Front matter (continued 2)
Reading edition
Cheveux longs, barbare parure, toison où se réfugie l'odeur de la bête, vous qu'on choie en secret et pour le secret, vous qu'on montre tordus et roulés, mais que l'on cache épars, qui se baignent à votre flot, déployés jusqu'aux reins? Une femme surprise à sa coiffure fuit comme si elle était nue. L'amour et l'alcôve ne vous voient guère plus que le passant. Libres, vous peuplez le lit de rets dont s'accommode mal l'épiderme irritable, d'herbes où se débat la main errante. Il y a bien un instant, le soir, quand les épingles tombent et que le vissage brille, sauvage, entre des ondes mêlées — il y a un autre instant pareil, le matin… Et à cause de ces deux instants-là, ce que je viens d'écrire contre vous, longs cheveux, ne signifie plus rien.
***
Nattée à l'alsacienne, deux petits rubans voletant au bout de mes deux tresses, la raie au milieu de la tête, bien enlaidie avec mes tempes découvertes et mes oreilles trop loin du nez, je montais parfois chez ma soeur aux longs cheveux. À midi, elle lisait déjà, le grand déjeuner finissant à onze heures. Le matin, couchée, elle lisait encore. Elle détournait à peine, au bruit de la porte, ses yeux noirs mongols, distraits, voilés de roman tendre ou de sanglante aventure. Une bougie consumée témoignait de sa longue veille. Le papier de la chambre, gris de perle à bleuets, portait les traces, près du lit, des allumettes qu'y frottait la nuit, avec une brutalité insouciante, ma soeur aux longs cheveux. Sa chemise de nuit chaste, manches longues et petit col rabattu, ne laissait voir qu'une tête singulière, d'une laideur attrayante, à pommettes hautes, à bouche sarcastique de jolie Kalmoucke. Les épais sourcils mobiles remuaient comme deux chenilles soyeuses, et le front réduit, la nuque, les oreilles, tout ce qui était chair blanche, un peu anémique, semblait condamné d'avance à l'envahissement des cheveux.
Ils étaient si anormaux en longueur, en force et en nombre, les cheveux de Juliette, que je ne les ai jamais vus inspirer, comme ils le méritaient pourtant, l'admiration ni la jalousie. Ma mère parlait d'eux comme d'un mal inguérissable. «Ah! mon Dieu, il faut que j'aille peigner Juliette», soupirait-elle. Les jours de congé, à dix heures, je voyais ma mère descendre, fatiguée, du premier étage, jeter là l'attirail des peignes et des brosses: «Je n'en peux plus… J'ai mal à ma jambe gauche… Je viens de peigner Juliette.»
Noirs, mêlés de fils roux, mollement ondés, les cheveux de Juliette, défaits, la couvraient exactement tout entière. Un rideau noir, à mesure que ma mère défaisait les tresses, cachait le dos; les épaules, le visage et la jupe disparaissaient à leur tour, et l'on n'avait plus sous les yeux qu'une étrange tente conique, faite d'une soie sombre à grandes ondes parallèles, fendue un moment sur un visage asiatique, remuée par deux petites mains qui maniaient à tâtons l'étoffe de la tente.
L'abri se repliait en quatre tresses, quatre câbles aussi épais qu'un poignet robuste, brillants comme des couleuvres d'eau. Deux naissaient à la hauteur des tempes, deux autres au-dessus de la nuque, de part et d'autre d'un sillon de peau bleutée. Une sorte de diadème ridicule couronnait ensuite le jeune front, un autre gâteau de tresses chargeait plus bas la nuque humiliée. Les portraits jaunis de Juliette en font foi: il n'y eut jamais de jeune fille plus mal coiffée.
— La petite malheureuse! disait Mme Pomié en joignant les mains.
— Tu ne peux donc pas mettre ton chapeau droit? demandait à Juliette Mme Donnot, en sortant de la messe. C'est vrai qu'avec tes cheveux… Ah! on peut dire que ce n'est pas une vie, des cheveux comme les tiens…
Le jeudi matin, vers dix heures, il n'était donc pas rare que je trouvasse, encore couchée et lisant, ma soeur aux longs cheveux. Toujours pâle, absorbée, elle lisait avec un air dur, à côté d'une tasse de chocolat refroidi. À mon entrée, elle ne détournait guère plus la tête qu'aux appels: «Juliette, lève- toi!» montant du rez-de-chaussée. Elle lisait, enroulant machinalement à son poignet l'un de ses serpents de cheveux, et laissait parfois errer vers moi, sans me voir, le regard des monomanes, ce regard qui n'a ni âge ni sexe, chargé d'une défiance obscure et d'une ironie que nous ne pénétrons pas.
Je goûtais dans cette chambre de jeune fille un ennui distingué dont j'étais fière. Le secrétaire en bois de rose regorgeait de merveilles inaccessibles; ma soeur aux longs cheveux ne badinait pas avec la boîte de pastels, l'étui à compas et certaine demi- lune en corne blanche transparente, gravée de centimètres et de millimètres, dont le souvenir mouille parfois mon palais comme un citron coupé. Le papier à décalquer les broderies, gras, d'un bleu nocturne, le poinçon à percer les «roues» dans la broderie anglaise, les navettes à frivolité, les navettes d'ivoire, d'un blanc d'amande, et les bobines de soie couleur de paon, et l'oiseau chinois, peint sur riz, que ma soeur copiait au «passé» sur un panneau de velours… Et les tablettes de bal à feuillets de nacre, attachées à l'inutile éventail d'une jeune fille qui ne va jamais au bal…
Ma convoitise domptée, je m'ennuyais. Pourtant, par la fenêtre, je plongeais dans le jardin d'En-Face, où notre chatte Zoé rossait quelque matou. Pourtant chez Mme Saint-Alban, dans le jardin contigu, la rare clématite — celle qui montrait sous la pulpe blanche de sa fleur, comme un sang faible courant sous une peau fine, des veinules mauves — ouvrait une cascade lumineuse d'étoiles à six pointes…
Pourtant, à gauche, au coin de l'étroite rue des Soeurs, Tatave, le fou qu l'on disait inoffensif, poussait une clameur horrible sans qu'un trait de sa figure bougeât… N'importe, je m'ennuyais.
— Qu'est-ce que tu lis, Juliette?… Dis, Juliette, qu'est-ce que tu lis?… Juliette!…
La réponse tardait, tardait à venir, comme si des lieues d'espace et de silence nous eussent séparées.
— Fromont jeune et Risler aîné.
Ou bien:
— La Chartreuse de Parme.
La Chartreuse de Parme, le Vicomte de Bragelonne, Monsieur de Camors, le Vicaire de Wakefield, la Chronique de Charles IX, la Terre, Lorenzaccio, les Monstres parisiens, Grande Maguet, les Misérables… Des vers aussi, moins souvent. Des feuilletons du Temps, coupés et cousus; la collection de la Revue des Deux Mondes, celle de la Revue Bleue, celle du Journal des Dames et des Demoiselles, Voltaire et Ponson du Terrail… Des romans bourraient les coussins, enflaient la corbeille à ouvrage, fondaient au jardin, oubliés sous la pluie. Ma soeur aux longs cheveux ne parlait plus, mangeait à peine, nous rencontrait avec surprise dans la maison, s'éveillait en sursaut si l'on sonnait…
Ma mère se fâcha, veilla la nuit pour éteindre la lampe et confisquer les bougies: ma soeur aux longs cheveux, enrhumée, réclama dans sa chambre une veilleuse pour la tisane chaude, et lut à la flamme de la veilleuse. Après la veilleuse, il y eut les boîtes d'allumettes et le clair de lune. Après le clair de lune… Après le clair de lune, ma soeur aux longs cheveux, épuisée de romanesque insomnie, eut la fièvre, et la fièvre ne céda ni aux compresses, ni à l'eau purgative.
— C'est une typhoïde, dit un matin le docteur Pomié.
— Une typhoïde? oh! voyons, docteur… Pourquoi? Ce n'est pas votre dernier mot?
Ma mère s'étonnait, vaguement scandalisée, pas encore inquiète. Je me souviens qu'elle se tenait sur le perron, agitant gaiement, comme un mouchoir, l'ordonnance du docteur Pomié.
— Au revoir, docteur!… À bientôt!… Oui, oui, c'est ça, revenez demain!
Son embonpoint agile occupait tout le perron, et elle grondait le chien qui ne voulait pas rentrer. L'ordonnance aux doigts, elle alla, avec une moue de doute, retrouver ma soeur, que nous avions laissée endormie et murmurante dans la fièvre. Juliette ne dormait plus; les yeux mongols, les quatre tresses luisaient, noirs, sur le lit blanc.
— Tu ne te lèveras pas aujourd'hui, ma chérie, dit ma mère. Le docteur Pomié a bien recommandé… Veux-tu boire de la citronnade fraîche? Veux-tu que je refasse un peu ton lit?
Ma soeur aux longs cheveux ne répondit pas tout de suite. Pourtant, ses yeux obliques nous couvraient d'un regard actif, où errait un sourire nouveau, un sourire apprêté pour plaire. Au bout d'un court moment:
— C'est vous, Catulle? demanda-t-elle d'une voix légère.
Ma mère tressaillit, avança d'un pas.
— Catulle? Qui, Catulle?
— Mais Catulle Mendès, répliqua la voix légère. C'est vous? Vous voyez, je suis venue. J'ai mis vos cheveux blonds dans le médaillon ovale. Octave Feuillet est venu ce matin, mais quelle différence!… Rien que d'après sa photographie, j'avais jugé… J'ai horreur des favoris. D'ailleurs, je n'aime que les blonds. Est-ce que je vous ai dit que j'avais mis un peu de pastel rouge sur votre photographie, à l'endroit de la bouche? C'est à cause de vos vers… Ce doit être ce petit point rouge qui me fait mal dans la tête, depuis… Non, nous ne rencontrerons personne… Je ne connais d'ailleurs personne dans ce pays. C'est à cause de ce petit point rouge… et du baiser… Catulle… Je ne connais personne ici. Devant tous, je le déclare bien haut, c'est vous seul, Catulle…
Ma soeur cessa de parler, se plaignit d'une manière aigre et intolérante, se tourna vers le mur et continua de se plaindre beaucoup plus bas, comme de très loin. Une de ses tresses barrait son visage, brillante, ronde, gorgée de vie. Ma mère, immobile, avait penché la tête pour mieux entendre et regardait, avec une sorte d'horreur, cette étrangère qui n'appelait à elle, dans son délire, que des inconnus. Puis elle regarda autour d'elle, m'aperçut, m'ordonna précipitamment:
—Va t'en en bas…
Et, comme saisie de honte, elle cacha son visage dans ses deux mains.
MATERNITÉ
Sitôt mariée, ma soeur aux longs cheveux céda aux suggestions de son mari, de sa belle-famille, et cessa de nous voir, tandis que s'ébranlait l'appareil redoutable des notaires et des avoués. J'avais onze, douze ans, et ne comprenais rien à des mots comme «tutelle imprévoyante, prodigalité inexcusable», qui visaient mon père. Une rupture suivit entre le jeune ménage et mes parents. Pour mes frères et moi, elle ne fit pas grand changement. Que ma demi-soeur — cette fille gracieuse et bien faite, kalmoucke de visage, accablée de cheveux, chargée de ses tresses comme d'autant de chaînes — s'enfermât dans sa chambre tout le jour ou s'exilât avec un mari dans une maison voisine, nous n'y voyions ni différence ni inconvénient. D'ailleurs, mes frères, éloignés, ressentirent seulement les secousses affaiblies d'un drame qui tenait attentif tout notre village. Une tragédie familiale, dans une grande ville, évolue discrètement, et ses héros peuvent sans bruit se meurtrir. Mais le village qui vit toute l'année dans l'inanition et la paix, qui trompe sa faim avec de maigres ragots de braconnage et de galanterie, le village n'a pas de pitié et personne n'y détourne la tête, par délicatesse charitable, sur le passage d'une femme que des plaies d'argent ont, en moins d'un jour, appauvrie d'une enfant.
On ne parla que de nous. On fit queue le matin à la boucherie de Léonore pour y rencontrer ma mère et la contraindre à livrer un peu d'elle-même. Des créatures qui, la veille, n'étaient pourtant pas sanguinaires, se partageaient quelques-uns de ses précieux pleurs, quelques plaintes arrachées à son indignation maternelle. Elle revenait épuisée, avec le souffle précipité d'une bête poursuivie. Elle reprenait courage dans sa maison, entre mon père et moi, taillait le pain pour les poules, arrosait le rôti embroché, clouait, de toute la force de ses petites mains emmanchées de beaux bras, une caisse pour la chatte près de mettre bas, lavait mes cheveux au jaune d'oeuf et au rhum. Elle mettait, à dompter son chagrin, une sorte d'art cruel, et parfois je l'entendis chanter. Mais, le soir, elle montait fermer elle- même les persiennes du premier étage, pour regarder — séparés de notre jardin d'En-Face par un mur mitoyen — le jardin, la maison qu'habitait ma soeur. Elle voyait des planches de fraisiers, des pommiers en cordons et des touffes de phlox, trois marches qui menaient à un perron-terrasse meublé d'orangers en caisses et de sièges d'osier. Un soir — j'étais derrière elle — nous reconnûmes sur l'un des sièges un châle violet et or, qui datait de la dernière convalescence de ma soeur aux longs cheveux. Je m'écriai: «Ah! tu vois, le châle de Juliette?» et ne reçus pas de réponse. Un bruit saccadé et bizarre, comme un rire qu'on étouffe, décrut avec les pas de ma mère dans le corridor, quand elle eut fermé toutes les persiennes.
Des mois passèrent, et rien ne changea. La fille ingrate demeurait sous son toit, passait raide devant notre seuil, mais il lui arriva, apercevant ma mère à l'improviste, de fuir comme une fillette qui craint la gifle. Je la rencontrais sans émoi, étonnée devant cette étrangère qui portait des chapeaux inconnus et des robes nouvelles.
Le bruit courut, un jour, qu'elle allait mettre un enfant au monde. Mais je ne pensais plus guère à elle, et je ne fis pas attention que, dans ce moment-là, justement, ma mère souffrit de demi-syncopes nerveuses, de vertiges d'estomac, de palpitations. Je me souviens seulement que l'aspect de ma soeur déformée, alourdie, me remplit de confusion et de scandale…
Des semaines encore passèrent… Ma mère, toujours vive, active, employa son activité d'une manière un peu incohérente. Elle sucra un jour la tarte aux fraises avec du sel, et au lieu de s'en désoler, elle accueillit les reproches de mon père avec un visage fermé et ironique qui me bouleversa.
Un soir d'été, comme nous finissions de dîner tous les trois, une voisine entra tête nue, nous souhaita le bonsoir d'un air apprêté, glissa dans l'oreille de ma mère deux mots mystérieux, et repartit aussitôt. Ma mère soupira: «Ah! mon Dieu…» et resta debout, les mains appuyées sur la table.
— Qu'est-ce qu'il y a? demanda mon père.
Elle cessa avec effort de contempler fixement la flamme de la lampe et répondit:
— C'est commencé… là-bas…
Je compris vaguement et je gagnai, plus tôt que d'habitude, ma chambre, l'une des trois chambres qui donnaient sur le jardin d'En-Face. Ayant éteint ma lampe, j'ouvris ma fenêtre pour guetter, au bout d'un jardin violacé de lune, la maison mystérieuse qui tenait clos tous ses volets. J'écoutai, comprimant mon coeur battant contre l'appui de la fenêtre. La nuit villageoise imposait son silence et je n'entendis que l'aboiement d'un chien, les griffes d'un chat qui lacéraient l'écorce d'un arbre. Puis une ombre en peignoir blanc — ma mère — traversa la rue, entra dans le jardin d'En-Face. Je la vis lever la tête, mesurer du regard le mur mitoyen comme si elle espérait le franchir. Puis elle alla et vint dans la courte allée du milieu, cassa machinalement un petit rameau de laurier odorant qu'elle froissa. Sous la lumière froide de la pleine lune, aucun de ses gestes ne m'échappait. Immobile, la face vers le ciel, elle écoutait, elle attendait. Un cri long, aérien, affaibli par la distance et les clôtures, lui parvint en même temps qu'à moi, et elle jeta avec violence ses mains croisées sur sa poitrine. Un second cri, soutenu sur la même note comme le début d'une mélodie, flotta dans l'air, et un troisième… Alors je vis ma mère serrer à pleines mains ses propres flancs, et tourner sur elle-même, et battre la terre de ses pieds, et elle commença d'aider, de doubler, par un gémissement bas, par l'oscillation de son corps tourmenté et l'étreinte de ses bras inutiles, par toute sa douleur et sa force maternelles, la douleur et la force de la fille ingrate qui, si loin d'elle, enfantait.
«MODE DE PARIS»
«Vingt sous les premières, dix sous les secondes, cinq sous les enfants et les personnes debout.» Tel était autrefois le tarif de nos divertissements artistiques quand une troupe de comédiens ambulants s'arrêtait, pour un soir, dans mon village natal. L'appariteur, chargé d'avertir les treize cents âmes du chef-lieu de canton, annonçait l'événement le matin, vers dix heures, au son du tambour. La ville prenait feu sur son passage. Des enfants, comme moi, sautaient sur place avec des cris aigus. Des jeunes filles, encornées de bigoudis, se tenaient immobiles un moment et frappées de stupeur heureuse, puis couraient comme sous la grêle. Et ma mère se plaignait, non sans mauvaise foi: «Grands dieux! Minet-Chéri, tu ne vas pas me traîner au Supplice d'une femme? C'est si ennuyeux! La femme au supplice, ce sera moi…» Cependant elle préparait les cisailles et les madeleines pour gaufrer elle-même son plus joli «devant» de lingerie fine…
Lampes fumeuses à réflecteurs de fer-blanc, banquettes plus dures que les bancs de l'école, décor de toile peinte écaillée, acteurs aussi mornes que des animaux captifs, de quelle tristesse vous ennoblissiez mon plaisir d'un soir… Car les drames m'imprégnaient d'une horreur froide, et je n'ai jamais pu m'égayer, toute petite, à des vaudevilles en loques, ni faire écho à des rires de comique souffreteux.
Quel hasard amena un jour chez nous, pourvue de décors, de costumes, une vraie troupe de comédiens nomades, tous gens vêtus proprement, point trop maigres, gouvernés par une sorte d'écuyer botté, à plastron de piqué blanc? Nous n'hésitâmes pas à verser trois francs par personne pour entendre la Tour de Nesle, mon père, ma mère et moi. Mais le nouveau tarif épouvanta notre village parcimonieux, et, dès le lendemain, la troupe nous quittait pour planter ses tentes à X…, petite ville voisine, aristocratique et coquette, tapie au pied de son château, prosternée devant ses châtelains titrés. La Tour de Nesle y fit salle comble, et la châtelaine félicita publiquement, après le spectacle, M. Marcel d'Avricourt, grand premier rôle, un long jeune homme agréable, qui maniait l'épée comme une badine et voilait, sous des cils touffus, de beaux yeux d'antilope. Il n'en fallait pas tant pour qu'on s'étouffât, le lendemain soir, à Denise. Le surlendemain, un dimanche, M. d'Avricourt assistait, en jaquette, à la messe d'onze heures, offrait l'eau bénite à deux jeunes filles rougissantes, et s'éloignait sans lever les yeux sur leur émoi — discrétion que le Tout-X… louait encore, quelques heures plus tard, à la matinée d'Hernani, où l'on refusa du monde.
La femme du jeune notaire d'X… n'avait pas froid aux yeux. Elle se permettait les décisions brusques et gamines d'une femme qui copiait les robes de «ces dames du château», chantait en s'accompagnant elle-même et portait les cheveux à la chien. Le jour d'après, au petit matin, elle s'en alla commander un vol-au- vent à l'hôtel de la Poste, où logeait M. d'Avricourt, et écouta le bavardage de la patronne:
— Pour huit personnes, madame? Samedi sept heures, sans faute! Je verse le lait chaud de M. d'Avricourt et j'inscris la commande… Oui, madame, il loge ici… Ah! madame, on ne dirait jamais un comédien! Une voix comme une jeune fille… Et sitôt sa promenade faite après le déjeuner, il rentre dans sa chambre et il prend son ouvrage.
— Son ouvrage?
— Il brode, madame! Une vraie fée! Il finit un dessus de piano au passé, on l'exposerait! Ma fille a relevé le dessin…
La femme du jeune notaire guetta le jour même M. d'Avricourt, rêveur sous les tilleuls, l'aborda, et s'enquit d'un certain dessus de piano dont le dessin et l'exécution… M. d'Avricourt rougit, voila d'une main ses yeux de gazelle, fit deux ou trois petits cris bizarres et jeta quelques mots embarrassés:
— Enfantillages!… Enfantillages que la mode de Paris encourage…
Un geste de chasse-mouches, d'une afféterie gracieuse, termina la phrase. À quoi la notairesse répliqua par une invitation à prendre le thé.
— Oh! un petit thé intime où chacun peut apporter son ouvrage…
Dans la semaine, le Gendre de M. Poirier allait aux nues, en compagnie d'Hernani, du Bossu et des Deux Timides, portés par l'enthousiasme d'un public jamais las. Chez la receveuse de l'enregistrement, chez la pharmacienne et la perceptrice, M. d'Avricourt imposait la couleur de ses cravates, sa manière de marcher, de saluer, de pousser, parmi les éclats cristallins de son rire, de petits gloussements aigus, d'appuyer une main sur sa hanche comme sur une garde d'épée — et de broder. L'écuyer botté, gouverneur de la troupe connaissait de douces heures, envoyait des mandats au Crédit Lyonnais et s'attablait l'après- midi au café de la Perle, en compagnie du père noble, du comique au grand nez et de la coquette un peu camuse.
Ce fut le moment que choisit le châtelain, absent depuis une quinzaine, pour revenir de Paris et quérir les bons avis du notaire de X… Il trouva la notairesse qui servait le thé. Près d'elle, le premier clerc de l'étude, un géant osseux et ambitieux, comptait ses points sur l'étamine bien tendue d'un tambour. Le fils du pharmacien, petit noceur à figure de cocher, entrelaçait des initiales sur un napperon, et le gros Glaume, veuf à marier, remplissait de laine alternativement magenta et vieil or les quadrillages d'une pantoufle. Jusqu'au vieux M. Demange, tout tremblotant, qui s'essayait sur un gros canevas… Debout, M. d'Avricourt récitait des vers, encensé par les soupirs des femmes oisives, et son regard oriental ne s'abaissait point sur elles.
Je n'ai jamais su au juste par quelles brèves paroles, ou par quel silence plus sévère, le châtelain flétrit la «dernière mode de Paris» et éclaira l'aveuglement étrange de ces braves gens qui le regardaient, l'aiguille en l'air. Mais j'entendis maintes fois raconter que le lendemain matin la troupe levait le camp, et qu'à l'hôtel de la Poste il ne restait rien de Lagardère, d'Hernani, du gendre impertinent de M. Poirier — rien, qu'un écheveau de soie et un dé oubliés.
LA PETITE BOUILLOUX
Cette petite Bouilloux était si jolie que nous nous en apercevions. Il n'est pas ordinaire que des fillettes reconnaissent en l'une d'elles la beauté et lui rendent hommage. Mais l'incontestée petite Bouilloux nous désarmait. Quand ma mère la rencontrait dans la rue, elle arrêtait la petite Bouilloux et se penchait sur elle, comme elle faisait pour sa rose safranée, pour son cactus à fleur pourpre, pour son papillon du pin, endormi et confiant sur l'écorce écailleuse. Elle touchait les cheveux frisés, dorés comme la châtaigne mi-mûre, la joue transparente et rose de la petite Bouilloux, regardait battre les cils démesurés sur l'humide et vaste prunelle sombre, les dents briller sous une lèvre sans pareille, et laissait partir l'enfant, qu'elle suivait des yeux, en soupirant:
— C'est prodigieux!…
Quelques années passèrent, ajoutant des grâces à la petite Bouilloux. Il y eut des dates que notre admiration commémorait: une distribution de prix où la petite Bouilloux, timide et récitant tout bas une fable inintelligible, resplendit sous ses larmes comme une pêche sous l'averse… La première communion de la petite Bouilloux fit scandale: elle alla boire chopine après les vêpres, avec son père, le scieur de long, au café du Commerce, et dansa le soir, féminine déjà et coquette, balancée sur ses souliers blancs, au bal public.
D'un air orgueilleux, auquel elle nous avait habituées, elle nous avertit après, à l'école, qu'elle entrait en apprentissage.
— Ah!… Chez qui?
— Chez Mme Adolphe.
— Ah!… Tu vas gagner tout de suite?
— Non, je n'ai que treize ans, je gagnerai l'an prochain.
Elle nous quitta sans effusion et nous la laissâmes froidement aller. Déjà sa beauté l'isolait, et elle ne comptait point d'amies dans l'école, où elle apprenait peu. Ses dimanches et ses jeudis, au lieu de la rapprocher de nous, appartenaient à une famille «mal vue», à des cousines de dix-huit ans, effrontées sur le pas de la porte, à des frères, apprentis charrons, qui «portaient cravate», à quatorze ans et fumaient, leur soeur au bras, entre le «Tir parisien» de la foire et le gai «Débit» que la veuve à Pimolle achalandait si bien.
Dès le lendemain, je vis la petite Bouilloux, car elle montait vers son atelier de couture, et je descendais vers l'école. De stupeur, d'admiration jalouse, je restai plantée, du côté de la rue des Soeurs, regardant Nana Bouilloux qui s'éloignait. Elle avait troqué son sarrau noir, sa courte robe de petite fille contre une jupe longue, contre un corsage de satinette rose à plis plats. Un tablier de mohair noir parait le devant de sa jupe, et ses bondissants cheveux, disciplinés, tordus en «huit», casquaient étroitement la forme charmante et nouvelle d'une tête ronde, impérieuse, qui n'avait plus d'enfantin que sa fraîcheur et son impudence, pas encore mesurée, de petite dévergondée villageoise.
Le cours supérieur bourdonna, ce matin-là.
— J'ai vu Nana Bouilloux! En «long», ma chère, en long qu'elle est habillée! Et en chignon! Et des talons hauts, et une paire de…
— Mange, Minet-Chéri, mange, ta côtelette sera froide.
— Et un tablier, maman, oh! un si joli tablier en mohair, comme de la soie!… Est-ce que je ne pourrais pas…
— Non, Minet-Chéri, tu ne pourrais pas.
— Mais puisque Nana Bouilloux peut bien…
— Oui, elle peut, et même elle doit, à treize ans, porter chignon, tablier court, jupe longue — c'est l'uniforme de toutes les petites Bouilloux du monde, à treize ans — malheureusement.
— Mais…
— Oui, tu voudrais un uniforme complet de petite Bouilloux. Ça se compose de tout ce que tu as vu, plus: une lettre bien cachée dans la poche du tablier, un amoureux qui sent le vin et le cigare à un sou; deux amoureux, trois amoureux… et un peu plus tard… beaucoup de larmes… un enfant malingre et caché que le busc du corset a écrasé pendant des mois… C'est ça, Minet- Chéri, l'uniforme complet des petites Bouilloux. Tu le veux?
— Mais non, maman… Je voulais essayer si le chignon…
Ma mère secouait la tête avec une malice grave.
— Ah! non. Tu ne peux pas avoir le chignon sans le tablier, le tablier sans la lettre, la lettre sans les souliers à talons, ni les souliers sans… le reste! C'est à choisir!
Ma convoitise se lassa vite. La radieuse petite Bouilloux ne fut plus qu'une passante quotidienne, que je regardais à peine. Tête nue l'hiver et l'été, elle changeait chaque semaine la couleur vive de ses blouses. Par grand froid, elle serrait sur ses minces épaules élégantes un petit fichu inutile. Droite, éclatante comme une rose épineuse, les cils abattus sur la joue ou dévoilant l'oeil humide et sombre, elle méritait, chaque jour davantage, de régner sur des foules, d'être contemplée, parée, chargée de joyaux. La crêpelure domptée de ses cheveux châtains se révélait, quand même, en petites ondes qui accrochaient la lumière, en vapeur dorée sur la nuque et près des oreilles. Elle avait un air toujours vaguement offensé, des narines courtes et veloutées qui faisaient penser à une biche.
Elle eut quinze ans, seize ans — moi aussi. Sauf qu'elle riait beaucoup le dimanche, au bras de ses cousines et de ses frères, pour montrer ses dents, Nana Bouilloux se tenait assez bien.
— Pour une petite Bouilloux, ma foi, il n'y a rien à dire! reconnaissait la voix publique.
Elle eut dix-sept ans, dix-huit ans, un teint comme un fruit abrité du vent, des yeux qui faisaient baisser les regards, une démarche apprise on ne sait où. Elle se mit à fréquenter les «parquets» aux foires et aux fêtes, à danser furieusement, à se promener très tard, dans le chemin de ronde, un bras d'homme autour de la taille. Toujours méchante, mais rieuse, et poussant à la hardiesse ceux qui se seraient contentés de l'aimer.
Un soir de Saint-Jean, elle dansait au parquet installé place du Grand-Jeu, sous la triste lumière et l'odeur des lampes à pétrole. Les souliers à clous levaient la poussière de la place, entre les planches du «parquet». Tous les garçons gardaient en dansant le chapeau sur la tête, comme il se doit. Des filles blondes devenaient lie-de-vin dans leurs corsages collés, des brunes, venues des champs et brûlées, semblaient noires. Mais dans une bande d'ouvrières dédaigneuses, Nana Bouilloux, en robe d'été à petites fleurs, buvait de la limonade au vin rouge quand les Parisiens entrèrent dans le bal.
Deux Parisiens comme on en voit l'été à la campagne, des amis d'un châtelain voisin, qui s'ennuyaient; des Parisiens en serge blanche et en tussor qui venaient se moquer, un moment, d'une Saint-Jean de village… Ils cessèrent de rire en apercevant Nana Bouilloux et s'assirent à la buvette pour la voir de plus près. Ils échangèrent, à mi-voix, des paroles qu'elle feignait de ne pas entendre. Car sa fierté de belle créature lui défendait de tourner les yeux vers eux, et de pouffer comme ses compagnes. Elle entendit: «Cygne parmi les oies… Un Greuze!… crime de laisser s'enterrer ici une merveille…» Quand le Parisien en serge blanche invita la petite Bouilloux à valser, elle se leva sans étonnement, et dansa muette, sérieuse; ses cils, plus beaux qu'un regard, touchaient, parfois, le pinceau d'une moustache blonde.
Après la valse, les Parisiens s'en allèrent, et Nana Bouilloux s'assit à la buvette en s'éventant. Le fils Leriche l'y vint chercher, et Houette, et même Honce, le pharmacien, et même Possy, l'ébéniste, grisonnant, mais fin danseur. À tous, elle répondit: «Merci bien, je suis fatiguée», et elle quitta le bal à dix heures et demie.
Et puis, il n'arriva plus rien à la petite Bouilloux. Les Parisiens ne revinrent pas, ni ceux-là, ni d'autres. Houette, Honce, le fils Leriche, les commis voyageurs au ventre barré d'or, les soldats permissionnaires et les clercs d'huissier gravirent en vain notre rue escarpée, aux heures où descendait l'ouvrière bien coiffée, qui passait raide avec un signe de tête. Ils l'espérèrent aux bals, où elle but de la limonade d'un air distingué et répondit à tous: «Merci bien, je ne danse pas, je suis fatiguée.» Blessés, ils ricanaient, après quelques jours: «Elle a attrapé une fatigue de trente-six semaines, oui!» et ils épièrent sa taille… Mais rien n'arriva à la petite Bouilloux, ni cela ni autre chose. Elle attendait, simplement. Elle attendait, touchée d'une foi orgueilleuse, consciente de ce que lui devait un hasard qui l'avait trop bien armée. Elle attendait… ce Parisien de serge blanche? Non. L'étranger, le ravisseur. L'attente orgueilleuse la fit pure, silencieuse; elle dédaigna, avec un petit sourire étonné, Honce, qui voulut l'élever au rang de pharmacienne légitime, et le premier clerc de l'huissier. Sans plus déchoir, et reprenant en une fois ce qu'elle avait jeté — rires, regards, duvet lumineux de sa joue, courte lèvre enfantine et rouge, gorge qu'une ombre bleue divise à peine — à des amants, elle attendit son règne, et le prince qui n'avait pas de nom.
Je n'ai pas revu, en passant une fois dans mon pays natal, l'ombre de celle qui me refusa si tendrement ce qu'elle appelait «l'uniforme des petites Bouilloux». Mais comme l'automobile qui m'emmenait montait lentement — pas assez lentement, jamais assez lentement — une rue où je n'ai plus de raison de m'arrêter, une passante se rangea pour éviter la roue. Une femme mince, bien coiffée, les cheveux en casque à la mode d'autrefois, des ciseaux de couturière pendus à une «châtelaine» d'acier, sur son tablier noir. De grands yeux vindicatifs, une bouche serrée qui devait se taire longuement, la joue et la tempe jaunies de celles qui travaillent à la lampe; une femme de quarante-cinq à… Mais non, mais non; une femme de trente-huit ans, une femme de mon âge, exactement de mon âge, je n'en pouvais pas douter… Dès que la voiture lui laissa le passage, la «petite Bouilloux» descendit la rue, droite, indifférente, après qu'un coup d'oeil, âpre et anxieux, lui eut révélé que la voiture s'en allait, vide du ravisseur attendu.
L'AMI
Le jour où l'Opéra-Comique brûla, mon frère aîné, accompagné d'un autre étudiant, son ami préféré, voulut louer deux places. Mais d'autres mélomanes pauvres, habitués des places à trois francs, n'avaient rien laissé. Les deux étudiants déçus dînèrent à la terrasse d'un petit restaurant du quartier: une heure plus tard, à deux cents mètres d'eux, l'Opéra-Comique brûlait. Avant de courir l'un au télégraphe pour rassurer ma mère, l'autre à sa famille parisienne, ils se serrèrent la main et se regardèrent, avec cet embarras, cette mauvaise grâce sous laquelle les très jeunes hommes déguisent leurs émotions pures. Aucun d'eux ne parla de hasard providentiel, ni de la protection mystérieuse étendue sur leurs deux têtes. Mais quand vinrent les grandes vacances, pour la première fois Maurice — admettez qu'il s'appelait Maurice — accompagna mon frère et vint passer deux mois chez nous.
J'étais alors une petite fille assez grande, treize ans environ.
Il vint donc ce Maurice que j'admirais en aveugle, sur la foi de l'amitié que lui portait mon frère. En deux ans, j'avais appris que Maurice faisait son droit — pour moi, c'était un peu comme si on m'eût dit qu'il «faisait le beau» debout sur ses pattes de derrière — qu'il adorait, autant que mon frère, la musique, qu'il ressemblait au baryton Taskin avec des moustaches et une très petite barbe en pointe, que ses riches parents vendaient en gros des produits chimiques et ne gagnaient pas moins de cinquante mille francs par an — on voit que je parle d'un temps lointain.
Il vint, et ma mère s'écria tout de suite qu'il était «de cent mille pics» supérieur à ses photographies, et même à tout ce que mon frère vantait de lui depuis deux ans: fin, l'oeil velouté, la main belle, la moustache comme roussie au feu, et l'aisance caressante d'un fils qui a peu quitté sa mère. Moi, je ne dis rien, justement parce que je partageais l'enthousiasme maternel.
Il arrivait vêtu de bleu, coiffé d'un panama à ruban rayé, m'apportant des bonbons, des singes en chenille de soie grenat, vieil-or, vert-paon, qu'une mode agaçante accrochait partout — les rintintins de l'époque — un petit porte-monnaie en peluche turquoise. Mais que valaient les cadeaux aux prix des larcins? Je leur dérobai, à lui et à mon frère, tout ce qui tomba sous ma petite serre de pie sentimentale: des journaux illustrés libertins, des cigarettes d'Orient, des pastilles contre la toux, un crayon dont l'extrémité portait des traces de dents — et surtout les boîtes d'allumettes vides, les nouvelles boîtes blasonnées de photographies d'actrices que je ne fus pas longue à connaître toutes, et à nommer sans faute: Théo, Sybil Sanderson, Van Zandt… Elles appartenaient à une race inconnue, admirable, que la nature avait dotée invariablement d'yeux très grands, de cils très noirs, de cheveux frisés en éponge sur le front, et d'un lé de tulle sur une seule épaule, l'autre demeurant nue… À les entendre nommer négligemment par Maurice, je les réunis en un harem sur lequel il étendait une royauté indolente, et j'essayais, le soir, en me couchant, l'effet d'une voilette de maman sur mon épaule. Je fus, huit jours durant, revêche, jalouse, pâle, rougissante — en un mot amoureuse.
Et puis, comme j'étais en somme une fort raisonnable petite fille, cette période d'exaltation passa et je goûtai pleinement l'amitié, l'humeur gaie de Maurice, les causeries libres des deux amis. Une coquetterie plus intelligente régit tous mes gestes, et je fus, avec une apparence parfaite de simplicité, telle que je devais être pour plaire: une longue enfant aux longues tresses, la taille bien serrée dans un ruban à boucle, blottie sous son grand chapeau de paille comme un chat guetteur. On me revit à la cuisine et les mains dans la pâte à galettes, au jardin le pied sur la bêche, et je courus en promenade, autour des deux amis bras sur bras, ainsi qu'une gardienne gracieuse et fidèle. Quelles chaudes vacances, si émues et si pures…
C'est en écoutant causer les deux jeunes gens que j'appris le mariage, encore assez lointain, de Maurice. Un jour que nous étions seuls au jardin, je m'enhardis jusqu'à lui demander le portrait de sa fiancée. Il me le tendit: un jeune fille souriante, jolie, extrêmement coiffée, enguirlandée de mille ruches de dentelle.
— Oh! dis-je maladroitement, la belle robe!
Il rit si franchement que je ne m'excusai pas.
— Et qu'allez-vous faire, quand vous serez marié?
Il cessa de rire et me regarda.
— Comment, ce que je vais faire? Mais je suis déjà presque avocat, tu sais!
— Je sais. Et elle, votre fiancée, que fera-t-elle pendant que vous serez avocat?
— Que tu es drôle! Elle sera ma femme, voyons.
— Elle mettra d'autres robes avec beaucoup de petites ruches?
— Elle s'occupera de notre maison, elle recevra… Tu te moques de moi? Tu sais très bien comment on vit quand on est marié.
— Non, pas très bien. Mais je sais comment nous vivons depuis un mois et demi.
— Qui donc, «nous»?
— Vous, mon frère et moi. Vous êtes bien, ici? Étiez-vous heureux? Vous nous aimez?
Il leva ses yeux noirs vers le toit d'ardoises brodé de jaune, vers la glycine en sa seconde floraison, les arrêta un moment sur moi et répondit comme à lui-même:
— Mais oui…
— Après, quand vous serez marié, vous ne pourrez plus, sans doute, revenir ici, passer les vacances? Vous ne pourrez plus jamais vous promener à côté de mon frère, en tenant mes deux nattes par le bout, comme des rênes?
Je tremblais de tout mon corps, mais je ne le quittais pas des yeux. Quelque chose changea dans son visage. Il regarda tout autour de lui, puis il parut mesurer, de la tête aux pieds, la fillette qui s'appuyait à un arbre et qui levait la tête en lui parlant, parce qu'elle n'avait pas encore assez grandi. Je me souviens qu'il ébaucha une sorte de sourire contraint, puis il haussa les épaules, répondit assez sottement:
— Dame, non, ça va de soi…
Il s'éloigna vers la maison sans ajouter un mot et je mêlai pour la première fois, au regret enfantin que j'avais de perdre bientôt Maurice, un petit chagrin victorieux de femme.
YBANEZ EST MORT
J'ai oublié son nom. Pourquoi sa triste figure émerge-t-elle encore, quelquefois, des songes qui me ramènent, la nuit, au temps et au pays où je fus une enfant? Sa triste figure erre-t- elle au lieu où sont les morts sans amis, après qu'il eut erré, sans amis, parmi les vivants?
Il s'appelait à peu près Goussard, Voussard, ou peut-être Gaumeau. Il entra, comme expéditionnaire, chez Me Defert, notaire, et il y resta des années, des années… Mais mon village, qui n'avait pas vu naître Voussard — ou Gaumeau — ne voulut pas l'adopter. Même à l'ancienneté, Voussard ne gagna point son grade d'«enfant du pays». Grand, gris, sec, étroit, il ne quêta nulle sympathie et le coeur même de Rouillard, ce coeur expansif de cafetier-violoniste, attendri à force de mener en musique les cortèges de noces au long des routes, ne s'ouvrit jamais pour lui.
Voussard «mangeait» chez Patasson. «Manger chez un tel», cela signifie, chez nous, qu'on y loge aussi. Soixante francs par mois pour la pension complète: Voussard ne risquait pas d'y gâter sa taille, qu'il garda maigre, sanglée d'une jaquette vernissée et d'un gilet jaune, recousu de gros fil noir. Oui, recousu de gros fil… au-dessus de la pochette à montre… je le vois… Si je peignais, je pourrais faire de Voussard, vingt-cinq ans après qu'il a disparu, un portrait incompréhensiblement ressemblant. Pourquoi? Je ne sais. Ce gilet, la couture de fil noir, le col en papier-carton blanc, la cravate, une loque à dessin cachemire. Au-dessus, la figure, grise le matin comme une vitre sale, parce que Voussard partait à jeun, marbrée d'un rouge pauvre après le repas de midi. La figure, longue, toujours sans barbe, mais toujours mal rasée. Une grande bouche, nouée serré, laide. Un nez long, un nez avide, plus gras que tout le visage, et des yeux… Je ne les ai vus qu'une fois, car ils regardaient d'habitude la terre et s'abritaient en outre sous un canotier de paille noire, trop petit pour le crâne de Voussard et posé en avant sur son front comme les chapeaux que portaient les femmes sous le second Empire, pendant la mode du chignon Benoiton.
À l'heure du pousse-café et de la cigarette, Voussard, qui se passait de tabac et de café, prenait l'air à deux pas de son étude, sur un des deux bancs de pierre qui doivent flanquer encore la maison de Mme Lachassagne. Il y revenait vers quatre heures, à l'heure où le reste du village goûtait. Le banc de gauche usait les culottes des deux clercs de Me Defert. Le banc de droite branlait, par beau temps, aux mêmes heures, sous une brochette de petites filles déjà grandes, serrées et remuantes comme des passereaux sur la tuile d'une cheminée chaude: Odile, Yvonne, Marie, Colette… Nous avions treize, quatorze ans, l'âge du chignon prématuré, de la ceinture de cuir bouclée au dernier cran, du soulier qui blesse, des cheveux à la chien qu'on a coupés — «tant pis! maman dira ce qu'elle voudra!» — à l'école, pendant la leçon de couture, d'un coup de ciseaux à broder. Nous étions minces, hâlées, maniérées et brutales, maladroites comme des garçons, impudentes, empourprées de timidité au son seul de notre voix, aigres, pleines de grâce, insupportables…
Pendant quelques minutes, sur le banc, avant la classe, nous faisions les belles pour tout ce qui descendait, sur deux pieds, du haut de Bel-Air; mais nous ne regardions jamais Voussard, penché sur un journal plié en huit. Nos mères le craignaient vaguement:
— Tu n'as pas encore été t'asseoir sur ce banc, si près de cet individu!
— Quel individu, maman?
— Cet individu de chez Defert… Ah! je n'aime pas cela!
— Pourquoi, maman?
— Je me comprends…
Elles avaient de lui l'horreur qu'on a pour le satyre, ou le fou silencieux tout à coup assassin. Mais Voussard semblait ignorer notre présence et nous n'avions guère l'idée qu'il fût vivant.
Il mâchait une petite branche de tilleul en guise de dessert, croisait l'un sur l'autre, avec une désinvolture de squelette frivole, ses tibias sans chair, et il lisait, sous son auvent de paille noire poussiéreuse. À midi et demi, le petit Ménétreau, galopin d'école l'an dernier, promu récemment saute-ruisseau chez Defert, s'asseyait à côté de Voussard, et finissait son pain du déjeuner à grands coups de dents, comme un fox qui déchire une pantoufle. Le mur fleuri de Mme Lachassagne égrenait sur eux et sur nous des glycines, des cytises, le parfum du tilleul, une corolle plate et tournoyante de clématite, des fruits rouges d'if… Odile feignait le fou rire pour frapper d'admiration un commis voyageur qui passait; Yvonne attendait que le nouvel instituteur-adjoint parût à la fenêtre du cours supérieur; je projetais de désaccorder mon piano pour que l'accordeur du chef- lieu, celui qui portait lorgnon d'or… Voussard, comme inanimé, lisait.
Un jour vint que le petit Ménétreau s'assit le premier sur le banc de gauche, mordant son reste de pain et gobant des cerises. Voussard arriva en retard, au coup de cloche de l'école. Il marchait vite et gauchement, comme quelqu'un qui se hâte dans l'obscurité. Un journal ouvert qu'il tenait à la main balayait la rue. Il posa une main sur l'épaule du petit Ménétreau, se pencha et lui dit d'une voix profonde et précipitée:
— Ybanez est mort. Ils l'ont assassiné.
Le petit Ménétreau ouvrit la bouche pleine de pain mâché et bégaya:
— C'est pas vrai?
— Si. Les soldats du roi. Regarde.
Et il déploya tragiquement, sous le nez du saute-ruisseau, le feuilleton du journal qui tremblait entre ses doigts.
— Eh ben!… soupira le petit Ménétreau… Qu'est-ce qui va arriver?
— Ah!… Est-ce que je sais!…
Les grands bras de Voussard se levèrent, retombèrent:
— C'est un coup du cardinal de Richelieu, ajouta-t-il avec un rire amer.
Puis il ôta son chapeau pour s'essuyer le front et demeura un moment immobile, laissant errer sur la vallée ses yeux que nous ne connaissions pas, les yeux jaunes d'un conquérant d'îles, les yeux cruels et sans bornes d'un pirate aux aguets sous son pavillon noir, les yeux désespérés du loyal compagnon d'Ybanez, assassiné lâchement par les soldats du Roy.
MA MÈRE ET LE CURÉ
Ma mère, mécréante, permit cependant que je suivisse le catéchisme, quand j'eus onze ou douze ans. Elle n'y mit jamais d'autre obstacle que des réflexions désobligeantes, exprimées vertement chaque fois qu'un humble petit livre, cartonné de bleu, lui tombait sous la main. Elle ouvrait mon catéchisme au hasard et se fâchait tout de suite:
— Ah! que je n'aime pas cette manière de poser des questions! Qu'est-ce que Dieu? qu'est-ce que ceci? qu'est-ce que cela? Ces points d'interrogation, cette manie de l'enquête et de l'inquisition, je trouve ça incroyablement indiscret! Et ces commandements, je vous demande un peu! Qui a traduit les commandements en un pareil charabia? Ah! je n'aime pas voir ce livre dans les mains d'un enfant, il est rempli de choses si audacieuses et si compliquées…
— Enlève-le des mains de ta fille, disait mon père, c'est bien simple.
— Non, ce n'est pas bien simple. S'il n'y avait encore que le catéchisme! Mais il y a la confession. Ça, vraiment… ça, c'est le comble! Je ne peux pas en parler sans que le rouge de l'indignation… Regarde comme je suis rouge!
— N'en parle pas.
— Oh! toi… C'est ta morale qui est «bien simple». Les choses ennuyeuses, on n'en parle pas, et alors elles cessent d'exister, hein?
— Je ne dirais pas mieux.
— Plaisanter n'est pas répondre. Je ne peux pas m'habituer aux questions qu'on pose à cette enfant.
—!!!
— Quand tu lèveras les bras au ciel! Révéler, avouer, et encore avouer, et exhiber tout ce qu'on fait de mal!… Le taire, s'en punir au fond de soi, voilà qui est mieux. Voilà ce qu'on devrait enseigner. Mais la confession rend l'enfant enclin à un flux de paroles, à un épluchage intime, où il entre bientôt plus de plaisir vaniteux que d'humilité… Je t'assure! Je suis très mécontente. Et je m'en vais de ce pas en parler au curé!
Elle jetait sur ses épaules sa «visite» en cachemire noir brodée de jais, coiffait sa petite capote à grappes de lilas foncés, et s'en allait, de ce pas en effet, ce pas inimitable et dansant — la pointe du pied en dehors, le talon effleurant à peine la terre — sonner à la porte de M. le curé Millot, à cent mètres de là. J'entendais, de chez nous, la sonnette triste et cristalline, et j'imaginais, troublée, un entretien dramatique, des menaces, des invectives, entre ma mère et le curé-doyen… Au claquement de la porte d'entrée, mon coeur romanesque d'enfant répondait par un bond pénible. Ma mère reparaissait rayonnante, et mon père abaissait devant son visage, barbu comme un paysage forestier, le journal le Temps:
— Eh bien?
— Ça y est! s'écriait ma mère. Je l'ai!
— Le Curé?
— Non, voyons! La bouture du pélargonium qu'il gardait si jalousement, tu sais, celui dont les fleurs ont deux pétales pourpre foncé et trois pétales roses? La voilà, je cours l'empoter…
— Tu lui as bien savonné la tête au sujet de la petite?
Ma mère tournait vivement, sur le seuil de la terrasse, un charmant visage, étonné, coloré:
— Oh! non, quelle idée! Tu n'as aucun tact! Un homme qui non seulement m'a donné la bouture de son pélargonium, mais qui encore m'a promis son chèvrefeuille d'Espagne, à petites feuilles panachées de blanc, celui dont on sent d'ici l'odeur, tu sais, quand le vent vient d'ouest…
Elle était déjà hors de vue, mais sa voix nous arrivait encore, un soprano nuancé, vacillant pour la moindre émotion, agile, sa voix qui propageait jusqu'à nous et plus loin que nous les nouvelles des plantes soignées, des greffes, de la pluie, des éclosions, comme la voix d'un oiseau invisible qui prédit le temps…
Le dimanche, elle manquait rarement la messe. L'hiver, elle y menait sa chaufferette, l'été son ombrelle; en toutes saisons un gros paroissien noir et son chien Domino, qui fut tour à tour un bâtard de loulou et de fox, noir et blanc, puis un barbet jaune.
Le vieux curé Millot, quasi subjugué par la voix, la bonté impérieuse, la scandaleuse sincérité de ma mère, lui remonta pourtant que la messe ne se disait pas pour les chiens.
Elle se hérissa comme une poule batailleuse:
— Mon chien! Mettre mon chien à la porte de l'église! Qu'est-ce que vous craignez donc qu'il y apprenne?
— Il n'est pas question de…
— Un chien qui est un modèle de tenue! Un chien qui se lève et s'assied en même temps que tous vos fidèles!
— Ma chère madame, tout cela est vrai. N'empêche que dimanche dernier il a grondé pendant l'élévation!
— Mais certainement, il a grondé pendant l'élévation! Je voudrais bien voir qu'il n'ait pas grondé pendant l'élévation! Un chien que j'ai dressé moi-même pour la garde et qui doit aboyer dès qu'il entend une sonnette!
La grande affaire du chien à l'église, coupée de trêves, traversée de crises aiguës, dura longtemps, mais la victoire revint à ma mère. Flanquée de son chien, d'ailleurs très sage, elle s'enfermait à onze heures dans le «banc» familial, juste au- dessous de la chaire, avec la gravité un peu forcée et puérile qu'elle revêtait comme une parure dominicale. L'eau bénite, le signe de croix, elle n'oubliait rien, pas même les génuflexions rituelles…
— Qu'en savez-vous, monsieur le curé, si je prie ou non? Je ne sais pas le Pater, c'est vrai. Ce n'est pas long à apprendre? Ni à oublier, j'aurais bientôt fait… Mais j'ai à la messe, quand vous nous obligez à nous mettre à genoux, deux ou trois moments bien tranquilles, pour songer à mes affaires… Je me dis que la petite n'a pas bonne mine, que je lui ferai monter une bouteille de Château Larose pour qu'elle ne prenne pas les pâles couleurs… Que chez les malheureux Pluvier un enfant va encore venir au monde sans langes, ni brassières, si je ne m'en mêle pas… Que demain c'est la lessive à la maison et que je dois me lever à quatre heures…
Il l'arrêtait en étendant sa main tannée de jardinier:
— Ça me suffit bien, ça me suffit bien… Je vous compte le tout pour une oraison.
Pendant la messe, elle lisait dans un livre de cuir noir, frappé d'une croix sur les deux plats; elle s'y absorbait même avec une piété qui semblait étrange aux amis de ma très chère mécréante; ils ne pouvaient pas deviner que le livre à figure de paroissien enfermait, en texte serré, le théâtre de Corneille…
Mais le moment du sermon faisait de ma mère une diablesse. Les cuirs, les «velours», les naïvetés chrétiennes d'un vieux curé paysan, rien ne la désarmait. Les bâillements nerveux sortaient d'elle comme des flammes; et elle me confiait à voix basse les mille maux soudains qui l'assaillaient:
— J'ai des vertiges d'estomac… Ça y est, je sens venir une crise de palpitations… Je suis rouge, n'est-ce pas? Je crois que je vais me trouver mal… Il faudra que je défende à M. Millot de prêcher plus de dix minutes…
Elle lui communiqua son dernier ukase, et il l'envoya, cette fois, promener. Mais le dimanche d'après, elle inventa pendant le prône, les dix minutes écoulées, de toussoter, de laisser tomber son livre, de balancer sa montre ostensiblement au bout de sa chaîne…
M. le curé lutta d'abord, puis perdit la tête avec le fil de son discours. Bégayant, il jeta un Amen qui ne rimait à rien et descendit, bénissant d'un geste égaré ses ouailles, toutes ses ouailles, sans excepter celle dont le vissage, à ses pieds, riait, et brillait de l'insolence des réprouvés.
MA MÈRE ET LA MORALE
Vers l'âge de treize ou quatorze ans, je n'avais pas l'humeur mondaine. Mon demi-frère aîné, étudiant en médecine, m'enseignait, quand il venait en vacances, sa sauvagerie méthodique, tranquille, qui ne connaissait pas plus de trêves que la vigilance des bêtes farouches. Un coup de sonnette à la porte du perron le projetait, d'un saut silencieux, dans le jardin, et la vaste maison, par mauvais temps, offrait maint refuge aux délices de sa solitude. Imitation ou instinct, je savais franchir la fenêtre de la cuisine, passer les pointes de la grille sur la rue des Vignes, fondre dans l'ombre des greniers, dès que j'entendais, après le coup de sonnette, d'aimables voix féminines, chantant selon l'accent de notre province. Pourtant, j'aimais les visites de Mme Saint-Alban, une femme encore belle, crépue de frisures naturelles qu'elle coiffait en bandeaux, tôt ébouriffés. Elle ressemblait à George Sand, et portait en tous ses mouvements une majesté romanichelle. Ses chaleureux yeux jaunes miraient le soleil et les plantes vertes, et j'avais goûté, nourrissone, au lait de sa gorge abondante et bistrée, un jour que par jeu ma mère tendait son sein blanc à un petit Saint- Alban de mon âge.
Mme Saint-Alban quittait, pour venir voir ma mère, sa maison du coin de la rue, son étroit jardin où les clématites pâlissaient dans l'ombre des thuyas. Ou bien elle entrait en revenant de promenade, riche de chèvrefeuille sylvestre, de bruyères rouges, de menthe des marécages et de roseaux fleuris, velouteux, bruns et rudes comme des dos d'oursons. Sa broche ovale lui servait souvent à agrafer, l'un sur l'autre, les bords d'un accroc dans sa robe de taffetas noir, et son petit doigt s'ornait d'un coeur de cornaline rosée, où flambaient les mots ie brusle, ie brusle, — une bague ancienne trouvée en plein champ.
Je crois que j'aimais surtout, en Mme Saint-Alban, tout ce qui l'opposait à ma mère, et je respirais, avec une sensualité réfléchie, le mélange de leurs parfums. Mme Saint-Alban déplaçait une nue lourde d'odeur brune, l'encens de ses cheveux crépus et de ses bras dorés. Ma mère fleurait la cretonne lavée, le fer à repasser chauffé sur la braise de peuplier, la feuille de verveine citronnelle qu'elle roulait dans ses mains ou froissait dans sa poche. Au soir tombant, je croyais qu'elle exhalait la senteur des laitues arrosées, car la fraîche senteur se levait sur ses pas, au bruit perlé de la pluie d'arrosage, dans une gloire de poudre d'eau et de poussière arable.
J'aimais aussi entendre la chronique communale rapportée par Mme Saint-Alban. Ses récits suspendaient, à chaque nom familier, une sorte d'écusson désastreux, un feuillet météorologique où s'annonçaient l'adultère de demain, la ruine de la semaine prochaine, la maladie inexorable… Un feu généreux allumait alors ses yeux jaunes, une malignité enthousiaste et sans objet la soulevait, et je me retenais de crier: «Encore! encore!»
Elle baissait parfois la voix en ma présence. Plus beau de n'être qu'à demi compris, le potin mystérieux durait plusieurs jours, attisé savamment, puis étouffé d'un coup. Je me souviens particulièrement de «l'histoire Bonnarjaud»…
Barons de fantaisie ou noblesse campagnarde, M. et Mme de Bonnarjaud habitaient pauvrement un petit château autour duquel les terres domaniales, vendues lopin à lopin, se réduisaient au parc, clos de murs. Pas de fortune et trois filles à marier. «Ces demoiselles de Bonnarjaud» montraient à la messe des robes révélatrices. Marierait-on jamais ces demoiselles de Bonnarjaud?…
— Sido? devine ce qui arrive! s'écria un jour Mme Saint-Alban. La seconde Bonnarjaud se marie!
Elle revenait des fermes éparpillées autour du petit château, rapportant son butin de nouvelles et des javelles d'avoine verte, des coquelicots et des nielles, les premières digitales des ravins pierreux. Une chenille filandière, couleur de jade, transparente, pendait à un fil soyeux, sous l'oreille de Mme Saint-Alban; le duvet des peupliers collait une barbe d'argent à son menton cuivré, moite de sueur.
— Assieds-toi, Adrienne. Tu vas boire un verre de mon sirop de groseilles. Tu vois, j'attache mes capucines. La seconde des Bonnarjaud? Celle qui a une jambe un peu faible? Je flaire encore là-dessous une manigance pas bien belle… Mais la vie de ces trois filles est d'une tristesse et d'un vide qui frappent le coeur. L'ennui, c'est une telle dépravation! Quelle morale tient contre l'ennui?
— Oh! toi, si tu te mets à parler morale, où nous emmèneras-tu? D'ailleurs il ne s'agit pas d'un mariage ridicule. Elle épouse… je te donne en cent!… Gaillard du Gougier!
— Gaillard du Gougier! Vraiment! Joli parti, parlons-en!
— Le plus beau garçon de la région! Toutes les filles à marier sont folles de lui.
— Pourquoi «de lui»? Tu n'avais qu'à dire: «Toutes les filles à marier sont folles.» Enfin… c'est pour quand?
— Ah! voilà!…
— Je pensais bien qu'il y avait un «Ah! voilà!»…
— Les Bonnarjaud attendent à mourir une grand'tante dont toute la fortune va aux jeunes filles. Si la tante meurt, ils viseront plus haut que le Gougier, tu conçois! Les choses en sont là…
La semaine suivante, nous sûmes que les Gougier et les Bonnarjaud «se battaient froid» Un mois après, la grand'tante morte, le baron de Bonnarjaud jetait le Gougier à la porte «comme un laquais». Enfin, au déclin de l'été, Mme Saint-Alban, pareille à quelque Pomone de Bohême, traînant des guirlandes de vigne rouge et des bouquets de colchiques, s'en vint, agitée, et versa dans l'oreille de ma mère quelques mots que je n'entendis pas.
— Non? se récria ma mère.
Puis elle rougit d'indignation.
— Que vont-ils faire? demanda-t-elle après un silence.
Mme Saint-Alban haussa ses belles épaules où la viorne courait en bandoulière.
— Comment, ce qu'ils vont faire? Les marier en cinq secs, naturellement! Que feraient-ils d'autre, ces braves Bonnarjaud? La chose daterait déjà de trois mois, dit-on. Il paraît que Gaillard du Gougier retrouvait la petite le soir, tout contre la maison, dans le pavillon qui…
— Et Mme de Bonnarjaud lui donne sa fille?
Mme Saint-Alban rit comme une bacchante:
— Dame! voyons! Et encore bien contente, je suppose! Qu'est-ce que tu ferais donc, à sa place?
Les yeux gris de ma mère me cherchèrent, me couvèrent âprement:
— Ce que je ferais? Je dirais à ma fille: «Emporte ton faix, ma fille, non pas loin de moi, mais loin de cet homme, et ne le revois plus! Ou bien, si la vilaine envie t'en tient encore, retrouve-le la nuit, dans le pavillon. Cache-le, ton plaisir honteux. Mais ne laisse pas cet homme, au grand jour, passer le seuil de la maison, car il a été capable de te prendre dans l'ombre, sous les fenêtres de tes parents endormis. Pécher et t'en mordre les doigts, pécher, puis chasser l'indigne, ce n'est pas la honte irréparable. Ton malheur commence au moment où tu acceptes d'être la femme d'un malhonnête homme, ta faute est d'espérer qu'il peut te rendre un foyer, l'homme qui ta détournée du tien».
LE RIRE
Elle riait volontiers, d'un rire jeune et aigu qui mouillait ses yeux de larmes, et qu'elle se reprochait après comme un manquement à la dignité d'une mère chargée de quatre enfants et de soucis d'argent. Elle maîtrisait les cascades de son rire, se gourmandait sévèrement: «Allons! voyons!…» puis cédait à une rechute de rire qui faisait trembler son pince-nez.
Nous nous montrions jaloux de déchaîner son rire, surtout quand nous prîmes assez d'âge pour voir grandir d'année en année, sur son visage, le souci du lendemain, une sorte de détresse qui l'assombrissait, lorsqu'elle songeait à notre destin d'enfants sans fortune, à sa santé menacée, à la vieillesse qui ralentissait les pas — une seule jambe et deux béquilles — de son compagnon chéri. Muette, ma mère ressemblait à toutes les mères épouvantées devant la pauvreté et la mort. Mais la parole rallumait sur son visage une jeunesse invincible. Elle put maigrir de chagrin et ne parla jamais tristement. Elle échappait, comme d'un bond, à une rêverie tragique, en s'écriant, l'aiguille à tricot dardée vers son mari:
— Oui? Eh bien, essaye de mourir avant moi, et tu verras!
— Je l'essaierai, ma chère âme, répondait-il.
Elle le regardait aussi férocement que s'il eût, par distraction, écrasé une bouture de pélargonium ou cassé la petite théière chinoise niellée d'or:
— Je te reconnais bien là! Tout l'égoïsme des Funel et des Colette est en toi! Ah! pourquoi t'ai-je épousé?
— Ma chère âme, parce que je t'ai menacée, si tu t'y refusais, d'une balle dans la tête.
— C'est vrai. Déjà à cette époque-là, tu vois? tu ne pensais qu'à toi. Et maintenant, tu ne parles de rien moins que de mourir avant moi. Va, va, essaye seulement!…
Il essaya, et réussit du premier coup. Il mourut dans sa soixante-quatorzième année, tenant les mains de sa bien-aimée et rivant à des yeux en pleurs un regard qui perdait sa couleur, devenait d'un bleu vague et laiteux, pâlissait comme un ciel envahi par la brume. Il eut les plus belles funérailles dans un cimetière villageois, un cercueil de bois jaune, nu sous une vieille tunique percée de blessures — sa tunique de capitaine au 1er zouaves —, et ma mère l'accompagna sans chanceler au bord de la tombe, toute petite et résolue sous ses voiles, et murmurant tout bas, pour lui seul, des paroles d'amour.
Nous la ramenâmes à la maison, où elle s'emporta contre son deuil neuf, son crêpe encombrant qu'elle accrochait à toutes les clefs de tiroirs et de portes, sa robe de cachemire qui l'étouffait. Elle se reposa dans le salon, près du grand fauteuil vert où mon père ne s'assoirait plus et que le chien déjà envahissait avec délices. Elle était fiévreuse, rouge de teint, et disait, sans pleurs:
— Ah! quelle chaleur! Dieu, que ce noir tient chaud! Tu ne crois pas que maintenant je puis remettre ma robe de satinette bleue?
— Mais…
— Quoi? c'est à cause de mon deuil? J'ai horreur de ce noir! D'abord c'est triste. Pourquoi veux-tu que j'offre à ceux que je rencontre un spectacle triste et déplaisant? Quel rapport y a-t- il entre ce cachemire et ce crêpe et mes propres sentiments? Que je te voie jamais porter mon deuil! Tu sais très bien que je n'aime pour toi que le rose, et certains bleus…
Elle se leva brusquement, fit quelques pas vers une chambre vide et s'arrêta:
— Ah!… c'est vrai…
Elle revint s'asseoir, avouant, d'un geste humble et simple, qu'elle venait, pour la première fois de la journée, d'oublier qu'_il _était mort.
— Veux-tu que je te donne à boire, maman? Tu ne voudrais pas te coucher?
— Eh non! Pourquoi? Je ne suis pas malade!
Elle se rassit, et commença d'apprendre la patience, en regardant sur le parquet, de la porte du salon à la porte de la chambre vide, un chemin poudreux marqué par de gros souliers pesants.
Un petit chat entra, circonspect et naïf, un ordinaire et irrésistible chaton de quatre à cinq mois. Il se jouait à lui- même une comédie majestueuse, mesurait son pas et portait la queue en cierge, à l'imitation des seigneurs matous. Mais un saut périlleux en avant, que rien n'annonçait, le jeta séant par- dessus tête à nos pieds, où il prit peur de sa propre extravagance, se roula en turban, se mit debout sur ses pattes de derrière, dansa de biais, enfla le dos, se changea en toupie…
— Regarde-le, regarde-le, Minet-Chéri! Mon Dieu, qu'il est drôle!
Et elle riait, ma mère en deuil, elle riait de son rire aigu de jeune fille, et frappait dans ses mains devant le petit chat… Le souvenir fulgurant tarit cette cascade brillante, sécha dans les yeux de ma mère les larmes du rire. Pourtant, elle ne s'excusa pas d'avoir ri, ni ce jour-là, ni ceux qui suivirent, car elle nous fit cette grâce, ayant perdu celui qu'elle aimait d'amour, de demeurer parmi nous toute pareille à elle-même, acceptant sa douleur ainsi qu'elle eût accepté l'avènement d'une saison lugubre et longue, mais recevant de toutes parts la bénédiction passagère de la joie, — elle vécut balayée d'ombre et de lumière, courbée sous des tourmentes, résignée, changeante et généreuse, parée d'enfants, de fleurs et d'animaux comme un domaine nourricier.
MA MÈRE ET LA MALADIE
— Quelle heure est-il? Déjà onze heures! Tu vois! Il va venir. Donne-moi l'eau de Cologne, et la serviette-éponge. Donne-moi aussi le petit flacon de violette. Et quand je dis de violette… Il n'y a plus de vraie odeur de violette. Ils la font avec de l'iris. Et encore, la font-ils avec de l'iris? Mais tu t'en moques, toi, Minet-Chéri, tu n'aimes pas l'essence de violette. Qu'ont donc nos filles, à ne plus aimer l'essence de violette?
«Autrefois, une femme vraiment distinguée ne se parfumait qu'à la violette. Ce parfum dont tu t'inondes n'est pas une odeur convenable. Il te sert à donner le change. Oui, oui, à donner le change! Tes cheveux courts, le bleu que tu mets à tes yeux, ces excentricités que tu te permets sur la scène, tout ça, c'est comme ton parfum, pour donner le change; mais oui, pour que les gens croient que tu es une personne originale et affranchie de tous les préjugés… Pauvre Minet-Chéri! Moi, je ne donne pas dans le panneau… Défais mes deux misérables petites nattes, je les ai bien serrées hier soir pour être ondulée ce matin. Sais-tu à quoi je ressemble? À un poète sans talent, âgé et dans le besoin. On a bien du mal à conserver les caractéristiques d'un sexe, passé un certain âge. Deux choses me désolent, dans ma déchéance: ne plus pouvoir laver moi-même ma petite casserole bleue à bouillir le lait, et regarder ma main sur le drap. Tu comprendras plus tard que jusqu'à la tombe on oublie, à tout instant, la vieillesse.
«La maladie même ne vous contraint pas à cette mémoire-là. Je me dis, à chaque heure: «J'ai mal dans le dos. J'ai mal affreusement à la nuque. Je n'ai pas faim. La digitale m'enivre et me donne la nausée! Je vais mourir, ce soir, demain, n'importe…» Mais je ne pense pas toujours au changement que m'a apporté l'âge. Et c'est en regardant ma main que je mesure ce changement. Je suis tout étonnée de ne pas trouver, sous mes yeux, ma petite main de vingt ans… Chut! Tais-toi un peu que j'écoute, on chante… Ah! c'est l'enterrement de la vieille madame Loeuvrier. Quelle chance, on l'enterre enfin! Mais non, je ne suis pas féroce! Je dis «quelle chance!» parce qu'elle n'embêtera plus sa pauvre idiote de fille, qui a cinquante-cinq ans et qui n'a jamais osé se marier par peur de sa mère. Ah! les parents! Je dis «quelle chance!» quelle chance qu'il y ait une vieille dame de moins dur la terre…
«Non, décidément, je ne m'habitue pas à la vieillesse, pas plus à la mienne qu'à celle des autres. Et comme j'ai soixante et onze ans, il vaut mieux que j'y renonce, je ne m'y habituerai jamais. Sois gentille, Minet-Chéri, pousse mon lit près de la fenêtre, que je voie passer la vieille Mme Loeuvrier. J'adore voir passer les enterrements, on y apprend toujours quelque chose. Que de monde! C'est à cause du beau temps. Ça leur fait une jolie promenade. S'il pleuvait, elle aurait eu trois chats pour l'accompagner, et M. Miroux ne mouillerait pas cette belle chape noir et argent. Et tant de fleurs! ah! les vandales! tout le rosier soufre du jardin Loeuvrier y a péri. Pour une si vieille dame, ce massacre de jeunes fleurs…
«Et regarde, regarde la grande idiote de fille, j'en étais sûre, elle pleure toutes les larmes de son corps. Mais oui, c'est logique: elle a perdu son bourreau, son tourment, le toxique quotidien dont la privation va peut-être la tuer. Derrière elle, c'est ce que j'appelle les gueules d'héritiers. Oh! ces figures! Il y a des jours où je me félicite de ne pas vous laisser un sou. L'idée que je pourrais être suivie jusqu'à ma demeure dernière par un gars roux comme celui-là, le neveu, tu vois, celui qui ne va plus penser qu'à la mort de la fille… brrr!…
«Vous autres, au moins, je vous connais, vous me regretterez. À qui écriras-tu deux fois par semaine, mon pauvre Minet-Chéri? Et toi, ce n'est rien encore, tu t'es évadée, tu as fait ton nid loin de moi. Mais ton frère aîné, quand il sera forcé de passer raide devant ma petite maison en rentrant de ses tournées, qu'il n'y trouvera plus son verre de sirop de groseille et la rose qu'il emporte entre ses dents? Oui, oui, tu m'aimes, mais tu es une fille, une bête femelle, ma pareille et ma rivale. Lui, j'ai toujours été sans rivale dans son coeur. Suis-je bien coiffée? Non, pas de bonnet, rien que ma pointe de dentelle espagnole, il va venir. Toute cette foule noire a levé la poussière, je respire mal.
«Il est près de midi, n'est-ce pas? Si on ne l'a pas détourné en route, ton frère doit être à moins d'une lieue d'ici. Ouvre à la chatte, elle sait aussi que midi approche. Tous les jours, elle a peur, après sa promenade matinale, de me retrouver guérie. Dormir sur mon lit, la nuit et le jour, quelle vie de Cocagne pour elle!… Ton frère devait aller ce matin à Arnedon, à Coulefeuilles, et revenir par Saint-André. Je n'oublie jamais ses itinéraires. Je le suis, tu comprends. À Arnedon, il soigne le petit de la belle Arthémise. Ces enfants de filles, ils souffrent du corset de leurs mères, qui cachent et écrasent leur petit sous un busc. Hélas, ce n'est pourtant pas un si outrageant spectacle, qu'une belle fille impénitente avec son ventre tout chargé…
«Écoute, écoute… C'est la voiture en haut de la côte! Minet- Chéri, ne dis pas à ton frère que j'ai eu trois crises cette nuit. D'abord, je te le défends. Et si tu ne le lui dis pas, je te donnerai le bracelet avec les trois turquoises… Tu m'ennuies, avec tes raisons. Il s'agit bien d'honnêteté! D'abord, je sais mieux que toi ce que c'est que l'honnêteté. Mais, à mon âge, il n'y a plus qu'une vertu: ne pas faire de peine. Vite, le second oreiller dans mon dos, que je me tienne droite à son entrée. Les deux roses, là, dans le verre… Ça ne sent pas la vieille femme enfermée, ici? Je suis rouge? Il va me trouver moins bien qu'hier, je n'aurais pas dû parler si longtemps, c'est vrai… Tire un peu la persienne, et puis écoute, Minet-Chéri, prête-moi ta houppe à poudre…
MA MÈRE ET LE FRUIT DÉFENDU
Vint un temps où ses forces l'abandonnèrent. Elle en était dans un étonnement sans bornes, et n'y voulait pas croire. Quand je venais de Paris la voir, elle avait toujours, quand nous demeurions seules l'après-midi dans sa petite maison, quelque péché à m'avouer. Une fois, elle retroussa le bord de sa robe, baissa son bas sur son tibia, montrant une meurtrissure violette, la peau presque fendue.
— Regarde-moi ça!
— Qu'est-ce que tu t'es encore fait, maman?
Elle ouvrait de grands yeux, pleins d'innocence et de confusion.
— Tu ne le croirais pas: je suis tombée dans l'escalier!
— Comment, tombée?
— Mais justement, comme rien! Je descendais l'escalier et je suis tombée. C'est inexplicable.
— Tu descendais trop vite?…
— Trop vite? qu'appelles-tu trop vite? Je descendais vite. Ai-je le temps de descendre un escalier à l'allure du Roi-Soleil? Et si c'était tout… Mais regarde!
Sur son joli bras, si frais encore auprès de la main fanée, une brûlure enflait sa cloque d'eau.
— Oh! qu'est-ce que c'est encore?
— Ma bouillotte chaude.
— La vieille bouilloire en cuivre rouge? Celle qui tient cinq litres?
— Elle-même. À qui se fier? Elle qui me connaît depuis quarante ans! Je ne sais pas ce qui lui a pris, elle bouillait à gros bouillons, j'ai voulu la retirer du feu, crac, quelque chose m'a tourné dans le poignet… Encore heureux que je n'aie que cette cloque… Mais quelle histoire! Aussi j'ai laissé l'armoire tranquille…
Elle rougit vivement et n'acheva pas.
— Quelle armoire? demandai-je d'un ton sévère.
Ma mère se débattit, secouant la tête comme si je voulais la mettre en laisse.
— Rien! aucune armoire!
— Maman! Je vais me fâcher!
— Puisque je dis: «J'ai laissé l'armoire tranquille», fais-en autant pour moi. Elle n'a pas bougé de sa place, l'armoire, n'est-ce pas? Fichez-moi tous la paix, donc!
L'armoire… un édifice de vieux noyer, presque aussi large que haut, sans autre ciselure que la trace toute ronde d'une balle prussienne, entrée par le battant de droite et sortie par le panneau du fond… Hum!…
— Tu voudrais qu'on la mît ailleurs que sur le palier, maman?
Elle eut un regard de jeune chatte, faux et brillant dans sa figure ridée:
— Moi? je la trouve bien là: qu'elle y reste!
Nous convînmes quand même, mon frère, le médecin, et moi, qu'il fallait se méfier. Il voyait ma mère, chaque jour, puisqu'elle l'avait suivi et habitait le même village, il la soignait avec une passion dissimulée. Elle luttait contre tous ces maux avec une élasticité surprenante, les oubliait, les déjouait, remportait sur eux des victoires passagères et éclatantes, rappelait à elle, pour des jours entiers, ses forces évanouies, et le bruit de ses combats, quand je passais quelques jours chez elle, s'entendait dans toute la petite maison, où je songeais alors au fox réduisant le rat…
À cinq heures du matin, en face de ma chambre, le son de cloche du seau plein posé sur l'évier de la cuisine m'éveillait…
— Que fais-tu avec le seau, maman? Tu ne peux pas attendre que Joséphine arrive?
Et j'accourais. Mais le feu flambait déjà nourri de fagot sec. Le lait bouillait, sur le fourneau à braise pavé de faïence bleue. D'autre part fondait, dans un doigt d'eau, une tablette de chocolat, pour mon déjeuner. Carrée dans son fauteuil de paille, ma mère moulait le café embaumé, qu'elle torréfiait elle-même. Les heures du matin lui furent toujours clémentes; elle portait sur ses joues leurs couleurs vermeilles. Fardée d'un bref regain de santé, face au soleil levant, elle se réjouissait, tandis que tintait à l'église la première messe, d'avoir déjà goûté, pendant que nous dormions, à tant de fruits défendus.
Les fruits défendus, c'étaient le seau trop lourd tiré du puits, le fagot débité à la serpette sur une bille de chêne, la bêche, la pioche, et surtout l'échelle double, accotée à la lucarne du bûcher. C'étaient la treille grimpante dont elle rattachait les sarments à la lucarne du grenier, les hampes fleuries du lilas trop haut, la chatte prise de vertige et qu'il fallait cueillir sur le faîte du toit… Tous les complices de sa vie de petite femme rondelette et vigoureuse, toutes les rustiques divinités subalternes qui lui obéissaient et la rendaient si glorieuse de se passer de serviteurs prenaient maintenant figure et position d'adversaires. Mais ils comptaient sans le plaisir de lutter, qui ne devait quitter ma mère qu'avec la vie. À soixante et onze ans, l'aube la vit encore triomphante, non sans dommages. Brûlée au feu, coupée à la serpette, trempée de neige fondue ou d'eau renversée, elle trouvait le moyen d'avoir déjà vécu son meilleur temps d'indépendance avant que les plus matineux aient poussé leurs persiennes, et pouvait nous conter l'éveil des chats, le travail des nids, les nouvelles que lui laissaient, avec la mesure de lait et le rouleau de pain chaud, la laitière et la porteuse de pain, la chronique enfin de la naissance du jour.
C'est seulement une fois que je vis, un matin, la cuisine froide, la casserole d'émail bleu pendue au mur, que je sentis proche la fin de ma mère. Son mal connut maintes rémissions, pendant lesquelles la flamme à nouveau jaillit de l'âtre, et l'odeur de pain frais et de chocolat fondu passa sous la porte avec la patte impatiente de la chatte. Ces rémissions furent le temps d'alertes inattendues. On trouva ma mère et la grosse armoire de noyer chues toutes deux en bas de l'escalier, celle-là ayant prétendu transférer celle-ci, en secret, de l'unique étage au rez-de- chaussée. Sur quoi mon frère aîné exigea que ma mère se tînt en repos et qu'une vieille domestique couchât dans la petite maison. Mais que pouvait une vieille servante contre une force de vie jeune et malicieuse, telle qu'elle parvenait à séduire et entraîner un corps déjà à demi enchaîné par la mort? Mon frère, revenant avant le soleil d'assister un malade dans la campagne, surprit un jour ma mère en flagrant délit de la pire perversité. Vêtue pour la nuit, mais chaussée de gros sabots de jardinier, sa petite natte grise de septuagénaire retroussée en queue de scorpion sur sa nuque, un pied sur l'X de hêtre, le dos bombé dans l'attitude du tâcheron exercé, rajeunie par un air de délectation et de culpabilité indicibles, ma mère, au mépris de tous ses serments et de l'aiguail glacé, sciait des bûches dans sa cour.
LA «MERVEILLE»
— C'est une merveille! U-ne mer-veille!
— Je le sais bien. Elle s'arrange pour ça. Elle le fait exprès!
Cette réplique me vaut de la dame-que-je-connais-un-peu un regard indigné. Elle caresse encore une fois, avant de s'éloigner, la tête ronde de Pati-Pati, et soupire: «Amour, va!» sur l'air de «pauvre martyr incompris…». Ma brabançonne lui dédie, en adieu, un coup d'oeil sentimental et oblique — beaucoup de blanc, très peu de marron — et s'occupe immédiatement, pour faire rire un inconnu qui l'admire, d'imiter l'aboiement du chien. Pour imiter l'aboiement du chien, Pati-Pati gonfle ses joues de poisson-lune, pousse ses yeux hors des orbites, élargit son poitrail en bouclier, et profère à demi-voix quelque chose comme:
— Gou-gou-gou…
Puis elle rengorge son cou de lutteur, sourit, attend les applaudissements, et ajoute, modeste:
— Oa.
Si l'auditoire pâme, Pati-Pati, dédaignant le bis, le comble en modulant une série de sons où chacun peut reconnaître le coryza du phoque, la grenouille roucoulant sous l'averse d'été, parfois le claxon, mais jamais l'aboiement du chien.
À présent, elle échange, avec un dîneur inconnu, une mimique de Célimène:
— Viens, dit l'inconnu, sans paroles.
— Pour qui me prenez-vous? réplique Pati-Pati. Causons, si vous voulez. Je n'irai pas plus loin.
— J'ai du sucre dans ma soucoupe.
— Croyez-vous que je ne l'aie pas vu? Le sucre est une chose, la fidélité en est une autre. Contentez-vous que je fasse miroiter, pour vous, cet oeil droit, tout doré, prêt à tomber, et cet oeil gauche, pareil à une bille d'aventurine… Voyez mon oeil droit… Et mon oeil gauche… Et encore mon oeil droit…
J'interromps sévèrement le dialogue muet:
— Pati-Pati, c'est fini, ce dévergondage?
Elle s'élance, corps et âme, vers moi:
— Certes, c'est fini! Dès que tu le désires, c'est fini! Cet inconnu a de bonnes façons… Mais tu as parlé: c'est fini! Que veux-tu?
— Nous partons. Descends, Pati-Pati.
Adroite et véhémente, elle saute sur le tapis. Debout, elle est pareille — large du rein, bien pourvue en fesse, le poitrail en portique — à un minuscule cob bai. Le masque noir rit, le tronçon de queue propage jusqu'à la nuque son frétillement, et les oreilles conjurent, tendues en cornes vers le ciel, une éventuelle jettatura. Telle s'offre, à l'enthousiasme populaire, ma brabançonne à poil ras, que les éleveurs estiment «un sujet bien typé», les dames sensibles «merveille», qui s'appelle officiellement Pati-Pati, plus connue dans mon entourage sous le nom de «démon familier».
Elle a deux ans, la gaieté d'un négrillon, l'endurance d'un champion pédestre. Au bois, Pati-Pati devance la bicyclette; elle se range, à la campagne, dans l'ombre de la charrette, tout le long d'un bon nombre de kilomètres.
Au retour, elle traque encore le lézard sur la dalle chaude…
— Mais tu n'es donc jamais fatiguée, Pati-Pati?
Elle rit comme une tabatière:
— Jamais! Mais quand je dors, c'est pour une nuit entière, couchée sur le même flanc. Je n'ai jamais été malade, je n'ai jamais sali un tapis, je n'ai jamais vomi, je suis légère, libre de tout péché, nette comme un lys…
C'est vrai. Elle meurt de faim ponctuellement à l'heure des repas. Elle délire d'enthousiasme à l'heure de la promenade. Elle ne se trompe pas de chaise à table, chérit le poisson, prise la viande, se contente d'une croûte de pain, gobe en connaisseuse la fraise et la mandarine. Si je la laisse à la maison, le mot «non» lui suffit; elle s'assoit sur le palier d'un air sage et cache un pleur. En métro, elle fond sous ma cape, en chemin de fer elle fait son lit elle-même, brassant une couverture et la moulant en gros plis. Dès la tombée du jour, elle surveille la grille du jardin et aboie contre tout suspect.
— Tais-toi, Pati-Pati.
— Je me tais, répond diligemment Pati-Pati. Mais je fais le fauve, à la lisière des six mètres de jardin. Je passe ma tête entre les barreaux, je terrorise le mauvais passant, et le chat qui attend la nuit pour herser les bégonias, le chien qui lève la patte contre le géranium-lierre…
— Assez de vigilance, rentrons, Pati-Pati.
— Rentrons! s'écrie-t-elle de tout son corps. Non sans que j'aie, ici, médité une minute, dans l'attitude de la grenouille du jeu de tonneau, et là, un peu plus longtemps, contractée, le dos bombé en colimaçon… Voilà qui est fait. Rentrons! Tu as bien fermé la porte? Attention! Tu oublies une des chattes qui se cache sous le rideau et prétend passer la nuit dans la salle à manger… Je te l'houspille et je te la déloge et je te l'envoie dans son panier. Hop! ça y est. À notre tour. Qu'est-ce que j'entends du côté de la cave? Non, rien. Ma corbeille… mon pan de molleton sur la tête… et, plus urgente, ta caresse… Merci. Je t'aime. À demain.
Demain, si elle s'éveille avant huit heures, elle attendra en silence, les pattes au bord du panier, les yeux fixés sur le lit. La promenade d'onze heures la trouvera prête, et toujours impeccable. Si c'est jour de bicyclette, Pati-Pati arque son dos pour que je la saisisse par la peau et que je l'installe en avant du guidon, toute ronde dans un panier à fraises. Dans les allées désertes du Bois, elle saute à terre: «À droite, Pati-Pati, à droite!» En deux jours, elle a distingué sa droite — pardon, ma droite — de sa gauche. Elle comprend cents mots de notre langue, sait l'heure sans montre, nous connaît pas nos noms, attend l'ascenseur au lieu de monter l'escalier, offre d'elle-même, après le bain, son ventre et son dos au séchoir électrique.
Si j'étale, au moment du travail, les cahiers de papier teinté sur le bureau, elle se couche, soigne ses ongles sans bruit et rêve, déférente, immobile. Le jour qu'un éclat de verre la blessa, elle tendit d'elle-même sa patte, détourna la tête pendant le pansement, de sorte que je ne savais plus si je soignais une bête, ou bien un enfant courageux… Quand la prendrai-je en faute? Quel accident mit, sous un crâne rond de chien minuscule, tant de complicité humaine? On la nomme «merveille». Je cherche ce que je pourrais bien lui reprocher…
Ainsi crut, en vertu comme en beauté, Pati-Pati, fleur du Brabant. Dans le XVIe arrondissement, son renom se répandit tellement que je consentis, pour elle, à un mariage. Son fiancé, quand il l'approcha, ressemblait à un hanneton furieux, dont il avait la couleur, le dos robuste, et ses petites pattes de conquérant piaffaient et griffaient le dallage. Pati-Pati l'aperçut à peine, et la brève entrevue où elle se montra si distraite n'eut point de lendemain.
Cependant, tout le long de soixante-cinq jours, Pati-Pati enfla, prit la forme d'un lézard des sables, ventru latéralement, puis celle d'un melon un peu écrasé, puis…
Deux Pati-Pati d'un âge tendre et d'un modèle extrêmement réduit vaguent maintenant dans une corbeille. Préservés de toute mutilation traditionnelle, ils portent la queue en trompe de chasse et les oreilles en feuilles de salade.
Ils tètent un lait abondant, mais qu'il leur faut acheter par des acrobaties au-dessus de leur âge. Pati-Pati n'a rien de ces lices vautrées, tout en ventre et en tétines, qui s'absorbent, béates, en leur tâche auguste. Elle allaite assise, contraignant ses chiots à l'attitude du mécanicien aplati sous le tacot en panne. Elle allaite couchée en sphinx et le nez sur les pattes — «Tant pis! qu'ils s'arrangent!» — et s'en va, si le téléphone sonne, du côté de l'appareil, remorquant deux nourrissons ventousés à ses mamelles. Ils testent, oubliés, vivaces, ils testent au petit bonheur, et prospèrent malgré leur mère et son humain souci — trop humain — de toutes choses humaines.
— Qui a téléphoné? J'entends la voiture… Où est mon collier? Ton sac et tes gants sont sur la table, nous allons sortir, n'est-ce pas? On a sonné! Tu m'emmènes au Matin? Je sens qu'il est l'heure… Qu'est-ce qui traîne sous moi? encore ce petit chien! je le rencontre partout… Et cet autre, donc… On ne voit que lui dans la maison. Ils sont gentils? Peuh!… oui, gentils. Partons, partons, dépêche-toi… Je ne te perds pas de l'oeil, si tu allais sortir sans moi…
Pati-Pati, mes amis vous nommeront toujours, sans que je proteste, «merveille des merveilles» et «perfection». Mais je sais maintenant ce qui vous manque: vous n'aimez pas les animaux.
BA-TOU
Je l'avais capturée au quai d'Orsay, dans un grand bureau dont elle était, avec une broderie chinoise, le plus magnifique ornement. Lorsque son maître éphémère, embarrassé d'un aussi beau don, m'appela par le téléphone, je la trouvai assise sur une table ancienne, le derrière sur des documents diplomatiques, et affairée à sa toilette intime. Elle rapprocha ses sourcils à ma vue, sauta à terre et commença sa promenade de fauve, de la porte à la fenêtre, de la fenêtre à la porte, avec cette manière de tourner et de changer de pied, contre l'obstacle, qui appartient à elle et à tous ses frères. Mais son maître lui jeta une boule de papier froissé et elle se mit à rire, avec un bond démesuré une dépense de sa force inemployée, qui la montrèrent dans toute sa splendeur. Elle était grande comme un chien épagneul, les cuisses longues et musclées attachées à un rein large, l'avant- train plus étroit, la tête assez petite, coiffée d'oreilles fourrées de blanc, peintes, au dehors, de dessins noirs et gris rappelant ceux qui décorent les ailes des papillons crépusculaires. Une mâchoire petite et dédaigneuse, des moustaches raides comme l'herbe sèche des dunes, et des yeux d'ambre enchâssés de noir, des yeux au regard aussi pur que leur couleur, des yeux qui ne faiblissaient jamais devant le regard humain, des yeux qui n'ont jamais menti… Un jour, j'ai voulu compter les taches noires qui brodaient sa robe, couleur de blé sur le dos et la tête, blanc d'ivoire sur le ventre; je n'ai pas pu.
— Elle vient du Tchad, me dit son maître. Elle pourrait venir aussi de l'Asie. C'est une once, sans doute. Elle s'appelle Bâ- Tou, ce qui veut dire «le chat», et elle a vingt mois.
Je l'emportai; cependant elle mordait sa caisse de voyage et glissait, entre les lattes de la prise d'air, une patte tantôt épanouie et tantôt refermée, comme une sensible fleur marine.
Je n'avais jamais possédé, dans ma maison, une créature aussi naturelle. La vie quotidienne me la révéla intacte, préservée encore de toute atteinte civilisatrice. Le chien gâté calcule et ment, le chat dissimule et simule. Bâ-Tou ne cachait rien. Toute saine et fleurant bon, l'haleine fraîche, je pourrais écrire qu'elle se comportait en enfant candide, s'il y avait des enfants candides. La première fois qu'elle se mit à jouer avec moi, elle me saisit fortement la jambe pour me renverser. Je l'interpellai avec rudesse, elle me lâcha, attendit, et recommença. Je m'assis par terre et lui envoyai mon poing sur son beau nez velouté. Surprise, elle m'interrogea du regard, je lui souris et lui grattai la tête. Elle s'effondra sur le flanc, sonore d'un ronron sourd et m'offrit son ventre sans défense. Une pelote de laine, qu'elle reçut en récompense, l'affola: de combien d'agneaux, enlevés aux maigres pâtures africaines, reconnaissait-elle, lointaine et refroidie, l'odeur?…
Elle coucha dans un panier, se confia au bassin de sciure comme un chat bien appris, et quand je m'étendis dans l'eau tiède, sa tête rieuse et terrible parut, avec deux pattes, au rebord de la baignoire…
Elle aimait l'eau. Je lui donnai souvent, le matin, une cuvette d'eau, qu'elle vidait à grands jeux de pattes. Toute mouillée, heureuse, elle ronronnait. Elle se promenait, grave, une pantoufle volée entre les dents. Elle précipitait et remontait vingt fois sa boule de bois dans le petit escalier. Elle accourait à son nom: «Bâ-Tou» avec un cri charmant et doux, et demeurait rêvant, les yeux ouverts, nonchalante, aux pieds de la femme de chambre qui cousait. Elle mangeait sans hâte et cueillait délicatement la viande au bout des doigts. Tous les matins, je pus lui donner ma tête, qu'elle étreignait des quatre pattes et dont elle râpait, d'une langue bien armée, les cheveux coupés. Un matin, elle étreignit trop fort mon bras nu, et je la châtiai. Offensée, elle sauta sur moi, et j'eus sur les épaules le poids déconcertant d'un fauve, ses dents, ses griffes… J'employai toutes mes forces et jetai Bâ-Tou contre un mur. Elle éclata en miaulements terribles, en rugissements, elle fit entendre son langage de bataille, et sauta de nouveau. J'usai de son collier pour la rejeter contre le mur, et la frappai au centre du visage. À ce moment, elle pouvait, certes, me blesser gravement. Elle n'en fit rien, se contint, me regarda en face et réfléchit… Je jure bien que ce n'est pas la crainte que je lus dans ses yeux. Elle choisit, à ce moment décisif, elle opta pour la paix, l'amitié, la loyale entente; elle se coucha, et lécha son nez chaud…
Quand je vous regrette, Bâ-Tou, j'ajoute à mon regret la mortification d'avoir chassé de chez moi une amie, une amie qui n'avait Dieu merci, rien d'humain. C'est en vous voyant debout sur le mur du jardin — un mur de quatre mètres, sur le faîte duquel vous vous posiez, d'un bond — occupée à maudire quelques chats épouvantés, que j'ai commencé à trembler. Et puis, une autre fois, vous vous êtes approchée de la petite chienne que je tenais sur mes genoux, vous avez mesuré, sous son oreille, la place exacte d'une fontaine mystérieuse que vous avez léchée, léchée, léchée, avant de la tâter des dents, lente et les yeux fermés… J'ai compris: «Oh! Bâ-Tou!…» et vous avez tressailli tout entière, de honte de d'avidité refrénées.
Hélas! Bâ-Tou, que la vie simple, que la fauve tendresse sont difficiles, sous notre climat… Le ciel romain vous abrite à présent; un fossé, trop large pour votre élan, vous sépare de ceux qui vont, au jardin zoologique, narguer les félins; et j'espère que vous m'avez oubliée, moi qui, vous sachant innocente de tout, sauf de votre race, souffris qu'on fît de vous une bête captive.
BELLAUDE
— Madame, Bellaude s'est sauvée.
— Depuis quand?
— De ce matin, dès que j'ai ouvert? Il y avait un blanc et noir qui l'attendait à la porte.
— Ah! mon Dieu! Espérons qu'elle va rentrer ce soir…
La voilà donc partie. Sauf que ce mois est marqué pour les amours canines, rien ne faisait prévoir sa fuite; elle nous suivait sans faute et sans distraction, belle dans sa robe noire et feu de bas-rouge, son amble nonchalant agitant à ses pattes de derrière, comme des pendeloques, ses doubles ergots. Elle flairait l'herbe, broutait, évitait avec mépris la frénésie circulaire des brabançonnes. Et puis, un jour, elle tomba en arrêt, pointa joyeusement les oreilles, visa un point lointain, sourit, et tout son corps s'écria, en clair langage de chienne:
— Ah! le voilà!
Le temps de lui demander: «Quoi donc?» elle était à deux cents mètres, car elle l'avait vu, lui, Lui — quelque très petit roquet jaune…
Elle recherche — elle, longue et légère comme une biche, elle, haute et d'encolure orgueilleuse — les nains, les bâtards de fox et de basset, les faux terriers, les loulous trépidants et minuscules. Elle aime entre tous un caniche blanc, enfoui depuis des hivers sous une neige terreuse que ne fond nul été. Il entoure ma bas-rouge d'une assiduité résignée de vieux lettré. Il la contemple d'en bas, comme par-dessus des lunettes, à travers sa chevelure blanche mal soignée. Il l'escorte, sans plus, et va derrière elle d'un petit trot traquenardeur qui secoue tous ses écheveaux de poils blanc sale.
La voilà partie. Où? Pour combien de temps? Je ne crains pas qu'on l'écrase ni qu'on la vole; elle a, quand une main étrangère se tend vers elle, une manière serpentine de détourner le col, de montrer la dent qui déconcerte les plus résolus. Mais il y a le lasso, la fourrière…
Un jour passe.
— Madame, Bellaude n'est pas rentrée.
Il a plu cette nuit, une pluie douce déjà printanière. Où erre la dévergondée? Elle jeûne; mais elle peut boire: les ruisseaux coulent, le bois miroite de flaques.
Un petit chien mouillé monte la garde devant ma porte, à la grille du jardinet. Lui aussi, il attend Bellaude… Au Bois, je demande à mon ami le garde s'il n'a pas vu la grande chienne noire qui a du feu aux pattes, aux sourcils et aux joues… Il secoue la tête:
— Je n'ai rien vu de pareil. Qu'est-ce que j'ai donc vu, aujourd'hui? Pas grand'chose. Moins que rien. Une dame qui n'était pas d'accord avec son mari, et un monsieur en souliers vernis qui m'a demandé si je ne connaîtrais pas deux pièces à louer dans une des maisons de gardes, vu qu'il était sans domicile… Vous voyez, rien d'extraordinaire.
Un jour passe encore.
— Bellaude n'est toujours pas rentrée, madame…
Je pars pour la promenade d'onze heures et demie, résolue à battre les futaies d'Auteuil. Un printemps caché y frémit jusque dans le vent, aigre s'il accélère, mol et doux quand il s'attarde. Point de chienne noire et feu, mais voici les cornes des futures jacinthes et la feuille déjà large de l'arum pied-de- veau. Voici l'abeille égarée, affamée, qui titube sur la mousse humide et qu'on peut réchauffer dans la main sans risque de piqûre. Sur les sureaux fuse, à chaque aisselle de branche, une houppe neuve de verdure tendre. Et six années m'ont appris à reconnaître, dans le trille rauque, dans la courte gamme chromatique descendante que jette, dès février, un gosier d'oiseau, la voix du grand chanteur, un rossignol d'Auteuil fidèle à son bosquet, un rossignol dont la voix, au printemps, illumine les nuits. Au-dessus de ma tête, il étudie ce matin le chant qu'il oublie tous les ans. Il recommence et recommence sa gamme chromatique imparfaite, l'interrompt par une sorte de rire enroué, mais déjà dans quelques notes tinte le cristal d'une nuit de mai, et, si je ferme les yeux, j'appelle malgré moi, sous ce chant, le parfum qui descend lourdement des acacias en fleur…
Mais où est ma chienne? Je longe une palissade en lattes de châtaignier, je franchis des fils de fer tendus à ras de terre, puis je bute contre une clôture de châtaignier, au bout de laquelle m'attend un fil de fer tendu à ras de terre. Quelle sollicitude perverse multiplie, pour décourager l'amateur de paysage et rompre les os du promeneur, palissades et fils, les uns et les autres nuisibles? Je rebrousse chemin, lasse de longer, après des fortifications, une palissade de châtaignier qui défend, je le jure, une seconde palissade, servant elle-même de rempart, un peu plus loin, à un grillage de bois peint en vert… Et l'on ose accuser la Ville de négliger le Bois!
Quelque chose remue derrière une de ces vaines clôtures… Quelque chose de noir… de feu… de blanc… de jaune… Ma chienne! c'est ma chienne!
Édilité bénie! Tutélaires barricades! Enclos providentiels! C'est non seulement ma chienne, à l'abri des voitures, c'est, en outre — un, deux, trois, quatre, cinq — cinq chiens autour d'elle, boueux, quelques-uns saignants de batailles, tous haletants, fourbus, le plus grand n'atteint pas trente centimètres au garrot…
— Bellaude!
Elle ne m'avait pas entendue venir, elle jouait Célimène. Vertueuse malgré elle, inaccessible par hasard, elle perd contenance à mon cri et d'un coup se prosterne, rappelée à la servilité…