DEUXIEME PARTIE
Reading edition
JOURNAL DE PHYLLIS
I
Bruges, 10 décembre 191…
Aller à Bruges, voir Bruges, c'était mon souhait ardent! Pourquoi? Je n'ai point à le confesser ici… Un mystérieux sortilège m'y attirait… Et voici: depuis deux heures, je suis à Bruges!
Il me semble que je rêve, il me semble que c'est une ombre qui va me guider à travers les vénérables petites rues, le long des eaux calmes et tristes.
Je suis à Bruges! N'est-il pas singulier que, dans mon existence tout à coup dévastée par la disparition de ma bien-aimée marraine, puis par un autre deuil que mon coeur ne quittera plus, de chers désirs se trouvent encore satisfaits, d'humbles petites joies fleurissent… Et que je sache encore en être contente!
Kerjean m'a dit: "Vous plairait-il de quitter Paris pour une huitaine? Patain m'offrait quelques jours de congé, à l'occasion de mon mariage… Je n'ai pas osé refuser… Nous irons où vous voudrez…"
J'ai battu des mains et j'ai répliqué:
— Quel bonheur! Nous irons à Bruges!
Kerjean a paru contrarié.
— A Bruges? Ce n'est guère la saison. Ne vous semblerait-il pas plus agréable de lézarder au soleil de quelque plage bleue, Cap-Martin ou San-Remo?
— Le soleil m'énerve et je déteste le bleu… Bruges est l'unique lieu du monde où je me soucie d'aller.
Il a dit simplement:
— Ah!
Et il n'a pas demandé pourquoi. Il n'a vu là qu'une toquade de la petite princesse… Je suis toujours la petite princesse pour Kerjean…
Avant-hier, quand on nous a mariés dans la petite chapelle du couvent, j'étais triste, très triste… Je pensais à ma chère marraine, je pensais à l'homme que, tant de fois, mes rêves m'avaient montré agenouillé à mes côtés sous la bénédiction du prêtre… Je pensais à tout "ce qui aurait pu être…" et ne serait jamais.
Et je me disais: "Puisque j'ai renoncé à l'amour, puisque mon roman est fini… à quel être plus sûr, plus fidèle, plus noble eussé-je pu confier ma vie?"
Un moment, comme nous étions debout, j'ai levé les yeux vers Kerjean, si grand près de moi. Il était pâle. Rien de sa pensée ne transparaissait sur ses traits un peu raidis. Mais je devinais. Il disait à Dieu: "Mon Dieu, aidez-moi, dans la tâche que j'accepte sincèrement, bien que je la juge folle…Bénissez ma précieuse petite Phyl, ma petite soeur choisie… Faites qu'elle soit heureuse, quand même… Je serai pour cette enfant l'ami fidèle, le frère dont elle a besoin; je la conduirai par la main, je la garderai du mal… Je prends la responsabilité de sa vie."
Et voilà, c'est une petite princesse qui est partie pour Bruxelles.
Nous avons dîné dans le wagon-restaurant. C'est si follement amusant!
L'hôtel où nous sommes descendus, à Bruxelles, donne sur le parc, dans la partie haute de la ville.
J'ai dormi comme une marmotte toute la nuit et presque toute la matinée. Aussitôt prête, j'ai frappé à la porte de Kerjean. Il m'a demandé de mes nouvelles.
— Je vais très bien, je me sens heureuse de vivre… Comme tout est amusant! Ce matin, en m'éveillant, je me suis tout à coup rappelé que nous sommes mariés… et je me suis mis à rire toute seule…. Et vous, Kerjean?
— Je ris moins facilement que vous….
Puis, après une petite pause, il a ajouté:
— Vous feriez mieux de ne plus m'appeler par mon nom de famille…
L'idée m'égaya.
— Tiens! c'est vrai!… Kerjean, c'est votre nom de famille!… Comment voulez-vous que vous appelle?
— Mais, par mon nom de baptême… Guillaume.
— C'est vrai!… ai-je dit encore. Guillaume le Taciturne! Mais cela me paraîtra si drôle de vous appeler Guillaume… Vous ne me gronderez pas si je me trompe?…
Il a dit: "Enjôleuse!"
— Et vous m'aimerez autant qu'autrefois?
Tout à coup, je n'avais plus envie de rire. J'ai dit:
— Kerjean, il faut m'aimer beaucoup…
II
Bruges, 11 décembre.
On! C'est trop désastreux! Je n'aurai jamais le courage d'écrire…
Si j'écris, ce n'est pas pour noter les impressions que j'attendais de Bruges, que j'y venais chercher, l'esprit et le coeur hantés de doux récits…
Il pleut!… Une pluie implacable qui tombait déjà ce matin au moment où j'ai ouvert les yeux, qui tombe encore ce soir, tandis que je veille dans le silence endormi… Mon désespoir a été si violent que Kerjean m'a trouvée effondrées dans un fauteuil avec un visage de carême.
Ma première vision ma première sensation de Bruges était à l'avance déflorée… Oh! que c'était triste!
Il a essayé de me consoler. Mais on dirait, je ne sais pourquoi, que cette pluie lui déplaît moins qu'à moi…
Nous avons passé dans le hall de l'hôtel — car je n'ai pas voulu sortir — une soirée assommante.
Moi, je me distrayais de temps à autre, en observant du coin de l'oeil un jeune couple arrivé à Bruges en même temps que Kerjean et moi… De nouveaux mariés, ils se parlent bas, ils se regardent d'un air bête, on croit tout le temps qu'ils vont s'embrasser…
La jeune femme est ravissante, brune, un teint blanc très pur et le plus fin, le plus délicat profil… un camée antique…
Je me demande si Kerjean me trouve aussi jolie que cette jeune femme brune?
III
Bruges, 12 décembre.
Visité l'hôpital Saint-Jean, beau, grave, recueilli.
Kerjean m'a conduite devant le grand rétable du "Mariage mystique". Moi, assise sur la longue banquette, lui debout derrière moi, nous avons contemplé. Kerjean jouissait de mon ravissement.
Quand mon grand ami regarde une chose belle, il a des yeux bleus qui s'éclairent et dont la douceur charmée rit…
Au sortir de l'hôpital Saint-Jean, j'ai voulu me promener à pied. Nous avons ouvert nos parapluies…
Dans une vieille rue paisible et délabrée, avec ses petites maisons jaunes, toutes pareilles, ses murs bas, ses étroits pignons… une angoisse indéfinissable m'oppressa. J'ai pris le bras de Kerjean.
— Guillaume, ai-je murmuré (je m'étudie à prononcer "Guillaume"), Guillaume, Bruges m'ennuie… Voulez-vous que nous retournions à Paris?
Dans le train
Quelques notes griffonnées pour clore ce journal.
Promenade matinale. Nous suivons des rues aux noms évocateurs. Nous pénétrons dans la rue Cour-de-Gand à la recherche de vieilles maisons intéressantes. Et voilà que, soudain, nous nous trouvons devant celle qui porte — indûment, paraît-il — le nom de "Maison de Memling".
— Oh! ai-je dit, quelle belle vieille chose! J'aurais regretté de ne pas voir cette maison…
Mais cette réplique est arrivée sur moi, vite, comme si elle s'échappait:
— Elle est historique… Fabrice de mauve y a fait des achats…
— Comment le savez-vous?
— Vous me l'avez dit vous-même, à Vichy, en me racontant que de Mauve vous avait beaucoup parlé de Bruges… et que votre rêve était d'y aller un jour… — Vous avez bonne mémoire… ai-je murmuré.
C'était méchant de m'avoir parlé de Fabrice de Mauve!… Kerjean l'a compris. Il s'est approché de moi doucement et a passé son bras sous le mien.
…Je n'aime plus Bruges… Oh! Fabrice, pourquoi me l'aviez-vous fait aimer?
Le train court dans la nuit. Depuis qu'installés en tête à tête dans un wagon où la complaisance rémunérée du chef de train nous défend des intrus, nous roulons vers Paris, je retrouve mon grand ami Kerjean. Il a son bon visage souriant… du temps où il n'était pas encore Guillaume.
Adieu! Bruges… sans regrets!
IV
Paris, 31 décembre.
Dans la chambre bretonne qui, avant d'être la mienne, fut celle d'une autre Mme Kerjean, je me suis assise à ma table devant le petit cahier délaissé depuis Bruges… Et j'écris…
Depuis quinze jours, je suis de retour à Paris, et la chère vieille maison de la rue Boursault est ma demeure… J'y suis à l'abri du monde qui s'agite, sous la protection tendre et forte de Guillaume Kerjean, mon ami, mon frère… aussi heureuse, je pense, que peut l'être une femme qui a renoncé au bonheur.
Le surlendemain de notre arrivée, Guillaume (je commence à m'habituer à dire Guillaume) m'a déclaré que nous devions avoir une conversation d'affaires… J'ai ouvert de grand yeux.
— Petite Phyl, a repris mon ami, vous voici maîtresse de maison… ministre des finances…
Il parlait doucement, gentiment, gardant entre ses doigts, par distraction, quatre ou cinq billets de banque qu'il venait de prendre au fond d'un tiroir…
En vérité, je me sens impuissante à exprimer ce que j'ai ressenti.
Oui, j'avais oublié qu'on ne mange pas, qu'on ne s'habille pas sans argent! Je n'avais pas pensé, moi qui souhaitais de lui être douce, d'apporter de la joie, de la gaieté dans sa maison, je n'avais pas pensé que j'allais être une charge très lourde… Son argent, durement gagné, je le lui prenais!
Ces petits billets bleus qui frémissaient dans la longue main adroite et que, tout à coup, je regardais avec respect…
La révélation fut brusque, foudroyante… Et je me vis si coupable que, tout à coup, sans un mot, tandis que Guillaume continuait une phrase que je n'entendais plus, je fondis en larmes…
Mon vieux Kerjean fut saisi. Il m'interrogea anxieusement. Je sanglotais toujours sans répondre.
Quand j'eus dit tant bien que mal mon souci, mon remords, Guillaume se mit à rire.
— Oh! Kerjean, m'écriai-je.
Il souriait:
— Alors, c'est fini de pleurer?
Je ne crois pas que, s'il avait une petite soeur, il l'aimerait plus tendrement que moi.
Paris, 2 janvier.
Pressée d'offrir mon présent d'étrennes, — une précieuse petite médaille florentine qui me venait de mon père, — je suis entrée dans la salle à manger.
— C'est moi, Guillaume, bonjour, — et surtout bonne année!
Des remerciements d'abord… Cette petite table Empire que j'avais admirée chez un antiquaire… Quelle jolie surprise!
Guillaume, à votre tour d'être surpris et d'être content…
Comme il semble touché…
— Petite Phyl… Mais cette médaille est une chose très belle!… Et vous y teniez…
— Mais c'est parce que ma médaille était belle et parce que j'y tenais, ami, quelle m'a paru digne de vous..
— Oh! petite fée que vous êtes!…
— Et maintenant, m'écrié-je, dites-moi que vous me… que vous nous souhaitez une bonne année.
Un peu de mélancolie a passé dans les yeux qui me regardaient.
— Notre avenir… Je ne le vois pas du tout, notre avenir, ma petite…
Il s'est tu.
Il y avait une chose que j'hésitais à dire et, soudain, presque malgré moi, je l'ai dite:
— Guillaume, pourquoi ne m'embrassez-vous jamais? Un frère embrasse sa soeur… Et c'est le jour de l'an…
Brusquement, mes larmes m'étaient montées au bord des paupières.
Il a saisi ma tête entre ses deux grandes mains, et il a baisé mes yeux très tendrement, puis, un tout petit moment, il m'a regardée sans rien dire…
V
17 janvier.
Guillaume est arrivé au salon où je brodais, installée devant ma table à ouvrage. Un grand feu crépitait. Mes fleurs, des violettes aujourd'hui, rien que des violettes, embaumaient. Dehors la bise d'hiver soufflait.
En entrant, Guillaume s'est écrié:
— Qu'il fait bon!
Il s'était assis près du feu. J'étais debout devant lui. Il a pris mes mains pour y appuyer son front, puis il a dit, comme malgré lui:
— Je rentrais découragé…
— Découragé, vous, Guillaume!
Il souriait de ma stupéfaction.
— Croyez-vous que je n'aie pas, comme d'autres, mes heures mauvaises?… Il y a des jours où je vois clair… c'est comme une petite lueur que j'aperçois, qui me guide… Je la suis… elle m'entraîne, je me crois au but. Hélas, brusquement, je dois constater que tout est à recommencer… Je recommence… Parfois, j'en ai la tête un peu cassée… Alors, je ne l'avoue pas, mais je n'ai plus aucune confiance dans le résultat final…
— Mais moi, j'ai confiance en vous.
Je m'étais agenouillée près de son fauteuil…
— Oh! petite princesse! s'est-il écrié. Vous à mes genoux! ce sont les rôles renversés!
D'un bond joyeux, je m'étais remise sur mes pieds.
Il a secoué la tête en souriant.
— Maintenant, je vais travailler.
Guillaume reprenait confiance. Son visage resplendissait d'intelligence et de foi…
— Guillaume, chercher comme vous, c'est avoir déjà trouvé!
Il a soupiré.
— Vous vaincrez toutes les difficultés, affirmai-je…
Il souriait, réconforté.
— Est-ce que vous ne pensez pas qu'un jour, je pourrais vous aider?
— Ma mignonne…
— Vous vous méfiez de mes capacités?… Vous rappelez-vous… vous me faisiez mes problèmes d'arithmétique pendant que je me reposais, couchée devant le feu, sur la grande peau d'ours blanc…
— Oui, dit Kerjean… Vous aviez la poser et le sourire d'un petit sphinx…
— Il était doux et précieux pour une petite princesse ignorante d'avoir un grand esclave très savant! Allez travailler, mon ami, je ne vous dérangerai pas…
— Il me semble que, de nouveau, la petite lueur va briller dans les ténèbres.
Je me suis sentie très fière.
18 janvier.
Roger Lecoulteux est venu vers sept heures pour demander je ne sais quel renseignement à Guillaume, et, comme la "fortune du pot" ne l'effrayait pas, il a dîné avec nous.
C'est la première fois que nous avions un convive. Je jouais avec aisance et plaisir mon rôle de maîtresse de maison.
Avec un à-propos admirable et des coups d'oeil malins jetés vers Guillaume impassible, Lecoulteux m'a redit qu'il avait appris sans étonnement mon mariage.
— J'avais deviné, moi, et depuis longtemps… Je ne lui avait pas caché ma pensée, à ce diable de Kerjean: "Vous, vous épouserez Phyllis Boisjoli!…"
— Lecoulteux, vous brodez, objecta Guillaume.
— Je l'entends encore me répondre: "La petite Phyl?… Mais c'est une enfant, cher ami, je l'ai vue naître!"
J'étais un peu agacée. Guillaume aussi… Trouvant la gaffe insuffisante, il parla du ménage Fabrice de Mauve! Epatant, épatant!… On les rencontrait ensemble partout!… Je suis devenue rouge, puis pâle… Guillaume est resté indéchiffrable.
L'aimable garçon nous a quittés en nous promettant de revenir.
Pourquoi Guillaume dit-il toujours qu'il m'a vue naître… et que je suis une enfant!
20 janvier.
Nous causons beaucoup, à propos de toutes choses. Si Guillaume prétend qu'il ne me comprend plus toujours aussi bien qu'autrefois, moi, je pourrais répondre qu'auprès de lui, j'éprouve l'impression contraire. Il me semble comprendre Guillaume beaucoup mieux, beaucoup plus complètement qu'autrefois… Oh! ce n'est pas, en ce cas, que le livre soit devenu plus facile à lire, c'est plutôt qu'aux anciens jours, insouciante et distraite, je n'y jetais les yeux qu'avec négligence, en passant… mes yeux égoïstes et futiles de petite princesse…
22 janvier.
J'ai fait une apparition chez les Mauriceau… Mais j'ai évité le "jour" de madame, ne voulant à aucun prix penser à Fabrice de Mauve…
J'ai rempli également mes devoirs de politesse auprès de Mlle Arguin, que j'ai manquée; de Mme Patain qui avait vingt personnes autour d'elle et avec qui je n'ai pas échangé dix mots. Je lui ai parlé de "mon mari". De prononcer ces deux mots "mon mari" me paraît très drôle… Jamais je n'appelle Guillaume "mon mari", ni quand je m'adresse à lui ni quand je pense à lui.
Je songe au couple amoureux de Bruges, et je me préoccupe de jouer congrûment mon rôle d'heureuse jeune mariée…
Et, soudain, je constate que l'amitié — une certaine amitié — est une bien belle chose, puisqu'elle peut ainsi parler, sans le savoir, le même langage que l'amour.
VI
Paris, 25 janvier.
Guillaume voulait m'emmener à Issy-les-Moulineaux pour voir avec lui un départ d'aéroplanes. J'ai refusé. Ah! Dieu, je mourrais de peur!
Guillaume paraissait confondu.
— Mais pourquoi? Quand je vous parle de ces choses…
— Quand vous m'en parlez, c'est différent… Je retourne au temps du Bon-géant, des contes… tout est possible, facile… Mais si je voyais de vrais aéroplanes, je me ferais une idée plus réelle, plus terrible des dangers que vous courez à chaque moment… et je ne vivrais plus.
Je m'étais jetée dans ses bras comme on se réfugie… Il me regarda un moment en souriant, un peu, très peu, et d'un drôle d'air comme s'il était ému, et ne voulait pas qu'on s'avisât de son émotion.
20 février.
Mlle Jacqueline Albin arrive à Paris et projette d'y passer quelques mois. Guillaume est allé la recevoir à la gare.
Si le retour de Mlle Aubin s'était annoncé trois mois plus tôt, je ne serais pas la femme de Guillaume.
Je me demande si Guillaume regrette de m'avoir épousée? Cette question à laquelle, naguère, je ne songeais même pas, me passe par l'esprit, sans cesse maintenant…
23 février.
Mlle Albin a trente-deux ans. Elle est encore très jolie, quoiqu'un peu trop forte à mon goût.
Elle m'a embrassée tout de suite, puis elle m'a regardée attentivement, en disant comme Guillaume:
— Mon Dieu, quelle enfant vous êtes!
Elle est très intelligente, très instruite. Elle a parlé de ses voyages avec Guillaume. Et j'ai constaté qu'elle comprenait beaucoup mieux que moi ce que Guillaume lui disait de ses recherches aéronautiques et des résultats déjà obtenus.
J'aimais à suivre leur causerie. Cependant mon plaisir se mêlait d'un peu de peine, parce qu'en les écoutant, je concevais plus nettement toute la distance qui sépare d'un homme comme Guillaume la petite fille frivole, rieuse et insignifiante que je suis.
VII
Ce matin, au premier courrier, une lettre est venue de Mme Mauriceau qui nous invite à dîner pour jeudi prochain avec les de Mauve et quelques amis. Elle désire réunir chez elle "les deux nouveaux ménages de la saison"…
J'ai senti que mes joues s'empourpraient.
— Non… cela non!… J'écrirai que je ne sors pas, que je suis en deuil…
— Vous ne pouvez vous autoriser de votre deuil pour refuser; il s'agit d'un dîner intime…
— Eh bien… Je trouverai un prétexte… Je ne veux pas aller à ce dîner… je ne pourrais pas supporter…
—Phyllis… vous avez peur… peur de rencontrer Fabrice de Mauve…
Guillaume était pâle, et il avait l'air dur tout à coup.
J'ai murmuré:
— C'est affreusement méchant à vous de dire cela. Il est pourtant bien facile de comprendre que de revoir M. de Mauve ne peut être que pénible pour moi… — Il me sera parfaitement désagréable à moi aussi de me retrouver — dans un salon où je serai tenu de me montrer courtois — en face de ce cabotin de l'art et de l'amour que j'ai toujours méprisé… et que je déteste maintenant au delà de tout ce qu'il vous est possible d'imaginer!… Mais je dois à votre dignité et à la mienne de vous conduire à ce dîner… vous me devez d'y aller, Phyllis…
J'étais ennuyée, triste… A quoi bon réveiller cette vieille histoire? Je désire l'oublier… Bruges a été ma dernière fidélité à ce passé qui m'a meurtrie… J'en suis revenue déçue et un peu confuse, un peu honteuse des secrètes pensées qui m'y avaient conduite…
Mais qu'éprouverai-je, quand je me retrouverai près de lui?…
Si je l'ai aimé, c'est qu'il m'était apparu comme le héros de mes rêves romanesques; je lui savais gré d'être avec tant d'élégance et d'esprit, ambitieux, sceptique et impertinent. Sa beauté fine et virile de grand seigneur très moderne, la séduction de son regard, de sa voix, de ses paroles, m'avait conquise. Qu'il eût été très aimé, qu'on eût beaucoup souffert pour lui et à cause de lui, ne me déplaisait pas. Il n'était pas jusqu'à son évident mépris de l'amour et des femmes qui ne me semblât mériter la plus tendre indulgence, quand je pensais en triompher.
Oui, qu'éprouverais-je en revoyant l'homme qui m'a blessée, désillusionnée, humiliée?…
Je souffrirai… Si j'allais aussi regretter… Si j'allais me sentir faible et malheureuse, pleurer… Si j'allais être jalouse de la femme que Fabrice m'a préférée?…
Guillaume a raison. J'ai peur…
Même jour, dans la soirée.
Comme il ne devait pas retourner à Levallois dans la journée, à cause de son départ pour Douai puis ensuite l'Angleterre, Guillaume est rentré à la maison pour le déjeuner.
— Comme c'est ennuyeux que vous partiez, Guillaume! Je vais trouver les journées bien longues et les soirées interminables!
— Jacqueline m'a promis de vous tenir compagnie… Je serais heureux qu'elle devînt votre amie.
— Elle le deviendra certainement… Mais Jacqueline, ce n'est pas vous, mon grand ami!
Et soudain un désir fou me vint de dire:
— Emmenez-moi, Guillaume, emmenez-moi avec vous?
Mais je n'ai pas osé… Ces quelques jours de solitude, de liberté lui agréent peut-être?
Guillaume m'a serré la main.
D'un petit mouvement absolument irraisonné, je l'avais déjà retenu.
— Guillaume, ai-je dit, vous avez été si bon!
Je souriais très gentiment en lui tendant mon visage. Alors très vite, il a pris ma tête entre ses deux mains, comme au jour de l'an… mais ce fut un autre baiser.
Ses lèvres sont douces et violentes…
5 mars.
Chaque jour, j'adresse à mon ami une lettre où je lui raconte toute ma vie quotidienne. Les messages que je reçois sont plus brefs, mais aussi réguliers.
Il me semble que Guillaume est parti depuis un an… au moins!
Je le lui ai écrit. Et sa lettre de ce matin était encore meilleure que toutes les autres. "Ma petite Phyl chérie, vous me dites que vous pensez beaucoup à moi… Je pourrais vous dire, moi, que, sauf dans les moments où je m'occupe d'affaires — et encore! — il ne se passe pas une minute sans que je pense à vous… Hier, je vous avais écrit une grande lettre, que j'ai détruite… parce que certaines paroles… parce que, de loin, on n'est pas toujours compris… Ah! quel désir j'avais de vous emmener…"
VIII
8 mars, dans la nuit.
Je ne puis dormir… Je crois que j'ai de la fièvre… C'est cette soirée chez les Mauriceau…
A deux heures, comme j'étais lasse de me retourner dans mon lit, je me suis levée… et j'écris pour tuer mon énervement.
Quelle absurde journée!…
Tout l'après-midi, j'ai attendu Guillaume, en retard sur l'heure que sa lettre avait annoncée… Et naturellement, au lieu de me dire que les paquebots et même les trains ne pratiquent pas la politesse des rois, je me suis figuré les choses les plus extravagantes… qu'il s'était perdu dans les brouillards de la mer du Nord.
Je me suis décidée à m'habiller. La pauvre Anaïk s'effarait devant les agrafes de ma nouvelle robe et ses mains faisaient crisser la soie sans que la besogne avançât.
J'ai entendu un bruit de clé… on a frappé à ma porte… et j'ai été si contente, si soulagée que je n'ai même pas pensé que ma chambre était en désordre, et que ma robe n'étais pas attachée. J'ai crié: "Entrez!" Et j'ai sauté au cou de Guillaume!
Des bourrasques, une véritable tempête de mer, avaient rendu la traversée du pas de Calais plus longue et plus difficile que de coutume.
Mes craintes, que, maintenant, je racontais en riant, amusèrent Guillaume.
Il a beaucoup admiré ma tunique… et peut-être un peu moi, puis, comme Anaïk reprenait sa tâche interrompue, il a ri.
— Mais, ma pauvre vieille, cela n'ira jamais…
Et, repoussant doucement mon humble femme de chambre, très vite, très bien, ses doigts m'effleurant à peine, il a attaché la robe.
Ce n'était peut-être pas à cause de ce dîner inopportun que j'étais pâle.
…Nous arrivions les derniers. Le voyage de Guillaume nous excusa.
Mme de Mauve n'est certainement pas jolie, mais son long fourreau de velours est une oeuvre d'artiste.
A table j'étais assise ente deux messieurs, une jeune homme assez serin et un vieillard très spirituel… L'un et l'autre se sont montrés fort empressés…
La conversation générale, bientôt, a tout envahi. La conversation générale, chez les Mauriceau, c'est toujours une espèce de conférence… et le conférencier, c'est toujours M. de Mauve.
Fabrice de Mauve est un virtuose admirable, idées et mots étincellent, chatoient, se changent en or, dans l'illusion du moment qui passe… On est ébloui et charmé…
Guillaume ne partage aucune des idées de M. de Mauve, que ce soit en politique, en morale ou en littérature. Ces deux hommes ne sont pas de la même race. C'est le principe essentiel de leur être qui s'oppose.
Le dîner m'a semblé long… La soirée aussi.
Un moment, je me suis trouvée seule dans le petit salon et Fabrice de Mauve m'y a rejointe. Son visage émergea tout près du mien. Son visage blond, fin et comme un peu fripé déjà, ses yeux froids et enjôleurs, ses yeux clairs dont on ne sait jamais la pensée vraie, ses lèvres rouges, à la fois minces et charnues, pleines de grâce et inquiétantes comme une menace.
Alors, ce fut un mouvement plus fort que ma volonté, une sorte de répulsion, un instinct profond, me jeta de côté, loin de ce visage, de ces yeux, de cette bouche qui souriaient…
— Oh! s'écria M. de Mauve, je vous ai fait peur…
— Vous m'avez surprise, corrigeai-je; je ne vous avais pas entendu venir. Il y eut un silence. Je fis quelques pas pour m'éloigner. Il m'eût déplu que le beau Fabrice me prêtât un trouble, une crainte que, grâce à Dieu, je n'éprouvais pas…
— Restez, dit-il… Je désirais si passionnément vous voir!… Vous êtes plus pâle, plus fine, plus mystérieuse qu'autrefois…
Un regard froid l'arrêta.
— Mais, cher monsieur, vous êtes marié.
— Ne raillez pas… Vous savez bien que j'ai fait un mariage de raison.
— Non, je ne le savais pas.
— Et… vous?
— Moi?
— Est-ce un mariage de raison que vous avez fait?
— Moi?… Ah! mon Dieu, un mariage de raison m'eût autant déplu qu'une vie médiocre…
— Alors, vous aimez votre mari?
— J'aime mon mari… de tout mon coeur!
— Etrange… étrange…
— Etrange, quoi?
— Que je n'aie jamais pressenti votre… affection pour Kerjean… Depuis quand l'aimez-vous… voyons?
— Depuis… toujours.
— Voilà qui est trop… beaucoup trop!
— Monsieur de Mauve, Guillaume Kerjean est l'homme que j'estime, que j'admire… et que j'aime le plus au monde… Je l'ai aimé comme une enfant… Je suis une femme… et… je l'aime, voilà tout… je suis très heureuse avec lui… Et maintenant, laissez-moi retourner dans l'autre salon, je vous prie.
Sur ces mots, je l'ai laissé. Il avait son sourire d'ironie supérieure, mais je crois qu'il était un peu vexé… et moi… Oh! moi, je ne sais pas comment dire, j'étais étonné… j'avais comme une ivresse d'étonnement!
Il était près de minuit. Nous avons pris congé de nos hôtes.
Quand nous sous sommes retrouvés à la maison:
— Guillaume, m'écriai-je, je n'aime plus cet homme… Je le sais, j'en suis sûre, maintenant.
Il m'a semblé que les yeux de Guillaume s'éclairaient. Je me suis sauvée.
IX
8 mars.
J'ai dormi plus tard que de coutume. Neuf heures tintaient quand j'ai ouvert les yeux.
Guillaume n'était pas sorti. Il avait reçu "un monsieur d'affaires" — c'est le terme consacré par Anaïk.
Je tendais mon front.
— Petite Phyl, un clerc de maître Baudin me quitte à l'instant… Mlle Arguin est morte.
J'eus un cri de pitié.
— Pauvre Mlle Laure!
— Une congestion cérébrale comme votre pauvre marraine.
Guillaume se tut un moment. Il était très pâle.
— Mlle Arguin avait pris ses dispositions, dit-il enfin, avec une sorte de froideur… Elle a fait de vous sa légataire universelle.
Je comprenais à peine.
— Maître Baudin était également chargé de vous transmettre, dès le décès de sa cliente, cette lettre écrite pour vous.
Je lus:
"Un jour, Guillaume Kerjean m'a dit: interrogez votre conscience sincèrement, impitoyablement, elle vous répondra que vous haïssez Phyllis Boisjoli…
"Guillaume Kerjean avait dit la vérité. La haine abritait mon coeur. Je le comprenais, je le sentais tout à coup avec une intensité singulière. C'était comme un brutal trait de feu qui foudroyait mon orgueil.
"Phyllis, je vous ai haïe de toutes les iniquités dont j'avais pâti, de toutes les déceptions, de toutes les rancoeurs que la vie avait laissées en moi… et, quand j'ai été riche, je me suis réjouie de vous voir dépouillée.
"Je rends grâce à Dieu qui a permis que mes yeux s'ouvrissent.
"Aujourd'hui, j'ai solennellement répudié les mauvais instincts de mon coeur en vous nommant ma légataire universelle…"
…Guillaume, à son tour, avait lu. Lentement, il replia la lettre et me la rendit.
J'eusse été incapable de dire de façon précise ce que j'éprouvais. Cet héritage inattendu ne me causait aucune joie. Cette richesse qu'on m'annonçait, je la sentais peser sur mes épaules, lourde et noire comme un vêtement de deuil.
Et brusquement, j'éclatai en sanglots.
…Guillaume a compris mon désir de rendre à Mlle Laure tous les devoirs. Pendant la cérémonie funèbre, alors même qu'il semblait occupé par d'autres soins, je sentais que toute sa pensée, tout son coeur était près de moi.
Il a été parfaitement bon… Mais pourquoi, par instants, semblait-il si sombre? Pourquoi cet air contraint?
Il n'est plus tout à fait le même.
16 mars.
J'ai dit:
— Avez-vous parlé à maître Baudin de la rente viagère pour ma pauvre vieille Ribes?
— Oui, c'est entendu.
— Je suis contente… Les questions d'argent pour moi ne sont jamais simples… et mon plus grand désir est de m'en occuper jamais… Quelle chance d'être en puissance de mari!
— Mais moi, je n'ai pas hérité.
— Moi, c'est vous… Oh! Guillaume, si c'est fortune ma causé une vraie satisfaction, c'est quand j'ai pensé qu'au moins, je… que…
— Que quoi?
— Qu'au moins je ne vous coûterai plus rien… Vous avez été si bon, si généreux pour moi!
En parlant, j'ai compris que ce que je disais, dans un sentiment sincère, était maladroit.
Guillaume m'a regardé froidement.
— Guillaume, je ne comprends pas… il semble que vous soyez fâché, contrarié de ce qui est arrivé… Alors, si vous le préfériez, je pourrais refuser tout cet argent… Je ne tiens pas être riche, si cela vous ennuie…
Guillaume s'est retourné vers moi. J'ai senti que ses lèvres tremblaient. Il a souri:
— Non, mon enfant chérie… Vous êtes un peu saisie, un peu troublée… Bientôt, demain, il en sera tout autrement. Vous rentrerez dans la vie de luxe, d'élégance pour laquelle vous êtes née!… Vous êtes à l'abri du besoin, votre avenir se trouve assuré…
— J'étais à l'abri du besoin…
— Oui, certes, relativement, ma chère petite, mais que de choses vous manquaient!… Oh! je le sais, allez!… Je n'ai, moi, que mes appointements…
Je me mis à pleurer.
28 mars.
Il travaille beaucoup, il travaille trop… Il a l'air fatigué, presque malade.
Hier, on m'a téléphoné qu'il ne rentrerait pas dîner et resterait aux ateliers toute la nuit. Moi, je n'ai pas dormi deux heures…
Ce matin, je me suis élancée vers lui avec une véhémence involontaire.
— Oh! Guillaume, ne recommencez pas cela…
— Il m'était impossible de quitter… Ah! Phyllis, cette fois, je crois que j'ai trouvé… enfin, enfin!
J'ai eu un cri de joie.
…Pour la première fois, depuis que je suis l'héritière de Mlle Arguin, j'ai fait des projets… D'abord, revoir ma chère Peuplière, la retrouver accueillante et maternelle après l'avoir pleurée, y revivre les jours paisibles et simples que j'aimais… C'est une pensée qui m'est si douce que mon allégresse éclatait sur mes lèvres, dans mes yeux…
— Guillaume, nous serons des châtelains très aimés… Nous ferons une quantité de choses très utiles et très bonnes dans la voisinage…
Je parlais, je parlais…
— Oh! Guillaume, je voudrais qu'il fût possible de retrouver tous ces braves serviteurs de marraine… Je voudrais la maison rue d'Offémont telle qu'elle était… quand je l'habitais, quand vous y veniez…
— Nous parlerons de tout cela un de ces jours, Phyllis… Il faudra bien en parler…
X
30 mars.
J'ai beaucoup de chagrin, mais je veux être brave. J'attendais si peu ce qui allait m'être dit! Pas un instant, je n'avais songé à cela…
Le feu était clair, l'atmosphère était douce, les violettes sentaient bon… Nous offrions l'apparence d'un couple tranquille, heureux… Et voici que Guillaume a dit:
— Petite Phyl… Ma chère enfant, vous comprenez comme moi, n'est-ce pas… Le moment est venu d'examiner cette situation, nouvelle pour vous… et pour moi.
Je me suis rappelé que Guillaume avait paru peu désireux d'habiter l'hôtel de la rue d'Offémont…
Il a paru ému.
— Ma petite Phyl, je voudrais… En ce moment, je pense aux caprices de la destinée. Qu'un mois de vie eût été accordé encore à Mme Davrançay, et votre marraine accomplissait son dessein de faire de vous son héritière, et… Moi, j'aurais été votre tuteur, peut-être… et peut-être aussi vous vous seriez mariée… et vous ne m'eussiez jamais dit: "Epousez-moi."
— Non… j'aurais épousé Fabrice de Mauve.
Guillaume a tressailli:
— Vous n'auriez pas épousé Fabrice de Mauve… Il me semble que… quelque chose… je ne sais quoi… eût empêché ce mariage révoltant!… Mais j'en reviens à la petite fille qui, confiante en son meilleur et unique ami, lui tint certain jour ce langage étrange: "Puisque je n'aimerai plus jamais personne, c'est très simple, épousez-moi!" Vous pensiez que, nullement tenté de se marier, le "Bon-géant" serait charmé d'acquérir ainsi une délicieuse petite soeur… Quant à vous, peu vous importait, puisque votre coeur était mort, d'unir votre existence à un homme que vous ne pourriez aimer d'amour. Et vous décidiez: "Nous serons heureux!"… Mon enfant chéri, tout ceci était enfantin, extravagant… Je vous l'ai déclaré naguère… Néanmoins, j'ai accepté ce rôle de "mari fraternel" que votre innocence m'offrait si gentiment. Vous étiez malheureuse, accablée par des difficultés trop lourdes pour vous, et je ne pouvais vous prêter mon appui sans… Maintenant, tout a changé… Cette fiction d'un mariage qui m'a permis de vous protéger de toute mon amitié, tant que ma protection était nécessaire, est devenue inutile…
— Guillaume, que voulez-vous dire?
— Je veux dire, mon enfant, que la possibilité de refaire votre vie vous est maintenant offerte, et je désire vous rendre votre liberté.
Il me semblait qu'un élément étrange glaçait mon coeur.
Un moment, le silence tomba sur nous. Puis, plus bas, d'une voix altérée, Guillaume parla:
— Phyllis, ma chère enfant, me connaissant, n'attendiez-vous pas ce que je viens de vous dire?… Comment imaginiez-vous dans votre vie nouvelle une place pour moi… pour l'homme simple, peu fortuné, que je suis?… Que serais-je auprès de vous, dites-moi, rue d'Offémont ou à la Peuplière?… Je profiterais du luxe de la maison, des multiples avantages d'une grande fortune… Songez que je n'ai rien à moi… Ma petite! Comment ne l'avez-vous pas compris?
— Guillaume, Guillaume, c'est de la démence… Vous présentez les choses avec un parti pris méchant et vous les déformez à plaisir… Vous n'êtes qu'un orgueilleux, voilà la vérité…
— Oui… petite Phyl… il y a des situations qui amoindrissent un homme… si elles ne l'avilissent pas… Celle de mari pauvre d'une femme riche…
— Ah! Guillaume… vous continuez à défigurer les faits les plus simples… Quand vous m'avez épousée, Guillaume, c'est moi qui étais pauvre… et combien plus pauvre que vous! Maintenant, nous sommes mariés; ce n'est pas moi qui hérite, c'est nous deux…
— Vous n'êtes pas ma femme… Il n'y a entre nous qu'un lien fictif, dont la seule raison d'être était votre situation difficile… et qui par conséquent tombe d'elle-même.
Il a dit "vous n'êtes pas ma femme".
J'ai dit, et ma voix m'a fait peur:
— C'est donc une chose très facile de divorcer?
Guillaume a tressailli, mais il s'est aussitôt ressaisi.
— Ma pauvre petite, un mariage comme le nôtre est de ceux que l'Eglise annule…
Il s'interrompit. Sa voix était pleine d'angoisse.
— Il est essentiel d'éviter que vous quittiez ma maison brusquement… Georges Patain veut suivre le circuit de France et désire que je l'accompagne… Nul ne s'étonnera de vous voir accepter pendant mon absence l'hospitalité d'une amie. Jacqueline serait heureuse de vous recevoir…
D'une voix lasse et pourtant précise, Guillaume m'entretint encore de ce que nous devrions faire pour que notre rupture ne fût connue qu'une fois consommée.
Quand il eut terminé:
— Petite Phyl, vous ne saurez jamais combien il m'en a coûté de vous parler comme je viens de le faire… Toute fausse et difficile qu'elle me parût souvent, notre vie commune était douce… Mais, plus tard, ma petite, vous me remercierez sans doute d'avoir eu le courage de comprendre qu'une décision si pénible était sage…
J'ai couru à lui:
— Guillaume, m'écriai-je, mon ami… mon grand ami tendre et fidèle…
Il me tenait pressée contre lui. Je ne voyais pas son visage.
— Guillaume, dis-je encore, quand nous ne vivrons plus ensemble, nous nous verrons souvent… très souvent… Et nous pourrons encore être heureux…
Il baisa mon front, longuement, et, tout à coup, me repoussa:
— Allez dormir, mon enfant… dit-il… Moi, il faut que je travaille.
Et, l'instant d'après, il sortait. Il va passer la nuit aux ateliers.
…Est-il possible que tout soit vrai, que je n'aie pas rêvé ces choses étranges?
Oh! Guillaume, n'avez-vous pas senti qu'en me rejetant hors de votre vie, après ces jours de douceur intime et profonde, vous me laissiez plus pauvre que vous ne m'aviez prise?
TROISIEME PARTIE
I
Jacqueline disait:
— Je conçois vos scrupules, votre répugnance quant à cette fortune, mon ami… Je conçois aussi qu'une pareille situation vous paraisse fausse, impossible… et ne puisse durer… Tout cela est si inattendu… J'étais si certaine que vous étiez heureux… que votre mariage était le dénouement d'une très vieux, et très jeune, roman d'amour.
— Il ne pouvait y avoir d'amour entre la petite Phyl et moi.
— La petite Phyl!… Je me souviens, vous l'avez toujours nommée ainsi… Elle était encore une enfant, une toute petite chose frêle que, déjà, elle vous était chère… que déjà elle avait dans votre vie sa place à elle…
Guillaume sourit:
— C'est vrai, dit-il. Je l'aimais quand elle était encore une enfant… Et quand elle a cessé de l'être, je m'en suis à peine avisé. J'ai continué de l'aimer avec la même sollicitude émerveillée… Je l'aimais d'une tendresse étrange où se fondaient toutes les nuances d'un sentiment profond et très pur… Elle était ma petite soeur, elle était ma petite camarade… Je l'appelais ma petite princesse… J'étais le bon géant qui devait pour elle vaincre les mauvais destins… Peut-être a-t-elle été aussi, qui sait, en ces temps très réalistes, ma petite fleur d'idéal, ma petite épouse de rêve?
— Il lui appartenait encore d'être simplement, humainement, votre femme…
— Comme vous arrangez les choses!… Notre mariage n'a été qu'une simple association…
Le regard de Mlle Albin n'avait pas quitté le visage rude, mâle, et cependant presque ingénu, de Guillaume.
— Guillaume, êtes-vous sûr que Phyllis ne vous aime pas?
Guillaume se mit à rire.
— Phyllis? Mais elle m'aime!… Elle m'aime d'une affection très chaude, très fidèle. Je suis son grand ami, son sauveur, son frère… Elle m'aime avec de charmants élans de tendresse, une grâce docile et enjôleuse d'enfant câlin, certain de son pouvoir… Si vous saviez! Un jour elle m'a reproché de ne jamais l'embrasser… Un frère embrasse bien sa soeur, n'est-ce pas?… Et depuis la mort de sa bonne marraine, personne ne l'embrassait plus, la pauvre petite!… Elle se jette à mon cou, elle se blottit contre moi… Chaque soir, quand je rentre, elle accourt à ma rencontre, joyeuse de me voir… Chaque matin, elle vient déjeuner avec moi, toute fraîche dans son peignoir blanc, ses beaux cheveux nattés… Elle me regarde vivre d'un air heureux… Et l'idée que, de cette intimité invraisemblable qui la laisse calme, paisible comme un petit enfant, je pourrais, moi, après tout, être troublé, ne lui a même pas passé par l'esprit…
— Mon pauvre ami, n'est-ce pas vous qui aimez?
— Moi!
Les lèvres de Kerjean se serrèrent un peu.
— Non, je n'aime pas Phyllis… au moins comme vous l'entendez. Peut-être ai-je, pendant trop de jours, vécu, respiré près d'elle… dans un solitude trop évocatrice… En vérité, je crois qu'un saint même y eut un peu perdu la tête… Mais mon affection, très profonde, pour la chère petite amie, n'est pas de l'amour… Ma tâche fraternelle est finie… Vous veillerez sur Phyllis… Plus tard, elle aimera, elle se mariera… J'aurai conscience d'avoir fait pour ma petite Phyl tout le possible…
II
Trois semaines étaient déjà finies, et Phyllis n'avait pas fait de confidences à Jacqueline
Tous les deux ou trois jours, Phyllis recevait de Guillaume une carte ou une lettre assez brève à laquelle elle répondait fidèlement.
Quand lettre ou carte manquait à la date prévue, elle avouait: "J'ai toujours peur qu'il ne fasse une imprudence…"
— Qu'en pensez-vous qu'il revienne, Jacqueline? Je m'ennuie de lui… Et puis, nous reprendrions notre bonne vie d'autrefois!…
Un jour, comme, en toute innocence, Jacqueline lui signalait, dans un journal quotidien, une jolie nouvelle de Fabrice de Mauve, Phyllis s'écria:
— Vous savez, Jacqueline, il y a très longtemps, quand j'étais jeune, Fabrice de Mauve m'a fait la cour… et je l'ai aimé!
— Non, je ne savais pas…
— J'avais, dans mon deuil cruel, un tel besoin de protection, de tendresse… Il s'est retiré… Ce fut atroce!… Et cependant j'aimerais mieux mourir maintenant que d'être la femme de Fabrice de Mauve.
— Parce que vous l'avez jugé…
— Parce que je l'ai jugé, oui… et parce que je ne l'aime plus… Comme le coeur change!
— Pas toujours, fit doucement Jacqueline.
— Avant de connaître M. de mauve, j'avais un grand désir d'aimer… Mes yeux et mon coeur cherchaient vaguement leur héros… Et M. de Mauve est venu… Alors, j'ai cru que je l'aimais… J'ai aimé en lui un être que mon imagination avait, de toutes pièces, créé et auquel elle prêtait ces traits séduisants, cette grâce aristocratique, ce talent de poète… Mais ce n'était pas lui que j'aimais… J'étais une petite fille en ce temps-là, Guillaume avait raison. Je ne comprenais pas… Il y a beaucoup de choses que j'ai comprises depuis…
Si mince dans sa robe blanche, les cheveux fins et blonds, le teint transparent, elle avait l'air d'une fillette. Et cependant, peut-être ce coeur si tendre, si doux, et qu'on croyait frivole et puéril, ce gentil coeur d'enfant, de princesse ou de fée… battait comme un coeur de femme.
III
Le Circuit de France bouclé, pour la gloire de la maison Patain, Kerjean fit seul un voyage dont Phyllis ignora la raison précise. Elle resta dix jours sans recevoir le moindre message.
Enfin, un mot arriva. Guillaume était de retour depuis plusieurs jours déjà; il travaillait comme un forcené. Il renonçait pour l'instant à venir voir Phyllis rue de Lisbonne et la priait instamment de ne point se montrer rue Boursault. La manière d'agir de ces jeunes gens qui, tous les deux à Paris, continuaient de vivre séparés, paraîtrait étrange.
Il ajoutait: "Je serais heureux d'avoir de vos nouvelles, petite Phyl, j'ai besoin d'entendre parler de vous. Jacqueline…".
Phyllis s'écria:
— Votre visite à Guillaume me fera plaisir. Je serai un peu mieux renseignée. Il me tient à l'écart de sa vie…
…Anaïk avait fait entrer Mlle Albin dans le salon. Guillaume vint presque aussitôt, avec une sorte de hâte. Un léger pansement barrait le front. Il prévint la question:
— Oh! rien du tout… J'ai cassé du bois… pour la première fois de ma vie… L'accident est tout à fait étranger à mon nouvel engin, heureusement!… Dites-moi vite… Phyllis?
Jacqueline parla de Phyllis. Phyllis était bien portante, et, comme de coutume, affectueuse, gentille… Elle s'était beaucoup intéressée au circuit… Elle s'était un peu fâchée en apprenant qu'il ne viendrait pas la voir…
Guillaume paraissait déçu. Il se tut un moment. Puis il s'anima:
— Oh! je vis dans l'ivresse de la réussite!… Et ce moteur extraordinaire, ce moteur puissant, capable d'affronter tous les temps, de résister à toutes les rafales, de permettre toutes les altitudes et toutes les vitesses, je l'ai trouvé… Patain exulte! Mais maintenant, il faut qu'avec son moteur, quelque chose soit fait qui ait l'air d'une prouesse…
— Et que ferez-vous?
— Rien de très difficile… Nice-Ajaccio avec un passager… 250 kilomètres en deux heures… sans bateau… Voyez-vous un bateau qui nous suivrait à 125 à l'heure!…
Kerjean regarda fixement la jeune femme.
— Jacqueline, s'écria-t-il, n'allez pas parler de ces futurs exploits à ma petite Phyl, au moins!… Pauvre mignonne!… Elle avait toujours peur qu'un accident ne m'arrivât…
Guillaume se tut, puis soudain, avec un grand effort et d'une voix changée, il demanda:
— Est-ce que vous croyez qu'elle a du chagrin?
— Je ne sais. Elle accepte sans révolte, ce qu'elle juge nécessaire… tout en regrettant vivement, je crois, cette vie à deux, cette vie fraternelle qui lui était douce… Un moment, il rêva, puis il dit:
— Ce mariage fut une aberration… Phyllis ne pouvait être heureuse avec moi…
— Mon cher Guillaume, je le vois bien, vous souffrez… mais alors, pourquoi?
Il haussa les épaules.
— Est-ce que je pouvais accepter cette fortune… moi?… il y a là une question d'orgueil, de dignité qui ne se discute même pas… Pauvre petite Phyl, elle a du chagrin aussi maintenant… Jacqueline, il y a des heures où je ne sais plus très bien où est la vérité…
Guillaume prit la main de la jeune femme:
— Au revoir, mon amie… et, rappelez-vous que Phyllis doit tout ignorer.
…Phyllis l'attendait, questionneuse:
— Vite, vite, racontez, Jacqueline.
Guillaume avait beaucoup parlé de Phyllis. Il travaillait beaucoup. Sa découverte donnait des résultats inespérés.
Que pouvait-elle raconter d'autre, puisqu'elle ne devait rien dire de l'essai projeté.
— Comme vous répondez drôlement, Jacqueline! murmura Phyllis… Il n'est pas malade?…
— Il va bien, mais il a eu un petit accident.
Un cri éclata:
— Il est blessé!
— Mais non, pas blessé… une simple coupure au front… presque rien, je n'aurais pas dû vous le dire…
Phyllis était blême et voulait aller près de Guillaume, ce soir, tout de suite…
Un peu calmée, elle écrivit:
"Mon grand ami. Je serai demain matin à neuf heures au Parc Monceau… Venez m'y trouver… Je veux vous voir… Si je ne vous vois pas, je ferai une sottise.
"Très affectueusement,
"Votre petite Phyl."
IV
Avant neuf heures, Kerjean faisait les cent pas dans l'avenue Velasquez. Sans être aperçu lui-même, il la vit descendre de son automobile.
Guillaume suivait étroitement la ligne charmante de son corps, de ses mouvements, l'or ensoleillé des cheveux lourds, la lueur rose du teint fragile, le rouge vivant et charnu des lèvres…
Il se demanda si Phyllis avait embelli? Il lui semblait ne se l'être jamais rappelée aussi fine, aussi jolie qu'elle lui apparaissait à cette minute, dans la lumière de ce matin de mai.
Phyllis eut un petit cri de surprise. Une rougeur violente, profonde, avait envahi la délicate suavité de son teint.
Il prit son bras et l'entraîna sous les platanes.
Phyllis voyait, barrant le front volontaire, coupant le sourcil, effleurant la paupière, la petite blessure à peine cicatrisée… Elle l'avait vue tout de suite, du premier regard… Elle eût aimé y poser ses lèvres… Mais elle pensait à dissimuler cette émotion.
Elle attendit de pouvoir affermir sa voix:
— C'est fini, cette petite blessure? Jacqueline m'a dit que vous aviez eu un accident…
— Oui, c'est fini, acquiesça Guillaume, c'était d'ailleurs peu de chose.
Mais il s'étonnait un peu douloureusement que Phyllis prît avec philosophie une aventure qui, somme toute, eût pu lui coûter la vie. Et quand, de la même manière flegmatique, elle s'informa des circonstances de l'accident, il répondit d'assez mauvais grâce. Alors elle se tut.
Ce n'était pas ainsi qu'il avait imaginé leur rencontre. Il prit sa main:
— Qu'y a-t-il, Phyllis, qu'avez-vous?
Il la regardait, sans quitter sa main.
— Je ne sais pas, Guillaume… je ne puis vous l'expliquer… Nous sommes restés trop longtemps séparés… Cela m'intimide… Il me semble que je ne vous retrouve plus tout à fait le même, vous non plus…
Guillaume se sentit affreusement triste de se séparer de Phyllis ainsi. Il eut envie de l'embrasser pour lui dire adieu…
Ils n'étaient plus qu'à quinze mètres de la maison de Jacqueline. Phyllis tendit une main que Guillaume serra sans la garder.
Ils ne convinrent d'aucun revoir. Ils étaient tristes et mécontents l'un de l'autre.
V
Phyllis soupira:
— Je me sens toute seule… J'ai comme une inquiétude quand je ne sais pas où il est…
Elle semblait triste et lasse. Elle demeura seule un instant dans le petit salon, puis, incapable de fixer son esprit, elle gagna sa chambre.
La femme de chambre entra, apportant une lettre.
L'enveloppe contenait une lettre écrite de la main de Guillaume, pour qu'elle fût remise à Mlle Albin; puis une seconde enveloppe plus petite, cachetée: "Pour Phyllis. En cas d'accident."
Jacqueline lut la lettre qui lui était destinée.
"Ma chère Jacqueline,
"Quand mon message vous parviendra, nous roulerons déjà vers la Côte d'Azur, en attendant que l'heure sonne de nous envoler vers la Corse.
"J'ai tout espoir de réussir. Néanmoins, c'est avec l'inconnu qu'on est appelé à lutter. Bref, l'hypothèse d'une défaite aussi doit être envisagée… avec toutes ses éventualités, même les pires.
"Si quelque chose m'arrivait, si je ne devais pas revenir, vous voudrez bien remettre à Phyllis cette lettre écrite pour elle et qui lui dit ma grande tendresse.
"De tout mon coeur,
"Guillaume Kerjean."
VI
Comme la petite Phyl s'éveillait, pâlotte et mélancolique entre ses deux nattes blondes, Jacqueline vint dans le chambre.
— Qu'y a-t-il, Jacqueline?
Jacqueline avait ouvert les rideaux; elle s'était assise au pied du lit.
— Petite Phyl… je vais manquer à une promesse…
La petite Phyl s'était redressée sur son oreiller.
— Qu'y a-t-il, Jacqueline?… J'ai peur…
Et Jacqueline dit:
— Mon enfant, demain matin, Guillaume et un ingénieur de chez Patain doivent faire un vol de 250 kilomètres au-dessus de la Méditerranée, sans être convoyés…
La petite Phyl interrogeait de tout son regard.
— Phyllis, j'ai eu, hier soir, une lettre de Guillaume… Ma petite Phyl, vous occupez dans le coeur, dans la vie de Guillaume une telle place… Et un homme comme Guillaume, si intelligent, si bon, est malhabile à lire dans un coeur de femme, comme le vôtre… Ma pauvre petite, écoutez-moi… Dans la lettre que j'ai reçue était une seconde lettre écrite pour vous… mais qui ne devait vous être remise qu'en cas… d'accident…
La petite Phyl tremblait. Elle prit l'enveloppe. Avidement, passionnément, elle lisait.
"Phyllis, mon amour, ma mignonne adorée.
"Si cette lettre arrive à toi, c'est que j'aurai succombé… Ce m'est néanmoins un réconfort de l'écrire… Ma chérie, je t'écris pour la douceur de te dire enfin, que je t'aime…
"Oui, à cette heure, je veux tout oublier pour te dire combien je t'aime, combien je t'ai aimée…
La petite Phyl lisait.
"Parfois, j'étais injuste et méchant, parce que j'étais malheureux. Le travail me sauvait. Cette vie, dont je pleure le charme aujourd'hui, cette vie anormale, douloureuse, me torturait lentement…
"Je pensais: je l'aimerai tant que, peu à peu, elle apprendra à voir en moi non plus le vieil ami d'autrefois, mais un mari, un amant…
"Mais c'est alors que Mlle Arguin est morte… Vois-tu ce mari fraternel se mettant à faire la cour à sa femme au moment où elle hérite de plusieurs millions?
"Désormais cet argent était entre nous…
"Tu étais riche, ma petite princesse… et je ne me sentais plus le droit de t'aimer… De l'orgueil, comme tu disais, peut-être. Mais qu'aurais-tu pensé toi-même si je n'avais pas eu cet orgueil?
"Je t'aimais d'un amour profond, complet, qui s'était emparé de moi, chair et âme… Ma chérie, ne t'ai-je pas toujours aimée? Que fallait-il pour que cette grande tendresse d'autrefois devînt l'amour tout-puissant d'aujourd'hui? Il fallait seulement que, dans l'enfant adorée, m'apparût la femme délicieuse que ma petite Phyl est devenue… et que j'ignorais… et qui s'ignore encore elle-même.. celle, t'en souviens-tu, dont le coeur est endormi et que le fils du roi doit réveiller un jour…"
La petite Phyl lisait, lisait. Cette lettre de Guillaume, cette lettre l'enivrait… C'était un cri d'amour…
Et Phyllis l'avait entendu, ce cri…
— Ah! Jacqueline! Jacqueline, il m'aime!
Elle se mit à pleurer nerveusement.
— Je vais le rejoindre… je veux le voir…
— Mais, ma pauvre enfant, je ne crois pas que vous puissiez arriver à temps…
— Si, si, j'arriverai à temps… Oh! oui, j'arriverai… et alors, alors… Je lui dirai qu'il faut vivre pour moi… pour que nous soyons heureux… enfin, enfin heureux!
Dans les yeux de la petite Phyl, il y eut comme une extase.
VII
— Où est M. Kerjean?…
L'homme la regarde, hésitant.
— Je suis Mme Kerjean… Conduisez-moi tout de suite, je vous prie…
Phyllis se hâte.
— Vite, vite… Ils partent au soleil levant…
L'homme rit:
— On pensait plus à causer qu'à partir tout à l'heure… M. Vignol a pris mal cette nuit… Et M. Kerjean a dit qu'il ne voulait pas le prendre avec lui…
Phyllis s'épouvante.
— Mais il emmènera quelqu'un d'autre?
— Non, madame, je ne crois pas.
L'homme s'arrête, sentant sa maladresse.
— Mon Dieu! murmure la petite Mme Kerjean.
Soudain, au grand étonnement de l'homme, son visage s'illumine…
Les mécaniciens éprouvaient l'hélice. Un bruit d'ouragan emplissait la tente où le grand oiseau blanc attendait.
Effondré sur un pliant, le petit Vignol se tenait la tête d'un air las et malheureux. Kerjean s'obstinait à refuser toute concession:
— Non, monsieur Patain, non, mon cher ami, je n'emmènerai personne… Nous remettrons l'épreuve avec passager à une autre fois.
A ce moment, saisissant le grand oiseau par les traverses du fuselage et les cintres des ailes, les mécaniciens l'amenèrent jusqu'à l'ouverture de la tente.
A peine retombée, la toile se souleva de nouveau, et une petite voix dit:
— C'est moi, Guillaume…
Guillaume avait tressailli. Son visage blêmit.
La petite Phyl sourit. Elle appuya sa tête contre l'épaule de Guillaume. Ses yeux tendres se levèrent vers les yeux qui évitaient leur regard.
— Puisque M. Vignol est malade, Guillaume, voulez-vous m'emmener?
— Vous emmener!
Elle eut un petit rire fébrile.
— Quand je vous ai demandé en mariage, vous rappelez-vous? ce jour-là aussi, je vous demandais de prendre une passagère… Vous ne vouliez pas… Vous m'avez dit des paroles très sages, et puis… vous l'avez prise avec vous!… Emmenez-moi, voulez-vous?
— Mais songez un peu… un vol de 250 kilomètres au-dessus de la Méditerranée… je ne pourrais pas m'occuper de vous, vous rassurer, vous parler…
Elle l'interrompit:
— Je serais avec vous… J'ai confiance en vous, Guillaume, et j'ai foi en votre oeuvre… Je n'aurais pas peur… puisque vous seriez là.
Elle lui souriait:
— C'est comme jadis, quand vous me contiez de si belles histoires… Vous êtes le Bon-géant, je suis la petite princesse… N'avons-nous pas fait déjà de merveilleux voyages?… Emmenez-moi, Guillaume… emmenez-moi…
Elle parlait comme en rêve. Il l'écoutait avec un visage douloureux. — Ma petite Phyl… vous n'avez pas peur, mais moi j'aurais peur… très peur pour vous… et je serais préoccupé, inquiet, hésitant, alors que toute ma lucidité, tout mon sang-froid me sont indispensables.
Elle secoua la tête avec obstination.
— Cette peur, ce serait votre sauvegarde, au contraire… Et puis d'ailleurs, puisqu'il n'y a pas de danger…
— Ma chère petite, il y a toujours du danger en pareille entreprise. Il y a ce grand danger: l'Inconnu!
De nouveau, elle appuya sa tête contre l'épaule de Guillaume.
Il se tut, n'en pouvant plus de trouble, d'émotion.
Tous bas, très simplement, elle dit:
— C'est à cause du danger que je suis venue, Guillaume… si vous deviez mourir, j'aimerais mieux mourir avec vous.
Ses yeux se levèrent, fervents.
Et Guillaume ne sut plus les fuir… Ses yeux d'homme et de rêveur cédèrent à l'attirance tendre, éperdue des yeux d'enfant… Il ne vit plus que l'abîme délicieux de leurs prunelles d'où montait vers lui l'âme mystérieuse, chaste et hardie d'une femme…
Il dit seulement:
— Nous vivrons, mon enfant chérie… Nous vivrons, ma précieuse petite passagère… Je vous emporte avec moi!
Elle sourit en le regardant, puis, sans un mot, lui tendit sa bouche.
VIII
Il l'enleva dans ses bras pour l'installer devant le siège du pilote. Il la tint un moment serrée étroitement contre sa poitrine. Puis il la déposa doucement sur le siège de bois, l'enveloppa dans son manteau de fourrure, boucla la ceinture et les courroies. Elle le regardait avec des yeux souriants où il y avait de la joie…
Il lui adressa quelques recommandations brèves, lui fit mettre ses lunettes d'automobile. Il grimpa lestement dans le fuselage et s'assit. La petite Phyl se retourna pour le regarder. Il lui tendit la main et leurs doigts, un moment, s'entrelacèrent.
…Quand, après quelques mètres de course rapide sur l'herbe rase du pré, la petite Phyl a vu le sol s'enfoncer à l'avant de l'appareil, elle a compris que l'oiseau prenait son vol et un subtil frisson l'a saisie… Puis, peu à peu, une paix confiante s'est faite en elle…
…Le monoplan volait à deux cents mètres au-dessus de la mer. La petite Phyl ne voit plus rien que le ciel et la mer… La mer est si vaste et si déserte qu'elle songe à la création du monde, aux temps mornes où Dieu n'avait pas encore séparé la terre d'avec les eaux… La petite princesse peut se croire au bord de l'infini…
Un moment, tout était si calme que, n'ayant à faire agir aucune commande, les grandes mains protectrices de Guillaume se sont posées sur les épaules de Phyllis… Phyllis a incliné la tête vers elles, et elle a appuyé sa bouche…
Ce fut un instant de douceur infinie…
…L'oiseau vole, plus rapide. Il monte, monte…
Soudain, la voix de Kerjean crie:
— La Terre!
Et Phyllis a l'impression qu'il a crié: "La vie"!
Alors son coeur se fond et la petite Phyl se met à pleurer, parce qu'elle est heureuse… Après tout, les rêves de la princesse ont peut-être annoncé la vérité…
IX
L'oiseau s'est posé sur la grève.
Les grands bras tendres qui ont confié la petite Phyl aux ailes magiques de l'oiseau, l'ont entourée pour la reprendre…
Guillaume l'a questionnée fiévreusement. Elle a répondu seulement:
— Je suis heureuse…
Et leurs yeux se sont souri…
Et maintenant, à travers les bois odorants, le long des pentes fleuries, Guillaume a pris la bien-aimée contre son coeur…
Ils s'embrassent éperdument, ivres de leur amour, ils se contemplent comme des êtres nouveaux, ils se taisent, ils parlent, ravis…
Et, doucement, passionnément, gardant encore sous ses paupières mi-closes l'extase du dernier baiser reçu, souriant déjà, les lèvres offertes au baiser qui va venir, elle dit de sa jolie voix pure:
— Je t'aime… je t'adore, mon mari!…
Juillet, 1911.