III.
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Dialogue
ENTRE LE CONTRE-MAITRE D'ÉQUIPAGE LESTUME ET LE NOVICE LHOMMIC.
Sur le gaillard d'avant d'un vaisseau de l'expédition d'Alger.
Lhommic.—Sans être trop curieux, maître Lestume, pourrait-on demander si j'allons, oui ou non, à Alger, et si c'est sûr que l'on se tapera?
Lestume.—C'est possible; mais ce n'est pas si sûr que du vinaigre.
Lhommic.—Pourquoi donc cela?
Lestume.—Parce que le vinaigre est ce qu'il y a de plus sûr au monde.
Lhommic.—Mais c'est pas ça que j'voulais dire; j'voulais comme qui dirait vous d'mander si Alger est fort?
Lestume.—Est-ce que tu as vu des forts qui étaient faibles? Alger est un fort, n'est-ce pas? Eh bien, qui dit fort, dit tout; parce qu'un fort est un fort, quoi!
Lhommic.—Sans vous commander, voulez-vous me dire tant seulement si c'est une île?
Lestume.—C'est une île, et c'est pas une île; c'est une terre, et ce n'est pas une terre; c'est l'un et l'autre.
Lhommic.—Je me suis laissé dire qu'il n'y avait pas d'eau?
Lestume.—Qué qui t'a dit cela? Il y a quinze brasses d'eau à demi-encâblure de la côte.
Lhommic.—Mais j'entendais de l'eau bonne à boire.
Lestume.—Eh bien, s'il n'y a pas d'eau, on boira du vin; voyez donc le grand mal!
Lhommic.—C'est pas moins une belle chose, qu'la guerre, comme on dit, mais quand on en est revenu.
Lestume.—C'est bon à dire à terre, c'te parole; mais à la mer, j'avons chaviré le proverbe, et j'disons qu'la guerre est une belle chose quand on y va.
Lhommic.—Oui, mais s'il y a, pas moins, beaucoup d'canons à ce fort d'Alger....
Lestume.—Eh bien! tant plus d'canons à prendre, tant plus à la part quand ils seront pris, comme disaient les frères de la côte de Saint-Domingue; mais t'as pas connu ça, toi, et t'as pas même assez d'connaissance pour l'avoir deviné.
Lhommic.—Mais l'vaisseau ne marche pas; avec une brise carabinée, il n'file qu'huit noeuds.
Lestume.—C'est égal; qui va piano va sano, comme dit l'Anglais.
Lhommic.—C'est pas l'embarras, j'arriverons toujours assez tôt; car une fois que j'serons là....
Lestume.—Eh bien, une fois que tu seras là, au premier coup de sifflet d'embarque les grands canotiers! tu prendras ton aviron en forme de plume, t'arrimeras des soldats entre les bancs, t'iras le bout à terre, et quand t'auras débarqué le pousse-caillou, tu pousseras de fond avec la gaffe, et tu reviendras à bord prendre ton poste de combat, s'il y a moyen de se seringuer avec la terre. Quand l'pavillon z'a-t-été insulté, il faut en découdre, je ne connais que cela.
Lhommic.—Mais l'pavillon a-t-il été bien-t-insulté?
Lestume.—L'commandant l'a dit, toujours; et il doit s'y connaître, lui qu'a toujours fait la guerre en temps de paix. Tu n'étais donc pas là, quand il a fait un coup d'platine avec l'équipage? «Enfants! qu'il a dit, l'pavillon d'Henri IV a-t-été blasphémé et molesté, et j'compte sur vous pour aller le laver dans le sang des Barbaresses!»
Lhommic.—Qu'est-ce que c'est que le sang barbaresse?
Lestume.—Imbécile! tu ne vois pas que c'est le sang des Barbares?
Lhommic.—C'est donc des Barbares, que les bourgeois qui sont dans Alger?
Lestume.—Je crois bien, puisqu'ils ont insulté l'pavillon d'Henri IV.
Lhommic.—Mais c'est pas l'pavillon d'Henri IV, puisque Henri IV n'était pas dans la marine.
Lestume.—Allons, t'es trop borné pour entrer avec moi dans les explications de l'histoire. Mais j'suis pas fâché d'aller un peu m'taper avec ces parias-là; il y a long-temps que j'n'avons entendu des grognards de 36; je commençais à me rouiller.
Lhommic.—Mais vous étiez pas moins, pourtant, à Navarin?
Lestume.—Oui, mais ça compte pas, ça. Les Turcs, c'est pas des matelots: c'est des chalandous de la rivière de Nantes, et c'est pas plus marins que des Parisiens.
Lhommic.—Ah! ma foi, moi, j'aime mieux rester rouillé, que d'me dérouiller à coups de boulets.
Lestume.—Oui, j'crois avoir doutance que t'as pas le coeur bien guerrier; mais je te relev'rai l'courage, n'aie pas peur. J'ai demandé z'au capitaine de frégate à te donner z'un poste sur la dunette, parce que c'est là qu'il y a le plus de tabac à recevoir dans un combat, et ça forme un jeune homme plus vite. Et puis, vois-tu bien, j'ai dit au capitaine d'armes, qu'est mon ami: «Quand vous ferez votre ronde dans l'combat, pour voir s'il n'y a pas des capons aux pièces, faites-moi l'amitié d'passer votre sabre dans l'ventre au petit Lhommic, qu'est de mon pays, Breton comme moi, et qui m'a-t-été recommandé, s'il n'y va pas rondement.» Ainsi, si tu fais un mouvement horizontalement, t'es bien sûr d'être pas manqué.
Lhommic.—A votre idée, maître Lestume! Mais c'est z'une drôle de recommandation que vous avez donnée là au cap'taine d'armes.
Lestume.—Ecoute donc, c'est comme j'te dis: l'capitaine d'armes et moi, j'sommes une paire d'amis, et on s'rend d'petits services à la mer, comme de raison; et il ne sera pas dit qu'un Breton comme moi, un enfant de Brest, aura fait la galine à bord d'un vaisseau où c'que maître Lestume a été contre-maître du gaillard d'avant, et dans un combat où il y a des coups, Dieu merci, à recevoir pour tout l'équipage.