VII
Reading edition


Les Valkyries.
VII
Ciel et Enfer.—Les Valkyries.—Divertissements dans la Valhalla.—Porc et sanglier.—Un enfer gelé.—Mort de Balder.—Dévouement de Frigg.—La forêt aux arbres de fer.—Crépuscule des dieux.—Les pommes d’Iduna.—Chute du ciel et fin du monde.—Réflexions sur cet événement.—Petit bonhomme vit encore.
Quand les guerriers se préparaient à combattre, un essaim de vierges aux yeux bleus, montées sur des chevaux resplendissants de lumière, passaient à travers leurs rangs, les excitant du geste et de la voix, murmurant à leur oreille des chants de guerre, changés bientôt en chants de triomphe pour ceux-là qui tombaient mortellement frappés.
Ces vierges, c’étaient les Valkyries, les Valkyries tant célébrées, tant reproduites depuis par les poëtes et par les peintres de l’École ossianique. L’École ossianique, régénérée vers la fin du dix-huitième siècle par l’Écossais Macpherson, compta chez nous deux jeunes adeptes enthousiastes, Napoléon et Lamartine, ne l’oublions pas!


Les Valkyries donc, ces belles nymphes du carnage, attirées par le bruit des armes, se plaisaient aux mêlées sanglantes, aux cris des mourants, même à l’odeur des cadavres, goût étrange chez des femmes aux yeux bleus. Disons cependant que ces goûts contre nature se trouvaient justifiés chez elles par la mission qu’elles avaient à remplir, mission toute de bienveillance et de tendre mansuétude.
Elles parcouraient les champs de bataille, non pour relever les morts, mais pour recueillir l’âme de ceux qui venaient de mourir. A Séola (tel était le doux nom de l’âme chez les peuples de race gothique ou scandinave), elles posaient alors rapidement les questions suivantes:
«Séola, appartenais-tu à un homme libre ou à un esclave?
«Séola, ton maître honorait-il les dieux, et les prêtres de ces mêmes dieux?
«Gardait-il la foi jurée?
«Est-il mort en brave, la face à l’ennemi et sans un frisson au cœur?
«Séola, a-t-il jamais combattu contre ceux de sa race et de son sang?»
Une fois échappée aux liens misérables de cette terre, l’âme humaine ne possède plus la puissance funeste du mensonge; Séola répondait donc avec pleine sincérité, fût-ce même pour sa propre condamnation. Dans ce dernier cas, la Valkyrie l’abandonnait aux Alfes noirs, sortes de démons, pourvoyeurs de l’enfer; mais s’était-elle adressée à la séola d’un soldat brave et loyal, aussitôt déployant ses blanches ailes, elle l’emportait vers la Valhalla, séjour des dieux, paradis des héros.
Ce paradis, spécialement destiné à l’homme libre, s’ouvrait néanmoins devant le serf tombé aux côtés de son maître, même devant l’esclave qui, pour continuer son service près de lui, s’était volontairement jeté dans les flammes de son bûcher.
Les joies de la Valhalla étaient-elles assez attrayantes pour devoir pousser à ces immolations volontaires? Examinons.
Le premier de tous les plaisirs y était la lutte, le combat, d’accord! mais de la lutte et du combat n’abusait-on pas un peu? On s’y battait durant des heures entières, les uns contre les autres, à cœur joie, avec acharnement, se transperçant, se tailladant, se détranchant en morceaux. Il est vrai de dire que l’heure du dîner venue, le sang cessait de couler, les blessures refermaient leurs lèvres béantes, les membres abattus par le fer retournaient à leur place, les têtes fendues, les entrailles mises à jour se recousaient, se recollaient d’elles-mêmes, sans apparence de cicatrices, et, bras dessus, bras dessous, on allait se mettre à table, se promettant bien d’égayer le dessert par quelques joyeux exercices du même genre.
A cette table des dieux et des héros, si la nourriture était saine (ce qu’on peut mettre en doute), elle y était peu variée.
La charcuterie alors, sur la terre comme au ciel, jouait un grand rôle dans l’alimentation publique. Parmi les peuples du Nord, et jusqu’aux bords de la Baltique (c’est Tacite qui l’affirme), les chefs et les matrones suspendaient volontiers à leur cou une petite figure de porc, emblème d’abondance et de fécondité. Le porc était, chez le riche comme chez le pauvre, la providence des garde-manger. Cependant, jugé indigne de figurer sur la table d’Odin, il y était remplacé par le sanglier; les dieux se nourrissaient de porc sauvage, les hommes de porc domestique; là était toute la différence.


Il m’arrive assez souvent de manger du porc; j’ai eu parfois l’occasion de goûter au sanglier, et sous toutes ses formes; je le déclare, la main sur l’estomac, selon moi, les dieux et les héros n’étaient pas les mieux partagés. Peut-être aussi, les sangliers d’ici-bas ne sont-ils point à comparer aux sangliers de là-haut.
Quoi qu’il en soit, sur la lisière d’une des merveilleuses forêts de la Valhalla, chaque matin, apparaissait un sanglier énorme, gigantesque, un mammouth de la race porcine; les héros lui donnaient la chasse, quelquefois en compagnie de Thor, de Vali, l’adroit tireur à l’arc, de Tyr, le dieu manchot, qui n’en brandissait pas moins l’épée avec force et justesse. Le monstre abattu, dépecé, rôti, tous ensemble en dînaient.


Le lendemain, aux abords de la forêt merveilleuse, apparaissait encore un sanglier, tout aussi gras, tout aussi énorme, en tout semblable à celui de la veille (peut-être le même, qui sait? c’est l’opinion de quelques savants des mieux renseignés); nouvelle chasse, nouveau repas au sanglier.... En vérité, c’était à en dégoûter les gens pour le reste de leurs jours, et ceux-là étaient immortels; jugez!
Pourra-t-on le croire? le paradis scandinave n’était pas le seul où la charcuterie reçût ainsi sa glorification. Dans un paradis voisin, celui de la Finlande, M. Leouzon-le-Duc nous l’apprend, les fleuves coulaient en flots de bière et d’hydromel, les montagnes étaient de lard, les collines de petit salé.
Pour faire passer si solide nourriture, les dieux scandinaves avaient, tout aussi bien que ceux de la Finlande, la bière et l’hydromel; de plus qu’eux ils avaient le vin, qu’ils buvaient dans des coupes d’or. Le vin!... Dans ce seul mot, les hommes sérieux de l’histoire ont entrevu une grande révélation.
Comment, dans ces pays hyperboréens, où la vigne n’existait pas, ne pouvait pas exister, était-il venu à l’idée d’Odin de la faire fructifier dans son paradis? Il la connaissait donc?... où l’avait-il connue?... Mais ne voulant pas interrompre mon récit, je me réserve de traiter cette grande et intéressante question, avec bien d’autres, dans le chapitre suivant, chapitre à part, où je pourrai, sérieusement et scientifiquement, les développer à mon aise.
Avec le vin, avec la bière, avec l’hydromel, les bienheureux de la Valhalla possédaient encore une précieuse liqueur à laquelle, je crois pouvoir l’affirmer à coup sûr, nul habitant de la terre n’a jamais goûté. Cette ambroisie, d’une espèce particulière, les dieux et les héros l’extrayaient eux-mêmes, à de certains jours fériés, de la blanche substance de la lune. Oui, de la lune. La buvaient-ils à plein verre, la humaient-ils avec un chalumeau? je l’ignore; mais à cette saignée périodique les peuples attribuaient les phases diverses et la diminution progressive de cet astre. Lorsqu’ils le voyaient réduit à sa plus simple expression de croissant, l’épouvante se lisait sur tous les visages et resserrait toutes les poitrines; s’oubliant au milieu d’une orgie céleste, les gens d’en haut allaient-ils donc boire la lune jusqu’à sa dernière goutte!
La lune pour eux, ainsi que pour les Germains, n’était qu’une outre transparente, remplie d’un lait miellé et phosphorescent.
Résumons. Chasser au sanglier, déjeuner avec du sanglier, dîner de même, recommencer le lendemain, boire de la bière, du vin, et, de temps en temps, de cette espèce de lait de poule fourni par la lune, se battre matin et soir, mourir pour renaître, renaître pour se battre encore, telles étaient les distractions de ces lieux de délices. Sur ma foi, il fallait être bien Scandinave pour s’en contenter.
Si le paradis d’Odin nous semble peu attrayant, en compensation, son enfer nous paraîtra peu terrible, surtout si on le compare aux enfers créés par les poëtes, à l’enfer du Dante, à l’enfer de Milton, même à l’enfer des petites Danaïdes de Désaugiers.
Situé au dernier des mondes inférieurs, et tenu en partie double, l’enfer des Scandinaves se compose du Nastrond et du Nifleim. Ce dernier est une sorte de vestibule sombre où errent à travers les ténèbres les séolas dolentes de ceux qui n’ont été ni bons ni méchants, ni héros ni scélérats, et qui ne sont pas morts par le fer. Mourir dans son lit ou sur son escabeau, était un tort aux yeux d’Odin, un tort grave, non un crime cependant, puisqu’il ne le punissait que par une détention temporaire dans ces souterrains humides, où l’obscurité, le silence et l’ennui paraissaient coopérer seuls à leur châtiment. Les habitants du Nifleim n’avaient guère d’autres distractions que leurs bâillements réciproques et, de temps en temps, un jet de lumière blafarde qui arrivait jusqu’à eux quand les petits alfes noirs entraient ou sortaient, occupés au transport de leurs cargaisons d’âmes.
C’est dans le Nastrond, le véritable enfer, qu’étaient jetés les grands criminels. Particularité remarquable! on n’y voyait pas, comme dans les autres, des brasiers, des grils ardents, des fournaises, des tourbillons de flammes; c’était un enfer de glace; il y gelait à pierre fendre, et les damnés y claquaient des dents. Dans l’œuvre du Dante j’ai entrevu quelque chose de semblable; mais du Florentin et du Scandinave c’est évidemment le premier qui a été le plagiaire du second.
N’était-il pas naturel que dans ces contrées hivernales de la Scandinavie, où le froid est le fléau le plus redouté, un froid intense, continu, éternel fût l’épouvante et la punition du crime? L’idée d’un enfer chaud, plutôt que de le retenir sur la pente fatale, eût peut-être été capable d’encourager à mal faire quelque scélérat frileux.
Les malheureux qui grelottaient dans le Nastrond, l’onglée aux doigts et des larmes gelées dans les yeux, sentaient redoubler leurs tortures engourdissantes quand s’arrêtait sur eux le regard sans rayons de la déesse pâle, la reine du lieu, Héla, c’est-à-dire la Mort.


Oui, c’est Héla qui règne sur cette affreuse banquise; son palais se nomme la Misère; sa porte, le Précipice; sa salle de réception, la Douleur; son lit, la Maladie; sa table, la Famine; son trône, la Malédiction.
Le corps de cette reine sinistre est bariolé mi-partie de blanc, mi-partie de bleu, et son haleine a cette odeur cadavérique si plaisante aux Valkyries.
N’importe! je vois là plus de grands mots que de grandes tortures; l’excès du froid paralyse la douleur elle-même, et nous sommes loin de ces enfers classiques où les bains de lave, les roches roulantes, les roues enflammées, les chevalets de fer rougi, la poix bouillante, les flèches de feu et le fouet de serpents des Euménides composaient un matériel infernal digne de tenter l’imagination des plus grands poëtes.
Dans le Nastrond, pas de démons, pas d’Euménides: il y a bien Bigvor et Lisvor, des furies, si vous voulez; elles gardent la porte du lieu, avec Garm, le chien redoutable, mais à tous trois, l’entrée en est interdite.
A défaut d’autres monstres, y figurent cependant quelques-uns de ceux épargnés par Odin lors de sa première campagne contre les géants fils d’Ymer, et le loup Fenris, traîtreusement pris au piége par les Ases: il y a même encore deux autres loups, convaincus d’avoir attenté à l’existence du soleil, mais tous, solidement enchaînés, figurent là plutôt au nombre des tourmentés que des tourmenteurs.
Un jour, leurs liens de fer tomberont; un jour, il fera froid dans le ciel; il y aura dégel en enfer; et alors.... alors, malheur aux dieux!
Écoutez!... le moment approche où tous les mystères vont s’éclaircir.... Voici venir l’heure où vous allez entendre, où vous allez comprendre! mais avant de donner ce dernier mot, ce mot final et fatal, il nous faut signaler un événement qui alors se passa en pleine assemblée des dieux, et remplit le ciel et la terre d’étonnement, de pitié et d’épouvante.
Reconnaissons-le, jusqu’à ce moment nous n’avons eu affaire qu’à des personnages divins d’apparence assez débonnaire; Odin, en dépit de ses druides, trop exigeants sur l’article des sacrifices, nous a paru rempli de bonnes intentions; le dieu Thor, malgré ses manières un peu soldatesques, a rendu de grands services aux hommes, et le même marteau qui les protége contre les géants a su, sans le secours de la géométrie, marquer les limites des propriétés respectives; le dieu aux dents d’or, Heimdall, dans l’intérêt de l’humanité, a, certes, fait preuve de dévouement et d’une grande résignation auprès de l’Aïeule et de la Bisaïeule; ainsi des autres. Mais nous avions nos raisons pour ne pas épuiser complétement la liste des Ases. Il en est un que nous tenions en réserve, que nous ne voulions faire apparaître qu’à son heure, c’est Loki, Loki, le dieu du mal et le génie de la destruction.
Surpassant Odin lui-même dans les arts magiques, beau de taille et de visage, le sourire à la bouche (mais les lèvres minces, ajoute l’Edda), avec le caractère le plus jovial en apparence, et sous la forme la plus agréable, Loki est un composé des vices les plus hideux, la haine, la cruauté, l’envie, l’hypocrisie, la perversité. C’est notre Satan avant sa chute. S’il avait été roi des enfers, le Nifleim et le Nastrond auraient été remplis de plus de tortures et d’épouvantements que tous les enfers connus.
Voilà cependant celui sur lequel comptaient les dieux pour les égayer dans la Valhalla, et qu’ils avaient surnommé leur bouffon!
Un jour, une ancienne prophétesse se réveille, se redresse dans son tombeau en poussant un cri terrible: «Balder, le beau Balder va mourir!» Elle dit, retombe sur sa couche funèbre, et remeurt à tout jamais.


Cependant, ce cri a retenti jusqu’au sommet du frêne Ygdrasil. Troublés, éperdus, les Ases se rassemblent, se regardent, terrifiés, non sans raison, car de la destinée de Balder dépend celle des autres dieux; puis, Balder, le dieu rayonnant, c’est la gloire du ciel, c’est l’amour de la terre; peut-il mourir ce Balder, le plus charmant, le plus pur, comme il est le plus beau des fils d’Odin? si beau que Héla elle-même ne pourrait s’empêcher de sourire en le regardant; si pur que le mensonge est impossible en sa présence, et qu’un vase renfermant une liqueur falsifiée se briserait à son approche; si charmant que tous les dieux l’aiment comme leur fils préféré, et que les hommes l’ont surnommé l’Espérance! Non, non! Balder ne mourra pas!... ainsi parlent les Ases.
Sa mère désolée, l’épouse d’Odin, Frigg, entrecoupant chaque mot par un soupir, par une angoisse douloureuse, explique ses appréhensions. A ceux qui traitent de vaine terreur l’émotion subite qui s’est emparée de tous au cri de la prophétesse, elle déclare que depuis plusieurs nuits déjà des songes répétés, persistants, lui annoncent la mort de son fils bien-aimé; elle n’y voulait pas croire; elle y croit!
La divine sibylle Vola, dont les prédictions n’ont jamais failli; Skulda, la norne de l’avenir, sont appelées; elles se consultent:
«Balder est en danger, Balder va mourir si toutes les substances terrestres, capables de donner la mort, ne sont pas désarmées à l’avance.»
Frigg descend sur la terre; elle s’adresse aux volcans, aux trombes d’air, à la glace, à la grêle; ils lui jurent d’épargner son fils. Parmi les puissances aquatiques, depuis la mer jusqu’aux plus faibles ruisseaux; parmi les pierres, depuis les rochers jusqu’aux cailloux; parmi les métaux, depuis l’or jusqu’au fer, tous lui prêtent le même serment. Il en est ainsi des plantes, depuis le chêne jusqu’au moindre buisson, jusqu’au brin d’herbe.
Triomphante, elle remonte au ciel annoncer la grande nouvelle. C’est une joie générale. On célèbre la réussite de son voyage par un banquet de famille, durant lequel Loki parvient à dérider jusqu’à Odin lui-même par ses joyeux propos. Jamais il n’avait été plus en verve, jamais il n’avait semblé prendre part avec plus d’abandon à un événement heureux.


Le repas achevé, les dernières coupes vidées en l’honneur de Balder, on propose, en façon de divertissement, d’essayer vis-à-vis de lui jusqu’à quel point toutes ces substances, végétales ou minérales, engagées par leur serment, y seront fidèles.
Commençant par les plus inoffensives, on lui jette une motte de terre; la motte de terre se disperse en un nuage de poussière avant de l’atteindre; on lui verse sur la tête une cruchée d’eau; l’eau forme cascade au-dessus de lui sans même mouiller ses vêtements; on essaye de le frapper d’une baguette de coudrier; la baguette, échappant à la main qui la tient, se rompt en deux. Balder, prenant plaisir à ce jeu, encourage les assaillants.
L’adroit Uller lui lance une flèche sans pointe, ne le visant, par un reste de prudence craintive, qu’à l’épaule. La flèche passe à vingt pieds du but et poursuit son vol à travers les airs, comme l’oiseau qui chercherait sa proie par delà les nuages.


Ainsi de dix autres qui s’essayent à leur tour, soit armés d’un fragment de roc, soit d’une lourde branche en forme de massue; mais le fragment rocheux était de pierre, et la pierre se rappelait le serment fait à Frigg; mais la massue provenait d’un arbre, et l’arbre se rappelait le serment fait à Frigg.
Enhardi par tant d’épreuves rassurantes, Freyr voulut essayer de son épée magique; cette fois, l’épée resta sourde à son commandement. Thor brandit son marteau; son marteau, après un vif mouvement de recul, faillit lui retomber sur les talons. L’épée de Freyr, le marteau de Thor étaient de fer; le fer se rappelait le serment fait à Frigg.
Loki n’eut garde de se présenter.
Les exercices étaient terminés, on le croyait, lorsqu’on vit s’avancer à tâtons, vers le dieu rayonnant, son propre frère Hoder, le dieu aveugle. Hoder agitait dans sa main une légère touffe de feuillage, un brin d’herbe, ou du moins ce qui paraissait tel après les terribles engins mis en avant.
Un immense éclat de rire, un rire à l’instar de celui des dieux d’Homère, salua sa tentative; Loki, se tenant les côtés, riait plus fort que tous les autres; Hoder lui-même prenait part à la gaieté générale; mais il s’avançait toujours, toujours, agitant son fétu de verdure; puis, quelque peu chancelant, et renseigné sur la direction à donner au jet par un Ase placé derrière lui, de toute sa force, qui était prodigieuse, il lança son frêle rameau contre Balder.
Atteint en pleine poitrine, Balder s’affaissa sur lui-même. Cette blanche lumière qui rayonnait autour de lui s’éteignit tout à coup; il ferma les yeux, laissa tomber son beau front découronné sur son épaule.... Balder était mort.
Le trait dont il venait d’être frappé était une branche de gui. Frigg avait adressé sa supplique au chêne, mais elle n’avait point songé au gui qui croissait sur le chêne; le gui n’avait pas prêté serment à Frigg. Devons-nous chercher là un symbole? Est-ce à dire que le gui druidique va bientôt triompher des dieux de la Scandinavie? Le symbole, dans ce cas, porterait complétement à faux, car à l’époque où nous voici arrivés, du sage druidisme de la première époque il n’est plus question; celui de la seconde s’affaiblit de jour en jour, et le scandinavisme gagne, s’étend et doit s’étendre encore, même bien par delà le Rhin.
Mais gardons-nous d’interrompre ce récit, aussi poétique, aussi touchant que les fables les plus vantées de la Grèce.
Au milieu des cris de désespoir qui l’environnent comme un cercle de malédictions, Hoder l’aveugle, Hoder, dont le nom ne devait plus être prononcé (rappelez-vous-le!), s’inquiète, s’informe.... et tout à coup joignant ses cris de détresse à ceux des Ases, se précipitant éploré sur le corps de son frère, il dénonce Loki comme l’auteur de la catastrophe. Loki lui a reproché que seul il ne prenait point part aux divertissements en l’honneur de Balder; c’est lui qui l’a armé de la plante fatale, c’est lui qui a dirigé son bras. Loki était jaloux des perfections de Balder: sa haine pour lui était égale à l’amour que les autres dieux portaient à Balder.
On cherche Loki. Il a disparu. Sans doute, se dérobant à la vengeance de tous, il a été, dans les montagnes, rejoindre les géants, ses alliés naturels, ou, au plus profond des mers, le serpent Jormoungandour. Et pendant ces lamentations, ces interpellations, ces investigations, l’âme de Balder a été emportée par les alfes noirs au Nifleim, ce sombre vestibule de l’enfer.
En dépit de la mort, Odin espérait que son fils lui serait rendu. Sur son ordre, Hermode, le messager des dieux, monté sur le cheval Sleipner, se rendit auprès de Héla; mais, par promesses ni par menaces, il ne put rien obtenir. Le destin avait prononcé, et le destin est au-dessus des dieux comme les dieux sont au-dessus des hommes.
Alors Frigg alla trouver la déesse pâle; Frigg pleura, et devant les larmes de cette mère, l’impitoyable Héla sentit son cœur s’amollir.
«Que tous les êtres de la création, tous, cette fois, tu m’entends, lui dit-elle, donnent une larme à Balder, une larme semblable à celle que tu viens de répandre devant moi, et Balder te sera rendu.»
Frigg ne voulut confier qu’à elle-même le soin de réaliser sa suprême espérance. De nouveau elle se remit en route. Elle parcourut la terre; elle réunit autour d’elle toutes les populations les unes après les autres; au seul nom de Balder, des pleurs coulèrent de tous les yeux.
Pendant trois mois elle parcourut les forêts, les montagnes, les lacs, les mers, et les animaux qui peuplaient les mers, les lacs, les montagnes, les forêts pleurèrent. Elle pénétra jusqu’au séjour des géants, les ennemis des dieux, et devant sa douleur les géants pleurèrent: chaque arbre pleura, chaque rocher pleura.


Frigg, la joie au cœur, croyait sa tâche terminée; elle apprit qu’à l’orient de Midgard demeurait une vieille femme, au milieu d’une forêt aux arbres de fer. Comme elle y demeurait seule, loin de tout chemin tracé, elle n’avait pu se trouver sur la route de la céleste voyageuse. A travers des sentiers escarpés, coupés de fondrières et de torrents, Frigg parvint jusqu’à elle. Au récit de son désastre, les arbres de fer pleurèrent, mais la vieille ne pleura pas.
On la nommait Thorck, et son cœur était dix fois plus dur que son nom.
«Que me fait à moi ton Balder! dit-elle à la déesse; que m’importe qu’il soit mort ou vivant!... Tu as d’autres fils, moi je n’en ai plus un. Naguère j’en avais quatre, tous quatre ma joie, mon orgueil; qu’ils étaient beaux! qu’ils étaient grands!... Ton fils Thor me les a tués tous quatre. J’ai bien pleuré alors; maintenant, c’est fini. Cherche des larmes ailleurs; je n’en ai pas pour la douleur des autres!»
Frigg se courba devant elle, la pria, la conjura, se mit à ses genoux; la vieille fut inflexible. Balder devait rester le prisonnier de Héla.
Quelques commentateurs des runes Scandinaves ont pensé que l’habitante de la forêt aux arbres de fer n’était autre que Loki, métamorphosé en vieille femme. L’idée n’est pas admissible. Les Ases se trouvant en dehors de l’arrêt de Héla, le refus de Loki n’eût pas annulé ce vote unanime de toute la nature attendrie, apitoyée, où des pleurs seuls tombaient dans l’urne du scrutin. Supposons-le plutôt, par ses conseils, par ses enchantements, Loki avait coopéré à la résistance de Thorck; par lui, le cœur de la vieille était devenu de fer tout aussi bien que les arbres qui l’environnaient. Ainsi, deux fois Loki avait causé la mort de Balder!
C’est à partir de ce moment qu’un bruit étrange, incroyable, se répandit confusément parmi les hommes; les druides le répétaient tout bas à leurs initiés, des voix de l’air l’avaient même, assure-t-on, fait entendre au milieu des nuits; ce bruit, ce secret effrayant, cette révélation inattendue, c’est que les dieux devaient mourir un jour. Thor, après avoir vu la foudre s’éteindre entre ses mains, devait mourir; Odin lui-même devait mourir: ainsi des autres. Les destinées de chacun d’eux se trouvaient irrévocablement dépendre des destinées de ce monde fragile qu’ils gouvernaient, et ce monde devait mourir; il devait mourir puisque Balder était mort.
Quoi! l’univers, retournant tout entier au chaos, s’écroulera-t-il sans qu’une volonté toute-puissante essaye de le retenir sur la pente de l’abîme?... Cette volonté, où pourrait-elle être puisque les dieux ne seront plus?
Écoutez! écoutez ces versets de l’Edda!
«Quel est le plus ancien de tous les dieux?
—Alfader, c’est-à-dire le père universel. Il a toujours vécu et vivra toujours; il gouverne tout, les grandes choses comme les petites; il a fait le ciel, la terre et les dieux. Si Odin a créé les hommes, c’est Alfader qui leur a donné une âme immortelle.»
Ici, nous rentrons dans la pure essence du dieu unique, toujours le même, qu’il se nomme Teut, Ésus ou Jéhovah; les autres dieux ne sont que ses émanations, ses symboles vivants, destinés à durer tout au plus quelques misérables milliers de siècles, voilà tout.
Entendez-vous? Comprenez-vous, maintenant?
Comprenez-vous pourquoi le grand frêne Ygdrasil est rongé à sa racine par un dragon? Pourquoi quatre cerfs affamés dévorent son feuillage?... Vous comprenez?... bien!
Mais à quel signe reconnaîtra-t-on la fin plus ou moins prochaine des dieux? ce que l’Edda nomme leur CRÉPUSCULE?
Le plus important des livres sacrés du Nord, le livre qui renferme les prophéties de la déesse-sibylle Vola, la Voluspa, va nous l’apprendre.
«Quand le moment fatal approchera, leur voix deviendra inhabile à faire entendre des chants; l’éclat lumineux dont leur corps resplendit s’affaiblira progressivement.
«En sortant du bain, au lieu de rester secs comme il leur arrive aujourd’hui, leurs membres conserveront une moiteur humide; des gouttes d’eau y ruisselleront; ils deviendront, de ce côté, semblables au vulgaire des hommes.
«Pour conjurer ces premiers symptômes de malaise, la femme du dieu Bragi, Iduna, leur donnera à manger des pommes qu’elle garde en réserve. Ces pommes auront le don de les réconforter et de leur rendre une fausse jeunesse pendant quelques milliers d’années peut-être.
«Mais un jour leurs yeux commenceront à clignoter; le matin, à leur réveil, leurs paupières se colleront et deviendront rouges et chassieuses.
«A table, procédant à leurs libations accoutumées, si leurs coupes, tenues d’une main déjà vacillante, laissent échapper un léger flot de vin ou d’hydromel, leurs vêtements en resteront maculés.
«A ces mêmes vêtements, si la poussière s’attache, mauvais signe!
«Si les couronnes de fleurs ou de pierreries se fanent, se ternissent sur leurs fronts, plus mauvais signe encore!
«Enfin, si les parfums qui d’ordinaire s’exhalent de leur corps se changent en odeurs âcres et nauséabondes, ils n’ont plus qu’à faire leur testament.»
J’ai tout lieu de croire que ce dernier membre de phrase ne se trouve dans le texte sacré de la Voluspa que par une coupable et frauduleuse interprétation; le reste est le texte même, reproduit d’après les versions les plus exactes.
«Alors, continue la prophétie, on entendra les trois coqs sacrés, habitant les trois mondes principaux, chanter et se répondre pour annoncer le crépuscule des grandeurs;
«Alors, sur la terre, tout ne sera déjà plus que désordres et égarements; les familles se méconnaîtront, les droits du sang seront oubliés, les frères combattront contre les frères; on ne verra qu’adultères, incestes, meurtres, rapines; âge barbare, âge d’épée, âge de tempêtes, âge de loups!


Les trois coqs sacrés.
«Les loups, ils seront en train de dévorer le soleil. Trois longs hivers non suivis d’étés couvriront la terre de neiges et de glaces; les branches des arbres se briseront sous leur amoncellement prolongé; le soleil s’obscurcira de plus en plus; la lune se dissoudra en vapeurs; les étoiles s’évanouiront; les montagnes, tremblantes sur leurs bases, seront agitées comme les roseaux du fleuve; la terre rejettera de son sein les plantes, les arbres et les rochers; les flots vomiront sur leurs rivages tous les poissons, toutes les algues, tous les coraux qu’ils recouvraient, et avec eux les cadavres des naufragés, hideux squelettes, dont les os entre-choqués accompagneront de leur harmonie sinistre les bruits de la vague envahissante.
«Alors, sur la mer devenue ténébreuse, flottera ce monstrueux vaisseau fait des ongles des morts. Debout, au tillac, se tiendra le géant Ymer, momentanément ressuscité pour seconder Loki escaladant le ciel par le pont de Bifrost à la tête des autres géants de la Gelée.
«Alors, des contrées du Midi, de la région du feu arrivera Surtur le Noir, avec tous ses génies malfaisants armés de torches et chargés d’incendier le ciel et la terre.
«Alors la pâle déesse de la mort, Héla, délivrera ses captifs, le loup Fenris le premier, et marchera à leur tête comme auxiliaire de toutes les puissances du mal.
«Alors, les dieux s’armeront; Odin les rassemblera autour de lui, ainsi que les héros de la Valhalla, et tous engageront leur dernière bataille.»
Mais la prophétie de Vola doit avoir son accomplissement; les dieux vont périr; le monde avec eux.
Freyr, enveloppé des flammes de Surtur le Noir, meurt; Thor succombe sous les enlacements et les atteintes empoisonnées du grand serpent Jormoungandour; cependant, avant de mourir, il le tue; Odin est mis en pièces par le loup Fenris.
Et, pendant la lutte, le ciel s’est fendu; les génies du feu y entrent à cheval par la brèche, tandis que les géants ébranlent le frêne Ygdrasil, qui se tord en poussant de longs mugissements, et tombe enfin avec la voûte céleste qu’il soutenait, écrasant sous leurs communs débris vaincus et vainqueurs, et le monde s’évanouit en fumée sous l’embrasement allumé par Surtur le Noir.
Après le crépuscule des dieux, la nuit des dieux devait ainsi venir.
«O vous, esprits des montagnes, savez-vous s’il subsistera encore quelque chose?» dit la Voluspa en terminant ses lugubres prophéties.
Convenons-en, il y a dans cette poésie sombre et terrible une grandeur sauvage, une allure épique dont il est impossible de ne pas être frappé. Ici le poëme de l’Edda est à la hauteur des plus vigoureux tableaux du Dante et de Milton, et par plus d’un côté il touche à l’Apocalypse.
Ouvrons ce livre mystérieux.
«Alors il s’éleva du puits de l’abîme une fumée semblable à celle d’une grande fournaise. Un tremblement de terre eut lieu, et le soleil devint noir comme un sac fait de poil de chèvre; la lune parut ensanglantée; les étoiles du ciel tombèrent sur la terre; le ciel se retira comme un tapis qu’on roule; les montagnes et les îles changèrent de place, et il y eut une grande bataille au ciel. Michel et ses anges combattaient contre le dragon, le grand serpent. Ensuite, j’entendis une voix dans le ciel qui disait: «Maintenant est le salut, la force et le règne de notre dieu!» Ensuite, je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre.»
Cette nouvelle terre, plus favorisée, plus parfaite, qui doit succéder à la terre détruite, incendiée, est de même annoncée par l’Edda:
«La terre, ainsi brisée en pièces, dévorée par les flammes, qu’arrivera-t-il?
—Il sortira de la mer une autre terre plus belle et plus féconde.
—Et, parmi les dieux, en est-il qui survivront?
—.... Sorti du séjour des morts, Balder ressuscité gouvernera le monde nouveau sous la direction de l’impérissable Alfader.... Ce sera le règne de la justice....»
La mythologie des Scandinaves embrassant dans ses symboles les grands phénomènes de la nature, les luttes continuelles de ses deux principes contraires, la création, la destruction, plus compliquée, plus savante que celle des Germains et des Gaulois, devait occuper dans le plan de cet ouvrage une place importante; nous croyons la lui avoir faite.
Mais pourquoi la civilisation d’Odin, pas plus que la philosophie des druides (première et deuxième époques), ne concourait-elle en rien au bien-être, au perfectionnement de l’humanité? Je crois en avoir trouvé la raison.
Pour les Germains comme pour les Scandinaves, Dieu n’était que juste et sévère. Le règne du Dieu charitable n’était pas venu encore. Peut-être allait-il venir avec Balder, avec cet autre monde annoncé par l’Edda.
Entendez-vous? comprenez-vous?
Au milieu de tous les incidents qui devaient signaler la conflagration générale, il en est un qui réveille particulièrement en nous un souvenir d’histoire. Des ambassadeurs celtes, interrogés par Alexandre de Macédoine, lui répondirent que ce qu’ils redoutaient le plus au monde c’était la chute du ciel. Cette réponse, si fière en apparence, fut grandement admirée par le jeune conquérant; elle l’est encore tous les jours dans les leçons d’histoire de l’université. Cependant elle ne faisait que traduire simplement, naïvement, une des plus fermes croyances religieuses de ces peuples; n’était-ce pas de la chute du ciel que leurs livres prophétiques les menaçaient?
Mais ce globe terrestre, déjà brisé par cet effroyable cataclysme, devait être complétement anéanti par le feu. Cet autre détail me rappelle, non plus un souvenir gravement historique, mais un simple jeu de mon enfance, jeu symbolique qui, peut-être (ici je n’émets qu’un doute), remonte à l’Edda.
Vous souvient-il de ce joyeux passe-temps, fort en usage autrefois dans nos provinces et même à Paris, où, de main en main, circule un tison enflammé, une brindille de bois, un fétu de paille, un.... n’importe quoi, que le feu attaque déjà par un bout. Pour ne pas encourir la responsabilité de son extinction, au plus vite on le passe à son voisin, en l’interpellant de ces mots significatifs: Petit bonhomme vit encore! Le voisin le passe à un autre, et ainsi de suite, toujours avec ce même refrain: Petit bonhomme vit encore! Ce jeu, au moyen âge, se traduisait, dans les pays du Nord, surtout en Bretagne, par la danse de la torche (je crois l’avoir déjà dit ailleurs).
Eh bien! ce jeu, je ne sais, mais il me semble qu’il figurait le grand embrasement futur, inévitable, et que le petit bonhomme, c’était le monde!
Hâtons-nous d’arriver à notre grande dissertation scientifique.

