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La porte des rêves

MARCEL SCHWOB (continued 2)

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Puis, s'avançant soudain vers les examinateurs, elle en toucha deux à l'endroit du cœur et à la gorge, avant qu'on put lui saisir les poignets et les attacher. Elle leur annonça qu'ils souffriraient de terribles angoisses dans la nuit, et qu'on les égorgerait par traîtrise. Enfin, elle fondit en larmes, appelant ce «baron» à diverses reprises «et pitoyables»; et, comme le lieutenant-criminel continuait l'interrogatoire, elle avoua de nombreux vols.

Elle et ses gens avaient pillé «et robé» tous les bourgs du pays parisien, notamment le Montmartre et Gentilly. Ils parcouraient la campagne, s'établissant la nuit, en été, dans les foins, et en hiver dans les fours à chaux. Passant le long des haies, ils les «défleurissaient», c'est-à-dire qu'ils en ôtaient subtilement le linge qu'on y mettait à sécher. Le midi, campant à l'ombre, les hommes raccommodaient les chaudrons ou tuaient leurs poux; certains, plus religieux, les jetant au loin, et, en effet, bien qu'ils n'aient aucune croyance, il existe parmi eux une ancienne tradition que les hommes habitent, après leur mort, dans le corps des bêtes. La princesse du Caire faisait mettre à sac les poulaillers, emporter la vaisselle d'étain des hôtelleries, creuser les silos pour prendre le grain. Dans les villages d'où on les chassait, les hommes revenaient, par son ordre, la nuit, jeter la «droue» dans les mangeoires, et dans les puits des paquets noués avec du «drap linge», gros comme le poing, pour empoisonner l'eau.

Après cette confession, les examinateurs, tenant conseil, furent d'avis que la princesse du Caire était «très forte claironnasse et meurtrière et qu'elle avait bien desservi d'être à mort mise; et à ce la condamna le lieutenant de monseigneur le prévôt; et que ce fût en la coutume du royaume, à savoir qu'elle fût enfouie vive dans une fosse». Le cas de sorcellerie était réservé pour l'interrogatoire du lendemain, devant être suivi, s'il y avait lieu, d'un nouveau jugement.

Mais une lettre de Jehan Mautainct au lieutenant-criminel, copiée dans le registre, apprend qu'il se passa dans la nuit d'horribles choses. Les deux examinateurs que la princesse du Caire avait touchés se réveillèrent au milieu de l'obscurité, le cœur percé de douleurs lancinantes; jusqu'à l'aube ils se tordirent dans leurs lits, et, au petit jour gris, les serviteurs de la maison les trouvèrent pâles, blottis dans l'encoignure des murailles, avec la figure contractée par des grandes rides.

Illustration from La porte des rêves

Le papier rouge.

On fit venir aussitôt la princesse du Caire. Nue devant les tréteaux, éblouissant des dorures de sa peau les juges et le clerc, tordant sa chemise marquée au sceau de Salomon, elle déclara que ces tourments avaient été envoyés par elle. Deux «bourreaux» ou crapauds étaient dans un endroit secret, chacun au fond d'un grand pot de terre; on les nourrissait avec de la mie de pain trempée dans du lait de femme. Et la sœur de la princesse du Caire, les appelant par les noms des tourmentés, leur enfonçait dans le corps de longues épingles: tandis que la gueule des crapauds bavait, chaque blessure retentissait au cœur des hommes voués.

Alors le lieutenant criminel remit la princesse du Caire aux mains du clerc Alexandre Cachemarée avec ordre de la mener au supplice sans plus loin procéder. Le clerc signa le procès de son paraphe accoutumé.

Le registre du Châtelet ne contenait rien de plus. Seul, le Papier-Rouge pouvait me dire ce qu'était devenue la princesse du Caire. Je demandai le Papier-Rouge, et on m'apporta un registre couvert d'une peau qui semblait teinte avec du sang caillé. C'est le livre de compte des bourreaux. Des bandes de toile scellées pendent tout le long. Ce registre était tenu par le clerc Alexandre Cachemarée. Il comptait les gratifications de maître Henry, tourmenteur. Et, en regard des quelques lignes ordonnant l'exécution, maître Cachemarée, pour chaque pendu, dessinait une potence portant un corps au visage grimaçant.

Mais au-dessous de l'exécution d'un certain «baron d'Égypte et d'un larron étranger», où maître Cachemarée a griffonné une double fourche avec deux pendus, il y a une interruption et l'écriture change.

On ne trouve plus de dessins, ensuite, dans le Papier-Rouge, et maître Étienne Guerrois a inscrit la note suivante: «Aujourd'hui 13 janvier 1438 fut rendu de l'official maître Alexandre Cachemarée, clerc, et par ordre de monseigneur le prévôt, mené au dernier supplice. Lequel étant clerc criminel et tenant ce Papier-Rouge, figurant en manière de passe-temps les fourches des pendus, fut pris soudain de fureur. Dont il se leva et alla au lieu des exécutions défouir une femme qui avait été là enterrée le matin et n'était pas morte; et ne sais si ce fut à son instigation ou autrement, mais la nuit alla dans leurs chambres couper la gorge à deux examinateurs au Châtelet. La femme a nom princesse du Caire; elle est de présent sur les champs, et on n'a pu la saisir. Et a ledit Al. Cachemarée confessé ses crimes sans toutefois son dessein, dont il n'a rien voulu dire. Et ce matin fut traîné aux fourches de notre sire pour y être pendu et mis à mort, et illec fina ses jours.»

Illustration from La porte des rêves
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LE LOUP

L'homme et la femme, qui traînaient leurs pieds sur la route des Sables, s'arrêtèrent en écoutant des coups espacés et sourds. Ils avaient été poursuivis par les deux mâtins de Tournebride, et le cœur leur sautait dans le ventre. À gauche, une ligne sanglante coupait la bruyère, avec des bosses noires de place en place. Ils s'assirent dans le fossé; l'homme rapetassa ses brodequins troués avec du fil poissé; la femme gratta les plaques blanches de terre poussiéreuse qui écaillaient ses mollets. Le gars était «moëlleux», poignes solides, des nœuds aux bras; l'autre tirait sur la quarantaine, une «gerce de rempart». Mais des yeux luisants et mouillés, la peau encore assez fraîche, malgré le hâle.

Il grommela en se rechaussant:

—On croûte encore des briques, à ce soir. C'est pas saignant que tous les cagnes du patelin, des cabots de malheur, viennent vous agricher les fumerons, quand on a le ventre vide? J'y foutrais rien un ferme-gueule, au patron, si je l'dégotais.

La femme lui dit doucement:

—Ne crie pas, mon petit homme. C'est que tu ne sais pas leur causer aux cabzirs. On les laisse venir comme ça... petit... petit... et puis quand ils sont là, tout près, t'as plus qu'à les gonfler.

—C'est bon, dit le gars. On va pas plumer ici.

Ils longèrent la route en boitant. Le soleil était couché, mais les coups sonnaient toujours. Des lumières jaunes sautaient parmi les bosses noires, éclairant çà et là des masses rougeâtres.

—En voilà, des briques à croûter, dit la femme. Chez les casseux d'cailloux.

On voyait maintenant des ombres se mouvoir sur les terre-pleins. Il y en avait qui piochaient la terre, courbés comme des houes, tirant des cailloux rouges. D'autres les éclataient en tas, avec des masses. Des enfants en bourgeron portaient des lanternes. Les travailleurs avaient un calot enfoncé sur la tête, et des lunettes mistraliennes, à verres bleus; leurs sabots étaient empâtés de glaise sanguine. Un grand maigre travaillait d'attaque, le crâne plongeant dans son bonnet jusqu'aux oreilles; il avait la figure couverte d'un loup en fil de fer noirci; il devait être vieux:—deux pointes de moustaches grises débordaient sous le grillage.

Dans le pays on craignait les carriers. C'étaient des hommes mystérieux qui creusaient, masqués, dans la terre rouge pendant le jour et une partie de la nuit. Les entrepreneurs gageaient ce qui leur arrivait—généralement des repris de justice, des terrassiers ou des puisatiers qui variaient leur travail en luttant dans les foires, des hercules falots en carnaval forcé. Les mioches édentés qui venaient piétiner dans les retroussis de terres volaient les poules et saignaient les cochons. Les rôdeuses de grand'route fuyaient le long de la carrière; sans quoi les masques leur roulaient la tête dans les brousses et leur barbouillaient le ventre de terre mouillée.

Mais les deux cheminots s'approchèrent du trou illuminé, cherchant la soupe et le gîte. Devant eux un môme balançait sa lanterne en chantant.

L'homme au loup s'appuya sur sa pioche et releva la tête. On ne voyait de sa figure que le menton luisant à la lumière; une tache noire bouchait le reste. Il claqua de la langue et dit:

—Ben quoi, le trimard, ça boulotte? Quand on est deux, comme ça, on n'a pas froid au ventre. N'en faudrait, pour la tierce, des poules comme la tienne. On a de la misère, nous autres—ça serait assez rupin.

Les hommes se mirent à crier:

—Ohé, Nini, lâch' ton mari.—Ohé, ohé, viens te coucher.—T'es bien leste, Ernest, à enl'ver l' reste.—T'es bien pressé d'aller t' plumer.—Dis donc, Étienne, c'est-il la tienne?—Sacré mâtin, v'là des rondins.

Et puis les gosses piaillèrent:

—Oh! c'te cafetière! Elle l'a épousé pour ses croquenots. Ils sont bat. Ça coûte cher, des paffes comme ça, parce que ça paye des portes et fenêtres.

Le gars «moëlleux» arriva sur l'homme au loup en balançant ses poings.

Il lui dit tranquillement:

—Toi, j'te vas asseoir du coup. J'te vas foutre un transfèrement que le mur de ton trou t'en rendra un autre.

Et il lui envoya sous le menton deux brusques poussées.

L'homme au loup chancela, prit sa pioche et la balança. L'autre regarda en dessous et crocha un pic à moitié enfoncé dans un tas de cailloux.

—T'en veux? dit le carrier maigre. J'te fais claquer la tirelire. Mon nom, c'est La Limande; je suis Parigo, de Belleville; je me suis lavé les pieds à la Nouvelle pour une gonzesse que je n'avais pas assez à la bonne; ça fait qu'un soir j'ai crevé une boutique et j'ai été paumé sur un fric-frac. Je reviens de loin; j'ai tiré quinze longes. Je m'en fous, je vais te tomber.

Alors la femme sauta sur le gars et cria:

—Tu entends, je te défends la batterie. Il va te crever; je le connais, je ne veux pas que tu te battes.... Je ne veux pas... je ne veux pas....

Le gars «moëlleux» la poussa de côté.

—Moi, dit-il, j'ai pas de nom. Je me suis pas connu de dabe; paraît qu'il a été sapé. C'était un maigre, mais il m'a fait solide. On y va?

La femme criant toujours, les camarades l'enfermèrent dans un cercle. Elle déchirait les bourgerons, pinçait et mordait. Deux terrassiers lui tinrent les poings.

Les combattants se carrèrent, l'outil levé. L'homme au loup abattit sa pioche. Le gars sauta de côté. Le pic retombant rencontra le fer de la pioche, qui rendit un son clair. Puis ils tournèrent autour d'un monticule, sautant de ci, de là, frappant à côté, écumants. Ils enfonçaient à mi-jambes dans la terre rouge; l'homme au loup y laissa ses sabots. Le pic et la pioche se croisaient. Quelquefois des étincelles jaillissaient dans la nuit, quand les ferrures battaient le briquet.

Mais le gars avait de la moelle. Quoique l'autre eut de longs bras au bout desquels la pioche tournoyait, terrible, du pic il parait les coups de tête et envoyait de furieux revers dans les jambes.

L'homme au loup abattit sa pioche en terre et leva les bras.

—J'vas prendre mes galoches, dit-il. On a la chemise trempée.

Illustration from La porte des rêves

Le loup.

T'es un gars solide. J'te fais pardon et excuse, moi. La Limande.

En se retournant, il passa dans le cercle des carriers et regarda la femme sous le nez. Alors il cria un coup et sauta de nouveau sur sa pioche en hurlant:

—Ah! le paillasson! Ah! tu m'as gamellé! Je te reconnais bien: je vas te crever ton homme!

La femme tomba en arrière, les yeux blancs. Ses bras raidis se collèrent aux hanches, son cou gonfla; et elle battait alternativement le sol de ses deux tempes.

Le gars «moëlleux» avait repris sa parade. Mais l'homme au loup attaquait avec fureur. Les fers heurtés tintaient.

Et le carrier maigre criait:

—C'est le trou sanguin ici. Tu y passeras. À toi ou à moi, il faut qu'on y cloue le chêne. T'es venu pour acheter ma tête, avec ta poule. Tu entends, cette femme-là, elle est à moi, à moi seul. Je veux l'emplâtrer après que je t'aurai tombé. Je l'habillerai de noir.

Et le gars à la femme disait, parmi les ahans du pic:

—Grand cadavre, viens donc que je te défonce. Viens la prendre, ma femme, vilain masque. T'es trop vioque pour me ceinturer!

Comme il l'appelait «vieux», son pic se ficha dans le crâne de l'homme maigre. Le fer grinça sur la toile du loup, qui glissa et tomba. Le carrier s'abattit en arrière, son grand nez au vent, ses moustaches grises frissonnantes. Sur le calot noir, une tache rouge s'agrandissait, suintant par le trou du front.

Tous les travailleurs crièrent:

—Holà!

La femme se roule vers le bruit, et, rampante, vint regarder l'homme démasqué. Quand elle eut vu le profil maigre, elle pleura:

—T'as tué ton daron, mon homme, t'as tué ton daron!

Dans la minute, ils furent sur leurs pieds et s'enfuirent vers la nuit, laissant derrière eux la ligne sanglante de la carrière.

Illustration from La porte des rêves
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CONTE DES ŒUFS

Il était une fois un bon petit roi (n'en cherchez plus—l'espèce est perdue) qui laissait son peuple vivre à sa guise: il croyait que c'était un excellent moyen de le rendre heureux. Et lui-même vivait à la sienne, pieux, débonnaire, n'écoutant jamais ses ministres, puisqu'il n'en avait pas, et tenant conseil seulement avec son cuisinier, homme d'un grand mérite, et avec un vieux magicien qui lui tirait les cartes pour le désennuyer. Il mangeait peu, mais bien; ses sujets faisaient de même; rien ne troublait leur sérénité; chacun était libre de couper son blé en herbe, de le laisser mûrir, ou de garder le grain pour les prochaines semailles. C'était vraiment là un roi philosophe, qui faisait de la philosophie sans le savoir; et ce qui montre bien qu'il était sage sans avoir appris la sagesse, c'est le cas très merveilleux où il pensa se perdre, et son peuple avec lui, pour avoir voulu s'instruire dans les saines maximes.

Il advint qu'une année, vers la lin du carême, ce bon roi fit venir son maître d'hôtel, qui avait nom Fripesaulcetus ou quelque chose d'approchant, afin de le consulter sur une grave question. Il s'agissait de savoir ce que Sa Majesté mangerait le dimanche de Pâques.

—Sire, dit le ministre de l'intérieur du monarque, vous ne pouvez faire autrement que de manger des œufs.

Or les évêques de ce temps-là avaient meilleur estomac que ceux d'aujourd'hui, en sorte que le carême était fort sévère dans tous les diocèses du royaume. Le bon roi n'avait donc guère mangé que des œufs pendant quarante jours. Il fit la moue et dit:

—J'aimerais mieux autre chose.

—Mais, sire, dit le cuisinier, qui était bachelier ès lettres, les œufs sont un manger divin. Savez-vous bien qu'un œuf contient la substance d'une vie tout entière? Les Latins croyaient même que c'était le résumé du monde. Ils ne remontaient jamais au déluge—mais ils parlaient de reprendre les choses à l'œuf, ab ovo. Les Grecs disaient que l'univers naquit d'un œuf pondu parla Nuit aux ailes noires; et Minerve sortit tout armée du crâne de Jupiter, à la façon d'un poulet qui crèverait à coups de bec la coquille d'un œuf trop avancé. Je me suis souvent demandé, pour ma part, si notre terre n'était pas simplement un gros œuf, dont nous habitons la coque; voyez combien cette théorie s'accommoderait avec les données de la science moderne: le jaune de cet œuf gigantesque ne serait autre que le feu central, la vie du globe.

—Je me moque de la science moderne, dit le roi: mais je voudrais varier mes repas.

Sire, dit le ministre Fripesaulcetus, rien n'est plus facile. Il est nécessaire que vous mangiez des œufs à Pâques; c'est une manière de symboliser la résurrection de Notre-Seigneur. Mais nous savons dorer la pilule. Les voulez-vous durs, brouillés, en salade, en omelette au rhum, au truffes, aux croûtons, aux lines herbes, aux pointes d'asperges, aux haricots verts, aux confitures, à la coque, à l'étouffée, cuits sous la cendre, pochés, mollets, battus, à la neige, à la sauce blanche, sur le plat, en mayonnaise, chaperonnés, farcis? voulez-vous des œufs de poule, de canard, de faisan, d'ortolan, de pintade, de dindon, de tortue? désirez-vous des œufs de poisson, du caviar à l'huile, avec une vinaigrette? faut-il commander un œuf d'autruche (c'est un repas de sultan) ou de roc (c'est un festin de génie des Mille et une Nuits), ou bien tout simplement de bons petits œufs frits à la poêle, ou en gâteau avec une croûte dorée, hachés menu avec du persil et de la ciboule, ou liés avec de succulents épinards? aimez-vous mieux les humer crus, tout tièdes?—ou enfin daignerez-vous goûter un sublimé nouveau de ma composition où les œufs ont si bon goût, qu'on ne les reconnaît plus,—c'est d'un délicat, d'un éthéré,—une vraie dentelle....

—Rien, rien, dit le roi. Il me semble que vous m'avez dit là, si je ne me trompe, quarante manières d'accommoder les œufs. Mais je les connais, mon cher Fripesaulcetus—vous me les avez fait goûter pendant tout le carême. Trouvez-moi autre chose. Le ministre, désolé, voyant que les affaires de l'intérieur allaient si mal, se frappa le front pour chercher une idée—mais ne trouva rien.

Alors le roi, maussade, fit appeler son magicien. Le nom de ce savant était Nébuloniste, si j'ai bonne mémoire; mais le nom ne fait rien à l'affaire. C'était un élève des mages de la Perse; il avait digéré tous les préceptes de Zoroastre et de Chakyâmouni, il était remonté au berceau de toutes les religions et s'était pénétré de la morale suprême des gymnosophistes. Mais il ne servait ordinairement au roi qu'à lui tirer les cartes.

—Sire, dit Nébuloniste, il ne faut faire apprêter vos œufs d'aucune des manières qu'on vous a dites; mais vous pouvez les faire couver.

—Parbleu, répondit le roi, voilà une bonne idée: au moins je n'en mangerai pas. Mais je ne vois pas bien pourquoi.

—Grand roi, dit Nébuloniste, permettez-moi de vous conter un apologue.

—À merveille, répondit le monarque, j'adore les histoires, mais je les aime claires. Si je ne comprends pas, puisque tu es magicien, tu me l'expliqueras. Commence donc.

—Un roi du Népal, dit Nébuloniste, avait trois filles. La première était belle comme un ange; la seconde avait de l'esprit comme un démon; mais la troisième possédait la vraie sagesse. Un jour qu'elles allaient au marché pour s'acheter des cachemires, elles quittèrent la grande route et prirent un chemin de traverse par les rizières qui tapissent les rives du fleuve.

Le soleil passait obliquement entre les épis penchés et les moustiques dansaient une ronde parmi ses rayons. À d'autres endroits les hautes herbes entrelacées formaient des bosquets où flottait une ombre délicieuse. Les trois princesses ne purent résister au plaisir de se nicher dans l'un d'eux: elles s'y blottirent, causèrent quelque temps en riant, et finirent par s'endormir toutes trois, lassées par la chaleur. Comme elles étaient de sang royal, les crocodiles qui prenaient le frais au ras de l'eau, sous les glaives ondulés des épis trempés dans la rivière, n'eurent garde de les déranger. Ils venaient seulement les regarder de temps en temps et avançaient leur mufle de corne brune pour les voir dormir. Tout à coup ils replongèrent sous l'eau bleue, avec un grand clapotement, ce qui réveilla les trois sœurs en sursaut.

Illustration from La porte des rêves

Le contes des œufs.

Elles aperçurent alors devant elles une petite vieille ratatinée, toute ridée, toute cassée, qui trottinait en sautillant, appuyée sur une canne à béquille. Elle portait un panier couvert d'une toile blanche.

—Princesses, dit-elle d'une voix chevrotante, je suis venue pour vous faire un cadeau. Voici trois œufs entièrement semblables; ils contiennent le bonheur qui vous est réservé dans votre vie; chacun d'eux en renferme une égale quantité; le difficile, c'est de le tirer de là.

Disant ces mots, elle découvrit son panier, et les trois princesses virent en se penchant trois grands œufs d'une blancheur immaculée, reposant sur un lit de foin parfumé. Quand elles relevèrent la tête, la vieille avait disparu.

Elles n'étaient pas fort surprises; car l'Inde est un pays de sortilèges. Chacune prit donc son œuf et s'en revint au palais en le portant soigneusement dans le pan relevé de son voile, rêvant à ce qu'il en fallait faire.

La première s'en alla droit à la cuisine, où elle prit une casserole d'argent. «Car, se disait-elle, je ne puis rien faire de mieux que de manger mon œuf. Il doit être excellent.» Elle le prépara donc suivant une recette hindoue et le savoura au fond de son appartement. Ce moment fut exquis; elle n'avait rien goûté d'aussi divinement bon; jamais elle ne l'oublia.

La seconde prit dans ses cheveux une longue épingle d'or dont elle perça deux petits trous aux deux bouts de l'œuf. Puis elle y souffla si bien quelle le vida et le suspendit à une cordelette de soie. Le soleil passait à travers la coque transparente, qu'il irisait de ses sept couleurs; c'était un scintillement, un chatoiement continuels; à chaque seconde la coloration changeait et on avait devant les yeux un nouveau spectacle. La princesse se perdit dans cette contemplation et y trouva une joie profonde.

Mais la troisième se souvint qu'elle avait une poule de faisant qui couvait justement. Elle fut à la basse-cour glisser doucement son œuf parmi les autres; et, le nombre de jours voulu s'étant écoulé, il en sortit un oiseau extraordinaire, coiffé d'une huppe gigantesque, aux ailes bariolées, à la queue parsemée de taches étincelantes. Il ne tarda pas à pondre des œufs semblables à celui d'où il était né. La sage princesse avait ainsi multiplié ses plaisirs, parce qu'elle avait su attendre.

La vieille n'avait d'ailleurs pas menti. L'aînée des trois sœurs s'éprit d'un prince beau comme le jour, et l'épousa. Il mourut bientôt; mais elle se contenta d'avoir trouvé dans cette vie un moment de bonheur.

La puînée chercha ses plaisirs dans les beaux-arts et les travaux de la pensée. Elle composa des poèmes et sculpta des statues; son bonheur était ainsi continuellement devant elle, et elle put en jouir jusqu'au jour de sa mort.

La cadette fut une sainte qui sacrifia toutes les distractions de cette vie aux joies du Paradis. Elle ne réalisa aucune de ses espérances dans ce monde passager afin de les laisser éclore dans l'existence future, qui est, comme vous le savez, éternelle.

Là-dessus, Nébuloniste se tut. Le roi, pensif, réfléchit longtemps. Puis sa figure s'éclaira, et il s'écria d'un ton joyeux:

—Voilà qui est merveilleux; mais ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que j'ai compris du premier coup. Cela veut dire qu'il faut mettre couver mes œufs.

Le grand magicien s'inclina devant la sagacité du roi, et tous les courtisans battirent des mains. Les gazettes ne manquèrent pas de vanter l'esprit de Sa Majesté qui avait ainsi démêlé la morale d'un profond apologue.

La conséquence fut que le bon roi ne voulut pas être le seul heureux. Il s'enferma pendant trois heures et élucubra le premier décret de son règne. De par tout le royaume il était désormais interdit de manger des œufs. On les ferait couver. Le bonheur des sujets serait assuré inévitablement de cette manière. Des peines sévères sanctionnaient l'exécution de la loi.

Le premier inconvénient du nouveau régime fut que le roi, occupé contre son habitude des affaires du royaume, en perdit la tête et oublia de commander son déjeuner pour le dimanche de Pâques. Il le regretta bien ce jour-là.

Puis il y eut aussitôt des hommes politiques pour commenter le décret. L'apologue de Nébuloniste s'était répandu par les journaux et l'on vit dans la loi du prince un mythe ingénieux qui commandait aux hommes de vivre en cénobites. Le pauvre roi se trouva ainsi avoir établi, sans le savoir, une religion d'État.

Ce furent alors de grandes querelles dans le royaume. Beaucoup d'hommes préfèrent trouver leur bonheur dans ce monde que dans l'autre; ceux-là firent la guerre à ceux qui voulaient faire couver leurs œufs. Le pays fut ensanglanté, et le bon roi s'arrachait les cheveux.

Son cuisinier le tira de peine bien ingénieusement et prit du coup sa revanche sur le magicien. Il lui conseilla de faire couver tous ses œufs, puisqu'il ne voulait pas les manger,—mais de laisser ses sujets, comme auparavant, libres de ne pas être heureux. Tout heureux de cette solution, le roi décora son ministre et révoqua son unique décret.

Mais les couveurs d'œufs ne furent point contents. Comme ils ne pouvaient plus faire des prosélytes de par la loi, ils émigrèrent du royaume, où on ne les laissa jamais rentrer. Ils parcoururent alors l'univers entier, où, depuis, ils ont forcé bien des gens à être heureux dans l'autre monde. Quant au roi, il finit par s'ennuyer de sa nouvelle vie; il prit exemple sur ses sujets, et le malin Fripesaulcetus acheva de le déconvertir en lui servant, l'année suivante, des œufs accommodés à la quarante et unième manière pour terminer le carême—des œufs rouges.

Illustration from La porte des rêves
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LE ROI AU MASQUE D'OR

Le roi masqué d'or se dressa du trône noir où il était assis depuis des heures, et demanda la cause du tumulte. Car les gardes des portes avaient croisé leurs piques et on entendait sonner le fer. Autour du brasier de bronze s'étaient dressés aussi les cinquante prêtres à droite et les cinquante bouffons à gauche, et les femmes en demi-cercle devant le roi agitaient leurs mains. La flamme rose et pourpre qui rayonnait par le crible d'airain du brasier faisait briller les masques des visages. À l'imitation du roi décharné, les femmes, les bouffons et les prêtres avaient d'immuables figures d'argent, de fer, de cuivre, de bois et d'étoffe. Et les masques des bouffons étaient ouverts par le rire, tandis que les masques des prêtres étaient noirs de souci. Cinquante visages hilares s'épanouissaient sur la gauche, et sur la droite cinquante visages tristes se renfrognaient. Cependant les étoiles claires tendues sur les têtes des femmes mimaient des figures éternellement gracieuses, animées d'un sourire artificiel. Mais le masque d'or du roi était majestueux, noble, et véritablement royal.

Or, le roi se tenait silencieux et semblable par ce silence à la race des rois dont il était le dernier. La cité avait été gouvernée jadis par des princes qui portaient le visage découvert; mais dès longtemps s'était levée une longue horde de rois masqués. Nul homme n'avait vu la face de ces rois, et même les prêtres ignoraient la raison du secret. Cependant l'ordre avait été donné, depuis les âges anciens, de couvrir les visages de ceux qui s'approchaient de la résidence royale; et cette famille de rois ne connaissait que les masques des hommes.

Et tandis que les ferrures des gardes de la porte frémissaient et que leurs armes sonores retentissaient, le roi les interrogea d'une voix grave:

—Qui ose me troubler, aux heures où je siège parmi mes prêtres, mes bouffons et mes femmes!

Et les gardes répondirent, tremblants:

—Roi très impérieux, masqué d'or, c'est un homme misérable, vêtu d'une longue robe; il paraît être de ces mendiants pieux qui errent par la contrée, et il a le visage découvert.

—Laissez entrer ce mendiant, dit le roi.

Alors celui des prêtres qui avait le masque le plus grave se tourna vers le trône et s'inclina:

—O roi, dit-il, les oracles ont prédit qu'il n'est pas bon pour ta race de voir les visages des hommes.

Et celui des bouffons dont le masque était crevé par le rire le plus large tourna le dos au trône et s'inclina:

—O mendiant, dit-il, que je n'ai pas encore vu, sans doute tu es plus roi que le roi au masque d'or, puisqu'il est interdit de te regarder.

Et celle des femmes dont la fausse figure avait le duvet le plus soyeux joignit ses mains, les écarta et les courba comme pour saisir les vases des sacrifices. Or, le roi, penchant ses yeux vers elle, craignait la révélation d'un visage inconnu.

Puis un désir mauvais rampa dans son cœur.

—Laissez entrer ce mendiant, dit le roi au masque d'or.

Et parmi la forêt frissonnante des piques, entre lesquelles jaillissaient les lames des glaives comme des feuilles éclatantes d'acier, éclaboussées d'or vert et d'or rouge, un vieil homme à la barbe blanche hérissée s'avança jusqu'au pied du trône, et leva vers le roi une figure nue où tremblaient des yeux incertains.

—Parle, dit le roi.

Le mendiant répliqua d'une voix forte:

—Si celui qui m'adresse la parole est l'homme masqué d'or, je répondrai, certes; et je pense que c'est lui. Qui oserait, avant lui, élever la voix? Mais je ne puis m'en assurer par la vue—car je suis aveugle. Cependant je sais qu'il y a dans cette salle des femmes, par le frottement poli de leurs mains sur leurs épaules; et il y a des bouffons, j'entends des rires; et il y a des prêtres, puisque ceux-ci chuchotent d'une façon grave. Or, les hommes de ce pays m'ont dit que vous étiez masqués; et toi, roi au masque d'or, dernier de ta race, tu n'as jamais contemplé des visages de chair. Écoute: tu es roi et tu ne connais pas les peuples. Ceux-ci sur ma gauche sont les bouffons—je les entends rire; ceux-ci sur ma droite sont les prêtres,—je les entends pleurer; et je perçois que les muscles des visages de ces femmes sont grimaçants.

Or, le roi se tourna vers ceux que le mendiant nommait bouffons, et son regard trouva les masques noirs de souci des prêtres; et il se tourna vers ceux que le mendiant nommait prêtres, et son regard trouva les masques ouverts de rire des bouffons; et il baissa les yeux vers le croissant de ses femmes assises, et leurs visages lui semblèrent beaux.

—Tu mens, homme étranger, dit le roi; et tu es toi-même le rieur, le pleureur, et le grimaçant; car ton horrible visage, incapable de fixité, a été fait mobile afin de dissimuler. Ceux que tu as désignés comme les bouffons sont mes prêtres, et ceux que tu as désignés comme les prêtres sont mes bouffons. Et comment pourrais-tu juger, toi dont la figure se plisse à chaque parole, de la beauté immuable de mes femmes?

—Ni de celle-là, ni de la tienne, dit le mendiant à voix basse, car je n'en puis rien savoir, étant aveugle, et toi-même tu ne sais rien ni des autres ni de ta personne. Mais je suis supérieur à toi en ceci: je sais que je ne sais rien. Et je puis conjecturer. Or, peut-être que ceux qui te paraissent des bouffons pleurent sous leur masque; et il est possible que ceux qui te semblent des prêtres aient leur véritable visage tordu par la joie de te tromper; et tu ignores si les joues de tes femmes ne sont pas couleur de cendre sous la soie. Et toi-même, roi masqué d'or, qui sait si tu n'es pas horrible malgré ta parure?

Alors celui des bouffons qui avait la plus large bouche fendue de gaieté poussa un ricanement semblable à un sanglot; et celui des prêtres qui avait le front le plus sombre dit une supplication pareille à un rire nerveux, et tous les masques des femmes tressaillirent.

Et le roi à la figure d'or fit un signe. Et les gardes saisirent par les épaules le vieil homme à la figure nue et le jetèrent par la grande porte de la salle.

La nuit se passa et le roi fut inquiet pendant son sommeil. Et le matin il erra par son palais, parce qu'un désir mauvais avait rampé dans son cœur. Mais ni dans les salles à coucher, ni dans la haute salle dallée des festins, ni dans les salles peintes et dorées des fêtes, il ne trouva ce qu'il cherchait. Dans toute l'étendue de la résidence royale il n'y avait pas un miroir. Ainsi l'avait fixé l'ordre des oracles et l'ordonnance des prêtres depuis de longues années.

Le roi sur son trône noir ne s'amusa pas des bouffons et n'écouta pas les prêtres et ne regarda pas ses femmes: car il songeait à son visage.

Quand le soleil couchant jeta vers les fenêtres du palais la lumière de ses métaux sanglants, le roi quitta la salle du brasier, écarta les gardes, traversa rapidement les sept cours concentriques fermées de sept murailles étincelantes, et sortit obscurément dans la campagne par une basse poterne.

Il était tremblant et curieux. Il savait qu'il allait rencontrer d'autres visages, et peut-être le sien. Dans le fond de son âme, il voulait être sur de sa propre beauté. Pourquoi ce misérable mendiant lui avait-il glissé le doute dans la poitrine?

Le roi au masque d'or arriva parmi les bois qui cerclaient la berge d'un fleuve. Les arbres étaient vêtus d'écorces polies et rutilantes. Il y avait des fûts éclatants de blancheur. Le roi brisa quelques rameaux. Les uns saignaient à la cassure un peu de sève mousseuse, et l'intérieur restait marbré de taches brunes; d'autres révélaient des moisissures secrètes et des fissures noires. La terre était sombre et humide sous le tapis varicolore des herbes et des petites fleurs. Le roi retourna du pied un gros bloc veiné de bleu, dont les paillettes miroitaient sous les derniers rayons; et un crapaud en poche molle s'échappa de la cachette vaseuse avec un tressaut effaré.

À la lisière du bois, sur la couronne de la berge, le roi, émergeant des arbres, s'arrêta, charmé. Une jeune fille était assise sur l'herbe; le roi voyait ses cheveux tordus en hauteur, sa nuque gracieusement courbée, ses reins souples qui faisaient onduler son corps jusqu'aux épaules; car elle tournait entre deux doigts de sa main gauche un fuseau très gonflé, et la pointe d'une quenouille épaisse s'effilait près de sa joue.

Elle se leva, interdite, montra son visage, et, dans sa confusion, saisit entre ses lèvres les brins du fil qu'elle pétrissait. Ainsi ses joues semblaient traversées par une coupure de nuance pâle.

Quand le roi vit ces yeux noirs agités, et ces délicates narines palpitantes, et ce tremblement des lèvres, et cette rondeur du menton descendant vers la gorge caressée de lumière rose, il s'élança, transporté, vers la jeune fille et prit violemment ses mains.

—Je voudrais, dit-il, pour la première fois, adorer une figure nue; je voudrais ôter ce masque d'or, puisqu'il me sépare de l'air qui baise ta peau; et nous irions tous deux émerveillés nous mirer dans le fleuve.

La jeune fille toucha avec surprise du bout des doigts les lames métalliques du masque royal. Cependant le roi défit impatiemment les crochets d'or; le masque roula dans l'herbe, et la jeune fille, tendant les mains sur ses yeux, jeta un cri d'horreur.

L'instant d'après elle s'enfuyait parmi l'ombre du bois en serrant contre son sein sa quenouille emmaillotée de chanvre.

Le cri de la jeune fille retentit douloureusement au cœur du roi. Il courut sur la berge, se pencha vers l'eau du fictive, et de ses propres lèvres jaillit un gémissement rauque. Au moment où le soleil disparaissait derrière les collines brunes et bleues de l'horizon, il venait d'apercevoir une face blanchâtre, tuméfiée, couverte d'écailles, avec la peau soulevée par de hideux gonflements, et il connut aussitôt, au moyen du souvenir des livres, qu'il était lépreux.

La lune, comme un masque jaune aérien, montait au-dessus des arbres. On entendait parfois un battement d'ailes mouillées au milieu des roseaux. Une traînée de brume flottait au fil du fleuve. Le miroitement de l'eau se prolongeait à une grande distance et se perdait dans la profondeur bleuâtre. Des oiseaux à tête écarlate froissaient le courant par des cercles qui se dissipaient lentement.

Et le roi, debout, gardait les bras écartés de son corps, comme s'il avait le dégoût de se toucher.

Il releva le masque et le plaça sur son visage. Semblant marcher en rêve, il se dirigea vers son palais.

Il frappa sur le gong, à la porte de la première muraille, et les gardes sortirent en tumulte avec leurs torches, lis éclairèrent sa face d'or; et le roi avait le cœur étreint d'angoisse, pensant que les gardes voyaient sur le métal des écailles blanches. Et il traversa la cour baignée de lune; et sept fois il eut le cœur étreint de la même angoisse aux sept portes où les gardes portèrent les torches rouges à son masque d'or.

Cependant la peine croissait en lui avec la rage, comme une plante noire enroulée d'une plante fauve, lit les fruits sombres et troubles de la peine et de la rage vinrent sur ses lèvres, et il en goûta le suc amer.

Il entra dans le palais, et le garde à sa gauche tourna sur la pointe d'un pied, ayant l'autre jambe étendue, en se couronnant avec un cercle lumineux de son sabre; et le garde à sa droite tourna sur la pointe de l'autre pied, avant étendu sa jambe opposée, en se coiffant d'une pyramide éblouissante par de rapides tourbillons de sa masse diamantée.

Et le roi ne se souvint même pas que c'étaient les cérémonies nocturnes; mais il passa en frissonnant, ayant imaginé que les hommes d'armes voulaient abattre ou fendre sa hideuse tête gonflée.

Les halles du palais étaient désertes. Quelques torches solitaires brûlaient bas dans leurs anneaux. D'autres s'étaient éteintes et pleuraient des larmes froides de résine.

Le roi traversa les salles des fêtes où les coussins brodés de tulipes rouges et de chrysanthèmes jaunes étaient encore épars, avec des balanceuses d'ivoire et des sièges mornes d'ébène rehaussés d'étoiles d'or. Des voiles gommés et peints d'oiseaux à pattes diaprées, à bec d'argent, pendaient du plafond où s'enchâssaient des gueules de bêtes en bois de couleur. Il y avait des flambeaux de bronze verdâtre, faits d'une pièce, et percés de trous prodigieux laqués en rouge, où une mèche de soie écrue passait au centre de rondelles tassées d'un noir huileux. Il y avait des fauteuils longs, bas et cambrés, où on ne pouvait s'étendre sans que les reins fussent soulevés, comme portés par des mains. Il y avait des vases fondus de métaux presque transparents, et qui sonnaient sous le doigt d'une manière aiguë, comme s'ils étaient blessés.

À l'extrémité de la salle, le roi saisit une torchère d'airain qui dardait ses langues rouges dans les ténèbres. Les gouttelettes flamboyantes de résine s'abattirent en frémissant sur ses manches de soie. Mais le roi ne les remarqua pas. Il se dirigea vers une galerie haute, obscure, où la résine laissa un sillon parfumé. Là, aux parois coupées de diagonales croisées, on voyait des portraits éclatants et mystérieux: car les peintures étaient masquées et surmontées de tiares. Seulement le portrait le plus ancien, écarté des autres, représentait un jeune homme pâle, aux yeux dilatés d'épouvante, le bas du visage dissimulé par les ornements royaux. Le roi s'arrêta devant ce portrait et l'éclaira en soulevant la torchère. Puis il gémit et dit:

—Ô premier de ma race, mon frère, que nous sommes pitoyables!

Et il baisa le portrait sur les yeux.

Et devant la seconde figure peinte, qui était masquée, le roi s'arrêta et déchira la toile du masque en disant:

—Voilà ce qu'il fallait faire, mon père, second de ma race.

Et ainsi il déchira les masques de tous les autres rois de sa race, jusqu'à lui-même. Sous les masques arrachés, on vit la nudité sombre de la muraille.

Puis il arriva dans les salles des festins où les tables luisantes étaient encore dressées. Il porta la torchère au-dessus de sa tête, et des lignes pourpres se précipitèrent vers les coins. Au centre des tables était un trône à pieds de lion, sur lesquels s'affaissait une fourrure tachetée; des verreries semblaient amoncelées aux angles, avec des pièces d'argent poli et des couvercles percés d'or fumeux. Certains flacons miroitaient de lueurs violettes; d'autres étaient plaqués à l'intérieur avec de minces lames translucides de métaux précieux. Comme une terrible indication de sang, un éclat de la torchère fit scintiller une coupe oblongue, taillée dans un grenat, et où les échansons avaient coutume de verser le vin des rois. Et la lumière caressa aussi de vermeil un panier d'argent tressé où étaient rangés des pains ronds à croûte saine.

Et le roi traversa les salles des festins en détournant la tête.

—Ils n'ont pas eu honte, dit-il, de mordre sous leur masque dans le pain vigoureux, et de toucher le vin saignant avec leurs lèvres blanches! Où est celui qui, sachant son mal, interdit les miroirs de sa maison? Il est parmi ceux dont j'ai arraché les faux visages: et j'ai mangé du pain de son panier, et j'ai bu du vin de sa coupe....

On arrivait par une étroite galerie pavée de mosaïque aux salles à coucher, et le roi y glissa, portant devant lui sa torche sanglante. Un garde s'avança, saisi d'inquiétude, et sa ceinture d'anneaux larges flamboya sur sa tunique blanche; puis il reconnut le roi à sa face d'or et se prosterna.

D'une lampe d'airain suspendue au centre, une lumière pâle éclairait une double file de lits de parade; les couvertures de soie étaient tissées avec des filaments de nuances vieilles. Un tuyau d'onyx laissait couler des gouttes monotones dans un bassin de pierre polie.

Illustration from La porte des rêves

Le roi au masque d'or.

D'abord le roi considéra l'appartement des prêtres; et les masques graves des hommes couchés étaient semblables pendant le sommeil et l'immobilité. Et, dans l'appartement des bouffons, le rire de leurs bouches endormies avait juste la même largeur. Et l'immuable beauté de la figure des femmes ne s'était pas altérée dans le repos; elles avaient les bras croisés sur la gorge, ou une main sous la tête, et elles ne paraissaient pas se soucier de leur sourire qui était aussi gracieux quand elles l'ignoraient.

Au fond de la dernière salle s'étendait un lit de bronze, avec des hauts reliefs de femmes courbées et de fleurs géantes. Les coussins jaunes y gardaient l'empreinte d'un corps agité. Là aurait dû reposer, dans cette heure de la nuit, le roi au masque d'or; là ses ancêtres avaient dormi pendant des années.

Et le roi détourna la tête de son lit:

—Ils ont pu dormir, dit-il, avec ce secret sur leur face, et le sommeil est venu les baiser au front, comme moi. Et ils n'ont pas secoué leur masque au visage noir du sommeil, pour l'effrayer à jamais. Et j'ai frôlé cet airain, j'ai touché ces coussins où s'abattaient jadis les membres de ces honteux....

Et le roi passa dans la chambre du brasier, où la flamme rose et pourpre dansait encore, et jetait ses bras rapides sur les murs. Et il frappa sur le grand gong de cuivre un coup si sonore qu'il y eut une vibration de toutes les choses métalliques d'alentour. Les gardes effrayés s'élancèrent mi-vêtus, avec leurs haches et leurs boules d'acier hérissées de pointes, et les prêtres parurent, endormis, laissant traîner leurs robes, et les bouffons oublièrent tous les bonds d'entrée sacramentels, et les femmes montrèrent au coin des portes leurs visages souriants.

Or le roi monta sur son tronc noir et commanda:

—J'ai frappé sur le gong afin de vous réunir pour une chose importante. Le mendiant a dit vrai. Vous me trompez tous ici. Ôtez vos masques.

On entendit frissonner les membres et les vêtements et les armes. Puis, lentement, ceux qui étaient là se décidèrent et découvrirent leurs visages.

Alors le roi au masque d'or se tourna vers les prêtres et considéra cinquante grosses faces rieuses avec de petits yeux collés par la somnolence: et, se tournant vers les bouffons, il examina cinquante figures hâves creusées par la tristesse avec des yeux sanguinolents d'insomnie; et, se baissant vers le croissant de ses femmes assises, il ricana,—car leurs visages étaient pleins d'ennui et de laideur et enduits de stupidité.

—Ainsi, dit le roi, vous m'avez trompé depuis tant d'années sur vous-mêmes et sur tout le monde. Ceux que je croyais sérieux et qui me donnaient des conseils sur les choses divines et humaines sont pareils à des outres ballonnées de vent ou de vin; et ceux dont je m'amusais pour leur continuelle gaieté étaient tristes jusqu'au fond du cœur; et votre sourire de sphinx, ô femmes, ne signifiait rien du tout! Misérables vous êtes! mais je suis encore le plus misérable d'entre vous. Je suis roi et mon visage parait royal. Or, en réalité, voyez: le plus malheureux de mon royaume n'a rien à m'envier.

Et le roi ôta son masque d'or. Et un cri s'éleva des gorges de ceux qui le voyaient; car la flamme rose du brasier illuminait ses écailles blanches de lépreux.

—Ce sont eux qui m'ont trompé—mes pères, je veux dire, cria le roi, qui étaient lépreux comme moi, et m'ont transmis leur maladie avec l'héritage royal. Ils m'ont abusé, et ils vous ont contraints au mensonge.

Par la grande baie de la salle, ouverte vers le ciel, la lune tombante montra son masque jaune.

—Ainsi, dit le roi, cette lune qui tourne toujours vers nous le même visage d'or a peut-être une autre face obscure et cruelle, ainsi ma royauté a été tendue sur ma lèpre. Mais je ne verrai plus l'apparence de ce monde, et je dirigerai mon regard vers les choses obscures. Ici, devant vous, je me punis de ma lèpre, et de mon mensonge, et ma race avec moi.

Le roi leva son masque d'or; et, debout sur le trône noir, parmi l'agitation et les supplications, il enfonça dans ses yeux les crochets latéraux du masque, avec un cri d'angoisse; pour la dernière fois, une lumière rouge s'épanouit devant lui, et un flot de sang coula sur son visage, sur ses mains, sur les degrés sombres du trône. Il déchira ses vêtements, descendit les marches en chancelant, et, écartant avec des tâtonnements les gardes muets d'horreur, il partit seul dans la nuit.

Or le roi lépreux et aveugle marchait dans la nuit. Il se heurta aux sept murailles concentriques de ses sept cours, et contre les arbres anciens de la résidence royale, et il se fit des plaies aux mains en touchant les épines des haies. Lorsqu'il entendit sonner ses pas, il connut qu'il était sur la grande route. Pendant des heures et des heures il marcha, sans même éprouver le besoin de prendre de la nourriture. Il savait qu'il était éclairé de soleil par la chaleur qui voilait son visage, et il reconnaissait la nuit au froid de l'obscurité. Le sang qui avait coulé de ses yeux arrachés couvrait sa peau d'une croûte noirâtre et sèche, Et, quand il eut marché longtemps, le roi aveugle se sentit las, et s'assit au bord de la route. Il vivait maintenant dans un monde obscur et ses regards étaient rentrés en lui-même.

Comme il errait dans cette plaine sombre des pensées, il entendit un bruit de clochettes. Aussitôt il se représenta le retour d'un troupeau de brebis à laine épaisse, mené par des béliers dont la queue grasse pendait à terre. Et il tendit les mains pour toucher la laine blanche, n'ayant point honte des animaux. Mais ses mains rencontrèrent d'autres mains tendres, et une voix douce lui dit:

—Pauvre homme aveugle, que veux-tu?

Et le roi reconnut la voix charmante d'une femme.

—Il ne faut pas me toucher, cria le roi. Mais où sont tes brebis?

Or la jeune fille qui se tenait devant lui était lépreuse, et à cause de cela portait des clochettes suspendues à ses vêtements. Mais elle n'osa pas l'avouer, et répondit en mentant:

—Elles sont un peu derrière moi.

—Où vas-tu ainsi? dit le roi aveugle.

—Je rentre, répondit-elle, à la cité des Misérables.

Alors le roi se souvint qu'il y avait, dans un endroit écarté de son royaume, un asile où se réfugiaient ceux qui avaient été repoussés de la vie pour leurs maladies ou leurs crimes. Ils existaient dans des huttes bâties par eux-mêmes ou enfermés dans des tanières creusées au sol. Et leur solitude était extrême.

Le roi résolut de se rendre dans cette cité.

—Conduis-moi, dit-il.

La jeune fille le saisit par le pan de sa manche.

—Laisse-moi te laver le visage, dit-elle; car le sang a coulé sur tes joues depuis une semaine peut-être.

Et le roi trembla, pensant quelle allait avoir horreur de sa lèpre et l'abandonner. Mais elle versa de l'eau de sa gourde et lava le visage du roi. Puis elle dit:

—Pauvre, comme tu as dû souffrir de l'arrachement de tes veux!

—Comme j'ai souffert avant, sans le savoir, dit le roi. Mais allons. Arriverons-nous ce soir à la cité des Misérables?

—Je l'espère, dit la jeune fille.

Et elle le reconduisit en lui parlant tendrement. Cependant le roi aveugle entendait les clochettes, et, se tournant, voulait caresser les brebis. Et la jeune fille craignait qu'il ne devinât sa maladie.

Or le roi était exténué de fatigue et de faim. Elle sortit un morceau de pain de son bissac et lui offrit sa gourde. Mais il refusa, craignant de souiller le pain et l'eau. Puis il demanda:

—Vois-tu la cité des Misérables?

—Pas encore, dit la jeune fille.

Et ils marchèrent plus loin. Elle cueillit pour lui du lotus bleu, et il le mâcha pour rafraîchir sa bouche. Le soleil s'inclinait vers les grandes rizières qui ondulaient à l'horizon.

—Voici l'odeur du repos qui monte vers moi, dit le roi aveugle. N'approchons-nous pas de la cité des Misérables?

—Pas encore, dit la jeune fille.

Et, comme le disque sanglant du soleil tranchait encore le ciel violet, le roi se pâma de lassitude et d'inanition. À l'extrémité de la route tremblait une mince colonne de fumée parmi des toitures d'herbages. La brume des marais flottait autour.

—Voici la cité, dit la jeune fille; je la vois.

—J'entrerai seul dans une autre, dit le roi aveugle. Je n'avais plus qu'un désir; j'aurais voulu reposer mes lèvres sur les tiennes, afin de me rafraîchir à ta figure qui doit être si belle. Mais je t'aurais souillée, puisque je suis lépreux.

Et le roi s'évanouit dans la mort.

Et la jeune fille éclata en sanglots, voyant que le visage du roi aveugle était pur et limpide, et sachant bien qu'elle-même avait craint de le souiller.

Or de la cité des Misérables s'avança un vieux mendiant à la barbe hérissée, dont les yeux incertains tremblaient.

—Pourquoi pleures-tu? dit-il.

Et la jeune fille lui dit que le roi aveugle était mort, après avoir eu les yeux arrachés, pensant être lépreux.

—Et il n'a point voulu me donner le baiser de paix, dit-elle, afin de ne pas me souiller; et c'est moi qui suis véritablement lépreuse à la face du ciel.

Et le vieux mendiant lui répondit:

—Sans doute le sang de son cœur qui avait jailli par ses yeux avait guéri sa maladie. Et il est mort, pensant avoir un masque misérable. Mais, à cette heure, il a déposé tous les masques, d'or, de lèpre, et de chair.

Illustration from La porte des rêves
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TABLE La flûte La Cité Dormante Béatrice Arachné Bargette Jeanie Bûchette Cruchette La Vendeuse d'Ambre La Fille du Moulin Blanche la Sanglante Le Papier Rouge Le Loup Conte des Œufs Le Roi au Masque d'Or Illustrations Tryptich Frontispiece Pl. 01—La flute Pl. 02—Béatrice Pl. 03—Arachné Pl. 04—Bargette Pl. 05—Jeanie Pl. 06—Bûchette Pl. 07—Cruchette Pl. 08—La Vendeuse d'Ambre Pl. 09—La Fille du Moulin Pl. 10—Blanche la Sanglante Pl. 11—Le Papier Rouge Pl. 12—Le Papier Rouge Pl. 13—Le Loup Pl. 14—Conte des Œufs Pl. 15—Le Roi au Masque d'Or

Illustration from La porte des rêves
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