LIVRE PREMIER (continued 4)
Reading edition
—Il n'y a que lui, conclut Martinod. Les autres, tous des jean- foutre ou des fesse-mathieu.
—Il n'y a que lui, approuva le choeur.
Cependant on évitait de le nommer. Je n'eus pas de peine, néanmoins, à me le figurer énigmatique et formidable, conduisant ses troupes avec la certitude de la victoire. Grand-père, distrait, écoutait le dialogue de Cassenave avec son double. Martinod, qui l'observait depuis une minute ou deux, tantôt à la dérobée et tantôt bien en face, se pencha tout à coup vers lui et lui dit brusquement:
—Savez-vous une chose, père Rambert? C'est vous qui devriez nous mener au combat.
—Moi! fit grand-père renversé. Oh! oh!
Et il se gargarisa de son petit rire. On le laissa se divertir tout à son aise, après quoi Martinod reprit son offre.
—Sans doute, vous. Qui le mérite davantage? En quarante-huit, vous avez failli mourir pour la liberté.
—Mais pas du tout, je n'ai pas failli mourir.
On n'insista pas davantage sur cette proposition. Et comme nous rentrions ensemble à l'heure du dîner, il s'arrêta pour me dire:
—Il en a de bonnes, Martinod! Moi, leur candidat, c'est insensé!
Et il rit encore tout son saoul. Un peu plus loin, il répéta:
—Leur candidat, moi!
Et cette fois, il ne rit plus. Je compris que tout de même il n'était pas fâché de l'invitation de Martinod.
II
LE CIRQUE
De ces préparatifs électoraux j'étais distrait par le cirque installé sur la place du Marché. Son immense tente blanche, fixée enfin par de solides piquets, portait, au-dessus de la toile qu'on soulevait pour entrer, cette inscription en lettres d'or sur fond bleu: Cirque Marinetti. Un tambour agitait frénétiquement ses baguettes pour attirer l'attention du public, et de temps à autre, écartant la portière, une princesse à la robe éclatante et aux bas roses surgissait comme une apparition. Je passais par là en revenant du collège, rien que pour entendre cet invariable tambour et apercevoir cette dame qui tantôt était vieille et tantôt adolescente. Combien j'aurais voulu pénétrer là dedans! J'entretenais du moins mon désir de ce paradis défendu et vite je m'enfuyais au pas de course pour ne pas me mettre en retard.
Une fois j'entrepris le tour extérieur de la tente, et ce fut la découverte des coulisses. En arrière, les roulottes étaient rassemblées. De leurs minces cheminées sortait une fumée épaisse: on y devait brûler du bois vert. A en juger par l'odeur, il se préparait d'inquiétantes ratatouilles. Des chevaux étiques se traînaient en liberté, comme s'ils n'avaient pas la force d'aller bien loin, sous le regard des chiens indulgents dont la paresse me rassura. Un perroquet voletait d'un toit à l'autre. Assise sur un escalier, une femme vêtue de haillons dont les larges trous révélaient sans pudeur la peau ambrée, se peignait au soleil, et sa chevelure noire qu'elle ramenait en avant répandait de l'ombre sur tout son visage dont je ne pus rien savoir et qui, seul, m'intéressait. Un vieux bonhomme bronzé fumait sa pipe avec une majesté comparable à celle du vieux pâtre au manteau couleur de chaume qui marchait devant ses moutons et les emmenait à une allure régulière vers la montagne. Des enfants demi-nus, bruns et frisés, grouillaient entre les voitures, se bousculaient, échangeaient des horions, quand tout à coup une porte s'ouvrait, d'où bondissait une mégère, tenant une casserole de la main gauche: la droit lui suffisait pour ramener la paix au moyen de quelques bonnes claques.
Ce spectacle ne refroidit point ma curiosité. L'envers du théâtre à-t- il jamais ralenti l'empressement des amateurs ou le zèle des comédiens ? Quel ne fut pas mon contentement lorsque grand-père, au retour d'une promenade, me proposa de pénétrer à l'intérieur! Je crois qu'il y allait pour son propre compte et ne soupçonnait pas mes convoitises. Nous y entrâmes. L'orchestre, composé d'un cornet à piston, de deux petites flûtes et d'un clavier qu'on frappait avec deux règles, —le tympanon m'était inconnu, —faisait tant de vacarme qu'on n'entendait plus le fidèle et monotone tambour du dehors. On s'habituait peu à peu et dans tout ce bruit je perçus une sorte d'appel indiciblement triste, doux et autoritaire ensemble, et si insistant qu'on n'y pouvait résister. Plus tard, les danses hongroises m'ont permis de mieux comprendre la nostalgie que j'avais éprouvée. Cela m'évoquait de l'inconnu, des pays lointains, et aussi le plaisir d'une incertaine douleur. J'éprouvais l'envie de tendre les bras en avant pour presser l'avenir. C'était comme une précision nouvelle de la sensation encore trop vague que m'avait apportée, tout petit, la berceuse de tante Dine :
Si Dieu favorise Ma noble entreprise, J'irai-z-à Venise Couler d'heureux jours.
Et je me rendais compte obscurément que jamais la maison ne comblerait mon rêve. On n'y entendait pas de ces musiques-là.
Des clowns enfarinés, avec de petits bonnets pointus et des costumes mi-partie jaune et rouge, se jouèrent des tours qui déterminèrent les rires de la foule et qui me dégoûtèrent. Je n'étais pas venu assister à des pantalonnades et j'attendais, sans trop savoir quoi, une représentation émouvante et noble. Heureusement une danseuse de corde me rasséréna, car elle gardait péniblement son équilibre et semblait se précipiter sur le sol à chaque instant.
Mais le numéro sensationnel fut le trapèze volant des deux frères Marinetti. Plus d'un génial acrobate a sans doute débuté dans un de ces cirques forains. Les deux frères Marinetti sont devenus célèbres: l'un s'est tué à Londres en tombant, et l'autre est aujourd'hui un des premiers mimes du monde. C'étaient alors deux tout jeunes gens, guère plus âgés que moi. On eût dit qu'ils s'amusaient eux-mêmes et ne prenaient aucun souci des spectateurs. Ils s'entr'aidaient avec une sollicitude touchante et convenaient d'un bref signal pour l'exécution de leurs tours d'ensemble, j'allais dire de leur duo, car il y avait tant de rythme dans les souples mouvements de leurs deux corps que, véritablement, cela chantait. Dans toute leur carrière, glorieuse ou tragique, ont-ils jamais rien exécuté de plus hardi que ces vols d'un trapèze à l'autre, sans la sécurité du filet et sous la surveillance de la mort dont ils ne se souciaient pas plus qu'un épervier d'un couteau. Un cri étouffé de femme dans l'assistance me révéla la danger à quoi je ne songeais pas plus qu'eux, et dont j'eus brusquement la perception. Ainsi projetés en l'air, je les admirais et les enviais. Je ne concevais rien de plus héroïque et ma notion du courage se modifiait. Jusqu'alors, à travers les épopées que m'avait racontées mon père, je l'imaginais au service d'une cause. Hector défendait sa ville contre les Grecs, et Roland sa foi contre les Sarrasins. Mais n'était-il pas bien plus beau de jongler avec soi-même, pour rien, pour le plaisir, car le public cessait de compter? Dans ce cirque mal éclairé, au son de cet orchestre bizarre mais exaltant, j'ai pressenti l'attrait du danger qui ne sert à rien.
Les clowns, la danseuse de corde et même les frères Marinetti s'éclipsèrent comme par enchantement de mon imagination, lorsque sur la piste s'élança la petite écuyère, debout sur un cheval noir qui portait une selle large et plate comme une table. Je regardais à terre pendant l'entracte: c'est pourquoi je distinguai le cheval, sans quoi je n'aurais sûrement vu que la cavalière. Elle était vêtue d'une robe d'or. Si les lampes avaient donné moins de fumée et plus de clarté, il est probable que cette robe fripée ne m'eût point communiqué une telle vision de luxe. Les bras étaient nus et les cheveux dénoués. Seule de tous ces artistes basanés, elle était blonde, comme toutes les héroïnes de mes ballades. Ce que nulle femme ne m'avait donné encore, et pas même celle que j'avais rencontrée avec grand-père et que je surnommais la dame du pavillon en attendant de l'appeler Hélène, cette jeune fille me le donna rien qu'en s'élançant: non plus le sens de la beauté auquel j'étais déjà parvenu, mais la peur d'approcher d'elle et de ne la point tenir. Pourtant j'ai beau chercher ses traits dans ma mémoire, je ne les retrouve pas. Je devais la rencontrer souvent, et je me demande à présent si je l'ai jamais regardée, si jamais j'ai osé la regarder vraiment. Je lui attribue des yeux dorés, un teint doré comme à une vierge de vitrail que le soleil traverse. Quel âge avait- elle? Seize ou dix-sept ans, pas davantage, et peut-être pas même autant. Les fruits de son pays n'ont pas besoin de beaucoup de mois pour mûrir. Elle paraissait plus grande qu'elle n'était à cause de sa sveltesse. On ne pouvait la dire maigre sans lui faire injure: mince, oui, mais d'une minceur pleine et musclée, et je m'étonnais des rondeurs naissantes de son torse. Elle sautait dans les cerceaux qu'on lui tendait et à chaque saut je craignais que le cheval ne se dérobât ou qu'elle ne manquait la large selle. De trembler pour elle j'étais content. Rassuré sur son adresse, je suivis le mouvement de ses cheveux qui, chaque fois qu'elle bondissait, se soulevaient et retombaient en cadence sur ses épaules. Si quelques-uns s'échappaient par devant, elle les rejetait d'un geste irrité. Par la gravité de son visage elle attestait qu'elle appartenait à son travail. Parfois elle entr'ouvrait les lèvres et poussait de petits hop, hop, destinés à exciter sa monture qui tournait en rond sans conviction. Quand, pour se reposer, elle s'asseyait en amazone, les jambes pendantes, elle inclinait la tête sous les applaudissements avec indifférence. Sa respiration plus brève relevait et abaissait alors tout à tour la poitrine libre dans la robe qui la moulait. Sa gravité, son indifférence achevaient son isolement. Les jeunes filles que je connaissais, les amies de mes soeurs, parlaient, jacassaient, riaient, jouaient, se prenaient par la taille. Celle-là passait comme une idole.
La représentation se termina par une pantomime que je retins scène par scène. Rentré à la maison, je la reconstituai tant bien que mal en mobilisant ma soeur Nicole et jusqu'à Jacquot pour un rôle subalterne, plus deux petits camarades que j'amenais, et avec cette troupe improvisée j'en voulus offrir le régal à mes parents, pour célébrer la fête de l'un ou de l'autre. On nous interrompit au beau milieu sans aucun respect de l'art dramatique. Seul, grand-père s'amusait bruyamment, de quoi tante Dine le tança. En réfléchissant à cet incident, j'ai compris dans la suite qu'il s'agissait d'un mari qu'on bernait. L'innocente Nicole était chargée de ce soin et sur mes instructions s'en acquittait à merveille. Et le cirque me fut interdit.
La petite reine foraine qui du haut de son cheval n'avait fait qu'un saut dans ma mémoire était sans doute destinée à demeurer pour moi un souvenir magnifique et lointain. Mais grand-père aimait à fréquenter les artistes, les irréguliers. Je le voyais bien au Café des Navigateurs. Avec tout le groupe de Martinod il se rangeait contre les bourgeois. Comme nous passions un jour sur la place du Marché, il contourna la tente pour aller rejoindre les roulottes.
—Où allons-nous, grand-père? murmurai-je, car le coeur me battait.
—Je veux voir ces gens-là de près.
Et il s'arrêta, en effet, pour causer avec les hommes qui fumaient leurs pipes, tandis que les femmes préparaient la soupe ou raccommodaient les habits. Il leur parlait dans une langue inconnue qui devait être l'italien. Sur ses lèvres, cette langue n'était pour moi qu'incompréhensible. Il la prononçait à peu près comme les mots dont nous nous servions. Tout au plus allongeait-il certaines syllabes pour escamoter les suivantes. Tandis que, dans la bouche de ces hommes bronzés, elle prenait un accent étrange, tantôt bas et tantôt aigu, comme une pimpante musique.
Avions-nous affaire aux clowns ou aux acrobates? Les frères Marinetti étaient absents. Les voir là m'eût rempli d'orgueil. Le seul personnage important que je crus reconnaître, ce fut la danseuse de corde. Encore était-elle couronnée de cheveux gris un peu déconcertants. Elle ravaudait avec mélancolie une jupe de gaze bouillonnante et sale. J'ignorais que cela s'appelle un tutu.
Cependant je cherchais des yeux, craintivement, la petite écuyère. J'eusse préféré qu'elle ne fût pas la. Je la cherchais trop loin: elle était à côté de moi. Elle épluchait des pommes de terre avec un couteau ébréché. Au lieu de sa tunique d'or, elle portait de mauvaises hardes bariolées. Ses pieds nus, ses pieds dorés, baignaient dans une couche de poussière. Ainsi humiliée, je la trouvais aussi belle que dans sa gloire, sur le piédestal de sa large selle, franchissant les cerceaux et saluée des acclamations de la foule. Déjà l'illusion m'illuminait. Je la trouvais aussi belle, et pourtant mon premier geste fut de m'écarter, par timidité évidemment, et aussi, je le confesse, parce que tante Dine m'avait communiqué, vis-à-vis des bohémiens et des mendiants, sa peur de la vermine, qui, assurait-elle, se ramasse si vite.
Explique qui pourra ces contradictions. Je reconnus en moi un obscur sentiment nouveau rien qu'à la honte que me donna ce recul instinctif, et, dans mon ardeur à mériter mon propre pardon, j'eusse immédiatement partagé avec elle jusqu'à ses insectes.
J'admirais avec quelle noblesse elle pelait ses pommes et aussi avec quelle habileté, ne se reprenant point dans son opération et se contentant, chaque fois, d'une seule épluchure. Elle condescendait sans impatience à cette infime besogne, et je lui étais reconnaissant de s'abaisser. Comme là-bas, sur la piste, dans ses exercices hippiques, elle demeurait sérieuse et impassible, toute à son travail. Remarqua-t-elle néanmoins mes yeux écarquillés? Elle daigna me parler la première:
—C'est long à peler, fit-elle.
—Oh! oui, répondis-je au comble du bonheur, c'est long à peler.
—J'aurais voulu, j'aurais dû l'aider, mais je n'osais pas. Un scrupule pharisaïque me retenait. Dans mon zèle, je pouvais bien aller jusqu'à la vermine qui se prend sans que personne le remarque, tandis qu'éplucher des pommes de terre sur la place publique, devant des roulottes, c'était un scandale extérieur qui m'épouvantait.
Nous ne dépassâmes pas ces confidences. Une voix gutturale appela tout à coup:
—Nazzarena.
Elle abandonna ses légumes et partit sans me dire adieu. J'en fus très affecté; du moins je savais son nom. Je revins à la maison au galop, laissant derrière moi grand-père qui agitait les bras et qui criait:
—Holà! doucement!
Je ne pouvais pas ne pas courir. Des ailes m'avaient poussé aux épaules, et pendant cette course affolée tout mon être chantait comme la boîte à musique lorsqu'on a déclanché le ressort. Je pénétrai au jardin en bousculant Tem Bossette qui ne s'était pas rangé assez tôt et qui vociféra:
—Qu'est-ce que vous avez, monsieur François?
Et je répliquai en riant, mais sans m'arrêter:
—Mais rien du tout. Je n'ai rien du tout.
Je bondis par-dessus les cannas, et comme un poulain échappé, j'arrivai dans le verger. Au bout de souffle, j'allai m'appuyer brusquement contre un jeune pommier. Les arbres fleurissaient alors: c'était le printemps. Sous le choc les branches tremblèrent, et je fus aspergé d'une pluie de pétales roses.
Je ne soupçonnais pas que je cueillais pareillement l'amour en fleur, l'amour qui ne mûrira pas.
Au collège le cirque Marinetti était devenu l'objet de nos préoccupations et conversations. Les grands s'entretenaient dans la cour, entre deux parties de barres, tantôt du trapèze volant qui éblouissait les amateurs de sports, et tantôt de l'écuyère que préférait le clan des philosophes. Je saisissais au passage quelques fragments de ces appréciations et je brûlais d'étonner mes aînés en leur montrant la supériorité que j'avais acquise sur eux tous. Ainsi j'étais partagé entre mon secret et ma vanité. Ce fut celle-ci qui l'emporta, et je convins un jour, avec une feinte modestie, que je lui avais parlé. Mon but fut immédiatement atteint et même dépassé: on m'entoura, on me congratula, on me pressa de questions. Je dus broder un peu afin de satisfaire tant de curiosité.
—Tu as de la chance, m'assura Fernand de Montraut que je devinai jaloux.
Fernand de Montraut était la parure de la rhétorique en même temps que le dernier de la classe. Il passait pour le plus élégant du collège à cause de ses cravates, et l'on s'inclinait devant sa compétence sur tout ce qui touchait au domaine du sentiment, car il se vantait de l'amitié de plusieurs jeunes filles. Malheureusement, il ajouta:
—Alors, tu es amoureux?
Ne sachant pas jusqu'alors ce que c'était que d'être amoureux, je l'appris immédiatement par cette phrase et me livrai à une tristesse que j'estimai plus convenable.
Grand-père s'étant lié avec les roulants qu'il fournissait de tabac, je fus remis en présence de Nazzarena. J'étais tourmenté du désir de lui donner quelque chose, d'autant plus que Fernand de Montraut, juge autorisé, m'avait affirmé qu'on fait toujours des cadeaux aux dames. Le choix seul m'embarrassait. Or, je cachais dans un tiroir une collection de billes en cornaline auxquelles j'étais attaché comme à des bijoux. Il y en avait de rouges tachetées et de noires avec des cercles blancs. Je ne possédais rien qui me fût plus cher. Un instant, j'hésitai devant un sacrifice aussi considérable et pensai du moins y soustraire cette agate couleur de feu où la lumière transparaissait et qui était ma favorite. Il m'apparut que si je conservais celle-là mon offrande ne valait plus rien. D'un geste plus résigné qu'enthousiaste, je pris le lot tout entier et courus le remettre gauchement à ma nouvelle amie sans un mot d'explication. Elle fut un peu surprise, et cependant n'hésita point à l'accepter:
—C'est zoli, me dit-elle. Vous êtes zentil.
Elle se servait de mots usuels, que j'entendais prononcer d'habitude sans prendre garde à leur son, et c'était comme si elle les transformait en un autre langage, tout fleuri et chantant. Je m'enhardis jusqu'à lui parler à mon tour, poussé peut-être par une idée de justice: je me privais de mes billes, une compensation m'était due.
—Je sais, déclarai-je avec un peu d'emphase, que vous vous appelez Nazzarena.
Aussitôt elle se réjouit de ma science:
—Ah! ah! il sait mon nom. Mais ce n'est pas Nazzarena, c'est Nazarre- na. Répétez.
Je dus apprendre son accent. Après quoi elle m'interrogea:
—Et vous?
—François.
—Comme le saint d'Assise. Et d'où êtes-vous?
—Oh! d'ici, voyons.
Comment aurais-je pu être d'ailleurs? On habitait sa ville et sa maison. Comprit-elle sa bévue? Elle ne me demanda plus rien, et c'est moi qui repris, non sans timidité:
—Et vous?
—Je ne sais pas.
Quelle drôle de réponse! On sait toujours d'où l'on est. Enfin!
—Alors, vous n'avez pas de maison à vous?
—C'est ça, notre maison.
Elle me désigna de la main une des roulottes dont la devanture était peinte en vert. Je ne pus me méprendre à sa moue de mépris. Bien vite, elle se détourna pour regarder sur la place les bonnes grosses bâtisses en pierre de taille qui la bordaient de tous les côtés: ma ville est ancienne et rude, et l'on y construisait pour les siècles. Elle mesurait peut-être la solidité de la vie sédentaire, j'imaginais l'attrait de la vie nomade que je résumai ainsi:
—Ce doit être bien amusant.
—Quoi donc?
—De changer tout le temps de localité.
Le terme de localité était employé à dessein, pour lui donner de moi une haute opinion.
—C'est selon, répliqua-t-elle. Il y a des endroits où la recette est mauvaise. Une fois, nous avons fait sept francs cinquante.
Je ne m'arrêtai pas à ces détails et je conclus par l'aveu d'une tendresse sans bornes pour ce genre d'existence. A cette déclaration, elle ouvrit de grands yeux, bien étonnée sans doute qu'on pût l'envier quand on habitait un de ces immeubles capables de braver toutes les intempéries:
—Tout de même vous ne viendriez pas avec nous.
Cette hypothèse suffit à la réjouir: elle l'écarta sans retard comme une extravagance:
—D'ailleurs, vous ne devez pas savoir grand'chose. Mais vous êtes zentil.
Toujours cette épithète que j'estimais malsonnante pour mon amour- propre. Je ne pouvais demeurer sous le coup d'une si méprisante condamnation et fièrement je répliquai:
—Je sais monter à cheval.
On m'avait hissé quelquefois sur la jument aveugle du fermier, et même j'avais ressenti une inquiétude voisine de la frayeur quand de longs frissons lui parcouraient tout le corps. Mon amie parut enchantée et me promit de me prêter son cheval noir.
Notre coeur change-t-il depuis l'enfance? Je ne songeais nullement à partir, elle ne croyait point à mon départ; je ne possédais aucun talent équestre, elle ne disposait pas de sa monture: sans nous être concertés nous nous leurrions de connivence.
C'était comme un avant-goût délicieux de tout le mensonge qui s'abrite sous les conversations d'amour.
Il me vint alors, comme nous nous taisions tous les deux, un souvenir redoutable et obsédant. Du livre de ballades que j'avais lu et relu pendant ma convalescence au point qu'il continuait de composer avec quelques autres l'atmosphère de mes jours, une phrase, une toute petite phrase se détachait. Je l'entendais en moi, comme si un autre que moi la prononçait. Elle était tirée de la légende du lord de Burleigh. Le lord de Burleigh s'adresse à une paysanne qui est la plus jolie fille du village et la plus modeste, et il lui dit: Il n'est personne au monde que j'aime comme toi. Certes, je n'aurais jamais articulé tout haut cette phrase et même j'aurais plutôt serré les lèvres pour être sûr de ne pas l'articuler. Mais je la sentais vivre et elle m'exaltait. Et voici que j'en découvrais le sens prodigieux. Comment pouvait-on dire une chose pareille à quelqu'un qui n'était pas de sa famille et que l'on connaissait à peine? Personne au monde! Et mon père, et ma mère? J'entrevoyais la puissance sacrilège de l'amour et, pendant que j'étais penché sur cet abîme, Nazzarena, si grave d'habitude, riait et montrait ses dents.
Un des hommes bronzés de la troupe passa devant nous et s'arrêta pour nous dévisager. Puis, brusquement, en manière de jeu, il joignit nos deux têtes en proférant dans son jargon un mot ou deux que je ne saisis pas.
Le contact de cette joue me brûla et, me dégageant avec violence, je me sentis devenir rouge jusqu'à la racine des cheveux. Elle se contenta de rire davantage.
—Qu'a-t-il dit? balbutiai-je, partagé entre la colère et une émotion toute nouvelle.
—Oh! rien, fit-elle. Que vous étiez mon petit amoureux.
—Moi! protestai-je, allons donc!
Je ne voulais pas que ce fût possible. L'amour qu'on exprimait devait perdre toute importance. Et puis quoi? tout serait fini par là. Pour que l'amour fût l'amour, il fallait nécessairement qu'on le gardât en soi en qu'il fît mal…
III
LE COMPLOT
Comment personne ne s'aperçut-il, quand je rentrai à la maison, que j'avais subitement changé et grandi? J'en fus presque scandalisé.
—Te voilà, toi! constata mon père qui commençait à se méfier de mes absences.
Et tante Dine me poursuivit pour m'obliger à revêtir un autre veston d'un usage plus évident. J'avais enfilé rapidement le plus beau pour ma visite à Nazzarena. C'était peut-être encore le fameux vert olive de ma convalescence, enfin convenable à ma taille après trois ou quatre années d'attente, à moins qu'on ne l'eût mis à la retraite, dans une armoire, sous le camphre et la naphtaline, jusqu'à la croissance de Jacquot. On ne me respectait nullement, alors que tout le monde aurait dû être frappé de ma nouvelle figure. Au lieu de ne penser qu'à mon aventure que, d'ailleurs, je ne parvenais pas à démêler, j'étais vexé de cette familiarité.
Nous nous trouvions réunis dans la chambre de ma mère, à cause de la petite Nicole un peu grippée, qui exigeait une surveillance attentive, étant de santé délicate. Je compris, malgré le secret qui m'absorbait, qu'un événement capital se préparait. On enjoignit à Jacquot, trop turbulent, de se tenir tranquille dans un coin. Mélanie, toujours un peu dans la lune, —elle écoute ses voix comme Jeanne d'Arc, assurait tante Dine, —s'occupa de distraire silencieusement sa soeur malade. Et mon père enfin pu montrer à ma mère la lettre qu'il avait à la main :
—C'est du secrétaire de Monseigneur, déclara-t-il en manière d'avertissement.
Je crus qu'il s'agissait de l'évêque. Une fois l'an, il dînait à la maison. Mais on prononça le nom du comte de Chambord. Quand il eut terminé sa lecture que j'entendis assez mal, mon père ajouta simplement:
—C'est bien, je me présenterai, puisque le prince désire que rien ne soit négligé pour le bien du pays.
—Oh! le prince! murmura grand-père avec un tout petit rire étouffé.
Mon père fixa sur lui son regard droit, impérieux, qu'on soutenait difficilement. Et grand-père, aussitôt, prit son air le plus innocent, celui-là même que je lui avais vu prendre quand nous avions rencontré maman dans la rue et qu'il avait dit: «Nous allons acheter un journal.»
Ce chef mystérieux et terrible, dont Martinod craignait, au café, l'intervention dans l'assaut donné à la mairie, je devinai instantanément que c'était mon père. Ce ne pouvait être que lui, et comment n'aurait-il pas gagné la bataille? Il suffisait de le regarder. La victoire, il la portait sur lui. Les signes de la supériorité, mes yeux d'enfant, encore loyaux et clairs, les voyaient rayonner sur son front. Je ne crois pas les avoir ainsi distingués plus tard chez personne. Et comment me serais-je douté que la supériorité pour le succès ne signifie pas grand'chose, car on forge contre elle dans l'ombre toutes sortes d'armes suspectes? Je pouvais bien me glisser hors de l'influence de mon père, du moins je ne songeais pas à le diminuer.
La surveillance que d'habitude on exerçait sur moi fut ralentie par la maladie de Nicole qui exigeait continuellement la présence maternelle. J'avais remarqué aussi que mon père profitait de ses rares loisirs pour causer avec Mélanie, sortir avec Mélanie, se promener avec Mélanie. Il lui témoignait, plus qu'à l'ordinaire, une affection à la fois attendrie et réservée, presque respectueuse, et il la recouvrait de sa force comme si quelqu'un menaçait sa fille aînée ou prétendait la lui prendre. Quant à tante Dine qui professait un culte pour ses neveux et nièces, chacun pris à part ou tous pris en bloc, elle affirmait à travers les marches de l'escalier que j'étais un enfant modèle et un fils exemplaire, et même attribuait à son frère une portion de cet heureux résultat.
Je profitai de ce relâchement, d'ailleurs relatif, pour retourner au cirque malgré la défense que j'en avais reçue. Avec une hypocrisie déjà perspicace, je m'étais persuadé que je ne désobéissais pas en contournant la tente pour gagner les roulottes. Les coulisses ne sont pas le théâtre. Puis, de raisonnement en raisonnement, je parvins à m'introduire à l'intérieur. N'était-ce pas grand-père qui m'y avait conduit la première fois? Il était le plus âgé, il connaissait, mieux que personne, ce qui devait me convenir. D'ailleurs, on ne le saurait pas: sauf grand-père, mon complice, je ne risquais d'y rencontrer aucun membre de ma famille. Nazzarena monta à cheval pour moi seul, sauta dans les cerceaux pour moi seul, et quand elle saluait par politesse afin de répondre aux applaudissements, c'était encore pour moi seul. Sans peine je supprimais l'existence du public qui m'entourait.
Néanmoins, comme je ne me sentais pas la conscience parfaitement tranquille, je me serrais contre grand-père qui détournerait les soupçons au besoin ou supporterait le poids des responsabilités. Je l'accompagnais même au Café des Navigateurs, bien que j'en eusse épuisé le plaisir et que je préférasse un autre commerce d'amitié. Martinod s'y montra plus empressé que de coutume:
—Père Rambert, quelle joie de vous revoir! Père Rambert, asseyez- vous à côté de moi, à la place d'honneur.
J'observai que, s'il excellait jadis à passer aux autres ses soucoupes, il soldait maintenant à bourse ouverte, non seulement ses consommations, mais encore celles d'autrui. Glus et Mérinos s'en étaient aperçus avant moi et ne reculaient plus devant aucune commande. Pour ce qui est de Cassenave et de Galurin, ils n'avaient jamais pris garde au règlement. J'avais déjà remarqué auparavant la volte-face de Martinod qui, de plus en plus, renonçait aux effets oratoires et cessait de nous éblouir avec ses descriptions de fêtes où fraternellement on s'embrassait. Il apportait des listes et des chiffres, il énumérait des noms propres, et avec un bout de crayon qu'il mouillait de sa salive il se livrait à des pointages.
Un marchand de journaux ayant déposé sur une table la gazette locale, il la réclama à la servante d'une voix si impérative, que celle-ci en fut bouleversée et faillit renverser un plateau qu'elle portait. A peine eut-il déplié la feuille, qu'il s'écria:
—Ça y est! J'en étais sûr: il se présente.
Il n'avait pas besoin d'être désigné davantage. Tout le café le reconnut sans hésitation, et moi pareillement. Notre groupe, qui, jusqu'alors, n'avait probablement pas la certitude de cette candidature, en parut très impressionné et même démoralisé. Tous, ils allongeaient plus ou moins leurs figures sur leurs verres. Et en les dévisageant un par un, sournoisement, je considérai leur bande, malgré le nombre, comme incapable de lutter contre mon père. J'étais un spectateur impartial.
Martinod laissait les autres, et surtout les néophytes dont il se composait une cour et qu'il abreuvait, se remuer, s'exclamer, toujours sans désigner l'ennemi. Lui, distrait ou méditatif, enveloppait grand- père du regard.
Comme se manège se prolongeait, il me revint à la mémoire un passage de mon histoire naturelle où il était question d'un serpent qui fascinait les oiseaux, et je ris tout seul de cette idée saugrenue. Il garda assez longtemps cette attitude; puis, après avoir commandé de nouvelles consommations pour tout le monde excepté pour moi qu'il oublia, il se pencha et, d'une voix câline, il glissa dans l'oreille de son voisin ces paroles qui me parvinrent:
—Alors, père Rambert, vous n'êtes plus chez vous?
—Comment ça? riposta grand-père indifférent.
—Eh! non! ce beau château que vous habitez n'est plus à vous, maintenant.
Il prononçait château, comme le fermier, sauf qu'il omettait quelques- uns des accents circonflexes. Grand-père le remarqua et s'en divertit :
—Oh! oh! le château! pourquoi pas le palais?
—Ma foi, continua Martinod, appelez-le comme vous voudrez. Toujours est-il que c'est le plus bel immeuble du pays. Et bien placé: à la fois ville et campagne. Tout de même, eh! eh! on vous a joué le tour et vous n'êtes pas maître au logis.
Grand-père se gratta le sourcil, puis se tira la barbe. Il ne parlait jamais à personne de son abdication, pas même à moi dans nos promenades, et j'avais deviné que les allusions à cette histoire déjà si vieille, vieille de plusieurs années, ne l'intéressaient pas. Je savais qu'il méprisait la propriété et la tenait pour nuisible au bien général. Mais n'était-ce pas là un dogme consacré au Café des Navigateurs?
—Eh! oui! déclara-t-il en se décidant à rire, je ne suis plus chez moi: en voilà une découverte! Mon pauvre Martinod, vos retardez. Il y a belle lurette que je ne suis plus chez moi, et vous m'en voyez bien aise. Plus de tracas, plus de soucis. Je ne suis plus le maître, mais je suis mon maître.
Et le dialogue, sur cette réplique, continua sans arrêt, de plus en plus gaiement:
—Ta, ta, ta! à votre âge, on ne s'habitue guère à camper chez autrui.
—A mon âge, on veut la tranquillité.
—Oui, oui, on vous a relégué au bout de la table.
—Je m'y suis bien mis tout seul et l'on y mange aussi bien qu'au milieu.
—Ici, père Rambert, on vous donne la place d'honneur.
—Il n'y a point de place d'honneur au café.
—Et votre chambre? chacun sait qu'on vous a hissé au galetas.
—Chacun sait que j'aime la montagne.
Tout cela se débitait en badinant. Ils s'amusaient à se lancer les questions et les réponses comme nous jouions au collège avec des balles. En les écoutant, je fus un instant distrait du sentiment qui m'occupait, et tout bas je me reprochai cette distraction comme une faute.
Ce fut bientôt un thème de plaisanteries faciles. On parlait couramment, au café, du bout de table du père Rambert, du galetas du père Rambert. Lui-même en haussait les épaules et prenait joyeusement les choses.
—Enfin, tout cela n'est-il pas vrai, père Rambert? insista un jour Martinod.
—Oh! sans doute, cela est vrai dans un sens. C'est vrai si vous y tenez. Mais qu'est-ce qui est vrai?
Comme si l'on ne savait pas ce qui est vrai et ce qui ne l'est point? Grand-père aimait assez à tenir des propos obscurs. Cette même après- midi, nous rentrions ensemble, lui vif et guilleret, moi la mine basse pour n'avoir pas aperçu, fût-ce de loin (ce que je préférais), Nazzarena. Au sommet de l'escalier, nous trouvâmes mon père qui nous attendait et paraissait fort en colère. Sa main froissait un journal et il le tendit sans préambule à grand-père qui ne se souciait point de le prendre.
—Savez-vous, demanda-t-il, qui a écrit ça?
Avec quel mépris il prononçait le mot: ça? Je sentais qu'il se contenait, mais que des événements graves se passaient à la maison.
—Comment le saurais-je? objecta grand-père. Je ne lis jamais les journaux du pays.
—Eh bien! lisez celui-ci.
—Oh! non, merci, je ne m'en soucie pas.
—Alors, c'est moi qui vous le lirai.
—Si tu le veux absolument.
Je le vis entrer tous les deux dans le cabinet de consultation dont la porte demeura ouverte, et je n'eus garde de m'en aller. Grand-père s'assit docilement dans un fauteuil, et mon père commença de suite sa lecture. Je me crus mal récompensé de la curiosité qui me maintenait en place, car je ne compris goutte sur le moment à cet article pâteux, grisâtre et filandreux, pareil à ce fromage râpé qui se détrempe dans la bouillon d'oignon et devient une glu collante dont on ne peut débarrasser ses gencives. Il était question des élections prochaines et d'un personnage omnipotent et despotique, avide de conduire le peuple à la baguette comme il avait conduit sa maison. Après quoi, on parlait d'un grenier plein de rats, exposé à tous vents, assez bon, néanmoins, pour recevoir le vénérable vieillard qui s'y trouvait relégué et à qui l'on faisait expier sa charité sociale en le traitant avec mépris et en lui infligeant le dernier rang dans sa propre demeure. On terminait par un appel généreux à la justice et à la bonté. Pas de nom de personne, pas même de nom de lieu. Comment aurais-je soupçonné des allusions? C'était, pour un enfant, d'une perfidie trop compliquée.
—C'est tout? interrogea grand-père quand la voix irritée se tut.
—Il me semble que c'est assez.
—Oh! il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Ce sont de vagues généralités.
—Ah! c'est votre avis! déclara mon père. Ne sentez-vous pas tout ce qu'il y a là dedans de venimeux et de déshonorant pour moi? N'avez- vous pas toujours été bien traité ici? Qui a voulu prendre le bout de la table? Qui s'est installé, malgré nous, dans la chambre de la tour ? Qui de nous vous a manqué de respect? Quand a-t-on négligé de vous témoigner les soins les plus tendres et les plus déférents? De qui, de quoi vous plaignez-vous? Père, je vous en prie, l'heure est grave: dites-le-moi…
Les adjurations se pressaient, se multipliaient, se précipitaient, et la voix leur communiquait je ne sais quel accent pathétique dont je tressaillis des pieds à la tête. Du coup, cet article obscur s'éclaira pour moi et j'en saisis toute la signification. On accusait mon père de dureté envers mon grand-père. Et je revis la scène de l'abdication et le déménagement où j'avais joué mon rôle en portant la collection du Messager boiteux de Berne et Vevey.
—Je ne me plains de rien, expliquait grand-père, et je ne me suis jamais plaint.
—Et de quoi vous seriez-vous plaint? Cette maison a continué d'être la vôtre. Je ne m'en suis réservé que les charges et la direction qui vous fatiguait. Cependant on n'a pas inventé ces calomnies.
—Oh! mon pauvre Michel, toutes ces histoires m'assomment. Je ne lis pas les journaux et je m'en trouve fort bien. C'est un conseil que je te donne.
—Parce que vous n'y êtes pas attaqué. Parce que je ne permettrai à personne de vous y attaquer. Pour moi, le coup est parti du Café des Navigateurs. Vous le fréquentez encore, j'en suis sûr. Je vous ai pourtant informé que c'était le rendez-vous de nos ennemis. Mais vous mettez dans ces gens-là toute la confiance que vous me refusez.
—Oh! je vais où je veux et je vois qui me plaît.
—Vous êtes libre, père, sans aucun doute. Mais, dans une famille, tous les membres sont solidaires. Celui qui vous vise m'atteint. Celui qui me diffame vous insulte.
—Je n'ai pas de la famille cette idée étroite. Je ne t'ai jamais contrarié: fais-en autant.
A ce moment précis, mon père m'aperçut dans l'embrasure de la porte et un soupçon dut lui traverser l'esprit, car il coupa net la discussion en me montrant du doigt:
—J'espère que vous n'y conduisez pas cet enfant.
—Où donc?
—Au Café des Navigateurs.
Et se tournant vers moi, de ce ton qui ne supportait pas de réplique, mon père ajouta:
—Va-t'en.
De sorte que je n'entendis pas la réponse. Je n'ai rien perdu de toute la scène. Je suis certain de la reconstituer dans son intégrité, et sinon dans les mêmes termes, du moins en termes équivalents. Comme j'étais né successivement au mystérieux désir sur un mot du pâtre qui conduisait ses moutons à la montagne, à la liberté pour m'être promené dans les bois sauvages avec grand-père, à la beauté pour avoir rencontré la dame en blanc, au trouble de l'amour parce que Nazzarena m'avait appris en riant que j'étais son petit amoureux, je naissais à la méchanceté humaine qui, de toute mon enfance, avait été absente. Les fameux ils de tante Dine, dont je me moquais après les avoir vainement cherchés autour de moi, existaient donc, et Martinod en était, et le doux et gai Cassenave que mon père avait soigné, et l'ancien photographe Galurin, et les deux artistes. Cette révélation inattendue me renversait.
On allait au café pour s'amuser et non pour comploter. On y buvait des consommations multicolores en tenant des propos comiques. Non, ce n'était pas possible. Et il me vint un doute à cause du calme de grand-père et aussi parce que le va-t'en qui me congédiait avait été un peu brusque et me prédisposait à la contradiction. Peut-être ce morceau de papier ne méritait-il pas la lecture.
Le lendemain, j'étais dans la chambre de ma mère quand mon père y entra, la canne à la main, le chapeau sur la tête, revenant tout droit du dehors sans s'être arrêté dans le vestibule. Il se découvrit rapidement, et nous vîmes mieux son visage qui était coloré et rayonnant. Il avait son grand air de bataille, il était content, il riait:
—J'ai souffleté Martinod, dit-il avec simplicité, comme il aurait annoncé: j'ai visité tel malade.
—O mon Dieu, murmura ma mère, que va-t-il inventer contre toi!
Et j'entendis le pas de tante Dine accourant, qui ébranlait le corridor. Elle arriva en ouragan. La voix sonore de mon père l'avait renseignée à distance.
—Bravo, Michel, bravo! s'écria-t-elle essoufflée. Ils sont battus: c'est bien fait.
En voilà une qui ne barguignait pas sur la défense de la maison!
De cet insolite brouhaha je profitai sans retard pour m'éclipser. Que Martinod fût giflé, je n'y voyais pas d'inconvénient, pourvu que j'en profitasse en quelque manière. Je me sentais surveillé davantage et les occasions de sortir devenaient rares. A toutes jambes je gagnai la rue et m'élançai du côté de la ville. Mais, dès que j'atteignis la place du Marché, je me remis au pas et même je m'efforçai de prendre un air dégagé, indifférent, de flâneur qui n'a pas de but de promenade et ne sait pas au juste où il va. Ainsi je m'acheminai vers le cirque dont j'entrepris le tour en ayant soin de lever le nez en l'air pour bien montrer que je marchais au hasard. Personne ne pouvait s'y tromper. Que de fois j'avais exécuté ce petit manège que le succès ne couronnait pas régulièrement! Si Nazzarena était là, occupée à quelque besogne de ménage, ce n'était pas une raison pour que je m'approchasse d'elle, ni même pour la saluer. La plupart du temps, je défilais sans lui parler, raide comme un piquet. Notre première conversation avait épuisé tout mon courage, et d'ailleurs je n'aurais pas su comment la reprendre. Tantôt elle me regardait passer en se moquant, car pour jouer avec moi ou de moi elle abandonnait sa gravité professionnelle d'écuyère; tantôt elle m'appelait. Je me rendais à son appel, mais, pour rien au monde, je ne l'eusse abordée.
Ce jour-là, elle menait boire son cheval à la fontaine publique, et ce cheval, privé de son harnachement et de l'éclat des torches qui éclairaient pendant les représentations l'intérieur de la tente, me parut singulièrement pareil à la rosse aveugle de notre fermier qui j'avais enfourchée quelquefois: c'était une longue bête osseuse, qui remuait aussi la peau d'un bout à l'autre du corps afin de chasser les mouches. Aussitôt je chassai de mon côté une si pénible vision pour lui substituer le coursier rouan de la romance du Nid de cygne qui, dans mon livre de ballades, conduit le chevalier auprès de la jeune fille assise dans l'herbe au bord de la rivière où baignent ses pieds nus.
Mon amie était absorbée dans son travail ou faisait semblant. Elle ne daignait pas remarquer ma présence. J'étais forcé de continuer mon chemin puisqu'elle ne regardait pas dans ma direction. Et ce cheval qui n'en finissait pas de boire, qui était bien capable d'absorber toute l'eau du bassin! Il y avait de quoi se désespérer. Enfin elle se retourna. Elle riait, la mauvaise: donc, elle m'avait vu. Et de sa voix la plus naturelle, comme si elle me découvrait tout à coup, elle me souhaita le bonjour.
Ne m'y attendant plus, je ne trouvai rien à dire. Ma figure déconfite la renseigna sans doute sur mes sentiments, car elle ne se fâcha point de mon silence et même elle le souligna:
—Alors, vous êtes muet, aujourd'hui?
Et, riant plus fort, elle ajouta:
—Eh! eh! est-ce que vous n'êtes plus mon amoureux?
Je baissai la tête pour cacher ma honte. Si je ne l'aimais plus? J'estimai sa question insensée parce qu'on ne pouvait qu'aimer toujours. Et ce toujours qui ne me serait jamais venu aux lèvres faisait en moi une musique étrange, si douce que rien ne devait être plus doux sur la terre.
Tranquillement rassurée sur mon sort et sans doute sur l'effet qu'elle me produisait, elle tira sur la corde de son cheval qui ne buvait plus et dont les naseaux humides laissaient retomber des gouttes d'eau sur le bassin.
IV
MA TRAHISON
Les jours qui suivirent, à cause de ce toujours qui chantait dans ma poitrine, furent à la fois délicieux et acides comme ces fruits que je cueillais trop tôt dans le jardin. J'étais sûr de l'avenir et même de l'éternité. Je goûtais la plénitude de la tendresse qui ne cherche rien encore au delà d'elle-même. Car le trouble léger que j'avais ressenti au contact de la joue de Nazzarena poussée contre la mienne en manière de jeu s'était bientôt dissipé. Il ne manquait véritablement à mon bonheur que de ne pas voir mon amie; avec nos rencontres commençait mon embarras. Si du moins je n'avais pas été forcé de lui adresser la parole! Je n'aurais pu supporter de l'embrasser et jamais je ne lui ai touché la main. Chacun de nous — j'y pense maintenant —croyait peut-être à la supériorité de l'autre, elle pour la solidité de la maison, et moi pour son cheval, sa robe d'or, son talent d'écuyère, sa vie nomade et je ne sais quoi encore qui lui venait de l'amour. Bientôt elle admit que la partie n'était pas égale: elle paraissait en public et recevait les applaudissements, je n'étais qu'un spectateur.
Consciente de sa domination, elle ne craignit plus de m'asservir. Il lui arrivait de me réclamer de menus services, tels que lui acheter en ville un dé à coudre ou du fil d'or et des aiguilles pour repriser sa toilette de cérémonie, et je rougissais dans les magasins en demandant ces objets qui sont en usage chez les filles et non chez les garçons. S'il fallait fournir des explications complémentaires, je ne savais où me cacher. Elle me fit peler des pommes de terre en sa compagnie et jouit de ma gêne, ayant surpris les regards furtifs que je coulais du côté de la place et m'enlevant du coup tout le bénéfice de mon héroïsme:
—Rassurez-vous, mon petit homme, il ne passe personne.
Quotidiennement, le matin ou le soir, je m'arrangeais pour revenir du collège par cette place du Marché qu'elle habitait. A quelles ruses avais-je recours pour dépister les soupçons? Quelquefois mes parents venaient me chercher, ou bien ils se contentaient, le parcours n'étant pas long, de faire quelques pas à ma rencontre. Comment ai-je réussi à ne pas leur donner l'éveil? L'un ou l'autre de mes camarades, ayant surpris mon manège, entreprit de me blaguer. L'intervention de Fernand de Montraut m'évita le désagrément des brimades. Comme on lui objectait que je refusais de parler de la petite écuyère, il déclara mon silence chevaleresque, et cette opinion d'un juge aussi autorisé m'inspira beaucoup d'orgueil.
Le même jeune homme basané qui avait joint nos têtes avec ses mains, me retrouvant un jour en conversation avec Nazzarena, lui baragouina de nouveau une phrase dans leur jargon en me désignant du doigt, et tous deux éclatèrent de rire. Moi, j'aurais pleuré.
Cependant cette passion, plus grande que moi, et trop lourde pour mes quatorze ans, m'isolait peu à peu, me séparait de ma famille à mon insu. J'oubliais les élections, et l'article du journal, et la gifle de Martinod qui n'avait pas eu de suites immédiates comme le redoutait ma mère. Tandis que j'aurais volontiers pris grand-père pour confident, à cause de nos visites au pavillon et aussi de la dame en blanc dont le souvenir, un peu incertain jusqu'alors, se fixait définitivement en moi. Je respirais sur moi, comme un bouquet de fleurs fraîches, le romanesque de nos promenades passées. Mystérieusement leur charme opérait: ne leur devais-je pas l'émoi précoce de ma sensibilité exaltée? Sans elles je n'eusse peut-être songé qu'à jouer quelques bonnes farces à mes professeurs. Tout au plus aurais-je soupiré ces premiers soirs de printemps, sans savoir pourquoi.
Une après-midi de jeudi, —le jeudi nous avions congé, —comme je m'étais échappé, non sans peine, afin d'assister aux jeux du cirque et de guetter ensuite ma cavalière qui, cette fois-là, ne daigna pas s'occuper de moi, ne sachant comment rentrer sans éveiller l'attention, je m'avisai d'aller rejoindre grand-père au Café des Navigateurs où j'avais quelque chance de le rencontrer. La discussion qu'il avait soutenue contre mon père à ce sujet m'était déjà sortie de la tête et je ne pensais qu'à me tirer d'affaire, non à Martinod et à ses acolytes. J'entr'ouvris la porte avec un battement de coeur: pour la première fois je pénétrais, seul, dans un pareil lieu. Grand-père était là: j'étais sauvé. Du moment que je regagnerais le logis sous sa protection, personne ne m'interrogerait, et mon absence se justifierait d'elle-même.
Je m'assis dans un coin, attendant le signal du départ. Martinod, près de moi, causait avec le patron de l'établissement que je connaissais, car il se mêlait familièrement aux consommateurs et même, dans ses jours d'humeur prodigue, leur offrait des tournées.
—Vous comprenez, expliquait celui-ci d'une voix larmoyante, c'est une note de plusieurs années.
—Présentez-la au fils, conseillait Martinod.
—Ça ne le regarde pas.
—Eh! vous verrez qu'il la paiera. Je vous le garantis. C'est un bon tour à lui jouer pour les élections. Et d'ailleurs, le petit a consommé.
De qui s'agissait-il? je n'y pris pas garde. Tout à coup Martinod me dévisagea, et sous son regard je me souvins instantanément du soufflet qu'il avait reçu. J'éprouvai même un vague remords de me trouver là en sa compagnie, mais grand-père continuait bien de le fréquenter. Après tout, cette gifle, il l'avait reçue et non pas donnée. Et le voilà qui lève les bras au ciel, comme si l'on avait commis à mon égard un crime impardonnable:
—Cet enfant qui n'a rien à boire!
Jamais je n'aurais cru à tant de sollicitude. Dès longtemps on me négligeait et même, sans la passion qui m'absorbait et m'inclinait aux privations par goût de souffrir, j'eusse remarqué la pénurie des verres de sirop. Aussitôt on répare l'oubli, on apporte devant moi le matériel réservé aux hommes mûrs: solennellement on m'offrira une verte, oh! une verte mitigée, noyée, inoffensive. Martinod déclare:
—Je la lui composerai moi-même.
—Je compte sur vous, précise grand-père désintéressé qui s'exalte avec Glus sur l'andante de la deuxième sonate de Bach pour piano et violon. Et pas de plaisanterie!
—Père Rambert, ne vous frappez pas.
Décidément, ce Martinod est bon garçon, complaisant et pas susceptible. Sa joue est peut-être encore chaude et il me soigne comme son propre moutard. Il ne compose pas la mixture de la même façon que grand-père. Les morceaux de sucre superposés ont fondu: on peut maintenant verser l'absinthe. Mazette! c'est qu'il me traite sérieusement, et non pas en bébé gorgé de lait! Quelle jolie couleur trouble! Ce breuvage doit être extraordinaire. Je le goûte et le déclare aussitôt délicieux, sans bien savoir, pour mieux jouer mon rôle, ce qui me vaut les suffrages de Cassenave et de Galurin.
—C'est la première, déclarent-ils, ce ne sera pas la dernière.
Je suis presque l'objet d'une ovation, et par gratitude je tourne vers Martinod un oeil humide. Mais pourquoi me considère-t-il en silence, avec cet air apitoyé? Ai-je donc une mine de papier mâché? Enfin il se penche vers moi et murmure à mon oreille ces simples mots qui achèvent de m'inquiéter:
—Pauvre petit!
Pourquoi diable m'appelle-t-il pauvre petit? Suis-je donc malheureux à ce point? Sans doute il y a Nazzarena que je n'ai pas réussi à rejoindre de tout le jour. Oui, évidemment, je suis malheureux, puisque tout le monde le remarque. Seulement, on a tort de le remarquer. C'est un secret caché au fond de mon coeur, et personne n'a le droit de m'en parler, fût-ce pour me plaindre et m'adresser des consolations. Aussitôt je montre un visage rébarbatif, destiné à décourager les sympathies. Mais je ne puis soutenir cette attitude. Depuis que j'ai vidé mon verre, je sens sur mes yeux comme un voile et, dans tout mon corps, une chaleur, une torpeur amollissante et comme un besoin d'affection et de confiance. D'ailleurs, je me suis mépris sur les intentions de Martinod. Il ne songe pas à mon amour ou ne sait rien de lui, et, sans crainte de me déjuger, maintenant je regrette de ne pas lui entendre prononcer le nom de Nazzarena. Il me fascine du regard, comme le serpent de mon histoire naturelle devait fasciner les oiseaux, et, de sa voix aux inflexions caressantes, insinuantes, câlines, il me donne à comprendre que dans ma famille je suis méconnu. A mots couverts, avec toutes sortes de circonlocutions, d'hésitations, de réticences, il me révèle la préférence de mon père pour un de mes frères aînés. Lequel? Etienne ou Bernard? A distance, je ne me rappelle plus celui qu'il me désigna. Bernard à cause de sa tournure militaire, de sa démarche décidée, de sa gaîté, de son élan et de la ressemblance? Etienne pour sa nature égale et fine, pour ses bonnes notes, pour son application, pour ses distractions aussi? Ma foi, je ne puis aujourd'hui trancher la question. Mes parents nous traitaient sans aucune différence et chacun était l'objet d'une attention spéciale où il était libre de voir une faveur. Pourtant, je n'hésitai pas à croire cet étranger qui ne nous connaissait pas, qui n'avais jamais mis les pieds à la maison, et dont je n'ignorais pas que mon père venait de châtier les perfides manoeuvres.
Oui, j'étais méconnu dans ma famille. D'imperceptibles témoignages sortirent de l'ombre, grossirent comme des nuages que le vent rapproche. Sans cesse mon père nous entretenait des absents, et quand il recevait de leurs nouvelles, il rayonnait. Leurs bulletins étaient des bulletins de victoire. Il portait sur son front l'orgueil paternel. Moi seul, j'étais tenu à l'écart systématiquement. Je ne comptais pas. Avec quelle dureté, l'autre semaine, il m'avait crié: va-t'en! Savait-il que je fréquentais le cirque malgré sa défense et que je pelais des pommes de terre sur la place publique? Si Bernard ou Etienne avaient été les coupables, il serait parvenu à le savoir et les aurait grondés, tandis qu'on m'accueillait avec un mépris outrageant. Moi qui portais le poids d'un si bel amour, je ne récoltais que des humiliations et des avanies. Surtout, surtout mon père ne m'aimait pas, je n'étais aimé de personne. Tout me prédisposait à le croire, puisque de tout le jour je n'avais pas rencontré Nazzarena. Il n'y avait que grand-père, et grand-père s'absorbait dans ses conversations, dans sa musique, dans la fumée de sa pipe, dans son télescope et ses almanachs. Je l'implorai du regard : maintenant il s'enflammait avec Glus sur un quintette de Schumann. Le monde n'existait pas pour lui à cette heure: de l'existence du monde j'aurais consenti à me passer, pourvu qu'il s'occupât de moi. J'eus la sensation horrible que j'étais abandonné de tous, et que cet homme qui me glissait de tout près, d'une voix émue et compatissante, ses condoléances, venait de m'annoncer un malheur irréparable. J'aurais voulu pleurer, et à cause de tant de visages curieux, je retins mes larmes. Mais, sur la banquette de ce café, je connus la tristesse d'être incompris, la solitude au milieu de la foule, le désespoir. Une vie se compose de beaucoup de chagrins: en ai-je éprouvé de plus intenses que ce désespoir imaginaire?
Ainsi, désarmé par la tendresse même qui mettait à vif ma sensibilité, et fasciné par le serpent, j'entrai, sans le savoir, dans le complot qui se machinait contre mon père. Parvenu à son but, plus facilement peut-être qu'il n'eût supposé, —car il ignorait qu'il avait l'amour pour allié, —Martinod répéta d'une voix à fendre l'âme:
—Pauvre petit!
Mes sanglots contenus me suffoquaient. Il pouvait triompher tout haut : il avait réussi au delà de ses espérances, la semence de ses suggestions devait lever plus tard et produire ses fruits empoisonnés. Mais ne jouait-il pas sur le velours? J'avais trop de candeur encore pour me douter que la haine sait flatter et sourire, prendre un visage aimable, protester de sa sympathie ou de sa pitié et serrer ses phrases comme des liens autour de celui qu'elle veut immobiliser. Cette haine-là, qui s'adresse, la bouche en coeur, aux amis, aux parents de l'homme qu'elle poursuit et qu'elle atteindra plus sûrement par ricochet, plus tard même on ne saura pas toujours la dénoncer. Il n'y a plus guère de sentinelles, comme tante Dine, pour veiller sur l'arche sainte de la famille.
Il était dit que les circonstances favorisaient le plan de Martinod. Un dimanche après midi, comme je flânais à la fenêtre au lieu de terminer un devoir, —c'était dans la chambre de la tour où je m'installais volontiers, mais grand-père était absent, —quel spectacle tout à coup me frappa d'étonnement et même d'épouvante! La troupe du cirque envahissait notre jardin. Elle avait franchi la grille qui, sans doute, malgré la vigilance de tante Dine, était demeurée ouverte à cause des allées et venues plus fréquentes un jour de fête. Elle débordait sur les pelouses, elle piétinait les plates bandes sans vergogne. Il y avait des femmes toutes dépenaillées, qui portaient des enfants dans les bras, il y avait les deux clowns que j'avais fini par identifier, il y avait la vieille danseuse de corde aux cheveux gris, et il y avait —ô douleur! —Nazzarena elle-même, Nazzarena sans chapeau, mal peignée et débraillée. Pour la première fois, je remarquai sa misère. Chez nous, dans l'allée bien ratissée, on l'eût prise pour une pauvre fille de la campagne.
Muet de stupeur, je n'osais ni me cacher ni me pencher au dehors. La peur de ce qui arriverait infailliblement me paralysait. Mais pourquoi étaient-ils venus? que demandaient-ils? quel mauvais vent les amenait? Notre jardin ne pouvait convenir à des roulants, à des bohémiens, à des gens qui ne connaissent la terre que pour marcher dessus. Encore si c'était le jardin d'autrefois où la mauvaise herbe poussait à l'aventure et qu'on ne taillait ni n'arrosait jamais! Encore si grand- père avait été là pour recevoir ces hôtes suspects! Nazzarena, Nazzarena, retournez vite à votre roulotte et à la tente blanche où vous régnez! Ici, je vous jure que ce n'est pas votre place.
Véritablement j'endurais le martyre à les voir s'ébattre sans retenue sur notre gazon et nos corbeilles. J'aurais du moins voulu crier, les prévenir, et je ne pouvais pas. A cette fenêtre ouverte je me sentais prisonnier. Et dans une détresse infinie, je mesurais la distance qui séparait de la maison mon amour.
Déjà l'un des clowns sonnait à la porte. Mon Dieu! qu'allait-il se passer? A peine avait-on commencé de parlementer avec Mariette dont je savais pourtant l'humeur peu accommodante, que se produisit la catastrophe. Tante Dine accourut à la rescousse et fit tête à la troupe entière de la belle façon. Distinctement, ce dialogue monta jusqu'à ma croisée:
—Qu'est-ce que vous voulez, vous autres?
Une voix gazouillante répondit:
—C'est bien ici la maison au père Rambert?
—Que lui voulez-vous, au père Rambert? Passez votre chemin. Allez- vous en.
Abominable injustice! Les mendiants de la ville recevaient bon accueil, ils avaient même leur jour comme les dames de la société, et la Zize Million qui était folle, et cet ivrogne de Oui-oui touchaient des rentes à la porte. Alors, pourquoi ne pas attendre que ces honorables acrobates s'expliquassent? Tante Dine, pourtant charitable et toujours prête à porter secours, les expulsait avec violence, rien que pour leur qualité d'étrangers. Ignominieusement chassés, ils se révoltèrent et criblèrent d'invectives leur persécutrice qui, je dois en convenir, ne fut pas en reste. Cela fit un boucan infernal. La danseuse de corde surtout glapissait et se tapait les cuisses. Cette fois, je me décidai à intervenir en faveur de mes amis, des amis de Nazzarena. Soudain, au moment où j'allais quitter mon observatoire pour voler au combat, mon père, sans doute attiré par le tumulte, apparut sur le seuil. Il ne daigna même pas ouvrir la bouche. D'un seul geste, mais quel geste catégorique! il montra le portail, et toute la bande rugissante recula, s'entassa entre les deux colonnes qui soutenaient la grille et s'enfuit. Ce fut immédiat et extraordinaire.
Je fus outré d'une si rapide et si complète débâcle. Moi seul, puisqu'il en était ainsi, je résisterais à cette autorité que nul ne bravait en face. Et dans mon enthousiasme enfin retrouvé, je me précipitai dans l'escalier et dégringolai les marches quatre à quatre, au risque de me carabosser, pour rejoindre mon cher amour.
—Où vas-tu? me dit mon père qui n'avait pas encore quitté son poste et me barrait la route.
Je gardai le silence. Déjà mon exaltation tombait.
—Remonte au plus vite, acheva-t-il, je te défends de sortir.
Sans broncher, mais gonflé de colère et me rongeant les poings, je repris l'escalier. Personne donc ne lui résisterait jamais? Comme les autres j'étais vaincu immédiatement, subjugué, médusé, rien que pour l'avoir affronté. On croit qu'il est facile de se révolter contre le pouvoir: j'apprenais que cela dépend des gouvernements. Et je ressassai et remâchai les insinuations de Martinod dont je constatais la sincérité. Celui-là voyait clair, celui-là se révélait un véritable ami.
Cependant je ne cédai qu'en apparence. A peine avais-je réintégré la tour que je guettai sournoisement le bruit des portes. Lorsque je fus assuré que mon père avait regagné son cabinet et que la voie était libre, je redescendis à pas de loup et me glissai hors de la maison. La grille franchie, animé d'un courage nouveau, je respirai mieux et me redressai. Cette fois, il ne s'agissait plus de biaiser, de ruser, de donner le change aux promeneurs. Je courus tout droit à la place du Marché. Devant la foule des dimanches qui s'amusait du déménagement, les bohémiens roulaient les toiles de la tente, empilaient les bancs les uns sur les autres. J'augurai mal de cette levée de camp. Enfin j'aperçus Nazzarena qui ramassait des ustensiles épars. L'heure n'était plus à la timidité, mais aux résolutions héroïques. Devant tant de spectateurs, dont un grand nombre, sans doute, connaissait le petit Rambert, tel un chevalier de mes ballades, je m'élançai vers mon amie. Quand elle m'aperçut, elle me jeta un regard navré.
—On nous a chassés de chez vous, m'expliqua-t-elle avant que j'eusse parlé.
Que répondre à cette douloureuse constatation? Sans doute elle me rangeait parmi ses persécuteurs.
—Ce n'est pas moi, criai-je pour me séparer des miens sans retard.
—Oh! reprit-elle avec philosophie, c'est bien sûr que ce n'est pas vous. Vous êtes trop petit. On allait prévenir votre grand-papa qu'on s'en va demain. Demain matin.
—Demain! répétai-je, comme si je n'avais pas entendu ou pas compris.
—Oui, demain. Vous voyez bien. On charge le matériel sur les voitures. Les frères Marinetti nous ont lâchés: point de matinée aujourd'hui, une belle recette perdue.
A ma profonde surprise, elle ne m'en voulait pas de son expulsion et même, jusque dans mon chagrin, je remarquai l'interversion inopinée des rôles: elle me témoignait une considération nouvelle et je prenais un vague petit air protecteur. A mon insu le prestige de la force opérait. Aussi ne me proposa-t-elle pas de l'aider quand, la veille encore, elle n'y eût pas manqué.
Une des mégères sortit de la plus prochaine roulotte sa longue tête jaune et l'accusa de perdre son temps.
—On m'appelle, m'avertit Nazzarena. Ce qu'il y a d'ouvrage pour un départ! Adieu, adieu, mon petit amoureux, je te souhaite une autre bonne amie. Tu es zentil, tu la trouveras.
Elle ne me tendit pas la main, et peut-être n'osa-t-elle pas, à cause du respect qui lui était venu depuis qu'elle avait vu la maison. Et moi, je ne trouvais rien à lui répondre. Niaisement je souris à ses étranges voeux qui me paraissaient abominables et sacrilèges, et le tutoiement qu'elle avait employé me fut en même temps doux comme une caresse. Son départ m'atterrait. Son départ me coupait bras et jambes et me vidait la cervelle. Je restais là, comme un paquet. Pour moi, le temps ni le lieu ne comptaient plus: elle partait. Je l'aperçus qui, plus loin, portait péniblement le harnachement de son cheval. Elle m'adressa un petit signe avant de disparaître derrière une des guimbardes. J'eus la sensation qu'elle était déjà loin de moi, et je réussis à m'en aller.
Où irais-je? Confondant la dureté de ma famille et l'exil de Nazzarena, je ne songeais pas à rentrer chez nous. Quel appui, quelle consolation y aurais-je rencontrés? Mon père m'avait défendu de sortir : je pouvais préjuger l'accueil qui m'attendrait. J'errai dans la rue, parmi les promeneurs endimanchés, heurtant dans ma distraction l'un ou l'autre qui me traitait de maladroit ou de malotru, ce qui m'était presque agréable, tant j'avais besoin de changer le cours de ma peine. D'un pas automatique, et sans être le maître de ma direction, je parvins au Café des Navigateurs. Grand-père me comprendrait, grand- père me représentait le salut auquel ce cher Martinod collaborerait.
La salle était bondée, et tout de suite cette atmosphère de tabac et d'anis, ce bruit de paroles, ce mouvement, cette agitation me réconfortèrent. Je perdis la notion directe de ma douleur, et même je perçus distinctement qu'il se passait quelque chose d'anormal et de solennel. Une décision de premier ordre avait été prise et, à la façon dont on en parlait, je devinai que c'était là un de ces événements historiques que plus tard l'on apprend en classe. Grand-père était l'objet de mille témoignages d'honneur et de sympathie. On l'entourait, on le félicitait, on lui prenait les mains, bien qu'il résistât. Et, suprême faveur, on apporta du champagne. Du champagne, un jour comme celui-là! Je commençai d'en être écoeuré, d'autant plus qu'on ne m'avait point donné de verre.
—Une coupe, —ordonna Martinod, ce cher Martinod qui décidément me comblait, —une coupe au miochard.
Et il leva la sienne en l'air, d'un geste large en proclamant:
—A l'élection du père Rambert! à la victoire de la République!
—Bravo! approuva le fidèle Galurin.
Glus et Mérinos s'épanouissaient de bonheur: sans doute ils voyaient s'ouvrir l'ère de la Beauté dont ils s'étaient entretenus devant moi si souvent. Quant à Cassenave, il supportait des deux mains le poids de sa tête, et, les yeux vagues, fixait peut-être quelque vision. La servante inclinant la bouteille sur son verre, il dut imaginer que l'une des belles dames en robe Empire qui descendaient par le plafond de sa mansarde pour lui donner à boire lui rendait publiquement visite :
—Ziou, fit-il en se redressant.
Et devant la mousse qui montait, suivie du vin d'or, il fut pris d'un frisson convulsif. Ses mains tremblantes ne réussirent pas à atteindre la coupe, et il hoquetait de convoitise et d'impuissance.
Grand-père, seul, manquait d'entrain et même de gaieté. Sa mauvaise humeur était évidente. Il ne tenait point à la popularité, ni aux acclamations. Tout ce monde qui ouvrait la bouche pour boire ou pour crier le gênait, l'énervait, et je crois qu'il eût préféré se trouver ailleurs, à la campagne par exemple, à manger des fraises arrosées de crème de lait. Cependant on le contraignait à céder à l'enthousiasme général.
—Après tout, peut-être bien, concédait-il. Surtout pas de tyrans. La liberté.
Oh! non, pas de tyrans! Et je revis instantanément mon père, sur le seuil de la porte, chassant de son bras tendu ces pauvres diables de bohémiens. Et, par manière de protestation, je vidai ma coupe.
A ce moment précis, —je n'oublierai de ma vie ce spectacle, —mon père, fait inouï, entra au Café des Navigateurs. Je tournais le dos à la porte: par conséquent je ne pouvais l'apercevoir que dans la glace. Or, ce fut le visage de Martinod qui me signala sa présence. Martinod, tout à coup, devint blême, et la main qui tenait le verre trembla comme celle de Cassenave, de sorte qu'un peu de champagne en gicla. Déjà mon père, devant qui l'on s'écartait rapidement comme devant un personnage d'importance ou comme si l'on avait peur de lui, atteignait notre table. Il ôta son chapeau, et dit très poliment:
—Je vous salue, messieurs, je viens chercher mon fils.
Personne ne souffla mot. Il se fit un grand silence, non seulement dans notre groupe, mais dans toute la salle attentive à cet incident. L'apparition de Nazzarena sur son cheval noir dans le cirque ne provoquait même pas tant de curiosité. On n'entendit qu'une exclamation: oh! poussée par le patron qui, la serviette en main, s'immobilisait devant son comptoir. Le premier, grand-père se remit et répondit avec calme, presque avec impertinence:
—Bonjour, Michel. Veux-tu prendre quelque chose avec nous?
Cette offre fut accueillie dans l'assistance par de petits rires narquois et les langues se délièrent. Mais la diversion ne dura pas. Déjà mon père reprenait:
—Merci. Je viens chercher mon fils. Il est bientôt l'heure du dîner et nous vous attendons tous les deux.
Par là, il invitait grand-père à se retirer avec nous. Comprenant que son invitation n'était pas agréée, il toisa Martinod qui, pour afficher son courage, ricanait maintenant:
—Dites donc, monsieur Martinod, puisque je me suis découvert, je vous prie de vous découvrir.
C'était vrai que Martinod gardait son chapeau sur la tête, mais je savais que c'était l'usage au café. Loin d'obtempérer à cet ordre, — à cause du ton, personne ne s'y trompa malgré le je vous prie, —il s'empressa d'enfoncer davantage son couvre-chef. La salle entière intéressée et captivée, suivait les phases du dialogue, et dans un coin un loustic lança:
—Saluera. Saluera pas.
Mon père s'avança et il me parut comparable à un géant. Seul contre tous, c'était lui qui répandait la crainte. De sa voix nette que je connaissais bien, qui remuait Tem Bossette au fond de la vigne et rassemblait la maisonnée en un instant, il articula:
—Voulez-vous que je fasse sauter votre chapeau avec ma canne, monsieur Martinod? Car ma main ne peut plus vous toucher.
Cette fois, on cessa de plaisanter. Le cas devenait tragique: on aurait entendu tisser une araignée. Grand-père sauva la situation:
—Allons, Martinod, dit-il: il faut être poli.
—Père Rambert, c'est bien pour vous, concéda Martinod.
Tout de même il se découvrit. On vit mieux sa figure exsangue et sur sa défaite ne subsista aucun doute. Déjà mon père, vainqueur, se tournait vers Cassenave, perdu dans ses rêves:
—Vous aussi, mon ami, vous feriez mieux de rentrer chez vous.
Et Cassenave terrifié, s'écria en pleurant, ce qui détendit les nerfs de chacun et parut extrêmement drôle:
—Je vous jure que je n'ai pas bu, monsieur le docteur.
Là-dessus nous sortîmes, mon père et moi, lui devant, moi derrière, et bien que les tables déjà serrées fussent toutes garnies de consommateurs, je circulai entre elles sans difficulté, à cause de la place qu'on laissait respectueusement à mon guide. Pour ne pas ressembler à Martinod, dont la lâcheté me dégoûtait, je m'efforçais de me tenir droit et de prendre un air dégagé. Au fond, j'éprouvais une peur indicible de ce qui se passerait dans la rue quand nous serions seuls tous les deux. Jamais, sauf peut-être dans ma toute première enfance, mes parents ne m'avaient infligé de châtiment corporel: notre fierté faisait partie de notre éducation. Cette fois, je m'y attendais. Pourvu que ce ne fût pas un soufflet, comme à Martinod? Martinod était un ennemi de la maison et j'avais bu son champagne. Mais je ne me souciais plus de la maison. Comme grand-père, j'entendais être libre. Grand-père n'avait-il pas pris un fusil, lorsqu'il avait échoué dans le sang des journées de Juin, contre la défense de son propre père, le magistrat, le pépiniériste dont il se moquait bien? On me frapperait, on me brutaliserait, on n'obtiendrait rien de moi. Et, contre l'épouvante qui me tordait, je me crispais jusqu'à atteindre enfin une sorte d'insensibilité, cette force de résistance qui permet de tout supporter sans plier et sans se plaindre.
Je n'eus pas à me servir de cette provision d'énergie que j'emmagasinais en vue du martyre. Dehors, mon père se contenta de me demander sans hausser la voix:
—Es-tu venu souvent dans ce café?
—Quelquefois.
—Tu n'y remettras jamais les pieds.
Je compris qu'en effet je n'y pourrais jamais remettre les pieds. Mais serait-ce là toute ma punition? Nous marchions côte à côte, et très vite. Bien qu'il ne manifestât plus rien de ses pensées, je ne saurais dire à quel signe je le sentais agité d'une grande tempête en dedans. Il pouvait me briser, me casser en deux, et il se taisait. Nous passâmes ainsi sur la place du Marché. Je me découvrais semblable à ces malfaiteurs que j'avais vu conduire en prison par un gendarme. Pourvu que Nazzarena ne me reconnût pas? Elle me représentait la vie libre, comme j'étais l'esclavage.
Enfin nous arrivâmes devant la porte de la maison. Mon père, avant de l'ouvrir, se retourna vers moi et, m'enveloppant tout entier de son regard sous lequel je baissai la tête, malgré moi, comme un coupable:
—Pauvre petit! dit-il (c'étaient les expression mêmes de Martinod), qu'est-ce qu'on voulait faire de toi!
J'étais dans un tel état de tension que cette pitié soudaine eut raison de ma révolte et que je fus sur le point de me jeter dans ses bras en pleurant. Déjà il s'était repris et, de sa voix de commandement, déclarait:
—Il faudra bien que tu obéisses. Il le faudra bien.
Du coup je me rebiffai de nouveau. Il affirmait son autorité dont il n'avait pas abusé pourtant: ce serait pour moi la guerre sacrée de l'indépendance.
Ma mère inquiète, dont j'avais déjà distingué l'ombre derrière la fenêtre, guettait notre retour et vint au-devant de nous jusqu'au sommet des marches.
—Il y était, expliquait simplement mon père, je ne m'étais pas trompé.
—Oh! mon Dieu! murmura-t-elle comme si elle apprenait un malheur qu'elle n'eût pas imaginé.
Et tante Dine qui la suivait leva les bras au ciel:
—Ce n'est pas possible! Ce n'est pas possible!
On ne me gronda pas davantage. Bon gré mal gré, on avait ramené l'enfant prodigue. Et moi, loin d'être reconnaissant de cette indulgence que je m'explique mieux aujourd'hui par l'incertitude de mes parents sur les influences que j'avais subies et sur la façon de me reconquérir, j'appelais de toutes mes forces récupérées ma douleur d'amour que tous ces incidents avaient recouverte, en me répétant:
«Nazzarena part demain. Nazzarena part demain.»
V
LES DEUX VIES
Je ne dormis guère de la nuit, et dans un demi-sommeil je confondais la guerre sacrée de l'indépendance et la perte définitive de Nazzarena. Mon amour faisait partie de cette liberté que célébrait grand-père et pour laquelle il avait pris un fusil. Au matin, j'étais fermement résolu à ne pas me rendre au collège et à courir la suprême chance d'assister au départ des forains. Les adieux de la veille avaient été manqués: sans préparation, je n'avais rien trouvé à dire. Non, non, cela ne pouvait finir ainsi.
Je prétextai donc un mal de tête, auquel on voulut bien croire. Je compris qu'on me tenait pour ébranlé par la scène du Café des Navigateurs. Et même tante Dine m'apporta en cachette un lait de poule mousseux et digestif, favorable aux migraines, si savoureux que je m'en délectai malgré mon chagrin, ce qui m'occasionna une humiliation intérieure.
—Tu resteras au lit jusqu'à midi, conclut-elle en emportant la tasse.
Elle aussi, elle ajouta:
—Pauvre petit!
Ce qui lui retira immédiatement ma gratitude, car je n'entendais plus désormais être traité en enfant, puisque j'aimais.
Dès qu'elle fut sortie, je m'habillai en hâte, mais non sans quelque recherche, et grimpai dans la chambre de la tour, où grand-père m'accueillit avec étonnement et avec des signes de plaisir.
—On t'as laissé monter? me demanda-t-il.
Pourquoi cette question? Je n'avais demandé la permission à personne. Il se contenta de hausser les épaules, déjà revenu à sa philosophie.
—Oh! moi, ça m'est bien égal.
Des quatre fenêtres de la tour, on commandait tous les chemins. Mon plan consistait à guetter de ce belvédère le défilé des roulottes. Elles étaient chargées, elles avanceraient avec lenteur, je calculais que j'aurais le temps de les rattraper. Par où s'en iraient-elles? Aucun indice ne me renseignait. J'imaginais qu'elles prendraient la route d'Italie, et je surveillai celle-là davantage. J'étais donc installé devant une des croisées, a demi dissimulé par un meuble, quand on frappa à la porte, et mon père entra. Je pensai qu'il venait me chercher, et je sus immédiatement que, malgré mes résolutions, je ne lui résisterais pas; il avait, comme la veille, son air calme d'autorité souveraine et indiscutable. Absorbé par le but qu'il poursuivait, il ne me vit pas et même, comme il marcha droit à grand- père, il me tourna presque le dos. Jusqu'à mon intervention il devait ignorer ma présence. Après un salut qui fut courtois et bref, il montra le journal qu'il apportait, un journal du pays:
—Cette feuille annonce que vous vous présentez aux élections à la tête de la liste de gauche: est-ce vrai, père?
Sous la forme interrogative de cette simple phrase, je devinais tout un bouillonnement de colère qui se contenait encore. Au port de la ville, un mur plat qui surplombait le lac était balayé des vagues les jours de vent ou de tempête. Nous nous amusions quelquefois, mes camarades et moi, à passer dessus, entre deux lames, au risque de recevoir de l'écume ou des paquets d'eau. Mais, certains jours plus mauvais, cette bravade devenait impossible. On disait alors du lac soulevé qu'il fumait. J'eus la sensation que tout à l'heure, ainsi, la route serait barrée.
Du dialogue qui suivit, comment aurai-je oublié un traître mot? Grand- père, doucement et crânement ensemble, à son habitude (il détestait les scènes et les évitait le plus souvent, mais la couardise d'un Martinod n'était pas son fait), se contenta de répondre:
—Je suis libre, je pense.
—Personne n'est libre, reprit mon père avec une volonté de ne pas hausser le ton qui m'impressionna jusqu'aux moelles. Nous dépendons tous les uns des autres. Et vous n'ignorez pas que vous vous présentez contre moi.
Cette fois la riposte de grand-père fut plus aigre: il ne céderait pas, il se défendrait. Enfin!
—Je ne me présente contre personne, déclara-t-il, je me présente, voilà tout. Et je n'empêche personne de se présenter. Je te le répète, Michel: chacun est libre d'agir selon son bon plaisir.
Mon père, avec une éloquence qui peu à peu s'échauffait et qu'il rompait alors, comme s'il était déterminé à ne pas se départir de la forme la plus respectueuse et luttait sans cesse pour s'y maintenir contre l'entraînement de sa parole, essaya de le convaincre par toute une argumentation que même à distance je crois pouvoir résumer. Pourquoi cette candidature de la dernière heure quand jamais grand- père n'avait songé à jouer un rôle politique et quand il n'ignorait point que son fils était le chef du parti conservateur? Comment n'y pas reconnaître une manoeuvre de Martinod, trop heureux de venger son soufflet et d'annoncer la désagrégation de la famille Rambert? Mais on ne se laissait pas prendre au piège grossier d'un Martinod.
—Enfin, acheva-t-il, nous ne pouvons pas être candidats l'un contre l'autre.
Le petit rire de grand-père accompagna sa réponse:
—Oh! oh! pourquoi pas? Ce sera nouveau et je n'y vois, pour ma part, aucun inconvénient.
—Mais parce qu'une famille ne peut pas être divisée.
—Une famille, une famille, tu n'as que ce mot-là à la bouche. Les individus comptent aussi, je suppose. Et d'ailleurs, pourquoi tes convictions ne sont-elles pas les miennes, puisque tu es mon fils?
—Vous oubliez que mes convictions sont celles de tous les nôtres, jusqu'à votre père.
—Oui, le pépiniériste. Tu oublies le soldat de l'Empereur…
—Il servait la France. La France passe première. Je n'admets pas les émigrés.
—… Et ton grand-oncle Philippe Rambert, le sans-culotte?
—Ne parlons pas de luit: c'est notre honte. Toute famille a une tradition. La nôtre, jusqu'à vous, était simple et belle: Dieu et le Roi.
—Moi, la liberté me suffit. Je te laisse la tienne, laisse-moi la mienne, une fois pour toutes.
—Mais je vous répète que la solidarité de notre nom et de notre race vous oblige. Votre liberté n'est d'ailleurs qu'une chimère. Nous sommes tous en état de dépendance. Me contraindrez-vous à vous rappeler que cette dépendance, je l'ai acceptée avec toutes ses charges? La maison même qui nous abrite et que j'ai sauvée est le témoignage de notre durée et de notre unité sous le même toit.
Peu à peu, la conversation devenait une bataille. Mon père me semblait si grand et si puissant que d'une chiquenaude il eût écrasé grand- père, et pourtant grand-père lui tenait tête avec sa petite voix pointue et un air crispé que je ne lui connaissais pas. De les voir dressés l'un contre l'autre j'éprouvais de la peur et une horrible gêne. Dans ma rébellion nouvelle contre l'autorité, je me sentais de coeur avec grand-père. Cette liberté, dont on parlait pour l'attaquer et la défendre, je lui donnais les traits de Nazzarena qui s'en allait. Et il me parut que je commettrais une lâcheté comme, au Café des Navigateurs, Martinod, quand il s'était découvert par ordre, montrant sa face blême d'épouvante, si je n'intervenais pas en faveur de mon compagnon, de mon camarade de promenades, de celui qui m'avait transmis comme un radieux héritage —le seul dont il disposât —son amour de la nature intacte, de la vie nomade, de l'indépendance qui rejette fièrement toutes les règles, et peut-être le goût même de l'amour qui, à lui seul, pouvait résumer tout cela. Je ne me dissimulais pas les risques, je devinais la correction qui suivrait et cependant je m'avançai, pareil à un petit martyr qui réclame le supplice:
—Grand-père est libre, criai-je aussi fort que je pus.
Je crus avoir poussé un cri formidable, et c'est à peine si je m'entendis moi-même. Je fus étonné et vexé de n'avoir pas fait plus de bruit. J'en constatai néanmoins l'effet immédiat, qui suffit à ma satisfaction et ne me rassura point. Mon père s'était brusquement retourné, stupéfait de ma présence et de mon audace. Cette fois la route était barrée, comme au bord du lac, les jours de tempête. Il nous dévisagea tour à tour pour surprendre notre complicité, notre entente. Devant lui, nous n'étions véritablement plus rien du tout. Sa force pouvait nous briser tous les deux. Ses yeux déjà nous foudroyaient. Sa voix retentirait sur nous comme un tonnerre. L'orage qui s'amoncelait serait terrible.
Qu'attendait-il et pourquoi gardait-il le silence? Ce silence qui se prolongeait devenait plus inquiétant, plus tragique. J'y écoutais ma peur comme le tic-tac d'une horloge.
Mon père, ayant pris le temps de se ressaisir par un effort qui dut être surhumain, se détourna de moi que son regard terrorisait pour s'adresser à grand-père:
—C'est bien, dit-il avec une tranquillité et une douceur dont je fus déconcerté, je ne suis plus candidat. Nous n'offrirons pas à la ville le spectacle de nos divisions. Mais je me permettrai de vous donner un conseil. Martinod, par mon désistement, obtient ce qu'il désire; il ne poursuivait pas un autre but. Ne soyez pas plus longtemps l'instrument de cet homme qui m'a bassement calomnié et renoncez de votre côté à cette candidature dont vous n'avez que faire.
Grand-père, s'il fut surpris de ce revirement, ne le manifesta d'aucune façon:
—Oh! tu as bien tort de te retirer. Tu aurais peut-être été élu, et moi, ça m'est égal. Je tiens principalement à désavouer tes opinions politiques. La famille ne nous commande pas nos idées.
Mon père dut hésiter une seconde à reprendre la discussion et il y renonça définitivement. Il y renonçait parce qu'un autre sujet lui tenait davantage au coeur:
—Laissons cela, déclara-t-il. Mais il s'est passé dans ma maison quelque chose de plus grave encore et que je ne puis tolérer. Vous m'avez pris cet enfant que je vous confiais.
Le débat changeait et j'en devenais l'objet tout d'un coup. Instantanément je revis mon départ pour notre première promenade après ma convalescence. Nous sommes tous les trois sur le pas de la porte. Mon père joint ma main à celle de grand-père avec ces mots qui m'étonnent: Voici mon fils. C'est l'avenir de la maison. Et grand- père répond, en s'accompagnant de son rire: —Sois tranquille, Michel, on ne te le prendra pas. Comment pouvait-on me prendre et que signifiait ce propos?
—Quelle plaisanterie! répliquait déjà grand-père, je n'ai jamais rien pris à personne. Et voilà que maintenant on m'accuse de voler les enfants! Pourquoi pas de les manger?
Mais la moquerie ou l'ironie était une arme trop légère pour n'être pas brisée dans l'attaque qui suivit. Aucun détail de cette scène ne m'est sorti de la mémoire. Je les revois tous les deux, l'un fort et coloré, en pleine vigueur et puissance, et cependant poussant une de ces plaintes comme on en arrache aux arbres qu'on fend; l'autre si vieux, ratatiné et délicat, et néanmoins insolent dans sa façon de se dresser et de railler, —et moi, entre eux, comme l'enjeu de la partie qui se jouait.
—Oui, reprenait mon père, je vous ai donné mon fils pour le guérir et non pour le détourner. Vous-même, vous vous étiez engagé à ne rien dire ni faire qui pût le mettre un jour en contradiction avec nos traditions religieuses et familiales. Avez-vous tenu votre promesse? Il y a quelque temps déjà que je soupçonnais le travail opéré dans cette petite tête. J'en ai averti Valentine. Elle aussi, je m'en suis rendu compte, redoutait ce malheur et, dans son respect pour vous, craignait de vous attribuer à tort une mauvaise influence. Je ne sais comment vous avez conquis cette cervelle d'enfant. Mais ce que je n'ignore plus, c'est que vous avez conduit François au lieu même où tous nos ennemis se rassemblent et abusent de votre faiblesse et de votre générosité.
—Je ne te permets pas… voulut interrompre grand-père.
—De votre générosité, continua la voix plus ardemment, ou de la mienne. Car j'ai reçu ce matin la carte à payer. Elle est chère. Martinod a trouvé plaisant d'abreuver sa bande à mon compte.
—Qui t'a envoyé la note?
—Le patron du café. A qui voulez-vous qu'il l'envoie? Il est venu en personne l'apporter, et, pour me convaincre, il s'est contenté d'ajouter: «Le petit a consommé.» Mon fils en était comme mon père: je suis responsable, car, moi, je crois à la solidarité de la famille. J'ai payé pour Cassenave qui, dans son ivrognerie, porte déjà les signes de la mort; pour Glus et Mérinos, pauvres ratés, incapables du moindre travail; pour ce fainéant de Galurin et pour cette canaille de Martinod. Payer n'est rien, et j'ai subi, vous le savez, de plus rudes averses. Mais quelles erreurs avez-vous enseignées à ce petit? Il faut maintenant que je les connaisse pour les extirper de son coeur comme la mauvaise herbe du jardin. Où ira-t- il? Que fera-t-il dans la vie avec cette utopie de la liberté que la réalité dément à toute heure, sans les fortes disciplines de la maison, sans notre foi? Ce qui soutient notre race, toutes les races, ne savez-vous pas que c'est l'esprit de famille? La vie ne vous l'a- t-elle donc pas enseigné?
J'étais remué par l'accent de ces paroles. Sensible à la musique des mots, je m'en emparais au passage, et c'est par eux qu'aujourd'hui je remonte aisément aux idées qu'ils recouvraient et qui passaient alors pardessus ma tête.
—Tu as fini? demanda grand-père avec une impertinence qui provoqua mon admiration.
—Oui, j'ai fini. Et je m'excuse d'avoir élevé la voix devant cet enfant. Qu'il sache au moins —vous pouvez en témoigner —que j'ai toujours été un fils respectueux.
—Oh! tu as payé mes dettes. Et tu les paies encore.
—N'est-ce que cela? et n'avez-vous pas rencontré en toute occasion l'appui de mon affection filiale?
—De ta protection.
—Ma protection ne s'est exercée que pour écarter ceux qui voulaient votre ruine. Et ne comprenez-vous pas que c'est notre ruine future que vous préparez en soustrayant ce garçon à mon autorité, en le désarmant ?
Grand père fit: oh! oh! et réclama son tour de parler:
—Mais quels reproches ai-je donc mérités? J'ai promené cet enfant qui en avait besoin, je lui ai communiqué l'amour de la nature.
—Et non l'amour de la maison.
—Est-ce ma faute s'il préfère ma compagnie? Je ne cherche pas à enseigner, moi. Je ne prêche pas, à tout bout de champ, l'ordre, la tradition, les principes et la religion. J'ai seulement le respect de la vie, de la liberté si tu préfères.
—Mais la liberté n'est pas la vie. Elle détruit tout ce qu'il faut conserver.
—Oh! ne revenons pas sur cette discussion. Ce qui s'est passé pour ton fils s'est passé pour le mien.
—Pour moi?
—Oui, pour toi. Quand tu étais petit, une autre influence s'est substituée à la mienne. Le magistrat, le pépiniériste, l'homme des roses…
—Votre père.
—Oui, t'a donné le goût des arbres taillés, des allées ratissées, des lois divines et humaines, quoi!
—Pourquoi m'en vouloir de ressembler à notre race?
—Sous mes yeux, je t'ai vu changer. Sais-tu si je n'en ai pas souffert, moi aussi?
—Oh! vous avez toujours été si détaché de moi et de…
Mon père n'acheva pas sa phrase et je ne l'achèverai pas aujourd'hui davantage, bien que j'aie trop de crainte d'en deviner le sens. Le respect qu'il a gardé, même à distance s'impose à moi. Tous deux venaient de rouvrir une plaie secrète dont le sang n'était pas entièrement tari. Ils restaient face à face, avec ce souvenir entre eux, effrayés peut-être de ce qu'ils découvraient dans le passé et ne voulaient pas approfondir devant moi, quand un secours inattendu leur vint. Ma mère entra. Sans doute avait-elle de sa chambre entendu le choc des voix et accourait-elle, tremblante, pour empêcher le conflit de s'aggraver. Elle apportait la paix de la famille.
—Qu'y a-t-il? s'informa-t-elle avec douceur.
Déjà, par sa présence, elle les séparait, et j'eus l'impression que la conversation n'offrirait plus d'intérêt pour personne.
—Je suis venu reprendre mon fils, déclara mon père.
Et grand-père m'abandonna:
—Reprends-le. Reprends-le.
On disposait de moi sans me consulter. Mais il ne put se tenir d'ajouter, en manière de défi:
—Reprends-le si tu peux.
—Il ne faut pas l'écarter de Dieu, dit simplement ma mère qui se rappelait notre messe manquée.
Et, comprenant que je n'étais pas à ma place, elle me poussa vers eux comme un gage de réconciliation avec ces mots:
—Embrasse-les et descends vers tante Dine.
J'obéis. On m'accola négligemment ou à contre-coeur, et je m'élançai dans l'escalier, sans savoir comment le rapprochement s'opéra. Je pensais à Nazzarena qui partait. Un peu plus tard on m'appela dans le jardin, mais je ne répondis pas.
Je courus jusqu'à la châtaigneraie qui bordait le domaine et je grimpai sur le mur, à côté de la brèche qu'un des arbres avait jadis ouverte rien que par la poussée de ses racines, et qu'on avait fermée par une grille. De là, je dominais la route d'Italie. Il ne me restait plus que cette chance: la troupe du cirque passerait-elle par là? J'attendis assez longtemps, et ce ne fut pas en vain.
Les voici, les voici. D'abord les voitures qui portent la tente et les bancs et tous les accessoires. Quels tristes chevaux les traînent! Je cherche le coursier noir de Nazzarena, mais il ne se distingue pas des autres haridelles. Puis ce sont les roulottes habitées. L'une ou l'autre de leurs minces cheminées fume: on prépare le dîner pour la route qui sera longue. Sur un balcon d'arrière, à côté de la perruche que je connais bien, une vieille peigne les cheveux noirs d'une fillette. Je cherche, je cherche de tous mes yeux les cheveux blonds de mon amie.
Ah! je la vois enfin. C'est elle, là, sans chapeau, c'est son visage uni et son teint doré. Elle conduit elle-même une des guimbardes. On lui a confié une mission d'importance. Elle tient son fouet tout droit en l'air, mais elle aime trop les bêtes pour les frapper. Elle redresse le buste, elle porte fièrement la tête. Comme son cou est bien dégagé! Pourquoi ne l'avais-je pas remarqué encore? Je ne l'ai pour ainsi dire jamais vue: je veux la voir, je veux la voir. Quand elle sort de l'ombre que verse le châtaignier, le soleil nimbe d'or la chevelure qui frise et qui semble se mêler au jour sans qu'on sache où ses boucles commencent, où le jour finit. A côté d'elle, sur le siège, un jeune garçon est assis. Ils causent ensemble, ils rient ensemble. Elle a montré ses dents blanches. Ses dents blanches, je les ai vues, mais son regard, son regard doré ne se tournera-t-il pas vers moi? Nazzarena, Nazzarena, ne devinez-vous pas que je suis là, tout près de vous, perché sur le mur, sur ce mur au-dessus de vous?…
Elle rit, elle passe, elle a passé. La toiture de la roulotte me la cache maintenant. Je ne l'ai pas appelée, elle ne m'a pas regardé. Est-il possible que je ne voie plus son visage, ni ses yeux, ni son teint doré? Est-il possible qu'un événement si considérable n'ait duré que cette toute petite minute?
Mon coeur éclate dans ma poitrine, et je reste là sans bouger. Pourquoi ne pas sauter du mur sur la route, pourquoi ne pas courir après elle? Suis-je donc cloué à mon poste? Maintenant je sais qu'elle est perdue pour moi, maintenant je sais qu'elle a toujours été perdue pour moi. Comme ce berger qui menait son troupeau à la montagne et qui d'un mot jeté au passage m'enseigna jadis le désir, ne m'a-t- elle pas, rien qu'en s'en allant, appris la douleur des séparations d'amour? La douleur des séparations d'amour s'est fixée pour moi dans cette image: un petit garçon à cheval sur le mur de son héritage, et une petite fille qui, dans la lumière du matin, s'en va sur la route, qui s'en va sans se retourner…
Que nous tenons à nos souvenirs! Plus tard, quand je suis devenu le maître, le fermier est venu me demander l'autorisation d'abattre cet arbre qui la recouvrit de son ombre une dernière fois. «Monsieur, me disait-il pour me convaincre, il a de la roulure, il est tout pourri en dedans, il ne donne plus de fruits, il perd de son prix tous les jours, et bientôt il se vendra pour rien.» Je résistais à ses assauts et j'alléguais des raisons vagues. Comment faire entendre à un honnête fermier qu'on veut conserver un châtaignier mort rien que parce qu'une bohémienne a passé dessous, il y a tant d'années qu'on n'ose plus les compter? S'il est des choses inexplicables, celles-là sûrement en est une.
Mon homme n'a pas lâché prise. Ces paysans sont obstinés. «Monsieur, monsieur, un de ces quatre matins, il écrasera le mur en tombant.» Et je pense qu'un mur se remplace. «Monsieur, monsieur, un de ces quatre matins, il écrasera un passant.» Ça, c'est plus grave. Un passant ne se remplace pas. Allons, soyons raisonnable. Il n'écrasera donc en tombant que mon coeur.
J'ai donné l'ordre d'abattre le témoin de mon premier chagrin d'amour. Je me suis penché sur le trou que ses racines arrachées ont creusé dans la terre, et je ne me suis pas étonné de tant de place qu'il occupait. Maintenant le mur reconstruit a bouché la brèche et je me sens plus enfermé dans mon enclos. A mesure qu'on avance dans la vie, il semble que ce mur d'enceinte se resserre.
La nature change avant nous. La nature meurt avant nous. Nous perdons peu à peu tout ce qui donnait un visage au passé. Aucun témoin ne garantit plus la vérité de nos souvenirs. D'autres ombres que celles des arbres peu à peu descendent sur nous. Et l'on a de la peine à croire qu'on a été, comme tout le monde fut peut-être un jour, un enfant à califourchon sur un mur, ne sachant pas s'il sautera dehors vers la vie libre, vers la jeune fille qui rit, vers l'amour, ou s'il rentrera, bien sagement, à la maison…
VI
PROMENADE AVEC MON PÈRE
Pendant ma longue convalescence, comme on ne me permettait pas de lire sans répit, avec l'aide de tante Dine qui assujettissait patiemment ses lunettes, dont elle ne se servait pas volontiers, afin de donner, d'une main plus sûre, de grands coups de ciseaux, parfois malheureux, dans les cartonnages, j'avais construit toutes sortes d'édifices, châteaux, fermes, chaumières, et même cathédrales. Je les disposais sur une grande table qu'on m'abandonnait. L'ensemble me représentait une ville dont mes soldats de plomb entreprenaient le siège. Ces soldats, légués par mon frère Bernard qui, tout petit, collectionnait déjà les uniformes, ou offerts le soir de Noël par le belliqueux petit Jésus, étaient innombrables: il y en avait des régiments, de grands et de minuscules, de plats et de pleins, et des fantassins, et des artilleurs, et des cavaliers. Parmi les cavaliers, les uns faisaient corps avec leur monture, les autres s'en pouvaient détacher: un appendice pointu qu'ils portaient au derrière permettait de les fixer à volonté sur le dos perforé des chevaux. Un soir l'assaut fut tragique. Le général dévissé —il était pourvu de l'appendice — entra par la brèche le premier, après quoi il remonta sur son coursier alezan hissé à l'intérieur on ne sait par quel subterfuge. Dans l'exaltation de la victoire, je mis le feu aux quatre coins de la cité conquise et, quand je voulus en suspendre les ravages, il était trop tard. Une minute après, l'incendie avait tout consumé, et tant de maisons qui m'avaient coûté des semaines et dont l'achèvement me procurait de l'orgueil ne formaient plus qu'un amas de cendres noires. Encore fus-je sévèrement réprimandé pour avoir manqué de brûler le mobilier. Et je demeurai stupide devant la rapidité de cette incinération comparée au temps exigé pour bâtir.