LA SOCIÉTÉ NOUVELLE
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CHAPITRE PREMIER
LA RÉGÉNÉRATION INDIVIDUELLE ET SOCIALE EST POSSIBLE L'AMOUR EN EST LA PREMIÈRE BASE
«Qui n'a pas été renversé une fois dans sa vie! Il faut se relever et ne faire semblant de rien. Seuls le présent d'un homme et son avenir peuvent racheter son passé.»
Borckman[1], qui dit ces paroles, semble indiquer par là que la rénovation est possible, qu'il n'est jamais tard de renaître, mais que seuls le présent et l'avenir sont capables de racheter le passé. Des hommes forts et intelligents peuvent toujours réagir et se refuser à être plus longtemps serfs du mensonge. Mais non seulement l'homme est perfectible, la société l'est aussi. «Si quelque esclave de ce monde fait une brèche au grand capital humain, un autre, par son travail, peut toujours réparer le dommage.»[2] Un individu, comme une nation, peut se tromper, s'égarer, mais aussi le reconnaître, se repentir et réparer le mal.
Ibsen ne se contente pas de faire exprimer à ses héros l'idée de la possibilité de la régénération morale de l'individu et de la société, il leur fait indiquer la base même de cette rénovation: l'Amour.
«Notre coeur est ce jeune univers créé pour recevoir l'esprit divin. C'est là qu'il faut tuer le vautour de la convoitise. C'est là que le nouvel Adam doit naître.»[3]
C'est grâce à l'Amour de Lona que Bernick[4] se repent, avoue à tous ses torts et commence une vie nouvelle. Mais c'est surtout Peer Gynt qui nous offre la démonstration éclatante que l'Amour est le premier jalon de tout relèvement moral.
Peer Gynt, après avoir gâché sa vie dans bien des aventures, revient, tête blanche, dans son pays natal où, dans sa jeunesse, il fut aimé par une jeune fille, Solveig. Il éprouve des remords d'avoir toujours fui la voie droite, la vie sérieuse. La nuit vient; il court dans la forêt où il connut, dans son enfance, des heures délicieuses, et il lui semble entendre autour de lui des voix s'élever: des bobines de fil qui roulent à ses pieds murmurent: «Nous sommes des questions que tu devais résoudre»; le vent gémit: «Nous sommes des chants que tu devais chanter»; et des gouttes de rosée tombent des branches en soupirant: «Nous sommes des larmes que tu n'as pas répandues»; et des brins de paille lui disent: «Nous sommes les oeuvres que tu devais accomplir, nous sommes les forces que tu n'as pas voulu aimer.»
Peer Gynt veut se persuader qu'en gâchant sa vie, il est resté lui-même, qu'il a vécu suivant son moi, mais le vide qui se fait autour de lui, lui prouve qu'il n'a été qu'un égoïste. Peer Gynt est seul. Sa conscience se réveille. «Terre splendide, prie-t-il, ne t'offense pas parce que j'ai foulé ton herbe inutilement! Soleil magnifique, tu as versé tes rayons sur une hutte inhabitée—le propriétaire n'était jamais chez lui.... Oh! je veux monter jusqu'au plus haut sommet, je veux voir encore une fois le soleil se lever, je veux contempler la terre promise....»
Il arrive devant la maison de Solveig au moment où celle-ci, vieillie, sort de la hutte, un bâton et un livre de cantiques à la main.
PEER GYNT.—Un pécheur est devant toi. A toi de le juger.
SOLVEIG.—C'est lui. Loué soit Dieu!
PEER GYNT.—Accuse-moi, dis combien j'ai péché envers toi!
SOLVEIG.—Tu n'as commis aucun péché!
PEER GYNT.—Dis-moi mon crime.
SOLVEIG.—Tu as fait de ma vie un poème. Bénie soit notre rencontre! Le vrai Peer Gynt qui avait au front un sceau le marquant pour une haute destinée, a vécu dans ma conscience, dans mon espoir, dans mon amour!
Une clarté illumine la figure de Peer Gynt. Il pose sa tête sur les genoux de Solveig qui chante: «Dors, mon ami, je te bercerai, je te veillerai ... dors et rêve!» Solveig chante et le soleil se lève....
«Faire un homme heureux, c'est mériter de l'être», dit Jean-Jacques[5]. Dans Peer Gynt, Ibsen prouve que l'homme, apte à faire jaillir de son coeur dans celui d'un autre être humain les rayons ardents de l'amour, est capable de se relever moralement. L'amour, c'est le soleil qui vivifie; il ennoblit, il régénère. «L'amour possède une force surhumaine qui élève au-dessus de la fange de la vie quotidienne, et le fait briller de toute sa magnificence aux yeux de tous.»[6]
C'est la richesse du coeur qui seule donne du prix aux richesses de toutes nos facultés; même la science n'est vivante et complète que par l'amour. Les hommes ne font rien avec une idée, quand un sentiment ne s'y joint pas. On regrette moins d'avoir eu du coeur que de l'esprit.
L'amour féconde, agrandit et élève toutes les facultés intellectuelles et morales. Par lui le sentiment proprement dit, qui n'est d'abord que le produit d'une sensation, devient affectif, manifeste des préférences, éveille l'activité et agit ainsi sur la volonté avec une puissance de plus en plus grande. Que de crimes seraient évités si nous étions entourés de plus de sympathie, si la solidarité était plus chaude et plus réconfortante! C'est ce manque de fraternité et d'amour qui rend la lutte pour la vie si terrible et si acharnée. Sans amour tout changement du régime actuel ne sera qu'une substitution d'une classe à une autre, un changement de noms pour les maux qui demeurent.
Le mal de l'humanité ne vient pas de la nature, il vient, il grandit parce que les hommes ne savent plus aimer. Aucun mécanisme ne donnera à l'humanité le bonheur, si elle ne veut pas comprendre qu'il y a ici-bas un moyen capable d'adoucir toutes les misères et toutes les souffrances, et c'est l'Amour. L'être humain à l'instant où bat son coeur, se transfigure et s'illumine comme une aurore.
Seul l'amour établit une harmonie entre les individus. Cette harmonie peut être aperçue par l'intelligence, mais elle n'est sentie et réalisée que par le coeur. L'amour est l'intelligence descendue dans les fonds mêmes de l'âme. L'intelligence qui n'arrive point à l'amour, à la volonté, manque de puissance pour le développement de la vérité, elle n'en atteint point la vaste et sublime profondeur. La science, les lois, les institutions les plus sages, sont une lettre morte que l'amour seul peut transformer en parole vivante. C'est que l'intelligence n'est que le reflet du foyer d'amour, et à mesure que le foyer est plus actif, la lumière est plus vive. Des plus intimes profondeurs de l'amour jaillit la lumière de l'intelligence. Le génie, l'héroïsme, la morale, sont dus à l'amour, c'est par amour qu'il peut être compris, c'est par amour qu'il peut être régénéré, car l'amour seul crée l'amour.
Notes:
CHAPITRE II
LA VERITE ET LA LUMIERE
«Un homme est condamné dans son oeuvre, s'il fait les choses à demi et ne songe qu'aux apparences, s'il ne traduit pas ses idées par des actes et non seulement par des paroles ou des sentiments.»[1]
Cela veut dire: parler est bien, agir est mieux. Une société ne se bâtit pas avec des mots, des sentiments ou des idées, elle ne se compose pas d'abstractions, mais d'hommes en chair et en os, qui, même pour aimer, se posent toujours la question de Faust: «Par où commencer?»
Par où doit-il commencer, l'individu qui désire s'affranchir des servitudes sociales et devenir un être libre et conscient? «Par briser la chaîne des moeurs et des coutumes», répond Falk dans la Comédie de l'Amour. Plus de mensonges, plus d'hypocrisies, plus de conventions fausses. C'est la philosophie du Canard Sauvage. Les critiques qui prétendent qu'Ibsen a voulu dire dans cette pièce: «N'enlevez pas le mensonge au vulgaire, vous lui enlèveriez le bonheur en même temps», n'ont pas saisi l'esprit de l'oeuvre du penseur norvégien. L'idée fondamentale du Canard Sauvage est celle-ci: «Il vaut mieux détruire le bonheur que de le laisser subsister sur un mensonge.»
L'esprit puissant de l'auteur de Brand a parfaitement compris quel rôle considérable, prépondérant et néfaste, les préjugés et les mensonges jouent dans la société actuelle. Son théâtre est un cri de révolte contre cet état de choses. Malgré les progrès de la civilisation, malgré la diffusion de plus en plus grande des lumières scientifiques, le préjugé et le mensonge règnent encore en maîtres dans la société. Ils s'exercent de tous côtés. Il y a des préjugés de religions, des préjugés de nations, de classes, de conditions sociales. Il suffit qu'un de nos semblables appartienne à telle classe, à telle famille, à telle corporation, pour qu'on lui attribue d'avance tel défaut, tel travers.
Et ce qu'il y a de plus déplorable dans ces erreurs de jugement, c'est que nul ne peut s'en déclarer absolument exempt.
Le mensonge suppose un désordre dans la vie. Si l'on était ce qu'on devrait être, on n'éprouverait nullement le besoin de dissimuler ce qu'on est. Ah! les préjugés et les mensonges! ce sont eux qui causent tous les malheurs de ce monde!
On peut tromper non seulement les autres, mais soi-même, et non pas par erreur, mais volontairement. Il faut distinguer le mensonge de l'erreur. L'erreur est inconsciente, tandis que le mensonge sait ce qu'il fait quand il abuse les autres. «On peut nuire à la vérité sans mentir, lorsqu'on ignore l'inexactitude qu'on commet; on peut dire une chose vraie en mentant, lorsque, la croyant fausse, on cherche à égarer le prochain par caprice ou dans un but égoïste.»[2] L'intention positive de tromper est le trait caractéristique du mensonge. Mentir, c'est abuser les hommes le sachant et le voulant, qu'on le fasse en actes ou en paroles, par le silence ou par d'insidieux discours.
«C'est une chimère de croire que l'esprit aille de lui-même au vrai. L'erreur lui est aussi naturelle que la vérité; il n'est pas bon en sortant des mains de la nature. S'il est fait pour la vérité, il ne l'atteint qu'en la cherchant péniblement; elle est une récompense plutôt qu'un privilège. Il ne peut, s'il pense, éviter l'erreur, et les exigences de la vie, son propre intérêt, les lois mêmes de la morale, exigent qu'il agisse et qu'il pense.
Pourtant, il faut se garder de tomber dans un autre excès; le pessimisme n'est pas plus vrai que l'optimisme, même dans la théorie de la connaissance. L'erreur peut être corrigée, si elle ne peut être évitée.»[3]
Le mensonge, lui, peut être évité.
Les hommes, dit Tolstoï[4], qui ignorent la vérité et qui font le mal, provoquent chez les autres la pitié pour leurs victimes et le dégoût pour eux, ils ne font du mal qu'à ceux qu'ils attaquent; mais les hommes qui connaissent la vérité et qui font le mal sous le masque de l'hypocrisie, le font à eux-mêmes et à leurs victimes, et encore à des milliers d'autres hommes, tentés par le mensonge qui cache le mal.
«Nulle société ne peut vivre sainement en se nourrissant de mensonge.»[5]
«La fin de l'homme est d'être sincère.»[6]
Il faut donc chercher la vérité.
Croire en la Vérité, c'est avoir la foi qui nous permet d'ordonner toutes choses par rapport à elle. Aimer la Vérité, c'est s'y soumettre dans ce qu'elle a d'absolu et d'irrésistible, la rechercher toujours dans l'ordre changeant des circonstances et n'agir jamais que conformément à elle. Si l'amour de la vérité est par lui-même l'expression la plus pure de notre foi, nous devons irrévocablement condamner le mensonge et tout ce qui s'y rapporte. La vérité dans la connaissance des lois morales a déjà supprimé l'iniquité de l'esclavage, les tortures judiciaires, les persécutions barbares; espérons qu'elle élargira toujours ses limites. Toutes les erreurs, tous les symboles qui ont été l'objet du culte des hommes n'ont produit quelque bien que par suite de la parcelle de vérité qu'ils renfermaient. Il faut poursuivre la vérité partout et toujours.
Dans les Soutiens de la Société, Dina, voulant aller en Amérique, demande à Johann qui en revient, si les gens de là-bas sont moraux.
JOHANN.—Moraux?
DINA.—C'est-à-dire s'ils sont aussi convenables, aussi honnêtes qu'ici.
JOHANN.—Dans tous les cas, ils ne sont pas aussi mauvais qu'on le pense. N'ayez aucune crainte à ce sujet.
DINA.—Vous ne comprenez pas. Au contraire, je voudrais qu'ils ne fussent pas si nobles et si vertueux.
JOHANN.—Et comment les voudriez-vous?
DINA.—Je voudrais qu'ils fussent ... nature. Nature, franchise, vérité en tout. Végéter dans cette vie pour les bienfaits illusoires de la vie future?—C'est un mensonge qui en engendre bien d'autres.
A force de s'inquiéter de l'avenir on oublie le présent. «Le passé ne nous doit point embarrasser, puisque nous n'avons qu'à avoir regret de nos fautes; mais l'avenir nous doit encore moins toucher, puisqu'il n'est point du tout à notre égard, et que nous n'y arriverons peut-être jamais. Le présent est le seul temps qui est véritablement à nous, et dont nous devons user selon Dieu. C'est là où nos pensées doivent être principalement comptées. Cependant le monde est si inquiet qu'on ne pense jamais à la vie présente et à l'instant où l'on vit, mais à celui où l'on vivra. De sorte qu'on est toujours en état de vivre à l'avenir, et jamais de vivre maintenant. Notre-Seigneur n'a pas voulu que notre prévoyance s'étendît plus loin que le jour où nous sommes. Ce sont les bornes qu'il faut garder et pour notre salut et pour notre repos.»[7]
«Le mot futur, dit Falk[8], assombrit pour nous le jour lumineux: Notre prochain amour! Notre future femme, notre seconde vie! La préoccupation de cette idée fait un mendiant de l'homme le plus fortuné. Aussi loin que vous regardez devant vous, ce mot enlaidit votre existence en détruisant la joie du moment. Vous ne sauriez vous arrêter un instant tranquillement en votre bonheur sans vous embarquer vers d'autres rives, et ce rivage atteint, vous reposez-vous un instant? Non, il faut vous hâter de fuir, et toujours ainsi jusqu'à la mort.»
Et cela vient du mensonge que nous nous forgeons de notre existence, voulant nous persuader que cette vie n'est rien et que la vie future, la vie d'outre-tombe est tout. «La souffrance ne nous atteint point, car rien ne nous touche en ce monde, sinon le désir d'en sortir.»[9] L'homme, disent ces prêcheurs, doit être tout entier dans l'attente des biens futurs; il ne doit considérer la vie présente que comme un rapide voyage dont la seule importance est de préparer notre éternel avenir. Or, il n'y a qu'une seule vie: celle que nous vivons. «Le bonheur que nous comprenons, nous ne le trouvons qu'ici-bas.»[10] «Il faut chercher la vie, pour la faire passer avant toute chose.»[11]
Il faut vivre, car quand l'esprit commence à peine à s'éveiller, les forces physiques commencent déjà à décliner. Cette heure est à toi, tout le reste est folie!
Il n'y a rien de mystique dans la vie. La vie est une force de vérité et de lumière.
Dans les Revenants, Mme Alving discute avec son fils le sentiment filial:
Mme ALVING.—Un enfant ne doit-il pas de l'amour à son père, malgré tout?
OSWALD.—Quand ce père n'a aucun titre à sa reconnaissance? Quand l'enfant ne l'a jamais connu? Et toi, si éclairée sur tout autre point, tu croirais vraiment à ce vieux préjugé?
Mme ALVING.—Il n'y aurait donc là rien qu'un préjugé?
OSWALD.—Oui, tu peux en convenir, mère. C'est une de ces idées courantes que le monde admet sans contrôle. C'est un mensonge.
Et Mme Alving, ne poursuivant que la vérité, finit par être d'accord avec son fils.
L'enfant ne doit pas plus être à la discrétion de l'autorité familiale que l'homme à la discrétion de l'autorité gouvernementale. Il faut à l'enfant, comme au chêne, pour croître et devenir homme dans son individualité forte, l'espace et la liberté.
Dans la Maison de Poupée, Nora apprend que la société a le droit romain, le droit international, le droit administratif, le droit policier, et que seul le Droit humain lui manque; elle, qui considérait la justice comme un sentiment qui fait partie intégrante de notre âme, elle apprend que la justice n'est qu'une fiction, une loi créée par la société pour garantir ses mensonges et que c'est la loi qui crée souvent le délit,—et elle déclare nettement que «ce sont de bien mauvaises lois».
NORA.—J'apprends que les lois ne sont pas ce que je croyais; mais que ces lois soient justes, c'est ce qui ne peut m'entrer dans la tête.
HELMER.—Tu parles en enfant: tu ne comprends rien à la société dont tu fais partie.
NORA.—Non, je n'y comprends rien. Mais je veux y arriver et m'assurer qui des deux a raison, de la société ou de moi.
Et Nora quitte le foyer domestique, elle ne veut plus accepter aucune idée toute faite sans l'avoir examinée, elle s'en va chercher la vérité, la lumière.
Lorsque le docteur Stockmann[12] est déclaré ennemi de la société pour lui avoir voulu du bien, il ne se rend pas aux mensonges du milieu qui l'environne, mais, fort dans la vérité, il le quitte, il l'abandonne, il s'isole, il reste seul. Partout où il y a lutte entre les «soutiens de la société» et les indépendants, Ibsen prend toujours parti pour ces derniers. Apôtre du «moi individuel», il semble nous dire: Pour changer la société, il faut commencer par l'individu.
L'individu qui désire reconquérir la totalité de sa personnalité originale, doit se soustraire plus ou moins complètement à l'influence générale, s'isoler du groupe social, redevenir lui-même, abandonner toutes les conventions mensongères, rechercher la vérité et la lumière, reconquérir sa puissance, sa force individuelle, qu'il mettra plus tard au service de la société.
Nora et Stockmann peuvent devenir les membres les plus éclairés et les plus dévoués de la société. «Les affections sociales ne se développent en nous qu'avec nos lumières.»[13]
C'est surtout dans Brand que s'exprime la puissance morale de l'individu.
Notes:
CHAPITRE III
L'EFFORT INDIVIDUEL LA VOLONTÉ, L'ACTION, LA LIBERTÉ, LA JUSTICE
I
Brand[1], c'est la conception, vivante que la question sociale est avant tout une question de force, de volonté, d'énergie, de lumière et de morale individuelles.
On n'a le droit d'accuser qui que ce soit qu'après s'être jugé soi-même, de dresser le bilan de la société qu'après avoir dressé celui de sa propre vie. Brand, après avoir fait son examen de conscience, rejette les mensonges dans lesquels il a été élevé, il devient lui-même et n'écoutant que la voix impérative de sa conscience, il se met à régénérer les âmes des autres.
Il n'accepte aucun compromis. Il refuse les derniers sacrements à sa mère, qui a toujours servi deux maîtres: Dieu et Mammon. Il sacrifie son enfant unique à qui il faudrait le soleil du midi. Il perd sa mère, il perd son enfant, sa femme, et il poursuit toujours sa tâche de réformateur; il fait construire une Eglise nouvelle, mais le jour de son inauguration il découvre qu'il va remplacer l'ancien mensonge par un mensonge nouveau ... il jette à la mer les clefs de l'église, il entraîne le peuple dans les montagnes, vers la Nature....
On pourrait peut-être reprocher à Brand de refouler en lui les attaches les plus chères, si nous ne savions que «certains hommes ont le droit, non pas officiellement, mais par eux-mêmes, d'autoriser leur conscience à franchir certains obstacles, dans le cas seulement où l'exige la réalisation de leur idée. Tous ceux qui s'élèvent tant soit peu au-dessus du niveau commun, qui sont capables de dire quelque chose de nouveau, doivent, en vertu de leur nature propre, être nécessairement des criminels,—plus ou moins, bien entendu. Autrement il leur serait difficile de sortir de l'ornière; quant à y rester, ils ne peuvent certainement pas y consentir et leur devoir même le leur défend.»[2]
Accablé par la responsabilité de la mission qu'il a juré d'accomplir, Brand ne voit qu'une chose: le but sacré auquel il doit aboutir. Le but lui fait oublier sa propre douleur, car celui qui dit: «On ne possède éternellement que ce qu'on a perdu»[3] souffre cruellement. Et cette souffrance est d'autant plus grande que Brand jouit d'une vaste intelligence par laquelle il embrasse les dangers du champ de bataille où il veut combattre. «La douleur est une fonction intellectuelle, d'autant plus parfaite que l'intelligence est plus développée.»[4]
Ibsen qui connaît la grandeur de la souffrance humaine, fait dire à Rébecca[5] que la douleur n'endurcit pas, mais ennoblit le caractère.
ROSMER.—C'est la joie qui ennoblit l'esprit.
RÉBECCA.—Et la douleur aussi, ne crois-tu pas? La grande douleur?
ROSMER.—Oui, quand on peut la traverser, la surmonter, la vaincre.
C'est dans la douleur morale que les âmes fortes puisent leur consolation, leurs forces, leurs vertus. La grandeur et la beauté des âmes sont graduées sur la douleur. Ceux qui ont sur le front la flamme du génie ont connu le baiser divin de la douleur. A mesure qu'on descend l'échelle de la vie, le rire inconscient augmente; à mesure qu'on monte, on voit régner la beauté grave de la douleur. Elle embellit l'image de l'homme, elle grandit son coeur, elle élève sa pensée.
Ceux qui ne savent que se plaindre et gémir ne connaissent point la souffrance; la vraie douleur est discrète, c'est dans le silence qu'elle s'épanouit, c'est dans la solitude qu'elle se transforme en Force. Celui qui porte en lui une capacité infinie de souffrir, ne connaît jamais le désespoir; c'est la pénétrante lumière de la douleur qui lui éclaire le chemin de la vie. La douleur n'est pas une humiliation; comme l'amour, elle est le tressaillement des âmes fortes, des esprits intelligents. Si l'amour ne va jamais sans douleur, la douleur engendre toujours l'amour. L'amour et la douleur enseignent la bonté, la tendresse, la grâce; si l'amour purifie, la douleur morale rend l'homme meilleur. «De même qu'une oreille musicale est nécessaire pour partager le plaisir que procure la musique, de même la sympathie pour la douleur d'autrui ne peut naître que chez celui qui a éprouvé la douleur.»[6]
Les âmes fortes et viriles portent en elles un trésor inépuisable d'amour et de douleur. L'amour et la douleur ont illuminé l'âme de Brand. Brand souffre, mais il cache ses douleurs, il ne cherche pas de consolation. Il est doux, par moments, d'être consolé par une âme tendre, mais personne n'aime à consoler. Pour consoler, il faut avoir beaucoup de coeur. Ne cherchons point de consolation, ne nous appesantissons jamais sur nos propres tristesses: la douleur discrète prépare aux nobles causes, elle sacre ceux qui savent souffrir silencieusement.
Ni les imbécillités rieuses, ni les flétrissures, ne font courber le front des Brand. On devient peut-être un peu dur, mais les Brand ne sont pas des hommes aimables. Etre aimable est facile à ceux qui se plient volontiers, par nonchalance ou par calcul égoïste, aux travers, aux erreurs, aux mensonges du monde. Ce qui importe, avant d'être aimable, c'est d'être vrai, d'être juste, soi-même, c'est d'avoir du caractère.
Brand est rude et souvent dur: il comprend que celui qui donne beaucoup, a aussi le droit de demander autant. Brand sacrifie son bonheur et sa vie, et il peut dire: «Qui ne sacrifie pas tout, jette son offrande à la mer.» Une loi supérieure de justice, inscrite au fond du coeur de l'homme, lui fait sentir que lorsque le sacrifice est exigible d'un côté, il doit en être de même du côté opposé. Brand nous prouve que c'est dans la volonté du sacrifice conscient que gît la force qui ressuscite. Brand demande Tout ou Rien. «Si tu donnais tout en réservant ta vie, sache que tu n'aurais rien donné.» Et il ajoute amèrement: La vie! la vie! quel prix ce bon peuple y attache. Il n'y a pas d'infirme qui ne tienne à l'existence comme si le salut du monde et des âmes reposait sur ses chétives épaules!
Lorsqu'on demande à Brand: Combien durera la lutte?—il répond: Elle durera jusqu'à votre dernier jour, jusqu'au sacrifice suprême, jusqu'à ce que vous soyez libres de compromis, maîtres de votre volonté entière, et que vous n'hésitiez plus lâchement devant cet ordre: tout ou rien! Quelles seront vos pertes? tous vos désirs, toutes les réserves que vous apportez au serment solennel; toutes les chaînes polies, dorées, qui vous font esclaves de la terre, tous les somnifères qui vous endorment! Ce que vous rapportera la victoire? Une volonté pure, une foi élevée une âme entière et cet esprit de sacrifice qui donne tout avec joie, jusqu'à la vie, enfin une couronne d'épines sur chaque front: le voilà votre gain.
Si Brand indique le chemin du sacrifice, c'est qu'il l'a pris le premier. «Il y a longtemps qu'on nous parle du bon chemin, qu'on nous l'indique du doigt; plus d'un nous l'a montré, mais tu es le premier qui l'aies pris toi-même,»[7] lui dit un homme du peuple.
Si Brand demande tout, c'est qu'il a assez de force et de volonté pour tout donner
II
Brand est l'incarnation de la force et de la volonté. Brand appartient à cette catégorie d'élus «qui ont reçu la grâce, la faculté, le pouvoir, de souhaiter une chose, de la désirer, de la vouloir, avec tant d'âpreté, si impitoyablement, qu'à la fin, ils l'obtiennent»[8] ou ils succombent.
Ce n'est pas en réveillant de brillantes qualités qu'on guérira des âmes estropiées, c'est de volonté qu'il s'agit. C'est la volonté qui rend libre..., ou qui tue. Elle est toujours la même, chez le petit comme chez le grand, toujours entière au milieu de l'éparpillement de toutes choses!
«Venez à moi, dit Brand, hommes, qui vous traînez lourdement dans cette vie. Ame contre âme, dans une communion intime, nous allons tenter l'oeuvre de purification, abattre l'indécision, imposer silence au mensonge et réveiller enfin le jeune lion de la volonté!»
Il ne s'agit pas de gémir et de pleurer platoniquement sur la triste condition de la nature humaine, sur les misères du monde, il faut agir. «Là où se trouve l'action, se trouve la force.»[9]
L'activité maladroite produit toujours plus de résultats que la mollesse prudente. Si l'oisiveté peut tuer à la longue une volonté saine, l'action peut sauver une volonté malade. Homines sunt voluntates, a dit saint Augustin. La volonté c'est l'homme même.
Au milieu de ce tourbillon d'images, de désirs, de passions qui s'agite en nous, nous démêlons clairement une force irréductible, capable de régler tout ce mouvement: la volonté. «Je veux, je ne veux pas», ces mots gouvernent notre intelligence, notre sensibilité, notre esprit, tout notre être. Il ne suffit plus de dire avec Descartes: Cogito, ergo sum; il faut dire: J'agis, donc je vis. Je ne suis moi qu'autant que j'agis. Pour qu'une âme d'homme ait de la dignité, de la beauté morale, il faut que la volonté y règne en souveraine. La volonté, qui est la faculté essentiellement active de l'homme, concentre la puissance de toutes les autres facultés en vue de l'action qui est la manifestation suprême de la vie humaine. La destinée de l'homme, qui est le total de ses actes, est d'autant plus élevée, d'autant plus noble, d'autant plus utile, qu'elle se compose d'actes plus conformes au vrai, au bien, au juste, au beau, c'est-à-dire de manifestations plus pures de l'emploi de la volonté. La volonté, c'est la pensée voulue.«La pensée voulue, la pensée réfléchie, la véritable pensée humaine en un mot, ne saurait exister sans que se produise une de ces volitions toujours intentionnelles qu'on nomme idées-motrices[10]. «Vivre, c'est vouloir; vivre, c'est agir; mais agir réellement, c'est agir avec conscience, avec la décision de dominer ses propres actes, de leur imposer une unité, de leur imprimer la forme de l'idéal que l'on porte en soi. La conscience, c'est l'âme dans la plénitude de ses facultés et de ses forces. La volonté est le principe de notre activité consciente, c'est elle qui donne le rayonnement et la valeur à notre vie. Sans volonté, il n'y a pas de caractère et sans caractère, il n'y a pas d'homme.
«Voici ce qui est écrit en caractères de feu par une main éternelle, dit Brand: Sois ferme jusqu'à la fin, on ne marchande pas la couronne de vie. Pour te purifier, ce n'est pas assez des sueurs de l'angoisse, il faut encore le feu du martyre; si tu ne peux pas, tu seras certes pardonné; mais si tu ne veux pas, jamais!»
«Délivrer la volonté ou succomber!» crie-t-il de toutes les fibres de son âme. L'homme capable de pousser ce cri sublime, dira et fera ce qu'il a à dire et à faire, malgré tous les obstacles, toutes les montagnes. «Réduites par la montagne, les paroles résonnent longtemps quand on parle à voix forte et pleine.»[11]
Quand donc l'humanité guérie des mensonges s'élèvera-t-elle jusqu'à la volonté consciente! Brand nous fait voir que la volonté consciente engendre la liberté et la justice. «Au-dessus de la volonté, dit-il, règne un Dieu de liberté et de justice.»
Ce n'est pas ici le lieu de discuter la question: l'homme est-il libre? «La question du libre arbitre est du domaine de la métaphysique et insoluble.»[12] «Libres ou non, nous tendons à la liberté, à l'indépendance absolue dont nous avons l'idée.»[13]
La liberté n'est pas une faculté que nous apportons en venant au monde et que nous ne courons pas risque de perdre: nous ne la possédons que si nous nous la donnons à nous-mêmes. «Nous ne naissons pas libres, mais capables de devenir libres et soumis à l'obligation de le devenir. C'est là le privilège de l'homme et sa dignité propre, qu'il ne reçoit pas de la Nature un caractère tout fait et une destinée immuable: il est lui-même l'artisan de sa grandeur.»[14]
Brand nous montre que la volonté fait naître la liberté qui engendre la justice. «Accourez, natures fraîches et jeunes; qu'un souffle de justice balaye la poussière qui vous couvre dans cette sombre impasse!» Car la liberté sans la justice est une chimère. «La justice n'est pas une convention humaine. Quelle que soit sa nature, elle est éternelle et immuable.»[15] Ceux qui disent: «La justice n'est pas de ce monde» mentent. La justice n'est pas un attribut divin inaccessible à l'homme; la justice est le droit de l'individu et de l'humanité.
«La vérité et la justice ne sont pas des hasards; elles sont au fond même des âmes humaines; elles en sont la loi idéale; et ce n'est point par leurs manifestations mutilées et débiles qu'il faut juger de leur force, mais par la promesse d'avenir qu'elles portent en elles, par la secrète vertu qui, tôt ou tard, ici ou là, doit aboutira de belles révélations.[16] «Nous préférons tous la justice à l'injustice. Ce qu'il nous manque, c'est le courage d'être juste. La justice suprême, la justice sincère, la justice se jugeant elle-même et jugeant selon ses propres maximes, nous ne la trouverons nulle part, si nous ne parvenons pas à la faire naître, croître et fleurir en nous-mêmes. C'est en nous-mêmes, dans les profondeurs de notre âme, de notre conscience, que nous devons puiser l'amour, la volonté, la liberté, la justice.
III
Brand est le type de l'homme fort, conscient, il a du courage, de la force, de l'audace, il aime le combat: la lutte a peur des courageux. «La lumière plane sur les champions .»[17] On puise du courage à les suivre. Ah! certes, Brand n'arrive pas à réaliser ses rêves, il ne parvient pas à construire sa Nouvelle Eglise, il est lapidé par la foule qui demande des jouissances immédiates.
—«Quelle sera notre récompense?» gronde-t-elle. «La pureté de la volonté! La pureté de la conscience!» répond l'apôtre.
Mais la populace préfère ses misères. Brand est frappé, il expire pour avoir voulu aimer l'Idéal. Et qu'importe! «Il est doux d'être le martyr d'une grande idée.»[18]
Brand n'est qu'un symbole, un rayon qui nous éclaire le chemin à suivre. Comme Solness le Constructeur, Brand est «un homme de génie qui rêve ; trop haut, tombe du haut de son rêve et en meurt».[19] Qu'importe! Qu'importe! D'autres viendront, continueront et achèveront peut être l'oeuvre commencée. Toute idée porte son fruit tôt ou tard. Lorsque Danton, près de s'incliner sous le couperet, dit à son bourreau: «Tu montreras ma tête au peuple: elle en vaut la peine,» ce ne fut pas la vanité qui lui arracha ses terribles paroles. Le grand tribun de la liberté sentit au moment suprême que rien ne vivifie les idées comme les supplices des martyrs.
Si Brand, par sa vie, nous apprend à vivre, à vouloir, il nous enseigne, par sa mort, à savoir mourir. Oui, il y a toujours quelque lâcheté à se laisser vaincre, lorsqu'on peut être victorieux. Mais Brand a lutté. L'homme fort ne se laisse jamais abattre. Le danger ne l'arrête point, quand sa conscience l'appelle à l'affronter, il ne cède qu'à la nécessité à laquelle il serait inutile de faire résistance; les difficultés l'animent, loin de le rebuter; il ne craint ni ne recherche la mort; toujours prêt à la recevoir, il se contente de l'attendre de pied ferme. Nous devons oser également vivre et mourir, tenir ferme contre les calamités de la vie, voir la mort sans faiblesse, lorsqu'on ne peut l'éviter, et nous y exposer sans crainte toutes les fois que le devoir véritable nous y appelle.
Les dernières paroles de Brand sont: «Chaque race envoie un de ses fils à la mort pour expier les crimes de tous.» Ce ne sont pas là les paroles d'un égoïste! Lorsque Brand meurt, une voix s'élève et murmure: «Dieu est charité.»
Charité ici ne désigne point le mensonge par lequel les «Soutiens de la Société actuelle» nourrissent les misérables en leur jetant parfois des os desséchés de leurs somptueux festins. La Charité ici veut dire Amour. Dieu, c'est l'Amour.
Quand la Sorbonne condamna la traduction de l'Axiochus de Platon et que le Parlement condamna le traducteur, Etienne Dolet, à être brûlé «dans un lieu commode et convenable», celui-ci, voué au bourreau pour athéisme répondit par un chant d'immortalité:
Si au besoin le monde m'abandonne.... Dois-je en mon coeur pour cela mener deuil? Non, pour certain, mais au ciel lever oeil Sans autre égard....[20]
Ces cantiques sont plus utiles à la foule ingrate que tous les blasphèmes,—à la foule qui tue ceux qui lui veulent du bien. Aristote et Sénèque sont condamnés, comme impies, à la mort; le grand et vertueux Socrate est condamné à mort en prêchant l'unité de Dieu, afin d'éteindre les haines religieuses entre nations; Christophe Colomb, après avoir découvert l'Amérique, est jeté dans les fers; Spinoza est flétri par la synagogue.... Les siècles passent et l'on s'agenouille devant ces surhumains considérés par leurs contemporains comme fous et criminels! Il y a des époques où savoir être fou, c'est faire acte de sagesse! Ce sont ces fous, «ces martyrs qui tirent l'humanité de ses impasses, qui affirment, quand elle ne sait comment sortir du doute».[21]
C'est la flamme épique de ces grands enthousiasmes, c'est le soc de fer de ces mâles volontés qui font l'histoire, qui jettent à l'univers de nouveaux principes, qui construisent des Eglises nouvelles.
«Des millions s'occupent à perpétuer l'espèce; c'est par quelques-uns seulement que se propage l'humanité.»[22]
On ne fera jamais rien avec la foule. L'esclavage des siècles l'a trop avilie. La foule désire la récompense avant la peine, elle veut des miracles même mensongers. L'idée, la conviction désintéressée, le courage qui ne veut d'autre récompense que celle du devoir accompli, le sacrifice qui ne cherche d'autre satisfaction qu'en lui-même, toutes ces chimères lumineuses dépassent trop le niveau ordinaire de la vie pour ne pas prêter à des soupçons malins,—et l'on accuse ceux qui ne cherchent que la vérité et la justice, et on les condamne en les déclarant ennemis de la société.
Aimons la foule, aimons le peuple, mais ne le lui disons jamais! surtout ne cherchons pas à lui plaire. Si nous voulons tôt ou tard lui faire comprendre et adopter nos idées, ne cherchons pas à avoir l'air d'accepter les siennes. Montrons-nous tels que nous sommes, dévoilons-lui la vérité, la vérité entière, la vérité toute nue, fût-elle dure. Ce n'est pas eu flattant la foule, en lui répétant qu'elle a toujours raison que nous la réveillerons. Si la foule voulait avoir raison, elle serait déjà libre à l'heure actuelle! Non, la foule n'a pas toujours raison.
«La majorité n'a jamais raison, dit Stockmann[23], jamais! C'est un de ces mensonges sociaux contre lesquels un homme libre de ses actes et de ses pensées doit se révolter. Qui forme la majorité des habitants d'un pays? Est-ce les gens intelligents ou les imbéciles? Je suppose que nous serons d'accord qu'il y a des imbéciles partout, sur toute la terre, et qu'ils forment une majorité horriblement écrasante. La majorité a la force, malheureusement, mais elle n'a pas la raison. L'ennemi le plus dangereux de la vérité et de l'affranchissement intellectuel, c'est la majorité compacte.... Les vérités de la majorité, les vérités de la foule, de la masse sont celles qui sont en passe de devenir des mensonges....» «Bjornson dit que la majorité a toujours raison, et c'est ce qu'un politique pratique doit dire. Moi, au contraire, je suis obligé de dire: La minorité a toujours raison. Je parle de cette minorité de gens qui marchent à l'avant-garde vers un but que la majorité n'est pas encore en état d'atteindre.»[24]
L'idée des minorités, défendue par les héros d'Ibsen, renferme une pensée de justice et d'équité bien opposée à la primauté de la force. Si même les minorités n'arrivent pas à réaliser leurs idées, elles sont utiles: elles ne laissent pas les majorités s'endormir; elles sont un contrôle nécessaire, elles sont un guide, toujours utile, jamais nuisible.
Toute vérité nouvelle, dit Tolstoï, qui change les moeurs et qui fait marcher l'humanité en avant n'est acceptée tout d'abord que par un petit nombre d'hommes qui ont parfaitement conscience de celte vérité. Les autres, qui ont accepté par confiance la vérité précédente, celle sur laquelle est basé le régime existant, s'opposent toujours à l'extension de la nouvelle. Mais plus il y a d'hommes qui se pénètrent de toute vérité nouvelle, plus cette vérité est assimilable, plus elle provoque de confiance chez les hommes d'une culture inférieure. Ainsi le mouvement s'accélère, s'élargit comme celui d'une boule de neige, jusqu'au moment où toute la masse passe d'un coup du côté de la vérité nouvelle et établit un nouveau régime.[25]
Si Ibsen donne toujours raison à la minorité, il ne dit nulle part qu'il faut dédaigner la majorité. «Les millions d'êtres humains qui composent une grande nation se réduisent pour elle-même et pour les autres à quelques milliers d'hommes qui sont sa conscience claire, qui résument son activité sociale sous toutes ses faces: politique, industrie, commerce, culture intellectuelle. Pourtant ce sont ces millions d'êtres ignorés, à existence bornée et locale, vivant et mourant sans bruit, qui font tout le reste: sans eux, rien n'est.»[26]
Oui, sans la majorité rien n'est, Ibsen nous fait seulement voir que c'est l'individu, la minorité qui a toujours raison. Stockmann, Brand, Solness, nous répètent maintes fois: Tout être est une force, il faut que cette force s'exprime. «Chacun est le gardien naturel de sa propre santé, physique, mentale et spirituelle; les intérêts de l'homme n'autorisent la soumission de la spontanéité individuelle à un contrôle extérieur qu'au sujet de ces actions d'un chacun qui touchent les intérêts d'autrui.»[27]
Respecter la liberté d'autrui n'est possible qu'à l'homme libre, et pour devenir libre, dit Brand, l'homme n'a à compter que sur lui-même. Il ne doit pas être esclave de la majorité, il ne doit être esclave de personne. «Faut-il, demande Elisée Reclus, que nous, les ennemis du christianisme, nous rappelions à toute une société qui se prétend chrétienne ces mots d'un homme dont elle a fait un Dieu: «Ne dites à personne: Maître,maître!» Que chacun reste le maître de soi-même. Ne vous tournez point vers les chaires officielles, ni vers de bruyantes tribunes, dans la vaine attente d'une parole de liberté.»[28] Prenez la liberté vous-même, restez toujours vous-même! «Ce que tues, sois-le pleinement, pas à demi.... Place au soleil, place partout à qui veut être vraiment soi-même!»[29] Que l'homme dans un élan de fierté et d'énergie devienne son propre Maître, que la Conscience devienne son dieu, la Justice son prêtre, l'Humanité son autel!
Notes:
CHAPITRE IV
CE N'EST PAS L'INDIVIDU, MAIS LA FAMILLE QUI CONSTITUE L'UNITÉ SOCIALE
On a souvent dépeint Ibsen comme n'ayant à coeur que les intérêts de l'individu et considérant ce dernier comme l'unité sociale. M. A. Leroy-Beaulieu dans un discours prononcé à l'Hôtel des Sociétés Savantes le 24 janvier 1896 s'écria en s'adressant à son auditoire: «N'écoutez pas les faux prophètes qui osent diviniser l'individu, et ne vous laissez point séduire par l'éloquence des grands prêtres, français ou exotiques, de l'individualisme. Ne prenez pas pour modèles les héros ou les héroïnes du Scandinave Ibsen dans leur révolte contre la loi morale et contre la loi sociale.... Ils s'attaquent aux groupements les plus anciens, les plus légitimes et je dirai les plus sacrés de l'humanité, et ici je n'entends pas seulement la religion, mais la famille.... Nous pensons que l'unité sociale, la molécule sociale, ce n'est pas l'individu, c'est la famille.»[1]
Ibsen n'a jamais soutenu le contraire. S'il défend partout la personne humaine contre les mensonges de la société, s'il défend la libre activité et l'énergie individuelles, il ne dit nulle part dans son oeuvre qu'il faut sacrifier la société à l'individu, que l'individu doit se renfermer à jamais dans l'enceinte de sa personnalité. Il veut régénérer l'individu pour reconstituer une société composée d'individus sains. Son idéal est plutôt social qu'individuel. «Un nouvel édifice appelle une âme régénérée, un esprit purifié.»[2]
L'individu et la société ne doivent pas être opposés l'un à l'autre.
Le droit individuel ne doit jamais être en antagonisme avec le droit social. Si la société ne peut pas exister sans l'individu, l'individu, lui, est directement intéressé à la conservation de la société. «L'individu est la réalité concrète de l'humanité, la société en est la forme naturelle et nécessaire. Donc, ce qu'il faut chercher, c'est la fin supérieure, dans la poursuite de laquelle l'individu et la société, en même temps que chacun d'eux développera ses vertus propres, se sentiront de plus en plus solidaires.»[3]
Qu'est-ce que la société, sinon la collection des individus? Si le tout est défectueux, c'est que les parties sont gâtées; si la société est mauvaise, c'est que l'individu est vicié. Si le mal est dans la société, c'est qu'il a été, tout d'abord, dans l'individu. Ce n'est donc pas la société qu'il faut détruire, c'est l'individu qu'il faut réformer.
«On a peine à croire que l'idée de l'indépendance et de la responsabilité morales individuelles soit le fruit de longs siècles de développement moral. La tribu ou la famille est l'unité éthique des temps primitifs; puis, vient l'état, plus tard c'est la caste et enfin, c'est l'individu. Le progrès moral, c'est la découverte progressive de l'individu. La vraie nature de l'individu répond à la vraie nature de la société, c'est la découverte de la première qui amène celle de la seconde.»[4]
Etre riches en bonnes pensées, en bons sentiments et en bonnes oeuvres portant pleinement notre empreinte, à nous, ne nous empêche point d'en faire profiter la société. Si Ibsen glorifie la puissance du moi individuel, c'est pour le mettre au service de la société. Pour lui ce n'est pas la société qui transformera l'individu, c'est l'individu qui transformera la société.
L'individu doit se relever lui-même, il doit fonder une famille saine qui servira de base à la société nouvelle. S'il réclame la liberté individuelle, la liberté entière, absolue, de faire tout ce qui est dans la nature de l'être humain, c'est pour que ce dernier l'emploie à la régénération de la société. L'individu, c'est le germe fécond, le rayon vivifiant, le régénérateur qui amènera la purification de la vie sociale, la vraie liberté, la vraie justice, la vraie solidarité humaine.
Pour Ibsen, la véritable unité sociale n'est pas l'individu, mais la famille. «Il n'y a pas côte si rude qu'on ne puisse la gravir à deux,» dit Brand. «Près de toi, avoue-t-il à Agnès, je n'ai jamais senti mon courage faiblir. J'avais accepté ma vocation comme un martyre. Mais, depuis ce temps, quelle transformation! Comme j'ai été heureux dans mes efforts! Avec toi, l'amour est entré dans mon âme comme un doux rayon de printemps. Ah! l'on dirait que toute la somme de tendresse amassée dans mon coeur s'est faite auréole pour ceindre mon front et le tien, ô ma chère épouse! L'esprit de douceur qui m'a pénétré, cet arc céleste, est ton oeuvre. Pour qu'une âme embrasse tous les êtres, il faut d'abord qu'elle en chérisse un seul».
Dans Le Petit Eyolf, l'ingénieur Borgheim qui a des flaells à traverser, d'incroyables difficultés à vaincre, qui trouve le monde beau et le métier de frayeur des chemins, admirable, Borgheim ne veut pas rester seul, il demande à Asta de l'aider, de partager ses joies.
ASTA.—Vous avez un grand travail devant vous, une nouvelle voie à frayer.
BORGHEIM.—Mais je n'ai personne pour m'aider. Personne avec qui partager mes joies. Ah! c'est là le plus dur.
ASTA.—N'est-ce pas plutôt d'être seul à supporter les peines et les fatigues?
BORGHEIM.—Ces choses-là, on en vient à bout sans aide.
ASTA.—Mais la joie selon vous ... demande à être partagée?
BORGHEIM.—Oui. Où serait sans cela le bonheur.
ASTA.—Vous avez peut-être raison.
BORGHEIM.—On peut rester quelque temps avec sa joie dans son coeur.... Mais cela ne suffit pas à la longue.... Non, non, on ne peut être joyeux qu'à deux.
Et Asta va accompagner Borgheim pour frayer les chemins.
Même le docteur Stockmann[5] celui qui prononce cette phrase terrible: «L'homme le plus puissant, c'est celui qui est le plus seul», le docteur Stockmann reste avec sa famille. Il dit à ses enfants: «Je veux vous élever moi-même, je veux faire de vous des hommes libres et nobles.»
C'est avec le concours moral d'Agnès que Brand se met à construire sa Nouvelle Eglise; c'est pour Hild que Solness le Constructeur bâtit sa tour gigantesque; l'ingénieur Borgheim fonde une famille avant de partir frayer les chemins; le docteur Stockmann se consacre à sa famille et à l'éducation de ses enfants. Qui donc peut dire que l'Unité sociale pour Ibsen n'est pas la famille, mais l'individu? Ibsen est d'accord avec Auguste Comte: «Ce n'est pas l'individu, c'est la famille qui constitue la molécule sociale.»
Si l'on trouve de l'égoïsme dans les héros d'Ibsen, c'est chez «les soutiens de la Société actuelle» et non pas chez les champions de la Société nouvelle. Ce n'est pas pour eux-mêmes que ceux-ci deviennent eux-mêmes, qu'ils s'élèvent jusqu'à leur moi moral. Il y a dans la nature humaine deux grands courants qui se rapportent à deux points de vue distincts: égoïsme et altruisme. Le soin de la conservation individuelle., cet argument suprême de la vie matérielle, crée l'égoïsme. Mais l'homme ne peut pas vivre seul, sous peine de disparaître tout entier de la surface du globe. Les intérêts de l'individu se heurtent à ceux de ses semblables. L'union des sexes est le premier pas vers l'altruisme. Aussitôt que l'homme et la femme s'unissent pour fonder une famille, c'est-à-dire pour constituer le premier terme de toute société, la morale altruiste naît avec ce commencement d'état social.
Comme Tolstoï[6], Ibsen ne proteste point contre l'institution même de la famille, mais contre ses conditions actuelles. La famille a conservé à travers les âges, et malgré ses transformations successives, le stigmate de son origine. Elle est restée au patriarchat ce que le gouvernement représentatif est à l'autorité absolue. La famille est un petit état, où l'homme est souverain, la femme et les enfants sujets, où l'intérêt matériel est en hostilité avec la conscience. Elle est la profanation de tous les sentiments vrais, de toutes les pures et suaves aspirations de l'amour.
Ibsen veut la famille forte, basée sur l'égalité des sexes. A l'homme libre, il faut une femme libre.
Notes:
CHAPITRE V
L'EMANCIPATION DE LA FEMME.—LE MARIAGE LIBRE LA SOCIÉTÉ NOUVELLE
I
Il y a un peu plus d'un quart de siècle que John Stuart-Mill posa le problème de l'émancipation de la femme.[1] Depuis ce moment les idées du penseur anglais se sont frayé un passage dans tous les pays.
Défenseur de l'être humain, Ibsen ne pouvait pas ne pas songer a l'amélioration de la condition de la femme qui est non seulement esclave de la société, mais aussi du mari ou du père. Il ne pouvait pas ne pas voir que le monde traite l'homme et la femme avec la plus monstrueuse inégalité, que dans toutes les conditions de la vie la femme est infériorisée, et dans le mariage même asservie. Son bon sens, son grand coeur de poète lui disait que celle qui porte la moitié du fardeau de la vie doit aussi participer à la moitié des droits qu'elle donne. Et, comme beaucoup d'autres esprits supérieurs, Ibsen a consacré la puissance de sa plume à la défense de la femme.
Car la division en deux de l'unité humaine n'est pas rationnelle. Cette division blesse la nature, offense la raison et la morale. La question féminine agite et révolutionne actuellement le monde moderne. Les philistins des deux sexes qui n'osent pas s'arracher au cercle étroit des préjugés, appellent ce mouvement «la folie du siècle». «Ils sont de l'espèce des chouettes qui se trouvent partout ou règne la nuit et qui poussent des cris d'effroi quand un rayon de lumière tombe dans leur commode obscurité.»[2] Ils évoquent la prétendue inégalité des sexes, mais ils oublient que l'égalité n'implique pas l'idée de ressemblance, elle n'exige pas même extérieur, même force, elle comprend la justice immanente pour tous les êtres, faibles ou forts; elle met en présence des êtres humains qui se respectent les uns les autres.
La grandeur des individus vient non de leurs muscles, mais de leur intellectualité et de leur morale. La condition différente des sexes est la suite d'une évolution fausse. L'homme a usurpé graduellement la responsabilité pour la pensée et l'action de la femme, la femme lui a cédé graduellement sa liberté de corps et d'âme.
La femme moderne a déjà prouvé qu'elle possède les mêmes capacités intellectuelles que l'homme et qu'il n'y a pas de branche d'activité humaine où elle ne puisse remplacer et souvent même dépasser l'homme. L'histoire et nos relations particulières fourmillent d'exemples sur la valeur intellectuelle et morale d'un très grand nombre de femmes, valeur qui sera encore mieux développée quand nous jouirons d'un tout autre mode d'éducation qu'aujourd'hui. «L'opinion générale accorde aux femmes une conscience ordinairement plus scrupuleuse que celle des hommes; or, qu'est-ce que la conscience si ce n'est pas la soumission des passions à la raison?»[3]
L'âme féminine possède plus souvent que celle de l'homme les nobles vertus de générosité et de bonté, car le rôle du féminisme est tout de pacification: la femme se jette dans la mêlée sociale pour en atténuer le choc, adoucir la douleur des vaincus et grandir le coeur des vainqueurs.
Il ne s'agit pas de la protection à accorder aux femmes, mais de leurs droits à la liberté. La protection et la liberté sont deux termes qui s'excluent. Vouloir établir une supériorité ou une infériorité de sexes, c'est fausser les plateaux de la balance, en violenter l'équilibre, c'est forfaire à la nature. La sujétion de la femme est un legs de la sauvagerie primitive et aussi longtemps que l'égalité des sexes ne sera pas complète, le règne de la raison humaine sera une fiction.
Que celui qui veut l'homme libre réclame l'affranchissement de la femme. Il faut élever les femmes jusqu'à nous, leur donner autant de droits qu'à nous; ni esclaves, ni courtisanes, il faut en faire des compagnes libres, capables de travailler avec nous à la transformation de la société. Travailler à l'émancipation de la femme, c'est améliorer le bien-être général. Il faut que l'homme et la femme unissent leurs intelligences comme ils unissent leurs coeurs. «L'homme et la femme, dit Kant, ne constituent l'être humain entier et complet que réunis; un sexe complète l'autre.» La famille doit être composée de deux êtres qui respectent la dignité individuelle réciproque. Fille, épouse ou libre, il n'y a pas de différence au point de vue du droit et de la morale entre l'homme et la femme. Libres tous deux, nul n'est le maître.[4] C'est l'homme libre de toute tyrannie sociale; c'est la femme affranchie de tout joug, égale à l'homme en droits et en devoirs, ayant reçu la même éducation que lui, indépendants tous les deux et sans préjugés, qui formeront la famille nouvelle.
II
Comme Platon, Ibsen représente les deux sexes, deux parties d'un même tout, séparées jadis par quelque douloureux déchirement et aspirant à reconstituer leur primitive unité.
De quelles femmes admirables a-t-il peuplé son théâtre! On prétend que ce sont des fictions, des rêves, que dans la vie ces femmes sont des phénomènes.
BORCKMAN.—Ah! ces femmes! Elles nous gâtent et nous déforment l'existence! Elles brisent nos destinées, elles nous dérobent la victoire.
FOLDAL.—Pas toutes, Jean Gabriel!
BORCKMAN.—Vraiment! En connais-tu une seule qui vaille quelque chose?
FOLDAL.—Hélas! non! Le peu que j'en connais n'est pas à citer.
BORCKMAN.—Eh bien! qu'importe qu'il y en ait d'autres si on ne les connaît pas!
FOLDAL.—Si, Jean Gabriel! cela importe quand même. Il est si bon, il est si doux de penser que là-bas, au loin, tout autour de nous ... la vraie femme existe quoi qu'il en soit.
BORCKMAN.—Ah! laisse-moi donc tranquille avec ces poétiques sornettes!»[5]
Fictions? rêves? Peut-être. Mais nous n'avons pas à nous plaindre: nous avons élevé la femme d'après notre image. Fiction ou réalité, les femmes d'Ibsen sont des êtres supérieurs. Et l'homme est ainsi fait qu'il aime prendre souvent ses désirs pour des réalités, il est porté à vouloir ce qu'il ne possède pas.
L'homme qui ne rencontre pas une femme qui le comprend périt sans avoir rien fait. Celui qui a le bonheur, comme Brand, de trouver sur son chemin une Agnès, peut fièrement aller bâtir des Eglises nouvelles. La merveilleuse figure d'Agnès![6] Pour suivre Brand elle quitte tout. «Salue ma mère et mes soeurs, dit-elle. Je leur écrirai si je trouve des paroles à leur dire. Je ne quitterai plus celui qui est mon frère et mon ami.» C'est en vain que Brand lui dit qu'elle prenne garde à ce qu'elle fait: «Désormais étouffée entre deux flaells, sous un humble toit, au pied d'une montagne qui me fermera le jour, ma vie s'écoulera comme un triste soir d'octobre.»
AGNÈS.—Je n'ai plus peur des ténèbres. A travers les nuages, je vois une étoile qui brille.
BRAND.—Sache que mes exigences sont dures, je demande tout ou rien. Une défaillance et tu aurais jeté ta vie à la mer. Pas de concession à attendre dans les instants difficiles, pas d'indulgence pour le mal! Et si la vie ne suffisait pas, il faudrait librement accepter la mort.
AGNÈS.—Derrière la nuit, derrière la mort, là-bas je vois l'aube!
Et lorsque trois ans plus tard il lui dit: «Agnès, cet air est âpre et froid. Il chasse les roses de tes joues. Il glace ton âme délicate. C'est une triste maison que la nôtre. Avalanches et tempêtes sévissent autour de nous. Je t'ai prévenu que le chemin était rude.» Agnès lui répond souriant: «Tu m'as trompée. Il ne l'est pas.»
Et elle est morte, «en espérant, en attendant l'aurore, riche de coeur, ferme de volonté jusqu'à l'heure suprême, reconnaissante pour tout ce que la vie avait donné, pour tout ce qu'elle avait ôté: c'est ainsi qu'elle descendit au tombeau».
Dans Mme Elvsted[7], dans Rita[8] et dans Irène[9], Ibsen nous montre le type des femmes qui exercent une influence intellectuelle sur l'esprit de l'homme. L'esprit droit et le coeur bon sont comme la santé et le bonheur: celui qui les possède le plus est celui qui s'en doute le moins. Mme Elvsted n'a pas la moindre idée que c'est elle qui a inspiré à Loevborg, les Puissances civilisatrices de l'Avenir. Dans le Petit Eyolf, Allmers travaille à un gros livre: De la responsabilité humaine; mais il commence à douter de lui-même, de sa vocation, et l'idée toujours impérieuse de grands devoirs à accomplir le pousse à chercher un nouveau but de la vie; il croit le trouver dans l'amour de son enfant Eyolf, petit infirme que son livre lui faisait négliger. Et lorsque l'enfant se noie, cet homme plein de force trouve la vie, l'existence, le destin, vides de sens, il aspire vers la solitude des montagnes et des grands plateaux, il veut goûter la douceur et la paix que donne la sensation de la mort, et c'est sa femme, Rita, qui par la force de sa passion, indique à Allmers son vrai devoir: soulager la misère de l'humanité souffrante. Elle lui fait comprendre qu'occupé de son travail: De la responsabilité humaine, il a oublié sa vraie responsabilité envers «les pauvres gens d'en bas». Dans Quand nous nous réveillerons d'entre les morts, c'est Irène qui fait créer au sculpteur Rubeck son chef-d'oeuvre Le Jour de la Résurrection. Irène a abandonné tout pour Rubeck, famille, foyer, pour le suivre et lui servir de modèle. Elle lui a donné «son âme jeune et vivante, et reste avec un grand vide», car si le sculpteur était tout pour Irène, celle-ci n'était, suivant l'expression de Rubeck, «qu'un épisode béni» dans sa vie d'artiste. De ses mains légères et insouciantes il a pris un corps palpitant de jeunesse et de vie et l'a dépouillé de son âme afin de s'en mieux servir pour créer une oeuvre d'art. Il s'aperçoit trop tard qu'elle était pour lui non seulement un modèle, mais la source même de son talent. Il a tenu le bonheur entre ses mains et l'a laissé échapper, considérant, d'après la raillerie d'Irène, «l'oeuvre d'abord ... l'être vivant ensuite». L'homme ne croit qu'en soi; la femme en celui qu'elle aime. La femme supérieure est capable d'inspirer à l'homme aimé les idées les plus grandes et les plus nobles. Elles sont admirables, ces femmes fortes, ces femmes vaillantes qui luttent à côté de l'homme pour ramener l'humanité vers les hauteurs de l'intellectualité et de la raison. Elles répandent autour d'elles cette lumière douce qui éclaire sans éblouir, qui ouvre des horizons nouveaux, qui éveille la pensée, la volonté, l'action, la vie.
III
Ibsen a soin de nous faire comprendre que dans l'oeuvre de son affranchissement la femme doit avant tout compter sur elle-même, car l'homme est encore ennemi de la femme libre; il ne voit pas, le malheureux, l'avantage qu'il tirera lui-même de la liberté morale de la femme. L'idée que la femme ne doit compter que sur ses propres forces est exprimée dans La Dame à la Mer[10]. Une jeune fille porte en elle un rêve d'amour. Elle fait un mariage de raison, mais elle garde toujours le désir du bonheur. Toutes les contraintes ne sauront qu'exaspérer ce désir. Tous les remèdes ne l'aideront qu'à se perdre. Mais si elle regarde en face le danger, si elle porte en elle assez de volonté, elle peut être sauvée, elle peut devenir libre.
Nora[11] le prouve d'une manière éclatante. Nora est considérée par son mari comme une charmante petite poupée, mais cette poupée est une femme, elle porte en elle le vrai sens moral qui est au-dessus de la morale conventionnelle et hypocrite du milieu qui l'entoure. Nora aime son mari et pour le sauver quand il tombe malade, elle emprunte furtivement une certaine somme d'argent et emmène son mari dans le Midi. Mais Nora, ignorant les lois juridiques qui sont toujours en contradiction avec les lois humaines, pour son emprunt ne s'est pas conformée à toutes les prescriptions du Code. Le mari l'apprend. Il l'accable d'injures, de malédictions, et c'est l'homme qui prétendait l'aimer! Lui, qui devrait tressaillir d'admiration et d'orgueil pour l'acte de Nora, preuve palpitante de son amour, il n'éprouve même aucune pitié pour la pauvre ignorante des lois de la société, anéantie qu'elle est par la révélation subite de la misère morale de l'homme! C'est entendu, la petite Nora a très mal agi, c'est une coupable, et encore, peut-être simplement une étourdie, un être faible, mais à qui la faute? N'avait-elle pas été élevée et traitée comme une poupée? Quel est le tribunal qui n'accorderait pas à Nora un peu d'indulgence?
Lorsque le mari apprend que son «honneur» n'est plus menacé, il pardonne à sa femme. Mais la conscience de Nora s'est éveillée, elle commence à voir clair en elle-même, elle considère déjà autrement les hommes et les choses. Elle déclare à son mari qu'elle va le quitter.
HELMER.—C'est révoltant. Ainsi tu trahiras les devoirs les plus sacrés?
NORA.—Que considères-tu comme mes devoirs les plus sacrés?
HELMER.—Ai-je besoin de te le dire? Ne sont-ce pas tes devoirs envers ton mari et tes enfants?
NORA.—J'en ai d'autres tout aussi sacrés.
HELMER.—Tu n'en as pas. Quels seraient ces devoirs?
NORA.—Mes devoirs envers moi-même.
HELMER.—Avant tout, tu es épouse et mère.
NORA.—Je ne crois plus à cela. Je crois qu'avant tout je suis un être humain au même titre que toi ... ou au moins que je dois essayer de le devenir.
Nora est le personnage d'Ibsen qui est le plus accablé par les «gens honnêtes». Quitter le mari et les enfants! D'abord n'oublions pas que Nora n'est qu'une idée, un Symbole révolutionnaire. Dans la vie comme dans le théâtre les actes révolutionnaires sont parfois nécessaires. Si Ibsen n'avait pas suggéré à Nora d'abandonner son foyer domestique, on n'aurait peut-être pas fait grande attention à cette petite poupée qui pense et qui sent. C'est cet acte de révolte qui attire nos regards et nous oblige à méditer un peu sur l'état d'âme de Nora.
N'a-t-elle pas raison, cette fière révoltée, de dire qu'elle ne se sent plus capable d'élever ses enfants, elle qui apprend qu'elle ne sait rien elle-même? La famille ne pourra être vraiment digne que lorsque la femme aura acquis l'égalité et l'indépendance morales indispensables pour remplir sa mission d'épouse et de mère. Reprendre la vie conjugale? Mais qu'y a-t-il de plus immoral et de dangereux comme l'union forcée à perpétuité entre gens qui se méprisent, se haïssent ou simplement ne se comprennent pas?
Si Nora avait été élevée comme Rébecca West[12], elle n'aurait pas épousé Helmer, ce banquier sans coeur. Rébecca West est une volonté âpre, une imagination libre, un esprit indépendant et émancipé. Après avoir arraché Rosmer aux hypocrisies de la société, elle préfère se jeter avec lui dans un torrent que de vivre dans le mensonge.
Hedda Gabler est aussi une figure originale, belle et forte. Elle se reproche, comme une lâcheté, d'avoir épousé Tesman, honnête imbécile et spécialiste froid, et non pas Loevborg, esprit libre, auteur d'un bel ouvrage de philosophie. Quand Hedda apprend que Loevborg s'est donné la mort, elle s'écrie: C'est une délivrance de savoir qu'il y a tout de même quelque chose d'indépendant et de courageux en ce monde, quelque chose qu'illumine un rayon de beauté absolue.... Loevborg a eu le courage d'arranger sa vie à son idée. Et voici maintenant qu'il a fait quelque chose de grand où il y a un reflet de beauté. Il a eu la force et la volonté de quitter si tôt le banquet de la vie.» Mais quand on lui dit que Loevborg s'est tué chez une danseuse et que son coup de pistolet a été dirigé non pas dans la poitrine, mais dans le bas ventre, Hedda Gabler s'écrie: «Ah! le ridicule et la bassesse atteignent comme une malédiction tout le monde.» Elle se tire un coup de pistolet à la tempe. Pour elle, c'est un rayon de force, de volonté, de beauté.
Rébecca West et Hedda Gabler préfèrent mourir que de traîner une existence vide de grandeur.[13]
IV
C'est le mariage actuel qui est la cause des souffrances de Mme Alving, de la révolte de Nora, du suicide de Rébecca West et d'Hedda Gabier.
Le mariage qui crée la famille est une chose sainte, c'est un sanctuaire, où l'homme et la femme, constituant un être complet, adoucissent les misères morales et physiques de chacun, apaisent les amertumes, calment les souffrances, purifient les aspirations; c'est une source d'actions généreuses et altruistes. Ibsen ne conteste point le mariage, mais la manière dont il se forme. Les relations conjugales sont pour lui une question de confiance, d'intimité et d'amour, et il n'appartient pas à la société de s'y immiscer. «Peu importe l'opinion des autres quand nous sommes sûrs nous-mêmes de n'avoir rien à nous reprocher!»[14]
Les lois, dites humaines, n'ont rien à voir dans les unions des sexes. Elles ne peuvent ni les épurer ni les ennoblir. Ce n'est pas la loi qui crée la morale, c'est la morale qui crée la loi. Le mariage doit être au-dessus de toutes les conventions humaines, la loi ne fait que violer la liberté des sentiments. Le contrat de mariage est un acte de défiance réciproque.
«Le bonheur a-t-il donc besoin de s'appuyer sur un serment pour ne pas se briser?»[15]
«Elevons-nous au-dessus d'une loi qui n'est pas l'oeuvre de la nature mais toute conventionnelle.»[16]
Le mariage doit toujours être l'union librement contractée de deux esprits et de deux coeurs; une telle union ne saurait se former qu'entre deux êtres dont l'éducation morale et intellectuelle est achevée, qui ont chacun pleine conscience et possession d'eux-mêmes et qui ont pu s'étudier mutuellement.
«L'union libre de deux coeurs, qui peut se rompre et qui subsiste cependant des années, est le témoignage le plus probant d'un véritable amour.»[17]
Ce mot, le mot des dieux et des hommes: «Je t'aime!» n'a besoin d'aucune autorisation pour être dit.
Le mariage d'aujourd'hui est la cause de la débauche de l'homme. On unit la pureté avec l'impureté. Est-ce juste, est-ce sain, est-ce humain?
Le coeur de l'homme vierge est un vase profond: Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure, Car l'abîme est immense et la tache est au fond.[18]
La liberté d'amour et de mariage amènera la fin de ces monstruosités. Lorsque la femme sera aussi libre que l'homme, légalement et moralement, la débauche de la moitié du genre humain disparaîtra, car l'homme et la femme pourront librement s'unir d'une manière permanente. Il faut proclamer résolument et hautement le grand principe de l'égalité absolue de l'homme et de la femme devant la morale. Il faut que la loi, que la morale soit une, et que ce qui est permis à l'homme le soit également à la femme. La liberté d'amour fait tressaillir les «soutiens de la société actuelle», ils y voient des débauches extravagantes. Rien de plus faux. C'est la liberté d'amour qui établira l'équilibre passionnel. «Quand nous avons prononcé le mot d' union libre, on a protesté. Scientifiquement pourtant, et en allant aux extrêmes tant dans le groupe familial animal, qu'humain, les sociétés polygames sont plus nombreuses que les sociétés monogames. Loin de nous l'idée de propager la polygamie; l'union libre n'est pas de la polygamie. Le résultat de ces modifications serait la disparition de la prostitution.»[19]
Le mariage libre, c'est-à-dire le mariage librement contracté, n'amène pas l'amour désordonné; au contraire, il chasse l'hypocrisie. Deux êtres humains se donnant l'un à l'autre librement n'ont pas d'intérêt à mentir et à tromper, ils peuvent se garder l'un à l'autre une fidélité intégrale. Nous entendons par fidélité intégrale, absolue, l'union de deux personnes qui s'aiment toujours et toujours jusqu'à leurs derniers moments, et le survivant conservant même sa fidélité par delà la tombe, fidélité non seulement au physique mais aussi au moral. C'est là le vrai mariage qu'on ne saurait assez préconiser, et comme il ne devrait jamais y en avoir d'autres, tout autre est plus ou moins impur! «Une promesse volontaire est un lien bien plus fort qu'un acte de notaire.»[20] Dans une union formée librement entre deux êtres conscients, sans la contrainte d'aucune influence étrangère, la jalousie est impossible et l'adultère une traîtrise odieuse. La jalousie est un état égoïste, qu'on trouve plus souvent chez l'homme que chez la femme. Cela vient que l'homme considère la femme comme une propriété et qu'il aime tout rapporter à lui-même.
Le véritable amour, libre, volontaire et conscient, n'admet pas de jalousie, car il rapporte tout à l'objet aimé, se réjouit de tout ce qui lui est favorable, s'afflige de tout ce qui lui est contraire, et est toujours prêt à se sacrifier à lui. L'amour véritable ignore la jalousie. Hélas! combien y a-t-il d'êtres qui comprennent la puissance divine de l'amour? Combien y a-t-il d'hommes qui se servent du magnétisme puissant d'un coeur passionné pour élever et agrandir l'âme de celles qu'ils aiment? combien y a-t-il de femmes qui se servent de la sublimité que porte leur regard pour ennoblir l'homme qui s'agenouille devant elles en son coeur?
V
Quand les hommes comprendront la puissance divine de l'amour, la vraie famille, la Famille Nouvelle sera constituée. «Dans les phases primitives, pendant lesquelles la monogamie permanente se développait, l'union de par la loi, c'est-à-dire originairement l'acte d'achat, était censée la partie essentielle du mariage, et l'union de par l'affection était négligeable.
A présent, l'union de par la loi est censée la plus importante et l'union par l'affection la moins importante. Un temps viendra où l'union par affection sera censée la plus importante et l'union de par la loi la moins importante, ce qui vouera à la réprobation les unions conjugales où l'union par affection sera dissoute.»[21]
La femme, dans la société nouvelle, jouira d'une indépendance complète; elle ne sera plus soumise même à un semblant de domination ou d'exploitation; elle sera placée vis-à-vis de l'homme sur un pied de liberté et d'égalité absolues. Son éducation sera la même que celle de l'homme, sauf dans les cas où la différence des sexes rendra inévitable une exception à cette règle et exigera une méthode particulière de développement; elle pourra, dans des conditions d'existence vraiment conformes à la nature, développer toutes ses formes et toutes ses aptitudes physiques, intellectuelles et morales; elle sera libre de choisir, pour exercer son activité, le terrain qui plaira le plus à ses voeux, à ses inclinations, à ses dispositions. Placée dans les mêmes conditions que l'homme, elle sera aussi active que lui. «Elle jouira de même que l'homme d'une entière liberté dans le choix de son amour.»[22] Elle aspirera au mariage, se laissera rechercher et conclura son, union sans avoir à considérer autre chose que son inclination. L'intelligence, l'éducation, l'indépendance rendront le choix plus facile et le dirigeront.
Je ne puis ne pas reproduire ici cette page de Stuart Mill, page de vérité et de sagesse:
«Que serait le mariage de deux personnes instruites, ayant les mêmes opinions, les mêmes visées, égales par la meilleure espèce d'égalité, celle que donne la ressemblance des facultés et des aptitudes, inégales seulement par le degré de développement de ces facultés; l'une l'emportant par celle-ci, l'autre par celle-là; qui pourraient savourer la volupté de lever l'une vers l'autre des yeux pleins d'admiration et goûter tour à tour le plaisir de se guider et de se suivre dans la voie du perfectionnement? Je n'essaierai pas d'en faire le tableau. Les esprits capables de se le représenter n'ont pas besoin de mes couleurs, et les autres n'y verraient que le rêve d'un enthousiaste. Mais je soutiens avec la conviction la plus profonde que là, et là seulement est l'idéal du mariage, et que toutes les opinions, toutes les coutumes, toutes les institutions, qui en entretiennent un autre, ou tournent les idées et les aspirations qui s'y rattachent, dans une autre direction, quel que soit le prétexte dont elles se colorent, sont des restes de la barbarie originelle. La régénération morale de l'humanité ne commencera réellement que le jour où la relation sociale la plus fondamentale sera mise sous la règle de l'égalité, et lorsque les membres de l'humanité apprendront à prendre pour objet de leurs plus vives sympathies un égal en droit et en lumières.»
C'est l'homme et la femme libres qui fonderont la Famille Nouvelle; c'est la Famille Nouvelle basée sur l'égalité et l'amour qui établira la Société Nouvelle. Il ne faut pas se borner à l'amour étroit de la patrie, il faut être attaché à l'humanité tout entière dans laquelle nous sommes tous compris. On croit que, dès qu'on a servi son pays, on a fait un acte méritoire, comme si la justice absolue en elle-même devait se plier à nos exigences de clocher plus ou moins étendu: la justice est en son essence universelle et inaltérable.
«L'Eglise n'a ni limites ni enceinte. Son plancher est la terre verdoyante, les bruyères, les pins, le fjord et la mer.»[23]
La famille nouvelle rendra la société cosmopolite et internationale parce que la solidarité humaine n'a pas de frontières et, ce qui s'appelle justice dans le nord ne peut pas se nommer infamie dans le midi; les frontières sont un obstacle à la marche des idées, au développement des sentiments humanitaires. Elle détruira la guerre et anéantira la production des canons, elle supprimera le paupérisme, honte de l'humanité civilisée, elle fera disparaître les parasites, ceux qui vivent du travail d'autrui, elle décrétera l'inviolabilité de la vie humaine et abolira la peine de mort. Le coupable est souvent un malade qu'il faut guérir, un malheureux qu'il faut moraliser, instruire ou consoler. La peine de mort est un acte immoral préjudiciable à la société; il faut le rappeler sans cesse à la conscience publique. Le bien ne résulte pas de la répétition du mal. «La peine de mort est un meurtre, un meurtre absolu, c'est-à-dire la négation souveraine des rapports moraux entre les hommes.»[24] La peine de mort est non seulement contraire aux principes de la morale, elle est aussi la négation même du droit humain.
C'est la Famille Nouvelle qui établira l'équilibre social, elle réveillera les peuples, elle leur fera comprendre leur force, leur mission.
ROSMER.—Je veux faire comprendre au peuple sa vraie mission.
KROLL.—Quelle mission?
ROSMER.—Celle d'ennoblir tous les hommes.
KROLL.—Tous!
ROSMER.—Du moins, un aussi grand nombre que possible.
KROLL.—Par quels moyens?
ROSMER.—En affranchissant les esprits et en purifiant les volontés.
KROLL.—Tu veux les affranchir? Tu veux les purifier?
ROSMER.—Non, je veux seulement les réveiller. C'est à eux d'agir ensuite.
KROLL.—Et tu les crois en état de le faire?
ROSMER.—Oui.
KROLL.—Par leur propre force?
ROSMER.—Oui, par leur propre force. Il n'en existe pas d'autre; je veux faire appel à tous, tâcher d'unir les hommes en aussi grand nombre que possible. Je veux vivre et employer toutes les forces de mon être à ce but unique: l'avènement de la vraie souveraineté populaire.[25]
Et c'est par amour qu'on réveillera les peuples! Car le sens moral du genre humain, c'est l'amour. Une seule larme de tendresse au bord de la paupière mi-close suffit pour purifier le coeur d'un homme. L'amour, c'est non point l'union des sexes, mais l'union des âmes; toute autre idée de l'amour en fausse la nature, l'affaiblit, la déprave.
L'âme humaine individuelle est complète par elle-même et n'a nul besoin d'un complément extérieur pour constituer sa personnalité. Mais à cause même de sa grandeur, elle est appelée à rayonner dans toutes les directions de la vie, à s'universaliser au moyen de l'amour. C'est par amour que tout être humain est appelé à conserver et à épurer, à multiplier et à répandre les trésors de grâce et de tendresse déposés par la nature au coeur de chacun et destinés à atteindre de nouveaux développements. L'esprit de famille est la force créatrice de l'affection pure qui, établie entre les êtres de sexe différent, s'étend à tous les êtres humains.
C'est la toute-puissance de l'amour de la famille, âme éternelle de l'univers, qui conduit à l'amour de l'humanité.
Notes: