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La petite faunesse

PREMIÈRE PARTIE La Chasse du clair de Lune (continued 2)

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Un chien hurla donc, et les autres s’éveillèrent à leur tour, reniflèrent, observèrent ; et, quand ils eurent vu les violents rayons de lune entrer comme pour les fouailler par les lucarnes du chenil, ils se dirent très raisonnablement que, pour un coup, le camarade n’avait pas rêvé, — ce qui arrive aux chiens encore plus souvent qu’aux hommes, — et qu’il y avait réellement lieu de s’émouvoir. Ce fut une belle musique, et telle qu’elle coupa court, autour de notre table, aux rires, aux conversations et aux chansons. Un valet fut prié d’aller mettre ordre, avec l’aide de quelques coups de fouet, à ce tumulte, mais les coups de fouet, loin de l’apaiser, parurent lui donner un regain de sonorité ; puis nous vîmes revenir le valet, ruisselant de sueur et très pâle. Il déclara :

— J’ai foutu le camp. Ils m’auraient bouffé tout cru.

Un rire résonna dans le silence qui suivit cet aveu pitoyable, au bas de la terrasse, dans l’ombre. Nous nous regardâmes, Ève et moi, à travers la table par la largeur de laquelle nous étions séparés. Nous avions déjà entendu ce rire là, bizarre et clair, tinter au-dessus de nous, quand nous étions tout près de nous aimer mieux qu’en paroles, dans l’ancienne chapelle.

Quelques-uns d’entre nous sursautèrent ; le valet manqua de s’évanouir et le marquis Sulpice fut obligé de le soutenir paternellement :

— Vous comprenez ?… bégaya le pauvre diable… Ce soir, rien à faire ! La Louperoune !

Les plus jeunes essayèrent de rire à leur tour, pour se moquer, mais leur rire sonna très faux. La Louperoune, c’est, en Haut-Quercy, une sorte de loup-garou femelle, atroce, féroce, impitoyable, qui peut en outre revêtir les formes les plus gracieuses et les plus séduisantes pour la meilleure réalisation de ses sombres desseins.

— Va te coucher, dit au valet M. d’Escorral en haussant les épaules.

— Non… Apporte-moi plutôt quatre ou cinq vieux sacs, ordonna à son tour M. de Fontès-Houeilhacq…

Et, se tournant vers le marquis qui parlait déjà d’égorger cinq ou six chiens et de les pendre dans le chenil, pour l’exemple :

— Cela ne servirait de rien, crois-moi, Sulpice. Tu pourrais les égorger tous, au risque d’ailleurs d’être auparavant étranglé par eux ; ils ne te connaissent pas, ce soir, et tes ordres les laisseraient aussi indifférents que si tu les leur donnais depuis l’autre bout de la Terre.

Sulpice grogna, tandis que le valet apportait les vieux sacs demandés :

— Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ?

— Tu vas voir, répondit M. de Fontès-Houeilhacq avec beaucoup de calme.

Les aboiements et les hurlements devenaient plus furieux et plus retentissants encore. M. de Fontès-Houeilhacq et le valet se dirigèrent du côté du chenil, celui-ci suivant celui-là, l’un titubant à cause du vin, l’autre à cause de la peur. Peu après, les chiens se turent. Ce fut pour nous tous, je dois le dire, non seulement un soulagement véritable, mais une sorte de libération, la fin d’une hantise ou d’un songe trouble…

— Allons nous coucher, fit Sulpice d’Escorral un peu vexé… Il sera si fier de lui, à son retour, que nous en aurions pour deux heures au moins à l’entendre radoter et débiter des sornettes.

Ève s’était éclipsée déjà. M. de Fontès-Houeilhacq revint seul et dit simplement :

— Voilà. Ils ne risqueront plus d’entendre cette nuit la voix de la Lune. Là-dessus, messieurs…

Il nous tira sa révérence.

— Ça vaut mieux comme ça, goguenarda le marquis d’Escorral quand il eut disparu… Pour une fois qu’il est dans son bon sens, je m’en voudrais de ne pas suivre son exemple…

Un quart d’heure plus tard j’étais seul sur la terrasse, mes égaux, avec une discrétion presque insolente, ayant pris l’habitude de ne se plus occuper de moi.

Je n’avais pas sommeil. J’errai au hasard dans le parc où, soudain, j’eus l’impression d’être épié par une invisible et sournoise présence. Cela ne me troubla pas, du reste, outre mesure, et je n’en accusai que mes nerfs. Je les sentais vibrer et grincer en moi, toutes les fois que se dessinait devant mes yeux clos l’image d’Ève, avec une intensité inquiétante, qui décuplait celle des images et des sentiments épars en moi, comme pour d’autres fait l’ivresse. A mon excuse, un grand conseil de volupté s’exhalait de cette terre aride et surchauffée, de ce parc où la vie menue des gazons, menacée par le soleil du jour, exhalait, de rage, tous ses parfums d’un coup dans l’ombre. Je passai près du chenil maintenant silencieux et dont M. de Fontès-Houeilhacq avait calfeutré les lucarnes… La présence me sembla de nouveau se manifester dans l’ombre. Du gravier cria sous des pieds menus, hors de mon regard, de l’autre côté du chenil. Les chiens grondèrent, mais non plus, cette fois, en l’honneur de la lune… En mon honneur, alors ? Je ne le crus pas.

Rentré au château, je passai devant la chambre d’Ève très vite. Mon gîte à moi était à quelque vingt mètres de là, dans un réduit démeublé que Mémé Zanoun, qui me gâtait, me réservait chaque an ; la bonne vieille y avait préparé sur le parquet une belle couchette dont un matelas, des draps embaumés et rudes, et des peaux de biques « pour en cas », faisaient les frais. La lune m’agaçait comme les chiens et j’eus pour moi-même une sollicitude analogue à celle que M. de Fontès-Houeilhacq leur avait témoignée : je bourrai d’une peau de bique ma lucarne, et ce fut la nuit noire, où le bruit du travail perpétré par les tarets dans les vieilles boiseries exaspéra soudain mes oreilles comme les rayons de lune avaient fait pour mes yeux… J’étais très las ; pourtant, je souhaitais des choses impossibles et même redoutables… Des rêves commençaient à danser autour de moi alors que le sommeil continuait à se faire prier de venir… Soudain, la porte grinça, si discrètement que je crus tout simplement, dans la seconde, au remue-ménage d’un taret plus affairé que les autres.

— Chut ! fit une voix, tandis que je sentais se glisser près de moi, sous les draps embaumés et rudes, une tendre chair féminine, une tiédeur, un parfum qui, comme celui des draps, faisait penser à de l’herbe au soleil, à des mousses dans des grottes…

Un baiser sauvage, — pour plus de prudence, pensai-je… — ferma mes lèvres. A quoi bon, du reste, parler ? Je n’en avais point envie le moins du monde… J’étais bien sûr de rêver…

Quand je m’éveillai, au matin, très tard, les aboiements des chiens et les coups de feu retentissaient, au loin, dans la forêt… Je me soulevai paresseusement, débouchai la lucarne ; un flot de soleil vint frapper sur mon coussin une mèche de cheveux à dessein déposée là : des cheveux inconnus, d’un blond singulier, miraculeux ; quand je les eus soulevés pour les faire miroiter en face du soleil, ce fut comme si le rêve de la nuit s’était poursuivi, car je ne les apercevais plus, leur couleur et leur transparence s’étant confondues absolument avec la lumière.

VIII

S’als arroumecs te vezes agrifat, Crido lou satge, auzis taben lou fat, Sens aublida, siogues-tu jouve ou d’atge, Que val lou fat, de cops, tant que lou satge.

Si tu t’es laissé prendre dans les ronces, — appelle le sage à ton secours, écoute aussi le fou, — sans oublier, que tu sois jeune ou vieux, — que le fou vaut, parfois, autant que le sage.

M. de Fontès-Houeilhacq en était bien à sa soixantième chasse, ce qui lui assignait un âge respectable, si tendre eût été celui où il était venu pour la première fois à Castelcourrilh. Mon père l’adorait, et c’est pour cela qu’il tentait de lui chercher querelle après boire, ainsi que je crois l’avoir mentionné ici au moins une fois… Oui, « Au Poisson frais », la veille de notre départ, vous savez ?… Mais la perspective d’un cliquetis d’espadons et de la belle couleur du sang sur l’herbe verte ne donnait évidemment à Alidor-César de Fontès-Houeilhacq d’autre envie que celle de sourire ou d’aller se coucher. Il avait sa chambre chez nous, où il vivait plus souvent qu’en son manoir délabré d’Houeilhacq, et où il nous était d’une réelle utilité, à ma mère et à moi, quand mon père rentrait dans un de ces états que notre majordome Félicien qualifiait d’impossibles.

Il ne détestait pas, lui non plus, le vin, mais le supportait dignement, en homme du monde et en membre influent de l’Académie des Sciences, Lettres, Arts et Agriculture d’Agen. C’était également un passionné chasseur, et le premier levé de toute la bande, quand nous étions à Castelcourrilh… Par exemple, comme il était outrageusement myope, on se relayait en forêt pour appuyer son tir, ce qui lui était bien dû, car, depuis beau temps déjà, on prenait bien soin de ne laisser dans sa cartouchière que des cartouches bourrées à blanc : on conciliait de la sorte le respect dû à son amour de la chasse et la crainte que cette passion ne le fît tuer, par erreur, quelqu’un de nous.

J’ajoute que, lorsqu’une bête tombait à proximité de son poste, il ne manquait jamais d’affirmer que son coup de fusil avait été le bon, et personne ne se fût avisé de le contredire, eu égard à sa science, à son grand âge et aux bons éclats de rire que cela nous permettait de faire dès qu’il parlait d’autre chose ou qu’il tournait le dos.

Depuis une dizaine d’années, il avait renoncé néanmoins aux chasses d’ailleurs assez peu suivies de l’après-midi ; il passait les heures chaudes dans le château même, en compagnie du baron Gaston de Quintecrabe de Gorp, un ancien officier de marine qui devait avoir à peu près son âge et qui avait rapporté de ses excursions à travers la Terre deux trésors qui lui suffisaient : le goût de philosopher éloquemment après un bon repas, et celui de se taire après avoir aspiré, à même le bambou sauveur, un Bénarès de qualité rare.

Les deux gentilshommes partageaient à Castelcourrilh une chambre vraiment digne de leur qualité et de leur goût. Je ne sais quel aïeul romantique et romanesque d’Ève l’avait ornée, une cinquantaine d’années plus tôt, d’une camelote d’Extrême-Orient qui amusait mes yeux par moments et me faisait grincer des dents à d’autres. Un seul lit. Mais M. de Quintecrabe avait des nattes qu’il adjoignait à son bagage et sur lesquelles il couchait lors de ses séjours à Castelcourrilh, près de ses boîtes de Bénarès, à portée de tout son attirail, de ses pipes et d’une petite lampe de bronze que lui avait vendue pour une piastre, après l’avoir apparemment volée dans quelque temple hindou, un musulman de Lahore.

M. de Fontès-Houeilhacq ne détestait pas de fumer lui-même, et moi, quand j’allais frapper à leur porte, je ne pouvais, par déférence, refuser de partager ce plaisir. Je supportais la drogue avec un sang-froid qui remplissait mes hôtes d’envie ; je lisais dans leurs yeux cette envie vaguement admirative presque aussi bien que si elle eût été exprimée en gros caractères dans un livre ouvert ; cela me flattait doucement et me révélait curieusement à moi-même. Vers la sixième pipe, quand les meubles semblaient flotter et se balancer au-dessus du parquet comme du liège sur de l’eau, je regardais en moi pour me mieux connaître, aussi passionnément qu’eût fait une coquette dans sa glace ; et je me plaisais énormément. Je me souriais, les yeux grands ouverts, infiniment lucide, et me découvrais tel que j’aurais voulu être. Peu après, mon image était près de moi comme celle d’un frère jumeau favorisé, et je pouvais me contempler en dehors de moi-même ; alors toutes sortes de sentiments et de passions que la vie était impuissante à me révéler ou dont elle semblait vouloir me frustrer frauduleusement, toutes sortes de trésors intérieurs qu’un confesseur stupide ou un sage de peu eût maudits et stigmatisés, prenaient des airs de bijoux, de couronnes, de colliers et de bagues qui transformaient en un objet de piété personnelle mon image reflétée au miroir irréel. Les péchés capitaux étaient des pierres sans prix, étincelantes, entourées de leurs propres feux comme d’une auréole où je voyais leurs noms modestement inscrits en lettres d’ombre. Avec une sérénité inégalable, j’envisageais de préférence toutes les férocités, toutes les luxures, toutes les ambitions et toutes les concupiscences qui auraient pu non pas sommeiller en moi, mais s’épanouir dans ma sphère, si le temps de la récréation de la vie avait été laissé à mon choix par le Maître des Destins.

Quand je fus les rejoindre, cet après-midi-là où rien de mieux ne me tentait, pas même Ève, les deux amis se chamaillaient, ainsi qu’il leur arrivait souvent. Un menu fait pouvait devenir entre eux sujet de querelles, de même que les rares arbrisseaux du désert des Causses ont leur importance dans le paysage, même éloignés, quand le soleil ou la lune s’occupe d’eux.

M. de Quintecrabe de Gorp avait apparemment raconté quelques histoires de fakirs ou de derviches, comme il lui arrivait souvent. L’autre affirmait qu’il n’était point besoin de s’expatrier pour se trouver nez à nez avec le mystère. Il me prit à témoin, dès que j’eus refermé la porte :

— Bonjour, petit vicomte ! Assieds-toi… Voyons… parle franchement, pas plus tard qu’hier, toi… toi qui es pourtant jeune et solide, ne t’es-tu pas senti froid dans le dos quand tu as entendu les chiens hurler sans raison, ou du moins pour les seuls beaux yeux de la lune… Non, non, pas la peine de faire la moue… J’ai bien vu où nous en étions tous pendant que les sacrées bêtes donnaient de la voix comme si elles avaient été excitées par on ne sait qui ou quoi sur la piste d’une bête légendaire.

Nous avions rapproché du fourneau la boulette grésillante. Prêter l’oreille n’allait pas tarder à nous coûter peu. Je laisserai de même, ici, M. de Fontès-Houeilhacq parler aussi longtemps qu’il jugea bon, voici quelque quarante ans, de le faire…

— J’étais tout jeune, poursuivait M. de Fontès-Houeilhacq… Ton âge, Michel, un peu moins même, peut-être. Et, à cette époque, j’étais, moi qui vous parle, aussi bon cavalier que bon tireur. Aujourd’hui encore, je ne manque pas souvent ma bête… hé ! hé !… pas souvent…

— C’est une justice à vous rendre, prononça suavement M. de Quintecrabe.

— … mais je ne monte plus guère, comme si le moindre galop risquait de briser mes pauvres vieux os secs. Ah ! il fallait me voir, dans le temps. Que n’étiez-vous là, M. de Quintecrabe ! Mais ton père à toi, Michel, bien qu’il soit mon cadet, peut t’en dire quelque chose !… Mon bonheur, durant les chasses, c’était, à cette heure-ci, de seller un des beaux chevaux qui peuplaient alors les écuries et de galoper des heures, dans l’éblouissement du désert, sous le soleil impitoyable.

« Mon favori était un grand étalon nankin, nommé Rayon-d’or, à qui la moindre piqûre d’éperon donnait la fringale de l’espace. Vêtu d’un justaucorps de bure jaunâtre, cramponné à ma monture couleur de feu, je me plaisais à penser que les enfants et les vieilles qui nous voyaient bondir, la bête et moi, ne faisant qu’un, dans un poudroiement de clarté, nous prenaient à coup sûr pour quelque monstre des anciens âges…

« Cette nuit-là… — écoutez ! écoutez bien !… — j’étais allé me coucher dans la grange. Une nuit toute pareille à celle d’hier, mes amis. J’étais très las, j’avais sommeil, Mais, par la lucarne, les rayons de la lune tombaient sur moi, lancinants, aigus et presque douloureux… oui, comme s’ils avaient été tangibles ! De plus, j’écoutais les menus crépitements de la paille que travaillait la chaleur, et, dans ma fièvre, dans mon insomnie, ils prenaient une importance extraordinaire, ridicule. Tout à coup…

— Tout à coup, dis-je, comme si je m’étais raconté quelque souvenir à moi-même, tout à coup la porte s’est ouverte, bien doucement…

— Qu’est-ce que tu chantes ? Rien de cela. Exaspéré, je me levai et me disposai à sortir. Je dus même bousculer le grand-père de ce pauvre nigaud de Combrazot qui se dressa sur son séant et m’ordonna sans courtoisie de laisser mes compagnons dormir en paix… Je lui répondis que c’était justement dans cette intention que j’allais de ce pas seller Rayon-d’or et faire une petite promenade sous la lune : « On n’a pas idée de ça… on n’a pas idée de ça… » grommelait Combrazot en se rendormant…

« Je laissai Rayon-d’or trotter comme il lui plut jusqu’au bout du parc, mais là, surpris par un remue-ménage assez peu ordinaire, je l’arrêtai. Le grand-père de Sulpice ne bâtissait pas des palais pour ses chiens ; ils logeaient dans un enclos de haies vives, avec des niches aux toits de chaume pour les mauvais jours. Moi, j’avais bien entendu dire, déjà, que la lune affolait parfois les chiens ; mais à ce point-là, tout de même !… A l’intérieur de l’enclos, ils couraient circulairement, en hurlant avec furie comme sur une piste toute chaude. Dans la poussière, les pierres, les brins d’herbe ou de paille que soulevait leur frénétique galop, je ne distinguais même plus leurs formes, je n’avais plus devant moi qu’un vague tournoiement argenté dont la rapidité me donnait le vertige. J’essayai de me donner une explication : « Quelque gibier a dû passer par là… » Mais ceci était assez improbable et n’eût point éclairci, en tout cas, les raisons pour lesquelles les maudits animaux s’arrêtaient à certains moments, tous ensemble, se postaient sur le cul, en rangs serrés, puis soufflaient, en gémissant doucement, le cou tendu dans la direction de la lune, balançant la tête de côté et d’autre comme ils ont coutume de faire quand ils implorent aide ou conseil.

« A franchement parler, j’étais… comment dire ?… étonné… oui, étonné… et je suis poli vis-à-vis de moi. Rayon-d’or se mit soudain à hennir et à trembler sur ses pattes, ce qui ne fut pas pour calmer mon… étonnement. D’une voix tremblante que je ne me connaissais guère, d’une voix blanche, comme on dit par ici, j’appelai par leurs noms ces chiens, qui me connaissaient, durant une de leurs pauses : il me semblait que j’eusse été rassuré s’ils avaient daigné faire un instant attention à moi ; et je balbutiais : « Hola ! hé ! Parperlho !… Paix là, Autanas, bon chien ! » Ah ! baste, ils ne détournaient pas la tête de mon côté, ils n’agissaient pas autrement que si, pour un temps, ils étaient entrés dans un monde où les voix humaines n’arrivaient plus à leurs oreilles…

« Peu après, ils semblèrent délibérer — il n’y a pas d’autre mot à chercher — … oui, assis en rond autour de Majouras, leur conducteur de chasse, le plus brave et le plus adroit d’entre eux. Singulier parlement, en vérité, où tel conseiller se levait de temps en temps, pour tourner tout seul autour de l’enclos ou flairer le sol en hurlant de façon lamentable !… Quand ce manège leur parut avoir assez duré, ils tournèrent, ainsi qu’après un accord, leurs yeux vers le même point de la haie où, bientôt, un élan formidable les emporta. Les premiers allèrent donner tête-bêche dans les épines, ceux qui les suivaient roulèrent sur eux ; ce fut un terrible concert de grognements et de gémissements rageurs : la haie tenait bon. Mais la meute reprit son élan, revint à l’assaut et, repoussée bon nombre de fois, recommença sans défaillance, toujours en musique… Mes pensées étaient trop pressées et tumultueuses pour que le sentiment de la durée demeurât très net en moi. J’estime cependant que les molosses ne mirent guère plus d’un quart d’heure à bousculer suffisamment la haie. Après quoi, des têtes dures et des pattes à toute épreuve eurent tôt fait de fouir un passage, et la bande quitta l’enclos. Libre, Majouras renifla le vent, rallia les siens, poussa un long « garde à vous »… Puis, sur un second coup de gueule lancé par lui, les chiens partirent en chasse.

« Ma curiosité était vive, mais ma peur, — il me semble que je puis maintenant prononcer devant vous ce mot sans en concevoir de honte — ma peur ne l’était pas moins. Après un très violent débat de quelques secondes, la curiosité resta maîtresse de la place, Rayon d’or, cinglé d’un léger coup de cravache, rattrapa les chiens en quelques bonds.

« A leur suite, je m’engageai quelque temps sous bois… Même en plein jour, c’est un jeu de casse-cou, vous le savez, que de laisser aller dans Bastit à sa fantaisie un cheval dans les veines duquel ronfle du sang et à qui l’on ne ménage pas la civade. Alors imaginez, s’il vous plaît, un galop en pareil lieu à la faveur de cette traîtresse de lune qui, même dans son plein, surtout dans son plein, sous prétexte de nous éclairer, se contente de faire ressortir plus implacablement les ombres ! Certes, j’eus vaguement l’impression que nous pouvions, Rayon d’or s’assommer contre un tronc d’arbre, moi-même me fendre le crâne en heurtant une basse branche ; mais mon trouble fut d’une autre importance lorsque je constatai que la meute quittait la forêt pour s’engager dans le désert.

« J’étais alors un bien jeune chasseur ; mais dans notre monde comme dans celui de Majouras, bon chasseur l’est de race. Ceci pour vous dire que dès lors je connaissais parfaitement mon affaire et que, durant la chasse de cette nuit-là, une foule de détails auxquels un profane n’aurait pas seulement pris garde m’apparaissaient à moi comme d’irritants prodiges. Enfin, quel gibier les chiens pouvaient-ils poursuivre en pareil lieu ? Le lièvre ?… Mais, d’abord, il y passe rarement, il aurait trop de peine à s’y gîter ; puis, c’est un adversaire de piètre importance et qui n’aurait pu passionner à ce point nos molosses ; et enfin ceux-ci, si experts qu’ils fussent, n’auraient pu, en terrain sec, se montrer hardis dans le change comme ils étaient… Le loup ? Le sanglier ?… Les loups, dès ce temps-là, ne venaient plus vers Bastit qu’aux approches des hivers rudes… Et, enfin, ce n’est pas, que je sache, hors de la forêt même, dans ces vallons ou sur ces coteaux dénudés, que jamais sangliers ou loups penseraient à s’enquérir de gagnages ou de liteaux ; en fait, depuis que le monde est monde, jamais chasseur n’y rencontra pigaches ou déchaussures et n’y cria vlôo ou harlou.

« Attendez. Voici qui devenait plus singulier encore. L’un ou l’autre, amis, avez-vous entendu parler dans ce pays-ci d’animaux qui s’assemblent sur les pechs pour y danser en rond ?… (Ce n’est pas la peine de me regarder ainsi : je n’en suis qu’à ma huitième pipe !) Eh bien, il vint un moment — … suivez-moi bien… — où nous atteignîmes un plateau à peu près circulaire, de cent mètres de diamètre environ, à la base duquel la meute, jusqu’alors compacte, se divisa en plusieurs groupes. Mais, une fois que le sommet fut atteint, les chiens s’assemblèrent de nouveau et, Majouras en tête, firent cinq ou six fois le tour de cette piste improvisée : toutes manœuvres qui me prouvèrent catégoriquement que le… gibier était venu là de points divers, qu’il y avait dansé, — et dansé en rond.

« Cette idée de ronde s’imposa à mon esprit aussi nettement que si j’avais vu la ronde tournoyer sous mes yeux. Je dis : elle s’imposa. Car, s’il vous plaît, n’allez pas croire que je l’avais provoquée le moins du monde pour le seul plaisir de faire de moi un contemplateur de miracles. Je vous assure que, si j’avais été alors le maître de mon imagination, j’aurais usé d’elle pour pressentir des faits rassurants ou tout au moins intelligibles. Or, rien à tenter dans ce sens ! En dépit de tous mes efforts, il n’y avait sous mon crâne que cette absurde ritournelle : le gibier est venu ici, il est venu de Bastit et d’ailleurs, il est venu nombreux et il a dansé en rond… en rond… en rond…

« Le gibier ! C’est ainsi, faute de mieux, que je nommais les objets imprécis de la fureur des chiens et de ma propre inquiétude ; mais du diable si je me sentis une seule seconde capable de projeter en mon esprit une image, même la plus vague, avec l’aide seule de ce mot que rien n’éclairait !

« La halte au sommet du tertre circulaire et plat ne fut qu’une halte au long de ma chevauchée démente et bizarre. Bientôt les chiens dévalèrent ensemble le versant nord du plateau, puis, de nouveau, coururent de compagnie, droit devant eux, dans la plaine. A peine quelques instants de répit durant lesquels les sales bêtes, toujours indifférentes aux appels que je risquais, regardaient la Lune, en hurlant avec satisfaction et servilité, comme s’ils avaient voulu lui signifier : « Cela va bien de cette façon, n’est-ce pas ?… Tu n’as pas à te plaindre de nous ?… » Derrière eux, Rayon-d’or, sans que j’eusse maintenant besoin de tirer sur les brides ou de les lui rendre, s’arrêtait ou repartait. Nous dévorâmes ainsi des lieues en tout sens. Dans ce déroulement de paysages monotones où il est facile de s’égarer en se promenant tranquillement en plein jour, vous pensez bien que je ne savais plus guère où j’en étais, à la suite de cette insensée galopade nocturne… Et, pour comble, il me semblait que notre train, d’instant en instant, s’accélérait. A présent, les chiens donnaient comme sur une quête toute chaude, — si chaude, si impérieusement imposée à leur nez qu’ils n’avaient plus besoin de laisser à celui-ci une seconde de réflexion.

« Moi, j’eus alors une hallucination monstrueuse : penché en dehors de ma selle, je crus… oui, je crus, un instant que mon odorat humain percevait, lui aussi, au-dessus du sol un fumet récent, âcre et sauvage…

« Nous continuions de bondir de plus en plus éperdument, d’éminence en ravin et de val en cime, sans arrêt à présent, dans un aveuglant tourbillon de poussière argentée… Non, jamais chiens ni cheval excités par des raisons normales, n’ayant d’autres ressources que leurs propres forces, n’auraient pu — me parut-il — soutenir une telle allure aussi longtemps, sans défaillance et presque sans fatigue ! Et, tandis que je constatais cette vélocité effarante, j’en vins à me répéter : ils courent… ils courent… comme si le Diable les emportait !… Dans un âge où j’ignorais beaucoup de vérités et où j’avais la tête farcie de pas mal de fadaises, cette expression toute faite prenait pour moi, je l’avoue, une valeur désagréable, un sens par trop littéralement défini.

« Brusquement, les chiens s’arrêtèrent, pour tout de bon cette fois, faisant frein de leurs pattes de devant, hurlant de désappointement, tandis que Rayon-d’or, emporté par son élan au milieu de la meute, se cabrait… Vous avez entendu parler du Trou du Diable ? C’était là que nous étions arrivés. Durant quelques instants, déçu moi-même, je regardai les chiens se démener furieusement au ras du gouffre : vous avez vu certains roquets un peu bien couards, lorsqu’on lance en leur présence un morceau de bois dans la rivière, courir de côté et d’autre sur la berge, en jappant, mais bien décidés à ne pas se jeter à l’eau. Nos molosses me faisaient, au moment dont je vous parle, penser à ces roquets-là, ce qui m’eût certainement attristé pour eux si je n’avais pas eu d’autres pensées en tête.

« C’était sans doute à cause de la rapidité de notre course que la Peur, jusque-là, la Peur qui était à mes trousses, m’avait frôlé, mais non pas rejoint. Quand je fus arrêté, elle prit sa revanche, et je sentis son souffle glacial tout autour de moi… Alors Rayon-d’or, qui recommençait à hennir de façon équivoque, fit de lui-même volte-face, et moi, décidé à laisser les chiens monter la garde tout seuls autour du Trou du Diable, je le lui permis volontiers, puis piquai des deux.

« La nuit était déjà sur sa fin ; le disque énorme de la lune, dont l’argent éblouissant devenait peu à peu jaunâtre, s’échancrait sur le coteau de Crèvecœur. Ayant eu le tort de ne point me fier tout de suite à l’instinct de mon cheval, je m’égarai. Il faisait déjà presque jour lorsque je rentrai dans Castelcourrilh ; en passant près du chenil, je me rendis compte que les molosses m’avaient devancé. Ils étaient couchés, — pantelants, exténués, poussiéreux. Je descendis de cheval et leur poussai une petite visite. Ils s’éveillèrent, me reconnurent bien cette fois, et s’avancèrent à ma rencontre, la queue frétillante et basse, mâchonnant piteusement leurs babines, roulant des yeux serviles et comme larmoyants, bref, en chiens avisés qui prévoient qu’une démolition de clôture suivie de fugue peut avoir pour eux in breve tempus toutes sortes de fâcheuses conséquences.

« Moi, je me contentai de distribuer çà et là quelques caresses, avec une sorte de respect pour ces gens qui en savaient sans aucun doute plus long que moi sur bien des choses. »

Et M. de Fontès-Houeilhacq se leva, comme s’il n’avait eu plus rien à ajouter. Ce qui fit que M. de Quintecrabe de Gorp se crut permis de nous servir aussitôt un plat de sa manière.

— Il existe, à propos de chiens poursuivant des diables, une légende analogue dans le Thibet…

M. de Fontès-Houeilhacq sursauta, indigné :

— Ah ça ! monsieur, vous gaussez-vous ? Vous ai-je parlé de diables, et quoi que ce soit, dans mon récit, vous autorise-t-il à l’assimiler à une légende ? Je dis ce que j’ai vu… et je sais ce que je sais… Les voyages ne forment pas la vieillesse !

— Monsieur, gronda l’infortuné marin, sans grande conviction du reste…

Par chance, trois coups discrets résonnèrent à ce moment précis contre notre porte. Un valet venait nous avertir que tous ces messieurs étaient de retour et que l’heure du dîner allait sonner.

— Je n’ai pas faim, déclara M. de Fontès-Houeilhacq.

— Moi non plus, dit très sèchement M. de Quintecrabe,

— Il suffira que tu m’apportes un poulet, d’ici une heure environ… avec une dourne de vin blanc, ordonna M. de Fontès-Houeilhacq après réflexion.

— Et à moi… oh ! en cas… quelques tranches de bœuf, avec une cruche de rouge, ajouta l’ancien officier de marine.

Le valet s’inclina et sortit. Je pris congé immédiatement de mes hôtes. Je les vis du reste, un peu plus tard, arriver en même temps sur la terrasse, l’un par l’escalier de droite, l’autre par l’escalier de gauche. M. de Fontès-Houeilhacq et M. de Quintecrabe de Gorp avaient, à coup sûr, failli sérieusement se brouiller : il se passa bien dix minutes avant qu’ils consentissent à avoir l’air de se reconnaître et à s’adresser la parole… J’ajoute que c’est à Ève et à moi qu’ils durent le plaisir de ne pas se bouder davantage. Ève apparut parmi nous, toute rose, toute imprégnée d’une belle journée de grand air et de lumière. Elle courut vers moi en criant joyeusement :

— Regarde ! C’est moi qui l’ai tué, dès l’aube…

Elle me tendait une touffe de soies de sanglier. Et moi, qui gardais mémoire d’un vieil usage celtique ou païen du pays, je la pris devant tous ; puis, je fis flamber une allumette ; et la touffe de soie, au bout de mes doigts crépita dans la flamme en répandant une odeur acre de corne…

— Vénus venge une fois de plus Adonis ! murmura près de nous M. de Fontès-Houeilhacq…

Et le marquis Sulpice d’Escorral :

— Allons ! C’est officiel… Mes amis, ces enfants n’ont plus rien à vous apprendre…

— Vivent les novies ! crièrent les chasseurs.

— Monsieur, il me semble qu’en un pareil moment, il convient d’oublier certaines paroles, dit M. de Quintecrabe en tendant la main à M. de Fontès-Houeilhacq…

Et ils s’assirent l’un près de l’autre, comme à l’ordinaire. Tout près d’eux, mon père, au comble de l’attendrissement, sanglotait, non sans sauter au cou de quiconque passait à portée de son étreinte.

Le rire étrange, déjà plusieurs fois entendu, retentit encore au bas de la terrasse. Il me semble qu’Ève et moi, au milieu de l’allégresse générale, avions été seuls à l’entendre. Je voulus courir vers la balustrade, profiter de ce qu’il faisait encore grand jour pour me rendre compte…

Ève me retint :

— Laisse donc… Laisse donc…

— Qui est-ce ? Cela m’agace.

— Est-ce que tu m’aimes ?

— Ève !…

— Alors, embrasse-moi encore, et reste ici.

Il me sembla que ma fiancée, quelques secondes plus tard, murmurait entre ses dents quelque chose comme :

— Elle commence à m’embêter… elle me paiera cela.

IX

Dicitur in his regionibus eos non gregem Deorum antiquorum sequi, quia Dei non sunt, sed animalia revera esse, quia moriuntur, etsi diutissime vivant…

… Licet fideles existentiam eorum confiteantur et admonitiones accipiant de maleficiis quae saepissime adversus christianos parent.

Paulin de Pella.

— Viens tout près de moi, disait Ève. Tu vas être sage ; tu ne m’embrasseras que lorsque je t’en prierai… Oh ! pourquoi fronces-tu ainsi les sourcils ? Pardon, mon seigneur… Tiens, c’est moi qui commence…

Elle nous avait quittés tout de suite après le repas, et je m’étais hâté de la rejoindre, en dépit des efforts de M. Fontès-Houeilhacq qui ne tenait point, — cela se reniflait sans peine ! — son histoire de l’après-midi pour terminée.

— Je suis heureuse. Nous partirons très loin, le plus tôt possible, n’est-ce pas ?… J’ai l’air de te demander ton avis, mais ne me réponds pas… Tu me battras ensuite si ce dont j’ai envie te déplaît ; mais je te grifferai, moi, si tu as l’air de te moquer de moi pendant que je parle… Regarde-moi… touche mes bras… Ah ! comme c’est bon de vivre quand on le mérite ! Je me porte très bien. Montre tes yeux ? Je ne les aime pas, ce soir. Pourquoi ne m’as-tu pas suivie à la chasse ?… Tu as rêvassé et radoté, je parie, avec les vieux ? Guéris-toi de ces manies ! Tu étais plus beau le soir où tu as condamné Georges à mort…

— Voyons… suppliai-je, tout ensemble flatté et troublé par l’exaltation de la vierge orgueilleuse.

Elle jeta ses mains autour de mon cou, calinement, mais de façon à me faire moins sentir sa chair que ses ongles :

— Puisque je ne veux pas que tu m’interrompes… Tu as raison, du reste : mieux vaut ne plus parler de Georges, qui est bien où il est. Il n’a fait que suivre sa vocation jusqu’au bout. Regarde-moi ! Regarde-moi !… N’est-ce pas que nous ne sommes pas, nous deux, faits pour vivre parmi des tombes ?

Je la laissais divaguer ainsi, passionnément et puérilement, en prenant bien moins garde au sens de ses paroles qu’à leur musique. Et puis, j’étais surtout occupé de son jeune parfum, de sa beauté ; devant mes yeux mi-clos, qui parvenaient malaisément à ne laisser filtrer qu’une simple et pitoyable lueur de tendresse s’interposait, entre elle et moi, le joyau de luxure, que je distingue comme un rubis, après la sixième pipe, comme un rubis énorme qui ne pend ni à mon cou ni à mon poignet, mais qui roule en tintant avec un bruit de grelot dans le crâne translucide de mon image extériorisée. Ève comprit-elle mon désir ? Elle se tut et s’écarta de moi avec un sourire dont je ne puis dire s’il était inspiré par le sentiment de sa faiblesse ou par celui de sa force, s’il était instinctif ou raisonné, s’il était une invite à mon audace ou une défense de fortune préparée contre elle. Trop tard, en tout cas ! Mes mains avaient rageusement déchiré, du col à la ceinture, une mince blouse de mousseline, et, sans qu’Ève m’eut opposé d’autre résistance, je respirais déjà son parfum à même ses seins dévoilés. Je ne sais trop pourquoi je revis alors l’image de Diane contemplée la veille dans l’ancienne chapelle, et, comme flamboyants devant mes yeux tout à fait clos pour l’instant, les mots grecs à moitié effacés par l’usure séculaire : ΑΡΤΕΜ… ΙΕΡ… Le simulacre sélénique de la vierge irréprochable luisait en face de nous dans le ciel quand je rouvris les yeux, et je redevins sans cause et soudainement maître de moi, ou plutôt orphelin de tout ce qui avait pu, un instant auparavant, provoquer ma brutalité précieuse.

Juste au même moment, le rire, — le rire exaspérant et adorable, — se fit entendre dans le couloir. Alors Ève, dégrisée, farouche, m’échappa, bondit, prit un revolver qui traînait sur sa cheminée, ouvrit la porte… Trois détonations retentirent, — que suivit un gémissement. Et ce fut tout : un incident de dix secondes au plus… Déjà, les nôtres et leurs valets accouraient, M. d’Escorral en tête… Des flambeaux furent allumés…

— Qu’est-ce qui se passe ? haletait le marquis Sulpice… Ève, ma petite Ève, tu n’es pas blessée ?

Mais celle-ci, très calme :

— Eh bien… quoi ?… Nous nous amusions à essayer ce revolver, Michel et moi. En voilà, des histoires !

Ce ne fut qu’une bonne minute après, une fois rassuré, qu’il s’aperçut de la tenue de sa fille, de sa blouse déchirée, de sa gorge offerte à tous les regards. Alors, il se fâcha très fort :

— Ce n’est pas une raison parce que vous êtes fiancés pour…

Il s’arrêta. Je crois qu’il avait envie de rire…

— … pour essayer des revolvers dans… cet accoutrement, poursuivit-il.

Nos amis et la valetaille, dans la crainte d’une scène d’ordre évidemment tout intime, s’étaient déjà éclipsés. Et, avec eux, les flambeaux. M. le marquis d’Escorral, arrivé le premier, comprit que sa dignité serait sauve s’il restait le dernier sur les lieux du drame.

— Compris, hein ? conclut-il pour nous deux d’une voix terrible… parce que, sans cela, je vous botterais le cul… je vous botterais le cul, moi qui vous parle !

— Ça, ce serait à voir, murmura tranquillement Ève, tandis qu’il s’éloignait.

Elle ajouta en riant :

— Belle journée, décidément ! A demain, Michel.

Et puis, me rappelant :

— Ferme ta porte. A clef, tu entends ?… Non, sans rire… promets moi de fermer ta porte à clef…

Mais je n’avais pas sommeil encore et je regagnai la terrasse. Quelle imprudence ! M. de Fontès-Houeilhacq s’y promenait de long en large, en fumant cette fois une très ordinaire et très bourgeoise pipe de tabac ; et, comme je lui étais littéralement tombé dessus, faire semblant de ne point le voir ou simuler la surdité devenait impossible. D’ailleurs, il m’avait attrapé par la manche et paraissait bien décidé à ne point me lâcher comme cela.

Un instant, j’osai espérer de m’en tirer à bon compte, avec un supplément de félicitations à propos de mes fiançailles. Mais ce que je redoutais ne tarda pas à se produire :

— Eh bien, petit vicomte, n’as-tu pas envie de la suivre, cette nuit, la chasse du Clair de Lune ?

— Les chiens n’en ont pas plus envie que moi, ce soir.

— Leur nuit est passée !… C’est comme ça… Tu ne comprends pas. Oh ! moi-même j’ai mis beaucoup de temps à comprendre… C’est bien simple, pourtant. Tu sais que Diane fut la divinité des chasseurs avant que le bienheureux Hubert devînt leur patron ? Or, d’après les mythographes les plus compétents, la lune n’est que le reflet céleste de la déesse, reflet visible pour les hommes, alors que la déesse méprisée ne perd plus son temps à se pencher sur Endymion et se cache on ne sait où… Mais, lorsque la lune est dans son plein, les chiens, et surtout ses favoris les molosses, reconnaissent plus ou moins en elle leur antique conductrice et la saluent à leur manière… Parfois, même, — mais cela n’arrive qu’assez rarement, — ils la reconnaissent tout à fait… Voilà !

C’était tout simple, en effet.

— Mais le gibier, me diras-tu, mon petit ?… poursuivit implacablement M. de Fontès-Houeilhacq. Le Diable ? des diables ?… Il faut être niais comme un vieux marin ou comme un paysan d’ici pour voir le Diable en pareille affaire !… Non… La vérité, c’est qu’ici comme partout erraient autrefois d’innombrables hordes de bêtes divines, ou prétendues telles par les poètes… Les Satyres, qu’on appelle aussi Sylvains, Ægipans, Faunes, Capricornes et même Capripèdes, durent notamment y pulluler. Le lièvre blanc hante les neiges, la rainette se plaît dans les feuilles vertes ; quoi d’étonnant à ce que ces êtres se soient plus particulièrement complus dans ce pays où les frondaisons, les herbes et les roches ont si souvent la couleur grise et rougeâtre de leur pelage ?

« Certes, quand il y eut des hommes, ils durent demeurer ahuris pendant quelques siècles ; puis, la curiosité ou l’ennui les poussant, ils se rapprochèrent d’eux. Ne crois pas, petit vicomte, que je parle au hasard : ce sont là des faits maintes fois rapportés aussi bien par les auteurs païens que par les Pères de l’Église… Ils aidaient aux travaux des champs et recevaient, en échange de ces services, du froment, des fruits, parfois même une outre de vin, ce qu’ils préféraient à tout. Mais c’étaient des personnages paresseux, maraudeurs, querelleurs, à la fois vantards et pusillanimes, et si mal éduqués qu’ils ne tardèrent pas à être jugés tels, même par des rustres. Oui, quand la besogne les lassait, soudain, sans raison, même si un orage menaçait de noyer les épis fraîchement moissonnés, ils tiraient leur révérence à la compagnie et allaient à quelques pas de là se chamailler, gambader ou gratter leurs puces tout en narguant sans pudeur les travailleurs qu’ils laissaient en plan.

« Et, dès qu’il y avait un mauvais tour à perpétrer, ils étaient là ; ils arrivaient avec un petit air de rien, par bandes sournoises, en prenant bien soin de ne pas faire sonner leurs sabots sur le sol, — et se partageaient équitablement la besogne, tiraient les femmes par les cotillons quand elles allaient porter la soupe aux hommes, jetaient des immondices dans les marmites, faisaient peur aux petits enfants, plumaient les poules toutes vives ; d’autres fois, couchés sous les barriques des celliers, ils buvaient jusqu’à ce qu’on vînt les surprendre et les faire fuir à coups de triques, titubant et débitant de telles folies et malpropretés qu’on ne savait, en vérité, où ils avaient pu les prendre.

« Finalement, les hommes qui croissaient en nombre, et qui pouvaient désormais se passer d’eux, prirent des fouets et des fourches et les chassèrent vers les forêts. Eux y demeurèrent ; car, fort poltrons sous leurs allures effrontées, ils se méfiaient de l’accueil qui les eût attendus chez les hommes en y montrant seulement le bout de leurs cornes.

« Et les hommes, n’en ayant plus de nouvelles, pensèrent qu’ils étaient morts ; ils ne parlèrent plus d’eux que dans les contes qu’ils faisaient autour des calelhs, à la veillée.

« Mais vint l’époque où les premières églises firent carillonner leurs cloches dans les campagnes. Le son des cloches alla jusqu’aux oreilles des Faunes dans leurs forêts, et eut le don de les irriter à l’extrême. Pour quelles raisons ? On ne le sait… Mais le fait est certain, et dûment constaté par des auteurs comme Marius Victor ou Orentius, évêque d’Auch. Ce fut à cette occasion que les plus hardis d’entre eux, se souvenant de leur ancienne malignité, recommencèrent à venir, la nuit, rôder dans les villages, et de préférence autour des églises et des lieux consacrés, dans l’espoir, évidemment, de voler ou d’abîmer les cloches. Ceux qui les voyaient les prenaient pour ces diables que la nouvelle religion figurait à leur image ; et l’on conçoit que le premier soin des chrétiens, quand il leur arrivait d’empoigner un de ces mauvais bougres, ait toujours été de le faire asperger d’eau bénite par le Curé, — ce qui comblait d’épouvante le captif et lui arrachait des cris inarticulés, rauques, terribles.

« Bien entendu, il importait peu aux Faunes que l’eau fût ou non bénite et que la douche leur fût administrée par le Curé ou par un mécréant ; leur émoi et leur colère provenaient simplement de ce fait qu’ils craignent l’eau par dessus toute chose ; — car, malpropres, ils aiment à se rouler dans le fumier, sur les ordures ; ils ne sont jamais fiers d’eux-mêmes s’ils ne sont bien sûrs de puer, et la véritable noblesse consiste pour eux à traîner aux poils de leurs fesses une couche de boue ou de crotte vieille de cent années et plus.

« Aujourd’hui, les hommes ayant envahi les forêts elles-mêmes, les Faunes ont dû, une fois de plus, aller s’abriter ailleurs. Les derniers d’entre eux habitent aujourd’hui les plus profonds et les plus secrets abîmes de notre planète, — le Trou du Diable, par exemple, ainsi dénommé par quelque Quercinol naïf qui vit jadis disparaître dans ses ténèbres un personnage au front biscornu.

« Ils doivent vivre là misérablement, accablés par l’ennui que leur vaut le sentiment de leur longévité prodigieuse. Et parfois, du fond de leur mémoire immense et vague, ils sentent sourdre la nostalgie des nuits antiques où ils formaient joyeusement des chœurs sous la lune ; alors, ils quittent leurs gîtes obscurs, en dépit de la crainte qui gâte leur plaisir. Mais Diane, du haut du ciel où brille son fantôme, se souvient aussi. Elle exècre les Satyres qui, jadis, témoignaient un peu trop vertement leur admiration aux damoiselles de sa suite ; et elle se venge en lançant les chiens à leurs trousses, dès qu’elle parvient à se faire entendre des chiens…

Je dissimulai un bâillement en m’écriant avec enthousiasme :

— Tout s’explique !

M. de Fontès-Houeilhacq, satisfait, devint lyrique, cita Shakespeare : « Il y a plus de choses sous le ciel… » et poursuivit :

— Oui, sous le ciel… et bon nombre aussi d’autres sous la terre… Nier les Faunes ? Absurdité. Dis moi… comment expliquerait-on certains faits…

Il parut hésiter, puis déclara :

— Sujet scabreux. Mais tu n’es plus un enfant… J’ai vu, moi, ici même, dans le temps, une jeune gardeuse de troupeau à qui on ne connaissait pas de galants, contrainte d’avouer à sa mère, — il n’était que temps ! — que… Mais oui, il se produit encore de ces monstrueux hymens, et qui portent leurs fruits… Tu vois ça d’ici, hein ? La petite file sa quenouille ou somnole à l’orée d’un bois, le monstre se jette sur elle, aiguillonné par une implacable haine de race autant que par la lubricité… Jamais la pauvre fille n’osera avouer ce qui lui est arrivé, crainte de passer pour folle ou d’être tenue pour sorcière… Et l’enfant naîtra, louperou ou louperoune, parfois sous les espèces d’un monstre impossible à baptiser et qu’il vaut mieux étrangler en secret tout de suite, avec la complicité de quiconque est bon chrétien, — parfois, aussi, beau comme un dieu champêtre… ou belle comme une nymphe…

La conversation de M. de Fontès-Houeilhacq présenta soudain infiniment plus d’intérêt pour moi.

— Alors, demandai-je, les louperous et les louperounes ?…

— Sont les produits de ces unions. Des hommes ou des femmes en apparence, mais qui, parfois, la nuit, redeviennent des dieux ou des bêtes, qui hurlent sans raison en rôdant à travers champs et bois, qui marchent sans bruit, qui ont des yeux phosphorescents dans l’ombre… Oh ! qu’ils parviennent ou non à dompter leurs instincts ou à les dissimuler, ils ne sont pas difficiles à reconnaître !

Quand liberté me fut enfin donnée de regagner ma chambre, il n’était pas loin de minuit. Je me rappelai la recommandation d’Ève, je fermai la porte à clef… Les souvenirs de la nuit précédente, négligés durant la journée, tourbillonnaient autour de moi, délicieux, certes, mais équivoques, inquiétants, menaçants même. De même que le Prince Ulysse se fit enchaîner à un mât aux abords du pays des Sirènes, j’aurais voulu pouvoir me ligoter tout entier à mon amour pour Ève, comme s’il n’y avait plus eu dès lors d’autre recours possible contre divers enchantements dangereux dont je me sentais vaguement averti.

Or, dès que je me fus assuré que la porte était bien fermée, le rire déjà familier retentit, — silencieusement, si je puis dire, — tout à côté de moi, et une bouche embaumée murmura près de la mienne :

— A quoi bon prendre toutes ces précautions, mon chéri ?

Je bondis jusqu’à la lucarne, arrachai la peau de bique qui la calfeutrait depuis la veille… Et, dans la clarté lunaire qui jaillit de la baie étroite, je LA vis pour la première fois. Ses cheveux dénoués, dont la nuance se confondait avec les rayons du soleil, faisaient penser, sous ceux de la lune, à un poudroiement d’or très pâle, presque argenté par endroits. Des vêtements féminins gisaient sur le parquet… Elle était à demi nue… En riant, elle grelotta, prit la peau de bique et s’en enveloppa, puis m’entraîna vers la couchette :

— Comme tu as tardé !

Moi je ne disais rien. Je ne pensais plus. Je la respirais. C’étaient tous les plus précieux et les plus sauvages parfums des belles saisons qu’elle semblait traîner autour d’elle. Elle se pelotonna contre moi avec des gestes et une souplesse de jolie bête ; et toujours ce rire, de plus en plus étouffé qui, maintenant, ressemblait à un ronronnement…

Ma main, errant autour de son bras musclé et mince rencontra soudain une sorte de tiédeur liquide. La visiteuse poussa un léger cri involontaire… Je tendis ma main vers le rayon de lune comme vers une lampe.

— Qu’est-ce que c’est ? Mais tu es blessée !

Elle dit : « Ah ! tu crois ? » Elle se leva, regarda sa blessure : la légère éraflure d’une balle de revolver entre le coude et l’épaule gauches, au niveau du sein.

Elle sourit et, se recouchant :

— On peut payer son plaisir d’un peu de sang, fit-elle.

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