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La montée aux enfers

LE HUITIÈME PÉCHÉ

Reading edition

LA CRAINTIVE

Je t’attendrai ce soir dans mon appartement... Le quartier est désert, mystérieusement Sous ta fourrure large et ta voilette épaisse, Avec des seins battants que la terreur oppresse, Tu monteras mon escalier, tu franchiras Ma porte et trembleras longtemps entre mes bras. Il faudra que je guette aux carreaux, que j’apaise Tes remords orgueilleux et tes pudeurs mauvaises. Mais plus tard, quand j’aurai réveillé ton pouvoir De volupté, comme un parfum dans l’encensoir Qu’on fait tourbillonner au contact d’une flamme, Quand tu tordras d’amour ta forme qui se pâme, C’est toi qui, tout à coup, tireras les panneaux De la chambre, soulèveras les lourds rideaux, Afin que les amis qui fument et qui rêvent Dans la pièce voisine, un instant se soulèvent, Voient leur songe voluptueux réalisé Par ton corps rose et jaune et bleui de baisers.

L’HORREUR TENTATRICE

La tendre, la fidèle et la chaste était là... C’était la peau de rêve au transparent éclat, Le long cou délicat sur la gorge pudique. D’un balcon bleu tombait une étrange musique. Sur une soie indienne et des voiles rayés, Elle se renversait avec les yeux noyés. C’était elle! Et la jambe au dessin impeccable Émergeait de la robe aux plis insoulevables. Le pur mystère aimé de sa forme s’offrait. O seigneur! Une main nonchalante serrait La cheville et montait et s’arrêtait et, glauque, Une bague y brillait comme un œil équivoque. Deux hommes qui fumaient se penchaient pour mieux voir Les lampes du souper flambaient dans les miroirs. Elle cambrait son buste et soudain une face Dont je ne distinguais que les deux lèvres grasses, Prit ses lèvres, les écrasa, les savoura. La tension des seins et le geste des bras Indiquaient le plaisir qui consent et désire. On entendait un bruit de verres et de rires... Des fleurs au pistil noir s’effeuillaient à côté. Une autre main plongeait dans le décolleté Du corsage, arrachait les rubans et, pâmée, Se dévoilait à tous la forme bien-aimée. Pitié! Chassez au loin l’obscène vision! La scène était plus proche et plus nette aux rayons Des lampes qui tournaient comme des soleils ivres... Je voyais le ruisseau de ses cheveux en cuivre Couler parmi les arabesques du tapis. Les murs prenaient de fantastiques coloris Tachés en violet par des têtes lubriques... Crucifiée, extasiée et magnifique, Celle que j’adorais se tordait an milieu De ces hommes dans un désordre radieux Sous les bouquets penchant de lis, de balsamines Qui lui tendaient de sexuelles étamines... Et puis un grand silence arriva, tout se tut. Une ombre s’étendit et je n’entendis plus Que son rire, mais déformé, rauque, cynique, Un rire de plaisir, un grand rire hystérique...

LES TROIS ADOLESCENTS

Descendons l’escalier, me dit-elle, viens voir La chambre souterraine avec ses trois miroirs, Le caveau vert au fond du cloître de porphyre. Je la suivis. Je vis son émeraude luire Ainsi que dans un conte on voit un talisman. La voûte s’éclairait surnaturellement. Et par le tournoiement des marches j’étais ivre... Cela nous conduisit jusqu’à la porte en cuivre Où le signe ambigu des deux sexes mêlés Et celui de l’hermaphrodite immaculé Etaient gravés en or sur le métal vert pâle. Nous entrâmes. La salle avait des murs d’opale Et sur un grand velours glauque aux bavures d’or, Ayant le fauve éclair, par places, sur leur corps, Des trois gouttes de feu des lampes qui saignaient, Les trois adolescents ingénus s’étreignaient... La bien-aimée alors fit tomber son manteau, Elle s’avança nue avec un seul joyau Bleuâtre autour du cou, ses cheveux se défirent. Elle se laissa choir par terre et je vis luire Une main aux doigts peints avec un bracelet Qui doucement prenait sa nuque et l’attirait...

JE TE RÊVE, CASQUEE...

Je te rêve, casquée avec des cheveux bleus, Devant l’adolescent étrange agenouillée Comme devant un christ fardé, silencieux, Dont tu baises le corps de ta bouche souillée. Un reflet de chasuble erre dans les rideaux, La nappe de l’autel est faite des draps vierges, Le soir, en clignotant, jaune sur les carreaux, T’éclaire nue ainsi qu’un invisible cierge... Les prières, les fleurs, les rites et le soir Font du tendre boudoir une chapelle infâme. Il semble qu’un parfum fauve de chair de femme S’élève quelque part d’un obscur encensoir. Soudain la main du dieu serre ta nuque frêle, Il se tord et défaille ainsi que pour mourir. De l’ombre qui descend les miroirs s’ensorcellent. La ville chante au loin l’oraison du plaisir. Puis son visage peint se détend. Il repose. Son corps mince s’enfonce au milieu des coussins... Dans tes cheveux, sa main aplatit une rose... Un hoquet de désir soulève encor tes seins...

LA FEMME AUX TROIS COLLIERS

La femme aux trois colliers sur l’homme asiatique Se pencha, le frôlant des perles magnétiques Et du chrysobéril verdâtre de son cou. Le mulâtre à côté la tenait aux genoux Dans la robe de bal plongeant sa tête épaisse Et riait quand la fine main d’une caresse De son rubis aigu l’égratignait exprès. L’homme fiévreux de race blanche était auprès De ce groupe, écoutant battre son cœur malade... Du calice des lis sortait une odeur fade Et sexuelle. Alors la femme tout d’un coup Roula dans les coussins avec un rire fou, Aux mâles frémissants s’offrant comme une proie... Le crissement des peaux, le craquement des soies, La robe partagée en deux des pieds aux seins, Les hoquets de désir, les regards d’assassins, Et l’éclair d’un poignard que lève l’homme blême... La femme se dressant, le corps nu sous ses gemmes, Tord alors le poignet débile, elle saisit Un fouet caché parmi les velours cramoisis Des tentures et cingle à grands coups le visage Que la fièvre, la peur et la honte ravagent. Puis, elle va s’étendre encor lascivement Près du jaune muet, du mulâtre charmant, Elle écrase par jeu l’or des lis sur leur bouche, Ou les agace avec le bout de sa babouche... Tous les plaisirs mauvais dans l’ombre sont assis Et l’homme au front zébré pleure sur le tapis...

REPAS D’HOMMES

Le vin tachait la nappe et les plastrons des hommes Et l’électricité dansait sur les cristaux... Parfois glissaient de noirs maîtres d’hôtel fantômes, L’alcool et le tabac empoisonnaient l’air chaud... Et mes trois compagnons qui brandissaient leurs verres Semblaient des animaux de plaisir laids et lourds. Ils s’épanouissaient, jaunes, dans la lumière, Ils bavaient de désir et hoquetaient d’amour. Leurs bagues reluisaient comme des dents magiques. C’étaient des fauves excités par de la chair. La luxure mouillait leurs babines lubriques, Une odeur féminine exaspérait leur flair. Comme un gardien avec le fer pique des bêtes, J’entretenais leur rut de propos singuliers Et mon propre poison me montant à la tête, Du feu que j’allumais je me mis à brûler. «Dans un appartement profond, tendu de soie, Sous la veilleuse rose et sous le baldaquin, Elle dort presque nue et sa peau qui chatoie Semble un bijou charnel serti de linge fin. «Quand elle se repose elle a l’air d’une vierge. C’est une courtisane au premier mouvement Et sa gorge à minuit de la chemise émerge Comme une pulpe d’or où vivent des ferments. «Dans un demi-sommeil impudique et candide, Elle se pâme en m’attendant, vivante croix. Suivez-moi. Vous verrez que son corps est splendide, Qu’elle a la jambe longue avec le buste étroit...» Et l’avide troupeau qu’une flamme ensorcelle Suivit le possédé que j’étais devenu. Il faisait une nuit d’orage chaude et belle... Dans les nuages se tordaient des êtres nus... Les restaurants vibraient d’orchestres érotiques, Des spasmes cadencés secouaient les maisons, La ville tressaillait d’un rythme fantastique Où se mêlait l’étreinte avec la pâmoison. «Il est tard... Que fais-tu... C’est moi, ma bien-aimée... Les meubles, les tapis me soufflaient son odeur... Quand ma main se posa sur la portée fermée Je défaillis d’espoir, de désir et d’horreur. Je la pris par le corps et j’allumai la chambre, Et j’arrachai le linge et les draps. La voilà! Un parfum de cheveux, de femme blonde et d’ambre M’enivrait. Allez donc, les bêtes, prenez-la... Et sur l’être charmant qui criait d’épouvante Dont j’avais adoré le cœur et la beauté, Qui me tendait ses mains blanches et suppliantes, Les trois fauves aux groins affreux se sont jetés. Plus tard j’ai ramassé les roses écrasées Qui faisaient sur les draps de grands cercles de sang. Maîtrisant mon dégoût et domptant ma nausée, J’ai recouvert de fleurs le corps éblouissant. Elle pleurait à grands sanglots, vaincue et lasse, Et grelottait dans le lit creux sous les draps froids. «O splendide, ai-je dit, tu peux me rendre grâce, Car je t’aimerai mieux, souillée ainsi trois fois. «Tu m’humiliais avec une fausse noblesse. Désormais, en cherchant le soir la volupté, Nous serons tous les deux égaux dans les caresses: Nous avons renié l’infâme pureté...»

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