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La Poupée Sanglante

GASTON LEROUX (continued 4)

Reading edition

Au matin, ils étaient si excités qu'ils voulaient ficher le feu à l'écurie, brûler le satyre! Heureusement, les autorités arrivèrent. Il n'était que temps!

Menacé par tout ce tumulte, ces cris de mort, Bénédict restait calme, d'un calme formidable qui impressionnait ses gardiens, lesquels se demandaient s'ils seraient assez forts pour le sauver une deuxième fois du lynchage.

—Ouvrez-leur la porte! leur dit-il... s'ils veulent me découper, moi aussi, il ne faut pas les contrarier!

Il avait donné l'adresse de Christine pour que l'on prévînt son père.

—La pauvre «demoiselle», ça lui a porté un coup!... Elle ne s'attendait pas à ce qu'elle a vu, bien sûr!... Mais aussi pourquoi est-elle venue?... Je lui avais tant recommandé de ne pas mettre les pieds dans ce pays!

Tout ce qu'il disait semblait être un aveu de ses forfaits ou tout au moins conduire à cette conclusion qu'il n'y avait aucun doute possible à émettre sur sa culpabilité, et cependant il prononçait souvent ces paroles qui revenaient comme un leitmotiv: «Ben oui!... mais tout cela n'empêche pas que je sois innocent!»

Se moquait-il des autres?... Se moquait-il de lui-même?... Le ton avec lequel il disait cela n'était pas très éloigné de la farce! Voulait-il se faire passer pour fou?...

Aux premières questions, ou plutôt à ses premières réponses, le juge d'instruction déclara:

—Nous sommes en face du genre cynique.

Cynique, ça il l'était!... Il semblait prendre un plaisir sadique à l'horreur qu'il inspirait; et il faisait tout pour la décupler!

Pendant la première nuit, on avait laissé le garde champêtre et l'appariteur au chalet, où ils avaient surveillé le feu sans y toucher, jusqu'à ce qu'il fût éteint... Les magistrats retrouvèrent tout en l'état: les restes d'Anie dans le panier, ses petits os carbonisés dans le poêle... On découvrit cependant des débris dans la cave... C'est là qu'il l'avait «sectionnée». On retrouva bien d'autres choses, les malles et les valises, enfin tout le bagage des sept femmes disparues!

—Eh bien, quoi! qu'est-ce que cela prouve? répliqua-t-il quand on lui opposa ce trop éloquent témoignage... que je suis un homme d'ordre!... et qu'on peut avoir confiance en moi!... Quand elles reviendront, elles seront bien contentes de retrouver leurs petites affaires telles qu'elles les ont laissées!...

—Nous saurons retrouver leurs cendres! s'écria le juge, et peut-être ce jour-là mettrons-nous fin à une attitude qui vous égale aux pires monstres qui aient déshonoré le nom de l'homme!

—Je comprends votre indignation, monsieur le juge, et la fièvre qu'elle vous inspire! Mais, croyez-moi, il n'est pas bien sûr que vous retrouviez toutes ces demoiselles à l'état de cendres!... Ce n'est pas une raison parce que j'en ai brûlé une pour que j'aie fait flamber les autres...

—Mais enfin, pour celle-là, vous avouez?

—J'avoue quoi?... Je n'avoue rien du tout!... J'ai toujours été trop ami de la vérité pour vous faire le plaisir d'avouer un crime que je n'ai pas commis!... Ça n'est pas une raison parce qu'on découpe une femme en morceaux et qu'on la met dans son poêle pour qu'on l'ait tuée!...

—Mais enfin, prouvez-nous que vous ne l'avez pas tuée!

—Ça, monsieur le juge, ça, ce n'est pas mon affaire!... Je ne suis pas magistrat, moi!... je ne suis pas payé par le gouvernement pour faire des enquêtes tendant à établir l'innocence ou la culpabilité des citoyens! Pour rien au monde, je ne voudrais empiéter sur vos prérogatives... Travaillez!

Ainsi parlait Bénédict Masson... Nous n'entrerons point dans le détail d'une instruction qui, en effet, a occupé le monde entier et qui est présente encore à toutes les mémoires... Plus les témoignages et les faits semblaient l'accabler, plus Bénédict semblait en concevoir une joie farouche. Jamais son masque n'avait été plus puissant ni, naturellement, plus odieux.

En ce qui concerne le père Violette, il reconnut tous les propos menaçants qu'on lui prêtait; il rendit hommage à la mémoire de Mme Muche, qui raconta avec force détails la visite du Peau-Rouge à l'Arbre Vert et son entrevue avec l'ancien garde.

Mme Muche avait trop prévu l'événement qui devait s'ensuivre pour n'en pas tirer un juste orgueil: «Si le père Violette m'avait écouté, il amorcerait encore ses lignes et poserait ses nasses.»

L'examen du cadavre du père Violette avait établi qu'il avait été pris comme au lasso, étranglé par une cordelette, puis jeté dans l'étang avec une pierre aux pieds; mais la pierre devait avoir été choisie trop lourde car elle avait rompu le lien qui l'attachait à la victime.

—Évidemment, faisait entendre Bénédict Masson quand on lui présentait les résultats de l'enquête, évidemment!... Un Peau-Rouge doit savoir lancer le lasso!... Je vous dirais que je ne sais pas lancer le lasso, que je ne parviendrais pas à vous convaincre, monsieur le juge! Tout de même, j'attends que vous déposiez ce sacré lasso sur la table des pièces à conviction, à côté de mon petit panier à transporter «les restes» et de ma «cuisinière»!

On était allé interroger Christine chez elle et, sur l'avis des médecins, on put, du moins pour le moment, lui éviter une pénible confrontation.

Aussi bien, elle eût été inutile, l'inculpé ne contredisant en rien les dépositions de Mlle Norbert.

Celle-ci fit son «mea culpa». Son grand tort avait été d'avoir pitié d'un être particulièrement disgracié de la nature et qui, à cause de cette infortune même, lui avait paru intéressant. La misanthropie du relieur d'art de l'Ile-Saint-Louis, sa sauvagerie, ses extravagances, la sombre poésie de ses élucubrations, son langage tantôt enthousiaste jusqu'au plus désordonné lyrisme, tantôt brutal comme celui d'un portefaix: elle avait mis tout cela sur le compte d'une laideur qui isolait Bénédict Masson de l'humanité. Elle s'était penchée sur cette douleur, elle s'était heurtée à un bourreau!...

Quand la porte du chalet de Corbillères s'était ouverte, elle avait eu en face d'elle une espèce de fou, couvert de sang comme un garçon d'abattoir et qui finissait de lancer dans les flammes les restes déchiquetés d'un corps humain!... Et puis elle ne se rappelait plus rien! Elle se demandait seulement comment elle n'était point morte de cette vision exécrable!...

—Assurément! soupira Bénédict Masson quand on lui rapporta les termes de cette déposition, assurément, la pauvre enfant n'a pas été gâtée!... Elle ne méritait pas ça!...

—Misérable! ne put s'empêcher de lui répliquer le juge, vous prévoyiez qu'elle pouvait vous surprendre au milieu de vos forfaits, quand vous lui défendiez de venir vous voir à Corbillères-les-Eaux...

—Non, monsieur le juge, non, je ne prévoyais point «mes forfaits», pour parler, comme vous, un langage dont la noblesse ne se rencontre plus guère que dans les tragédies classiques!... Si je n'invitais pas Mlle Norbert à faire un petit tour à Corbillères-les-Eaux... c'est que le paysage n'y est pas joli, joli!...

XXII DERNIÈRES NOUVELLES DE LA MARQUISE

Tant de cynisme, de truculence, une si évidente application à augmenter chez tous l'horreur inspirée par une série de crimes dont Bénédict Masson ne se déclarait innocent qu'en des termes et sur un ton qui ôtaient par avance toute valeur à une déclaration qu'il ne semblait pas lui-même prendre au sérieux, avaient eu pour résultat d'inspirer à Jacques Cotentin, le fiancé de Christine, des réflexions qui ne pouvaient naître que dans un esprit aussi scientifiquement, c'est-à-dire logiquement ouvert que le sien et préparé par une méthode sévère à ne se point laisser influencer par les contingences...

«Cet homme court à la mort comme à une délivrance! se disait le prosecteur. Voilà surtout ce que prouvent ses réponses! S'il pouvait lui-même prouver ses crimes, il le ferait! Ne le pouvant point, il déchaîne contre lui, par son attitude, la fureur des juges et du public, qu'il méprise... En même temps, il se venge par avance de Terreur qui va le livrer au bourreau en criant: «Je suis innocent!...» mais c'est tout juste s'il n'ajoute pas: «Je vous défie de me le prouver!»... Tout cela est du Bénédict Masson tout pur!... En attendant, on n'a retrouvé aucune trace des six autres victimes et pour ce qui est de la septième, il n'a pas tort quand il dit: «Ce n'est pas une raison parce qu'on découpe une femme en morceaux et qu'on la met dans son poêle, pour qu'on l'ait tuée!»

Ces réflexions, Jacques Cotentin les gardait pour lui. Il n'aimait point les discussions oiseuses. Il savait qu'il ne parviendrait à ébranler aucun esprit au monde sur le fait d'une culpabilité qui «sautait aux yeux». Surtout il avait grand soin de cacher le fond de sa pensée à Christine, qui, elle, en avait trop vu pour pouvoir admettre une seconde que Bénédict Masson ne fût point un abominable criminel. Sur ces entrefaites, la fille du vieil horloger reçut un court message de Coulteray: «Adieu, Christine... tout est fini!»

Le drame fabuleux sur lequel elle était tombée à Corbillères, la prostration physique et morale qui s'en était suivie lui avait fait oublier cette autre tragédie non moins sombre, non moins macabre qui se passait dans un autre coin de la France et qui, cependant, avait été la cause déterminante de sa visite à Bénédict Masson.

Jacques Cotentin de son côté, qui avait pu craindre un instant pour la vie ou pour la raison de Christine, n'avait plus pensé à la marquise ni à son appel désespéré.

Enfin, les premières exigences de l'instruction, les pénibles interrogatoires qui laissaient Christine accablée sous le poids du plus affreux souvenir, auraient contribué à rejeter dans l'ombre de leur pensée, si par hasard elle était venue les tourmenter, l'aventure fantomatique au fond de laquelle se débattait cette pauvre lady si pâle, si pâle, que le terrible marquis avait ramenée des Indes.

Un malheur présent est égoïste; il exige tous vos soins, vous courbe sur ses plaies et ne vous permet de regarder autour de vous que lorsque celles-ci commencent à se refermer... Enfin, il ne faut pas oublier non plus qu'à tout prendre, la réalité de l'infortune de la marquise de Coulteray était encore à démontrer... Certes, le «trocard» avait produit son effet; restait à savoir si on ne lui avait pas accordé une importance exagérée ou départi un rôle qui était bien le sien!...

Quoi qu'il en fût, dans le tumulte sanglant de l'affaire de Corbillères, le «trocard» que Christine avait emporté dans son sac pour le montrer à Bénédict avait disparu! Où? quand? comment?...

Sans doute au moment où Christine courait dans le marécage, à demi soulevée par la terreur et par le vent? Alors le sac se serait ouvert et le pistolet chirurgical s'en serait échappé?

Ces questions, Christine et Jacques ne se les posèrent que lorsque le mot si bref et si lugubre de la marquise leur fut parvenu.

La vision de la petite Anie brûlant dans la «cuisinière» de Bénédict Masson avait si bien effacé tout ce qui ne se rapportait pas directement ou semblait ne pas se rapporter aux crimes de Corbillères que Christine n'avait parlé de ce singulier trocard à quiconque.

... Aussi bien il n'avait été retrouvé par personne, en dépit de toutes les investigations de la police judiciaire, qui fouillait tout Corbillères et son marécage, à la recherche des restes des six victimes manquantes... Si les agents de la Sûreté générale avaient découvert un objet aussi curieux, ils en auraient certes fait état.

—Partons! dit tout de suite Christine à Jacques Cotentin... Nous n'avons que trop attendu! C'est moi qui, par mon scepticisme, mon orgueil, ma «suffisance» aurai peut-être été la cause de la mort de cette malheureuse!... Si nous avons encore une chance de la sauver, né la laissons pas échapper!... Mes remords sont déjà immenses!... Je me suis crue très intelligente et je ne suis qu'une sotte, d'une sottise criminelle!... Mon calme à juger les gens et les choses, l'équilibre tant vanté de mon esprit n'étaient que l'armature d'une bêtise qui m'épouvante... Est-ce que tu es calme, toi?... Oui, peut-être aux yeux des imbéciles!... Mais j'ai toujours vu ton esprit inquiet!... Rien ne t'a jamais paru impossible!... Je me suis étonnée de ne pas te voir sourire lorsque pour la première fois je t'ai parlé de la maladie de vampirisme qui sévissait à l'hôtel de Coulteray... Quand moi, sur un ton qu'eussent pu m'envier tous les Joseph Prud'homme de la terre, je prononçais le mot: science! toi, tu répondais: «Mystère!»... J'ai pris mon vieux père pour un monomane et il a du génie; j'ai aimé Gabriel sans y croire!... Je l'aime 'peut-être encore et je n'y crois peut-être pas encore...

—Oh! Christine! protesta Jacques avec une infinie tristesse.

—Pardon, Jacques, mais je ne veux avoir rien de caché pour toi!... Vous avez tous été trop à mes genoux! J'ai vu le marquis à mes genoux! J'y ai vu Bénédict Masson! Mais ce que je n'ai pas vu, moi qui croyais tout connaître, tout deviner: c'est que c'étaient deux monstres!... Jacques! courons à Coulteray!

—Tu es encore bien faible, Christine!

—Voilà une raison toute trouvée pour un voyage à la campagne. Les médecins m'ordonneront le séjour de la Touraine, climat doux, tempéré, qui me remettra de mes dernières émotions. Nul ne s'étonnera de mon absence et les magistrats ne pourront s'y opposer. Du reste, l'enquête est bien près d'être terminée. On ne retrouve pas les six autres victimes parce qu'il en a fait de la fumée! Ah! le bandit! Quand je pense qu'il me dédiait des vers... et qu'il pleurait sur ma main! Tu viens, Jacques?

—Tu sais bien que je fais tout ce que tu veux! et puis, tu as raison... notre présence peut être utile là-bas!

—Que le ciel t'entende! Hélas! elle nous écrit: «Adieu, c'est fini!»

—Ça n'est jamais fini, Christine, tant qu'on peut l'écrire.

—Eh bien, préviens mon père. Gabriel ne souffrira pas de ton départ?

—Non!... maintenant, je puis m'absenter... m'absenter même longtemps... pourvu que ton père reste et veille!...

—Oh! il ne le quitte pas!... Tu n'as pas remarqué qu'il l'a à peine quitté pour venir me voir... de temps en temps... et vite!... Aucun être au monde n'aura été soigné comme Gabriel!... Pauvre cher papa!... Gabriel, c'est un peu sa vie... c'est aussi la tienne, Jacques!

—Non, la mienne, c'est toi, Christine.

—Eh bien, en route! fuyons ce quartier, cette île où il me semble entendre encore le misérable rôder autour de moi... avec son sourire si affreusement mélancolique... et ses vers... ses vers qu'il chuchotait sur un ton liturgique! «Pour l'amour de Dieu, ne remue pas les sourcils quand tu passes près de moi, que ton regard reste glacé dans son lac immobile...» etc..., etc..., et autres du même acabit qui me remplissaient d'aise sous mes dehors de statue... car, au fond, je suis une sentimentale... Oui! en vérité, quelque chose comme Jenny l'ouvrière... seulement ce ne sont pas des fleurs qu'il me faut, ce sont des poèmes!...

—Ne raille pas!... Ne raille pas, Christine, tu es une sentimentale... On n'est grand que par les sentiments... et par la bonté!... Tu as été bonne!

—Bonne pour toi, bonne pour lui, bonne pour tout le monde! et je vous fais tous souffrir!... Ah! est-ce que je sais ce que je veux? acheva-t-elle en poussant un grand cri qui s'acheva dans un sanglot.

Il l'emmena le soir même. Oui, il fallait lui faire quitter Paris!... Et il résolut, une fois en Touraine, de la soigner comme une enfant, au milieu des champs et des fleurs, dans la douceur rayonnante de l'été sur son déclin.

Ce fut avec une joie dont il se défendit mal qu'en arrivant à Tours, il apprit par les journaux du soir le décès, survenu le matin même, de Bessie-Anne-Élisabeth, marquise de Coulteray, née Clavendish...

XXIII LE CHÂTEAU DE COULTERAY

Cette joie fut de courte durée. Christine, à qui l'on ne put cacher la nouvelle, voulait partir immédiatement pour Coulteray. Toute langueur, chez elle, avait disparu:

—Si elle est morte par ma faute, disait-elle, si elle est morte parce que je n'ai pas su l'entendre, je la vengerai!... Je lui dois bien ça!... je sens que son ombre ne me pardonnera qu'à cette condition!

Elle était dans une agitation qui ne cessa qu'à la première heure du jour quand elle se vit avec Jacques dans une auto qui devait les déposer à Coulteray à dix heures du matin.

—Il faut que je me calme, disait-elle, car il faut le surprendre, lui, et qu'il ne se doute de rien!

Tout ce qu'avait pu dire Jacques n'avait servi de rien. Elle ne l'écoutait plus. Toute sa pensée était dirigée contre le marquis. Elle ne prononça pas dix mots jusqu'à Coulteray.

En d'autres circonstances, pour des amoureux, ce voyage eût été un enchantement. C'est ce que se disait Jacques, à qui Christine échappait toujours pour une raison ou pour une autre dans le moment qu'il croyait s'en être rapproché le plus.

Jamais la nature n'avait été aussi belle, ni aussi douce. On touchait à la fin septembre. Un soleil doré répandait sa tendresse vaporeuse sur le royaume de la Loire. Corot n'eût pas mieux fait. Jacques posa sa main sur celle de Christine: elle était glacée. Lui, dans le paysage aimable et joyeux, ne pensait qu'à la vie. Elle, ne songeait qu'à la morte vers laquelle ils couraient à quatre-vingts à l'heure.

Quand ils arrivèrent à Coulteray, les cloches de la petite église du village et celle de la chapelle du château se mirent à sonner leur glas funèbre:

—On va sans doute l'inhumer aujourd'hui, fit Christine, dont les yeux se mouillèrent. Ah! je voudrais la revoir une dernière fois: je sais bien ce que je lui murmurerais à l'oreille!... Pourvu que nous arrivions avant la cérémonie!

Quant à Jacques, il lui était de plus en plus impossible de se mettre à l'unisson de ces tristes pensées. Il en voulait à la défunte de lui ravir le charme de l'heure. La vision de ce petit bourg à flanc de coteau, apparu dans la verdure et mirant ses murs blancs, ses toits pointus, ses champs et ses vignes dans la belle nappe de diamant de la rivière qui, quelques kilomètres plus loin, allait se jeter ou plutôt se perdre dans la Loire, ce beau ciel, cette fluidité de l'atmosphère, la joie accueillante des visages rencontrés jusqu'alors sur le bord du chemin, sur le seuil des maisonnettes qui s'ouvraient sans mystère sur leur bonheur domestique, ne l'avaient pas préparé à entendre cette lugubre litanie du bronze que se renvoyaient les deux clochers, lesquels semblaient n'avoir été bâtis que pour annoncer noces et baptêmes.

Le village était désert. L'auto le traversa et passa devant l'auberge de la Grotte aux Fées sans avoir rencontré âme qui vive. On l'eût dit abandonné.

La voiture franchit alors le pont de briques, où vient aboutir la route serpentine qui conduit, sous les ramures d'un boqueteau, au château debout sur le coteau, en face.

Les œuvres du moyen âge et de la Renaissance abondent dans ce pays et en rehaussent partout la beauté... Il n'est pas un voyageur qu'un sentiment d'admiration n'ait arrêté devant les ruines imposantes ou les magnifiques fragments des anciens châteaux du Châtelier, de la Guerche, de Roche-Corbon, de l'Isle-Bouchard, de Montbazon, de Chinon, d'Amboise, de Loches, d'Azay-le-Rideau... Le château de Coulteray ne dépare pas cette collection.

Il n'est pas moins remarquable par son architecture de guerre, ses créneaux, ses mâchicoulis, ses tours, que par les frises et les bas-reliefs si délicatement taillés sur sa façade... La légende affirme que Diane de Poitiers fut pour beaucoup dans les enjolivements de cette redoutable demeure et que Catherine de Médicis travailla à la transformer en un confortable manoir... Au surplus, le moyen âge lui-même paraît gai dans ce charmant pays.

«Il fallait que cette pauvre Bessie-Anne-Élisabeth, née Clavendish, fût bien malade pour ne point guérir ici!» se disait Jacques.

À la porte de la première enceinte du château, ou plutôt de ce qui restait de la première enceinte (des pierres, des plantes grimpantes et des fleurs), ils descendirent d'auto. Il y avait foule dans «la baille». Toute la contrée environnante était là. On était venu aux obsèques par curiosité, par superstition... car on est très curieusement superstitieux dans le pays de Coulteray... plus peut-être que dans tout le reste de la Touraine et certainement autant qu'en Bretagne, mais d'une autre manière.

Ils étaient venus non pour voir la morte, mais pour voir le vampire, qu'ils appelaient couramment entre eux l'empouse (ce qui est tout comme, là-bas)... sans beaucoup y croire, mais sans rejeter tout à fait la légende avec laquelle on leur avait fait peur quand ils étaient petits et qu'ils n'étaient pas sages.

La funèbre aventure de Louis-Jean-Marie-Chrysostome s'échappant de sa tombe pour venir, la nuit, dévorer les vivants, remplaçait avantageusement pour les petits gars de Coulteray les histoires du loup-garou en honneur dans d'autres contrées.

Quand, en l'absence des châtelains, le concierge faisait visiter la crypte de la chapelle, il ne manquait point de raconter à l'étranger ce que l'on disait, depuis deux siècles, de ce tombeau vide.

—Y croyez-vous? demandait en souriant le visiteur.

—Ben! répondait l'autre en hochant la tête, on y croit sans y croire!...

Quoi de plus mobile que le caractère tourangeau, avec son pétulant bon sens, son inconséquence, son esprit fin, sa philosophie moqueuse, son scepticisme et son imagination folle? Quoi de plus intéressant que ce génie d'une si merveilleuse souplesse qui, du moment où il se prend au sérieux, passe sans effort de la bouffonnerie aux sujets les plus graves, de la futilité aux considérations les plus sérieuses et quelquefois les plus inattendues dans leur audace?...

Tout ceci n'est point d'une digression inutile, sur le seuil du château de Coulteray, dans le moment que la tombe va se refermer sur la figure de cire de Bessie-Anne-Élisabeth Clavendish, femme du dernier des Coulteray, de ce Georges-Marie-Vincent qui ne serait autre lui-même que Louis-Jean-Marie-Chrysostome, l'empouse de la légende, et cela quelques heures avant des évènements extraordinaires qui allaient bouleverser toute une contrée...

N'oublions pas que nous sommes dans un pays où il y a une auberge qui s'appelle la Grotte-aux-Fées, dont l'enseigne rappelle un dolmen qui est visité des plus aimables lutins; non loin de ce dolmen s'en trouve un autre, de proportions gigantesques, appelé le Palais de Gargantua; à quelques kilomètres de là, il y a encore la brette du taillis Saint-Nicolas, tertre bâti de pierres brutes, qui appartient, lui aussi, aux temps celtiques où l'enchanteur Orfon aurait entassé d'immenses richesses qu'il se plaît à faire résonner avec fracas dans la nuit de Noël...

Toute cette superstition est gracieuse, plaisante, poétique, propre à une terre où l'on est heureux de vivre, et ne rappelant en rien les épouvantes bretonnes; mais enfin elle est au fond des mœurs, liée encore à de certaines coutumes, occasion de certaines fêtes auxquelles les plus incrédules auraient garde de ne point se mêler... N'oubliant point cela, nous serons moins étonnés de ce qui va se passer.

Et d'abord, nous ne pourrions mieux nous rendre un compte approximatif de la situation morale—à ce point de vue—de la population de Coulteray, qu'en rapportant très succinctement ici la façon dont, à différentes reprises, y fut accueilli le marquis. Nous avons déjà dit qu'il était né à l'étranger. Il ne vint à Coulteray que dans la force de l'âge; aussi quand il apparut, ce fut un événement; disons tout de suite que cet événement fut plutôt joyeux.

Georges-Marie-Vincent semblait réaliser en tout le type du gentilhomme campagnard tourangeau, bon vivant, haut en couleur, et faisant volontiers sa société des gais lurons. Avec cela, il n'était pas fier. Il donnait des fêtes champêtres, faisait danser les filles, payait des banquets mémorables à la Grotte aux fées, aux grandes fêtes annuelles.

L'empouse, comme on continuait à l'appeler entre soi, «histoire de rire», avait un gros succès. Tout le monde en raffolait. On disait: «Notre empouse se porte bien! souhaitons que le diable nous le conserve encore pendant deux ou trois cents ans.»

Puis il partit. Il était retourné à l'étranger. On n'entendit plus parler de lui pendant des années. Quand il revint, il n'avait pas changé. Il était toujours gaillard, avec la même figure, la même bonne humeur, le même «allant». Les paysans, eux, avaient vieilli.

Il avait ramené des Indes une toute jeune femme, «belle comme le jour», digne de la Grotte aux fées. Il était fort galant avec elle. Ils paraissaient s'adorer.

Il y eut encore des fêtes données en son honneur et aussi à propos de la visite de quelques hauts seigneurs d'outre-Manche qui n'engendraient pas, eux non plus, la mélancolie. Tout ce monde repartit pour Paris en laissant des regrets.

Quand, quelques mois plus tard, Georges-Marie-Vincent revint à Coulteray avec la marquise, il était toujours le même, immuable dans sa façon d'être, de se bien porter, de voir gaiement la vie; mais déjà on ne reconnaissait plus sa femme.

Elle avait perdu ses fraîches couleurs; ses yeux, qui, naguère, reflétaient le ciel, s'étaient voilés d'une ombre funèbre; elle, que l'on avait vue, légère comme une Diane chasseresse, courir dans les bois, passait maintenant alanguie au fond d'une voiture d'où elle répondait tristement et d'un geste épuisé aux saluts respectueux des campagnards.

Sur ces entrefaites, une femme du pays qui faisait fonction de lingère au château, mariée à un brigadier de gendarmerie, Mme Gérard, se vit remerciée pour un motif futile.

Ce fut la première qui répandit le bruit qu'il se passait à Coulteray des choses «pas ordinaires du tout!»

Elle prétendait avoir reçu des confidences de la marquise, que celle-ci était fort à plaindre, et que, si personne ne s'en mêlait, la pauvre femme n'en avait plus pour longtemps! Alors, le gendarme, lui, s'en mêla pour faire taire sa bavarde moitié, et il y réussit si bien, par des moyens dont elle ne se vanta pas, qu'il ne fut plus possible de tirer un mot de Mme Gérard à ce sujet.

Mais la curiosité des paysans était éveillée; ils guettaient les sorties de la marquise et soupiraient sur son passage:

—Voilà ce que c'est que de se marier à un empouse...

D'autre part, ils n'étaient plus les mêmes avec le seigneur de Coulteray.. Ils se détournaient de lui, hochaient la tête quand il était passé, se regardaient entre eux tantôt avec une sorte de consternation inquiète, tantôt en se souriant, à cause de ce qu'ils pensaient «qui, tout de même, n'était pas possible à notre époque».

Le marquis n'insista pas. Il repartit avec sa femme.

Deux ans plus tard, il la ramenait à toute extrémité, et aujourd'hui on l'enterrait...

Christine et Jacques tombèrent en pleine cérémonie. Il y avait là cinq ou six cents personnes, les hommes nu-tête, la plupart des femmes à genoux, tandis que s'avançait le cortège mortuaire, précédé du clergé, suivi du maire, des adjoints, de tout ce qui comptait dans le pays environnant.

Les «filles de Marie», tout en blanc, et les «dames du Feu», dans leur curieux costume sylvestre enguirlandé des feuillages et des fleurs de la forêt, entouraient le cercueil ouvert selon l'antique coutume de la maison de Coulteray, où l'on scelle les morts dans leur tombe devant tout le populaire appelé comme témoin.

Les «dames du Feu», parmi lesquelles on voyait de bonnes vieilles à cheveux blancs, et de belles et jeunes personnes encore à l'aurore de leur printemps, formaient une confrérie dont l'origine se perdait dans la nuit des siècles, et qui était née de l'usage druidique de célébrer le retour du solstice d'été par des démonstrations de joie, des feux dans les clairières. Ces «dames» dansaient autour des pyramides de bois enflammées, comme il arrive, du reste, dans plusieurs autres provinces de France, la nuit de la Saint-Jean. Au pays de Coulteray, il n'était point de village, point de hameau, de ferme, qui, à cette occasion, n'eût son bûcher. On prie les curés de campagne de les bénir, et, lorsque le feu a accompli son œuvre, on en conserve soigneusement les tisons comme un préservatif contre l'orage.

Ainsi la religion et la superstition se rejoignent-elles le plus joliment du monde dans ce charmant pays. Ce jour-là, elles s'étaient encore réunies pour conduire à sa dernière demeure celle qui avait été condamnée par un méchant destin à partager la couche de «l'empouse».

Mais, derrière le cercueil, porté par quatre forts gars du village, «l'empouse» montrait une telle figure de malheur, arrosée de tant de larmes, un gémissement si affreux secouait son grand corps courbé sous la douleur que la réalité de ce désespoir conjugal n'avait pas tardé à faire reculer bien loin dans tous les esprits la cruelle légende dont, après tout, ce pauvre Georges-Marie-Vincent était peut-être la première victime.

On se rappelait de quels soins on l'avait toujours vu entourer la marquise. On ne vit plus qu'un mari qui pleurait sa femme, et l'on pleura avec lui, non seulement sur elle, mais sur lui-même!

Un incident, qui se passa au moment où le cortège quittait «la baille» pour entrer dans la petite enceinte du cimetière qui précédait la chapelle, souleva même tout ce peuple en sa faveur. La veuve Gérard se tenait là, appuyée à un pan de mur, à demi dissimulée derrière un chèvrefeuille, mais pas si bien toutefois que le marquis ne l'aperçût, malgré son désespoir. Il se redressa, menaçant, terrible: ses yeux, tout à l'heure embués de larmes, parurent comme desséchés par le feu qui en jaillit; son bras s'étendit sur la Gérard, comme poussé par un ressort qui était assurément celui de l'indignation arrivée à sa dernière puissance; sa bouche remua, mais elle n'eut pas à prononcer le «va-t'en!» dont elle était pleine. Comme soulevée de terre par l'épouvante, la veuve était déjà partie, se jetant hors du château et dévalant vers la «prée» (la prairie) comme pierre qui roule.

C'est tout juste si l'on n'applaudit pas!

Chacun comprenait cette sainte colère... Après tout, le pauvre homme devait en avoir assez de toutes ces histoires! Il n'ignorait pas toutes les stupidités que la Gérard avait colportées, puisqu'il avait été obligé de la mettre à la porte de chez lui!... Et elle avait eu le toupet de se montrer dans un moment pareil!...

Cette exécution terminée, à la satisfaction de tous, le cortège pénétra dans la chapelle... Christine et Jacques eurent toutes les peines du monde à en approcher, et Jacques aurait facilement renoncé à y entrer si Christine, dont l'émotion était à son comble, ne l'avait entraîné par la main avec une force irrésistible.

—Je veux la voir, elle!... je veux la voir!...

De fait, elle ne l'avait pas encore vue, bien que le cercueil fût ouvert. C'est en vain qu'elle avait essayé de percer les premiers rangs, elle avait été repoussée et elle n'avait aperçu que des gerbes de fleurs, dont on avait fait à la morte une couche embaumée...

La chapelle était déjà pleine, quand Christine avisa devant le porche un homme en surplis qui distribuait des coups de sa baguette noire et plate dont les extrémités étaient garnies d'une armature d'argent; ainsi faisait-il reculer les fidèles trop pressés qui le bousculaient...

Ce ne pouvait être que le sacristain.

«Drouine!» prononça-t-elle.

Celui-ci se tourna vers elle et l'aperçut qui tenait toujours Jacques par la main... Elle se nomma: Christine Norbert, et présenta son cousin.

—Mon Dieu, soupira Drouine en levant les yeux au ciel, vous arrivez bien tard! si vous saviez comme elle vous a attendue!...

—Peut-on encore la voir? demanda Christine.

—Suivez-moi! répondit-il...

Et il les fit descendre tout de suite par un petit escalier souterrain qui conduisait à la crypte.

Celle-ci était encore déserte.

—Tenez, placez-vous dans ce coin; après la messe, on va la descendre ici... Vous la verrez tout à votre aise. Elle n'a jamais été si belle, on dirait un ange... On va la mettre provisoirement dans le tombeau de «l'empouse» qui est vide, comme vous le savez certainement, et d'où elle ne sortira que pour être ensevelie définitivement dans un tombeau magnifique que M. le marquis va lui faire et qui sera édifié là-bas... auprès de celui du comte François II, dit Bras-de-Fer, mort en terre sainte. M. le marquis a bien du chagrin!

Il les quitta, car on avait besoin de lui, là-haut...

Ils se trouvaient dans une espèce de niche creusée dans la muraille, et d'où ils dominaient le tombeau de «l'empouse», lequel était ouvert, attendant sa nouvelle proie...

On avait glissé la pierre qui le recouvrait (et sur laquelle on pouvait lire encore l'inscription relative à Louis-Jean-Marie-Chrysostome, écuyer de Sa Majesté) sur un tombeau voisin...

Jacques sentit la main de Christine qui se crispait dans la sienne... Tout cet appareil de mort, ces chants funèbres qui leur paraissaient dans leur retraite souterraine comme la plainte même des trépassés, jaillie des entrailles de la terre, ces figures de pierre étendues sur les sépulcres, les mains jointes dans un dernier geste de supplication et de prière avant le jugement dernier, toute cette scène, éclairée assez lugubrement par quelques rayons tombés des soupiraux gothiques qui prenaient jour au ras du sol envahi par les nonces du cimetière était bien faits pour impressionner un esprit qui eût été moins ébranlé que celui de Christine.

Quant à Jacques, il maudissait comme toujours sa propre faiblesse qui aboutissait à ce cul-de-sac de la mort dans lequel il était venu s'enfermer avec Christine, dans le moment même qu'il rêvait pour sa fiancée la renaissance de toutes les forces vitales dans le rayonnement d'une nature triomphante...

Lui, si fort avec les autres et avec lui-même, lui, l'intelligence même, il n'existait pas, il n'avait jamais existé devant elle que par elle!... Il s'en rendait compte une fois de plus, il y avait beau temps qu'il ne luttait plus; un instant, il avait essayé de se ressaisir, il avait senti qu'elle le laisserait s'évader avec sa belle tranquillité et son doux sourire triste, sans autre protestation... «De profundis clamavi ad te, domine!». Chaque esprit, ici-bas, et sans doute là-haut, a son maître... Il ne sied pas, même au plus orgueilleux de faire le malin... On a vu de prodigieux cerveaux à la remorque de repoussantes gotons; et Christine était belle et bonne... «Dies iræ, dies illa!»

La grille ouvragée qui était derrière le tombeau du comte François, dit Bras-de-Fer, s'ouvrait, et le cortège des filles de Marie et des dames du Feu se répandit dans la crypte, précédant le cercueil que les gars apportèrent et soulevèrent pour l'enchâsser provisoirement dans le tombeau de «l'empouse»...

On eût dit qu'ils y déposaient une merveilleuse corbeille de fleurs, où reposait une vierge endormie...

Christine ne quittait plus cette figure idéale de ses yeux agrandis par l'angoisse et la douleur...

Ah! oui! qu'elle était belle dans la mort, Bessie-Anne-Élisabeth!... Belle comme Juliette au tombeau, quand elle fut descendue dans la fraîcheur religieuse du sanctuaire embaumé qui efface tous les tourments et rend à l'enveloppe terrestre sa pureté d'aurore, belle comme Ophélie ornée de sa guirlande de plantes sauvages et les cheveux humides encore de la flore des eaux... et comme elle, échappée enfin à l'outrage d'un insensé auquel elle avait livré un cœur pur avec toutes ses espérances et ses naïfs désirs!... évadée d'un cercle d'horreurs qu'elle n'avait pu comprendre et où sa raison avait succombé avant qu'elle exhalât son dernier soupir!...

«Dors! dors donc ton dernier sommeil que rien ne viendra plus troubler, je te le jure!» murmura dans un sanglot et en s'affaissant sur ses genoux défaillants Christine à demi pâmée.

À ce gémissement répond un cri de désespoir, et Georges-Marie-Vincent s'effondre, lui aussi, devant ce cercueil qu'il a peut-être ouvert!...

La cérémonie s'achève, les dernières prières sont dites, la pierre est glissée sur celle qui ne verra plus la douce lumière du jour...

On soulève le marquis qui se laisse emporter comme s'il avait été soudain frappé de paralysie... Il ne recouvre un peu l'usage de ses membres qu'à la fraîcheur du dehors et quand il aperçoit Christine et Jacques qui sortent les derniers de la crypte... Il fait quelques pas vers la jeune fille, lui saisit les mains avec une effusion qui la glace...

—Ah! merci! merci d'être venue, vous qui étiez son amie!...

Elle présente Jacques, son fiancé... Il ne leur quitte plus les mains... Ce sont eux qui doivent l'accompagner jusqu'au château...

—Ne me quittez pas!... ne me quittez pas! Je suis si malheureux... si vous saviez!... si vous saviez!... Mais vous savez tout, vous, Christine!... Je n'ai rien à vous apprendre!... Vous seule ici pouvez comprendre toute l'étendue de ma misère!... Ah! je suis le plus misérable des hommes!...

Et pendant que la foule s'écoule, émue, silencieuse, vide la baille, regagne la campagne, les villages, il les retient dans l'ombre de ce château de la mort, aux volets clos...

—Je vais partir! fait-il d'une voix brisée. Je vais partir loin, très loin!... Où?... je n'en sais rien encore!... mais je ne puis rester un instant de plus ici!... Trop de souvenirs!... trop de souvenirs!... trop de douleurs!...

Une porte est poussée... une portière se soulève... Une ombre que Christine reconnaît... C'est Saïb Khan lui-même, le médecin indien. Il ne prononce pas une parole...

À sa vue, Georges-Marie-Vincent s'est soulevé.

—Adieu! soupire-t-il dans une sorte de râle, adieu peut-être pour toujours!... Ah! comme je l'aimais!

Il est parti!... Le bruit de l'auto qui l'emporte... Il est parti!...

Tous deux sont restés là, encore sous le coup de cet extraordinaire désespoir... Ce «ah! comme je l'aimais!» leur restera longtemps dans l'oreille...

—Cet homme aimait peut-être vraiment cette femme! prononça Jacques, après quelques instants d'un affreux silence.

—Comment peux-tu dire?... Comment peux-tu dire?... Ugolin aussi aimait ses enfants!...

—Justement, dit Jacques... qui, pour rien au monde, n'eût voulu la contrarier dans un moment pareil... Et maintenant, ma petite Christine, fit-il en se levant, nous aussi allons quitter ce pays... nous n'avons plus rien à y faire!... et nous allons essayer de l'oublier!...

—Va-t'en donc! lui répliqua-t-elle d'un air sombre... Moi, je reste!

—Tu restes ici?... mais pourquoi?...

Elle s'était approchée de la fenêtre et, à travers les persiennes, considérait quelque chose, ou quelqu'un, avec une attention farouche.

—Vois! dit-elle.

Il pencha la tête..

—Je t'en ai assez parlé pour que tu les reconnaisses!

—Sangor et Sing-Sing.

—Oui, Sangor et Sing-Sing!... Ils ne sont pas partis, eux!... et tu veux que je m'en aille!... ajouta-t-elle frémissante...

—Christine! explique-toi... je ne te comprends pas!...

Elle haussa les épaules.

Et, dès lors, elle agit comme s'il n'était pas là!...

Elle quitta ce salon, passa dans une autre salle... Il la suivait, renonçant à l'interroger... Ils traversèrent ainsi une partie du rez-de-chaussée... Le château paraissait désert, abandonné... Toute la domesticité quelque part, dans les sous-sols, devait faire ripaille, comme il est de coutume après ce genre de cérémonie...

Ils parcoururent des pièces immenses qui avaient conservé le cachet des siècles, meublés de bahuts d'un prix inestimable, de coffrets sculptés, aux ferrures ciselées, de hautes chaises datant du règne de François Ier, d'immenses cheminées Renaissance, merveilles à peine éclairées par le demi-jour qui glissait à travers les persiennes, et ils arrivèrent dans un vestibule dont elle gravit, avec une hâte que Jacques ne pouvait s'expliquer, l'escalier aux larges dalles de marbre usé, à la rampe de fer forgé, descellée par endroits, et qui n'avait peut-être pas été réparée depuis l'autre Coulteray... Louis-Jean-Marie-Chrysostome...

Arrivée au premier étage, elle se dirigea comme guidée par un sûr instinct vers une grande porte à double battant qu'elle ouvrit.

L'odeur spéciale des chambres mortuaires les saisit tout de suite...

C'était la fameuse chambre de Diane de Poitiers. Sur une estrade, le grand lit aux piliers tors était encore jonché de fleurs... Aux quatre coins de l'estrade, les cierges à peine éteints exhalaient encore leur funèbre parfum...

Elle alla à la fenêtre, l'ouvrit d'un geste large, repoussa les persiennes et le jour entra à flots.

Elle regarda tout de suite les murs tendus de tapisseries de Flandre de haute lice représentant des sujets tirés des romans de chevalerie.

Avec une stupéfaction grandissante, Jacques vit Christine s'intéresser méticuleusement à ces figures qui faisaient revivre les hauts faits des chevaliers de la Table ronde. Elle passait de l'un à l'autre après un examen d'une minutie exaspérante... Tantôt elle se baissait, tantôt elle se dressait sur la pointe des pieds, tantôt elle montait sur un tabouret...

Elle se retourna enfin en poussant un soupir et le visage contracté. Elle regardait Jacques, mais apparemment sans le voir et certainement sans l'entendre, car, comme il s'était risqué à lui poser une question qui éclairât ce manège pour lui tout à fait incompréhensible, elle passa près de lui sans lui répondre, et, soudain, comme obéissant à une idée nouvelle, elle sortit de cette chambre, et, par le corridor, entra dans la pièce adjacente.

Celle-ci était une pièce Louis XV... En face du lit, un portrait en pied de Louis-Jean-Marie-Chrysostome, assez reconnaissable dans la pénombre... car, là aussi, les volets étaient tirés... Jacques était entré derrière elle. Ils étaient certainement dans la chambre du marquis actuel.

Il ferma la porte, et aussitôt Christine poussa un cri.

Près du lit, qui était adossé au mur qui séparait cette pièce de la chambre de la marquise, un rayon de soleil allongeait sa baguette d'or qui semblait avoir troué le mur... c'était la lumière de la chambre voisine qui arrivait là par ce trou... que l'on eût difficilement trouvé dans les arabesques du trumeau où il se dissimulait, ou, de l'autre côté, parmi les personnages de la tapisserie...

Christine courut y coller son visage... et quand elle eut fini de regarder.

—Vois à ton tour! dit-elle à Jacques... Vois le trou par lequel le monstre lançait sa flèche empoisonnée!...

Il vit, et lui aussi, qui avait eu en mains le «trocard» fut convaincu... mais ne l'avait-il pas été à moitié déjà?... et que pouvaient-ils faire maintenant qu'elle était morte?

Cette question, il ne la posa pas à Christine, mais elle y répondit tout de même:

Ô Bessie!... prononça-t-elle d'une voix profonde, j'ai été une mauvaise gardienne de ta vie, mais je veillerai sur ta mort!...

XXIV DROUINE, GARDIEN DES MORTS

Cette phrase sibylline, qui semblait les attacher à Coulteray pour l'éternité, laissa Jacques assez perplexe... Christine l'inquiétait de plus en plus, elle avait la fièvre. Elle ne pouvait tenir en place. Où le conduisait-elle maintenant? Droit chez le sacristain qui habitait un petit carré de pierres troué d'une porte et de deux fenêtres Renaissance, adossé à ce qui restait de rempart et disparaissant à demi sous la vigne vierge et les plantes grimpantes. C'était une loge, d'où il pouvait surveiller l'entrée du château, et c'était presque un tombeau d'où il pouvait surveiller les morts.

Drouine était Solognot. Il n'était ni vif ni impressionnable comme le Tourangeau, et l'on eût pu croire, à le voir si avare de ses mouvements, qu'il manquait d'activité. Il n'en était rien. Il travaillait quinze heures par jour. Le plus souvent le château était désert et lui appartenait. Le service de la chapelle, le cimetière, au fond, l'occupaient peu. Il ne creusait pas quatre tombes par an. Il passait son temps à remuer la terre, le long des anciens remparts, sur une bande de terrain qu'on lui avait abandonnée et où il faisait pousser des légumes. Enfin, il cultivait tout seul sa vigne qui dévalait hors le rempart, vers «la prée», et dont le marquis, propriétaire, lui abandonnait tous les bénéfices. Les visites archéologiques, les touristes remplissaient également son escarcelle.

Son rêve, qui était près de se réaliser, était de quitter ce merveilleux pays pour aller s'enfouir en Sologne, dans la sauvagerie, où il était né.

Si ce n'était déjà fait, c'est que la veuve Gérard, à laquelle il faisait une cour muette depuis dix ans, et à qui il ne s'était ouvert de ses projets que depuis deux mois, ne tenait pas du tout à quitter la Touraine...

Avec ses économies de fourmi, il était parvenu à acheter la petite propriété qui les attendait là-bas, toute prête. Il avait toujours pensé que le gendarme ne ferait pas de vieux os, car il fréquentait trop les cabarets, et que sa veuve ne le pleurerait pas longtemps parce qu'il la battait comme plâtre. Lui, il était doux et bon, et patient. Elle serait heureuse avec lui. Elle le savait.

Quand Christine et Jacques pénétrèrent chez lui, il était attablé, tout pensif, devant son écuelle. Il laissa là son morceau de lard et se leva.

Avec ses cheveux de crin, sa peau d'ivoire, ses membres trapus, ses épaules courbées par l'incessant labeur, il eût pu passer pour une brute s'il n'y avait eu les yeux qui étaient bleu de Marie et brillants de la plus tendre candeur. À quarante ans, il avait conservé le regard d'un enfant de chœur qui débute dans le saint parvis.

Cependant, il n'était ni timide ni gauche. Il leur avança deux chaises et leur demanda tout de suite s'ils avaient vu Sangor et si celui-ci avait fait la commission de M. le marquis.

—Nous l'avons aperçu, dit Christine, mais nous ne l'avons pas encore rencontré. De quelle commission s'agit-il donc?

—M. le marquis est parti bien précipitamment! répliqua Drouine en hochant la tête, et il n'a pas eu le temps de vous dire que vous pouviez rester au château tant qu'il vous plairait, y coucher et vous y faire servir comme s'il était là. Sangor et moi, nous sommes à votre disposition.

—Notre intention était de repartir aujourd'hui même! interrompit Jacques.

—Mais nous profiterons de la bonne grâce du marquis, acheva Christine.

—Si tu veux absolument rester quelques jours à Coulteray, reprit le prosecteur, descendons à l'auberge, ce sera plus gai que de nous installer dans ce château désert!

—Je ne suis pas venue ici pour être gaie! fit la jeune fille avec tristesse et en prenant la main de Jacques comme pour se faire pardonner sa réplique un peu vive... je suis venue pour y pleurer une amie.

—Mme la marquise vous aimait bien! soupira Drouine.

—Parlez-nous d'elle, demanda Christine à voix basse... il faut tout nous dire: nous sommes préparés à tout entendre... Elle me parlait de vous dans toutes ses lettres... Elle avait la plus grande confiance en vous... Cette affaire est si extraordinaire que nous avons eu tort de ne pas y croire... ce misérable a trompé tout le monde!...

—Je n'en sais rien! déclara Drouine.

Christine le regarda, stupéfaite...

Tranquillement, Drouine reprit la parole:

—Moi, mademoiselle, vous savez, je n'ai jamais donné dans les «giries» de ce pays-ci... Je suis Solognot: là-bas, on a la tête dure... ma mère était servante chez le curé... je servais la messe à sept ans; je ne crois qu'au catéchisme.. L'histoire de «l'empouse», c'est des contes de fées... Tenez! il y a ici une femme qui n'est pas méchante, mais qui est un peu bavarde, et qui a été durement chassée tantôt par le marquis; c'est la veuve Gérard! Eh bien! dans le temps, la veuve Gérard a peut-être trop raconté cette histoire-là à Mme la marquise, qui, entre nous, n'avait point la tête bien solide... Aussi, moi, je ne l'ai jamais contrariée dans ce qu'elle disait. J'étais le seul à bien vouloir l'écouter quand elle me geignait en cachette, dans la chapelle ou à la sacristie. Moi, je lui disais: «Oui, madame la marquise!... oui, madame la marquise!» mais je la plaignais!... Un vampire?... Vous avez jamais vu un vampire, vous?... Moi, je suis gardien du cimetière depuis quinze ans... eh ben, vampire ou non, je n'ai jamais vu les morts sortir de leur trou une fois qu'on les y avait mis! Pour cela, il faut attendre le Jugement dernier!...

—Tout ce que dit cet homme est plein de bon sens! prononça Jacques...

Christine se retourna vers lui dans un mouvement d'hostilité aiguë:

—Il n'empêche que nous avons eu la preuve de l'infamie du marquis, la preuve de son crime! lui jeta-t-elle... Tout est là, et tu le sais bien, Jacques!... Ton attitude me peine au delà de ce que je pourrais dire.

—Quelle preuve? demanda Drouine.

—Eh bien! le trou, le trou dans le mur de sa chambre, elle ne vous en a pas parlé!

—Si! si!... Elle m'en a parlé et je l'ai vu!... Eh bien! il ne date pas d'hier, le trou!...

—Georges-Marie-Vincent, s'il faut en croire la légende, ne date pas d'hier, non plus! laissa tomber Christine.

—Ah ça! mais, est-ce que tu deviens folle, toi aussi? s'écria Jacques...

—Et le pistolet que vous nous avez envoyé? savez-vous ce que c'est? reprit Christine haletante... Monsieur pourrait vous l'expliquer!

—Christine! Christine!... supplia Jacques... tais-toi, je t'en supplie... tais-toi!... d'abord, nous ne sommes sûrs de rien!... Et puis en ce moment tu oublies, tu oublies... (il lui avait pris les mains et les lui serrait avec une force dont elle ne se défendait pas). Tu oublies que nous avons autre chose à faire que de nous occuper des morts!

Elle ne lui répondit pas, mais elle fondit en larmes...

Soit parce que les devoirs de sa fonction l'appelaient dehors, soit par discrétion, Drouine sortit dans l'instant, sans prononcer une parole. Jacques essaya aussitôt de calmer Christine qui se montrait de plus en plus nerveuse.

—Ma chérie, lui dit-il, je t'accorde tout ce que tu voudras! Le marquis est un monstre et la marquise une martyre. Tant qu'on pouvait encore espérer la sauver, tu sais que j'ai été le premier à vouloir que tu agisses! mais maintenant, je t'en supplie, détournons-nous de tout ce qui n'est pas ce que tu sais bien!... Oublie le drame de Coulteray, comme il nous faut oublier celui de Corbillères!... Il fut un temps où tu n'aurais pas eu besoin de tant de discours!... Encore une fois, ne songeons plus qu'à Gabriel!

Elle sécha soudain ses larmes...

—Tu le veux?... Eh bien! que ta volonté soit faite!... dit-elle d'une voix sourde... et ce sera peut-être épouvantable!...

—Que veux-tu dire?

—Ah! çà! mon cher, tu m'en demandes trop!...

—Es-tu enfin décidée à partir?...

—Oui, tranquillise-toi, nous serons bientôt à Paris.

—Mais je ne te demande pas de retourner tout de suite à Paris... En ce moment, Gabriel peut attendre.

—Eh bien! nous attendrons ici.

Il ne put retenir un geste d'impatience; assurément, elle se moquait de lui, mais il n'eut pas le temps de manifester sa mauvaise humeur. Un bruit singulier leur venait du dehors... comme d'une course, d'une poursuite, accompagnée de petits cris perçants d'oiseau traqué par le chasseur... Ils sortirent sur le seuil... De là, ils apercevaient une partie du cimetière qui entourait la chapelle... Drouine, comme un fou, courait de tombe en tombe, derrière une ombre qui s'enfuyait en criant, en piaulant, et qui finit par disparaître derrière la chapelle.

Ils rejoignirent le sacristain au moment où il montrait le poing à un petit être grimaçant et ricaneur qui sautait par-dessus le mur bas, dans un bond suivi d'une curieuse pirouette: «Sing-Sing!» prononça Christine.

—Oui, Sing-Sing, répéta Drouine en s'essuyant le front... Il ne me laisse pas un instant de repos!... je l'ai surpris écoutant derrière la porte... c'est Sangor qui me l'envoie!... J'aurais voulu lui administrer une bonne raclée pour la bile qu'il m'a fait faire depuis qu'ils sont arrivés ici... C'est toute cette clique qui rendait Mme la marquise si malade!...

—À propos de Sangor, je voudrais vous dire un mot, Drouine, fit entendre Christine en jetant sur l'homme un singulier regard.

—Je m'en doute bien! répondit Drouine... suivez-moi... nous serons mieux pour causer dans la sacristie...

Quand ils y furent, toutes portes closes, Christine prit la parole. Elle ne quittait pas Drouine des yeux. Celui-ci paraissait déjà fort occupé à ranger quelques vêtements sacerdotaux dans une vieille armoire du quinzième siècle qui tenait tout le fond de la pièce.

—Drouine, la marquise avait de beaux bijoux... dont elle a disposé avant sa mort, je le sais!

—Les voici! fit Drouine, sans marquer le moindre embarras.

Et il sortit de l'armoire un vieux coffret en noyer sculpté, fermé à clef, qu'il ouvrit et d'où il tira de merveilleuses broches à plusieurs plans en or ciselé et émaillé, travail italien du seizième siècle qui eussent suffi à la gloire d'une collection. C'était peu de chose cependant à côté d'un diadème composé de lames d'or travaillé, enrichi de pâtes de verre du plus curieux effet et fermé par deux diamants gros comme de petites noisettes.

—Ce sont des bijoux de famille qui étaient bien à elle, en toute propriété, reprit Christine, elle me les a montrés souvent... C'était son droit d'en faire don à qui elle voulait... Vous pouvez donc me répondre sans embarras, Drouine... De même que la marquise a donné son collier de perles à Sangor, elle a pu vous donner à vous ces merveilleux bijoux.

—Elle me les a donnés et voici un papier qui l'atteste! répondit le sacristain en sortant un document du coffret.

Christine lut: «Je donne ces bijoux (énumération des bijoux) à Jean-Joseph Drouine, gardien de la chapelle de Coulteray, chargé de veiller sur le repos de mon âme!»

—C'est bien cela!... fit la jeune fille en repliant le papier et en le rendant à Drouine... et maintenant, Drouine, vous allez nous dire comment la marquise entendait que l'on veillât sur le repos de son âme?

Drouine rangea les bijoux, le papier, referma le coffret, le plaça dans l'armoire, ferma celle-ci et dit:

—Ça, c'est mon affaire!

—C'est aussi la mienne!... Drouine!... et je ne suis venue ici que pour cela!... Je connaissais la volonté de la marquise... je savais les arrangements qu'elle avait déjà pris avec Sangor... Et elle m'a écrit, quelques jours avant sa mort, qu'elle s'était arrangée non seulement avec Sangor, mais encore avec vous!... Parlez, Drouine!... Il le faut!...

—Que voulez-vous que je vous dise?...

—Si les dernières volontés de la marquise seront accomplies?...

—La dernière volonté de Mme la marquise était celle-ci, mademoiselle: que je donne le diadème à Sangor, quand elle serait morte!...

—Et qu'il lui aurait coupé la tête!... s'exclama Christine.

—Quant aux broches, elles sont bien pour moi! continua l'autre sans broncher.

—Gardez le tout, Drouine! mais qu'on ne touche pas à la dépouille de ma pauvre amie!... Elle a été assez torturée pendant sa vie pour qu'elle goûte le repos sacré des trépassés!...

—Je ne garderai rien du tout, mademoiselle, je donnerai le tout à Sangor pour qu'il s'en aille tout de suite, qu'on ne le revoie plus! Je le connais assez!... il n'en demandera pas davantage!... Et ma pauvre maîtresse dormira en paix, tout entière, comme une honnête chrétienne, dans son tombeau, foi de Drouine!...

—Vous êtes un brave homme, mon ami!

—Oui, mademoiselle!... Mais vous m'avez bien fait peur!... j'ai cru un moment que vous étiez venue, vous aussi, pour tuer la nouvelle «empouse»...

—Allons prier pour elle, Drouine!...

XXV MINUIT...

Christine voulut passer la nuit au château. On mit â la disposition des deux jeunes gens le premier étage de l'aile du nord, c'est-à-dire deux chambres séparées par un salon, qui avaient été autrefois l'appartement particulier de Catherine de Médicis et que Louis-Jean-Marie-Chrysostome avait fait transformer, le trouvant particulièrement lugubre, dans le goût du jour (celui de la Pompadour) pour le réserver aux invités de marque.

Nous ne pourrions dire si, dans leur rococo tout neuf, ces pièces, qui avaient eu jadis leur caractère quand on ne les avait pas encore déguisées sous une parure aussi inattendue, présentaient à l'œil un aspect souriant et, comme on devait commencer à dire dans le premier tiers du XIXe siècle, «confortable», mais il est permis d'affirmer que, pour les visiteurs de nos jours, il n'est rien de plus triste que ces chicorées, ces palmettes et ces lauriers qui tombent en poussière... que tout ce tortillis de rosaces plaqué sur des murs de donjon... tout cela apparaît aussi maussade, ridicule et flétri que des oripeaux qui ont passé sous la pluie, au lendemain du carnaval.

—Ah! murmura Jacques, les quatre murs blanchis à la chaux d'une chambre d'auberge!

L'idée qu'on allait leur apporter leur dîner dans cette demeure de fée Carabosse fit faire une telle grimace au prosecteur que Christine finit par avoir pitié.

—Allons donc prendre notre repas à l'auberge, dit-elle à Jacques, puisque cela te fait un si grand plaisir!

Et elle ajouta:

—Sois persuadé que cela ne m'amuse pas plus que toi de rester ici... Cependant je ne quitterai pas Coulteray avant Sangor et tu sais pourquoi!... Avec ces Hindous, il faut s'attendre à tout, dès que la superstition est en jeu!...

—J'ai confiance dans la vertu des bijoux de la marquise! émit Jacques en se permettant de sourire.

—Que la marquise nous pardonne!...

En descendant, ils eurent l'heureuse surprise de trouver dans la cour Sangor et Sing-Sing qui montaient dans une torpédo en emportant leur petit bagage.

Sangor salua fort dignement, et Sing-Sing, qui était accroché au volant comme un petit singe qui joue avec une roue, fit entendre un piaulement d'adieu et démarra.

Ils disparurent.

Drouine survint.

—C'est fait! dit-il... Oh! il n'y a pas eu la moindre difficulté... Il avait apporté un sabre. Il m'en a fait cadeau. Je lui ai donné tous les bijoux. Bon voyage!

Christine poussa un profond soupir... Et elle répéta:

—Que la marquise nous pardonne!

Ils étaient en face du garage... Elle avisa soudain la dernière voiture qui s'y trouvait. Elle l'avait vue quelquefois à Paris à l'hôtel du quai de Béthune... cette auto servait assez souvent à la marquise quand on la conduisait faire une promenade au Bois ou dans les environs... Elle s'en approcha et la considéra de près. C'était une forte limousine, d'une carrosserie solide et copieusement capitonnée à l'intérieur... Christine examina les portières, les glaces... Jacques comprit son idée et lui aussi chercha. Ils trouvèrent, près du chauffeur, le petit bouton sur lequel il fallait appuyer pour faire jouer automatiquement les volets. Instantanément, la voiture fut transformée en une cage hermétiquement close...

Drouine les regardait faire.

—C'est dans cette voiture qu'elle est arrivée? demanda Jacques.

—Oui! répondit Drouine... pauvre femme!...

—Quelle martyre! soupira encore Christine, les larmes aux yeux.

—Le Bon Dieu en a eu pitié! reprit Drouine en hochant la tête... maintenant elle est bien tranquille!

Quand Jacques et Christine arrivèrent à l'auberge de la Grotte-aux-Fées, ils furent assez surpris de l'allégresse générale qui y régnait. Ils ne connaissaient point les mœurs. Il n'y a rien qui donne appétit... et soif comme un enterrement. Par une pente naturelle de l'esprit, les vivants se comparent au mort qu'ils viennent de conduire à sa dernière demeure, se félicitent intérieurement de pouvoir goûter encore aux joies de la vie et s'empressent d'autant plus d'en jouir que l'exemple qui leur a frappé récemment les yeux, quelquefois jusqu'aux larmes, leur a fait mesurer la brièveté des jours...

Depuis la funèbre cérémonie, la ripaille n'avait pas cessé. On s'était bien levé un instant pour faire une partie de boules, mais on se retrouvait toujours à table pour un repas qui semblait ne pas devoir avoir de fin. La domesticité, doublée pour la circonstance, était sur les dents. La veuve Gérard servait en extra. Elle en avait entendu des plaisanteries sur son aventure du matin, sur le geste du marquis qui l'avait fait fuir!... Ça lui apprendrait à raconter des histoires «d'empouse»!...

On avait voulu la faire boire:

—Trinquons à l'empouse, mère Gérard! si vous ne voulez pas qu'elle vienne vous tirer par les pieds!

Elle ne répondait rien, le front têtu, l'œil mauvais, les dents serrées...

—Ne la blaguons plus, finirent-ils par dire. Elle commence à avoir le mauvais œil!...

On croit au mauvais œil à Coulteray. Ils la laissèrent tranquille... Ils se mirent à chanter des vieilles chansons du pays...

—Ils en ont comme cela jusqu'à demain matin, dit Jacques quand Christine et lui eurent fini de dîner dans un coin de tonnelle, tu as eu raison d'accepter l'hospitalité du marquis... Ici nous n'eussions pas fermé l'œil!

Ils rentrèrent au château, s'embrassèrent, se souhaitèrent une bonne nuit. Jacques se coucha et dormit tout de suite.

Christine ne se coucha pas... Elle se laissa tomber, pensive, dans un fauteuil.

Sa fenêtre était restée ouverte... Un paysage lunaire s'étendait devant elle, d'une grande étendue et d'une grande beauté... D'abord, c'étaient les bâtiments du château avec leurs ombres crues sur la terra déserte, silencieuse, qu'aucun bruit ne venait troubler... puis le long trou noir des douves qui séparaient la cour d'honneur de la baille, puis le vaste espace blanc de la baille, et à l'extrémité du plateau, au delà d'un petit mur bas, le cimetière avec ses croix penchées ou droites... ses dalles moussues et quelques-unes, luisant sous la lune, comme des glaces... Derrière, la silhouette élancée de la fine chapelle du XVIe siècle, au fond de laquelle dormait pour toujours, tranquillement, cette pauvre Bessie-Anne-Élisabeth...

Combien de temps Christine resta-t-elle ainsi à rêver? et à rêver à quoi?

Soudain elle tressaillit... Là-bas, dans la vallée, la vieille église romane de Coulteray faisait entendre les douze coups de minuit...

Christine se leva, poussa sa fenêtre, car elle avait froid et commença de se dévêtir.

Elle revint à la fenêtre pour en tirer le rideau... mais elle poussa une sourde exclamation et s'accrocha au mur pour ne point tomber.

Elle avait vu... très distinctement vu, là-bas, entre les tombes des cimetières... une forme blanche, toute blanche qui glissait... se déplaçait avec la légèreté d'un fantôme...

Cette forme flottante et indécise, que semblaient traverser comme un cristal les rayons de la lune, fit le tour de la chapelle et disparut dans la direction de la demeure de Drouine.

Christine eût voulu crier; elle ne le pouvait pas. Sa gorge se refusait à laisser échapper le moindre son. La terreur, maîtresse de ses sens et de ses organes, la tenait là, anéantie entre ce coin de mur et cette fenêtre... Et puis, soudain, elle glissa, ses jambes se dérobèrent sous elle, sa tête frappa brusquement le parquet et la douleur qu'elle ressentit lui restitua la force physique nécessaire pour appeler. Alors elle appela Jacques désespérément, sourdement, lugubrement, dans un râle de femme qui se noie.

Jacques accourut, la trouva se traînant à terre, dans un désordre qui l'eût laissée demi-nue, sans son admirable chevelure qui s'était déroulée et l'enveloppait de sa vague protectrice. Il put croire qu'elle avait roulé de sa couche, poursuivie par un affreux cauchemar auquel elle était encore en proie. Et il n'en douta point, quand il l'entendit prononcer, entre deux hoquets de terreur, cependant que son bras rigide désignait la fenêtre et la lointaine campagne lunaire:

—Elle! Elle! je l'ai vue!... Elle se promenait dans le cimetière!... Mon Dieu! que va-t-elle faire? que va-t-elle faire?

Il enveloppa Christine, chastement, dans un manteau et la déposa sur le lit.

Il essaya de la calmer par de bonnes paroles.

—Voyons, Christine, réveille-toi, ma chérie!... Sors de ce mauvais rêve!

Mais, âprement, elle lui répliquait:

—Je ne dors pas!... je ne rêve pas!... Je te dis que je l'ai vue... comme je te vois!... Elle a glissé le long du mur de la chapelle... Elle allait chez Drouine, c'est sûr!

Ainsi quelques minutes se passèrent tandis qu'ils essayaient de se convaincre l'un et l'autre.

—C'était à prévoir... ça devait finir comme ça! gronda Jacques... du moment que nous restions ici, impressionnable comme tu l'es maintenant!... Cette crise est aussi logique que le développement d'un panaris.

Il avait à peine achevé que des coups sourds, répétés, retentissaient au rez-de-chaussée. Il voulut courir à la fenêtre, l'ouvrir pour savoir ce que c'était... Mais elle lui avait jeté ses bras autour du cou et le retenait avec une force invincible:

—Non! non! n'y va pas!... n'y va pas!... C'est elle! je suis sûre que c'est elle!...

Et puis ils se turent, car les coups avaient cessé, mais il leur semblait entendre maintenant un bruit dans le château. Une porte ou une fenêtre avait été ouverte... et d'autres portes claquaient... et des pas... une course... une espèce de bondissement dans l'escalier... Jacques s'était redressé... Elle l'étouffait contre elle!

—N'y va pas!... n'y va pas!...

—Laisse-moi au moins aller fermer la porte à clef!

Elle l'abandonna un instant avec un sourire d'agonisante. Il courut à la porte et l'ouvrit.

Ils se trouvèrent en face d'une figure de revenant qui agitait son ombre immense sous la projection de la lampe... C'était Drouine...

Il entra, se jeta contre la porte, la referma de tout son poids et y prit équilibre, pour pouvoir enfin souffler, haleter à son aise...

Alors il aperçut Christine qui avait l'air aussi égarée que lui.

—Vous l'avez vue?... Vous l'avez vue?... demanda-t-il.

Christine hocha la tête... Elle l'avait vue... oui! oui!... Et lui! lui aussi, n'est-ce pas?

Alors il raconta, par bribes, par morceaux, tandis que soufflait son âme épouvantée, au fond de sa forge intérieure:

—Je dormais... je venais de m'endormir... à peine... j'ai entendu sa voix qui m'appelait... Je n'ai pas eu peur d'abord... une voix si douce!... si douce!... que j'ai cru que je rêvais... Mais une petite pierre vint frapper contre ma vitre... alors je me rendis compte que je ne rêvais pas... Et je commençai à trembler... j'allai à la fenêtre... et comme je ne voyais rien... que le cimetière me paraissait bien tranquille... j'ai ouvert la fenêtre... Alors j'ai entendu la voix qui reprenait avec plus de force: «Drouine! Drouine!»... Alors je l'ai aperçue debout contre le mur du rempart. «Tu ne me reconnais donc pas? dit-elle... c'est moi, ta maîtresse, la marquise de Coulteray, la femme de l'empouse... Qu'as-tu fait de moi, Drouine?»

»Je tombai à genoux, en faisant un grand signe de croix. Ah! c'était elle!... c'était bien elle!... c'était bien sa voix, ses manières si douces et si tristes, tout!... Elle reprit: «Qu'as-tu fait de moi, Drouine... qu'as-tu fait de moi?... Pourquoi ne m'as-tu pas livrée à Sangor?... Ma gorge l'attendait! Et maintenant, ma gorge a soif!»

»Oui, elle a dit cela, je suis sûr qu'elle l'a dit! Elle parlait très distinctement... On entendait sa petite voix claire comme une clochette d'argent dans la nuit... Sa voix n'était pas méchante, mais ce qu'elle disait était terrible: «Tu as fait de moi l'épouse de Louis-Jean-Marie-Chrysostome pour l'éternité!»

»Là-dessus, elle a disparu par la brèche, elle a glissé tout le long de «la prée»... Elle s'est retournée un instant pour me faire un signe d'adieu et elle est entrée sous le bois... Qu'Orfon ait mon âme, si j'ai menti!...»

Drouine s'était mis à genoux et se signait et se donnait de grands coups sourds dans la poitrine comme pour son mea culpa, comme si tout ce qui arrivait là était bien de sa faute.

Il répéta dans un sanglot:

—C'est épouvantable!... C'est moi qui l'ai livrée au démon!... Que Jésus ait pitié de nous!

Christine pleurait comme une Madeleine. Jacques était allé à la fenêtre, regardait le paysage paisible, qui semblait immuable dans sa solidité matérielle, sous les cieux clairs et le regard froid de l'astre des nuits... le paysage sans fantômes.

—Vous deviendrez tous fous dans ce pays avec votre histoire d'empouse! leur dit-il... Voici ce que tu vas faire, Drouine!... Tu vas venir avec moi... Nous descendrons dans la crypte...

—Non! non! j'en reviens! j'en reviens!

—Comment! tu en reviens?

—Oui!... Quand elle a été partie... je me suis trouvé mieux... je ne la voyais plus... l'air froid du dehors sur mon front... enfin je me suis dit que j'avais peut-être rêvé... et puis je me suis dit aussi que la crypte était fermée, que les murs en étaient bien épais, même pour une «empouse»... Enfin ça a été plus fort que ma peur... j'ai voulu savoir... j'ai passé un pantalon, j'ai pris les clefs de la chapelle et je suis descendu... Alors je me suis rendu compte tout de suite que, si les grandes grilles de la crypte, derrière le tombeau de Bras-de-Fer, étaient bien fermées, j'avais oublié de refermer la petite porte qui s'ouvre dans le pied de la tour... C'est par là que je vous ai fait descendre, vous savez!... Eh bien, c'est par là qu'elle était sortie f... Oh! il n'y avait pas à s'y tromper!... La pierre était déplacée... le tombeau ouvert et le cercueil aussi... et il n'y avait plus rien dedans!...

—Reste ici avec Christine et attendez-moi tous les deux!

Jacques était déjà dehors malgré le cri de la jeune fille...

Par la fenêtre, ils le virent traverser en courant la cour d'honneur, puis, d'un pas tranquille, toute la largeur de la baille... Évidemment, il essayait de se dominer... d'arriver là-bas avec tout son sang-froid... Ce n'était pas lui qui se laisserait entraîner par la folie ambiante...

Soudain, Christine et Drouine firent entendre un gémissement rauque, en même temps... La jeune fille avait saisi le bras de Drouine et le lui serrait à le faire crier... Jacques venait de pénétrer dans le cimetière et, dans le même moment, la forme flottante était apparue à nouveau, glissant le long du mur de la chapelle, revenant dans le cimetière, le fantôme pâle de Bessie-Anne-Élisabeth...

Elle passa devant le porche, arriva à la petite tour et disparut par la porte basse qui menait à la crypte.

Jacques, qui s'était arrêté un instant, prit le même chemin et pénétra, derrière elle, dans le monument...

Accrochés l'un à l'autre, le front à la vitre, ni Christine ni Drouine ne prononcèrent une parole... Toute leur vie, c'est-à-dire tout ce qui leur restait de force vitale, s'était réfugiée dans leur regard qui ne quittait point le cimetière, la chapelle et ce petit trou noir de la porte par lequel Bessie et Jacques étaient descendus dans la terre des morts...

De longues, longues minutes s'écoulèrent ainsi... Enfin ils virent réapparaître Jacques... Christine laissa échapper un long soupir.

Elle était couverte d'une sueur glacée et ses dents s'entrechoquaient.

Drouine, lui, ne remuait pas plus qu'une pierre.

Jacques était sorti du cimetière, traversait la baille de son pas tranquille. Il franchit la cour d'honneur, leva la tête vers la fenêtre et leur fit un signe amical.

Quand il entra dans la chambre, ils le considérèrent comme s'il revenait, lui aussi, de l'autre monde.

—Eh bien, vous êtes des enfants, leur dit-il, et vous avez rêvé!... La même pensée vous habitait tous les deux et vous avez eu la même vision!... Je reviens de la crypte, et quoi que vous en disiez, Drouine, rien n'a bougé!... La pierre est toujours à sa place... on n'a pas touché au tombeau.

—Tu mens! s'écria Christine... Tu l'as vue aussi bien que nous!... Tu t'es même arrêté en la voyant!... et tu es descendu derrière elle dans la crypte!...

—C'est vrai! fit Drouine d'une voix rude. C'est la vérité du Bon Dieu, sur ma part de paradis!...

Et il se signa de nouveau.

—Alors, vous me prenez pour un imposteur... Drouine, vous, vous êtes un homme! Eh bien! accompagnez-moi! revenez avec moi dans la crypte! et vous reconnaîtrez votre erreur!...

—Non! je reste ici! déclara-t-il de son air le plus sombre... demain, il fera jour!...

Il s'installa dans le couloir, roulé dans une couverture... Christine ne voulut point que Jacques ta quittât et elle finit par s'endormir dans un fauteuil aux approches de l'aube... Jacques lui-même commençait à fermer les yeux quand un bruit de voix, une rumeur venue du dehors les sortit de leur première somnolence. Un groupe de villageois se montrait autour de la chapelle... d'autres accouraient dans la baille en appelant Drouine... et l'on voyait, à chaque instant, des paysans qui traversaient la «prée», se dirigeant vers le château avec de grands gestes...

Pour comprendre tout cet émoi du pays de Coulteray, il est nécessaire de préciser ici les événements qui s'étaient déroulés pendant la nuit, dans le village, alors que Christine, Jacques et Drouine passaient des minutes d'angoisse que nous avons rapportées, dans le château...

La petite fête s'était prolongée à l'auberge de la Grotte aux Fées. Il y a toujours, dans ce genre de réjouissances, que ce soit à propos d'une mort ou d'un mariage, des «enragés» qui ne se décident jamais à quitter la table. D'autant que les cartes finissent toujours par fixer les plus hésitants, ceux qui, tout de même, ne demanderaient pas mieux que s'aller coucher... À minuit, ils étaient encore quatre à se disputer leurs sous en vidant les pots. C'étaient Birouste, le forgeron; Verdeil, qui tenait un garage et vendait de l'essence au coin du pont, au carrefour des trois routes, l'esprit fort de Coulteray; l'épicier Nicole et Tamisier, le plus gros marchand de vin du bourg et des environs. Avec Achard, l'aubergiste, un type qui avait fait danser trois générations, qui n'avait jamais voulu être quoi que ce fût dans la municipalité, histoire de rester l'ami de tout le monde, mais qui n'en était pas moins, de fait, le chef de la localité, comme qui dirait la clef de voûte du pays; il y avait là cinq fortes têtes auxquelles il était bien difficile de faire prendre, comme on dit vulgairement, des vessies pour des lanternes.

Or, environ un quart d'heure après minuit, ces cinq hommes entendirent un grand cri poussé par la veuve Gérard qui était restée à l'auberge pour aider au service et qui, ayant achevé sa tâche, traversait la cour pour rentrer chez elle, une petite maison à un étage située à l'orée du bourg, un peu avant le pont, presque en face Verdeil.

Ce cri était si affreux que les cinq qui étaient là en frissonnèrent et se levèrent, d'un seul mouvement, pour savoir ce qui arrivait...

Ils trouvèrent la veuve Gérard dans la cour, comme changée en statue, la bouche grande ouverte du cri qu'elle venait de pousser et regardant comme une illuminée devant elle, dans la campagne... Instinctivement, ils suivirent la direction de ce regard de folle et ils virent une forme blanche qui descendait «la prée» enveloppée d'un long voile...

La clarté était si vive, la lumière de la pleine lune si éclatante que l'on pouvait distinguer la guirlande de fleurs qui couronnait la tête du fantôme et tombait avec ses cheveux sur ses épaules.

Ils n'hésitèrent pas. Du premier coup, ils comprirent que c'était elle, elle la nouvelle «empouse» qui venait de s'échapper du tombeau et marchait sur Coulteray.

Ils n'étaient pas six à avoir la berlue!... Ils entraînèrent la veuve Gérard et s'engouffrèrent dans l'auberge... On ferma portes et fenêtres, on avertit les servantes... on se barricada... Tout le monde se réunit dans la même salle... La veuve Gérard se mit à réciter l'Ave Maria. Les servantes lui donnaient la réplique... Les hommes ne disaient rien... Ils étaient très pâles... Ils avaient honte de leur peur...

—Tout de même, prononça Achard l'aubergiste, nous sommes idiots! ça n'est pas possible!

Mais les autres protestèrent. Ils l'avaient bien vue! Elle sortait du «meur» (le mur) du château!...

—Sûr! fit entendre le forgeron, nous sommes victimes d'un alquemiste (alchimiste, jeteur de mauvais sort)... Eh bien! je ne l'aurais jamais cru!... Des choses pareilles «annui» (aujourd'hui).

—Qu'est-ce qu'elle vient faire par ici, c'te «drôlière»?

Achard ne tenait plus en place... Très agacé, il fit taire les femmes, qui recommençaient indéfiniment leur Ave Maria.

—Non!... ça n'est pas possible! Ce qu'on va nous «fabuler» demain (se moquer de nous)... Et il sortit de la salle.

On lui cria de se tenir tranquille... mais c'était plus fort que lui... Il rouvrit une fenêtre et aussitôt il appela les autres, qui se levèrent sans entrain...

Les femmes ne bougèrent pas... mais elles entendirent:

—La r'v'là... c'est elle!... Elle remonte!... Elle rentre au château!... Tenez!... la v'là près du «meur»!... Elle retourne au cimetière... Eh bien! qu'elle y rentre et qu'elle n'en sorte plus!... Les empouses, paraît que ça ne travaille que la nuit!... Ça a peur du jour!... Eh bien, alors, et le marquis?

Les femmes reprirent: Ave Maria!... Ave Maria!... avec une sorte de fureur sacrée... Mais les hommes les firent encore taire dès qu'ils rentrèrent dans la salle: ils étaient déjà familiarisés avec l'idée de l'empouse... Ils l'avaient vue rentrer chez elle... Ils étaient plus rassurés... Ils avaient toute une journée devant eux pour décider de ce qu'il y avait à faire...

Ce qui les tracassait par-dessus tout, c'était la pensée qu'on ne les croirait pas... qu'on les «fabulerait».

Crainte chimérique, car, aux premiers rayons du jour, quand on osa se montrer dans les rues, tout Coulteray fut debout!

Les gens de l'auberge n'avaient pas été les seuls à apercevoir l'«empouse»... Il y en avait même qui l'avaient entendue... Par exemple, les deux voisines de la veuve Gérard, qui habitaient près du pont... Elles avaient été réveillées par des appels: «Adolphine! Adolphine!...» (c'était le petit nom de la veuve Gérard). Elles s'étaient levées et avaient reconnu la marquise, telle qu'elles l'avaient vue le matin même, dans son cercueil...

Elle était restée quelques instants au milieu de la route, la tête levée vers la chambre d'Adolphine, qui ne pouvait lui répondre puisqu'elle était à l'auberge; c'était là un renseignement que les deux voisines juraient absolument exact. Quant à l'«empouse», elle était repartie en poussant un gros soupir.

Les deux voisines avaient passé le reste de la nuit en prière... On comprendra facilement qu'il n'en fallait pas tant pour mettre le pays «sens dessus dessous»...

Quand on sut ce qui était arrivé à Drouine, les plus incrédules s'inclinèrent, sauf trois: le maire, le médecin et le curé.

Le médecin, M. Moricet, expliqua scientifiquement un événement aussi extraordinaire... Ce n'était pas la première fois que l'on se trouvait en face d'une «hallucination collective». Elle s'expliquait par la légende solidement établie dans ce pays de l'«empouse». Les gars de l'auberge devaient être à moitié ivres... Jacques Cotentin, consulté, fut naturellement de l'avis de ces messieurs... Lui, il n'avait rien vu!... rien qu'une tombe à laquelle on n'avait pas touché!...

Cependant, on était en face d'une population soulevée par la superstition et qu'il fallait calmer.

Voici ce qui se disait: «Si le tombeau n'avait pas été provisoire, si la pierre en avait été scellée, cimentée comme il convient, si le cercueil de plomb avait été bien rivé (car c'était un cercueil à rivets pour qu'on pût facilement l'ouvrir lors de la cérémonie définitive), l'empouse n'aurait pas pu s'échapper, venir se promener la nuit dans Coulteray... Eh bien! on allait donner satisfaction au populaire... On allait ouvrir la tombe, montrer à tous la dépouille mortelle de Bessie-Anne-Élisabeth et, devant tous, refermer cercueil et tombeau et cimenter la pierre qui le recouvrait.

»Enfin, le curé viendrait en grande cérémonie prononcer les paroles d'exorcisme.

Ainsi fut fait et tout le monde pour le moment fut calmé. Christine revit encore une fois son amie et, en vérité, qu'une morte si bien morte se fût offert, la nuit précédente, une promenade qui avait tant fait parler d'elle, voilà ce qui acheva de lui brouiller les idées! Elle ne savait plus ce qu'elle avait vu!... ni si elle avait vu!... quant à Drouine, il était plus sombre que jamais et il ne fallait pas lui parler d'hallucination, ni particulière, ni collective... Il avait vu la morte sous ses fenêtres! Il avait vu le tombeau vide!... Jacques dut le faire taire...

Christine, dont l'état de faiblesse était extrême, eût voulu partir le soir même de ce jour qui comptera à jamais dans les annales de Coulteray et où la légende de l'«empouse» reprit une force qui rayonna jusque dans les provinces limitrophes si bien que les visiteurs affluèrent dans le pays dans des proportions telles que la fortune d'Achard, l'aubergiste, fut faite et aussi celle du successeur de Drouine, qui ne manquait pas de raconter l'histoire de l'«empouse» comme si elle lui était arrivée, à lui...

Pour en revenir à Christine, elle fut prise, le soir même, en rentrant au château, après la cérémonie de l'exorcisme, d'une étrange torpeur qui provenait peut-être simplement de son état de faiblesse. Elle fut se coucher et ne sortit de cet état que le lendemain matin pour voir rentrer dans la cour du château la fameuse limousine aux volets de fer qu'elle n'avait pas vu partir.

Ce matin-là, la voiture n'avait rien de mystérieux, elle était ouverte; seulement elle était conduite par Jacques, ce qui ne laissa pas d'étonner Christine.

—D'où reviens-tu donc, lui demanda-t-elle, avec cette limousine?

—J'ai eu pitié de ce pauvre Drouine qui voulait déménager tout de suite!... Comme la veuve Gérard voulait aussi quitter le pays et qu'ils doivent se marier, je les ai, sur leur prière, conduits cette nuit même en Sologne, où Drouine possède un petit bien et où il a décidé de finir ses jours... j'ai pris cette voiture parce qu'il n'y en avait plus d'autres au château... Les malheureux seraient devenus fous, je crois, s'ils étaient restés une heure de plus dans ce pays!...

—Ma foi, je comprends ça maintenant! fit Christine... Allons-nous-en, nous aussi, et tout de suite!...

Pendant le voyage, elle resta quelques heures sans parler... On ne savait si elle dormait ou si elle réfléchissait... Un moment, elle rouvrit les yeux et dit à Jacques:

—C'est tout de même extraordinaire que tu m'aies laissée comme cela, sans me prévenir, dans ce château... car enfin, pendant que tu conduisais Drouine et cette veuve Gérard en Sologne, moi, j'étais restée toute seule...

—Non! répondit Jacques, tu n'étais pas toute seule... Le docteur Moricet, sur ma prière, a passé la nuit au château...

Le soir même, ils étaient à Tours... Ils y recevaient une dépêche du vieux Norbert: «Rentrez de suite... Gabriel me donne des inquiétudes!»

XXVI L'ÉCHAFAUD

Le procès de Bénédict Masson eut lieu au commencement de novembre, à Melun. Il fut tel que l'avait fait prévoir l'enquête. Et même le cynisme de l'accusé semblait avoir augmenté si possible. Ses réponses étaient un mélange de Jean Hiroux et d'Émile Henry, de stupidité voulue et d'audacieuse menace, dans une langue qui tantôt était celle d'un charretier pour s'élever brusquement à l'âpreté souveraine et redoutable d'un prophète biblique, tantôt fleurie comme une page de Bernardin de Saint-Pierre que terminait le plus souvent une phrase d'abominable argot.

Le jury servit de cible à ses pires facéties. Il répéta au président de la cour ce qu'il avait dit au juge d'instruction, qu'il n'était point payé pour faire sa besogne, que c'était à la justice de découvrir ce qu'étaient devenues les demoiselles qui avaient passé à Corbillères, qu'en ce qui le concernait, leur sort ne l'intéressait en aucune façon et qu'enfin si on l'avait trouvé en train de brûler une petite fille découpée en morceaux, c'était là un accident regrettable, surtout pour elle, mais qui ne prouvait en rien sa culpabilité à lui.

Nous n'insisterons pas sur une attitude qui souleva, comme on dit, le cœur de tous les honnêtes gens. Le réquisitoire de l'avocat général fut, comme on le pense bien, implacable. Bénédict Masson pouvait d'autant moins compter sur l'indulgence du représentant du ministère public qu'il avait traité cet honorable magistrat dont le visage était grêlé des suites de la petite vérole de «moule à pilules»!...

L'instant le plus sensationnel de ces honteux débats fut, sans contredit, celui où Christine Norbert s'avança à la barre... Alors la façon d'être de l'accusé changea du tout au tout. Il perdit sa superbe, s'affala sur son banc et se cacha la tête dans ses bras. La déposition de Christine fut courte et terrible.

Mlle Norbert ne regarda pas une seule fois du côté de Bénédict, mais, tournée du côté des jurés, elle semblait leur dicter leur devoir. Ceux-ci n'y manquèrent point. Bénédict Masson fut condamné à mort.

Il refusa de signer son pourvoi en grâce. Le 2 décembre, la sinistre machine (style de la Gazette des Tribunaux) fut dressée à Melun devant la porte du cimetière. Il faisait un froid sévère. Tout le monde grelottait. Seul, le condamné, quand il descendit de la voiture qui ramenait de la prison, ne tremblait pas. Il portait haut cette tête qu'on allait lui trancher, il considéra l'assemblée sans émoi. On s'attendait à une dernière insulte à l'adresse de la société sur laquelle, pendant tout le procès, il avait répandu sa bave amère. Il n'en fut rien. Il embrassé le christ, que lui tendait le prêtre, en prononçant ces mots:

—Celui-là, c'est un frère!

Et il se livra aux aides du bourreau.

Le couteau tomba. M. de Paris a dit souvent depuis qu'il n'avait jamais présidé à une exécution pareille. D'ordinaire, le condamné, dès qu'il est sur la planche et qu'on lui introduit le cou dans la lunette, semble se resserrer sur lui-même, rentrant la tête dans les épaules... Bénédict Masson, lui, se jeta sur cette planche comme sur un lit de repos longtemps attendu... et sa tête, projetée d'elle-même en avant, semblait déjà chercher le panier où elle allait rouler.

Le cimetière était à deux pas... La fosse était creusée. Il y eut un simulacre d'inhumation, mais la tête fut livrée aussitôt à un aide de la faculté de médecine de Paris, qui disparut immédiatement avec son sanglant trophée... (style des faits divers)...

Le même jour, le défenseur de ce malheureux faisait parvenir à Mlle Christine Norbert le seul papier laissé par son client. Elle put y lire ces vers de la Promenade sentimentale:

Le couchant dardait ses rayons suprêmes Et le vent berçait les nénuphars blêmes; Les grands nénuphars entre les roseaux Tristement luisaient sur les calmes eaux... Moi, j'errais tout seul, promenant ma plaie Au long de l'étang, parmi la saulaie... Parmi la saulaie où j'errais tout seul Promenant ma plaie, et l'épais linceul Des ténèbres vint noyer les suprêmes Rayons du couchant dans les ondes blêmes...

Sous ces vers, cette ligne: «Pourquoi êtes-vous venue?»

Et, maintenant que Bénédict Masson est guillotiné, on pourra se demander pourquoi celui qui a rapporté ici cette affreuse aventure l'a qualifiée de «sublime»? Elle est horrible, elle est «abominable» mais sublime?... Eh bien, oui, l'aventure de Bénédict Masson est sublime! Elle est sublime en ce qu'elle ne fait que commencer...[1]

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

Notes in this chapter

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