LA PRISONNIÈRE (continued 7)
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Les autres invitées de M. de Charlus s'en allèrent assez rapidement. Beaucoup disaient: «Je ne voudrais pas aller à la sacristie (le petit salon où le Baron, ayant Charlie à côté de lui, recevait les félicitations, et qu'il appelait ainsi lui-même), il faudrait pourtant que Palamède me voie pour qu'il sache que je suis restée jusqu'à la fin.» Aucune ne s'occupait de Mme Verdurin. Plusieurs feignirent de ne pas la reconnaître et de dire adieu par erreur à Mme Cottard, en me disant de la femme du docteur: «C'est bien Mme Verdurin, n'est-ce pas?» Mme d'Arpajon me demanda à portée des oreilles de la maîtresse de maison: «Est-ce qu'il y a seulement jamais eu un M. Verdurin?» Les Duchesses, ne trouvant rien des étrangetés auxquelles elles s'étaient attendues dans ce lieu qu'elles avaient espéré plus différent de ce qu'elles connaissaient, se rattrapaient, faute de mieux, en étouffant des fous rires devant les tableaux d'Elstir; pour le reste, qu'elles trouvaient plus conforme qu'elles n'avaient cru à ce qu'elles connaissaient déjà, elles en faisaient honneur à M. de Charlus en disant: «Comme Palamède sait bien arranger les choses, il monterait une féérie dans une remise ou dans un cabinet de toilette que ça n'en serait pas moins ravissant.» Les plus nobles étaient celles qui félicitaient avec le plus de ferveur M. de Charlus de la réussite d'une soirée dont certaines n'ignoraient pas le ressort secret, sans en être embarrassées d'ailleurs, cette société—par souvenir peut-être de certaines époques de l'histoire où leur famille était déjà arrivée à un degré identique d'impudeur pleinement consciente—poussant le mépris des scrupules presque aussi loin que le respect de l'étiquette. Plusieurs d'entre elles engagèrent sur place Charlie pour des soirs où il viendrait jouer le septuor de Vinteuil, mais aucune n'eut même l'idée d'y convier Mme Verdurin. Celle-ci était au comble de la rage, quand M. de Charlus qui, porté sur un nuage, ne pouvait s'en apercevoir voulut, par décence, inviter la Patronne à partager sa joie. Et ce fut peut-être plutôt en se livrant à son goût de littérature qu'à un débordement d'orgueil que ce doctrinaire des fêtes artistes dit à Mme Verdurin: «Hé bien, êtes-vous contente? Je pense qu'on le serait à moins; vous voyez que quand je me mêle de donner une fête, cela n'est pas réussi à moitié. Je ne sais pas si vos notions héraldiques vous permettent de mesurer exactement l'importance de la manifestation, le poids que j'ai soulevé, le volume d'air que j'ai déplacé pour vous. Vous avez eu la Reine de Naples, le frère du Roi de Bavière, les trois plus anciens pairs. Si Vinteuil est Mahomet, nous pouvons dire que nous avons déplacé pour lui les moins amovibles des montagnes. Pensez que pour assister à votre fête la Reine de Naples est venue de Neuilly, ce qui est beaucoup plus difficile pour elle que de quitter les deux Siciles, dit-il avec une intention de rosserie, malgré son admiration pour la Reine. C'est un événement historique. Pensez qu'elle n'était peut-être jamais sortie depuis la prise de Gaete. Il est probable que dans les dictionnaires on mettra comme dates culminantes le jour de la prise de Gaete et celui de la soirée Verdurin. L'éventail qu'elle a posé pour mieux applaudir Vinteuil mérite de rester plus célèbre que celui que Mme de Metternich a brisé parce qu'on sifflait Wagner.» «Elle l'a même oublié, son éventail», dit Mme Verdurin, momentanément apaisée par le souvenir de la sympathie que lui avait témoignée la Reine, et elle montra à M. de Charlus l'éventail sur un fauteuil. «Oh! comme c'est émouvant! s'écria M. de Charlus en s'approchant avec vénération de la relique. Il est d'autant plus touchant qu'il est affreux; la petite Violette est incroyable!» Et des spasmes d'émotion et d'ironie le parcouraient alternativement. «Mon Dieu, je ne sais pas si vous ressentez ces choses-là comme moi. Swann serait simplement mort de convulsions s'il avait vu cela. Je sais bien qu'a quelque prix qu'il doive monter, j'achèterai cet éventail à la vente de la Reine. Car elle sera vendue, comme elle n'a pas le sou», ajouta-t-il, la cruelle médisance ne cessant jamais chez le Baron de se mêler à la vénération la plus sincère, bien qu'elles partissent de deux natures opposées, mais réunies en lui. Elles pouvaient même se porter tour à tour sur un même fait. Car M. de Charlus qui du fond de son bien-être d'homme riche raillait la pauvreté de la Reine, était le même qui souvent exaltait cette pauvreté et qui, quand on parlait de la Princesse Murat, reine des Deux-Siciles, répondait: «Je ne sais pas de qui vous voulez parler. Il n'y a qu'une seule Reine de Naples, qui est sublime celle-là et n'a pas de voiture. Mais de son omnibus, elle anéantit tous les équipages et on se mettrait à genoux dans la poussière en la voyant passer.» «Je le léguerai à un musée. En attendant, il faudra le lui rapporter pour qu'elle n'ait pas à payer un fiacre pour le faire chercher. Le plus intelligent, étant donné l'intérêt historique d'un pareil objet, serait de voler cet éventail. Mais cela la gênerait—parce qu'il est probable qu'elle n'en possède pas d'autre! ajouta-t-il en éclatant de rire. Enfin vous voyez que pour moi elle est venue. Et ce n'est pas le seul miracle que j'aie fait. Je ne crois pas que personne à l'heure qu'il est ait le pouvoir de déplacer les gens que j'ai fait venir. Du reste il faut faire à chacun sa part, Charlie et les autres musiciens ont joué comme des Dieux. Et ma chère Patronne, ajouta-t-il avec condescendance, vous-même avez eu votre part de rôle dans cette fête. Votre nom n'en sera pas absent. L'histoire a retenu celui du page qui arma Jeanne d'Arc quand elle partit combattre; en somme vous avez servi de trait d'union, vous avez permis la fusion entre la musique de Vinteuil et son génial exécutant, vous avez eu l'intelligence de comprendre l'importance capitale de tout l'enchaînement de circonstances qui ferait bénéficier l'exécutant de tout le poids d'une personnalité considérable, et s'il ne s'agissait pas de moi, je dirais providentielle, à qui vous avez eu le bon esprit de demander d'assurer le prestige de la réunion, d'amener devant le violon de Morel les oreilles directement attachées aux langues les plus écoutées; non, non, ce n'est pas rien. Il n'y a pas de rien dans une réalisation aussi complète. Tout y concourt. La Duras était merveilleuse. Enfin, tout; c'est pour cela, conclut-il, comme il aimait à morigéner, que je me suis opposé à ce que vous invitiez de ces personnes—diviseurs qui, devant les êtres prépondérants que je vous amenais eussent joué le rôle de virgules dans un chiffre, les autres réduites à n'être que de simples dixièmes. J'ai le sentiment très juste de ces choses-là. Vous comprenez, il faut éviter les gaffes quand nous donnons une fête qui doit être digne de Vinteuil, de son génial interprète, de vous, et, j'ose le dire, de moi. Vous auriez invité La Molé que tout était raté. C'était la petite goutte contraire, neutralisante, qui rend une potion sans vertu. L'électricité se serait éteinte, les petits fours ne seraient pas arrivés à temps, l'orangeade aurait donné la colique à tout le monde. C'était la personne à ne pas avoir. À son nom seul, comme dans une féérie, aucun son ne serait sorti des cuivres; la flûte et le hautbois auraient été pris d'une extinction de voix subite. Morel lui-même, même s'il était parvenu à donner quelques sons, n'aurait plus été en mesure et au lieu du Septuor de Vinteuil, vous auriez eu sa parodie par Beckmesser, finissant au milieu des huées. Moi qui crois beaucoup à l'influence des personnes, j'ai très bien senti dans l'épanouissement de certain largo, qui s'ouvrait jusqu'au fond comme une fleur, dans le surcroît de satisfaction du finale, qui n'était pas seulement allègre mais incomparablement allègre, que l'absence de la Molé inspirait les musiciens et dilatait de joie jusqu'aux instruments de musique eux-mêmes. D'ailleurs le jour où on reçoit les souverains on n'invite pas sa concierge.» En l'appelant la Molé, (comme il disait d'ailleurs très sympathiquement la Duras), M. de Charlus lui faisait justice. Car toutes ces femmes étaient des actrices du monde et il est vrai aussi que, même en considérant ce point de vue, la Comtesse Molé n'était pas égale à l'extraordinaire réputation d'intelligence qu'on lui faisait, ce qui donnait à penser à ces acteurs ou à ces romanciers médiocres qui, à certaines époques, ont une situation de génies, soit à cause de la médiocrité de leurs confrères, parmi lesquels aucun artiste supérieur n'est capable de montrer ce qu'est le vrai talent, soit à cause de la médiocrité du public, qui, existât-il une individualité extraordinaire, serait incapable de la comprendre. Dans le cas de Mme Molé il est préférable, sinon entièrement exact, de s'arrêter à cette première explication. Le monde étant le royaume du néant, il n'y a entre les mérites des différentes femmes du monde que des degrés insignifiants, qui peuvent seulement follement majorer les rancunes ou l'imagination de M. de Charlus. Et certes, s'il parlait comme il venait de le faire dans ce langage qui était un ambigu précieux des choses de l'art et du monde, c'est parce que ses colères de vieille femme et sa culture de mondain ne fournissaient à l'éloquence véritable qui était la sienne que des thèmes insignifiants. Le monde des différences n'existant pas à la surface de la terre, parmi tous les pays que notre perception uniformise, à plus forte raison n'existe-t-il pas dans le «monde». Existe-t-il d'ailleurs quelque part? Le septuor de Vinteuil avait semblé me dire que oui. Mais où? Comme M. de Charlus aimait aussi à répéter de l'un à l'autre, cherchant à brouiller, à diviser pour régner, il ajouta: «Vous avez, en ne l'invitant pas, enlevé à Mme Molé l'occasion de dire: «Je ne sais pas pourquoi cette Mme Verdurin m'a invitée. Je ne sais pas ce que c'est que ces gens-là, je ne les connais pas.» Elle a déjà dit l'an passé que vous la fatiguiez de vos avances. C'est une sotte, ne l'invitez plus. En somme elle n'est pas une personne si extraordinaire. Elle peut bien venir chez vous sans faire d'histoires puisque j'y vais bien. En somme, conclut-il, il me semble que vous pouvez me remercier, car, tel que ça a marché, c'était parfait. La Duchesse de Guermantes n'est pas venue, mais on ne sait pas, c'était peut-être mieux ainsi. Nous ne lui en voudrons pas et nous penserons tout de même à elle pour une autre fois, d'ailleurs on ne peut pas ne pas se souvenir d'elle, ses yeux même nous disent: ne m'oubliez pas, puisque ce sont deux myosotis» (et je pensais à part moi combien il fallait que l'esprit des Guermantes,—la décision d'aller ici et pas là—fut fort pour l'avoir emporté chez la Duchesse sur la crainte de Palamède). «Devant une réussite aussi complète, on est tenté comme Bernardin de Saint-Pierre de voir partout la main de la Providence. La Duchesse de Duras était enchantée. Elle m'a même chargé de vous le dire», ajouta M. de Charlus en appuyant sur les mots comme si Mme Verdurin devait considérer cela comme un honneur suffisant. Suffisant et même à peine croyable, car il trouva nécessaire pour être cru de dire: «Parfaitement», emporté par la démence de ceux que Jupiter veut perdre. «Elle a engagé Morel chez elle où on redonnera le même programme et je pense même à demander une invitation pour M. Verdurin». Cette politesse au mari seul était, sans que M. de Charlus en eût même l'idée, le plus sanglant outrage pour l'épouse, laquelle se croyant, à l'égard de l'exécutant, en vertu d'une sorte de décret de Moscou en vigueur dans le petit clan, le droit de lui interdire de jouer au dehors sans son autorisation expresse, était bien résolue à interdire sa participation à la soirée de Mme de Duras.
Rien qu'en parlant avec cette faconde, M. de Charlus irritait Mme Verdurin qui n'aimait pas qu'on fit bande à part dans leur petit clan. Que de fois, et déjà à la Raspelière, entendant le Baron parler sans cesse à Charlie au lieu de se contenter de tenir sa partie dans l'ensemble si concertant du clan, s'était-elle écriée en montrant le Baron: «Quelle tapette il a! Quelle tapette! Oh! pour une tapette, c'est une fameuse tapette!» Mais cette fois c'était bien pis. Enivré de ses paroles, M. de Charlus ne comprenait pas qu'en raccourcissant le rôle de Mme Verdurin et en lui fixant d'étroites frontières, il déchaînait ce sentiment haineux qui n'était chez elle qu'une forme particulière, une forme sociale de la jalousie. Mme Verdurin aimait vraiment les habitués, les fidèles du petit clan, elle les voulait tout à leur patronne. Faisant la part du feu, comme ces jaloux qui permettent qu'on les trompe mais sous leur toit et même sous leurs yeux, c'est-à-dire qu'on ne les trompe pas, elle concédait aux hommes d'avoir une maîtresse, un amant, à condition que tout cela n'eût aucune conséquence sociale hors de chez elle, se nouât et se perpétuât à l'abri des mercredis. Tout éclat de rire furtif d'Odette auprès de Swann lui avait jadis rongé le cœur, depuis quelque temps tout aparté entre Morel et le Baron; elle trouvait à ses chagrins une seule consolation qui était de défaire le bonheur des autres. Elle n'eût pu supporter longtemps celui du Baron. Voici que cet imprudent précipitait la catastrophe en ayant l'air de restreindre la place de la Patronne dans son petit clan. Déjà elle voyait Morel allant dans le monde, sans elle, sous l'égide du Baron. Il n'y avait qu'un remède, donner à choisir à Morel entre le Baron et elle, et, profitant de l'ascendant qu'elle avait pris sur Morel en faisant preuve à ses yeux d'une clairvoyance extraordinaire grâce à des rapports qu'elle se faisait faire, à des mensonges qu'elle inventait et qu'elle lui servait les uns et les autres comme corroborant ce qu'il était porté à croire lui-même, et ce qu'il allait voir à l'évidence, grâce aux panneaux qu'elle préparait et où les naïfs venaient tomber, profitant de cet ascendant, la faire choisir elle de préférence au Baron. Quant aux femmes du monde qui étaient là et qui ne s'étaient même pas fait présenter, dès qu'elle avait compris leurs hésitations ou leur sans-gêne, elle avait dit: «Ah! je vois ce que c'est, c'est un genre de vieilles grues qui ne nous convient pas, elles voient ce salon pour la dernière fois.» Car elle serait morte plutôt que de dire qu'on avait été moins aimable avec elle qu'elle n'avait espéré. «Ah! mon Cher Général», s'écria brusquement M. de Charlus en lâchant Mme Verdurin parce qu'il apercevait le Général Deltour, secrétaire de la Présidence de la République, lequel pouvait avoir une grande importance pour la croix de Charlie, et qui, après avoir demandé un conseil à Cottard, s'éclipsait rapidement: «bonsoir, cher et charmant ami. Hé bien c'est comme ça que vous vous tirez des pattes sans me dire adieu», dit le Baron avec un sourire de bonhomie et de suffisance, car il savait bien qu'on était toujours content de lui parler un moment de plus. Et comme dans l'état d'exaltation où il était, il faisait à lui tout seul sur un ton suraigu les demandes et les réponses: «Eh! bien, êtes-vous content? N'est-ce pas que c'était bien beau? L'andante, n'est-ce pas? C'est ce qu'on a jamais écrit de plus touchant. Je défie de l'écouter jusqu'au bout sans avoir les larmes aux yeux. Vous êtes charmant d'être venu. Dites-moi, j'ai reçu ce matin un télégramme parfait de Froberville qui m'annonce que du côté de la Grande Chancellerie les difficultés sont aplanies, comme on dit.» La voix de M. de Charlus continuait à s'élever aussi perçante, aussi différente de la voix habituelle, que celle d'un avocat qui plaide avec emphase, de son débit ordinaire, phénomène d'amplification vocale par surexcitation et euphorie nerveuse analogue à celle qui, dans les dîners qu'elle donnait, montait à un diapason si élevé la voix comme le regard de Mme de Guermantes. «Je comptais vous envoyer demain matin un mot par un garde pour vous dire mon enthousiasme, en attendant que je puisse vous l'exprimer de vive voix, mais vous étiez si entouré! L'appui de Froberville sera loin d'être à dédaigner, mais de mon côté, j'ai la promesse du Ministre», dit le Général. «Ah! parfait. Du reste vous avez vu que c'est bien ce que mérite un talent pareil. Hoyos était enchanté, je n'ai pas pu voir l'Ambassadrice, était-elle contente? Qui ne l'aurait pas été, excepté ceux qui ont des oreilles pour ne pas entendre, ce qui ne fait rien du moment qu'ils ont des langues pour parler.» Profitant de ce que le Baron s'était éloigné pour parler au Général, Mme Verdurin fit signe à Brichot. Celui-ci qui ne savait pas ce que Mme Verdurin allait lui dire, voulut l'amuser et, sans se douter combien il me faisait souffrir, dit à la Patronne: «Le Baron est enchanté que Mlle Vinteuil et son amie ne soient pas venues. Elles le scandalisent énormément. Il a déclaré que leurs mœurs étaient à faire peur. Vous n'imaginez comme le Baron est pudibond et sévère sur le chapitre des mœurs.» Contrairement à l'attente de Brichot, Mme Verdurin ne s'égaya pas: «Il est immonde, répondit-elle. Proposez lui de venir fumer une cigarette avec vous, pour que mon mari puisse emmener sa Dulcinée sans que le Charlus s'en aperçoive et l'éclaire sur l'abîme où il roule.» Brichot semblait avoir quelques hésitations. «Je vous dirai, reprit Mme Verdurin pour lever les derniers scrupules de Brichot, que je ne me sens pas en sûreté avec ça chez moi. Je sais qu'il a eu de sales histoires et que la police l'a à l'œil.» Et comme elle avait un certain don d'improvisation quand la malveillance l'inspirait, Mme Verdurin ne s'arrêta pas là: «Il paraît qu'il a fait de la prison. Oui, oui, ce sont des personnes très renseignées qui me l'ont dit. Je sais du reste par quelqu'un qui demeure dans sa rue qu'on n'a pas idée des bandits qu'il fait venir chez lui.» Et comme Brichot qui allait souvent chez le Baron protestait, Mme Verdurin s'animant s'écria: «Mais je vous en réponds! c'est moi qui vous le dis», expression par laquelle elle cherchait d'habitude à étayer une assertion jetée un peu au hasard. «Il mourra assassiné un jour ou l'autre, comme tous ses pareils d'ailleurs. Il n'ira peut-être même pas jusque là parce qu'il est dans les griffes de ce Jupien qu'il a eu le toupet de m'envoyer et qui est un ancien forçat, je le sais, vous le savez, oui, de façon positive. Il tient Charlus par des lettres qui sont quelque chose d'effrayant, il paraît. Je le sais par quelqu'un qui les a vues et qui m'a dit: «Vous vous trouveriez mal si vous voyiez cela.» C'est comme ça que ce Jupien le fait marcher au bâton et lui fait cracher tout l'argent qu'il veut. J'aimerais mille fois mieux la mort que de vivre dans la terreur où vit Charlus. En tout cas si la famille de Morel se décide à porter plainte contre lui, je n'ai pas envie d'être accusée de complicité. S'il continue ce sera à ses risques et périls, mais j'aurai fait mon devoir. Qu'est-ce que vous voulez? Ce n'est pas toujours folichon.» Et déjà agréablement enfiévrée par l'attente de la conversation que son mari allait avoir avec le violoniste, Mme Verdurin me dit: «Demandez à Brichot si je ne suis pas une amie courageuse, et si je ne sais pas me dévouer pour sauver les camarades.» (Elle faisait allusion aux circonstances dans lesquelles elle l'avait juste à temps brouillé, avec sa blanchisseuse d'abord, avec Mme de Cambremer ensuite, brouilles à la suite desquelles Brichot était devenu presque complètement aveugle et, disait-on, morphinomane). «Une amie incomparable, perspicace et vaillante», répondit l'universitaire avec une émotion naïve. «Mme Verdurin m'a empêché de commettre une grande sottise, me dit Brichot, quand celle-ci se fut éloignée. Elle n'hésite pas à couper dans le vif. Elle est interventionniste comme dit notre ami Cottard. J'avoue pourtant que la pensée que le pauvre baron ignore encore le coup qui va le frapper me fait une grande peine. Il est complètement fou de ce garçon. Si Mme Verdurin réussit, voilà un homme qui sera bien malheureux. Du reste il n'est pas certain qu'elle n'échoue pas. Je crains qu'elle ne réussisse qu'à semer des mésintelligences entre eux, qui, finalement, sans les séparer, n'aboutiront qu'à les brouiller avec elle.» C'était ainsi souvent entre Mme Verdurin et les fidèles. Mais il était visible qu'en elle le besoin de conserver leur amitié était de plus en plus dominé par celui que cette amitié ne fût jamais tenue en échec par celle qu'ils pouvaient avoir les uns pour les autres. L'homosexualité ne lui déplaisait pas tant qu'elle ne touchait pas à l'orthodoxie, mais comme l'Église elle préférait tous les sacrifices à une concession sur l'orthodoxie. Je commençais à craindre que son irritation contre moi ne vînt de ce qu'elle avait su que j'avais empêché Albertine d'y aller dans la journée, et qu'elle n'entreprit ultérieurement auprès d'elle, si cela n'avait déjà commencé, le même travail pour la séparer de moi que celui que son mari allait, à l'égard de Charlus, opérer auprès du musicien. «Voyons, allez chercher Charlus, trouvez un prétexte, il est temps, dit Mme Verdurin et tâchez surtout de ne pas le laisser revenir avant que je vous fasse chercher. Ah! quelle soirée, ajouta Mme Verdurin qui dévoila ainsi la vraie raison de sa rage. Avoir fait jouer ces chefs-d'œuvre devant ces cruches. Je ne parle pas de la Reine de Naples, elle est intelligente, c'est une femme agréable (lisez, elle a été très aimable avec moi). Mais les autres. Ah! c'est à vous rendre enragée. Qu'est-ce que vous voulez, moi je n'ai plus vingt ans. Quand j'étais jeune, on me disait qu'il fallait savoir s'ennuyer, je me forçais, mais maintenant, ah! non, c'est plus fort que moi, j'ai l'âge de faire ce que je veux, la vie est trop courte; m'ennuyer, fréquenter des imbéciles, feindre, avoir l'air de les trouver intelligents. Ah! non, je ne peux pas. Allons, voyons, Brichot, il n'y a pas de temps à perdre.» «J'y vais, Madame, j'y vais», finit par dire Brichot comme le Général Deltour s'éloignait. Mais d'abord l'universitaire me prit un petit instant à part: «Le Devoir moral, me dit-il, est moins clairement impératif que ne l'enseignent nos Éthiques. Que les cafés théosophiques et les brasseries Kantiennes en prennent leur parti, nous ignorons déplorablement la nature du Bien. Moi-même qui, sans nulle vantardise, ai commenté pour mes élèves, en toute innocence, la philosophie du prénommé Emmanuel Kant, je ne vois aucune indication précise pour le cas de casuistique mondaine devant lequel je suis placé, dans cette critique de la Raison pratique où le grand défroqué du protestantisme platonisa à la mode de Germanie pour une Allemagne pré-historiquement sentimentale et aulique, à toutes fins utiles d'un mysticisme poméranien. C'est encore le «Banquet», mais donné cette fois à Kœnisberg, à la façon de là-bas, indigeste et assaisonné avec choucroute et sans gigolos. Il est évident d'une part que je ne puis refuser à notre excellente hôtesse le léger service qu'elle me demande, en conformité pleinement orthodoxe avec la morale traditionnelle. Il faut éviter, avant toute chose, car il n'y en a pas beaucoup qui fasse dire plus de sottises, de se laisser piper avec des mots. Mais enfin n'hésitons pas à avouer que si les mères de famille avaient part au vote, le Baron risquerait d'être lamentablement blackboulé comme professeur de vertu. C'est malheureusement avec le tempérament d'un roué qu'il suit sa vocation de pédagogue; remarquez que je ne dis pas du mal du Baron; ce doux homme qui sait découper un rôti comme personne, possède avec le génie de l'anathème, des trésors de bonté. Il peut être amusant comme un pitre supérieur, alors qu'avec tel de mes confrères, académicien, s'il vous plait, je m'ennuie, comme dirait Xénophon, à 100 drachmes l'heure. Mais je crains qu'il n'en dépense à l'égard de Morel un peu plus que la saine morale ne commande, et sans savoir dans quelle mesure le jeune pénitent se montre docile ou rebelle aux exercices spéciaux que son catéchiste lui impose en manière de mortification, il n'est pas besoin d'être grand clerc pour savoir que nous pécherions, comme dit l'autre, par mansuétude à l'égard de ce Rose-Croix qui semble nous venir de Pétrone, après avoir passé par Saint-Simon, si nous lui accordions les yeux fermés, en bonne et due forme, le permis de sataniser. Et pourtant, en occupant cet homme pendant que Mme Verdurin, pour le bien du pécheur et bien justement tentée par une telle cure, va—en parlant au jeune étourdi sans ambages—lui retirer tout ce qu'il aime, lui porter peut-être un coup fatal, il me semble que je l'attire comme qui dirait dans un guet-à-pens et je recule comme devant une manière de lâcheté.» Ceci dit, il n'hésita pas à la commettre, et le prenant par le bras: «Allons, Baron, si nous allions fumer une cigarette, ce jeune homme ne connaît pas encore toutes les merveilles de l'Hôtel.» Je m'excusai en disant que j'étais obligé de rentrer. «Attendez encore un instant, dit Brichot. Vous savez que vous devez me ramener et je n'oublie pas votre promesse.» «Vous ne voulez vraiment pas que je vous fasse sortir l'argenterie, rien ne serait plus simple, me dit M. de Charlus. Comme vous me l'avez promis, pas un mot de la question décoration à Morel. Je veux lui faire la surprise de le lui annoncer tout à l'heure quand on sera un peu parti, bien qu'il dise que ce n'est pas important pour un artiste, mais que son oncle le désire (je rougis car, pensai-je, par mon grand-père les Verdurin savaient qui était l'oncle de Morel). Alors, vous ne voulez pas que je vous fasse sortir les plus belles pièces, me dit M. de Charlus. Du reste vous les connaissez, vous les avez vues dix fois à la Raspelière. Je n'osai pas lui dire que ce qui eût pu m'intéresser, ce n'était pas le médiocre d'une argenterie bourgeoise même la plus riche, mais quelque spécimen, fût-ce seulement sur une belle gravure, de celle de Mme Du Barry. J'étais beaucoup trop préoccupé—et ne l'eussé-je pas été par cette révélation relative à la venue de Mlle Vinteuil—toujours, dans le monde, beaucoup trop distrait et agité pour arrêter mon attention sur des objets plus ou moins jolis. Elle n'eût pu être fixée que par l'appel de quelque réalité s'adressant à mon imagination, comme eût pu le faire ce soir une vue de cette Venise à laquelle j'avais tant pensé l'après-midi, ou quelque élément général, commun à plusieurs apparences et plus vrai qu'elles, qui, de lui-même, éveillait toujours en moi un esprit intérieur et habituellement ensommeillé, mais dont la remontée à la surface de ma conscience me donnait une grande joie. Or comme je sortais du salon appelé salle de théâtre, et traversais avec Brichot et M. de Charlus les autres salons, en retrouvant transposés au milieu d'autres certains meubles vus à la Raspelière et auxquels je n'avais prêté aucune attention, je saisis entre l'arrangement de l'hôtel et celui du château un certain air de famille, une identité permanente et je compris Brichot quand il me dit en souriant: «Tenez, voyez-vous ce fond de salon, cela du moins peut à la rigueur vous donner l'idée de la rue Montalivet, il y a vingt-cinq ans.» À son sourire, dédié au salon défunt qu'il revoyait, je compris que ce que Brichot, peut-être sans s'en rendre compte, préférait dans l'ancien salon, plus que les grandes fenêtres, plus que la gaie jeunesse des Patrons et de leurs fidèles, c'était cette partie irréelle (que je dégageais moi-même de quelques similitudes entre la Raspelière et le Quai Conti) de laquelle dans un salon comme en toutes choses, la partie extérieure, actuelle, contrôlable pour tout le monde, n'est que le prolongement, c'était cette partie devenue purement morale, d'une couleur qui n'existait plus que pour mon vieil interlocuteur, qu'il ne pouvait pas me faire voir, cette partie qui s'est détachée du monde extérieur, pour se réfugier dans notre âme, à qui elle donne une plus-value, où elle s'est assimilée à sa substance habituelle, s'y muant—maisons détruites, gens d'autrefois, compotiers de fruits des soupers que nous nous rappelons—en cet albâtre translucide de nos souvenirs duquel nous sommes incapables de montrer la couleur qu'il n'y a que nous qui voyons, ce qui nous permet de dire véridiquement aux autres, au sujet de ces choses passées, qu'ils n'en peuvent avoir une idée, que cela ne ressemble pas à ce qu'ils ont vu, et ce qui fait que nous ne pouvons considérer en nous-même sans une certaine émotion, en songeant que c'est de l'existence de notre pensée que dépend pour quelque temps encore leur survie, le reflet des lampes qui se sont éteintes et l'odeur des charmilles qui ne fleuriront plus. Et sans doute par là le salon de la rue Montalivet faisait, pour Brichot, tort à la demeure actuelle des Verdurin. Mais d'autre part il ajoutait à celle-ci, pour les yeux du professeur, une beauté qu'elle ne pouvait avoir pour un nouveau venu. Ceux de ses anciens meubles qui avaient été replacés ici, en même arrangement parfois conservé, et que moi-même je retrouvais de La Raspelière, intégraient dans le salon actuel des parties de l'ancien qui, par moments, l'évoquaient jusqu'à l'hallucination et ensuite semblaient presque irréelles d'évoquer au sein de la réalité ambiante des fragments d'un monde détruit qu'on croyait voir ailleurs. Canapé surgi du rêve entre les fauteuils nouveaux et bien réels, petites chaises revêtues de soie rose, tapis broché de table à jeu élevé à la dignité de personne depuis que comme une personne il avait un passé, une mémoire, gardant dans l'ombre froide du Quai Conti la haie de l'ensoleillement par les fenêtres de la rue Montalivet, (dont il connaissait l'heure aussi bien que Mme Verdurin elle-même) et par les baies des portes vitrées de Doville où on l'avait amené et où il regardait tout le jour au-delà du jardin fleuri la profonde vallée, en attendant l'heure où Cottard et le flûtiste feraient ensemble leur partie; bouquet de violettes et de pensées au pastel, présent d'un grand artiste ami, mort depuis, seul fragment survivant d'une vie disparue sans laisser de traces, résumant un grand talent et une longue amitié, rappelant son regard attentif et doux, sa belle main grasse et triste pendant qu'il peignait; incohérent et joli désordre des cadeaux de fidèles, qui ont suivi partout la maîtresse de la maison et ont fini par prendre l'empreinte et la fixité d'un trait de caractère, d'une ligne de la destinée; profusion de bouquets de fleurs, de boîtes de chocolat qui systématisait ici comme là-bas son épanouissement suivant un mode de floraison identique; interpolation curieuse des objets singuliers et superflus qui ont encore l'air de sortir de la boîte où ils ont été offerts et qui restent toute la vie ce qu'ils ont été d'abord, des cadeaux du Premier Janvier; tous ces objets enfin qu'on ne saurait isoler des autres, mais qui pour Brichot, vieil habitué des fêtes des Verdurin, avaient cette patine, ce velouté des choses auxquelles, leur donnant une sorte de profondeur, vient s'ajouter leur double spirituel; tout cela éparpillait, faisait chanter devant lui comme autant de touches sonores qui éveillaient dans son cœur des ressemblances aimées, des réminiscences confuses qui, à même le salon tout actuel qu'elles marquetaient çà et là, découpaient, délimitaient, comme fait par un beau jour un cadre de soleil sectionnant l'atmosphère, les meubles et les tapis, et la poursuivant d'un coussin à un porte-bouquets, d'un tabouret au relent d'un parfum, d'un mode d'éclairage à une prédominance de couleurs, sculptaient, évoquaient, spiritualisaient, faisaient vivre une forme qui était comme la figure idéale, immanente à leurs logis successifs, du salon des Verdurin. «Nous» allons tâcher, me dit Brichot à l'oreille, de mettre le Baron sur son sujet favori. Il y est prodigieux.» D'une part je désirais pouvoir tâcher d'obtenir de M. de Charlus les renseignements relatifs à la venue de Mlle Vinteuil et de son amie. D'autre part, je ne voulais pas laisser Albertine seule trop longtemps, non qu'elle pût (incertaine de l'instant de mon retour d'ailleurs à des heures pareilles où une visite venue pour elle ou bien une sortie d'elle eussent été trop remarquées) faire un mauvais usage de mon absence) mais pour qu'elle ne la trouvât pas trop prolongée. Aussi dis-je à Brichot et à M. de Charlus que je ne les suivais pas pour longtemps. «Venez tout de même, me dit le Baron, dont l'excitation mondaine commençait à tomber, mais qui éprouvait ce besoin de prolonger, de faire durer les entretiens, que j'avais déjà remarqué chez la Duchesse de Guermantes aussi bien que chez lui, et qui, tout en étant particulier à cette famille, s'étend, plus généralement à tous ceux qui, n'offrant à leur intelligence d'autre réalisation que la conversation, c'est-à-dire une réalisation imparfaite, restent inassouvis même après des heures passées ensemble et se suspendent de plus en plus avidement à l'interlocuteur épuisé, dont ils réclament, par erreur, une satiété que les plaisirs sociaux sont impuissants à donner. «Venez, reprit-il, n'est-ce pas, voilà le moment agréable des fêtes, le moment où tous les invités sont partis, l'heure de Doña Sol; espérons que celle-ci finira moins tristement. Malheureusement vous êtes pressé, pressé probablement d'aller faire des choses que vous feriez mieux de ne pas faire. Tout le monde est toujours pressé, et on part au moment où on devrait arriver. Nous sommes là comme les philosophes de Couture, ce serait le moment de récapituler la soirée, de faire ce qu'on appelle en style militaire la critique des opérations. On demanderait à Mme Verdurin de nous faire apporter un petit souper auquel on aurait soin do ne pas l'inviter, et on prierait Charlie—toujours Hernani—de jouer pour nous seuls le sublime adagio, Est-ce assez beau cet adagio! Mais où est-il le jeune violoniste, je voudrais, pourtant le féliciter, c'est le moment des attendrissements et des embrassades. Avouez Brichot qu'ils ont joué comme des Dieux, Morel surtout. Avez-vous remarqué le moment où la mèche se détache? Ah! bien alors, mon cher, vous n'avez rien vu. On a eu un fa dièze qui peut faire mourir de jalousie Enesco, Capet et Thibaut; j'ai beau être très calme, je vous avoue qu'à une sonorité pareille, j'avais le cœur tellement serré que je retenais mes sanglots. La salle haletait; Brichot, mon cher, s'écria le Baron en secouant violemment l'universitaire par le bras, c'était sublime. Seul le jeune Charlie gardait une immobilité de pierre, on ne le voyait même pas respirer, il avait l'air d'être comme ces choses du monde inanimé dont parle Théodore Rousseau, qui font penser, mais ne pensent pas. Et alors, tout d'un coup, s'écria M. de Charlus avec emphase et eu mimant comme un coup de théâtre, alors... la Mèche! Et pendant ce temps là, gracieuse petite contredanse de l'allegro vivace. Vous savez, cette mèche a été le signe de la révélation, même pour les plus obtus. La princesse de Taormine, sourde jusque-là, car il n'est pas pire sourdes que celles qui ont des oreilles pour ne pas entendre, la Princesse de Taormine, devant l'évidence de la mèche miraculeuse, a compris que c'était de la musique et qu'on ne jouerait pas au poker. Oh! ça a été un moment bien solennel.» «Pardonnez-moi, Monsieur, de vous interrompre dis-je, à M. de Charlus pour l'amener au sujet qui m'intéressait, vous me disiez que la fille de l'auteur devait venir. Cela m'aurait beaucoup intéressé. Est-ce que vous êtes certain qu'on comptait sur elle?» «Ah! je ne sais, pas.» M. de Charlus obéissait ainsi, peut-être sans le vouloir, à cette consigne universelle qu'on a de ne pas renseigner les jaloux, soit pour se montrer absurdement «bon camarade», par point, d'honneur, et la détestât-on, envers celle qui l'excite, soit par méchanceté pour elle en devinant que la jalousie ne ferait que redoubler l'amour, soit par ce besoin d'être désagréable aux autres qui consiste â dire la vérité à la plupart des hommes, mais aux jaloux à la leur taire, l'ignorance augmentant leur supplice, du moins à ce qu'on se figure, et pour faire de la peine aux gens on se guide d'après ce qu'on croit soi-même, peut-être à tort, le plus douloureux. «Vous savez, reprit-il, ici, c'est un peu la maison des exagérations, ce sont des gens charmants, mais enfin on aime bien amorcer, des célébrités d'un genre ou d'un autre. Mais vous n'avez pas l'air bien et vous, allez avoir froid dans cette pièce si humide, dit-il en poussant près de moi une chaise. Puisque vous êtes souffrant, il faut faire attention, je vais aller vous chercher votre pelure. Non, n'y allez pas vous-même, vous vous perdrez et vous aurez froid. Voilà comme on fait des imprudences, vous, n'avez pourtant pas quatre ans, il vous faudrait une vieille bonne comme moi pour vous soigner.» «Ne vous dérangez pas, Baron, j'y vais,» dit Brichot, qui s'éloigna aussitôt ne se rendant peut-être pas exactement compte de l'amitié très vive que M. de Charlus avait pour moi et des rémissions charmantes de simplicité et de dévouement que comportaient ses crises délirantes de grandeur et de persécution, il avait craint que M. de Charlus, que Mme Verdurin avait confié comme un prisonnier à sa vigilance, eût cherché simplement, sous le prétexte de demander mon par-dessus, à rejoindre Morel et fît manquer ainsi le plan de la patronne.
Cependant Ski s'était assis au piano où personne ne lui avait demandé de se mettre et se composant—avec un froncement souriant des sourcils, un regard lointain et une légère grimace de la bouche—ce qu'il croyait être un air artiste, insistait auprès de Morel pour que celui-ci jouât quelque chose de Bizet. «Comment, vous n'aimez pas cela, ce côté gosse de la musique de Bizet. Mais, mon cher, dit-il avec ce roulement d'r qui lui était particulier, c'est ravissant.» Morel qui n'aimait pas Bizet, le déclara avec exagération et (comme il passait dans le petit clan pour avoir, ce qui était vraiment incroyable, de l'esprit), Ski, feignant de prendre les diatribes du violoniste pour des paradoxes, se mit à rire. Son rire n'était pas, comme celui de M. Verdurin, l'étouffement d'un fumeur. Ski prenait d'abord un air fin, puis laissait échapper comme malgré lui un seul son de rire, comme un premier appel de cloches, suivi d'un silence où le regard fin semblait examiner à bon escient la drôlerie de ce qu'on disait, puis une seconde cloche de rire s'ébranlait et c'était bientôt un hilare angélus.
Je dis à M. de Charlus mon regret que M. Brichot se fût dérangé. «Mais non, il est très content, il vous aime beaucoup, tout le monde vous aime beaucoup. On disait l'autre jour: mais on ne le voit plus, il s'isole! D'ailleurs c'est un si brave homme que Brichot», continua M. de Charlus qui ne se doutait sains doute pas en, voyant la i manière affectueuse et franche dont lui parlait le professeur de Morale, qu'en son absence, il ne se gênait pas pour dauber sur lui. «C'est un homme d'une grande'valeur, qui sait énormément et, cela ne l'a pas racorni, n'a pas fait de lui un rat de bibliothèque comme tant d'autres qui sentent l'encre. Il a gardé une largeur de vues, une tolérance, rares chez ses, pareils. Parfois en voyant comme il comprend la vie, comme il sait rendre à chacun avec grâce ce qui lui est dû, on se demande où un simple petit professeur de Sorbonne, un ancien régent de collège a pu apprendre tout cela. J'en suis moi-même étonné.» Je l'étais davantage en voyant la conversation de ce Brichot, que le moins raffiné des convives de Mme de Guermantes eût trouvé si bête et si lourd, plaire, au plus difficile de tous, M. de Charlus. Mais, à ce résultat avaient, collaboré, entre autres influences, distinctes d'ailleurs, celles en vertu desquelles Swann, d'une part, s'était plu si longtemps dans le petit clan, quand il était amoureux d'Odette, et d'autre part, lorsqu'il fut marié, trouva, agréable Mme Bontemps qui feignant d'adorer le ménage Swann, venait, tout le temps voir la femme et se délectait aux histoires du mari. Comme un écrivain donne, la palme de l'intelligence, non pas à l'homme le plus intelligent, mais au viveur faisant une réflexion hardie et tolérante sur la passion d'un homme pour une femme, réflexion qui fait que la maîtresse bas-bleu de l'écrivain s'accorde avec lui pour trouver que de tous les gens qui viennent chez elle le moins bête est encore ce vieux beau, qui a l'expérience des choses de l'amour, de même M. de Charlus trouvait plus intelligent que, ses autres amis, Brichot, qui non seulement était aimable pour Morel, mais cueillait à propos dans les philosophes grecs, les poètes latins, les conteurs orientaux, des textes qui décoraient le goût du Baron d'un florilège étrange et charmant. Mi de Charlus était arrivé à cet âge où un Victor Hugo aime à s'entourer surtout de Vacqueries et de Meurices. Il préférait à tous, ceux qui admettaient son point de vue sur la vie. «Je le vois beaucoup, ajouta-t-il d'une voix piaillante et cadencée, sans qu'un mouvement de ses lèvres fît bouger son masque grave et enfariné sur lequel étaient à dessein abaissées ses paupières d'ecclésiastique. Je vais à ses cours, cette atmosphère de quartier latin me change, il y a une adolescence studieuse, pensante, de jeunes bourgeois plus intelligents, plus instruits que n'étaient, dans un autre milieu, mes camarades. C'est autre chose, que vous connaissez probablement mieux que moi, ce sont de jeunes bourgeois», dit-il en détachant le mot qu'il fit précéder de plusieurs b, et en le soulignant par une sorte d'habitude d'élocution, correspondant elle-même à un goût des nuances dans le passé, qui lui était propre, mais peut-être aussi pour ne pas résister au plaisir de me témoigner quelque insolence. Celle-ci ne diminua en rien la grande et affectueuse pitié que m'inspirait M. de Charlus (depuis que Mme Verdurin avait dévoilé son dessein devant moi), m'amusa seulement, et, même en une circonstance où je ne me fusse pas senti pour lui tant de sympathie, ne m'eût pas froissé. Je tenais de ma grand'mère d'être dénué d'amour-propre à un degré qui ferait aisément manquer de dignité. Sans doute je ne m'en rendais guère compte et à force d'avoir entendu depuis le collège les plus estimés de mes camarades ne pas souffrir qu'on leur manquât, ne pas pardonner un mauvais procédé, j'avais fini par montrer dans mes paroles et dans mes actions une seconde nature qui était assez fière. Elle passait même pour l'être extrêmement, parce que, n'étant nullement peureux, j'avais facilement des duels, dont je diminuais pourtant le prestige moral, en m'en moquant moi-même, ce qui persuadait aisément qu'ils étaient ridicules, mais la nature que nous refoulons n'en habite pas moins en nous. C'est ainsi que parfois, si nous lisons le chef-d'œuvre nouveau d'un homme de génie, nous y retrouvons avec plaisir toutes celles de nos réflexions que nous avions méprisées, des gaietés, des tristesses que nous avions contenues, tout un monde de sentiments dédaignés par nous et dont le livre où nous le reconnaissons nous apprend subitement la valeur. J'avais fini par apprendre de l'expérience de la vie, qu'il était mal de sourire affectueusement quand quelqu'un se moquait de moi et de ne pas lui en vouloir. Mais cette absence d'amour-propre et de rancune, si j'avais cessé de l'exprimer jusqu'à en être arrivé à ignorer à peu près complètement qu'elle existât chez moi, n'en était pas moins le milieu vital primitif dans lequel je baignais. La colère et la méchanceté ne me venaient que de toute autre manière, par crises furieuses. De plus le sentiment de la justice m'était inconnu jusqu'à une complète absence de sens moral. J'étais au fond de mon cœur tout acquis à celui qui était le plus faible et qui était malheureux. Je n'avais aucune opinion sur la mesure dans laquelle le bien et le mal pouvaient être engagés dans les relations de Morel et de M. de Charlus, mais l'idée des souffrances qu'on préparait à M. dé Charlus m'était intolérable. J'aurais voulu le prévenir, ne savais comment le faire: «La vue de tout ce petit monde laborieux est fort plaisante pour un vieux trumeau comme moi. Je ne les connais pas,» ajouta-t-il en levant la main, d'un air de réserve,—pour me pas avoir l'air de se vanter, pour attester sa pureté et ne pas faire planer de soupçon sur celle des étudiants,—«mais ils sont très polis, ils vont souvent jusqu'à me garder une place comme je suis un très vieux monsieur. Mais si, mon cher, ne protestez pas, j'ai plus de quarante ans, dit le Baron, qui avait dépassé la soixantaine. Il fait un peu chaud dans cet amphithéâtre où parle Brichot, mais c'est toujours intéressant.» Quoique le Baron aimât mieux être mêlé à la jeunesse des écoles, voire bousculé par elle, quelquefois, pour lui épargner les longues attentes, Brichot le faisait entrer avec lui. Brichot avait beau être chez lui à la Sorbonne, au moment où l'appariteur chargé de chaînes le précédait et où s'avançait le maître admiré de la jeunesse, il ne pouvait retenir une certaine timidité, et tout en désirant profiter de cet instant où il se sentait si considérable pour témoigner de l'amabilité à Charlus, il était tout de même un peu gêné; pour que l'appariteur le laissât passer, il lui, disait, d'une voix factice et d'un air affairé: «Vous me suivez Baron, on vous placera», puis, sans plus s'occuper, de lui, pour faire son entrée, s'avançait seul allègrement dans le couloir. De chaque côté, une double haie de jeunes professeurs le saluait; Brichot, désireux de ne pas avoir l'air de poser pour ces jeunes gens aux yeux de qui il se savait un grand pontife, leur envoyait mille clins d'œil, mille hochements de tête de connivence, auxquels son souci de rester martial et bon Français, donnait l'air d'une sorte d'encouragement cordial d'un vieux grognard qui dit: «Nom de Dieu on saura se battre.» Puis les applaudissements des élèves éclataient, Brichot tirait parfois de cette présence de M. de Charlus à ses cours l'occasion de faire un plaisir, presque de rendre des politesses. Il disait à quelque parent, ou à quelqu'un de ses amis bourgeois: «Si cela pouvait amuser votre femme ou votre fille, je vous préviens que le Baron de Charlus, prince d'Agrigente, le descendant des Condé, assistera à mon cours. C'est un souvenir à garder que d'avoir vu un des derniers descendants de notre aristocratie qui ait du type.—Si elles sont là, elles le reconnaîtront à ce qu'il sera placé à côté de ma chaise. D'ailleurs ce sera le seul, un homme fort, avec des cheveux blancs, la moustache noire, et la médaille militaire.» «Ah! je vous remercie, disait le père.» Et quoique sa femme eût à faire, pour ne pas désobliger Brichot, il la forçait à aller à ce cours, tandis que la jeune fille, incommodée par la chaleur et la foule, dévorait pourtant curieusement des yeux le descendant de Condé, tout en s'étonnant qu'il ne portât pas de fraise et ressemblât aux hommes de nos jours. Lui cependant n'avait pas d'yeux pour elle, mais plus d'un étudiant qui ne savait pas qui il était, s'étonnait de son amabilité, devenait important et sec, et le Baron sortait plein de rêves et de mélancolie. «Pardonnez-moi de revenir à mes moutons, dis-je rapidement à M. de Charlus, en entendant le pas de Brichot, mais pourriez-vous me prévenir par un pneumatique si vous appreniez que Mlle Vinteuil ou son amie dussent venir à Paris, en me disant exactement la durée de leur séjour, et sans dire à personne que je vous l'ai demandé.» Je ne croyais plus guère qu'elle eût dû venir, mais je voulais ainsi me garer pour l'avenir. «Oui, je ferai ça pour vous, d'abord parce que je vous dois une grande reconnaissance. En acceptant pas autrefois ce que je vous étais proposé, vous m'avez, à vos dépens, rendu un immense service, vous m'avez laissé ma liberté. Il est vrai que je l'ai abdiquée d'une autre manière, ajouta-t-il d'un ton mélancolique où perçoit le désir de faire des confidences; il y a là ce que je considère toujours comme le fait majeur, toute une réunion de circonstances que vous avez négligé de faire tourner à votre profit, peut-être parce que la destinée vous a averti à cette minute précise de ne pas contrarier ma Voie. Car toujours l'homme s'agite et Dieu le mène. Qui sait si le jour où nous sommes sortis ensemble de chez Mme de Villeparisis, vous aviez accepté, peut-être bien des choses qui se sont passées depuis, n'auraient jamais eu lieu.» Embarrassé, je fis dériver la conversation en m'emparant, du nom de Mme de Villeparisis et je cherchai à savoir de lui, si qualifié à tous égards, pour quelles raisons Mme de Villeparisis semblait tenue à l'écart par le monde aristocratique. Non seulement il ne me donna pas la solution de ce petit problème mondain, mais il ne me parut même pas le connaître. Je compris alors que la situation de Mme de Villeparisis, si elle devait plus tard paraître grande à la postérité, et même du vivant de la Marquise, à l'ignorante roture, n'avait, pas paru moins grande tout à fait à l'autre extrémité du monde, à celle qui touchait Mme de Villeparisis, aux Guermantes. C'était leur tante, ils voyaient surtout la naissance, les alliances, l'importance gardée dans leur famille par l'ascendant sur telle ou telle belle-sœur. Ils voyaient cela moins côté monde que côté famille, Or celui-ci était plus brillant pour Mme de Villeparisis que je n'avais cru. J'avais été frappé en apprenant que le nom de Villeparisis était faux. Mais il est d'autres exemples de grandes dames ayant fait un mariage inégal et ayant gardé une situation prépondérante. M. de Charlus commença par m'apprendre que Mme de Villeparisis était la nièce de la fameuse Duchesse de ***, la personne la plus célèbre de la grande aristocratie pendant la monarchie de Juillet, mais qui n'avait pas voulu fréquenter le Roi Citoyen et sa famille. J'avais tant désiré avoir des récits sur cette Duchesse! Et Mme de Villeparisis, la bonne Mme de Villeparisis, aux joues qui me représentaient des joues de bourgeoise, Mme de Villeparisis qui m'envoyait tant de cadeaux et que j'aurais si facilement pu voir tous les jours, Mme de Villeparisis était sa nièce élevée par elle, chez elle, à l'Hôtel de ***. «Elle demandait au Duc de Doudeauville, me dit M. de Charlus, en parlant des trois sœurs, laquelle des trois sœurs préférez-vous?» Et Doudeauville ayant dit: «Mme de Villeparisis», la Duchesse de *** lui répondit «cochon!» Car la Duchesse était très spirituelle», dit M. de Charlus en donnant au mot l'importance et la prononciation d'usage chez les Guermantes. Qu'il trouvât d'ailleurs que le mot fut si «spirituel», je ne m'en étonnai pas, ayant, dans bien d'autres occasions, remarqué la tendance centrifuge, objective des hommes qui les pousse à abdiquer, quand ils goûtent l'esprit des autres, les sévérités qu'ils auraient pour le leur, et à observer, à noter précieusement, ce qu'ils dédaigneraient de créer. «Mais qu'est-ce qu'il a, c'est mon pardessus qu'il apporte, dit-il en voyant que Brichot avait si longtemps cherché pour un tel résultat. J'aurais mieux fait d'y aller moi-même. Enfin vous allez le mettre sur vos épaules. Savez-vous que c'est très compromettant, mon cher, c'est comme de boire dans le même verre, je saurai vos-pensées. Mais non, pas comme ça, voyons, laissez-moi faire», et tout en me mettant son paletot, il me le collait contre les épaules, me le montait le long du cou, relevait le collet de sa main frôlait mon menton, en s'excusant.—«À son âge, ça ne sait pas mettre une couverture, il faut le bichonner, j'ai manqué ma vocation, Brichot, j'étais né pour être bonne d'enfants». Je voulais m'en aller, mais M. de Charlus ayant manifesté l'intention d'aller chercher Morel, Brichot nous retint tous les deux. D'ailleurs la certitude qu'à la maison je retrouverais Albertine, certitude égale à celle que dans l'après-midi j'avais qu'Albertine rentrât du Trocadéro, me donnait en ce moment aussi peu d'impatience de la voir que j'avais eu le même jour tandis que j'étais assis au piano, après que Françoise m'eût téléphoné. Et c'est ce calme qui me permit chaque fois qu'au cours de cette conversation je voulus me lever, d'obéir à l'injonction de Brichot qui craignait que mon départ empêchât Charlus de rester jusqu'au moment où Mme Verdurin viendrait nous appeler. «Voyons, dit-il au Baron, restez un peu avec-nous, vous lui donnerez l'accolade tout à l'heure», ajouta Brichot en fixant sur moi son œil presque mort auquel les nombreuses opérations qu'il avait subies avait fait recouvrer un peu de vie, mais qui n'avait plus pourtant la mobilité nécessaire à l'expression oblique de la malignité. «L'accolade, est-il bête! s'écria le Baron d'un ton aigu et ravi. Mon cher, je vous dis qu'il se croit toujours à une distribution de prix, il rêve de ses petits élèves. Je me demande s'il ne couche pas avec.»—«Vous désirez voir Mlle Vinteuil, me dit Brichot, qui avait entendu la fin de notre conversation. Je vous promets de vous avertir si elle vient, je le saurai par Verdurin», car il prévoyait sans doute que le Baron risquait fort d'être de façon imminente exclu du petit clan. «Eh bien, vous me croyez donc moins bien que vous avec Mme Verdurin, dit M. de Charlus, pour être rensigné sur la venue de ces personnes d'une terrible réputation. Vous savez que c'est archi-connu. Mme Verdurin a tort de les laisser venir, c'est bon pour les milieux interlopes. Elles sont amies de toute une bande terrible. Tout ça doit se réunir dans des endroits affreux.» À chacune de ces paroles, ma souffrance s'accroissait d'une souffrance nouvelle, changeant de forme. «Certes non pas, je ne me crois pas mieux que vous avec Mme Verdurin, proclama Brichot en ponctuant les mots», car il craignait d'avoir éveillé les soupçons du Baron. Et comme il voyait que je voulais prendre congé, voulant me retenir par l'appât du divertissement promis: «Il y a une chose à quoi le Baron me semble ne pas avoir songé quand il parle de la réputation de ces deux dames, c'est qu'une réputation peut être tout à la fois épouvantable et imméritée. Aussi par exemple, dans la série plus notoire que j'appellerai parallèle, il est certain que les erreurs judiciaires sont nombreuses et que l'histoire a enregistré des arrêts de condamnation pour sodomie flétrissant des hommes illustres qui en étaient tout à fait innocents. La récente découverte d'un grand amour de Michel-Ange pour une femme est un fait nouveau qui mériterait à l'ami de Léon X le bénéfice d'une instance en révision posthume. L'affaire Michel-Ange me semble tout indiquée pour passionner les snobs et mobiliser la Villette, quand une autre affaire où l'anarchie fut bien portée et devint le péché è la mode de nos bons dilettantes, mais dont il n'est point permis de prononcer le nom par crainte de querelles, aura fini son temps.» Depuis que Brichot avait commencé à parler des réputations masculines, M. de Charlus avait trahi dans tout, son visage le genre particulier d'impatience qu'on voit à un expert médical ou militaire quand des gens du monde qui n'y connaissent rien se mettent à dire des bêtises sur des points de thérapeutique ou de stratégie. «Vous ne savez pas le premier mot des choses dont vous parlez, finit-il par dire à Brichot. Citez-moi une seule réputation imméritée. Dites des noms. Oui, je connais tout, riposta violemment M, de Charlus à une interruption timide de Brichot, les gens qui ont fait cela autrefois par curiosité, ou par affection unique pour un ami mort et celui qui, craignant de s'être trop avancé si vous lui parlez de la beauté d'un homme, vous répond que c'est du chinois pour lui, qu'il ne sait pas plus distinguer un homme beau d'un laid, qu'entre deux moteurs d'auto, comme la mécanique n'est pas dans ses cordes. Tout cela c'est des blagues. Mon Dieu, remarquez, je ne veux pas dire qu'une réputation mauvaise (ou ce qu'il est convenu d'appeler ainsi) et injustifiée soit une chose absolument impossible. C'est tellement exceptionnel, tellement rare, que pratiquement cela n'existe pas. Cependant moi qui suis un curieux, un fureteur, j'en ai connu et qui n'étaient pas des mythes. Oui, au cours de ma vie, j'ai constaté (j'entends scientifiquement constaté, je ne me paie pas de mots) deux réputations injustifiées. Elles s'établissent d'habitude grâce à une similitude de noms, ou d'après certains signes extérieurs, l'abondance des bagues par exemple, que les gens incompétents s'imaginent absolument être caractéristiques de ce que vous dites, comme ils croient qu'un paysan ne dit pas deux mots sans ajouter: jarnignié, ou un anglais: goddam. C'est de la conversation pour théâtre des boulevards. Ce qui vous étonnera, c'est que les réputations injustifiées sont les plus établies aux yeux du public. Vous-même, Brichot, qui mettriez votre main au feu de la vertu de tel ou tel homme qui vient ici et que les renseignés connaissent comme le loup blanc, vous devez croire comme tout le monde à ce qu'on dit de tel homme en vue qui incarne ces goûts-là pour la masse, alors qu'il n'en est pas pour deux sous. Je dis pour deux sous, parce que si nous y mettions vingt-cinq louis nous verrions le nombre des petits saints diminuer jusqu'à zéro. Sans cela le taux des saints, si vous voyez de la sainteté là dedans, se tient en règle générale entre 3 et 4 sur 10.» Si Brichot avait transposé dans le sexe masculin la question des mauvaises réputations, à mon tour et inversement c'est au sexe féminin et en pensant à Albertine, que je reportais les paroles de M. de Charlus. J'étais épouvanté par la statistique, même en tenant compte qu'il devait enfler les chiffres au gré de ce qu'il souhaitait, et aussi d'après les rapports d'êtres cancaniers, peut-être menteurs, en tous cas trompés par leur propre désir qui, s'ajoutant à celui de M. de Charlus, faussait sans doute les calculs du Baron. «Trois sur dix, s'écria Brichot! En renversant la proportion, j'aurais eu encore à multiplier par cent le nombre des coupables. S'il est celui que vous dites, Baron, et si vous ne vous trompez pas, confessons alors que vous êtes un de ces rares voyants d'une vérité que personne ne soupçonnait autour d'eux. C'est ainsi que Barrés a fait, sur la corruption parlementaire, des découvertes qui ont été vérifiées après coup, comme l'existence de la planète de Leverrier. Mme Verdurin citerait de préférence des hommes que j'aime mieux ne pas nommer et qui ont deviné au Bureau de Renseignements, dans l'État-Major, des agissements, inspirés, je le crois, par un zèle patriotique, mais qu'enfin je n'imaginais pas. Sur la franc-maçonnerie, l'espionnage allemand, la morphinomanie, Léon Daudet écrit au jour le jour un prodigieux conte de fées qui se trouve être la réalité même. Trois sur dix!» reprit Brichot stupéfait. Il est vrai de dire que M. de Charlus taxait d'inversion la grande majorité de ses contemporains, en exceptant toutefois les hommes avec qui il avait eu des relations et dont, pour peu qu'elles eussent été mêlées d'un peu de romanesque, le cas lui paraissait plus complexe. C'est ainsi qu'on voit des viveurs, ne croyant pas à l'honneur des femmes, en rendre un peu seulement à telle qui fut leur maîtresse et dont ils protestent sincèrement et d'un air mystérieux: «Mais non, vous vous trompez, ce n'est pas une fille.» Cette estime inattendue leur est dictée, partie par leur amour-propre, pour qui il est plus flatteur que de telles faveurs aient été réservées à eux seuls, partie par leur naïveté qui gobe aisément tout ce que leur maîtresse a voulu leur faire croire, partie par ce sentiment de la vie qui fait que, dès qu'on s'approche des êtres, des existences, les étiquettes et les compartiments faits d'avance sont trop simples. «Trois sur dix! mais prenez-y garde, moins heureux que ces historiens que l'avenir ratifiera, Baron, si vous vouliez présenter à la postérité le tableau que vous nous dites, elle pourrait la trouver mauvaise. Elle ne juge que sur pièces et voudrait prendre connaissance de votre dossier. Or aucun document ne venant authentiquer ce genre de phénomènes collectifs que les seuls renseignés sont trop intéressés à laisser dans l'ombre, on s'indignerait fort dans le camp des belles âmes et vous passeriez tout net pour un calomniateur ou pour un fol. Après avoir, au concours des élégances, obtenu le maximum et le principat sur cette terre, vous connaîtriez les tristesses d'un blackboulage d'outre-tombe. Ça n'en vaut pas le coup, comme dit, Dieu me pardonne! notre Bossuet.» «Je ne travaille pas pour l'histoire, répondit M. de Charlus, la vie me suffit, elle est bien assez intéressante, comme disait le pauvre Swann.» «Comment? Vous avez connu Swann, Baron, mais je ne savais pas. Est-ce, qu'il avait ces goûts-là, demanda Brichot d'un air inquiet?» «Mais est-il grossier! Vous croyez donc que je ne connais que des gens comme ça. Mais non, je ne crois pas», dit Charlus les yeux baissés et cherchant à peser le pour et le contre. Et pensant que puisqu'il s'agissait de Swann dont les tendances si opposées avaient été toujours connues, un demi-aveu ne pouvait qu'être inoffensif pour celui qu'il visait et flatteur pour celui qui le laissait échapper dans une insinuation: «Je ne dis pas qu'autrefois au collège, une fois par hasard», dit le Baron comme, malgré lui et comme s'il pensait tout haut, puis se reprenant: «Mais il y a deux cents ans, comment voulez-vous que je me rappelle, vous m'embêtez», conclut-il en riant. «En tous cas il n'était pas joli, joli!» dit Brichot, lequel, affreux, se croyait bien et trouvait facilement les autres laids. «Taisez-vous, dit le Baron, vous ne savez pas ce que vous dites, dans ce temps-là il avait un teint de pêche et, ajouta-t-il en mettant chaque syllabe sur une autre note, il était joli comme les amours. Du reste il était resté charmant. Il a été follement aimé des femmes.» «Mais est-ce que vous avez connu la sienne?» «Mais, voyons, c'est par moi qu'il l'a connue. Je l'avais trouvée charmante dans son demi-travesti un soir qu'elle jouait Miss Sacripant; j'étais avec des camarades de club, nous avions tous ramené une femme et, bien que je n'eusse envie que de dormir, les mauvaises langues avaient prétendu, car c'est affreux ce que le monde est méchant, que j'avais couché avec Odette. Seulement elle en avait profité pour venir m'embêter, et j'avais cru m'en débarrasser en la présentant à Swann. De ce jour-là elle ne cessa plus de me cramponner, elle ne savait pas un mot d'orthographe, c'est moi qui faisais ses lettres. Et puis c'est moi qui ensuite ai été chargé de la promener. Voilà, mon enfant, ce que c'est que d'avoir une bonne réputation, vous voyez. Du reste je ne la méritais qu'à moitié. Elle me forçait à lui faire faire des parties terribles, à cinq, à six.» Et les amants qu'avait eus successivement Odette, (elle avait été avec un tel, puis avec un pauvre Swann, aveuglé par la jalousie et par l'amour tel, ces hommes dont pas un seul n'avait été deviné par le tour à tour, supputant les chances et croyant aux serments plus affirmatifs qu'une contradiction qui échappe à la coupable, contradiction bien plus insaisissable, et pourtant bien plus significative, et dont le jaloux pourrait se prévaloir, plus logiquement que de renseignements qu'il prétend faussement avoir eus, pour inquiéter sa maîtresse) ces amants, M. de Charlus se mit à les énumérer avec autant de certitude que s'il avait récité la liste des Rois de France. Et en effet le jaloux est, comme les contemporains, trop près, il ne sait rien, et c'est pour les étrangers que le comique des adultères prend la précision de l'histoire, et s'allonge en listes d'ailleurs indifférentes et qui ne deviennent tristes que pour un autre jaloux, comme j'étais, qui ne peut s'empêcher de comparer son cas à celui dont il entend parler et qui se demande si, pour la femme dont il doute, une liste aussi illustre n'existe pas. Mais il n'en peut rien savoir, c'est comme une conspiration universelle, une brimade à laquelle tous participent cruellement et qui consiste, tandis que son amie va de l'un à l'autre, à lui tenir sur les yeux un bandeau qu'il fait perpétuellement effort pour arracher sans y réussir, car tout le monde le tient aveuglé, le malheureux, les êtres bons par bonté, les êtres méchants par méchanceté, les êtres grossiers par goût des vilaines farces, les êtres bien élevés par politesse et bonne éducation, et tous par une de ces conventions qu'on appelle principe. «Mais est-ce que Swann a jamais su que vous aviez eu ses faveurs?» «Mais voyons, quelle horreur! Raconter cela à Charles! C'est à faire dresser les cheveux sur la tête. Mais mon cher, il m'aurait tué tout simplement, il était jaloux comme un tigre. Pas plus que je n'ai avoué à Odette, à qui ça aurait du reste été bien égal, que... allons ne me faites pas dire de bêtises. Et le plus fort c'est que c'est elle qui lui a tiré des coups de revolver que j'ai failli recevoir. Ah! j'ai eu de l'agrément avec ce ménage-là; et naturellement c'est moi qui ai été obligé d'être son témoin contre d'Osmond qui ne me l'a jamais pardonné. D'Osmond avait enlevé Odette et Swann, pour se consoler, avait pris pour maîtresse, ou fausse maîtresse, la sœur d'Odette. Enfin vous n'allez pas commencer à me faire raconter l'histoire de Swann, nous en aurions pour dix ans, vous comprenez, je connais ça comme personne. C'était moi qui sortais Odette quand elle ne voulait pas voir Charles. Cela m'embêtait d'autant plus que j'ai un très proche parent qui porte le nom de Crécy, sans y avoir naturellement aucune espèce de droit, mais qu'enfin cela ne charmait pas. Car elle se faisait appeler Odette de Crécy et le pouvait parfaitement, étant seulement séparée d'un Crécy dont elle était la femme, très authentique celui-là, un monsieur très bien qu'elle avait ratissé jusqu'au dernier centime. Mais voyons, pourquoi me faire parler de ce Crécy, je vous ai vu avec lui dans le tortillard, vous lui donniez des dîners à Balbec. Il devait en avoir besoin, le pauvre, il vivait, d'une toute petite pension que lui faisait Swann; je me doute bien que, depuis la mort de mon ami, cette rente a dû cesser complètement d'être payée. Ce que je ne comprends pas, me dit M. de Charlus, c'est que, puisque vous avez été souvent chez Charles, vous n'ayez pas désiré tout à l'heure que je vous présente à la Reine de Naples. En somme je vois que vous ne vous intéressez pas aux personnes en tant que curiosités, et cela m'étonne toujours de quelqu'un qui a connu Swann, chez qui ce genre d'intérêt était si développé, au point qu'on ne peut pas dire si c'est moi qui ai été à cet égard son initiateur ou lui le mien. Cela m'étonne autant que si je voyais quelqu'un avoir connu Whistler et ne pas savoir ce que c'est que le goût. Mon Dieu, c'est surtout pour Morel que c'était important de la connaître, il le désirait du reste passionnément, car il est tout ce qu'il y a de plus intelligent. C'est ennuyeux qu'elle soit partie. Mais enfin je ferai la conjonction ces jours-ci. C'est immanquable qu'il la connaisse. Le seul obstacle possible serait si elle mourait demain. Or il est à espérer que cela n'arrivera pas.» Tout à coup Brichot, comme il était resté sous le coup de la proportion de «trois sur dix» que lui avait révélée M. de Charlus, Brichot, qui n'avait pas cessé de poursuivre son idée, avec une brusquerie qui rappelait celle d'un juge d'instruction voulant faire avouer un accusé, mais qui en réalité était le résultat du désir qu'avait le professeur de paraître perspicace et du trouble qu'il éprouvait à lancer une accusation si grave: «Est-ce que Ski n'est pas comme cela?» demanda-t-il à M. de Charlus d'un air sombre. Pour faire admirer ses prétendus dons d'intuition, il avait choisi Ski, se disant que puisqu'il n'y avait que 3 innocents sur 10, il risquait peu de se tromper en nommant Ski qui lui semblait un peu bizarre, avait des insomnies, se parfumait, bref était en dehors de la normale. «Mais pas du tout, s'écria le Baron avec une ironie amère, dogmatique et exaspérée. Ce que vous dites est d'un faux, d'un absurde, d'un à côté. Ski est justement cela pour les gens qui n'y connaissent rien; s'il l'était, il n'en aurait pas tellement l'air, ceci soit dit sans aucune intention de critique, car il a du charme et je lui trouve même quelque chose de très attachant.» «Mais dites-nous donc quelques noms,» reprit Brichot avec insistance. M. de Charlus se redressa d'un air de morgue: «Ah! mon cher, moi vous savez que je vis dans l'abstrait, tout cela ne m'intéresse qu'à un point de vue transcendantal», répondit-il avec la susceptibilité ombrageuse particulière à ses pareils, et l'affectation de grandiloquence qui caractérisait sa conversation. «Moi, vous comprenez, il n'y a que les généralités qui m'intéressent, je vous parle de cela comme de la loi de la pesanteur.» Mais ces moments de réaction agacée où le Baron cherchait à cacher sa vraie vie duraient bien peu auprès des heures de progression continue où il la faisait deviner, l'étalait avec une complaisance agaçante, le besoin de la confidence étant chez lui plus fort que la crainte de la divulgation, «Ce que je voulais dire, reprit-il, c'est que pour une mauvaise réputation qui est injustifiée, il y en a des centaines de bonnes qui ne le sont pas moins. Évidemment le nombre de ceux qui ne les méritent pas varie selon que vous vous en rapportez aux dires de leurs pareils ou des autres. Et il est vrai que si la malveillance de ces derniers est limitée par la trop grande difficulté qu'ils auraient à croire un vice aussi horrible pour eux que le vol ou l'assassinat pratiqué par des gens dont ils connaissent la délicatesse et le cœur, la malveillance des premiers est exagérément stimulée par le désir de croire, comment dirais-je, accessibles, des gens qui leur plaisent, par des renseignements que leur ont donnés des gens qu'a trompé un semblable désir, enfin par l'écart même où ils sont généralement tenus. J'ai vu un homme, assez mal vu à cause de ce goût, dire qu'il supposait qu'un certain homme du monde avait le même. Et sa seule raison de le croire est que cet homme du monde avait été aimable avec lui! Autant de raisons d'optimisme, dit naïvement le Baron, dans la supputation du nombre. Mais la vraie raison de l'écart énorme qu'il y a entre le nombre calculé par les profanes, et celui calculé par les initiés, vient du mystère dont ceux-ci entourent leurs agissements, afin de les cacher aux autres, qui, dépourvus d'aucun moyen d'information, seraient littéralement stupéfaits s'ils apprenaient seulement le quart de la vérité.» «Alors à notre époque, c'est comme chez les Grecs, dit Brichot.» «Mais comment, comme chez les Grecs? Vous vous figurez que cela n'a pas continué depuis. Regardez sous Louis XIV, le petit Vermandois, Molière, le Prince Louis de Baden, Brunswick, Charolais, Boufflers, le Grand Condé, le Duc de Brissac.» «Je vous arrête, je savais Monsieur, je savais Brissac par Saint-Simon, Vendôme naturellement et d'ailleurs bien d'autres, mais cette vieille peste de Saint-Simon parle souvent du grand Condé et du Prince Louis de Baden et jamais il ne le dit.» «C'est tout de même malheureux que ce soit à moi d'apprendre son histoire à professeur de Sorbonne. Mais, cher maître, vous êtes ignorant comme une carpe.» «Vous êtes dur, Baron, mais juste. Et, tenez, je vais vous faire plaisir, je me souviens maintenant d'une chanson de l'époque qu'on fit en latin macaronique sur certain orage qui surprit le grand Condé comme il descendait le Rhône en compagnie de son ami, le marquis de la Moussaye. Condé dit:
Carus Amicus Mussœus, Ah! Deus bonus quod tempus Landerirette Imbre sumus perituri.
Et La Moussaye le rassure en lui disant:
Securæ sunt nostræ vilæ Sumus enim Sodomitæ I gne tantum perituri Landeriri.»
«Je retire ce que j'ai dit, dit Charlus d'une voix aiguë et maniérée, vous êtes un puits de science, vous me l'écrirez n'est-ce pas, je veux garder cela dans mes archives de famille, puisque ma bisaïeule au troisième degré était la sœur de M. le Prince.» «Oui, mais, Baron, sur le Prince Louis de Baden je ne vois rien. Du reste, à cette époque-là, je crois qu'en général l'art militaire...» «Quelle bêtise, Vendôme, Villars, le Prince Eugène, le Prince de Conti, et si je vous parlais de tous les héros du Tonkin, du Maroc, et je parle des vraiment sublimes, et pieux, et «nouvelle génération», je vous étonnerais bien. Ah! j'en aurais à apprendre aux gens qui font des enquêtes sur la nouvelle génération qui a rejeté les vaines complications de ses aînés, dit M. Bourget! J'ai un petit ami là-bas, dont on parle beaucoup, qui a fait des choses admirables, mais enfin je ne veux pas être méchant, revenons au XVIIe siècle, vous savez que Saint-Simon dit du maréchal d'Huxelles—entre tant d'autres: «Voluptueux en débauches grecques dont il ne prenait pas la peine de se cacher il accrochait de jeunes officiers qu'il adomestiquait, outre de jeunes valets très bien bâtis et cela sans voile, à l'armée et à Strasbourg.» Vous avez probablement lu les lettres de Madame, les hommes ne l'appelaient que «Putain». Elle en parle assez clairement.» «Et elle était à bonne source pour savoir, avec son mari.» «C'est un personnage si intéressant que Madame, dit M. de Charlus. On pourrait faire d'après elle la synthèse lyrique de la «Femme d'une Tante». D'abord hommasse; généralement la femme d'une Tante est un homme, c'est ce qui lui rend si facile de lui faire des enfants. Puis Madame ne parle pas des vices de Monsieur, mais elle parle sans cesse de ce même vice chez les autres en femme renseignée et par ce pli que nous avons d'aimer à trouver dans les familles des autres les mêmes tares dont nous souffrons dans la nôtre, pour nous prouver à nous-même que cela n'a rien d'exceptionnel ni de déshonorant. Je vous disais que cela a été de tout temps comme cela. Cependant le nôtre se distingue tout spécialement à ce point de vue. Et malgré les exemples que j'empruntais au XVIIe siècle, si mon grand aïeul François C. de La Rochefoucauld vivait de notre temps, il pourrait en dire avec plus de raison encore que du sien, voyons, Brichot, aidez-moi: «Les vices sont de tous les temps; mais si des personnes que tout le monde connaît avaient paru dans les premiers siècles, parlerait-on présentement des prostitutions d'Héliogabale? Que tout le monde connaît me plaît beaucoup. Je vois que mon sagace parent connaissait «le boniment» de ses plus célèbres contemporains comme je connais celui des miens. Mais des gens comme cela, il n'y en a pas seulement davantage aujourd'hui. Ils ont aussi quelque chose de particulier.» Je vis que M. de Charlus allait nous dire de quelle façon ce genre de mœurs avait évolué. L'insistance avec laquelle M. de Charlus revenait toujours sur le sujet—à l'égard duquel d'ailleurs son intelligence, toujours exercée dans le même sens, possédait une certaine pénétration—avait quelque chose d'assez complexement pénible. Il était raseur comme un savant qui ne voit rien au-delà de sa spécialité, agaçant comme un renseigné qui tire vanité des secrets qu'il détient et brûle de divulguer, antipathique comme ceux qui, dès qu'il s'agit de leurs défauts, s'épanouissent sans s'apercevoir qu'ils déplaisent, assujetti comme un maniaque et irrésistiblement imprudent comme un coupable. Ces caractéristiques qui, dans certains moments, devenaient aussi saisissantes que celles qui marquent un fou ou un criminel, m'apportaient d'ailleurs un certain apaisement. Car leur faisant subir la transposition nécessaire pour pouvoir tirer d'elles des déductions à l'égard d'Albertine et me rappelant l'attitude de celle-ci avec Saint-Loup, avec moi, je me disais, si pénible que fût pour moi l'un de ces souvenirs, et si mélancolique l'autre, je me disais qu'ils semblaient exclure le genre de déformation si accusée, de spécialisation forcément exclusive, semblait-il, qui se dégageait avec tant de force de la conversation comme de la personne de M. de Charlus. Mais celui-ci, malheureusement, se hâta de ruiner ces raisons d'espérer, de la même manière qu'il me les avait fournies, c'est-à-dire sans le savoir. «Oui, dit-il, je n'ai plus vingt-cinq ans et j'ai déjà vu changer bien des choses autour de moi, je ne reconnais plus ni la société où les barrières sont rompues, où une cohue, sans élégance et sans décence, danse le tango jusque dans ma famille, ni les modes, ni la politique, ni les arts, ni la religion, ni rien. Mais j'avoue que ce qui a encore le plus changé, c'est ce que les Allemands appellent l'homosexualité. Mon Dieu, de mon temps, en mettant de côté les hommes qui détestaient les femmes, et ceux qui n'aimant qu'elles, ne faisaient autre chose que par intérêt, les homosexuels étaient de bons pères de famille et n'avaient guère de maîtresses que par couverture. J'aurais eu une fille à marier que c'est parmi eux que j'aurais cherché mon gendre si j'avais voulu être assuré qu'elle ne fût pas malheureuse. Hélas! tout est changé. Maintenant ils se recrutent aussi parmi les hommes qui sont les plus enragés pour les femmes. Je croyais avoir un certain flair, et quand je m'étais dit: sûrement non, n'avoir pas pu me tromper. Eh bien, j'en donne ma langue aux chats. Un de mes amis, qui est bien connu pour cela, avait un cocher que ma belle-sœur Oriane lui avait procuré, un garçon de Combray qui avait fait un peu tous les métiers, mais surtout celui de retrousseur de jupons, et que j'aurais juré aussi hostile que possible à ces choses-là. Il faisait le malheur de sa maîtresse en la trompant avec deux femmes qu'il adorait, sans compter les autres, une actrice et une fille de brasserie. Mon cousin le Prince de Guermantes, qui a justement l'intelligence agaçante des gens qui croient tout trop facilement, me dit un jour: «Mais pourquoi est-ce que X... ne couche pas avec son cocher? Qui sait si ça ne lui ferait pas plaisir à Théodore (c'est le nom du cocher) et s'il n'est même pas très piqué de voir que son patron ne lui fait pas d'avances.» Je ne pus m'empêcher d'imposer silence à Gilbert; j'étais énervé à la fois de cette prétendue perspicacité qui, quand elle s'exerce indistinctement, est un manque de perspicacité, et aussi de la malice cousue de fil blanc de mon cousin qui aurait voulu que notre ami X... essayât de se risquer sur la planche pour, si elle était viable, s'y avancer à son tour.» «Le Prince de Guermantes a donc ces goûts?» demanda Brichot avec un mélange d'étonnement et de malaise. «Mon Dieu, répondit M. de Charlus ravi, c'est tellement connu que je ne crois pas commettre une indiscrétion en vous disant que oui. Eh! bien, l'année suivante, j'allai à Balbec et là j'appris par un matelot qui m'emmenait quelquefois à la pêche, que mon Théodore, lequel, entre parenthèses, a pour sœur la femme de chambre d'une amie de Mme Verdurin, la Baronne Putbus, venait sur le port lever tantôt un matelot, tantôt un autre, avec un toupet d'enfer, pour aller faire un tour en barque et «autre chose itou». Ce fut à mon tour de demander si le patron, dans lequel j'avais reconnu le Monsieur qui à Balbec jouait aux cartes toute la journée avec sa maîtresse, et qui était le chef de la petite Société des quatre amis, était comme le Prince de Guermantes. «Mais, voyons, c'est connu de tout le monde, il ne s'en cache même pas.» «Mais il avait avec lui sa maîtresse.» «Eh! bien, qu'est-ce ça fait, sont-ils naïfs, ces enfants, me dit-il d'un ton paternel, sans se douter de la souffrance que j'extrayais de ses paroles en pensant à Albertine. Elle est charmante, sa maîtresse.» «Mais alors ses trois amis sont comme lui.» «Mais pas du tout, s'écria-t-il en se bouchant les oreilles comme si, en jouant d'un instrument, j'avais fait une fausse note. Voilà maintenant qu'il est à l'autre extrémité. Alors on n'a plus le droit d'avoir des amis? Ah! la jeunesse, ça confond tout. Il faudra refaire votre éducation, mon enfant. Or, reprit-il, j'avoue que ce cas, et j'en connais bien d'autres, si ouvert que je tâche de garder mon esprit à toutes les hardiesses, m'embarrasse. Je suis bien vieux jeu, mais je ne comprends pas, dit-il du ton d'un vieux gallican parlant de certaines formes d'ultramontanisme, d'un royaliste libéral parlant de l'Action Française ou d'un disciple de Claude Monet, des cubistes, je ne blâme pas ces novateurs, je les envie plutôt, je cherche a les comprendre, mais je n'y arrive pas. S'ils aiment tant la femme, pourquoi, et surtout dans ce monde ouvrier où c'est mal vu, où ils se cachent par amour-propre, ont-ils besoin de ce qu'ils appellent un môme? C'est que cela leur représente autre chose. Quoi?» «Qu'est-ce que la femme peut représenter d'autre à Albertine?» pensais-je, et c'était bien là en effet ma souffrance. «Décidément, Baron, dit Brichot, si jamais le Conseil des facultés propose d'ouvrir une chaire d'homosexualité, je vous fais proposer en première ligne. Ou plutôt non, un institut de psycho-physiologie spéciale vous conviendrait mieux. Et je vous vois surtout pourvu d'une chaire au Collège de France, vous permettant de vous livrer à des études personnelles dont vous livreriez les résultats, comme fait le professeur de tamoul ou de sanscrit devant le très petit nombre de personnes que cela intéresse. Vous auriez deux auditeurs et l'appariteur, soit dit sans vouloir jeter le plus léger soupçon sur notre corps d'huissiers que je crois insoupçonnable.» «Vous n'en savez rien, répliqua le Baron d'un ton dur et tranchant. D'ailleurs vous vous trompez en croyant que cela intéresse si peu de personnes. C'est tout le contraire.» Et sans se rendre compte de la contradiction qui existait entre la direction que prenait invariablement sa conversation et le reproche qu'il allait adresser aux autres: «C'est au contraire effrayant, dit-il à Brichot d'un air scandalisé et contrit, on ne parle plus que de cela. C'est une honte, mais c'est comme je vous le dis, mon cher! Il paraît qu'avant-hier, chez la Duchesse d'Agen, on n'a pas parlé d'autre chose pendant deux heures; vous pensez, si maintenant les femmes se mettent à parler de ça, c'est un véritable scandale! Ce qu'il y a de plus ignoble c'est qu'elles sont renseignées, ajouta-t-ii avec un feu et une énergie extraordinaires, par des pestes, de vrais salauds comme le petit Chatelleraut sur qui il y a plus à dire que sur personne, et qui leur racontent les histoires des autres. On m'a dit qu'il disait pis que pendre de moi, mais je n'en ai cure, je pense que la boue et les saletés jetées par un individu qui a failli être renvoyé du Jockey pour avoir truqué un jeu de cartes, ne peut retomber que sur lui. Je sais bien que si j'étais Jane d'Agen, je respecterais assez mon salon pour qu'on n'y traite pas des sujets pareils et qu'on ne traîne pas chez moi mes propres parents dans la fange. Mais il n'y a plus de société, plus de règles, plus de convenances, pas plus pour la conversation que pour la toilette. Ah! mon cher, c'est la fin du monde. Tout le monde est devenu si méchant. C'est à qui dira le plus de mal des autres. C'est une horreur.»
Lâche comme je l'étais déjà dans mon enfance à Combray quand je m'enfuyais pour ne pas voir offrir du cognac à mon grand-père, et les vains efforts de ma grand'mère le suppliant de ne pas le boire, je n'avais plus qu'une pensée, partir de chez les Verdurin avant que l'exécution de Charlus ait eu lieu. «Il faut absolument que je parte, dis-je à Brichot.» «Je vous suis, me dit-il, mais nous ne pouvons pas partir à l'anglaise. Allons dire au revoir à Mme Verdurin, conclut le professeur qui se dirigea vers le salon de l'air de quelqu'un qui, aux petits jeux, va voir «si on peut revenir».
Pendant que nous causions, M. Verdurin, sur un signe de sa femme, avait emmené Morel. Mme Verdurin, du reste, eût-elle, toutes réflexions faites, trouvé qu'il était plus sage d'ajourner les révélations à Morel qu'elle ne l'eût plus pu. Il y a certains désirs, parfois circonscrits à la bouche, qui, une fois qu'on les a laissés grandir, exigent d'être satisfaits, quelles que doivent en être les conséquences; on ne peut plus résister à embrasser une épaule décolletée qu'on regarde depuis trop longtemps et sur lesquelles les lèvres tombent comme le serpent sur l'oiseau, à manger un gâteau d'une dent que la fringale fascine, à se refuser l'étonnement, le trouble, la douleur ou la gaieté qu'on va déchaîner dans une âme par des propos imprévus. Telle, ivre de mélodrame, Mme Verdurin avait enjoint à son mari d'emmener Morel et de parler coûte que coûte au violoniste. Celui-ci avait commencé par déplorer que la Reine de Naples fût partie sans qu'il eût pu lui être présenté. M. de Charlus lui avait tant répété qu'elle était la sœur de l'Impératrice Élisabeth et de la Duchesse d'Alençon, que la souveraine avait pris aux yeux de Morel une importance extraordinaire. Mais le Patron lui avait expliqué que ce n'était pas pour parler de la Reine de Naples qu'ils étaient là et était entré dans le vif du sujet: «Tenez, avait-il conclu au bout de quelque temps: tenez, si vous voulez, nous allons demander conseil à ma femme. Ma parole d'honneur, je ne lui en ai rien dit. Nous allons voir comment elle juge la chose. Mon avis n'est peut-être pas le bon, mais vous savez quel jugement sûr elle a, et puis elle a pour vous une immense amitié, allons lui soumettre la cause.» Et tandis que Mme Verdurin attendait avec impatience les émotions qu'elle allait savourer en parlant au virtuose, puis, quand il serait parti, à se faire rendre un compte exact du dialogue qui avait été échangé entre lui et son mari, et ne cessait de répéter: «Mais qu'est-ce qu'ils peuvent faire; j'espère au moins qu'Auguste en le tenant un temps pareil aura su convenablement le styler», M. Verdurin était redescendu avec Morel lequel paraissait fort ému: «Il voudrait te demander un conseil», dit M. Verdurin à sa femme, de l'air de quelqu'un qui ne sait pas si sa requête sera exaucée. Au lieu de répondre à M. Verdurin, dans le feu de la passion, c'est à Morel que s'adressa Mme Verdurin. «Je suis absolument du même avis que mon mari, je trouve que vous ne pouvez pas tolérer cela plus longtemps», s'écria-t-elle avec violence, oubliant comme fiction futile qu'il avait été convenu entre elle et son mari qu'elle était censée ne rien savoir de ce qu'il avait dit au violoniste. «Comment? Tolérer quoi?» balbutia M. Verdurin qui essayait de feindre l'étonnement et cherchait, avec une maladresse qu'expliquait son trouble, à défendre son mensonge. «Je l'ai deviné, ce que tu lui as dit», répondit Mme Verdurin, sans s'embarrasser du plus ou moins de vraisemblance de l'explication, et se souciant peu de ce que, quand il se rappellerait cette scène, le violoniste pourrait penser de la véracité de la Patronne. «Non, reprit Mme Verdurin, je trouve que vous ne devez pas souffrir davantage cette promiscuité honteuse avec un personnage flétri qui n'est reçu nulle part, ajouta-t-elle, n'ayant cure que ce ne fût pas vrai et oubliant qu'elle le recevait presque chaque jour. Vous êtes la fable du Conservatoire, ajouta-t-elle, sentant que c'était l'argument qui portait le plus; un mois de plus de cette vie et votre avenir artistique est brisé, alors que, sans le Charlus, vous devriez gagner plus de cent mille francs par an.» «Mais je n'avais jamais rien entendu dire, je suis stupéfait, je vous suis bien reconnaissant, murmura Morel les larmes aux yeux.» Mais obligé à la fois de feindre l'étonnement et de dissimuler la honte, il était plus rouge et suait plus que s'il avait joué toutes les sonates de Beethoven à la file et dans ses yeux montaient des pleurs que le maître de Bonn ne lui aurait certainement pas arrachés. «Si vous n'avez rien entendu dire, vous êtes le seul. C'est un Monsieur qui a une sale réputation et qui a de vilaines histoires. Je sais que la police l'a à l'œil et c'est du reste ce qui peut lui arriver de plus heureux pour ne pas finir comme tous ses pareils, assassiné par des apaches», ajouta-t-elle, car en pensant à Charlus le souvenir de Mme de Duras lui revenait et dans la rage dont elle s'enivrait, elle cherchait à aggraver encore les blessures qu'elles faisaient au malheureux Charlie et à venger celles qu'elle-même avait reçues ce soir. «Du reste, même matériellement, il ne peut vous servir à rien, il est entièrement ruiné depuis qu'il est la proie de gens qui le font chanter et qui ne pourront même pas tirer de lui les frais de leur musique, vous encore moins les frais de la vôtre, car tout est hypothéqué, hôtel, château, etc.». Morel ajouta d'autant plus aisément foi à ce mensonge que M. de Charlus aimait à le prendre pour confident de ses relations avec des apaches, race pour qui un fils de valet de chambre, si crapuleux qu'il soit lui-même, professe un sentiment d'horreur égal à son attachement aux idées Bonapartistes.
Déjà, dans l'esprit rusé de Morel, avait germé une combinaison analogue à ce qu'on appela au XVIIIe siècle le renversement des alliances. Décidé à ne jamais reparler à M. de Charlus, il retournerait le lendemain soir auprès de la nièce de Jupien, se chargeant de tout arranger. Malheureusement pour lui, ce projet devait échouer, M. de Charlus ayant le soir même avec Jupien un rendez-vous auquel l'ancien giletier n'osa manquer malgré les événements. D'autres, qu'on va voir, s'étant précipités du fait de Morel, quand Jupien en pleurant raconta ses malheurs au Baron, celui-ci, non moins malheureux, lui déclara qu'il adoptait la petite abandonnée, qu'elle prendrait un des titres dont il disposait, probablement celui de Mlle d'Oléron, lui ferait donner un complément parfait d'instruction et faire un riche mariage. Promesses qui réjouirent profondément Jupien et laissèrent indifférente sa nièce car elle aimait toujours Morel, lequel, par sottise ou cynisme, entrait en plaisantant dans la boutique quand Jupien était absent. «Qu'est-ce que vous avez, disait-il en riant, avec vos yeux cernés? Des chagrins d'amour? Dame, les années se suivent et ne se ressemblent pas. Après tout on est bien libre d'essayer une chaussure, à plus forte raison une femme, et si cela n'est pas à votre pied...» Il ne se fâcha qu'une fois parce qu'elle pleura, ce qu'il trouva lâche, un indigne procédé. On ne supporte pas toujours bien les larmes qu'on fait verser.
Mais nous avons trop anticipé, car tout ceci ne se passa qu'après la soirée Verdurin que nous avons interrompue et qu'il faut reprendre où nous en étions. «Je ne me serais jamais douté, soupira Morel, en réponse à Mme Verdurin.» «Naturellement on ne vous le dit pas en face, ça n'empêche pas que vous êtes la fable du Conservatoire, reprit méchamment Mme Verdurin, voulant montrer à Morel qu'il ne s'agissait pas uniquement de M. de Charlus, mais de lui aussi. Je veux bien croire que vous l'ignorez et pourtant on ne se gêne guère. Demandez à Ski ce qu'on disait l'autre jour chez Chevillard à deux pas de nous quand vous êtes entré dans ma loge. C'est-à-dire qu'on vous montre du doigt. Je vous dirai que pour moi je n'y fais pas autrement attention, ce que je trouve surtout c'est que ça rend un homme prodigieusement ridicule et qu'il est la risée de tous pour toute sa vie.» «Je ne sais pas comment vous remercier, dit Charlie du ton dont on le dit à un dentiste qui vient de vous faire affreusement mal sans qu'on ait voulu le laisser voir, ou à un témoin trop sanguinaire qui vous a forcé à un duel pour une parole insignifiante dont il vous a dit: «Vous ne pouvez pas empocher ça.» «Je pense que vous avez du caractère, que vous êtes un homme, répondit Mme Verdurin, et que vous saurez parler haut et clair quoiqu'il dise à tout le monde que vous n'oseriez pas, qu'il vous tient.» Charlie, cherchant une dignité d'emprunt pour couvrir la sienne en lambeaux, trouva dans sa mémoire, pour l'avoir lu ou bien entendu dire, et proclama aussitôt: «Je n'ai pas été élevé à manger de ce pain-là. Dès ce soir je romprai avec M. de Charlus. La Reine de Naples est bien partie, n'est-ce pas?... Sans cela, avant de rompre avec lui, je lui aurais demandé...» «Ce n'est pas nécessaire de rompre entièrement avec lui, dit Mme Verdurin, désireuse de ne pas désorganiser le petit noyau. Il n'y a pas d'inconvénients à ce que vous le voyiez ici, dans notre petit groupe, où vous êtes apprécié, où on ne dira pas de mal de vous. Mais exigez votre liberté, et puis ne vous laissez pas traîner par lui chez toutes ces pécores qui sont aimables par devant; j'aurais voulu que vous entendiez ce qu'elles disaient par derrière. D'ailleurs n'en ayez pas de regrets, non seulement vous vous enlevez une tache qui vous resterait toute la vie, mais au point de vue artistique, même s'il n'y avait pas cette honteuse présentation par Charlus, je vous dirais que de vous galvauder ainsi dans ce milieu de faux monde, cela vous donnerait un air pas sérieux, une réputation d'amateur, de petit musicien de salon qui est terrible à votre âge. Je comprends que pour toutes ces belles dames, c'est très commode de rendre des politesses à leurs amies en vous faisant venir à l'œil, mais c'est votre avenir d'artiste qui en ferait les frais. Je ne dis pas chez une ou deux. Vous parliez de la Reine de Naples,—qui est partie, car elle avait une soirée,—celle-là, c'est une brave femme, et je vous dirai que je crois qu'elle fait peu de cas de Charlus et que c'est surtout pour moi qu'elle venait. Oui, oui, je sais qu'elle avait envie de nous connaître, M. Verdurin et moi. Cela c'est un endroit où vous pourrez jouer. Et puis je vous dirai qu'amené par moi que les artistes connaissent, vous savez, pour qui ils ont toujours été très gentils, qu'ils considèrent un peu comme des leurs, comme leur Patronne, c'est tout différent. Mais gardez-vous surtout comme du feu d'aller chez Mme de Duras! N'allez pas faire une boulette pareille! Je connais des artistes qui sont venus me faire leurs confidences sur elle. Ils savent qu'ils peuvent se fier à moi, dit-elle du ton doux et simple qu'elle savait prendre subitement, en donnant à ses traits un air de modestie, à ses yeux un charme appropriés, ils viennent comme ça me raconter leurs petites histoires; ceux qu'on prétend le plus silencieux, ils bavardent quelquefois des heures avec moi et je ne peux pas vous dire ce qu'ils sont intéressants. Le pauvre Chabrier disait toujours: Il n'y a que Mme Verdurin qui sache les faire parler. Eh! bien vous savez, tous, mais je vous dis exception, je les ai vus pleurer d'avoir été jouer chez Mme de Duras. Ce n'est pas seulement les humiliations qu'elle s'amuse à leur faire faire par ses domestiques, mais ils ne pouvaient plus trouver d'engagement nulle part. Les directeurs disaient: «Ah! oui c'est celui qui joue chez Mme de Duras.» C'était fini. Il n'y a rien pour vous couper un avenir comme ça. Vous savez les gens du monde ça ne donne pas l'air sérieux, on peut avoir tout le talent qu'on veut, c'est triste à dire, mais il suffit d'une Mme de Duras pour vous donner la réputation d'un amateur. Et pour les artistes, vous savez, moi, vous comprenez que je les connais, depuis quarante ans que je les fréquente, que je les lance, que je m'intéresse à eux, eh! bien, vous savez, pour eux, quand ils ont dit un amateur, ils ont tout dit. Et au fond on commençait à le dire de vous. Ce que de fois j'ai été obligée de me gendarmer, d'assurer que vous ne joueriez pas dans tel salon ridicule! Savez-vous ce qu'on me répondait: «Mais il sera bien forcé, Charlus ne le consultera même pas, il ne lui demande pas son avis». Quelqu'un a cru lui faire plaisir en lui disant: Nous admirons beaucoup votre ami Morel. Savez-vous ce qu'il a répondu avec cet air insolent que vous connaissez: «Mais comment voulez-vous qu'il soit mon ami, nous ne sommes pas de la même classe, dites qu'il est ma créature, mon protégé.» À ce moment s'agitait sous le front bombé de la Déesse musicienne la seule chose que certaines personnes ne peuvent pas conserver pour elles, un mot qu'il est non seulement abject, mais imprudent de répéter. Mais le besoin de le répéter est plus fort que l'honneur, que la prudence. C'est à ce besoin que, après quelques mouvements convulsifs du front sphérique et chagrin, céda la patronne: «On a même répété à mon mari qu'il avait dit: mon domestique, mais cela je ne peux pas l'affirmer» ajouta-t-elle. C'est un besoin pareil qui avait contraint M. de Charlus, peu après avoir juré à Morel que personne ne saurait jamais d'où il était sorti, à dire à Mme Verdurin: «C'est le fils d'un valet de chambre.» Un besoin pareil encore, maintenant que le mot était lâché, le ferait circuler de personnes en personnes qui se le confieraient sous le sceau d'un secret, qui serait promis et non gardé, comme elles avaient fait elles-mêmes. Ces mots finiraient, comme au jeu du furet, par revenir à Mme Verdurin, la brouillant avec l'intéressé qui aurait fini par l'apprendre. Elle le savait, mais ne pouvait retenir le mot qui lui brûlait la langue. «Domestique» ne pouvait d'ailleurs que froisser Morel. Elle dit pourtant «domestique» et si elle ajouta qu'elle ne pouvait l'affirmer, ce fut à la fois pour paraître certaine du reste, grâce à cette nuance et pour montrer de l'impartialité. Cette impartialité qu'elle montrait, la toucha elle-même tellement, qu'elle commença à parler tendrement à Charlie: «Car voyez-vous, dit-elle, moi je ne lui fais pas de reproches, il vous entraîne dans son abîme, c'est vrai, mais ce n'est pas sa faute, puisqu'il y roule lui-même, puisqu'il y roule, répéta-t-elle assez fort, ayant été émerveillée de la justesse de l'image qui était partie si vite que son attention ne la rattrapait que maintenant et tâchait de la mettre en valeur. Non, ce que je lui reproche, dit-elle d'un ton tendre,—comme une femme ivre de son succès—, c'est de manquer de délicatesse envers vous. Il y a des choses qu'on ne dit pas à tout le monde. Ainsi tout à l'heure, il a parié qu'il allait vous faire rougir de plaisir, en vous annonçant (par blague naturellement, car sa recommandation suffirait à vous empêcher de l'avoir) que vous auriez la croix de la Légion d'honneur. Cela passe encore, quoique je n'aie jamais beaucoup aimé, reprit-elle d'un air délicat et digne, qu'on dupe ses amis, mais vous savez il y a des riens qui nous font de la peine. C'est, par exemple, quand il nous raconte en se tordant que, si vous désirez la croix, c'est pour votre oncle et que votre oncle était larbin.» «Il vous a dit cela», s'écria Charlie croyant, d'après ces mots habilement rapportés, à la vérité de tout ce qu'avait dit Mme Verdurin! Mme Verdurin fut inondée de la joie d'une vieille maîtresse qui, sur le point d'être lâchée par son jeune amant, réussit à rompre son mariage. Et peut-être n'avait-elle pas calculé son mensonge ni même menti sciemment. Une sorte de logique sentimentale, peut-être, plus élémentaire encore, une sorte de réflexe nerveux, qui la poussait, pour égayer sa vie et préserver son bonheur, à «brouiller les cartes» dans le petit clan, faisait-elle monter impulsivement à ses lèvres, sans qu'elle eût le temps d'en contrôler la vérité, ces assertions diaboliquement utiles, sinon rigoureusement exactes. «Il nous l'aurait dit à nous seuls que cela ne ferait rien, reprit la Patronne, nous savons qu'il faut prendre et laisser de ce qu'il dit, et puis il n'y a pas de sot métier, vous avez votre valeur, vous êtes ce que vous valez, mais qu'il aille faire tordre avec cela Mme de Portefin (Mme Verdurin la citait exprès parce qu'elle savait que Charlie aimait Mme de Portefin) c'est ce qui nous rend malheureux: mon mari me disait en l'entendant: «J'aurais mieux aimé recevoir une gifle.» Car il vous aime autant que moi vous savez, Gustave (on apprit ainsi que M. Verdurin s'appelait Gustave). Au fond c'est un sensible.» «Mais je ne t'ai jamais dit que je l'aimais, murmura M. Verdurin faisant le bourru bienfaisant. C'est le Charlus qui l'aime.» «Oh! non, maintenant je comprends la différence, j'étais trahi par un misérable et vous, vous êtes bon, s'écria avec sincérité Charlie.» «Non, non, murmura Mme Verdurin pour garder sa victoire car elle sentait ses mercredis sauvés, sans en abuser, misérable est trop dire; il fait du mal, beaucoup de mal, inconsciemment; vous savez cette histoire de Légion d'honneur n'a pas duré très longtemps. Et il me serait désagréable de vous répéter tout ce qu'il a dit sur votre famille», dit Mme Verdurin qui eût été bien embarrassée de le faire. «Oh! cela a beau n'avoir duré qu'un instant, cela prouve que c'est un traître», s'écria Morel. C'est à ce moment que nous rentrâmes au salon. «Ah! s'écria M. de Charlus en voyant que Morel était là et en marchant vers le musicien avec le genre d'allégresse des hommes qui ont organisé savamment toute la soirée en vue d'un rendez-vous avec une femme et qui tout enivrés ne se doutent guère qu'ils ont dressé eux-mêmes le piège où vont les saisir et devant tout le monde les rosser, des hommes apostés par le mari. «Eh! bien, enfin, ce n'est pas trop tôt; êtes-vous content, jeune gloire et bientôt jeune chevalier de la Légion d'honneur? Car bientôt vous pourrez montrer votre croix» dit M. de Charlus à Morel d'un air tendre et triomphant, mais par ces mots mêmes de décoration contresignant les mensonges de Mme Verdurin, qui apparurent une vérité indiscutable à Morel. «Laissez-moi, je vous défends de m'approcher, cria Morel au Baron. Vous ne devez pas être à votre coup d'essai, je ne suis pas le premier que vous essayez de pervertir!» Ma seule consolation était de penser que j'allais voir Morel et les Verdurin pulvérisés par M. de Charlus. Pour mille fois moins que cela j'avais essuyé ses colères de fou, personne n'était à l'abri d'elles, un roi ne l'eût pas intimidé. Or il se produisit cette chose extraordinaire. On vit M. de Charlus muet, stupéfait, mesurant son malheur sans en comprendre la cause, ne trouvant pas un mot, levant les yeux successivement sur toutes les personnes présentes, d'un air interrogateur, indigné, suppliant, et qui semblait leur demander moins encore ce qui s'était passé que ce qu'il devait répondre. Pourtant M. de Charlus possédait toutes les ressources, non seulement de l'éloquence, mais de l'audace, quand, pris d'une rage qui bouillonnait depuis longtemps contre quelqu'un, il le clouait de désespoir, par les mots les plus sanglants, devant les gens du monde scandalisés et qui n'avaient jamais cru qu'on pût aller si loin. M. de Charlus, dans ces cas-là, brûlait, se démenait en de véritables attaques nerveuses, dont tout le monde restait tremblant. Mais c'est que dans ces cas-là il avait l'initiative, il attaquait, il disait ce qu'il voulait (comme Bloch savait plaisanter des Juifs et rougissait si on prononçait leur nom devant lui). Peut-être, ce qui le rendait muet, était-ce,—en voyant que M. et Mme Verdurin détournaient les yeux et que personne ne lui porterait secours—la souffrance présente et l'effroi surtout des souffrances à venir; ou bien, que ne s'étant pas d'avance par l'imagination monté la tête et forgé une colère, n'ayant pas de rage toute prête en mains, il avait été saisi et brusquement frappé, au moment où il était sans ses armes; (car sensitif, nerveux, hystérique, il était un vrai impulsif, mais un faux brave; même, comme je l'avais toujours cru, et ce qui me le rendait assez sympathique, un faux méchant: les gens qu'il haïssait, il les haïssait parce qu'il s'en croyait méprisé; eussent-ils été gentils pour lui, au lieu de se griser de colère contre eux, il les eût embrassés et il n'avait pas les réactions normales de l'homme d'honneur outragé); ou bien, que dans un milieu qui n'était pas le sien, il se sentait moins à l'aise et moins courageux qu'il n'eût été dans le Faubourg. Toujours est-il que dans ce salon qu'il dédaignait, ce grand seigneur (à qui n'était pas plus essentiellement inhérente la supériorité sur les roturiers qu'elle ne le fut à tel de ses ancêtres angoissés devant le tribunal révolutionnaire) ne sut, dans une paralysie de tous les membres et de la langue, que jeter de tous côtés des regards épouvantés, indignés par la violence qu'on lui faisait, aussi suppliants qu'interrogateurs. Dans une circonstance si cruellement imprévue, ce grand discoureur ne sut que balbutier: «Qu'est-ce que cela veut dire, qu'est-ce qu'il y a?» On ne l'entendait même pas. Et la pantomime éternelle de la terreur panique a si peu changé, que ce vieux Monsieur, à qui il arrivait une aventure désagréable dans un salon parisien, répétait à son insu les quelques attitudes schématiques dans lesquelles la sculpture grecque des premiers âges stylisait l'épouvante des nymphes poursuivies par le Dieu Pan.