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La Maison de l'Ogre

L'AFFAIRE BOULANGER.—LE CENTENAIRE

Reading edition

I

L'AFFAIRE BOULANGER

Je n'essayerai pas de cacher à mes lecteurs que je me trouve dans un assez singulier embarras.

Pendant l'instruction laborieuse faite pour le procès du général Boulanger, beaucoup de gens ont été mandés, interrogés, ont eu leurs tiroirs forcés, leurs papiers indiscrètement feuilletés et emportés qui n'étaient peut-être pas aussi exposés aux soupçons de la justice que je le suis en ce moment.

Je ne sais si vous vous rappelez que, dans le numéro 9 de la Grande Revue, paru le 10 mars, je vous disais:

«Nos soi-disant républicains ne sont qu'une misérable et ridicule parodie de ceux qu'ils proclament leurs ancêtres, leurs maîtres et leurs modèles.

»Ces grands hommes d'alors, lorsque, au nom de la liberté, ils se disputaient le despotisme, n'hésitaient pas à s'entre-guillotiner.—Je sais bien que certains de nos grands hommes d'aujourd'hui qui ont fait leurs preuves comme membres ou partisans de la Commune ne détesteraient pas cet expédient, mais ils sont arrêtés par un scrupule: c'est que, pour demander la tête de ses adversaires, il faut mettre la sienne au jeu,—la méchanceté ne manquerait pas, mais le tempérament manque tout à fait.»

Or, le 19 avril suivant, dans un banquet à Saint-Denis, le citoyen Naquet a lu, comme régal, une lettre du général Boulanger adressée de Bruxelles à ses «amis de Saint-Denis».

Et, dans cette lettre, il est dit:

«Quant à la Terreur, ils se bornent à la parodie en miniature,—ils n'oublient pas cette leçon de l'histoire que, lorsqu'on fait tomber des têtes, on risque fort de perdre la sienne, et ils ne sont pas désireux de faire de leur tête un enjeu;—c'était bon pour les hommes de la Convention.»

Ne suis-je pas exposé à ce que M. de Beaurepaire me soupçonne de faire les discours et les lettres de M. Boulanger?—envoie fouiller mes papiers et m'invite à aller causer un brin au Luxembourg?

Je ne le connais pas et ne puis apprécier l'agrément que me pourrait donner cette entrevue en tout autre temps, mais, en ce moment de la magnifique explosion du printemps dans mon jardin, au moment où les camélias donnent leurs dernières fleurs pour faire humblement place aux roses, au moment où, d'un arbre à l'autre, s'étendent les guirlandes parfumées des glycines et des chèvrefeuilles, au moment où l'aponogéton couvre l'eau de ses coquillages blancs et noirs doucement odorants, au moment où comme disait le charmant chansonnier, mon ami Bérat:

Ça sent bon dans la plaine, Deux à deux v'là qu'on s'y promène; Les amours ont déjà r'pris, L'rossignol chante toutes les nuits, Dans les nids, Y a des petits.

Je ferais une résistance sérieuse au voyage, je serais malade, vieux, etc.

Et, comme dit une de mes petites-filles, quand j'élude pour cette raison ou sous ce prétexte quelque chose d'ennuyeux: «Voici le grand-père qui va tirer son grand âge.»

On a vu, par ces derniers temps, des gens mandés, amenés, interrogés, ennuyés, fouillés, pour des situations moins graves que celle où je me trouve par ce malheureux petit morceau de ma prose qui se trouve reproduit dans la lettre de M. Boulanger.

Mais je veux espérer que M. de Beaurepaire se contentera de recevoir par écrit et de Saint-Raphaël les renseignements, explications, éclaircissements, révélations et même humbles avis de son serviteur.—Je vais lui dire tout ce que je sais et tout ce que je pense, non pas de M. Boulanger, mais de l'affaire Boulanger,—car celui-ci y est personnellement pour peu de chose; je ne le connais pas, je n'en veux pas, mais je ne lui en veux pas, convaincu comme je le suis que ce n'est pas sa faute,—et, si j'allais à Bruxelles, ce ne serait certainement pas pour le voir. J'aurai soin que ces quelques pages soient mises sous les yeux de M. de Beaurepaire.

Quant aux dix lignes qui se trouvent dans mon article et dans la lettre du brav'général—la pensée qu'elles expriment est si vraie, je le maintiens, qu'elle a pu le frapper comme moi, quoique après moi;—et, d'ailleurs, on admettra facilement que, depuis qu'il est à Bruxelles, il ait pour se distraire nourri son esprit et endormi ses ennuis par de bonnes lectures—et que ce passage lui ait paru exprimer congrûment une idée qu'il aurait pu avoir.

Permettez-moi de vous dire qu'il est puéril et même un peu ridicule, pour un procès entre républicains, de chercher, de colliger, d'inventer au besoin des «preuves», des révélations, etc. Vous vous jetez tout à fait hors des traditions que vous ont laissées vos maîtres, vos modèles et les saints de votre calendrier.

Un seul des membres de la Chambre des députés a conservé le dépôt de ces traditions;—est-ce Félix Pyat,—héros de la commune,—que, pour le comparer à Achille, on a dû choisir une des épithètes qu'Homère donne au fils de Pelée: «Achille aux pieds légers.»

Ποδας οχυς Αχιλλευς [Podas ochus Achilleus]

Est-ce le vieux Madier-Montjau?—Un des deux a récemment ramené le parti soi-disant républicain à ces traditions trop oubliées:

«Quand un homme gêne on le supprime.»

Au fond, c'est ce que vous voulez faire; mais pourquoi tant de détours et de fioritures?

Jean-Jacques Rousseau, auquel votre parti vient de faire l'injure d'une statue, tandis que, si on l'avait lu et compris, vos ancêtres, s'il eût vécu de leur temps, n'eussent pas manqué de le guillotiner.

Jean-Jacques Rousseau a dit:

«Il n'y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles et aux agitations intestines que le démocratique, parce qu'il n'y en a aucun qui tende si fortement et si continuellement à changer de forme.»

Et Diderot, que vous allez déranger sottement pour le mettre au Panthéon, et pour lequel également il n'y eût pas eu assez de lanternes pour l'accrocher, si on l'avait lu et compris, vous dit franchement que, en République, la popularité est un crime.

«Comme le peuple n'est pas aimable, dit-il dans l'Encyclopédie, il faut supposer un but intéressé à ceux qui le caressent.»

«Les tyrans les plus odieux qui ont opprimé Rome ne manquaient pas de se rendre populaires par les assemblées, les spectacles et les libéralités folles.»

Il n'y a pas de République possible sans «l'ostracisme»; pour maintenir la République, il faut pouvoir exiler Aristide, parce que ça ennuie de l'entendre appeler le Juste; Alcibiade parce qu'il a coupé la queue à son chien, et fait périr Socrate sans savoir pourquoi.

Jusque-là, vous alliez assez bien,—vous vous étiez naturellement et fatalement, au nom de la liberté, avancé vers le despotisme le plus insolent;—vous combattez le suffrage universel, qui est le fondement et le prétexte de votre gouvernement; vous attaquez la liberté de la presse,—l'arche sainte quand vous n'étiez pas au pouvoir et quand vous vous en serviez; vous êtes comme des acrobates et funambules qui scieraient la corde sur laquelle ils dansent et font leurs tours.

Mais voici que tout à coup vous devenez timides, et, au lieu de «supprimer», vous chicanez, vous faites des procès qui vous perdent si vous les perdez, qui achèvent de vous couvrir de honte et de ridicule si vous les gagnez.

Mon Dieu! pourvu que le brav'général ne mette pas cette phrase-là dans une de ses lettres.

A Atticus Naquet!

Si cependant vous persévérez dans la voie où vous vous êtes engagés, je vais, même dans cette voie, vous donner des avis utiles, mais à condition que vous ne me dérangerez pas.

Vous avez bien inutilement dérangé, ennuyé, troublé, «embêté», beaucoup de témoins qui n'avaient rien vu, de complices qui ne savaient rien ou ne voulaient rien dire, et auxquels vous avez donné deux fois le temps de brûler ou de mettre en sûreté les papiers, «pièces», etc., qui pouvaient les trahir.—Vous avez fait jaser des cochers, des passants et des portières—et, par une étourderie ou par un vertige étrange, vous avez oublié ou négligé les vrais coupables.

Je ne dirai pas les complices du brav'général, mais les vrais coupables; car c'est lui qui n'est que leur complice et qui n'a droit dans la répression qu'à un rang tout à fait subalterne.

Ces vrais coupables, je vais vous les révéler, vous les dénoncer; mais il est bien convenu que vous me laisserez tranquille à mes roses et à mon bateau.

Un de vos principaux chefs d'accusation contre le général Boulanger est la «tentative d'embauchage de l'armée».

Eh bien, oui, il y a eu tentative d'embauchage et tentative suivie d'effet.

Mais cette tentative a été commise par les groupes, par le tas de farceurs qui ont formé un ministère dans lequel ils l'ont fait entrer.—Je ne vous dis pas leurs noms, parce que je ne charge pas ma mémoire des noms de ces gens-là;—mais il vous sera facile de les retrouver.

Ce sont ceux qui, pensant avoir besoin d'un «sabre», ont appelé à eux un général auquel, je l'ai déjà dit, il n'a peut-être manqué que les occasions, mais à qui elles ont tout à fait manqué, pour sortir de la foule des généraux. Un nom sans passé, sans illustration, et ils l'ont choisi exprès dans ces conditions, parce qu'un nom plus éclatant par lui-même, Mac-Mahon, Galliffet, le vieux Canrobert, etc., ou n'auraient pas voulu de l'association, ou n'auraient pas fait espérer d'être un instrument aussi docile, aussi dévoué, aussi obéissant.

Une fois leur homme choisi, ils l'ont traité comme un ballon, comme un pantin de baudruche; ils lui ont appliqué un chalumeau, et se sont mis à souffler de tous leurs poumons pour l'enfler et le grossir; ils lui ont permis, en l'aidant même, de capter la faveur des soldats des chambrées par toutes sortes de menues concessions, de flatteries, et de «douceurs».

C'est là qu'il y a eu embauchage, embauchage du général par ses coministres, embauchage des soldats par le général et surtout par lesdits coministres.

Voilà les vrais coupables, et je n'ai pas ouï dire que vous vous soyez jusqu'ici adressé à eux.

Complices aussi ceux qui l'ont accusé, attaqué maladroitement et sottement: les Floquet, les Freycinet, les Lockroy, gens plus récents dont je n'ai pas encore oublié les noms.

Complice, ce grotesque Jacques qu'ils ont opposé au brav'général, autre pantin de baudruche qu'ils ont en vain soufflé de leurs poumons fatigués, et qui n'a pu se dilater et grossir suffisamment.

Complice, ce M. Antoine, qui va discourir et pérorer dans les départements.

Complice, la majorité de la Chambre des députés.

Complice, vous aussi, monsieur le procureur général, qui me semblez conduire l'affaire avec plus de passion ou plus de complaisance que de sagacité et de savoir-faire.

Voilà les vrais auteurs, les vrais coupables. J'espère que vous me saurez gré de vous avoir ainsi éclairé.

Vous savez maintenant tout ce que je sais sur cette affaire; je ne vous en dirais pas davantage au Luxembourg.

Si j'apprends quelque autre chose et du nouveau, je m'empresserai de vous le communiquer.

Je suis, monsieur le procureur, avec tous les sentiments que l'on a au bas d'une lettre,

Votre serviteur, A. K.

II

LE CENTENAIRE DE 1789

Vous mentez!

Ce n'est pas le centenaire de 1789 que vous voulez célébrer.

C'est le centenaire de 1792 et de 1793 que vous voulez fêter, en en rappelant les traditions, en en renouvelant et continuant les criminelles et monstrueuses folies. Vous mentez, et je vais le prouver, non aux soi-disant républicains, qui le savent aussi bien que moi, mais aux naïfs, aux crédules, aux ignorants, aux jobards qui se laissent endoctriner et atteler au cheval de Troie, machina fœta armis, qu'ils traîneront dans la ville pour achever de la ruiner.

Louis XIV, Louis le Grand, le plus despote des rois et le plus égoïste des hommes, possédait une faculté de premier ordre pour un roi, «la science du choix»;—il se trouvait lui-même trop grand pour avoir à craindre d'approcher de lui les grands hommes qu'il avait la conscience de toujours surpasser ou plutôt qu'il absorbait comme des rayons à ajouter à son soleil, auquel ils appartenaient;—en dehors de cela, il «aimait la guerre», comme il se le reprocha en mourant;—amour singulier pour la guerre, dont il n'avait ni la science, ni les instincts, ni le tempérament;—personne n'était moins guerrier,—mais c'était une occasion, un piédestal pour recevoir des louanges dont il était insatiable, louanges qu'il prenait tellement au sérieux qu'il avait fini par se croire lui-même un héros.

La France était à lui et aussi les hommes de la France, et le sang et l'argent de ces hommes tout lui appartenait, et il ne croyait en devoir compte à personne.

Sur la fin de sa vie, il l'avait tellement épuisée qu'il fut un moment obligé de faire négocier trente-deux millions de billets pour se procurer huit millions en espèces;—dans son règne il avait dépensé dix-huit milliards.—Il laissa la France endettée de quatre milliards cinq cents millions; ajoutez le scandale de ses amours effrontément publiques et ruineuses pour le pays. C'était le despotisme sous la forme la plus cruelle, la plus dangereuse, la plus intolérable.

Le peuple français ne bougea pas.

Louis XV le Bien-Aimé, s'amusait davantage, quoique avec moins de faste, mais sans plus d'économie, et, quant à ses amours, il descendit graduellement jusqu'à la crapule.—La France subit de grandes humiliations en rendant toutes ses conquêtes par le second traité de paix d'Aix-la-Chapelle, par la sanglante défaite de Forbach et la guerre de Sept ans, par le traité de Paris, qui céda le Canada à l'Angleterre.

Le peuple français ne bougea pas.

Les parlements ayant risqué des réprimandes furent simplement exilées et supprimées.

Le duc de Berry monte sur le trône sous le nom de Louis XVI. Il refuse le don onéreux du joyeux avènement, de même que sa femme «la ceinture de la reine»; il supprime une partie de sa maison militaire,—fait disparaître tout le faste de la royauté, restreint ses dépenses personnelles à des actes de bienfaisance, abolit la torture,—supprime les lettres de cachet, délivre les prisonniers de la Bastille,—rappelle les parlements, met au ministère les hommes que lui désigne l'opinion publique—entre autres deux hommes éminents par la science, par l'honnêteté, par les mœurs, par le caractère: Malesherbes et Turgot;—crée la Caisse d'escompte. La France se trouvait en face d'un déficit qui datait des règnes précédents et s'élevant à cinquante-cinq millions,—chiffre qui ferait lever les épaules à nos maîtres d'aujourd'hui. Il cherche, demande et accepte des conseils. A cet effet, il convoque les États généraux. Les députés envoyés à Paris arrivent avec des cahiers imposés par leurs commettants; tous ces cahiers, sans exception, veulent la monarchie héréditaire et l'inviolabilité du roi.

Dans la nuit du 4 août 1789,—la noblesse et le clergé renoncent à leurs droits et privilèges—et Louis XVI est déclaré à l'unanimité—«restaurateur de la liberté de la France.»

C'était une immense révolution que celle qui avait lieu dans le gouvernement, dans les mœurs, dans la liberté,—comparée aux deux règnes précédents; c'était bien au delà de ce qu'on avait pu espérer, même désirer: c'était l'entrée dans une ère nouvelle—d'égalité, de liberté, d'amour du peuple,—d'économie, de prospérité. La sagesse, le bon sens, la justice étaient d'arrêter là—et d'attendre de l'avenir les progrès peut-être désirables, mais non encore définis qu'on pourrait désirer.

Mais l'audace qu'on n'avait pas eue contre le despotisme humiliant, contre les scandales ruineux, se montra contre un roi honnête, vertueux, ami du peuple—qui avait eu l'imprudence de dire, un jour d'émeute: «Je ne consentirai jamais à ce qu'une goutte de sang français coule pour ma défense.» Alors on l'attaqua.

C'était bête, c'était lâche,—deux des éléments constitutifs de la cruauté.

Cela rappelle un vaudeville joué autrefois par le célèbre acteur Potier—les Inconvénients de la diligence.—Un voleur a établi à un tournant de la route trois manches à balai fichés en terre et coiffés d'un vieux chapeau, vêtus d'une vieille capote et armés d'un bâton étendu comme un fusil en joue. Cela fait, il arrête la diligence qui passe le soir, et les voyageurs, effrayés par le nombre des agresseurs, n'opposent pas une inutile et dangereuse résistance,—Potier tombe la face à terre devant un des manches à balai—et sans oser relever la tête lui dit:

—Monsieur le voleur, honorable voleur, ne me tuez pas, ne me faites pas de mal, je ne pense même pas à me défendre; voici ma montre; c'est un bréguet que je vous recommande; je la monte tous les soirs à neuf heures; elle n'avance ni ne retarde pas d'une minute en six mois; vous en serez content. Voulez-vous mon habit, voulez-vous ma culotte?

Mais, comme la main offrant la bourse et la montre ne sent pas une autre main qui les prenne, il lève la tête, regarde l'ennemi et s'aperçoit de sa supercherie;—alors il se relève furieux, tombe sur le mannequin à coups de parapluie. Ah! coquin! ah! voleur! tu n'es qu'un mannequin?—Je vais t'arranger, tu sauras que tu as affaire à M. Prud'homme, je ne suis pas quelqu'un qu'on effraye—et, en s'adressant à moi, on trouve à qui parler.

Les coquins, les bavards, les ambitieux, les avides persuadèrent à la populace qu'elle était le peuple, et que ce peuple avait héroïquement pris et détruit la Bastille, laquelle n'existait plus depuis treize ans, c'est-à-dire depuis que le roi et Malesherbes avaient ouvert les portes aux prisonniers et supprimé les lettres de cachet; le bâtiment de la Bastille était non défendu, mais gardé par quelques invalides qui furent massacrés.

Pendant ce temps, que faisait le roi?

Il écrivait à un de ses amis:

«Sous le gouvernement des rois qui m'ont précédé, monsieur, des circonstances malheureuses et imprévues ont formé la dette publique; j'ai cherché tous les moyens de l'éteindre; j'ai consulté les hommes qui joignirent la théorie à la pratique; j'ai confié les places administratives, en cette partie, aux financiers les plus habiles: ils ne m'ont offert pour remède que des emprunts, des impôts, ou la banqueroute; des projets désastreux de banque, ou des actes frauduleux... Ruiner l'État ou pressurer le peuple, voilà tout leur secret! Ce n'est pas ainsi que Sully acquittait les dettes contractées par le bon Henri, après une guerre longue et sanglante, lorsque les forfaits de la Ligue, la haine des catholiques et la méfiance des protestants semblèrent ôter toute confiance. Sully ne se borna point à de bizarres spéculations, il méprisait les esprits systématiques: ce n'est que dans l'économie qu'il trouvait des ressources. Exciter l'industrie, protéger l'agriculture, encourager le commerce: voilà toute sa politique, toutes ses ressources et tous ses moyens financiers. Je ne m'étonne plus si mon aïeul, le grand Henri, que mon cœur chérit et révère, avait acquis, par les services de cet excellent ministre, le cœur des Français. Henri était adoré, et cependant j'ose vous assurer qu'il ne pouvait pas aimer le peuple d'un amour plus tendre que celui que je porte à tous mes sujets.»

Il écrivait à Malesherbes:

«Entouré, comme je le suis, d'hommes qui ont intérêt à égarer mes principes, à empêcher que l'opinion publique ne parvienne jusqu'à moi, il est de la plus haute importance, pour la prospérité de mon règne, que mes yeux se reposent avec satisfaction sur quelques sages de mon choix; que je puisse appeler les amis de mon cœur, et qui m'avertissent de mes erreurs avant qu'elles aient influé sur la destinée de vingt-quatre millions d'hommes.

»Mon cher Malesherbes, vous me demandez votre retraite? Non, je ne vous l'accorderai pas, vous êtes trop nécessaire à mon service; et, quand vous aurez lu cette lettre en entier, je connais assez votre âme sensible pour ne pas croire que vous cesserez de me la demander.

»Vous balançâtes longtemps à venir respirer à la cour un air qui convenait peu à la touchante simplicité de vos mœurs; mais Turgot vous fit entendre qu'il ne pouvait pas sans vous opérer un bien durable: il vous décida, et je l'en estimai davantage.

»Vous avez commencé votre ministère avec une vigueur qui ne contrariait pas mes principes: on se plaignait des lettres de cachet, dont votre prédécesseur disposait au gré de ses favorites, et vous avez refusé d'en faire usage. La Bastille regorgeait de prisonniers qui, après plusieurs années de détention, ignoraient quelquefois leurs crimes; et vous avez rendu à la liberté tous les hommes à qui on ne reprochait que d'avoir déplu à ces messieurs en faveur, et tous les coupables qui avaient été trop punis.

»Temps plus heureux, le moment si cher à mon cœur, où, bannissant une vaine pompe, je n'aurai plus d'autre maison que les hommes de bien, tels que vous, qui m'entourent; et pour gardes les cœurs des Français.»

Voyons maintenant comment, dans l'éducation de son fils, il préparait un roi pour la France.

A l'instituteur du dauphin:

«Vous avez à former le cœur, l'esprit et le corps d'un enfant.

»L'exemple, de sages conseils, des louanges accordées avec art et des réprimandes toujours faites avec douceur feront naître dans le cœur de votre jeune élève la douce sensibilité, la honte de la faute, l'envie de bien faire, une louable émulation et le désir de plaire à son instituteur.

»Peu de livres, mais bien choisis; des livres élémentaires, clairs, précis et méthodiques; une aimable occupation qui ne fatigue point la mémoire, qui excite la curiosité, donne le goût de l'étude et l'amour du travail doivent former bientôt l'esprit d'un enfant bien organisé, docile et studieux.

»Je ne serais pas fâché que mon fils s'occupât d'un état mécanique dans les moments de loisir ou pendant les récréations. Je sais bien que certaines gens me blâment, qu'ils trouvent plaisant de me voir joindre les instruments de la serrurerie au sceptre des rois. Je tiens ce goût de mes aïeux; un de nos sages philosophes par excellence a fait mon apologie: mon fils ne sera que trop tenté d'imiter un jour ceux de ses ancêtres qui ne furent recommandables que par des exploits guerriers. La gloire militaire tourne la tête. Eh! quelle gloire que celle qui répand des flots de sang humain et ravage l'univers! Apprenez-lui, avec Fénelon, que les princes pacifiques sont les seuls dont les peuples conservent un religieux souvenir. Le premier devoir d'un prince est de rendre un peuple heureux: s'il sait être roi, il saura toujours bien défendre le peuple et sa couronne.

»Il faut le familiariser avec nos bons auteurs français, afin de développer dans ses facultés intellectuelles cette pureté d'expression que doit avoir, dans ses paroles et ses écrits, un prince que tous les sujets auront droit un jour de juger.

»Ce n'est point des exploits d'Alexandre ni de Charles XII dont il faut entretenir votre élève: ces princes sont des météores qui ont protégé le commerce, agrandi la sphère des arts, enfin des rois tels qu'il les faut aux peuples, et non tels que l'histoire se plaît à les louer.

»En attendant que votre jeune élève apprenne l'art de régner, faites réfléchir sur lui le miroir de la vérité sur tout ce qui peut lui rappeler qu'il n'est au-dessus des autres hommes que pour les rendre heureux.

»Je me réserverai certains moments pour apprendre à mon fils la géographie, bientôt les premiers éléments de l'histoire lui seront développés, nous déroulerons devant lui les annales des peuples anciens et modernes.

»Souvenez-vous de lui enseigner que c'est lorsqu'on peut tout qu'il faut être très sobre de son autorité. Les lois sont les colonnes du trône: si on les viole, les peuples se croient déliés de leurs engagements.»

Il semble que Louis XVII eût été mieux élevé pour être un grand et bon roi que ne l'ont été MM. Ferry, Constans, Lockroy, Rouvier, Freycinet, Tirard, Floquet, Laguerre, Vergoin, sans compter la horde des affamés qui se disputent les lambeaux de la France.

On a guillotiné Louis XVI, sa femme et sa sainte sœur, et on a fait mourir le dauphin de misère dans une prison.

Vous mentez!

Ce n'est pas 1789, mais 1792 et 1793 que vous voulez célébrer, rappeler et ramener, parce que là seulement vous voyez satisfaction à vos ambitions, à vos vanités, à vos appétits.

Les gouvernements étrangers ne s'y trompent pas et ne permettent pas à leurs ambassadeurs d'assister à cette comédie, à cette mascarade.

Aujourd'hui, après un siècle de guerres étrangères et intestines, après des pillages, des ruines, des misères de tout genre, nous sommes moins avancés dans la liberté que nous l'étions après la nuit du 4 août.

Si Louis XVI avait alors—et la France et l'impartiale histoire peuvent lui reprocher de ne pas l'avoir fait—si Louis XVI avait fait pendre une demi-douzaine de scélérats et de monstres et envoyé pérorer dans quelques colonies une cinquantaine de bavards,—monstres et bavards qui, plus tard, mais trop tard, se sont entre guillotinés,—quelques-uns se réservant pour l'antichambre de Napoléon!—Louis XVI eût épargné à la France neuf cent quatre-vingt-neuf mille huit cent seize femmes, hommes, enfants, guillotinés, mitraillés, noyés, massacrés avec des raffinements de cruauté sauvage,—le pillage, le gaspillage effréné de la fortune publique,—la banqueroute. Il eût épargné les cinq millions de cadavres français laissés sur les champs de bataille—et deux invasions. Il nous eût épargné la haine et la défiance de l'Europe dont nous souffrons encore aujourd'hui.

Combien eût été différent le sort de la France si Louis XVI, finissant ses jours sur le trône, eût laissé pour continuer son œuvre le fils qu'il élevait si soigneusement pour le bonheur de la France!

En 1830, la Providence nous permit de renouer le fil de la tradition et de repartir de 1789.

Nous dûmes à cette phase heureuse dix-huit années d'une prospérité, d'un éclat en tous genres; dix-huit années dont on ne trouverait peut-être pas l'équivalent dans toute notre histoire,—la haine et la rancune de l'Europe s'étaient calmées, presque effacées. Les Français ont préféré une parodie de l'Empire avec une troisième invasion et un nouvel isolement de la France, puis une parodie de 1792 et 1793. —C'est là que vous voulez en revenir, car vous élevez des statues à Étienne Marcel, assassin et traître qui allait livrer Paris à Charles le Mauvais, lorsqu'il eût la tête fendue par un bourgeois; à Danton, l'instigateur des massacres de Septembre.—Mais, pour célébrer justement, honnêtement, heureusement le centenaire de 1789, c'est aux quatre victimes assassinées,—Louis XVI, Marie-Antoinette, Madame Elisabeth et le petit dauphin, qu'il faudrait élever un monument national, symbole de regrets et d'expiation. C'est à Malesherbes, à Turgot qu'il faudrait élever des statues. Il faudrait renouer encore une fois le fil de la tradition de 1789.—Vous avez encore cette belle, noble et surtout si française famille d'Orléans; ses membres n'ont aucun besoin de vous, ni comme fortune ni comme illustration,—mais ils sont prêts à se dévouer au salut de la France.

Si j'avais l'honneur—ça s'appelle-t-il encore comme cela—d'être député,—je monterais à la tribune et je proposerais de mettre aux voix cette motion;

«Pas de mensonges, pas de quiproquos; l'Assemblée nationale s'associe pleinement à la célébration du centenaire de 1789,—c'est-à-dire à l'abolition du despotisme, à l'extinction des privilèges, à l'égalité devant la loi, à la liberté dont Louis XVI fut unanimement déclaré le restaurateur. Mais, en même temps, elle affirme son horreur et son mépris pour les cruautés et les folies de 1792 et de 1793.»

Il serait curieux et instructif pour les électeurs de voir ceux qui se dérobaient à ce vote.

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