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La Mère de Dieu

Front matter (continued 2)

Anna-Catherine Strebinger translation

- Elles sont de dix florins pièce. Pardonne, Mardona, les martres ne m'appartiennent pas. Si elles étaient à moi, je m'empresserais de les déposer à tes pieds en te priant de les accepter en cadeau, et je serais fier que tu veuilles bien en recevoir l'hommage. Mais, dans le cas présent, il me faut tenir mon prix comme avec un acheteur ordinaire.

- Donne-les-moi pour six florins.

- Impossible.

- Sukalou, prends garde de m'irriter, dit Mardona. Dis ton dernier prix.

- Eh bien! huit, parce que c'est toi.

- Six. »

Sukalou secoua la tête.

« Donne-lui-en sept, chuchota Anuschka à l'oreille de sa soeur.

- Sept florins la peau, dit Mardona. C'est très cher, mais passe. Emporte les martres, Anuschka, et toi, père, paye Sukalou. »

Elle tendit sa main. Sukalou soupira, mais lui donna la sienne, tête basse. Ossipowitch lui compta l'argent. Il le plaça dans un angle de son mouchoir de coton bleu, fit un noeud, qu'il serra avec ses dents, et cacha le tout dans sa poitrine.

« Dieu vous bénisse! »

Il ramassa son sac, pour partir.

« Pas un pas, s'écria Wewa! Je ne te laisserai partir que lorsque tu m'auras promis de venir me voir. Allons, ta main.

- Je te le promets, répondit Sukalou, clignant des yeux, comme un chat au soleil.

- Ta main! »

Il la lui donna.

« Et maintenant, encore un baiser, mon petit coeur. »

Elle l'embrassa furieusement. Lui, ne s'en défendit pas, mais il détourna la tête tout honteux.

Peu après le départ de Sukalou, Sofia Kenulla entra. On lui montra les belles peaux de martre. Elle les admira et les loua beaucoup, tandis qu'une ombre d'envie obscurcissait son visage d'ange.

« Sukalou a aussi de très belles martres à vendre, dit-elle. Je suis sûr qu'il les laisserait à un bas prix. Il les a tirées lui-même.

- Vraiment! s'écria Mardona, qui échangea un coup d'oeil avec Wewa.

- Du reste, elles ne sont pas chères, continua Sofia Kenulla. Les juifs, dans la capitale, en donnent cinq florins, pas davantage.

- En es-tu sûre?

- Pourquoi te tromperais-je?

- Oh! le voleur! le coquin! s'écria Wewa. Mais qu'il vienne maintenant, et je lui dirai son fait.

- Tu ne lui diras rien du tout, ordonna Mardona, pas un mot! Cela me regarde.

- Comme tu voudras, Mardona », dit Wewa à voix basse.

Puis, se tournant vers la jeune fille qui l'accompagnait:

« Je t'en prie, Lisinka, notre petite mère m'a promis des carottes. Fais-toi les donner dehors, et place-les dans notre charrette. Va, mon enfant!

- Une jolie et honnête fille, dit Mardona.

- Viens donc baiser les pieds de la Mère de Dieu, Lisinka », dit Wewa très haut.

Lisinka se mit à genoux devant Mardona; mais celle-ci ne laissa pas la jolie fille s'incliner jusqu'à ses bottines. Elle se baissa vers elle et l'embrassa gracieusement sur les lèvres.

« C'est votre fille? demanda Sabadil à la veuve.

- Non, répondit-elle. C'est une pauvre fillette que j'ai recueillie chez moi, et qui m'aide au ménage.

- Chez vous, ajouta Mardona en se tournant vers Sabadil, on nommerait simplement Lisinka une servante.

- Et Wewa, sa maîtresse, la prie poliment de bien vouloir exécuter ses ordres! dit Sabadil avec étonnement. Et toi, Mardona, tu lui as donné un baiser!

- Chez nous, mon ami, lui répondit Mardona, il n'y a pas de maîtres et pas de valets: il n'y a que des frères et des soeurs. C'est Dieu qui a créé tous les hommes. Ils sont égaux et il n'en est pas un qui ait un avantage sur l'autre.»

CHAPITRE VIII

Wewa possédait à Fargowiza-polna une jolie propriété; elle avait une maison, une petite ferme, du bétail, des chevaux et de la volaille en abondance. En outre, elle avait plus de deux mille florins à la caisse d'épargne et une centaine de florins dans une cruche de grès placée dans sa chambre. En somme, elle était un bon parti, d'autant plus qu'elle n'avait pas d'enfants. Elle était active, très travailleuse, douée d'une certaine intelligence et fort bien conservée. Ce sont les considérations qui décidèrent Sukalou, après quelques jours de réflexions, à lui rendre visite. Il marmotta des prières, tout le long, en y allant, et en même temps il calculait avec soin les avantages que cet hymen pourrait bien lui apporter.

Wewa le vit de loin, comme il s'était arrêté au milieu de la route pour bourrer son nez de tabac, et, quoiqu'elle fût déjà très bien mise, elle se hâta de faire un peu de toilette. Elle remplaça le mouchoir blanc qui recouvrait ses cheveux par un foulard aux couleurs vives, et attacha cinq rangs de gros coraux autour de son cou blanc et gras. Elle passait justement sa sukmana de drap vert foncé lorsque Sukalou frappa à la porte.

« Qui est là? demanda-t-elle, et un sourire malicieux entr'ouvrit ses lèvres roses.

- C'est moi, Wewa, si vous voulez bien me permettre….

- Seigneur! qu'entends-je?… Mais c'est Sukalou. »

Elle ouvrit la porte et embrassa cordialement le nouveau venu.

« Entre, mon bien-aimé, à quoi bon toutes ces façons? Tu es ici chez toi; mets-toi à ton aise. »

Elle lui enleva son chapeau et sa canne, lui avança une chaise, ferma la porte et appela Lisinka, prestement et sans trahir aucun embarras. Puis elle prit place en face de lui, lissant soigneusement ses jupes amidonnées et faisant bouffer sa chemise couverte de broderies.

« L'amour t'a enfin poussé jusqu'à moi? commença-t-elle.

- L'amour,… oui,… répondit Sukalou d'un air langoureux, mais… c'est aussi la faim.

- Tu as faim! s'écria Wewa. Lisinka, viens vite, je te prie. Nous avons un hôte, ma chère, et quel hôte! Dis-moi, cher ami, que voudrais-tu bien manger? Du lard, du fromage, du beurre, des oeufs, ou un morceau de gâteau? Il y a de tout cela ici. »

Sukalou réfléchit.

«Je mangerais bien quelques oeufs, dit-il enfin; puis, peut-être, du fromage et un morceau de beurre. Quant au gâteau, que tu as sûrement pétri toi-même, de tes jolies mains, - Wewa rougit de plaisir - j'en goûterai un peu plus tard, pour te faire plaisir, puisque tu y tiens. »

Lisinka parut et commença à apprêter les oeufs, tandis que Wewa mettait la table et allait chercher tout ce que contenait son garde-manger.

Sukalou examina un instant les assiettes et les pots, et soupira. Puis il prit une pincée de tabac dans sa tabatière, d'un air grave. Enfin il saisit le couteau:

« Je crois que je commencerai par un peu de beurre et de fromage, dit-il nonchalamment, en se taillant, une énorme tartine.

- Tu as changé d'avis, à ce qu'il paraît? demanda Wewa.

- Oui, murmura Sukalou la bouche pleine, en avalant de gros morceaux de fromage.

- Ainsi, tu ne me traites plus de baba? reprit Wewa avec un sourire.

- A quoi penses-tu? s'écria Sukalou indigné et hors de lui, et si hors de lui, qu'un morceau de pain faillit l'étrangler; mais, Wewa, me prends-tu pour un Tartare? Je t'ai dit cela devant Mardona, tu comprends? Je voulais lui plaire, à cette femme. Elle a un naturel si jaloux, qu'en sa présence il n'est pas permis de trouver quelqu'un joli. Mon Dieu! que veux-tu? elle est curieuse. Toi, Wewa, tu as la taille un peu forte, mais cela prouve que tu es robuste, bonne au travail. Et tu es très jolie; oh! mais, très jolie, Wewa, sais-tu cela? Dieu! que ces dents sont jolies, et quelle ravissante petite bouche tu as! Tiens, donne-moi un baiser, friponne! »

La jeune amoureuse se leva précipitamment et embrassa Sukalou à deux reprises.

« Encore, ma Wewa, ma jolie petite Wewa, encore! »

Elle l'embrassa une troisième fois.

« Mais, sais-tu, interrompit soudain Sukalou qui avait mangé presque tout ce qu'il y avait sur la table, sais-tu, ma petite Wewa, que j'ai plus soif encore que je n'ai faim? Tu as dû remarquer que j'ai beaucoup de peine à avaler, tant j'ai la bouche sèche.

- Parle, que veux-tu boire, mon chéri?

- Qu'as-tu à me donner?

- De la bière ou du meth.

- Mon Dieu, je boirais bien une petite cruche de bière, puisqu'il y en a là, puis un peu de meth, pour favoriser la digestion. Ne m'en apporte pas trop peu, Wewa: la nourriture affaiblit l'estomac, tu sais? Par la même occasion, ma colombe, tu pourras m'apporter un petit morceau de lard. Tu as oublié de m'en donner, il me semble? »

Wewa apporta le lard et du meth, et Lisinka descendit à la cave, tirer de la bière. Sukalou finissait le plat de gâteaux. Il but quelques verres de bière et commença à attaquer le lard.

« Es-tu rassasié? demanda Wewa tendrement, s'asseyant près de lui et passant son bras rondelet autour de cou de Sukalou. Nous pourrions maintenant, si tu es disposé, traiter de nos petites affaires. Je t'aime, Sukalou, tu le sais, et je voudrais bien être sûre que tu m'aimes aussi, toi. Voyons, réponds-moi? Tu pourras recommencer à manger après, lorsque nous nous serons expliqués.

- Mangeons auparavant », repartit Sukalou.

Il se remit à manger et à boire avec un nouvel appétit.

« Est-ce tout, ma petite Wewa? N'as-tu plus rien à m'offrir?

- Ah! je me souviens. »

Wewa s'éloigna en courant, et revint, tenant une longue saucisse et une bouteille d'eau-de-vie.

« Ah! voyez la belle petite femme, la jolie petite femme! Est-elle assez gentille, hein? est-elle assez bonne? Ah! mais c'est que tu seras une épouse délicieuse, ma Wewa, un vrai trésor pour une maison! Une baronne ne me régalerait pas aussi bien, pour sûr! »

Il saisit les mains de Wewa et les embrassa l'une après l'autre. Puis il attira à lui la grosse femme et lui déposa deux baisers sur la nuque. Wewa rougit et le repoussa, toute confuse.

Cette fois, il ne restait plus rien à manger sur la table. Le cruchon de bière était vide, l'eau-de-vie avait considérablement diminué. Sukalou se leva et s'étendit la face contre terre devant la jolie paysanne, à la façon de nos campagnards lorsqu'ils ont une requête à adresser à leur seigneur, ou qu'ils lui expriment leur gratitude.

« Lève-loi donc! » s'écria Wewa en se rengorgeant, très flattée.

Sukalou, pour toute réponse, baisa le bord de sa robe, et même commença à lui baiser les pieds. Il se mit ensuite à genoux.

« Wewa! s'écria-t-il, je te respecte, je t'estime infiniment. Ah! si l'on voulait m'écouter, on t'élirait Mère de Dieu, à la place de Mardona. Tu vaux infiniment mieux qu'elle, Wewa; je t'estime de tout mon coeur.

- Et tu m'aimes aussi, dans ce cas?

- Je t'aime , et je suis tout prêt à t'épouser.

- Ah! enfin!…

- Seulement, je te demande que notre contrat m'assure la possession de ta ferme et de ta maison.

- Ne me parle pas de cela, répondit Wewa aigrement.

- Si, Wewa, si, ma petite Wewa, je t'en parlerai. C'est chez moi une faiblesse, tu le sais. Je t'aime depuis longtemps. Je suis épris sérieusement de toi, Wewa, au point que souvent j'en suis malade; mais j'aime encore mieux me consumer et mourir d'amour que de commettre un péché sans en tirer aucun avantage. Dresse une donation par laquelle tu m'assures ta maison et tes champs, et nous nous marierons tout de suite.

- Sukalou, tu recommences!… »

Wewa fronça les sourcils avec humeur.

« Veux-tu que je te prouve que ce n'est pas un péché que de se marier? le veux-tu, dis?…

- Prouve-moi ton amour en faisant ce que je demande. J'aime mieux cela.

- Ah! le coquin! »

Wewa fit un geste qui rejeta Sukalou tout tremblant contre la muraille.

« Tu m'aimes! C'est ma maison que tu aimes, et mes vaches, et mes porcs gras! C'est de mon argent que tu es épris! »

Elle s'avança vers lui, les poings sur les hanches.

« Allons! parle-moi encore de cette donation!

- Je suis un homme vertueux.

- Un coquin, veux-tu dire, un misérable! »

Elle tourbillonnait dans la cuisine avec une telle colère, que ses jupons amidonnés bruissaient comme des feuilles fouettées par l'orage.

« Tiens! je crois que je vais te rosser d'importance, hypocrite! »

Elle courut à la porte et en poussa les verrous; mais Sukalou, avec une agilité inconcevable, ouvrit la croisée, l'escalada, sauta dans le jardin, et s'enfuit à travers champs, comme un lièvre harcelé par des chiens.

CHAPITRE IX

Le soir tombait. Sabadil se rendit chez Mardona. Elle l'avait mandé auprès d'elle. Sabadil conduisit son cheval à l'écurie, traversa la cour et frappa à la porte de la Mère de Dieu. Il entra dans la chambre, Mardona n'était pas seule. Elle était assise dans un grand fauteuil, près de son lit, que recouvrait une cotonnade à grosses fleurs. Barabasch, établi non loin d'elle, rongeait ses ongles d'un air maussade.

Tout, clans la demeure de Mardona, respirait un confort et un luxe rares dans les habitations des paysans galiciens. Les dalles étaient recouvertes de jolis et moelleux tapis; on se mirait dans les armoires et les tables en noyer poli; le sofa et les chaises étaient recouverts d'une étoffe en laine très soyeuse. A la muraille était accroché un immense miroir dans un cadre doré. Des tableaux garnissaient la pièce. De longs rideaux souples voilaient à demi les croisées. Les fenêtres étaient garnies de fleurs; un petit canari dormait la tête sous son aile, perché dans sa cage de laiton. Devant le lit de la Mère de Dieu on avait étendu une grande peau de loup. C'est là qu'elle appuyait ses pieds lorsque Sabadil entra.

« Laisse-nous, Barabasch, ordonna Mardona sans un geste.

- Pourquoi m'en irais-je? répondit le paysan d'un ton aigre.

- Tu n'as pas de questions à m'adresser, dit Mardona, très calme; tu as à obéir à mes ordres. Allons, va! »

Barabasch jeta sur Sabadil un regard venimeux et se dirigea lentement vers la porte.

« Tu t'en vas sans me saluer? » demanda Mardona.

Ses grands yeux bleus étaient arrêtés sur Sabadil, brillant d'une douceur infinie. Nul ne pouvait résister à ce regard. Barabasch revint précipitamment sur ses pas, et s'agenouilla aux pieds de la Mère de Dieu.

«Je tiens à t'avertir, mon ami, continua-t-elle, que tu me parais changé depuis quelque temps. Tu t'oublies souvent en ma présence! Prends-y garde! »

Elle l'embrassa et lui adressa un signe de la tête.

Barabasch soupira et sortit tout pensif. On entendit quelques instants encore ses pas lourds résonner sur le pavé de la cour, puis tout se tut. Mardona et Sabadil restèrent seuls.

« Qu'a-t-il? demanda Sabadil après une pause.

- Il est jaloux.

- De qui?

- De toi. »

Sabadil eut un sourire amer.

« Toi aussi, tu es mécontent, et tu m'en veux, tout comme lui. Tu ne peux admettre que je ne ressemble pas aux autres jeunes filles, continua Mardona.

- Tu es une sainte, repartit Sabadil avec tristesse, et moi je suis un pauvre pécheur, voilà tout.

- Tâche donc de comprendre ce qui m'éloigne de toi, ce qui m'interdit de répondre à ton amour, dit Mardona. Je suis l'Elue de Dieu, du Dieu qui a créé le ciel et la terre, qui a rassemblé les eaux sous sa main, et à qui la lune et les astres obéissent.

- Ma croyance ne m'enseigne pas cela.

- Ta croyance te parle de paradis et du péché de nos premiers parents, répondit Mardona d'une vois douce. Elle te parle de la corruption des hommes et du déluge que Dieu envoya dans sa colère. Ta croyance t'apprend, aussi bien que la mienne, que l'humanité pèche constamment et a sans cesse besoin de rédemption. Eh bien, moi, je te répète et je t'affirme que cette rédemption, Dieu l'a incarnée sur la terre et qu'il m'a instituée pour la représenter.

- Parles-tu de la Trinité que nous adorons?

- La Trinité ne se révèle qu'à l'âme des hommes, répondit-elle: le Père, dans la puissance de la mémoire; le Fils, dans la sagesse de l'intelligence; l'Esprit, dans la force de la volonté.

- Si vous accordez à l'homme une si haute place, comment se fait-il que vous le jugiez si faible et si misérable?

- Qui t'a dit cela? s'écria Mardona d'un ton vif, très surprise mais nullement froissée. Nous suivons mieux que vous la prescription que le Christ nous a laissée.

- Quelle prescription?

- La seule vraie: Aime ton prochain comme toi-même, et ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas que l'on te fît à toi-même. Notre croyance, de plus, nous ordonne de reconnaître et de révérer dans notre prochain l'image de Dieu, puisque l'homme est appelé à représenter Dieu sur la terre.

- C'est un beau précepte, je ne puis le nier.

- Approche-toi de moi, continua Mardona, et regarde-moi en face. Ai-je l'air de méditer de mauvais desseins? »

Sabadil se rapprocha de la jeune femme et s'adossa à la muraille, à côté de son siège.

« Je crains, fit-il observer d'une voix basse et tremblante, que tu ne me ravisses ma foi, Mardona, de même que tu t'es emparée de mon coeur.

- Je ne t'ai rien ravi, repartit Mardona en fixant sur le jeune homme ses beaux yeux bleus rayonnants d'enthousiasme. C'est toi qui te donnes à moi, sans que je l'exige ou que je t'en prie.

- Hélas! je ne suis pas maître de faire autrement.

- Prends patience, dit Mardona très grave. L'heure viendra, pour toi aussi, où le paradis te sera ouvert.

- Comment?

- Ecoute-moi, continua la Mère de Dieu, et tâche de me comprendre. On t'a enseigné, n'est-ce pas? que les premiers hommes ont été chassés du paradis après leur péché. Mais personne, jusqu'à présent, ne t'a révélé le sens profond que renferme cette leçon. C'est un secret céleste que je vais te révéler, Sabadil. Tu sais que les premiers hommes mangèrent du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal. Aussitôt après, ils firent la distinction de l'esprit et de la chair. Cette différence établie en nous, c'est la malédiction prononcée sur le monde, et ce paradis d'où les hommes ont été bannis, c'est… la nature.

- Je t'admire, dit Sabadil. A t'entendre on croirait que ce n'est pas une paysanne qui parle, mais un prêtre du haut de sa chaire. Cependant, Mardona, tu ne sais ni lire ni écrire.

- Insensé! il m'est donné, par contre, de lire dans les étoiles, et j'écris ce que je veux dans le coeur des hommes.

- Et comment tes Duchobarzen entendent-ils rappeler le paradis sur la terre? demanda le jeune homme après une pause.

- En rendant, au lieu de la crucifier comme vous le faites, à la nature toute son innocence, toute sa virginité première, répondit Mardona avec assurance: Dieu nous a donné l'esprit pour dominer la nature, et non pour la martyriser.

- Tu as raison, dit Sabadil. Mais dis-moi encore, Mardona, pourquoi vous avez choisi la femme, cette créature capricieuse et faible, pour votre rédempteur, pourquoi c'est d'elle que vous attendez le secours?

- C'est par la femme que le péché est entré dans le monde: la femme seule a le pouvoir de nous racheter. L'homme est possédé de plus d'esprit que la femme; celle-ci se laisse diriger plus puissamment par la nature. »

Sabadil regarda Mardona. Les yeux de la jeune fille brillaient d'un éclat surnaturel. Une douce extase était empreinte sur son visage. Elle se tut et se tourna vers Sabadil.

« Crois-tu à la résurrection? demanda soudain le jeune homme. Crois-tu qu'un jour viendra où Dieu jugera les vivants et les morts?

- Au dernier jour, tous ressusciteront, répondit-elle, mais en esprit seulement. Le jugement viendra après.

- Ainsi, les Duchobarzen croient qu'une femme qu'ils appellent la Mère de Dieu est investie de la puissance céleste pour juger et régner sur la terre?

- Ils le croient, Sabadil. La Mère de Dieu représente l'Eternel sur la terre. Tous doivent l'adorer et la révérer comme ils adorent et révèrent leur Dieu, parce que l'Eternel a choisi la femme pour ramener les hommes au paradis perdu. La Mère de Dieu seule peut punir les péchés et les pardonner. Ses ordres sont la volonté de l'Éternel. Les Duchobarzen ne reconnaissent pas de pape. Ils ne révèrent pas de saints. Ils n'ont pas de prêtres, pas d'images, pas de sacrements. La Mère de Dieu, au milieu d'eux, est l'incarnation de l'Etre divin. Elle est sa volonté.

- Et qui te prouve, Mardona, que tu es celle que Dieu a élue pour le représenter sur la terre?

- Si tu ne crois pas à moi, Sabadil, je ne puis te le prouver.

- Je crois à toi, s'écria-t-il en la dévorant du regard. Je crois à toi parce que je t'aime. Je veux croire à toi, et cependant ma pauvre intelligence de paysan, mon esprit inculte doutent de ta mission divine. Si tu veux me convertir, Mardona, il ne le faudra pas beaucoup de paroles; tu n'as qu'à me regarder, comme là-bas, dans la forêt tranquille, alors que je croyais, pauvre insensé, qu'un jour viendrait où tu pourrais m'aimer! »

La Mère de Dieu releva la tête, sans fierté, mais avec une majesté grave qui éblouit Sabadil; un sourire dédaigneux passa sur ses lèvres, le même sourire qu'elle avait eu en lui parlant lors de leur première rencontre au bord de l'étang solitaire, sous les ombrages de la grande forêt. « Comment peux-tu me parler d'amour comme à une femme ordinaire? dit-elle.

- Pardonne-moi, oh! pardonne! balbutia Sabadil, dont la poitrine était oppressée, et qui ne respirait que faiblement. C'est un péché, je le sais, je le sens. Punis-moi, Mardona. Je ne suis pas un saint, mais un grand pécheur. Je ne sais rien de ta mission. Pour moi, tu n'es qu'une femme belle et que j'aime, et dont l'aspect me trouble et me rend fou…. »

Mardona se leva et se tint debout devant lui, une main appuyée au dossier de sa chaise, le visage calme et pur, empreint d'une douce compassion.

« Tu es un misérable pécheur, et moi, je suis à la place de Dieu, dit-elle avec une excessive dignité. L'amour t'aveugle. Ouvre les yeux. Saisis bien quelle est ma situation envers toi. L'orgueil humain t'étouffe. Allons, à genoux! et adore Dieu qui m'a envoyée! - Ah! Mardona, murmura-t-il, dis-moi seulement que tu ne me hais pas!

- Humilie-toi! »

Il tomba à ses pieds, anéanti.

« Je suis perdu dans ce monde sans toi! cria-t-il. Tu es mon ciel et mon enfer!

- Crois-tu que Dieu m'a élue? demanda Mardona d'une voix extrêmement douce tandis qu'elle le regardait fixement de ses deux grands yeux brûlant d'enthousiasme. Sens-tu maintenant que tu n'es rien sans moi? que tu as besoin de mon intercession auprès de Dieu?

- Oui, je le sens.

- Eh bien, à genoux! s'écria Mardona, et prie. »

Lorsqu'elle vit Sabadil étendu devant elle, la face contre terre, un fier sourire illumina le visage de Mardona, de ses yeux brillants à ses lèvres mi-closes.

CHAPITRE X

Le dimanche suivant, Sabadil parut pour la première fois à l'église des Duchobarzen, pour assister aux cérémonies de leur culte. Dans la maison de Mardona se trouvait une immense salle très simple. C'est là que l'assemblée se réunissait le dimanche. Il y avait bien à peu près deux cents personnes. On remarquait, mêlés aux costumes clairs et bariolés des paysans, deux juifs polonais revêtus de leur talar de soie noire. Les hommes se tenaient à gauche de l'autel, les femmes à droite. Tous étaient en habits de fête. Vis-à-vis de l'autel se trouvait une table, où l'on avait posé le pain et le sel.

Tandis que tous s'entretenaient à voix basse, Sukalou, comme en extase, les yeux levés au ciel, murmurait une prière. Il sentit bien tout à coup que quelqu'un le tirait par sa manche, mais il ne se retourna pas.

« Sukalou! murmura une voix caressante à son oreille.»

Il se mit à prier avec plus de ferveur et ne prêta pas attention. On le tira de nouveau par sa manche, plus fort.

« Ecoute-moi donc!

- Laisse-moi prier », dit Sukalou sans daigner jeter un regard à Wewa, qui se tenait derrière lui.

Celle-ci, furieuse, lui donna un coup de poing dans le dos et s'éloigna rapidement.

Lorsque Mardona entra, vêtue de son costume de cérémonie, l'assemblée entière tomba à genoux. La Mère de Dieu bénit les assistants et s'assit, avec une grande dignité, devant la table où se trouvaient le pain et le sel. Sabadil se tenait à ses côtés. Elle le lui avait ordonné.

« Si quelque chose te surprend ou t'embarrasse, lui avait-elle dit, interroge-moi.

- Permets-moi de te dire, en ce cas, répondit Sabadil, l'étonnement que me cause dans ce saint lieu la présence de ces deux juifs.

- Tout homme, qu'il soit juif, ou chrétien, ou musulman, ou même païen, peut prendre part à notre service divin, repartit Mardona. Ce n'est pas la présence de l'homme qui souille un temple, ce sont ses mauvaises actions. »

Un des Duchobarzen s'avança et entonna le psaume: « C'est ainsi que parle notre souverain le Dieu d'Israël ». Le reste de l'assemblée s'unit en choeur à sa voix et répéta l'hymne. Lorsque le chant fut terminé, un des vieillards se leva et alla prendre par la main le doyen de l'assemblée. Ce fut touchant de voir comme ces deux patriarches s'inclinèrent devant les assistants, se donnèrent le baiser de paix et se saluèrent humblement. Un troisième membre s'approcha, salua et embrassa ses deux compagnons, de même qu'ils l'avaient fait, précédemment. Tous les assistants suivirent leur exemple, l'un après l'autre, les hommes les premiers, puis les femmes.

« Que signifie cette cérémonie? demanda Sabadil.

- Elle signifie, dit la Mère de Dieu, ce que je t'ai déjà enseigné une fois, que l'homme doit vénérer son prochain, qui représente Dieu sur la terre. »

Lorsque la cérémonie fut terminée, Mardona se leva, prit Sabadil par la main et le conduisit au milieu des vieillards.

« Je vous amène un nouveau frère, leur dit-elle d'une voix douce. Accueillez-le bien, estimez-le et l'aimez! »

Le doyen donna la main à Sabadil et l'embrassa. Tous les membres de l'Eglise suivirent son exemple. Ils s'éloignèrent ensuite, tranquillement et graves, comme ils étaient venus.

Sabadil hésitait, le regard baissé. La main de Mardona se posa sur son épaule avec une tendre pression.

« Qu'as-tu, Sabadil? demanda la sainte fille.

- Toi, Mardona, tu ne m'as pas donné de baiser, murmura-t-il d'une voix émue.

- Maintenant tu fais partie de notre secte, répondit-elle. Tous t'ont salué comme leur frère. Je ne suis pas ta soeur, Sabadil, ne l'oublie pas. »

Mardona se tenait au milieu de la salle, grande et forte. Elle était vêtue d'une robe bleue à larges plis. Ses cheveux étaient noués dans un foulard blanc. Elle souriait, et ce sourire adoucissait sa physionomie, la rendant plus séduisante encore.

- Mais je ne t'aime pas comme une soeur! s'écria-t-il. Mardona, je t'en conjure, renonce à ta position! Elle ne te rend pas heureuse. Sois à moi, Mardona, deviens ma femme!

- Jamais, Sabadil!

- Et pourquoi pas?

- On ne peut boire à la fois au calice de Dieu et au calice du diable, répliqua-t-elle. Es-tu digne de m'approcher, moi que le Seigneur a élue? As-tu abjuré de tout ton coeur les fausses croyances? Te sens-tu pénétré de nos saints préceptes? Non, tu ne l'es pas! C'est le péché qui parle par ta bouche.

- T'aimer, Mardona, est-ce un crime?

- Prie avec moi, Sabadil, dit-elle d'une voix exaltée qui résonna dans la salle comme un son d'orgue. Prie, pour qu'il te soit donné de vaincre le mal! »

CHAPITRE XI

La Mère de Dieu rendait justice. La maison de prières, la cour, la grande chambre des Ossipowitch étaient remplies de monde. Un grand nombre de curieux se tenaient dehors, sur la route, près de la haie. La table qui, le dimanche, portait le symbole, était recouverte d'un tapis bleu. On y voyait une Bible ouverte et un crucifix de bois. Mardona était assise devant cette table, sur la chaise haute. Elle portait une longue robe de velours rouge, garnie de martre, de hautes bottes de maroquin vert à talons d'argent et un foulard vert, en soie, noué sur ses tresses blondes. Son cou, sa gorge et son front disparaissaient sous des colliers de gros coraux, semés de sequins étincelants. Des bijoux de prix brillaient à ses oreilles et à ses bras. Ses doigts étaient ornés de bagues. Elle rappelait une tsarine de Moscou, du temps d'Ivan le Terrible. Son visage était doux et calme. On n'y lisait aucune sévérité.

Sabadil se tenait dans la foule, un peu à l'écart. Il ne perdait pas des yeux Mardona. Il considérait avec extase cette femme à qui tous obéissaient et il sentait son coeur battre avec force.

Le givre avait décoré les vitres de la salle de ses grands dessins étoilés; la neige craquait sous les pieds de ceux qui se tenaient dans la cour ou sur la route, mais un soleil éclatant rayonnait dans la campagne. Il donnait aux glaçons des reflets chatoyants de joyaux et argentait le moindre brin d'herbe. Un bourdonnement confus de voix humaines montait de la cour. Des becs-croisés, avec leur plumage rouge et vert, gémissaient en sifflant entre les aiguilles des pins. Sur un tilleul dépouillé une corneille s'était établie, appelant une de ses compagnes. Dans la salle où l'on rendait la justice, par contre, régnait un silence de mort. Lorsqu'une femme perdait une épingle à cheveux, on l'entendait tomber et résonner à terre.

Mardona leva sa main et donna le signal. Aussitôt le chantre entonna une hymne sacrée, que toute la communauté répéta en choeur. Quand le dernier accord se fut éteint, Mardona fit de nouveau un signe et tous les assistants se jetèrent à genoux devant elle:

« Je tiens ici la place de Dieu, dit Mardona d'une voix forte, pour punir les péchés ou les pardonner. Que celui d'entre vous qui se sent coupable le reconnaisse et implore la miséricorde divine. Que celui que son prochain a offensé le déclare et porte plainte contre lui. »

Un frémissement, un chuchotement passa à travers la foule. Puis une jolie jeune fille sortit des rangs et se frappa trois fois la poitrine, en tombant à genoux aux pieds de la Mère de Dieu.

« Je me reconnais coupable devant Dieu et devant toi, Mardona, commença-t-elle. Depuis quelque temps je chagrine fort mes parents.

- Te repens-tu de ta faute?

- Je me repens.

- Tu t'agenouilleras durant deux heures, en t'humiliant, décida Mardona, et en répétant ces mots: « Tu honoreras ton père et ta mère, afin que tes jours soient heureux. »

Mardona, là-dessus, embrassa la pécheresse, et celle-ci s'éloigna, le visage caché dans son mouchoir.

« Humiliez-vous tous, s'écria Mardona, car, devant Dieu, personne n'est parfait. »

Une jeune femme s'avança près de Mardona, se jeta à ses pieds brusquement et demanda, en désignant une de ses compagnes, qu'on la punît pour l'avoir offensée.

« Que t'a-t-elle dit? demanda la Mère de Dieu.

- Elle m'a appelée « crapaud venimeux, serpent, fille de chienne ».

- Qu'as-tu à répondre? demanda Mardona à l'accusée, qui se tenait là toute rouge et horriblement embarrassée.

- Je l'ai dit,… j'étais en colère.

- Même dans la colère nous devons respecter notre prochain et le vénérer comme l'image de Dieu, s'écria Mardona. Demande pardon à ta compagne, à l'instant même; agenouille-toi, et fais pénitence. »

La pécheresse vint tomber aux genoux de son ennemie et lui demanda pardon. Puis les deux femmes s'embrassèrent. En retournant à leurs places, elles furent bousculées par un paysan qui traînait par la manche un jeune homme pâle, aux traits décomposés, devant la chaise de leur juge.

« En voilà un qui m'a volé une faux, commença le paysan.

- Point du tout, mon petit père, je l'avais seulement empruntée.

- Tu l'as volée! cria le paysan. Durant mon absence tu t'es introduit dans ma chaumière, et tu m'as enlevé ma faux!

- Empruntée, petit père, empruntée, répéta le jeune homme, très effrayé.

- Tu l'as volée, s'écria le plaignant, car, lorsque j'ai envoyé Jur chez toi… Jur, c'est mon fils… tu lui dis….

- Jur n'est pas venu chez moi.

- Où est Jur? » demanda Mardona.

Un jeune gars s'avança.

« J'ai été chez lui, petite mère, et je lui ai dit que ce ne pouvait être que lui qui avait pris notre faux, et qu'il eût à nous la rendre. Il s'est mis à rire et m'a répondu: « Je n'ai pas votre faux », et il ne nous l'a pas encore rendue.

- Nieras-tu encore? » demanda Mardona à l'accusé.

Le malheureux tremblait de tous ses membres. Il resta muet.

« Je décide que tu as volé, continua Mardona et que tu subiras la peine des voleurs. Tu vas rendre immédiatement à son propriétaire la faux que tu lui as dérobée. Et-toi, dit-elle en se tournant vers le plaignant, garrotte-le, conduis-le chez toi et fouette-le d'importance. »

Elle prit un knout posé par terre près d'elle et le tendit au paysan.

« Donne-lui-en cinquante coups, pas un de plus, tu m'entends? »

Le larron soupira, mais n'opposa aucune résistance. On le garrotta et on l'emmena. Quelques minutes se passèrent. Personne ne se présentait.

« N'y a-t-il personne ici qui se sente coupable ou qui ait à se plaindre d'une injustice? » demanda Mardona.

Personne ne répondit.

« Dans ce cas, je nommerai moi-même ceux dont j'ai à me plaindre et qui ont irrité l'Eternel par leur conduite, continua la mère de Dieu. Où est Barabasch? »

Barabasch tressaillit vivement, mais il se contint, s'approcha de Mardona et s'agenouilla devant elle, la tête basse, un peu pâle, mais d'apparence calme.

« Tu as désobéi, dit Mardona d'un ton glacial. Tu t'es, malgré mes fréquents avertissements, révolté souvent contre mes décrets. C'est un grand péché, Barabasch. Car ma volonté est la volonté divine. Te repens-tu de cette faute? »

Barabasch se frappa la poitrine à trois reprises.

« Je me repens! je me repens! je me repens! bégaya-t-il.

- Je te pardonne, dit Mardona en le baisant au front. Mais le salut de ton âme exige que tu t'humilies et que tu fasses pénitence. Ta fierté, ton orgueil doivent être traînés dans la fange. Tu vas te coucher le visage contre terre en travers de la porte, près du seuil, et ceux qui entreront, comme ceux qui sortiront, te fouleront aux pieds. »

Barabasch se leva, marcha en chancelant vers la porte et se jeta sur le carreau, couvrant de ses deux mains son visage désolé et honteux.

Tous ceux qui entraient ou sortaient devaient passer sur lui. Sabadil remarqua que la plupart des hommes évitaient, en sortant, de le toucher du pied, tandis que les femmes, au contraire, foulaient son corps de leurs lourdes bottes, sans aucune pitié, la douce et belle Sofia, aussi bien que la pétulante Wewa, qui l'écrasa si brutalement, qu'il se tordit à son passage comme un ver, ou comme un malheureux condamné à périr foulé sous les pieds des éléphants.

« Où est Sukalou? demanda Mardona, tandis qu'un sourire malicieux éclairait ses yeux et entr'ouvrait ses lèvres roses.

- Me voilà, petite mère, s'écria Sukalou. Qu'ordonnes-tu de moi, étoile d'or, rose de….

- Pas tant de paroles, interrompit Mardona; à genoux et avoue ta faute.

- Moi?

Sukalou se jeta à terre, baisa les pieds de la Mère de Dieu, et leva les mains vers le ciel.

« Je suis innocent, siège de toutes les béatitudes, colombe céleste, toi…. »

Mardona saisit une peau de martre et lui en frotta le visage.

« Connais-tu cela, hein? Ces peaux t'ont appartenu, Sukalou, continua Mardona, et tu me les as vendues plus cher qu'on ne te les achète en ville.

- Est-ce possible? Mon Dieu! voilà, on ne connaît pas toujours les prix courants.

- Tu m'as menti, tu m'as volée et trompée.

- Je suis un vieillard, Mardona. Souvent la mémoire me fait défaut, gémit Sukalou. Tu sais que je suis incapable d'une mauvaise action. Je passe mon temps dans le jeûne et la prière, tu le sais.

- « Et il vit des gens, assis dans le temple, et qui vendaient des boeufs, des moutons et des pigeons, dit Mardona, d'une voix forte et avec un oeil sévère, et des changeurs et des banquiers. Et il prit des cordes; de ces cordes il tressa un fouet, et il chassa avec ce fouet tous ces commerçants qui souillaient le temple avec leurs boeufs et leurs brebis. Il renversa les tables des changeurs et foula aux pieds leur monnaie, et il chassa les marchands de pigeons, en criant: « La maison de mon Père est une maison de prières: vous en avez fait une caverne de voleurs! »

- Songe à ma mémoire, petite mère, à cette vieille mémoire qui me fait défaut, pleurnicha Sukalou! Si je t'ai vendu les martres trop cher, je suis prêt….

- Silence!

- Je me tais. »

Et Sukalou, saisi d'une frayeur mortelle, prit une pincée de tabac, puis une autre, sans interruption, durant quelques secondes.

Tu as trompé, tu dois être puni, continua Mardona. Tu m'as trompée, moi, et ta punition sera double, comme ta faute. Je te pardonne. Mais le salut de ton âme exige que tu fasses pénitence et que tu jeûnes pendant trois jours.

- Je mourrai, Mardona.

- Le premier jour, tu ne recevras rien à manger. Le second et le troisième jour, on te donnera un morceau de pain et une cruche d'eau. De plus, tu auras à réciter mille fois l'Oraison dominicale. »

Sukalou, éperdu, embrassa nerveusement les genoux de Mardona.

« Fais-moi battre, petite mère, supplia-t-il en pleurant, ou plutôt bats-moi toi-même. Ce sera pour moi une joie d'être battu par ta jolie petite main d'ivoire. Fouette-moi de verges, de cordes, ou avec un bâton; fouette-moi aussi longtemps que cela te conviendra; mais, pour l'amour de Dieu, ne me fais pas jeûner! »

Mardona le repoussa doucement.

« Tu me salis, va-t'en! dit-elle.

- Fais-moi appliquer la torture si tu veux, implora Sukalou, attelle-moi à un chariot, crucifie-moi, fais-moi pendre, mais ne me soumets pas au jeûne.

- Plus un mot! Ton arrêt est prononcé.

- Pour l'amour de Dieu, cria Sukalou, il faut que je parle! Tu veux sauver mon âme, dis-tu; mais, quand j'ai faim, je suis capable de tout. Je crains, Mardona, sainte femme, ô toi la plus belle rose du jardin céleste, je crains que ma chair ne faiblisse, que mon esprit ne perde sa force, si tu me fais jeûner. Les autres pèchent après un bon repas, de copieuses libations; chez moi, c'est tout le contraire. Ce n'est que lorsque je suis à jeun que me viennent les mauvaises pensées. Quand j'ai bien mangé, lorsque j'ai bu de l'excellent vin, il n'y a pas au monde d'homme plus pur, plus pieux, de caractère plus honnête, plus loyal que moi. J'ai péché envers toi, je le reconnais. Mais, si je me rappelle bien, j'avais faim, le jour que je t'ai vendu les peaux de martre; oui, j'étais très affamé, et de là possédé du diable!

- J'ai prononcé ton jugement, répéta Mardona d'un ton calme. Dieu a parlé par ma bouche. Tu obéiras, et durant trois jours tu jeûneras comme je te l'ai ordonné.

- Je ne peux pas! je ne peux pas, gémit Sukalou; je ne peux réellement pas.

- Ne crains rien, continua la Mère de Dieu avec un sourire, mon amour viendra en aide à ta faiblesse. Enfermez-le dans le caveau qui se trouve dans ma maison! Faites ce que j'ai ordonné. »

Wewa, Turib et Wadasch s'emparèrent de Sukalou, qui se débattait avec violence. D'autres le poussèrent par derrière. Il fut entraîné dans le caveau et mis sous les verrous.

« N'y a-t-il personne ici qui se sente coupable, reprit Mardona, ou qui ait à porter plainte contre son prochain?

- Moi, sainte femme, s'écria Lampad Kenulla en conduisant sa femme devant le trône de Mardona. Je porte plainte contre ma femme. J'exige que tu la châties au nom de Dieu.

- Quel est son crime?

- Elle m'a trompé; elle a trahi ma confiance; elle a tenté de m'empoisonner.

- Te reconnais-tu coupable, Sofia? demanda la Mère de Dieu avec douceur; mais dans son oeil luisait comme un éclair de triomphe haineux.

- J'ai des preuves et des témoins à l'appui de mon accusation », dit Kenulla.

Il fit un signe. Deux jeunes filles, employées chez lui, s'approchèrent.

« Je suis coupable », bégaya Sofia.

Elle tomba aux pieds de Mardona, anéantie, cachant sa face rougissante.

« Tu savais le châtiment qui t'attend, la peine infligée aux adultères? dit Mardona avec une froide majesté. Dans notre croyance, le mariage est libre. L'amour suffit à lier deux êtres; lorsque cet amour n'existe plus, ils sont libres de se quitter; c'est pourquoi nous punissons rigoureusement l'adultère. La loi existe. Je ne puis accorder de grâce: « Si vous ne me croyez pas, lorsque je vous parle de choses terrestres, comment me croiriez-vous si je vous parlais des arrêts célestes? »

- Punis ma femme, dit Lampad.

- Je te condamne », continua Mardona.

Ses lèvres touchèrent le front de Sofia, les yeux de la Mère de Dieu interrogeaient la foule anxieusement; elle retenait son haleine.

« Saisissez-la et la châtiez selon notre loi, dit-elle après un instant.

- Grâce! » cria Sofia.

Les larmes, les sanglots étouffaient sa voix.

Mardona secoua la tête.

Les assistants se pressèrent autour de la condamnée pour lui donner le baiser de paix. Puis les femmes et les jeunes filles l'entraînèrent dehors. Les hommes suivirent. Tous semblaient électrisés, possédés subitement d'un saint courroux. Ils se précipitèrent hors de la salle avec une telle violence, qu'ils faillirent assommer, avec les talons de leurs lourdes bottes, Barabasch, toujours couché sur le sol en travers de la porte.

Au moment où Mardona avait prononcé l'arrêt fatal sur la malheureuse Sofia, le premier mouvement de Sabadil avait été de se jeter aux pieds de la Mère de Dieu et d'implorer la grâce de la coupable. Il traversa même la foule dans cette intention. Mais il recula sous le regard de Mardona. Elle fixa sur lui un oeil froid, brillant de haine et de colère. Il comprit que son intercession serait inutile, que même elle augmenterait le courroux de Mardona et la rendrait peut-être plus cruelle encore pour la condamnée.

Il garda le silence et suivit la foule au dehors.

Les fanatiques traînèrent la pauvre Sofia à travers la cour et sur la route, jusqu'aux premières maisons du village. Là seulement ils s'arrêtèrent et la lâchèrent. Elle se tint un moment debout, livide, tout échevelée, les vêtements déchirés, à moitié nue, levant les bras au ciel.

Puis la foule entonna une hymne sainte; c'était son signal, semblable au chant de carnage des Machabées. Et de tous les côtés on commença la lapidation. Des pierres, de la boue, de la neige, des mottes de terre, furent lancées à la tête de la malheureuse. Elle s'enfuit, affolée, à travers les rues. Les justiciers se jetèrent à sa poursuite, en hordes sauvages, avec des cris et des hurlements. Mardona assistait à ce carnage, montée sur son cheval, allant au pas.

Sofia se soutenait à peine. Le sang ruisselait de ses épaules, de sa poitrine nue. Son visage était couvert de boue et d'ordures.

A trois reprises, Sabadil, dont le cerveau bouillait d'indignation, voulut s'élancer au secours de la pauvre femme et la protéger de son corps. Mais Mardona était là. Elle ne le perdait pas de vue. Et Sabadil se sentait lié, retenu par une force inconnue qui le faisait souffrir et paralysait ses membres. Il ne bougea pas.

Devant l'église, sur la place, Sofia tomba, complètement inanimée. Son front donna contre les sabots du cheval de Mardona. Celle-ci contempla un instant le corps de son ennemie, gisant dans la boue. La Mère de Dieu était pâle, mais un sourire de satisfaction passa dans son regard. Elle étendit la main.

Déjà un enfant, par un excès de zèle comique, soulevait péniblement une énorme pierre pour fracasser la tête de Sofia, lorsque la Mère de Dieu l'arrêta du geste.

« J'aurai compassion, dit-elle avec un plissement orgueilleux des lèvres. Je lui fais grâce de la vie. Je lui pardonne ses péchés et son inconduite. »

Sabadil se tenait à quelque distance, considérant Mardona. Jamais il ne l'avait vue si belle, avec son visage courroucé et ses lèvres frémissantes.

« Humiliez-vous tous, cria-t-elle tournée vers la foule. Ne vous jugez pas meilleurs que celle qui est là à terre. Il n'y en a pas un qui soit sans péché, a dit l'Eternel, notre Dieu, non! pas même un seul. »

CHAPITRE XII

Sabadil était à présent plus souvent chez Mardona que chez lui. Il ne vivait plus lorsqu'il ne voyait pas la Mère de Dieu, lorsqu'il n'entendait pas sa douce voix, lorsqu'il ne sentait pas la main de la jeune fille lui caresser le front avec tendresse. La Mère de Dieu et le paysan de Solisko s'aimaient depuis le moment où ils s'étaient rencontrés pour la première fois dans la forêt solitaire, avec cette différence que Sabadil éprouvait pour la jeune fille une violente passion et qu'il la désirait avec ardeur, tandis que celle-ci l'aimait d'un amour calme, plaçant entre elle et lui le ciel et les devoirs auxquels elle se croyait appelée. Pour Sabadil, Mardona était une image pure, couronnée d'une auréole, et tenant un lis ouvert dans sa main blanche. Il lui appartenait tout entier. Elle, Mardona, n'était pas à Sabadil.

La Mère de Dieu, étendue dans son fauteuil, considérait avec un joyeux sourire Sabadil qui s'était établi à ses pieds.

« Je t'aime trop, vois-tu, murmurait-elle, oh oui! je t'aime trop. Tu perdras peu à peu le respect que tu me dois. Déjà je ne t'inspire plus aucune crainte.

- Tu te trompes, Mardona: souvent tu me fais peur.

- Est-ce vrai? »

Elle se mit à rire aux éclats et parut s'amuser beaucoup de ces paroles.

Dans la grande salle se trouvait Ossipowitch, sa femme et ses enfants, réunis autour d'une terrine fumante. Wadasch, assis près de la table, accordait son violon.

Tout à coup la porte s'ouvrit brusquement, et Sukalou entra. D'ordinaire il mettait beaucoup de temps et faisait de grandes cérémonies pour se présenter. Cette fois il se précipita dans la chambre, sans saluer personne. Il secoua si fort ses vêtements couverts de neige, qu'un tourbillon blanc vola de tous côtés dans la salle.

« Un événement terrible, oh! terrible! commença-t-il. J'arrive de la ville avec une nouvelle,… Seigneur! une nouvelle…. »

Il s'assit comme hors d'haleine, et se mit à gémir.

«Vous êtes perdus, tous,… perdus… sans moi,… vous courez un danger,… je viens vous avertir…. Mais je vois que j'ai perdu la parole. »

Il indiqua de la main qu'il désirait parler et que cela lui était impossible.

« Remets-toi, premièrement, lui dit Turib. Tu parleras après. Qu'y a-t-il?

- Un malheur!

- Quoi donc? demandèrent à la fois tous les assistants.

- C'est… pour le dire tout de suite,… mais vraiment je ne puis parler, pleurnicha Sukalou,…je tombe de lassitude,… j'ai couru comme un cheval,… c'est pour l'amour de Mardona, pour la sauver, s'il est temps encore, et aussi parce que je meurs de faim.

- Femme, donne-lui à manger, dit Ossipowitch.

- Allons, raconte ce que tu sais, s'écrièrent les assistants, qui avaient quitté la table et entouraient Sukalou.

- Je veux manger d'abord, interrompit Sukalou; je raconterai après. Trois jours de jeûne, vous vous imaginez que cela n'abat pas un homme; je voudrais vous y voir. Je ne m'en remettrai jamais. »

Chacun se hâta de lui apporter quelque chose à manger. Ils se pressaient tous autour de lui, comme les bergers de Bethléem avec leurs offrandes. Turib tenait une assiette de jambon, Anuschka un petit pot de lait, Wadasch un hareng, Jehorig un pain, Anastasie un tonnelet de brindze, et le vieil Ossipowitch une carafe d'eau-de-vie et un petit verre.

« Mange, Sukalou, bois et mange, criait-on de tous côtés.

- Je ne puis manger aussi vite que vous le désirez, repartit Sukalou. Il vous faut avoir patience. Songez donc, un homme à demi mort d'inanition! »

Il but un verre d'eau-de-vie et avala le hareng en deux bouchées. Il attaqua ensuite le jambon. « Une plainte,… une plainte a été portée au tribunal, dit enfin Sukalou. Le coeur me tourne quand j'y songe…. Ah! que j'ai mal! Verse à boire, bon Nilko.»

Il avala un second verre d'eau-de-vie.

« C'est à cause du châtiment infligé à Sofia Kenulla,… vous comprenez. Il paraît qu'elle est dangereusement atteinte. On va procéder à une enquête…. Mon Dieu! que je suis faible encore!… »

Il se coupa du pain et s'en remplit la bouche, avec du brindze.

« Ils ne veulent pourtant pas porter plainte contre Mardona?» demanda Wadasch.

Sukalou hocha vivement la tête.

« On la conduira en prison? » s'écria Turib. Sukalou fit un geste affirmatif.

Jehorig courut vers Mardona pour l'avertir.

Dans la cour, des voix s'élevèrent. Puis Lampad Kenulla entra, accompagné d'un juif qui s'inclinait très bas, la bouche fendue d'un sourire embarrassé.

A leur vue, Sukalou se versa vite un dernier verre d'eau-de-vie, et prit une pincée de tabac, en détournant la tête.

« Mauvaises nouvelles! dit enfin Kenulla; cet homme… - il désigna le juif - arrive de la ville, et il assure qu'on va faire prisonnière notre Mère de Dieu.

- Nous le savons, répondit le vieil Ossipowitch d'un ton grave. Mais nous ne craignons rien.

- Sukalou, qui arrive de la ville, nous a appris la nouvelle, ajouta Anuschka.

- Sukalou! » s'écria le juif très désappointé.

Il cessa de s'incliner, et ne sourit plus.

« Le coquin! le misérable! Je suis venu tout exprès de la ville pour avertir notre petite Mère, notre vierge d'or, et pour gagner une petite récompense. Et il faut que ce menteur me fasse du tort!

- Sois tranquille, juif, repartit Kenulla. Je puis prouver que c'est de toi que Sukalou tient la nouvelle. Tu la lui as racontée à l'auberge où tu t'es arrêté pour abreuver tes chevaux.

- C'est vrai,… dit Sukalou; cependant il était de mon devoir….

- Tais-toi, lui cria le juif.

- Je ne dis rien.

- Vous dites que vous n'avez pas peur, continua Kenulla. Pourtant le cas est grave. Il est de fait que les preuves manqueront. Car qui osera témoigner contre Mardona! Mais c'est bien assez si on nous l'emmène et qu'on la garde en prison durant un mois.

- Cela ne sera pas », cria Turib.

Les assistants se mirent tous à parler à haute voix.

« Mardona doit se cacher, dit Ossipowitch.

- Il vaut mieux qu'elle passe la frontière, objecta Sukalou.

- Je lui procurerai un costume juif et je l'emmènerai moi-même dans mon traîneau, dit le juif.

- S'il faut de l'argent, dit Kenulla, moi j'offre tout ce que je possède. »

La Mère de Dieu était arrivée sur ces entrefaites. Elle se tenait au seuil de la porte, les bras croisés sur la poitrine.

« Je ne fuirai pas et je ne me cacherai pas », dit-elle en s'avançant au milieu de ses disciples effrayés.

Elle souriait d'un sourire plein de grâce et resta parfaitement calme.

« Tu as raison, s'écria Barabasch, qui se précipita dans la chambre comme un possédé, ne fuis pas, Mardona! Ne sommes-nous pas là pour te protéger?

- Oui, nous te défendrons! » crièrent en choeur une foule de Duchobarzen attirés par le tapage.

La chambre, la cour, la route furent en peu de temps envahies par les partisans de la Mère de Dieu.

« Mardona, dit Sabadil d'une voix ferme, aussi longtemps que je vivrai, personne ne portera la main sur toi!

- Je vous remercie, mes amis, dit Mardona avec beaucoup de douceur. Vos intentions sont bonnes. Cependant, je ne puis les approuver. J'agirai selon la volonté de Dieu, et, s'il l'exige, eh bien, je porterai ma croix pour l'amour du Christ. Je vais partir immédiatement pour la ville: je vais me livrer à la justice.

- Tu veux…? s'écria Barabasch épouvanté.

- Oui, je le veux, interrompit Mardona. Ainsi, trêve de paroles, je vous prie! Je vais m'habiller tout de suite. Ce juif m'emmènera dans son traîneau.

- Je t'accompagne, dit Sabadil.

- Non! vous resterez tous ici. »

Mardona s'habilla rapidement et monta dans le traîneau du juif. Personne n'osa la retenir. Ses partisans la suivirent du regard, mornes et consternés. Elle resta calme et digne. Chemin faisant, elle s'entretint avec le juif; elle le questionna: elle lui demanda le nom du juge, si celui-ci était jeune, s'il était marié. Elle n'oublia pas de lui demander s'il aimait les femmes. Le juif lui donna une foule de renseignements et il sourit. Bientôt aussi, Mardona se prit à sourire. Elle parut satisfaite des renseignements. Son front s'éclaircit.

Quelque temps après le départ du misérable traîneau qui avait emmené de Fargowiza-polna la Mère de Dieu et son compagnon, Sukalou entrait à pas pressés dans la chaumière de Wewa. Il ne trouva la veuve ni dans la grande salle, ni dans sa chambre. Il trébucha sur un balai et une corbeille de choux qui encombraient le corridor et se rendit à la cuisine, où Wewa était en train de préparer son repas, debout près de l'âtre. Sukalou tomba assis sur le bloc de pierre qui servait à couper du bois et resta quelques moments sans parler, comme anéanti.

« Quoi! tu as l'audace de te présenter ici, lui cria Wewa. Coquin! misérable impudent! homme au coeur de glace! vil mannequin! »

La main de la veuve retentit avec un claquement sec sur la joue de Sukalou.

« Donne-moi une gifle, Wewa, donne-m'en encore une, je t'en prie instamment», dit Sukalou sans chercher à se défendre.

Wewa le considéra, très surprise.

« Oui, je mérite que tu me battes, continua-t-il. J'étais aveuglé, vois-tu, je ne jouissais pas de ma raison! O Wewa, combien je t'ai méconnue!

- Enfin! tu conviens de tes torts!

- Ah! certes, certes!

- Et tu viens me dire que tu m'aimes?

- Oui, Wewa, je t'aime. Il faut bien que je t'aime, s'écria Sukalou. Mais laisse-moi parler. Le règne de Mardona a pris fin. Le tribunal l'a fait appeler. On va la mettre en prison.

- Pourquoi?

- Parce qu'elle a fait lapider Sofia.

- Impossible!

- C'est pourtant vrai. Elle va être punie comme criminelle. Dieu l'a abandonnée.

- D'où sais-tu cela?

- Il me l'a dit lui-même, affirma Sukalou.

- Dieu s'est révélé à toi?

- Oui, Wewa, cette nuit, repartit Sukalou. Je dirais que c'était un songe si je n'étais parfaitement sûr de n'avoir pas rêvé. Je vis tout à coup surgir un grand nuage, d'un rouge de feu, ardent comme le buisson où l'Eternel s'est révélé à Moïse….

- Et il t'a dit?…

- « J'ai rejeté Mardona, la fille d'Ossipowitch, et je choisis pour lui succéder Wewa, la veuve de Skowrow. C'est elle qui sera votre Mère de Dieu… Va la trouver, mon cher Sukalou, et annonce-lui cette nouvelle, - remarque que Dieu m'a nommé son cher Sukalou, - et adore-la! »

Sukalou se jeta à genoux et embrassa avec frénésie les pieds de la veuve.

« O mon étoile, dit-il, jardin céleste, riche en joies et en béatitude, toi, bonheur des anges et reine des mortels!

- Mais….dis-tu bien la vérité? demanda Wewa, dont le visage resplendissait. Pourquoi Dieu ne m'apparaît-il pas, à moi, pour m'annoncer sa volonté?

- Les décrets de l'Eternel sont insondables, répliqua Sukalou. Il m'envoie vers toi, comme il envoya l'ange à Marie.

- Puisque c'est la volonté de l'Eternel, dit Wewa qui avait repris tout son sang-froid et redressait fièrement la tête comme un cheval de traîneau, j'obéirai. Je vais revêtir tout de suite l'emploi saint qui m'est assigné. Je le remplirai en toute humilité, consciencieusement et fidèlement.

- Oui, sainte femme, oui, agneau pascal, j'en suis bien sûr, s'écria Sukalou. Et avant tout, n'est-ce pas? tu viendras en aide aux malheureux, tu rassasieras les affamés, et tu donneras à boire à ceux qui ont soif. Tu me vois à tes pieds, Wewa; j'implore ta pitié.

- Relève-toi », répondit Wewa.

Elle s'avança vers la table, portant une grande terrine de kasche. Sukalou la suivit, se léchant les lèvres avec gourmandise.

« Tiens! - elle posa la terrine sur la table - assieds-toi près de moi, messager de Dieu. Nous allons manger ensemble, puis nous parlerons de nos projets. Lisinka! Lisinka, où donc es-tu? »

Lisinka parut, souriant d'un air confus.

« Mardona est en prison, lui dit Wewa d'un air digne, et l'Eternel m'a élue pour la remplacer. Je suis maintenant votre Mère de Dieu. »

Lisinka tomba à genoux et adora Wewa.

« Lève-toi, mon enfant, reprit la veuve avec bonté, et assieds-toi. Nous allons souper. »

Lisinka obéit. Tout en mangeant, elle jetait sur Wewa des regards effrayés. Sukalou, lui, ne craignait personne. Il mangeait comme quatre; il engloutit une portion formidable de kasche, et ingurgita la moitié d'une grande cruche d'eau-de-vie,

« Je ne peux cependant pas me présenter ainsi à mes disciples, dit Wewa, désignant ses pieds nus et sa chemise grossière.

- Qui donc y songe? dit Sukalou. Tu te vêtiras selon ton rang, comme une noble dame.

- J'aurai des bottes à talons d'argent?

- A talons d'or, Wewa, à talons d'or! Mardona en a eu en argent, elle.

- Et des habits de soie?

- De soie et de velours.

- Avant tout, procure-moi une pelisse de martre; mais une pelisse plus belle que celle de Mardona.

- Tu auras de la zibeline, Wewa, affirma Sukalou. Toutes les comtesses portent de la zibeline. Et… que dit donc cette belle légende du pécheur… où le poisson d'or, pour récompenser l'homme qui avait levé le charme jeté sur lui, fit de sa femme une barine?…

- Elle parut sur l'escalier seigneurial, s'écria Wewa, la tète prise dans une splendide parure; elle avait au cou des colliers de perles; ses doigts étaient couverts de bagues d'or, ses pieds chaussés de pantoufles rouges. Elle portait un manteau de velours garni de zibeline. »

CHAPITRE XIII

Le juge Zomiofalski ne ressemblait guère à un fonctionnaire autrichien. On l'eût pris pour un bon bourgeois, propriétaire, avec des manières de gentilhomme, et dont le temps se passe, non à écrire et à parcourir des registres, mais à la chasse, à la pêche, à cultiver les plaisirs de l'équitation, et qui, le soir, flirte auprès des dames dans les salons, ou fume, enveloppé d'une moelleuse robe de chambre, en parcourant le dernier livre de Daudet ou de Zola. Il était d'une taille au-dessus de la moyenne. Ses mains étaient fort belles et bien soignées. Il avait le nez en bec d'aigle, très polonais, un menton accentué et de superbes yeux noirs, assez francs. Sur le front, les cheveux commençaient à lui manquer; mais il possédait toutes ses dents, des dents superbes, d'une blancheur vive et qui donnait à son visage un grand charme.

Lorsque Mardona se présenta au seuil de son cabinet, il était en train de feuilleter des actes passés devant lui, en fumant un cigare dont l'arome remplissait toute la chambre. Près de lui travaillait un clerc, qui ne cessait de tousser et de cracher.

« Qui est là? » demanda Zomiofalski, d'un ton haut et bref.

Pas de réponse.

« Eh bien, qu'y a-t-il? »

Mardona s'avança, humble et presque craintive. Elle fit deux pas seulement et s'arrêta les yeux baissés.

Zomiofalski tourna la tête, posa son cigare et se leva.

« Que voulez-vous? Avez-vous reçu une citation? » dit-il en s'adossant au pupitre.

Mardona fit signe que oui.

« Ah! précisément! »

Il feuilleta un acte.

« Ainsi vous êtes la nommée Mardona Ossipowitch, la Mère de Dieu des Duchobarzen? »

Mardona répondit de nouveau du geste.

« Mais vous êtes une femme terrible,… vous agissez avec une barbarie… comme les Turcs ou les Tartares, continua Zomiofalski. Ignorez-vous qu'il y a des lois? Toi et les tiens… vous avez lapidé… cette…, comment diable se nomme-t-elle donc? Vous l'avez lapidée, blessée grièvement. C'est par miracle qu'elle en a réchappé. Qui donc t'a chargée de la juger? Cela peut avoir des suites fort tristes pour vous, et surtout pour toi.»

Mardona ne répondit pas. Elle écouta les reproches de Zomiofalski sans un mot, digne comme Jésus devant Pilate, et fière comme Roxelane en présence de Soliman le Grand. Elle inclinait la tête et joignait ses mains baissées. Ses longs cils formaient une raie d'ombre sur ses joues. Un foulard blanc, orné de dentelles superbes, était noué dans son épaisse chevelure. Des pierres fines étincelaient à ses oreilles, à ses doigts. Des coraux et des sequins d'or se balançaient doucement sur sa poitrine haletante.

« Oui, c'est sûr! Maintenant tu baisses la tête », reprit Zomiofalski.

Il arpenta la chambre à grands pas, les mains derrière le dos.

« Vous êtes tous les mêmes, vous autres paysans! tous! Vous vous moquez de la légalité et de l'ordre, aussi longtemps que cela va. Vous êtes des rebelles, des haydamaks! Vous voulez vous venir en aide à vous-mêmes, c'est bien, mais vous oubliez qu'il y a des bornes. Vous empiétez sur les droits de votre prochain. Une vie d'homme, à vos yeux, ce n'est donc rien? »

Mardona releva la tête lentement. Pour la première fois, ses yeux rencontrèrent ceux de son juge. Celui-ci tressaillit: les paroles lui manquèrent.

« Tu refuses de croire que tu as manqué gravement à la loi, dit-il après une pause, en dévorant du regard la belle fille. Tu tiens la place de Dieu, n'est-ce pas? Tout t'est permis. Tu n'as de compte à rendre à personne, n'est-il pas vrai? Mais, aux yeux de la loi, tu es simplement une criminelle. »

Mardona ne chercha pas à se justifier. Elle était toujours debout devant Zomiofalski, et le regardait silencieuse. Il lui parlait d'un ton plus doux; il s'embrouilla dans son discours, et finalement perdit complètement le fil de ce qu'il avait à lui dire.

« Ah oui! que voulais-je donc ajouter?… Je crois que tu auras grand'peine à éviter la prison, reprit-il lorsqu'il se fut remis de son émotion. Nous ne pouvons pas te ménager, tu comprends? Devant les lois il n'y a ni princes ni mendiants. Mais… peut-être auras-tu des circonstances atténuantes à faire valoir? Parle, dis-moi tout sans crainte. Nous ne sommes pour votre secte ni des amis ni des ennemis. Nous voulons être justes. Tu objecteras, peut-être, qu'ainsi que toi la loi punit l'adultère et le crime; sans doute. Mais nul n'a le droit de prévenir nos décrets. Ce…. Comment s'appelle-t-il, cet homme…? Il aurait dû porter plainte contre sa femme, tout simplement. Mais, je comprends,… ta vanité s'est sentie flattée du rôle que l'on t'attribuait. Il te plaisait, ce rôle de juge, auquel tu n'as cependant aucun droit.

- Lampad Kenulla aurait-il dû faire jeter sa femme en prison? » demanda Mardona.

C'étaient ses premières paroles.

« Nous rendons la justice, et nous punissons poussés par l'amour chrétien, continua-t-elle; c'est le bien de notre prochain que nous avons en vue. »

Zomiofalski sourit.

« Si tu fais lapider ceux que tu aimes, dit-il, je voudrais bien savoir ce que tu fais à tes ennemis.

- Je ne hais personne.

- Pas même moi?

- Pas même vous. »

Zomiofalski renvoya le clerc sous un prétexte.

« Mardona Ossipowitch, dit-il d'une voix sourde,… il faut que je t'avoue que je… j'ai eu de toi une opinion absolument fausse. Tu n'es ni une méchante femme, ni une hypocrite. Tu as agi par conviction: j'aurais plaisir à te sauver, mais par quel moyen…? oui, comment?»

Il réfléchit un instant.

« Tu n'as rien d'une paysanne. Une grande dame déguisée n'aurait pas l'air plus distingué que toi…. Tu as quelque chose de noble et d'original qui me plaît. Voilà, tout dépend surtout des dépositions des témoins.

- Personne ne témoignera contre moi, répondit Mardona avec une majestueuse assurance.

- Et Sofia?

- Elle ne m'accusera pas.

- Où donc as-tu pris ces yeux-là? » s'écria Zomiofalski.

Il étendit la main, dans l'intention de saisir Mardona au menton; mais, au regard dont elle le perça, il recula, pour la première fois de sa vie peut-être.

«Tu es une sorcière! s'écria-t-il. On devrait te noyer. Tu corromps un honnête homme!

- Comment oserais-je, demanda Mardona, et par quel moyen?

- Par ton regard, avec tes yeux, belle sainte, dit Zomiofalski à voix basse. Tu te rends maîtresse de tes ennemis, et tu fais ce que tu veux de ton juge. »

Il prit la main de Mardona et la baisa à plusieurs reprises avec transport.

Mardona baissa ses paupières et sourit doucement.

Lorsque l'humble traîneau qui ramenait la Mère de Dieu, plus fière qu'un vainqueur romain, rasa dans sa course les premières maisons de Fargowiza-polna, un homme parut dans un chemin de traverse, se mit à courir après le traîneau, et cria si fort, que le juif arrêta ses chevaux. C'était Sabadil. Il était venu là, attendre sa bien-aimée, le coeur serré; et, maintenant qu'il la retrouvait saine et sauve, il était si joyeux et si ému, qu'il se sentait incapable de lui parler et de lui adresser des questions. Et aussi, à quoi bon? Il savait qu'elle était sauvée. Ne le voyait-il pas à son visage radieux? Et elle, ne le lui laissait-elle pas sentir par mille petites faveurs, tandis qu'ils étaient assis l'un près de l'autre? Mardona était gaie. Elle riait comme une enfant. Elle eût voulu égayer tout le monde, avant tout Sabadil, puisqu'elle l'aimait de toute son âme.

Le même soir encore, Mardona fit appeler auprès d'elle la malheureuse Sofia. Elle attendit sa victime, assise sur sa chaise haute, parée de tous ses atours et entourée de ses partisans.

Sofia arriva, non plus douce et résignée, comme à l'habitude, mais sombre et haineuse. Son beau visage pâle était coupé de deux larges cicatrices qui s'étendaient sur son front et sur sa joue.

« Que me veux-tu, Mardona? demanda-t-elle d'une voix aigre, sans détours.

- Je veux te dire, Sofia, ce que tu auras à affirmer au tribunal lorsque, tu auras à déposer contre moi, répondit Mardona d'un ton calme.

- As-tu peur? s'écria Sofia. Dame! tu as raison d'avoir peur.

- Moi? »

Mardona se leva, mais elle resta douce et majestueuse.

« C'est toi, Sofia, qui dois trembler à l'idée de me manquer un seul instant.

- Je dirai la vérité au tribunal, pas davantage.

- Sofia, je te plains. Dieu t'a livrée entre mes mains. Mais, pour toi, je ne serai pas un juge. J'agirai comme une mère qui punit son enfant désobéissant. Laisse-toi conduire, Sofia; quelle attitude as-tu devant moi, qui suis ton Dieu, ton Seigneur? As-tu oublié où est ta place? A mes pieds, misérable insensée! »

Sofia baissa les yeux, mais ne bougea pas.

« Sofia! cria la Mère de Dieu d'une voix forte et irritée, Sofia, je t'ordonne de t'agenouiller à l'instant devant ton Dieu! je t'avertis une fois, une dernière fois encore. A genoux! »

Sofia leva des yeux suppliants vers la Mère de Dieu, puis elle tomba à genoux, en sanglotant et comme si elle eût été poussée par une force invisible.

« Ici, Sofia! continua Mardona de sa voix pure et mélodieuse. Repens-toi, et je te pardonnerai.

- Je me repens, murmura la malheureuse! Aie pitié! je me repens de tout mon coeur!

- Allons! je serai miséricordieuse, dit Mardona; embrasse mes pieds, je te le permets, bien que tu te sois rendue indigne de cette faveur. »

Sofia tomba à genoux et embrassa les pieds de son ennemie.

« Eh bien, qu'es-tu, à présent, Sofia? Moins que ma servante. Et tu veux me dénoncer! tu veux me menacer! Ecoute bien ce que je vais te dire, Sofia, et, si ta vie t'est chère, ne perds pas un mot de mes paroles, pas un mot, pas une syllabe. C'est mon amour pour toi qui me conseille, Sofia. Chaque parole que tu prononcerais contre moi est un péché mortel. Dieu punira les pécheurs, sans merci.

- Parle,… balbutia Sofia, j'écoute,… je t'obéirai. »

Les jours suivants, les témoins furent appelés au tribunal. Pas un n'accusa Mardona. Barabasch, surtout, la défendit avec énergie, éloignant d'elle tout soupçon, même l'ombre d'un soupçon. Il jura que la Mère de Dieu avait condamné Sofia à faire pénitence tout le long du village, mais n'avait autorisé personne à l'offenser. On lui avait jeté de la boue, et tout à coup, sans qu'on sût comment, des pierres lui avaient été lancées. C'était Mardona elle-même qui l'avait arrachée à la fureur de ses ennemis. Sofia affirma avoir été blessée par une pierre. Mais elle ne savait qui la lui avait jetée.

« Est-ce que cela est arrivé sur l'ordre de la Mère de Dieu? » demanda Zomiofalski.

La plume qu'il tenait pour écrire le protocole tremblait dans sa main.

« Non, répondit Sofia. Mardona m'a protégée.

- Et cette seconde cicatrice? demanda le juge.

- Mon mari m'a battue, dit Sofia les yeux baissés. Je l'ai mérité. »

La Mère de Dieu fut condamnée à une petite amende. Elle rentra à Fargowiza-polna comme une reine, précédée de fanfares et acclamée par ses partisans.

CHAPITRE XIV

Un traîneau attelé de trois chevaux s'arrêta devant la ferme de Nilko Ossipowitch. Le cocher se mit à bourrer sa pipe, tandis que son maître se dirigeait à grands pas vers la métairie. Mardona était dans la chambre, seule avec Sabadil. Lorsqu'elle avait entendu le tintement des clochettes, elle avait soufflé sur le givre des fenêtres et l'avait enlevé de sa main gauche pour regarder au dehors.

Elle rougit alors, jeta un regard rapide sur Sabadil, et, comme si elle eût eu à l'implorer, elle le baisa sur le front.

Il se fit un grand bruit dans le corridor. C'était Zomiofalski qui secouait la neige de ses habits et de sa chaussure. Il se présenta à la porte.

« Comment, Excellence, lui dit Mardona, c'est vous! Quel honneur pour nous!

- J'ai passé par ici, je suis en tournée d'affaires, répondit le juge. Je me rends à Brebaki, et j'ai pensé…. »

Seulement alors il remarqua Sabadil et hésita à en dire davantage.

« Venez donc chez moi, sous mon toit, dit Mardona; ici habitent mes parents. »

Elle marcha vers la porte, et, se retournant:

« Sabadil, aie soin qu'on ne nous dérange pas. »

Sabadil lui jeta un regard suppliant, mais elle n'y prit pas garde. Elle traversa le corridor et la cour pour aller chez elle. Zomiofalski la suivait, les yeux fixés sur sa taille gracieuse, très rouge et un peu confus. Arrivé dans la chambre de Mardona, il regarda autour de lui avec surprise, puis il s'empara des mains de la jeune fille.

« M'en veux-tu? commença-t-il à voix basse.

- A propos de quoi?

- De ce qu'il m'a été impossible de t'acquitter selon mon désir.

- Vous avez été bon pour moi. Je vous dois une entière reconnaissance.

- Ainsi tu me pardonnes?

- Mais, monseigneur, je vous en prie, répondit Mardona avec un fin sourire, vous savez bien que vous m'avez sauvée. Dois-je vous le dire? Voulez-vous me remplir de confusion?

- Ne parle pas de cette bagatelle, dit Zomiofalski; tout est terminé, heureusement. Mais… j'avais l'intention…. Et maintenant le courage me fait défaut….

- Quelle était votre intention, Excellence?

- Je voulais te demander la faveur de te rendre visite de temps à autre.

- Vous me témoignez trop de bonté, interrompit Mardona. A quoi bon tant de paroles? Vous savez bien que tout ce qui est chez moi vous appartient.

- Oui, oui, et si je te prenais au mot? » continua Zomiofalski.

Mardona ne répondit pas. Elle alla au miroir et se mit à jouer avec son collier. Elle lui tourna le clos, mais elle vit dans la glace le visage passionné de Zomiofalski, et cela lui procura une vive satisfaction. Nul ne pouvait lui être d'une aussi grande utilité que le juge. Elle le savait et ne perdrait certainement pas l'occasion de gagner son amitié.

« Pardonne-moi, Mardona, s'écria Zomiofalski, je sais que je t'offense. Mes propos te blessent, je le sais. Mais, vois-tu, je me tiens devant toi comme un pécheur qui implore sa grâce. Tu es mon juge, je te dois la vérité. Je t'aime, Mardona, je t'aime comme un fou. Punis-moi si c'est un crime. Je me remets entre tes mains.

- Quelle punition puis-je vous imposer? lui demanda-t-elle doucement, - avec un sourire dans le regard. Crois-moi, continua Zomiofalski, - je te respecte, je te vénère. Il y a peu de temps que je te - connais, mais tu es une femme supérieure; on en trouverait peu - comme toi dans les palais, on n'en trouverait pas une sous le - chaume. Je t'aime, Mardona, et je te respecte.

- Dites-vous la vérité?

- Je te le jure.

- C'est bien, je vous crois, dit Mardona. Maintenant, agenouillez-vous et adorez en moi Dieu, que je représente. »

Zomiofalski la regarda, très surpris.

« Vous ne croyez pas à ma mission, seigneur?

- Mardona! c'est à toi que je crois, s'écria Zomiofalski frappé subitement par la majesté de la jeune paysanne et par son calme triste. Oui, je crois à toi, et, si tu l'ordonnes, je me mettrai à genoux, dans la poussière, à tes pieds.

- Et vous croirez à ma mission divine si je vous l'ordonne? » continua-t-elle d'une voix grave.

Zomiofalski essaya de l'entourer de ses bras, mais Mardona le repoussa, froidement digne.

« Vous agissez avec moi comme avec une femme ordinaire, seigneur, dit-elle. Je représente Dieu sur la terre. C'est lui que vous devez adorer en moi et vénérer. Allons, seigneur, humiliez-vous devant votre Créateur, bien bas, le front à terre. Vous pouvez me baiser les pieds aussi. Cela témoigne d'un plus grand respect. »

Elle lui tendit sa botte sans rien perdre de sa sérénité.

Et Zomiofalski, le gentilhomme polonais, s'inclina profondément et pressa avec ardeur ses lèvres sur le maroquin des bottes de Mardona la paysanne.

« Tu me permets désormais de te rendre visite? tu me permets de t'aimer? lui demanda-t-il.

- Sans doute, répondit-elle. Seulement je ne serai jamais à vous. »

Lorsque la Mère de Dieu accompagna Zomiofalski jusqu'à son traîneau, à travers la haute neige, où l'on n'avait tracé qu'un petit sentier, Sabadil se tenait là, les mains dans ses poches. Il ne retira pas son bonnet. Quand le cocher fit claquer son fouet pour le départ, Sabadil proféra un juron énergique en grimaçant. A peine le tintement des clochettes se fut-il perdu dans l'éloignement, Mardona s'avança vers Sabadil. Elle voulait l'interroger sur sa conduite; il la prévint.

« Je vois, lui dit-il, que tu as déjà fait la conquête de ce noble seigneur. »

Les paroles sifflaient entre ses lèvres comme des gouttes d'eau qui tombent sur du fer rouge.

« Dis-moi, comment t'y es-tu donc prise pour le gagner aussi vite? Tu n'as sûrement été avare ni de paroles ni surtout de baisers? »

Mardona le regarda avec une surprise mêlée de dédain, mais sans pitié. Elle était femme après tout, et la jalousie de Sabadil la flattait agréablement.

« Toi, dit-elle au jeune homme, tu ignores la vraie croyance, tu n'as pas la foi. Voyons, peut-on être jaloux de Dieu? Désires-tu que le soleil luise pour toi seul? Je suis comme Dieu dans sa miséricorde, comme le soleil qui existe pour tout le monde. Prétends-tu me tracer une ligne de conduite? Viens! j'ai à te parler. »

Mardona rentra avec lui.

Tandis que Sabadil restait, hésitant, au seuil de la porte, Mardona s'établit dans son fauteuil, étendit ses pieds sur la peau de loup qui garnissait le carreau, et appela le jeune homme à elle, d'un signe de tête.

« Ici, à mes pieds, lui dit-elle, et écoute ce que je vais te dire. »

Sabadil se jeta à ses genoux et se mit à pleurer amèrement.

« Mardona! s'écria-t-il, ne vois-tu pas que l'amour et la jalousie me consument? »

Il cacha son visage sur les genoux de Mardona, Elle lui passa la main dans les boucles de sa chevelure, doucement, avec tendresse. Elle souriait en se penchant sur lui. Et elle commença à lui parler longuement, à lui enseigner la foi, la résignation et le pardon.

« Rappelle-toi ce que je t'ai déjà enseigné, dit-elle, c'est l'amour de la Mère de Dieu qui apporte la rédemption. Il constitue pour l'homme une nouvelle naissance: car ce qui est né de la chair est chair, et ce qui vient de l'esprit est esprit. Tous doivent m'aimer, et mon coeur doit être accessible à tous, - spirituellement, bien entendu. Il m'est interdit de connaître l'amour terrestre.

- Pourquoi me dis-tu cela? demanda Sabadil très découragé.

- Pour que tu te souviennes que je n'ai rien de commun avec les autres femmes. Je suis à la place de Dieu. L'amour que l'on me témoigne, c'est un culte.

- Je le sais, dit Sabadil d'un air sombre, mais, vois-tu, je souffre comme un martyr sur un gril ardent. »

Mardona eut un doux sourire. « Satan est en toi, murmura-t-elle. Efforce-toi de le vaincre. Prie et jeûne. »

Anuschka entra, annonçant que deux paysans de l'autre rive du Dniéper étaient venus soumettre à la Mère de Dieu une querelle qu'ils avaient ensemble depuis longtemps.

Mardona se rendit dans la maison de son père. Tandis qu'elle jugeait le différend des deux paysans, Sabadil sella son cheval, secrètement, et s'éloigna. Il ne rentra pas à Solisko, mais alla chez Michel Obrok, le plus hardi chasseur d'ours des Carpathes. Il y passa la nuit et, le matin avant le jour, se rendit avec lui dans la forêt, le fusil sur l'épaule.

Ils découvrirent les traces d'un ours imprimées dans la neige, et celles d'un loup, mais ne surprirent aucune proie. Sabadil rentra chez lui sombre et de très mauvaise humeur. Il se jeta sur son lit de paille et y resta une nuit et une journée, comme anéanti. Puis il se rendit à Fargowiza-polna, pénétra dans la métairie sans être vu et conduisit son cheval à l'écurie.

Il était pénétré de sensations à lui tout à fait inconnues et qui le surprenaient; des idées étranges bourdonnaient dans sa tête et lui faisaient monter le sang aux joues. Il devait vaincre le démon qui le tentait, avait dit Mardona; mais il lui semblait, au contraire, que c'était le démon qui acquérait de plus en plus d'ascendant sur lui. Des doutes cruels l'assaillaient: il était jaloux. La haine lui brûlait le coeur. Il détestait Mardona et il la craignait tout à la fois. Il eût voulu la mépriser et il sentait qu'elle s'était emparée de son âme, de toutes ses pensées, qu'il lui appartenait plus complètement qu'auparavant, maintenant qu'elle le torturait de douleurs inouïes.

Ce qui l'irritait surtout, c'est qu'elle ne se départait jamais de son inaltérable sérénité.

Sabadil traversa la cour, blême, le regard morne. Il pouvait à peine se tenir; il resta clans le corridor, à quelque distance de la porte de la salle, qui était entre-bâillée.

Il vit Mardona commodément assise sur une chaise, les bras croisés. Devant elle était agenouillée une jeune fille occupée à lui laver les pieds. Soudain, la Mère de Dieu aperçut Sabadil.

« Que fais-tu là? lui cria-t-elle, et pourquoi ne viens-tu pas me saluer? »

Sabadil s'inclina et baisa le pied nu de Mardona, que celle-ci lui tendit avec un sourire étrange.

Au moment où Sabadil se releva, la jeune fille qui lavait les pieds de Mardona se redressa d'un mouvement brusque et le regarda en face. Lui, ne vit qu'un doux visage pâle, encadré de mèches soyeuses de cheveux noirs et éclairé d'une paire de grands yeux sombres, langoureux et presque tristes. Chose singulière! ce regard fit du bien à Sabadil. Il était si pur, si calme et si tendre, que le jeune homme se sentit soulagé et qu'il lui sembla en quelque sorte qu'un arc-en-ciel se dessinait au-dessus de sa tête. Et elle, celle qui venait de produire cette métamorphose, elle devint encore plus pâle, oh! infiniment pâle; mais elle ne se détourna pas. Son regard demeura attaché à celui de Sabadil, rayonnant et comme en extase.

« Nimfodora, essuie-moi les pieds », ordonna la Mère de Dieu d'un ton affable.

La fille pâle se courba humblement à terre et enveloppa d'un linge blanc les pieds de Mardona.

« Pourquoi ne vous saluez-vous pas? » demanda la Mère de Dieu.

Nimfodora se leva précipitamment. Un léger frisson passa dans son corps svelte, aux formes naissantes. Ses mains froissèrent machinalement les rubans et les fleurs de son corsage, et une flamme passa dans ses beaux yeux rêveurs.

Les lèvres de Sabadil effleurèrent les siennes. Tout à coup une rougeur ardente envahit les joues et le cou de la jeune fille. Et ils restèrent là tous deux, profondément émus, se tenant les mains sans parler….

CHAPITRE XV

Plusieurs jours se passèrent. Sabadil n'était pas retourné à Fargowiza-polna. Mardona lui envoya Jehorig, mais celui-ci ne le trouva pas à la maison. Sabadil, qui jusqu'à ce jour n'avait pas fait gagner un kreuzer aux aubergistes juifs du village, passait ses journées et ses nuits à la taverne; il buvait, il fumait, il jouait aux cartes. Il invitait la jeunesse de Solisko à se divertir avec lui. On s'enivrait, on chantait des refrains obscènes.

Un soir, cependant, Sabadil n'y put tenir. Il quitta sa place, jeta sur la table une poignée de monnaie, enfonça son bonnet sur ses cheveux épars, demanda son cheval et partit pour Fargowiza. Il atteignit la porte de la maison habitée par Mardona, mais il n'entra pas. Il réfléchit un instant, puis fit le tour du bâtiment, à cheval; arrivé à la petite sortie ménagée sur les champs, il s'arrêta. Il attacha son cheval aux branches de la haie, traversa la haute neige et se glissa sous les fenêtres de la Mère de Dieu. Elles étaient éclairées. Sabadil essaya de regarder à l'intérieur, mais les vitres étaient couvertes d'un givre si épais qu'il ne put rien distinguer. Par contre, il entendit distinctement un murmure lent et continu comme une prière. La jalousie se réveilla de nouveau dans le coeur de Sabadil. Il prêta l'oreille anxieusement. Il reconnut alors la belle voix forte de Mardona, accompagnée par une autre voix de femme, plaintive et triste. Sabadil fit pour la seconde fois le tour de la maison. Il vit la grande porte ouverte et se glissa, sans être vu, jusqu'à la chambre de Mardona. Les prières étaient terminées. Cependant Mardona et Nimfodora parurent surprises et même effrayées de l'arrivée de Sabadil.

« C'est toi », dit enfin la Mère de Dieu.

Nimfodora se tenait debout près de Mardona, cambrant sa taille fine et détournant un peu la tête, de manière à laisser voir son profil pur. Elle tenait les yeux baissés.

« Tu ne m'attendais pas? demanda Sabadil.

- Mais si. J'ai envoyé chez toi Jehorig.

- Chez moi?

- Certainement.

- J'étais décidé à ne plus revenir ici.

- Tu y es revenu, cependant. »

Mardona s'établit dans son fauteuil.

Nimfodora lui arrangea les nattes de sa chevelure, les lui lissa avec le peigne et s'agenouilla pour lui embrasser les pieds, avec une soumission d'esclave et une sorte d'extase dans le regard.

Lorsque Nimfodora traversa la chambre pour serrer le peigne dans le tiroir de l'armoire à glace, sa démarche surprit beaucoup Sabadil. Elle avançait lentement, mais on ne la voyait pas faire de pas; elle baissait la tète et regardait un peu de côté, comme un animal effrayé.

Mardona se leva et alla au miroir.

« Interroge-moi, questionne-moi,… dit Nimfodora lentement, d'une voix semblable au râle d'un cerf expirant, je te dirai la vérité, moi! Ah! tu es si belle! »

Elle regarda Sabadil avec une douce exaltation. Elle semblait lui demander:

« Et toi, ne la trouves-tu pas belle, dis? ne l'admires-tu pas aussi?

- Sais-tu, Nimfodora, que je commence à avoir des rides? répondit Mardona en riant.

- Où? Allons donc, tu veux rire. Je ne vois rien.

- Tous ne voient pas par tes yeux. Avant peu, beaucoup s'en apercevront. Oui, je serai bientôt vieille et laide.

- Toi! interrompit Nimfodora. Mais tu es toute jeune, tu n'as que deux ans de plus que moi.

- Oh! tu n'as pas encore vingt ans, s'écria Mardona, et il m'en manque quatre, à moi, pour atteindre la trentaine.

- Toi, du moins, tu resteras toujours belle! »

Nimfodora frissonna et regarda son amie d'un oeil suppliant.

« Sais-tu un remède pour m'empêcher de vieillir, par hasard?

- J'en connais un, dit Sabadil. C'est une croyance très répandue dans le peuple….

- Dis-le-moi, s'écria Mardona, que je puisse me débarrasser de ces vilaines rides.

- Du sang humain, répondit Sabadil avec candeur.

- Du sang humain! mais où en prendre?»

Mardona n'avait pas achevé, que déjà Nimfodora avait arraché un couteau de la ceinture de Sabadil et s'était fait au bras une entaille profonde. Le sang coulait, chaud et rouge.

« Mon Dieu! » s'écria Sabadil, tout effrayé.

Nimfodora avait pâli, ses lèvres avaient des tressaillements. Ses yeux sombres étaient fixés sur le jeune homme.

« Qu'as-tu fait? murmura Mardona, es-tu folle? »

Elle lui enleva le couteau.

« C'est fini, dit Nimfodora avec un joyeux sourire. Voilà mon sang. Prends-le. Il t'appartient. »

Mardona saisit la jeune fille dans ses bras et couvrit son visage pâle d'ardents baisers. Sabadil examinait Nimfodora avec étonnement. Elle lui paraissait si étrange, si extraordinaire: une créature surnaturelle enfin. Mardona aussi l'étonnait, car, tout en assaillant Nimfodora de doux reproches, elle se lava bel et bien le visage de son sang. Elle prit même le bras de la jeune fille et y appliqua ses lèvres, buvant le sang qui coulait de la blessure. Elle apporta ensuite, sans se hâter le moins du monde, un mouchoir, le trempa dans l'eau froide et banda la plaie. Puis elle se remit à embrasser Nimfodora et à la caresser.

Lorsque la lune parut au-dessus du rideau sombre de la forêt, Nimfodora se prépara à retourner chez elle.

« Tu ne vas pas te rendre à Brebaki si tard? demanda Mardona.

- Je le dois: mes parents m'attendent.

- Si vous le désirez, Nimfodora, je vous reconduirai.

- Je vous remercie et j'accepte.

- Non. Tu ne partiras pas, interrompit Mardona. Je te le défends. Tu as perdu trop de sang. Et on dit que des loups se montrent dans la contrée. Tu resteras auprès de moi. »

Nimfodora baissa la tête d'un air soumis.

« Ainsi vous restez à la métairie? dit Sabadil.

- Je reste », balbutia Nimfodora.

Elle perça Sabadil d'un regard profond et mystérieux.

« Quelle fille étrange!» se répétait-il en retournant chez lui, à la clarté d'un magnifique ciel d'hiver.

Il réfléchit longtemps. Mais il ne put la définir.

A partir de cette soirée, Sabadil rencontra presque chaque jour Nimfodora chez les Ossipowitch. Elle n'y était venue que rarement auparavant. Avec Nimfodora, cette enfant mélancolique, Mardona se départait de sa majesté et de son calme. Elles jouaient ensemble comme deux jeunes chats, s'ébattant et folâtrant à l'envi. Sabadil se tenait d'habitude dans quelque coin sombre de la pièce, observant ceux qui s'y trouvaient. Il remarqua que Nimfodora, elle, ne riait jamais. Lorsque les autres riaient, elle restait sérieuse, ou parfois souriait d'un sourire douloureux et vague. Souvent même elle était absorbée au point de ne rien entendre de ce qui se passait autour d'elle. Elle inclinait en avant son beau visage pâle, comme pour écouter; mais son regard était pensif et morne, et elle ne faisait aucun mouvement.

Que Nimfodora fût debout ou qu'elle marchât, elle tenait toujours ses mains attachées à son corps, comme si elle eût craint le contact de tout ce qui l'environnait. Sabadil lui parlait rarement, et toujours en peu de mots. Elle le regardait fort peu, bien que les yeux de Sabadil fussent maintenant constamment fixés sur elle. Mais, lorsqu'elle le regardait, c'était avec un calme, une sympathie qui lui faisaient du bien, qui le réjouissaient. Sabadil n'éprouvait pas de passion à considérer cette fille pâle et triste ou à penser à elle; non, c'était plutôt un grand soulagement. Elle lui plaisait.

Il se sentait heureux et calme en sa présence. Mardona le rendait fou, faisait bouillir son sang par son regard; Nimfodora, elle, le calmait, apaisait la fièvre qui lui brûlait le cerveau. Dès qu'elle paraissait, il lui semblait qu'un son d'orgue traversait la chambre, et, là où elle se trouvait, il entendait la forêt bruire, les ruisseaux gazouiller, les oiseaux chanter; il voyait luire le soleil effaçant les grandes ombres.

Sabadil l'aimait. Et il n'osait se demander si elle répondait à son amour. Elle était comme une fleur, s'ouvrant et embaumant à l'ombre, dans la solitude. Elle ne parlait pas, comme s'il ne se fût pas trouvé de paroles pour exprimer ses pensées. Lui, Sabadil, ne comprenait pas ce calme triste, ni le regard énigmatique de ses beaux yeux rêveurs.

Une fois, une seule fois, ils se rencontrèrent sans témoins dans la maison du vieil Ossipowitch. C'était par hasard, du moins à ce qu'il semblait. Mardona s'était rendue à la ville; Nimfodora était venue quand même, nul ne savait dans quelle intention. Personne non plus ne sut pourquoi elle sortit précipitamment de la grande salle lorsqu'elle entendit retentir les sabots d'un cheval sur la neige durcie. C'est ainsi que Sabadil la rencontra dans la cour.

« Tu retournes déjà chez loi, Nimfodora? demanda Sabadil.

- Il le faut,… sûrement, il le faut. »

Elle regarda par terre, tristement.

Il lui donna le baiser de paix. Elle se laissa embrasser par lui, très calme, les mains enfouies dans les manches de son manteau.

« Si tu veux, je te prendrai avec moi sur mon cheval.

- Je préfère aller à pied.

- Avec cette hauteur de neige?

- Mardona ne serait pas contente si elle savait que tu m'as reconduite.

- Dis plutôt que tu ne veux pas que je te reconduise chez toi, s'écria Sabadil. Tu as sûrement un amoureux à Brebaki.

- Je n'ai pas d'amoureux, repartit Nimfodora d'un ton lent et baissant la tête humblement.

- Ah! j'en suis bien aise.

- Pourquoi parais-tu t'en réjouir?

- Parce que…. Tu as raison. Il vaut mieux que tu ailles seule à Brebaki.

- Dieu le garde », balbutia-t-elle.

Sabadil l'enlaça de ses bras et lui donna un baiser, non plus comme un frère, cependant, mais avec passion. Elle ne le repoussa pas; elle resta muette et calme, et même elle ne rougit pas. Elle sortit lentement de la cour, les yeux baissés, et s'éloigna sur la route, dans la direction de son village.

CHAPITRE XVI

C'était la foire de Kolomea. Les parents de Nimfodora s'y étaient rendus à cheval. Elle était seule au logis. Elle s'était établie près du foyer, où brillait un grand feu, et travaillait à un filet de pêcheur. Elle n'entendit pas qu'on marchait derrière elle; elle ne vit pas que quelqu'un étant entré dans la chambre s'était arrêté à ses côtés; elle pensait, elle rêvait comme à l'ordinaire, et ce ne fut que lorsqu'une voix forte et gaie lui souhaita le bonjour, qu'elle tressaillit et sortit de sa somnolence. Elle leva les yeux. Sabadil était devant elle et lui souriait. Toute autre fille se fût effrayée ou eût rougi; Nimfodora ne se montra ni étonnée ni effarouchée; elle n'eut l'air ni joyeux ni fâché. Sabadil lui prit la main: elle la lui abandonna; il l'embrassa: elle le laissa faire. Puis elle baissa la tête de nouveau et se remit à son ouvrage.

Sabadil ne dit pas un mot. Elle non plus ne parla pas. Ses narines seules frémissaient imperceptiblement, et ses lèvres rondes étaient entr'ouvertes comme si elle était hors d'haleine.

« Que fais-tu là? dit enfin Sabadil.

- Un filet.

- A quoi bon, un filet?

- Pour prendre du poisson. Nous approchons de Noël.

- Et c'est pour cela que tu te donnes tant de peine? reprit-il. Ta chevelure est un filet qui enlace et emprisonne qui tu veux; tes yeux noirs sont des hameçons, et ta bouche rose est une amorce, jeune fille. »

Nimfodora regarda fixement les flammes du foyer, comme si elle eût voulu y chercher du secours. Ses mains retombèrent sur ses genoux, avec le filet qu'elle tenait, ses lèvres s'agitèrent: on eût dit qu'elle parlait un langage sans paroles. Une lueur vive et rouge éclaira son beau visage pâle et mélancolique.

« Nimfodora, parle, - me hais-tu? recommença Sabadil.

- Non.

- Mais tu ne m'aimes pas? »

Elle le regarda. Elle semblait lui demander: Es-tu sûr, dis, que je ne t'aime pas? Puis elle retomba dans sa rêverie. Elle parut regarder en elle-même, sonder son âme, étonnée, avec une douloureuse curiosité; elle parut se dire: Mais est-ce que je l'aime? est-ce que je l'aime, vraiment?

Et rien ne lui répondit.

Sabadil attendait avec elle. Il se plaça derrière elle lentement, il passa son bras autour de sa taille, doucement, avec tendresse; il se pencha vers elle, et ses lèvres s'approchèrent de celles de la jeune fille. Elle le laissa faire. Elle frémit légèrement, comme prise d'un grand frisson. Et lui l'embrassa de nouveau, et encore, et toujours. Elle, elle s'attacha à ses lèvres, pâle, immobile, terrifiée de ce qui arrivait.

Le jour suivant, Sabadil se rendit chez Mardona. Il trouva Nimfodora avec elle. Ils échangèrent un regard, un seul. Sabadil comprit que la Mère de Dieu ignorait sa visite à Brebaki. Il n'y fit aucune allusion.

Nimfodora se laissa embrasser et choyer par Mardona; mais elle ne lui rendit pas ses caresses. Elle était plus sombre encore que de coutume et plus blême. Elle regardait devant elle d'un oeil fixe, comme si elle eût vu poindre quelque chose d'horrible dans le lointain, et qu'elle se sentît condamnée à le supporter. Sabadil la regardait. Il regardait aussi Mardona en poussant de longs soupirs.

Il y avait un souffle chaud clans l'air comme avant un orage. Par bonheur Turib entra. Il jeta avec colère sur le carreau son bonnet d'agneau noir et s'écria:

« Vous êtes là, assis, de parfaite humeur, vous vous divertissez, et pendant ce temps le monde est sens dessus dessous.

- Eh quoi! demanda Mardona d'une voix gaie, que se passe-t-il?

- Une révolte est en train de se faire. Et à la tête de cette révolte se trouve… Wewa.

- Wewa! Wewa Skowrow, la veuve amoureuse?

- Ne parle donc pas si longuement, ordonna Mardona. Qu'as-tu appris? .Raconte.

- Dieu lui-même est apparu à ce scélérat de Sukalou, à ce coquin. Il lui est apparu en rêve, repartit Turib, et il lui a dit qu'il te rejetait et élisait à ta place Wewa Skowrow, Mère de Dieu. »

Mardona se prit à rire aux éclats.

« Il ne faut pas rire, c'est ainsi. Et réellement Wewa se comporte maintenant comme une sainte, ou comme un gouverneur de province. Beaucoup de tes disciples ont passé dans son camp. Elle tient une cour dans sa propriété comme l'impératrice à Vienne. »

Mardona continua à rire de plus en plus fort.

« Je ne sais pas ce qu'il y a de si drôle là dedans », s'écria Turib froissé.

Il se leva, mit son bonnet sur l'oreille et sortit très vivement.

CHAPITRE XVII

La nouvelle apportée par Turib n'était que trop vraie. Une partie des Duchobarzen étaient en révolte ouverte contre Mardona et ses disciples. Cette division et ces troubles étaient simplement le résultat d'un acte de désespoir de Sukalou.

Ce saint étrange avait gagné pas mal de partisans à la cause de la nouvelle Mère de Dieu, lorsque Mardona, au lieu d'être condamnée à la prison comme il s'y attendait, était revenue gaie et sereine à Fargowiza. L'issue de cette affaire avait littéralement anéanti Sukalou. C'était un coup de foudre, quoi! un coup qui détruisait ses projets et toutes ses espérances. Ce coup l'atteignit si profondément, qu'il en devint tout petit, menu comme une souris, et même il se retira, grandement penaud, dans une sorte de souricière, un trou creusé sous terre et habité par Mischko, le bohémien. Sukalou y passa quelques jours blotti et tremblant. Comme il ne pouvait se décider à se nourrir de chats, de chiens et de corneilles, il souffrit réellement de la faim dans la demeure du pauvre bohémien. Un jour, enfin, il se décida à sortir. Il se rendit chez lui, mangea tout ce qui s'y trouvait, se reposa, et, après un somme, se tint le monologue suivant: Ne sois donc pas si lâche, imbécile! La poltronnerie expose à de plus grands dangers encore que le courage. Tu es libre de reconnaître ta faute, d'en demander pardon et de t'humilier; mais, voilà, Mardona est capable de te faire rosser d'importance; des coups, ce ne serait rien encore. Mais elle peut te forcer à jeûner, à jeûner durant un mois entier, jusqu'à ce que tu ressembles à ton ombre. Non, Sukalou, tu ne t'humilieras pas! tu ne reviendras pas sur ce que tu as affirmé. Tu tiendras bravement le parti de Wewa, tu lui gagneras des partisans, et, lorsqu'elle se sera constitué une armée, qui peut t'atteindre et te menacer, dis? - Et si cela tournait mal? s'il t'arrivait de tomber au pouvoir de Mardona? Quoi, alors, quoi? Elle ne peut cependant te faire pendre comme cela, sans autre forme! Non, elle ne le peut. Il y a des lois, Sukalou, je t'assure qu'il y en a. Il y en a pour protéger les honnêtes gens, les hommes paisibles et pieux.

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