tombera bientôt. Il fait des rondes de nuit qui inquiètent les amoureux: entouré de son conseil de cabinet, y compris le maudit médecin, à la lueur d'une lanterne, il dévisage de trop près une fillette déguisée en page. Cette police excessive mécontente la jeunesse qui passe tout entière au parti de l'opposition. Or, la septième nuit de son gouvernement, Sancho fut réveillé par le tocsin, les tambours et les clameurs de la foule: c'était une révolte, pour ne point dire une révolution. On lui crie aux armes. Il invite ses partisans à quérir très vite don Quichotte, pour qui les armes n'ont pas de secret. Ses gens lui répondent qu'étant gouverneur il commande l'armée et doit marcher à l'ennemi. On l'incruste donc entre deux gros boucliers reliés par une corde, où il se trouve plus empêché qu'une tortue couchée sur le dos. Il tombe et passe une nuit horrible: l'île entière piétine sur le chef de l'État. Jamais l'autorité politique ne fut plus cruellement avilie. Le matin venu, il s'évanouit entre les bras de ses serviteurs, puis, tranquillement, magnanimement, quoique vainqueur de la sédition, il abdique. Il descend à l'écurie, embrasse en pleurant son âne, le cher grison des heureux et des mauvais jours, le bâte et le bride de ses propres mains, monte en selle, dit adieu à ses derniers fidèles, prononce quelques paroles profondes sur le néant de l'ambition et de la puissance, puis s'en va au petit pas, tout seul, n'emportant de ses grandeurs qu'une poignée d'orge, un morceau de fromage et une croûte de pain. Et nunc, reges, intelligite!
Tel est le livre le plus universellement aimé, le plus européen de tous les romans, que Cervantes a pu inventer, malgré ses ennuis. Nos pères ont fêté le Don Quichotte, vingt ans avant le Cid, dans cette même traduction qui, longtemps oubliée, reparaît à la lumière. On estimera peut-être que la langue en laquelle elle est écrite justifiait la réimpression qui nous rend en quelque sorte une intéressante relique de la vieille littérature française.