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La maison d'un artiste, Tome 2

CABINET DE TRAVAIL (continued 2)

Reading edition

Les secs almanachs sont suivis des Descriptions, des Tableaux, des États de Paris.

Au milieu du siècle, paraît en quatre volumes la consciencieuse «Description de la ville de Paris et de tout ce qu'elle contient de plus remarquable par Germain Brice, nouvelle édition enrichie d'un nouveau plan et de nouvelles figures dessinées et gravées correctement. Paris, chez les librairies associés, 1752». Dans les descriptions, il faut aussi ranger le «Mémorial de Paris et de ses environs» publié en 1749.

Les Tableaux débutèrent par le «Journal du Citoyen, La Haye 1754», livre embryonnaire suivi en 1760 de l'État ou Tableau de la ville de Paris, considérée relativement au Nécessaire, à l'Utile, à l'Agréable: livre dans lequel vous trouvez toute la constitution du Paris contemporain, et ses marchés et ses hôpitaux, et ses collèges et ses académies, et ses commissaires, et son guet à pied et à cheval, et ses bureaux de parchemins timbrés, et ses coches, et ses baigneurs-étuvistes, et ses hôtels du faubourg Saint-Germain et ses hôtels de la Grève, où la chambre garnie coûte de 3 à 4 livres par mois, et où les repas vont de 4 à 8 sols.

Ici, je ne puis résister au désir de donner la description d'un de ces hôtels-auberges de la Grève, de celui de l'Image Notre-Dame, que je me suis amusé à graver d'après une peinture de Raguenet, datée de 1751. Cette auberge typique du temps, à l'angle de la rue de la Mortellerie, et comme enclavée dans les constructions de l'Hôtel de Ville, était une maison au pignon pointu, aux quatre étages surplombant portés sur des poutrelles, au rez-de-chaussée défendu par une grille de fer de la hauteur d'un homme. Une grande maison de plâtras et de bois, rappelant l'architecture des constructions de la Belgique et de la Hollande, et qui, sur une console peinte en bleu, avait exposée une petite figurine historiée de la Vierge.

Passé l'auberge, la rue de la Mortellerie s'ouvrait noire et fauve, avec des rayonnements roux à l'intersection des ruelles qui s'y jetaient, sous un peu de pâle soleil, blanchissant au faîte des mansardes: l'éclairage d'une sale rue d'alors dans le ciel pluvieux de Paris. De l'autre côté de la rue de la Mortellerie, en face l'Image de Notre-Dame, une haute maison recevant la pluie et le vent, par ces baies sans fermetures, et dont le bas était occupé par un corps de garde, à la porte duquel un militaire, le mousqueton sur l'épaule, était en faction, tandis que deux autres assis sur un banc, sous un édit du Roi fraîchement placardé, regardaient passer les demoiselles du Port au Bled. Et sur la berge sans quai, une perspective de cheminées, de fenêtres à guillotine, de volets peints en ocre, de petits carreaux verdâtres, de murailles tachées de haut en bas comme de la descente d'eaux de purin, murailles que rasait un carrosse aux roues rouges, à la caisse dorée.

Ces tableaux de Paris ont pour annexe: «le Provincial a Paris, ou État actuel de Paris... en quatre volumes in-24 et cinq cartes nouvelles... chez le sieur Wattin fils, 1787», petit ouvrage rare, indiquant tout ce que chaque rue renferme d'intéressant, et dont cette page, dans un des volumes que j'ouvre au hasard, peut donner une idée:

Rue des Fossés Saint-Germain des Prés.

11, Café de Procope.

14, Bureaux de M. Paul, inspecteur de Police.

18, Cour du commerce.

38, Poudre de fleur dentifrice par le sieur Courtois, dentiste.

39, Monseigneur le Dauphin et Madame fille du Roi, estampes d'après madame Lebrun, gravées par le sieur Blot.

42, Ancienne salle de la Comédie-Française.

52, Écusson de Me Boutet, notaire.

Un autre état, encore plus rare que celui-ci, et rédigé sur le même plan, où Paris est divisé en quatre grands quartiers, a paru en 1803. Il a pour titre: «État actuel de Paris. An XI. A Paris, chez l'auteur le citoyen Précien, rue Apolline, no 34.»

Après ces descriptions, ces tableaux, ces états, la nombreuse série des livres décrivant Paris, sous des titres divers, et dans des années différentes.

«Le Géographe Parisien, ou Conducteur chronologique et historique des rues de Paris, 1769.» «Recherches critiques, historiques et topographiques sur la ville de Paris... par le S. Jaillot 1775»; «Dictionnaire historique de la ville de Paris et de ses environs, par MM. Hurtault et Magny... 1779»; «Description historique de Paris et de ses plus beaux monuments gravés en taille-douce par Martinet, ingénieur et graveur du cabinet du Roy... par Beguillet, 1779»; «Voyage pittoresque de Paris, ou indication de tout ce qu'il y a de plus beau dans cette grande ville en peinture, sculpture et architecture par M. D. (d'Argenville), 1757»; «Dictionnaire pittoresque et historique... par Hébert, 1766»; «Almanach du voyageur à Paris par Thiery, 1784»; ouvrage, qui avait été précédé, en 1780, de «l'Almanach pittoresque et historique et alphabétique des riches monuments que renferme la ville de Paris»; «Nouvelle Description des curiosités de Paris, par Dulaure, 1786»; «le Voyageur a Paris... par Thiery, 1788»; «le Voyageur a Paris, tableau pittoresque et moral de cette capitale, 1797»; «les Ruines Parisiennes depuis la Révolution de 1789, avec des remarques historiques sur chacun des Établissements qui ne subsistent plus... an VII.»

Et en dernier lieu, les livres sur les environs de Paris, dont les monuments sont gracieusement indiqués sur les estampes du temps, non par des étoiles, mais par le vol d'une, deux, trois hirondelles: livres de Dulaure, de Villiers, de Delort, et livres peu connus parmi lesquels je n'en citerai que deux: «Description d'une partie de la ville de Montmorency, par M. ***, ancien professeur de grammaire à l'École Militaire, Tempé 1784», volume où se trouve la description de la maison de la comtesse d'Houdetot, du parc de Montmorency appartenant à la duchesse de Luxembourg, de l'habitation du comte de Tressan à Franconville, et, près d'Aubonne, du jardin curieux d'Audinot, le directeur de l'Ambigu, avec sa faisanderie, son temple, et sa rivière en verre, jouant l'eau aux lumières de la nuit: un exemplaire venant de Debure et contenant 26 planches au lieu de 19. Le second volume est intitulé: «Lettres a Jennie sur Montmorency, l'Hermitage, Andilly, Saint-Leu Chantilly, Ermenonville et les environs, avec des détails inédits ou puisés aux meilleures sources concernant J.-J. Rousseau, Saint-Lambert, le maréchal de Luxembourg, le prince de Condé, Grétry, mesdames d'Épinay et d'Houdetot par M. Fl***.» Il nous apprend, ce livre, une des dernières volontés de la comtesse d'Houdetot, qui voulait peut-être se rapprocher, dans la mort, de Rousseau: «J'ordonne que mon cœur soit mis à part et porté dans le tombeau ou près le tombeau de mon père et de ma mère à Épinay.» A ces curiosités sur les environs de Paris, joignons-y, en fouillant dans le carton des vues de Paris, deux estampes toutes différentes et relatives à ces environs. L'une qui a pour titre: «le Mont Valérien, ou Calvaire à deux lieues de Paris», fait voir une montagne abrupte, où serpente un chemin montant entre de petits oratoires, quatorze stations, avec logement pour les prêtres et les étrangers. L'autre est le «Bal de Vincennes qui se tient toutes les festes et dimanches à une petite lieue de Paris», un bal en plein air, entouré de tribunes éclairées par des lanternes en barillet, et où huit couples sont en train de danser.

Faisons suivre ces généralités sur Paris et sa banlieue des livres, des cartons de papier, des documents relatifs à des établissements spéciaux.

Sur la Foire Saint-Germain dont une vue d'optique[21] nous a conservé l'aspect, j'ai eu la bonne fortune d'acquérir à une vente de Charavay, une collection de pièces manuscrites les plus intéressantes. Ce sont des titres anciens, des actes, des lettres concernant la Foire Saint-Germain de 1654 à l'an VI, et entre autres: Assemblée générale de MM. les propriétaires en la salle du bailliage de l'abbaye de Saint-Germain, en date du 25 mars 1762; arrêt du Parlement concernant la Foire Saint-Germain et le mode de location, 1766; Mémoire contenant un historique de la Foire Saint-Germain et sa situation en l'an II de la République avec une liste de ses propriétaires, leurs noms, leurs demeures, le numéro et le nombre de leurs loges; lettres de l'architecte Rondelet à propos de la Foire Saint-Germain en l'an III; copie du bail fait par l'administration du Domaine national au sieur Quentin, du marché Saint-Germain, an IV.

Ces pièces manuscrites sont accompagnées de la brochure intitulée «l'Incendie de la Foire Saint-Germain et sa nouvelle reconstruction, poème en quatre chants par M. de ***; Paris, chez Langlois fils, 1764», où le poète dit, en parlant de l'ancien baraquement:

Sur un terrain des jardins de Navarre, On éleva cette charpente rare, Insigne effort de l'Art industrieux, Et qu'admirait l'artiste curieux; Le tout fut fait au règne de Louis onze Sans employer ni le fer, ni le bronze, Mais bien le bois qu'on nomme châtaignier Où l'araignée évite de régner.

Puis il nous décrit la nouvelle Foire construite par Duchêne, qui avait été, l'année précédente, chargé de la décoration de la Foire Saint-Ovide:

Comme son plan uniforme, parfait, Dans le lointain fait un superbe effet! Voyez partout ces riches galeries Dont la façade, en arcades bâties, Est décorée en superbes crystaux Enjolivés de brillants chapiteaux.

Et la Foire Saint-Germain sera complète avec deux mémoires imprimés, donnant des détails sur la reconstruction des loges. «Mémoire pour le sieur Étienne Louis de la Garde, les administrateurs de la Maison des Cent-Filles et autres propriétaires des Loges à la Foire Saint-Germain contre les syndics des propriétaires des Loges de ladite Foire»;—«Mémoire pour le sieur Charles Joseph Bertrand, ancien garde du corps de la Mercerie, contre le sieur de la Garde, marchand mercier».

Des cartons de mémoires et factums donnent la fondation du collège Sainte-Barbe, la Réunion des petits collèges fondés en l'Université de Paris, des Lettres patentes du Roi portant règlement pour le collège Mazarin, etc.: pièces faisant toucher à la vie intérieure des collèges du temps.

Parmi un certain nombre de documents sur les prisons, voici une brochure: le Rat du Chatelet, 1790, une brochure émaillée de l'argot des voleurs du temps, et illustrée d'une estampe, représentant la Capucinade, que l'auteur décrit ainsi: Lorsqu'un nouveau débarqué fait son entrée dans le grand cachot, on lui demande s'il a de l'argent. Sur sa réponse qu'il est sans un sol, l'un des anciens s'étend à terre, et tous les détenus, la chemise relevée par derrière, et chantant une antienne bizarre, vont tour à tour s'étendre sur le cadavre du prétendu mort, pour le baiser au front. Quand le tour du nouveau est venu, l'ancien s'accroche à lui des bras et des jambes, pendant que deux prévôts, armés d'un mouchoir roulé et doublé appelé foutrau, le fustigent jusqu'à ce qu'il déclare où est son argent; quand il n'en a vraiment pas, on le fait coucher près de la griache, le tonneau à ordures, jusqu'à ce qu'un nouveau venu le remplace.

Les livres sur les hôpitaux sont aussi nombreux, et un exemplaire des Mémoires sur les Hopitaux par Tenon, professeur de pathologie au collège de Chirurgie, relié en maroquin vert myrte, avec des colombes se becquetant sur le dos, vous fait frissonner, en vous ouvrant ces lits de l'Hôtel-Dieu bondés de trois, quatre, cinq et six malades; heureux encore qu'on ne les mette plus sur le ciel-de-lit, comme cela se passait quelques années auparavant.

Et sur les cimetières, le «Rapport sur les exhumations du cimetière et de l'église des SS. Innocens par Thouret» nous fait assister au transfèrement des vingt mille cadavres, à la clarté des flambeaux et des cordons de feu, jetant des lueurs funèbres sur les croix et les pierres tombales, au milieu desquelles les ouvriers semblaient «se mouvoir comme des ombres».

Les Almanachs, les Guides, les Indicateurs épuisés, au Paris statistique succède un Paris que j'appellerai le Paris moral, un Paris montré dans ses mœurs, par les livres, les brochures, les feuilles volantes contemporaines.

Commençons la revue de ces documents par la rare brochure intitulée «Lettre d'un Silicien (sic) à un de ses amis, contenant une agréable critique de Paris et des François. A Chambéri, Pierre Maubal, 1710.» Le Silicien représente les maisons de Paris comme grossières au dehors et n'ayant de rare au dedans que la magnificence des tapisseries qui décorent les murs, les hôtelleries comme remplissant la ville de cuisines qui fument toujours, et les femmes toutes entourées de petits chiens, et les rues pleines de boutiques de fripiers, et le temps changeant à toute minute; et après avoir parlé des théâtres, du Pont-Neuf, de la Foire Saint-Germain, de la promenade des Tuileries, des perruques blondes, des grosses montres, des lettres à trois cachets, de la cherté de sa chambre d'hôtel, décorée d'un lit, d'une table, de quelques chaises, d'un miroir, d'un portrait du Roi, il termine ainsi: «J'ai vu un dimanche, dans une seule paroisse, faire soixante-cinq mariages. On dit qu'il y a ici jusqu'à quatre mille vendeurs d'huîtres, que l'on y mange chaque jour quinze cents gros bœufs et plus de seize mille moutons, veaux ou cochons, outre une prodigieuse quantité de volaille et de gibier. On compte cinquante mille maisons, dans chacune desquelles les familles sont si nombreuses, qu'elles logent depuis le grenier jusqu'à la cave; on y compte aussi cinq cents grandes rues, outre une infinité de petites, dix places, plusieurs marchés, dix-sept portes, neuf ponts, avec autant de fauxbourgs, et plus de trente hôpitaux.» Suit le curieux livre qui a pour titre: «Séjour de Paris, c'est-à-dire Instructions fidèles pour les voyageurs de condition. Comme ils se doivent conduire s'ils veulent faire un bon usage de leur temps et argent durant leur séjour à Paris... par le sieur J. C. Nemeitz, conseiller de S. A. S. mon seigneur le prince de Waldeck... A Leide, 1727.» Deux volumes ornés de vues et de plans de Paris. On arrive ordinairement à Paris, dit notre voyageur, avec le chariot ordinaire, qui a ses auberges particulières, ou bien avec des chevaux de poste; dans ce dernier cas, il faut se faire conduire Hôtel Impérial, rue du Four, Hôtel d'Espagne, rue de Seine, Hôtel d'Anjou, rue Dauphine, Hôtel de Hambourg, rue de la Boucherie, Hôtel d'Orléans, rue Mazarine, Hôtel de Modène, rue Jacob. Maintenant, au bout du séjour d'une quinzaine ou d'une huitaine dans l'hôtellerie, il s'agit du choix d'une chambre meublée que Nemeitz engage à prendre dans le faubourg Saint-Germain, où l'air est plus pur que dans les autres quartiers, où se trouvent toutes les académies et manèges qui sont à Paris, où l'on a la Comédie-Française, où l'on jouit, au printemps, de la Foire Saint-Germain, et d'où même il est très facile de se rendre à l'Opéra de la rue Saint-Honoré, en traversant la Seine dans un esquif. Il indique avant tout, dans la rue de Tournon, le grand Hôtel d'Antragues, malheureusement très cher et habité par des évêques, des princes étrangers et autres grands seigneurs, qui y logent, quand ils ne prennent pas une maison à part, et, à défaut de l'Hôtel d'Antragues, l'Hôtel de Treville ou le petit Hôtel de Bourgogne. Ici une plainte sur la nourriture de tous les hôtels meublés, qui est toujours la même, et qui consiste dans une soupe, un bouilli, une prétendue entrée de ragoût, une fricassée de veau ou de côtelettes, du rôti, un peu de légumes, et pour le dessert, du lait, du fromage, de petits biscuits et des fruits selon la saison. Puis les conseils pratiques pour s'habiller: il dissuade ses compatriotes de faire comme les Anglais, qui gardent leurs courts justaucorps, leurs petites cravates, leurs petits chapeaux, leurs perruques étrangement façonnées, et qui doivent à leur costume d'être la proie des décroteurs, cochers de fiacre et gueux de tout genre; donc il les engage à s'habiller légèrement à la française et à se faire faire un habit chamarré à la mode, une veste de drap d'or ou d'argent, et un surtout d'écarlate, bon quand il pleut. Après l'habit, c'est le tour du valet qu'il est tout à fait d'avis de prendre français, parce que le valet français est prompt et alerte, ce que ne sont pas les Allemands, parce qu'il défend son maître s'il a une querelle, et que si par hasard il vole, il est très facile de le faire pendre. Là-dessus nous arrivons aux spectacles, un morceau dans lequel heureusement il veut bien ne pas examiner la controverse: S'il est permis à un chrétien d'aller voir les jeux publics, et où il nous apprend qu'un homme de qualité ne peut prendre place que sur le théâtre ou dans une des premières loges, et non aux secondes, qui sont pour les bourgeois; il fait toutefois exception pour l'amphithéâtre de l'Opéra qui a rang de première loge. A propos des représentations de l'Opéra, des Italiens, de la Comédie-Française, il ne manque pas de signaler les écoliers des Jésuites jouant au mois d'août, avec beaucoup d'appareil, au collège Louis-le-Grand, une tragédie en latin, dont les actes sont entremêlés de ballets dansés par les premiers sujets, sous la direction de M. Blondi.

Après les théâtres, les cafés. C'est une mode presque générale à Paris que de prendre une tasse de café, après son dîner, dit Nemeitz, et il parle des deux endroits à la mode, où on va le prendre alors: le café de la veuve Laurent, rue Dauphine, appelé le café des Beaux Esprits et le café de Poincelet à la descente du Pont-Neuf, cafés où l'on ne fume pas, comme dans les cafés de l'étranger: très peu de personnes de condition aimant l'odeur du tabac en France. Au chapitre des cafés succède le chapitre des relations et de la conversation avec les Dames, que notre astucieux Germain recommande et préconise, en ce qu'elle «vous apprend la langue, vous rend galant, vous fait prendre insensiblement un bon pli», tout en faisant la remarque que cette conversation est très dangereuse pour ceux qui sont de complexion amoureuse. Et aussitôt de mettre en garde ses compatriotes contre certaines maisons, qui ont l'air d'être de distinction, mais qui ne sont, dit-il, que de fameux b..... où Madame a sur la paille de jeunes g....., quelquefois aussi des femmes mariées, toutes prêtes pour de l'argent. Et après le chapitre des relations, le chapitre des promenades à pied et en carrosse, et des promenades à la foire Saint-Laurent, la foire des campagnards et des petites gens, des promenades à la foire Saint-Germain, la foire du grand monde, où il voit la Tourneuse anglaise, une jeune femme tournant comme une toupie, avec six épées nues dans les mains, les pointes tournées contre elle.

Dans son «Séjour de Paris», Nemeitz signale les tragédies latines mêlées de ballets du collège Louis-le-Grand. Je possède un recueil factice de ces représentations de 1737 à 1755. Et voici: le Pouvoir de la Fable, ballet qui sera dansé au collège de Louis-le-Grand et servira d'intermède à la tragédie de Maurice Martyr, pour la distribution des prix fondés par Sa Majesté, le mercredi deuxième jour d'août mil sept cent cinquante, à midi précis. La première entrée figure «les Dangers de la volupté pour la jeunesse». Télémaque est jeté par la tempête dans l'île de Chypre. Les habitants s'empressent de le couronner de roses et de myrte. Leur parure et leur démarche, leurs amusements et leurs maximes respirent un air empoisonné. Télémaque est d'abord saisi d'horreur, mais il s'accoutume insensiblement aux douceurs de ce funeste séjour. Le sage Mentor paraît. Sa présence écarte les plaisirs séducteurs. Il ordonne à Télémaque de fuir promptement ce lieu dangereux, où tous les plaisirs se réunissent pour aveugler la Raison et pour séduire l'Innocence.

Télémaque: M. de Choiseul.

Habitans de l'Isle de Chypre, MM. Duclusel, Massigni, Dupré, Vauzelet, Carvaille, la Martinière, Barrau, Radix, Mercier, Chavannes, Deludre, Chaalons de la Rivière, Dalban, Geoffroi, Bonvoust.

Jeunes gens avec des guirlandes: MM. Hennequin Duplessis, Lebreton, Sainte-Colombe, Grandpré, Lablache, Desmazure, de Ris.

Mentor, M. Palasne.

Danseront ensemble: MM. Carvaille, Radix.

Danseront seuls: MM. Bonvoust, Feuillade.

La seconde entrée représente les «Écueils de l'Ambition pour l'Age Mûr», la troisième les «Tourments de l'Avarice pour la Vieillesse». Il y a trois parties, et un Ballet général, où doivent danser seuls MM. Desplaces, Vestris, de Visé, et le programme du spectacle se termine par cette phrase: Fermera le théâtre par l'éloge du Roi.

«La Relation de l'ambassade de Méhémet-Effendi à la cour de France en 1721» et publiée en 1757 contient quelques détails sur le Paris de la Régence.

Des brochures et des livres connus, je n'indiquerai que les titres.

«Paris vu tel qu'il est, 1781»; «le Petit Tableau de Paris, 1783»; le Tableau de Paris, par Mercier, 1783-1788; «Paris en miniature d'après les dessins d'un nouvel Argus, 1784»; les Numéros, 1784; l'Observateur de Paris, 1785, par M. Mercier, auteur du Tableau de Paris; Diogène a Paris, 1787; le Tableau nouveau de Paris, ou Variétés amusantes, ouvrage enrichi de notes historiques et critiques et mis au jour par Nougaret, 1786; Lettres de d'E.....mée..... de B...on La....c...be (Mlle Boudon), ou Journal d'un voyage à Paris en 1789, Troyes, 1791», tiré à petit nombre; «Un Provincial a Paris, pendant une partie de l'année 1789. A Strasbourg. De l'imprimerie de la Société typographique»; «le Nouveau Tableau de Paris, ou la capitale de France dans son vrai point de vue, ouvrage destiné à servir de supplément au Tableau de Paris. A Paris, de l'imprimerie de la Vérité, 1790»; le Triomphe de la Capitale, par l'auteur du Fanal, qui fête en ces termes la Révolution: «Adieu les barbiers, perruquiers, étuvistes; adieu les chapeliers; adieu les coiffeurs, coiffeuses et les marchandes de modes par contre-coup; adieu toutes les fabriques de gazes et de linons, adieu toutes les manufactures de drap et de soie et tous les hommes qu'elles occupent, adieu les horlogers, les plumassiers, les éventaillistes, les fondeurs, les doreurs, les tapissiers, les miroitiers, les orfèvres, les joailliers, les peintres, les sculpteurs, les ébénistes, les papetiers, les enlumineurs, les tireurs d'or et les graveurs..... et les carrossiers, les selliers, les bourreliers, les charrons, les vernisseurs, les serruriers; les maréchaux fermeront boutique et les autres marchands ne vendront rien, et ils feront banqueroute, et on verra de tous côtés: Chambres garnies à louer, maison à louer ou à vendre; et les propriétaires seront ruinés, et les architectes, les maîtres maçons, les tailleurs de pierres, les manœuvres, les goujats, les charpentiers, les menuisiers, les carriers mettront leurs dents au croc, et l'herbe croîtra dans les rues. L'auteur d'un pain mixtionné se rendra fermier de tout le quartier Saint-Honoré jusqu'à la plaine des Sablons pour exciter la culture des pommes de terre. Le quartier Saint-Germain produira de la luzerne; celui Saint-Jacques et de Sainte-Geneviève des vignes; le Marais des fèves et des haricots; Saint-Antoine, des melons; Saint-Martin des choux de Hollande et de Milan; Montmartre, des chardons.»

Et sur la Révolution et le Directoire, ce sont encore: «Petite Histoire de France, ou Revue polémique d'un grand historien..... Chez Garnerey, le 2e mois de la République», racontant un séjour de Paris en 1790; le Nouveau Paris, par le citoyen Mercier; les Semaines critiques de Lavallée; le joli petit volume de Ripault, intitulé: «Une journée de Paris, Paris, an cinquième»; une infiniment petite plaquette qui, avec «les Semaines critiques» et le «Nouveau Paris», sont les trois ouvrages à consulter, pour qui veut apprendre les mœurs du Directoire; «les Fragments sur Paris par Meyer, traduits de l'allemand par le général Dumouriez, Hambourg, 1798»; «le Nouveau Diable boiteux, tableau philosophique et moral de Paris, mémoires mis en lumière et enrichis de notes par le docteur Dicaculus de Louvain. Paris, an VII de la République», avec deux estampes d'après Garnerey, gravées par Delignon; «les Matinées a Paris, voyage d'un Allemand à Paris. Lausanne, 1800»; «Paris au xviiie siècle, par Pujoulx, 1801»; le Péruvien a Paris, par Joseph Rosny, 1801; «Lettre d'un mameluck, ou Tableau moral et critique de quelques parties des mœurs de Paris, par J. Lavallée, 1803.»

De ces livres qui visent à la peinture d'ensemble de Paris, descendons à des livres moins ambitieux, et dont la prétention est seulement d'en esquisser un petit coin. Commençons par le coin, qu'on appelait alors «la capitale de Paris»: le Palais-Royal, et sur lequel il y a tant de brochurettes que leur bibliographie pourrait faire un volume.

«Almanach du Palais-Royal pour l'année 1785; Paris, chez Royez.» On trouve dans le Palais-Royal aux trois arcades nouvellement bâties, les spectacles des Variétés et des Petits Comédiens du duc de Beaujolais, le café de Foy, le café du Caveau, le café Mécanique, le café de Beaujolais, le café de Valois, le café Polonois, les hôtels garnis de la Reine, de l'Empereur, d'Orléans, de Chartres, de Vauban, de Montpensier, les restaurateurs Huré, de Labarrière, Gautier, Pottel, des bains établis au no 63, deux gaufriers, un confiseur, un distillateur, un bureau de vin qui se charge d'approvisionner les maisons de vins bourgeois, six marchands de draperies et soieries, huit marchands tailleurs, deux marchandes de modes, deux fleuristes, quatre marchandes-couturières, douze bijoutiers, trois libraires, deux marchands de musique, un marchand de tableaux, quatre marchands d'estampes, deux boutonniers, trois opticiens, trois horlogers, deux tabletiers et marchands de cannes, un marchand de papiers peints, deux chapeliers, et Curtius offrant ses talents aux personnes désireuses d'avoir leur portrait en cire.

Un almanach plus curieux et qu'aucun amateur n'a rencontré complet jusqu'ici, est un almanach dont je possède seulement quatre petites vignettes coloriées: le Marchand de marrons, pl. 3; les Ombres chinoises, pl. 12; les Boutiques de Bois, pl. 53; Vue générale du Jardin, pl. 62.

«Tableau du Palais-Royal, chez Maradan, 1787»: une description détaillée en place de la sèche nomenclature de l'almanach, avec les changements apportés par les trois années qui se sont écoulées. On y voit le café du Caveau peint avec ses glaces reflétant le jardin, et son pourtour de bustes de Gluck, de Sachini, de Piccini, de Grétry, sous lesquels se juge tout ce qui paraît ou se joue à Paris. Le café Foy se développe dans l'étendue de ses sept arcades, avec ses murs revêtus d'une boiserie précieusement sculptée: le café fréquenté par les gens du bel air, le café qui a la renommée pour les glaces; puis c'est le café Mécanique, où le service se fait au moyen de pieds de tables creux et d'une soupape par laquelle monte une servante à double étage; le café Italien qui a un poêle, en forme de globe aérostatique, surmonté d'un Génie; le café de Chartres, le rendez-vous des gens d'affaires; le nouveau café de la Grotte Flamande, où l'on commence à venir boire de la bière le soir. Parmi les restaurateurs en vogue, le plus fréquenté est Beauvilliers dont les salons sont décorés d'un papier chinois, et où la bouteille de vin le plus ordinaire coûte vingt sols. Là mangent les riches militaires, les jeunes gens les plus qualifiés, les gros joueurs en compagnie de filles élégantes. Et ce sont des descriptions des Variétés, des Ombres Chinoises et des modistes et des bijoutiers et de tout le peuple marchand du Palais.

La «Lettre écrite du Palais-Royal aux quatre Parties du Monde, 1785» s'exprime en ces termes: «Ni les vignes de Rome, ni les jardins du Grand-Seigneur, ni les ventes de l'Orient, ni les foires de Beaucaire, ni celles de Sigaglia, n'ont rien qu'on puisse comparer aux variétés de ce Palais vraiment délicieux. Les chagrins y sont suspendus, les haines engourdies, les plaisirs toujours renaissants, les objets variés comme les fleurs d'un parterre, les tableaux mouvants comme ceux d'une optique. Lieu ravissant! Voit qui veut, achète qui peut. Que de jolies marchandises exposées aux regards des promeneurs! Que de précieux colifichets proposés par les femmes les plus engageantes! Que de modes qui naissent et vieillissent dans vingt-quatre heures! Que d'appâts délicatement préparés pour les amateurs et les curieux! Chaque boutique est la niche de l'élégance et du goût.»

Si nous remontons un peu en arrière, nous trouvons cette brochure au joli titre: les Soirées du Palais-Royal, ou les Veillées d'une jolie femme contenant quatre lettres à une amie, avec la conversation des chaises du Palais-Royal, sous l'arbre de Cracovie, 1762; et cette autre brochure: «Observations sur la destruction de la promenade du Palais-Royal, 1781», et qui commence ainsi: «Milord, vous me demandez s'il n'y a plus de promenade publique dans le jardin du Palais-Royal? Hélas! non. Cette grande allée faite en berceau, la plus belle de l'univers, ce rendez-vous général de Paris et de tous les étrangers, cette salle d'audience que le ciel lui-même avait tapissée de verdure, n'est plus. Des mains sacrilèges, armées de scies, ont détruit, dans quelques jours, un ouvrage que la nature avait mis un siècle à former. M. le duc de Chartres a vendu, pour 1,800 livres, la destruction d'une allée que le public aurait achetée vingt millions.» Et une estampe montre l'allée tombant sous la cognée, dans les pleurs des petites filles et la consternation des nouvellistes.

A la suite, les livres et les brochures de toutes sortes: «l'Hamadryade du Palais-Royal, par M. de Longueville, tenant un bureau d'écrivain public, dans la galerie communiquant de la Cour des Fontaines à la rue Saint-Honoré, et qui, après avoir rédigé son Hamadryade en 1777, 1778, 1779, 1780, finit par se jeter à l'eau en 1786; les Entretiens du Palais-Royal, 1786, par un missionnaire du Camp des Tartares (Première partie). A Gattières, 1788»; «Extrait des nouvelles à la main du 12 juillet 1787, ou préservatif contre les escroqueries faites ou à faire aux locataires des boutiques du Palais-Royal. Berne, 1788»: brochure dans laquelle il est question de filouteries faites par un sieur Boileau, au détriment du ménage Cuisinier tenant le café du Caveau»; «Réclamations pour les principaux locataires et sous-locataires des bâtiments du Palais-Royal contre M. d'Orléans», factum in-4; «Athenæum, ou idées d'un citoyen sur le nouvel édifice, construit dans l'enceinte du Palais-Royal, 1789»; «Liste des Maisons de jeux, Académies, tripots, banquiers croupiers, bailleurs de fonds, joueurs de profession, honnêtes ou fripons, grecs ou demi-grecs, racoleurs de dupes, avec le détail de tout ce qui se passe dans ces maisons, les ruses qu'on y emploie, et le nom de femmes que l'on met en avant pour amorcer les dupes, par un joueur ruiné. De l'imprimerie de Biribi, 1791»; «l'Écouteur, ou une soirée au Palais de Philippe par l'auteur des Mille et une fadaises, à Cocopolis, l'an III de la Papirocratie»; «Apparition de l'ange consolateur à un moribond au ci-devant Palais-Royal, chez les marchands de nouveautés, an III»; «Détail exact du terrible incendie arrivé au Palais-Egalité dans le Lycée des Arts. Destruction de ce superbe édifice.—La cause de cet évènement malheureux.—Trait héroïque d'un membre du conseil des Cinq-Cents qui a sauvé des flâmes une jeune personne de dix-sept ans.—Courage des pompiers...»; «Révolution en vaudeville des jolies femmes de Paris contre les costumes des Merveilleuses et Incroyables du Palais-Royal», canard contenant une chanson sur l'air des Visitandines, surmontée d'une mauvaise imagerie d'Épinal, représentant des Incroyables et des Merveilleuses; «Voyage autour des Galeries du Palais-Égalité, par S....e, chez Maller, an VIII», avec une vignette représentant la promenade des filles dans les galeries; «le Gros Lot, ou une journée de Jocrisse au Palais-Égalité, par Hector Chaussier, an IX», illustré en tête d'une figure d'Incroyable coloriée; «le Censeur, ou Voyage sentimental autour du Palais-Royal, par Joseph Rosny, an XI.»[22]

Du Palais-Royal rayonnons sur le reste de la ville, à l'aide de ces courtes moqueries, de ces petits in-douze ironiques, croquant spirituellement les endroits de Paris, où la vie de la capitale se répand et s'agite dans le mouvement, la gaieté, le plaisir. Et au besoin recourons même à quelques rares imageries du temps.

Si nous allons au Pont-Neuf, nous avons ces brochurettes, appelées «Réclamation de la Samaritaine», «Derniers Mots de la Samaritaine», «les Adieux de la Samaritaine aux bons Parisiens», et qui racontent plaisamment ce que la Samaritaine a entendu depuis deux cents ans, qu'elle demeure dans son château du Pont-Neuf. Et le voisin du Pont-Neuf, le quai de Gesvres vous raconte sa grandeur et sa décadence dans les derniers «Adieux du quai de Gesvres à la bonne ville de Paris». Des présidentes à vertugadins, des petits maîtres aux bas à fourchettes d'or, des financiers aux larges galons, l'avaient trouvé ravissant, cet honnête, ce vertueux quai, où les plaideuses des provinces, arpentant Paris en noir, venaient acheter un mantelet, une coiffure, un fichu pour leur fille, chez cette madame Rasatin, la marchande attitrée de toutes les hirondelles de carême, la marchande de modes qui ne vendait rien de profane,—ce quai enfin, dont les libraires débitaient: le Pistolet sacré pour casser la tête au péché mortel; la Volière des Désirs privés de leurs ailes et gémissants dans la captivité; la Courtisane fanfreluchée de tous les vices du temps et coiffée de tous les ridicules. Pauvre antique quai, qu'on regarde aujourd'hui avec ses constructions, ses habitants, ses commerces, comme déparant le jeune et élégant Paris! Et c'est entre les marchandes: «Allons donc vite, voici les charrettes, qu'on prenne garde surtout à ce petit miroir... Miséricorde! le chausse-pied de Mlle Niaulin qu'on vient de mettre en pièce... Oh! si l'on me reprend jamais sur un quai... Juste ciel! n'ont-ils pas abîmé la robe de ma sœur! Et ce paquet d'éventails, où l'as-tu mis?... Eh! nos brochures, gage qu'elles seront encore ici à minuit... Que voulez-vous que j'y fasse, s'ils s'amusent à boire?... Ma commère, je crois que nous allons avoir de la pluie, cela va bien nous accommoder... A mon âge décamper, c'est bien douloureux... Je te vas taper si tu parles. Peste soit des enfants!... Eh bien, ne voilà-t-il pas la charrette qui transporte les effets de ma voisine, la nôtre ne vient pas, et la nuit qui va nous surprendre!»

Si nous nous dirigeons du côté des Boulevards, nous tombons, pour nous faire l'honneur de la promenade, sur deux petits livres au style coquet et joliment railleur.

Le premier, la «Critique sur la Folie du jour, ou la Promenade des Boulevards, 1754», est une déploration de l'abandon des promenades royales du Petit-Cours, des Champs-Élysées, des Tuileries. Et l'auteur se demande la cause de ce goût étonnant, qui peut engager un marquis à un pareil rendez-vous, où il trouve la confusion d'une multitude de carrosses mêlés à la remise et même au fiacre, un peuple ivre de vin à quatre sous, vous débitant de méchants propos, un marais, une gadoue jetant dans l'air une puanteur insupportable, des marchands de mauvaise bière, des charlatans, des jeux de chiens, un arlequin muet et sans culotte. Le second livre, qui a pour titre: «Déclaration de la Mode portant réglement sur les Promenades du Boulevard, l'an 52 des bilboquets, 8 des pantins, et 1 des navets.» débute ainsi: «Girouette élégantine des Grâces, Princesse de frivolité, Duchesse de Bagatelle et Souveraine de l'Empire des Modes. A tous Ducs, Marquis, Comtes, Barons, Petits-Maîtres, Gens du Bel Air, Plaisans, Gens oisifs, Persifleurs, Chevaliers, Militaires, Abbés, Robins grands et petits, Financiers, Duchesses, Comtesses, Marquises, Baronnes, Petites-Maîtresses, Femmes du bon ton, Bourgeoises à la mode, Précieuses, Minaudières... et autres nos sujets: Salut.» Et aussitôt commence un tableau animé, tapageur de ces boulevards des Remparts, que, mieux que l'estampe de Saint-Aubin, vous font voir les vues d'optique, représentant les boulevards de Paris près le café du Grand Alexandre, les boulevards de Paris près la porte du Temple, la vue des boulevards de Paris, prise du premier café près le Réservoir d'eau, les boulevards de Paris près la porte Saint-Antoine. Et dans la brochure on entend, pour ainsi dire, le bruit de tous ces boulevards: le son des trompettes, le fracas des tambours, l'écorchante harmonie des vielleuses, les claquements des fouets des cochers des Allemandes, des Diligences, des Dormeuses, des Vis-à-vis, des Soli, des Paresseuses, des Cabriolets, des Sabots, des Gondoles, des Berlines à cul de singe, des Haquets, des Diables, et les brouhahas répétés des amateurs de parades, et encore le grommellement bourdonnant des buveurs, et le sifflement séduisant des marchandes de nougat et des bouquetières[23].

Puis la vie de Paris descendant à la fin du siècle vers les quartiers neufs, on aura la petite chronique moqueuse des boulevards, dans les Soirées du boulevard de Coblentz.

Si nous quittons le centre de la ville, et que nous poussions à la place Louis XV, laissant, au Pont-Tournant des Tuileries, le carabas, l'immense panier, la grande voiture en osier, qu'une petite estampe de Mlle Ozanne nous montre attelée pour Versailles, nous voici à la promenade du Cours la Reine, à la promenade qu'on appelait alors du nom de Petit-Cours. La belle heure est de cinq à six heures; c'est l'heure où la noblesse se promène dans tout son faste, l'heure des gorges blanches à demi découvertes, l'heure des bouches vermeilles, jetant d'un carrosse mille petits compliments riants[24].

Un moment dans les Champs-Élysées: le Colysée, dont l'ingénieur Le Rouge a laissé une description, ornée d'un plan de l'édifice, attire tout Paris avec ses fêtes, ses expositions se développant sur seize arpents; mais ces fêtes, ces expositions ne durent que quelques années, et il ne reste d'éternel, en ce lieu, que la promenade de tous les ans de Longchamps.

Et le petit poème intitulé Longchamps (1788) nous peint l'allée ombreuse où la noblesse est seule assemblée, puis le défilé, et la baronne de B... et son cocher d'or massif, et la belle Contat suivie de Chaussade, son chirurgien accoucheur, et la voluptueuse Adeline, et Carline et Lescot, et Gontier et Chéron, et Saint-Huberty à qui l'on donne pour cocher Camerani, et Sophie Arnould en son cabriolet, coiffée d'un chapeau blanc à la plume éclatante. En 1789, «Longchamps, satire adressée par le Tiers État aux Nobles; à Verax, chez Mordant et Compagnie», demande la suppression de cet impur Longchamps, fourmillant d'abbés, de coiffeurs, de fats de toute espèce, de danseurs d'opéras, de grisettes et cætera. Une dernière brochure publiée sous le Directoire, mais sans date, et qui a pour titre: «le Départ des belles femmes de Paris en grand costume pour embellir Long-champ pendant trois jours», se termine par une liste des beautés qui ont paru à la promenade, parmi lesquelles je relève les noms de Mmes de Noailles, de Fleurieu, Tallien, de Puységur, de Chauvelin, Ducos-Fonfrède, Récamier, Molinos, d'Ormesson, de Valence, de Beaumont, de Saint-Hilaire, de Nanteuil, et des demoiselles de Malingant et de Nicolaï.

Après les Champs-Élysées, le bois de Boulogne et ce qui s'y passait d'ordinaire, raconté villageoisement dans «l'Historien villageois, ou la Promenade du Bois de Boulogne, 1749».

Est-ce là tout le Paris moral, ainsi que je l'appelle? Non; il faut encore parler des petites maisons, de ces boudoirs d'amours, de ces buen retiro de débauches d'esprit, qui sont en train de s'élever dans tous les endroits, restés campagne en la grande enceinte de Paris, ces endroits que Watteau peignait, au commencement du siècle, sous le nom du «Marais». Nous avons, pour nous y servir de cicerone, un roman, oui, un roman particulier, qui s'appelle: la Petite Maison. Le marquis de Trémicour a défié Mélite de venir dans sa petite maison. Mélite lui a répondu que, là ou ailleurs, elle ne le redoutait pas. Ils ont fait une gageure, et Mélite s'est rendue à la petite maison de Trémicour. Mais l'intérêt du roman n'est point dans la peinture du caprice amoureux de Trémicour, dans la défense de Mélite; il est dans la description de ce lieu unique, de ce lieu qui n'a pas de pareil pour la galanterie, et qui m'apparaît comme l'idéal du luxe le plus délicat et le plus voluptueux, et ainsi que le résumé des perfections de toutes les petites maisons de Paris, réunies en une seule par l'auteur.

Une avenue, conduisant à une patte d'oie, amène à la porte d'une jolie avant-cour, tapissée de verdure, et qui, à droite et à gauche, communique avec une basse-cour, dans laquelle se trouvent une ménagerie peuplée d'animaux rares et familiers, et une jolie laiterie ornée de marbres et de coquillages, où les eaux tempèrent la chaleur du jour.

Dans l'autre basse-cour sont placés une écurie double, un joli manège, et un chenil où sont renfermés des chiens de toute espèce.

Les murs de ces bâtiments, dans leur simplicité, cherchent la nature, le caractère pastoral et champêtre, et des percées ingénieusement ménagées laissent apercevoir des vergers et des potagers constamment variés.

De la cour d'honneur entourée de murailles revêtues de palissades odoriférantes, Trémicour fait passer Mélite dans un salon donnant sur le jardin: un salon si voluptueux, dit l'auteur, qu'on y prenait des idées de tendresse en y entrant. Il est de forme circulaire, voûté en calotte peinte par Hallé, le plus habile des peintres, après Boucher, pour les sujets de la Fable. Les lambris, imprimés lilas, enferment de superbes glaces, et des sujets galants ornent le dessus des portes. Une sculpture de goût, relevée d'or, des étoffes assorties à la couleur du lambris, en font un salon digne d'avoir été ordonné par Le Carpentier, «qui entend le mieux la décoration des dedans», et qui a fait le petit château de M. de la Boissière et la maison de M. Bouret.

Le jour finissait; un nègre vint allumer les trente bougies que portait un lustre et des girandoles de porcelaine de Sèvres, et Mélite se met à admirer la légèreté du ciseau du sculpteur Pineau, à vanter le talent avec lequel le peintre Dandrillon avait ménagé les finesses les plus imperceptibles de la sculpture et de la menuiserie:—Dandrillon, l'admirable Dandrillon qui a trouvé le secret de peindre les lambris sans odeur, et d'appliquer l'or sur la sculpture sans blanc d'apprêt!

Trémicour et Mélite passent dans la chambre à coucher. Elle est de forme carrée et à pans, avec des glaces dans les quatre angles. Un lit d'étoffe de pékin jonquille, chamarré des plus belles couleurs, se voit dans une niche. Le plafond se termine en voussure, et contient dans un cadre circulaire un tableau, où Pierre a peint Hercule, dans les bras de Morphée, réveillé par l'Amour. Les lambris sont imprimés couleur de soufre tendre, les marbres bleu turquin, le parquet en marqueterie mêlée de bois d'amarante et de cèdre. De jolis bronzes, des porcelaines garnissent les tables de marbre en consoles, distribuées au-dessous des quatre glaces.

Mais le boudoir, c'est une autre merveille! Les murs ici ont un revêtement complet de glaces, dont les joints sont masqués par des troncs d'arbres artificiels, sculptés, massés, feuillés avec un art admirable. Ces arbustes, disposés en quinconces, sont jonchés de fleurs et chargés de girandoles, dont les lumières graduées, grâce à des gazes étendues sur les glaces du fond, vous donnent l'illusion d'un véritable bosquet illuminé. La niche, où est placée l'ottomane, a un parquet de bois de rose à compartiments, avec un pourtour et un plafond de la niche revêtus de glace, à l'encadrement de crépines d'or. Enfin la peinture de la menuiserie et de la sculpture a été appliquée par Dandrillon, de manière qu'elle exhale la violette, le jasmin, la rose.

Troublée, émue par une musique, que Trémicour a fait cacher dans un corridor entourant le boudoir, Mélite se sauve dans la pièce voisine. Elle est dans l'appartement de bains, une salle toute de marbre, de porcelaine, de mousseline, avec des lambris exécutés par Perrot sur les dessins de Gillot, encadrés de plantes marines, montées en bronze par Caffieri; au milieu un décor féerique de cristaux, de pagodes de coquillages d'où se lèvent une baignoire et un lit de mousseline des Indes brodée et ornée de glands en chaînette. Une porte entr'ouverte lui laisse entrevoir le cabinet de toilette dont les lambris sont peints par Huet qui y a représenté des fruits, des fleurs, des oiseaux étrangers, entremêlés de guirlandes et de médaillons, dans lesquels Boucher a peint en camaïeu de petits sujets galants, ainsi que dans les dessus de portes. Au milieu, des jattes de porcelaine gros bleu rehaussées d'or, remplies de fleurs naturelles, de petits meubles d'étoffe de la même couleur, et dont les bois sont d'aventurine appliquée par Martin, et sous un plafond à campane sculptée, contenant une mosaïque en or, égayée de fleurs peintes par Bachelier, se dresse une toilette d'argent ciselée par Germain.

Mélite commence à avoir l'admiration attendrie, quand elle est sauvée, pour le moment, par une illumination de Tremblin, combinée avec des jets d'eau et des transparents, suivie d'un joli feu d'artifice préparé par Carle Ruggieri.

A demi vaincue, Mélite se laisse entraîner dans la salle à manger, aux murs de stuc colorés par Clérici, qui a fait le salon de Neuilly pour le comte d'Argenson et celui de Saint-Hubert pour Sa Majesté. Des bas-reliefs de même matière, dus à Falconet, représentent les fêtes de Comus et de Bacchus au milieu de trophées de chasse, de pêche et d'amours sculptés par Vassé, et qui sont au nombre de douze, et d'où jaillissent autant de torchères portant des girandoles à six branches.

Et ainsi continue l'originale séduction du marquis, qui ne fait grâce à Mélite, dans sa maison, ni du cabinet de jeu revêtu de laque de Chine, aux meubles d'étoffe des Indes brodée, aux plus belles porcelaines du Japon et de Saxe placés sur des culs-de-lampe dorés d'ors de couleur, ni du cabinet à prendre le café dont les lambris sont peints en vert d'eau, parsemés de sujets pittoresques rehaussés d'or, et dont les meubles sont en moire brodés en chaînettes, ni même du cabinet d'aisance, avec sa cuvette de marbre à soupape, sa charmille feinte, son ciel peuplé d'oiseaux, ni enfin du boudoir aux gravures, témoin de la défaite de Mélite.

Enfin, voici la paroi du cabinet qui fait face à la cheminée, et qu'emplissent deux portes, et un grand meuble à livres à figures, en poirier noirci, fabriqué sur un dessin de mon frère, et où se marie le style Louis XV avec le style Louis XVI.

Sur les portes descendent deux lourdes portières faites de tapis d'Orient, dans l'un desquels domine la nuance abricot, et dans l'autre le violet bleuissant et diapré de la prune, de ces tapis tissés d'une laine incomplètement dégraissée, et où la teinture dans le suint animal, que la toison garde encore de la bête, prend ce velouté que n'ont jamais les tapis de l'Europe. Ces tapis qu'on ne peut comparer en rien aux persans du seizième siècle, mais tout charmants en leurs soyeuses et floches couleurs, sont appelés vulgairement tapis de Caramanie. Renan, qui sait infiniment de choses, croit que la fabrication a lieu surtout dans la petite ville d'Oucha, l'ancienne capitale de la Phrygie, et il suppose que, là, s'est conservée la fabrication des tapis de l'ancienne Babylone. En ces pays, point de manufactures, mais chaque maison un atelier, où la femme et la fille, avec les yeux de coloriste de ces populations, deux ou trois fleurs placées dans une poterie, qu'elles regardent de temps en temps pour se maintenir dans la douce chromatique, travaillent dans un coin de chambre ensoleillé. Et j'ai donné, dans un de mes romans, ce joli détail fourni par l'étude d'un tapis possédé par un de mes amis: une petite mèche de cheveux de femme perdue, de distance en distance, dans le tissage de la laine, et marquant la tâche de chaque journée de l'ouvrière. Au-dessus du meuble, sous le pastel de Perronneau du vieux comte de Goyon, dont l'habit de velours noir et le cordon de soie rouge tuaient toutes les peintures de la vente Aussant, s'étagent des bronzes du Japon et de la Chine, aux deux côtés d'un ancien cloisonné.

Sur les coins, deux jardinières quadrangulaires, aux pans courbes, et sur la patine fauve desquelles se détache échevelé, avec des tortillages de queue qui ressemblent à des déroulements de serpents, l'oiseau de paradis chimérique, appelé Fong-hoang en Chine, Foô au Japon: l'oiseau des Impératrices de l'Extrême-Orient. Puis deux cornets, dont l'un est formé d'une feuille de latanier, serrée dans un nœud fait par le corps ornemental d'un délicat dragon, accompagnent la pièce du milieu. Quel charme a ce bleu des vieux cloisonnés, ce bleu qui n'est à la fois ni du bleu ni du vert, ce bleu où il y a un peu des ciels qu'a peints Véronèse, ce bleu où, en la sertissure du cuivre doré, des fleurs rouges, couleur de cire à cacheter, et des fleurs blanches, couleur de grès, éclatent dans une sourde richesse. M. de Balloy, qui a passé de longues années en Chine, comme secrétaire de la légation, me racontait, un jour, sur les bords du lac de Constance, la primitive fabrication de ces émaux cloisonnés. On ne connaît pas là-bas tout notre outillage d'Europe. L'émailleur, sa carcasse faite, ses cloisons soudées, et cela avec les doigts et deux ou trois méchants petits instruments, est assis devant le pas de sa porte, ayant devant lui un plat de feu, une espèce de four de campagne, et là il cuit et recuit, une trentaine de fois, ses émaux, soufflant son feu à grands coups d'éventail. M. de Balloy disait que la lucidité des cloisonnés chinois tient à ce que, avant que l'émail n'y soit versé, on argente l'intérieur des cloisons, dont les arêtes extérieures sont seules dorées, après l'achèvement de la pièce.

Trois bronzes japonais sont posés sur la tablette inférieure: un petit faucon, le corps aplati sur des serres énormes avec un redressement goulu de la tête; un éphèbe japonais, au bonnet de laque, à la robe décolletée, aux formes efféminées, chevauchant une mule rétive, un Kirin, l'animal fabuleux par excellence. Tête de dragon surmontée d'une corne, crête de crocodile sur le dos, corps de cheval avec des ailes membraneuses de chauve-souris, pieds de daim, tel est cet animal, dont l'apparition annonce la venue au monde d'un homme d'une intelligence et d'une bonté divines. Et l'animal lui-même, en dépit de son apparence monstrueuse, est si humain pour les créatures, qu'au milieu de la vitesse effroyable de sa course, il s'applique à ne point fouler un vermisseau.

Ces bronzes à figurations d'animaux sont tous, quadrupèdes, oiseaux, poissons, reptiles, des brûle-parfums, à petite plaque mobile s'enlevant pour laisser monter l'encens. Car les parfums jouent un grand rôle dans l'Extrême-Orient. Les Chinois en ont, de tout temps, fait venir de l'Arabie et de l'Inde, dont ils fabriquent des bâtonnets, des pastilles odoriférantes travaillées et sculptées avec le plus grand art. Nous trouvons, dans le catalogue de M. de Sallé, des paquets de hiang, ou mèches d'odeur, les unes à la senteur de camphre, les autres à la senteur de safran, et une boîte d'étain remplie de bois de calamba, bois très rare qui ne se recueille que sur la cime des plus hautes montagnes, et dont la livre, au dire de l'expert, se vendait jusqu'à deux cents ducats. Dans la vente de Guignes, notre ambassadeur en Chine sous le Directoire, il était offert, aux enchères parisiennes, un flacon de poudre jaune odoriférante, venant du Thibet,—de celle que le grand lama envoyait tous les ans à l'Empereur du céleste Empire pour fabriquer les chandelles aromatiques que l'on brûlait devant les idoles: chandelles faites, avec ce parfum, de la sciure de bois de santal, de la gomme. Le parfum, là-bas, n'est pas seulement une jouissance pour un odorat plus sensuel que le nôtre; il est, en même temps, un acte d'adoration de la divinité, poursuivie et atteinte par la fumée légère et pénétrante, dans ses reculements les plus lointains de l'humanité, et sous ses avatars les plus excentriques. C'est l'origine de ces bouteilles qui servent à l'évaporation d'eau parfumée, et de ces ting, ou assemblage de trois pièces de bronze: le vase à brûler le parfum, le vase à contenir des fleurs, le vase à placer la pelle et les pinces pour remuer les cendres. Du reste, j'ai là, sous la main, un petit plateau, dont la décoration est faite d'une inscription, qui témoigne de l'importance donnée dans les pays bouddhiques au brûlement des parfums, et à la volupté, que cet embaumement factice de l'air procure à l'homme et au dieu. Ce plateau coulé pour l'usage spécial de la maison de l'Empereur, pour le Yuen Ming Yuan, le palais des femmes, et sur lequel on apporte les bâtonnets parfumés, a pour inscription une poésie de l'empereur Kien-Long commentant les préceptes canoniques du livre intitulé Tsin-Tsé, et dont voici la traduction:

La fumée de l'encens monte jusqu'à la troisième voûte du ciel, et se répand de là vers les points cardinaux. Chaque molécule arrivant aux nobles narines du prince, de la transformation, lui fera oublier toutes les calamités de la terre.

La fumée montant en spirale est l'image figurée des dix mille bonheurs.

Sur la planche supérieure du grand meuble sont les grands livres, les grands manuscrits de toutes les paroisses, que leur format expulse des rayons de la bibliothèque. Je n'en cite que quelques-uns: la suite d'estampes gravées par madame la marquise de Pompadour; avec la planche de Rodogune;—les deux cahiers d'Éléments d'ORFÉVRERIE de Germain,—les Études d'Anatomie, fac-similés à la sanguine par Demarteau d'après les dessins de Monnet, et où le squelette, le coude appuyé à une console, pose en agréable du temps;—la Mascarade a la grecque, dans laquelle des femmes et des hommes, habillés de motifs d'architecture, moquent, en 1771, le retour du goût à l'antique;—la Caravanne (sic) du sultan a la Mecque, improvisée par les pensionnaires de l'Académie de France pendant le carnaval de 1748;—la collection des dessins de Watteau, publiée en deux volumes, sous le titre de «Figures de différents caractères Dessinées d'après nature, d'après Antoine Watteau;—la Galerie des Modes et costumes français, d'après nature, d'après les plus célèbres artistes en ce genre et colorés avec le plus grand soin par madame Lebeau... chez les sieurs Esnauts et Rapilly», un recueil fait dans le temps avec un titre spécial, des cent meilleures planches des six cents et plus éditées: collection que personne ne possède en France, et dont Rapilly n'a vu qu'une seule fois un exemplaire complet, qui s'est vendu sous ses yeux en Angleterre. Et encore des livres pour leurs reliures: une Description historique et géographique de la France ancienne et moderne, aux armes du Dauphin, père de Louis XVI; et la partition de Zémire et Azor, dans la plus splendide reliure à la fanfare, en maroquin rouge.

Parmi ces grands livres, un in-folio et deux in-quarto vous donnent la collection des «Cris de Paris» pendant tout le dix-huitième siècle, de ses premières à ses dernières années: ce sont le recueil des 12 planches de Boucher, le recueil des 60 planches de Bouchardon et le recueil rarissime des 12 cahiers de 6 petites estampes coloriées qui a pour titre: Cris de Paris, dessinés d'après nature par M. Poisson. Avec ces trois volumes, vous n'avez pas seulement la figuration de toutes les petites industries ambulantes, vous avez dans l'oreille le bruit de la rue d'alors, et comme le prolongement de l'écho des voix sonores assourdissant, du matin au soir, la grande ville. Et voici d'abord ce beau et original cri, pour le débit dans les carrefours des petits verres d'eau-de-vie, ressuscitant un moment l'homme et la femme du peuple, de leurs mortelles fatigues: La Vie, la vie, puis tous les autres: A racomoder (sic) les vieux soufflets.—Balais, balais.—Du mouron, du sençon pour les p'tits oiseaux.—A ramoner du haut en bas.—Talmouses toutes chaudes.—Au vinaigre.—A la fraîche, à la chaude qui veut boire.—Carpe vive.—Huistres à l'écaille.—Mon bel œillet.—Encre luisante, encre à écrire.—La lanterne en hiver, l'eau en été.—La liste des gagnans à la loterie.—Du grès, du sablon.—Pleurez petits enfants, pleurez vous aurez des moulins à vent.—Caffé, caffé.—D'l'anis toute sucrée.—Achetez mes belles estampes.—Parapluie là.—Marrons rôtis, marrons boulus.—Cannes à la mode, achetez mon beau jet.—Régalés-vous, mes dames, v'là le plaisir.—Maquereau, monsieur, v'là le maquereau.—Mottes à brûler, mes dames, belles mottes.—Vieux habits, vieux chapeaux.—Couteaux, ciseaux à repasser.—Mes bons colifichets.—Ah la lanterne magique, la pièce curieuse.—Voilà le bon pain d'épice de Rheims.—Allumettes, bonne amadoue, pierres à fusil et briquets.—A la crème.—A la mûre.—De gros gobets à la courte queue.—De gros cerneaux, les gros.—Du beau chasselas à la livre.—Almanach de Liège, à deux sols la pièce.—Pierre à détacher sans mouiller, sans eau.—A 6 sols, le marchand qui se ruine.—A 50 sols l'aulne, trois quarts de perte.—A la barque, à la barque.—Pois ramés, pois écossés.—Belle figue, pêche au vin.—Ha ma belle herbe, ma belle herbe.—Cartons, mes dames, voilà de bons cartons.—Petits serins, achetés mes petits oiseaux.—V'là du cresson, la santé du corps.—A la flotte, à la flotte, mes beaux rubans.—Épingles noires à 1 sol le cartron, les blanches à 2 sols le cent.—La mort aux rats, mes dames.—Achetés mes petits chiens, mon bel angola.—Curedents à la Carmélite, les beaux curedents.—L'Oraison de sainte Brigitte.—Édit du Roi donné de tout-à-l'heure, de tout-à-l'heure.

Aux livres sont mêlés quelques manuscrits, je parlerai seulement de deux. L'un est, en l'année 1787, l'Établissement de la maison et de la Garde-robe de Monseigneur le dauphin, montant à 59,842 livres. On y trouve cet article: Au S. Cordier, joaillier, pour fourniture faite à Monseigneur le Dauphin d'une montre, d'un cordon, d'une clef, d'un cachet et d'un œuf garnis en diamants, du choix de M. le duc d'Harcourt, suivant le mémoire du S. Cordier..... 5,500. Un second article fait mention d'une somme de 177 liv. 11 s. 3 d. à payer au S. Auguste, orfèvre du Roi, pour fourniture d'un gobelet d'argent avec couvercle et anses, gobelet à l'usage du Dauphin. Dans un autre article, il est question d'une somme de 433 liv. 10 s. à payer au S. Foucard pour livraison de drap anglais, casimir et camelot de soie pour quatre habits et deux redingotes faites à l'enfant. Enfin, le mémoire se termine par une note du S. Richard, s'élevant à 748 livres pour fourniture de bonnets de coton, bas de soie, cordons des ordres et autres objets pour la garde-robe du prince.

L'autre manuscrit est plutôt un livre de dessins. Sur la première page, deux amours déroulent le plan d'un palais qu'on voit au fond du feuillage d'un jardin français. En bas est écrit: Recueil des plans de la maison de M. de Cassini, située rue de Babylone, exécutée en 1768 sur les desseins de Bellisard. Et dans des cadres précieusement dessinés et surmontés de cartouches soutenus par des amours à la Eisen, défilent sur douze feuilles les aspects, les profils, les coupes de la maison, que termine un charmant dessin représentant la rotonde du salon et son plafond peuplé d'amours. C'est, en son maroquin rouge, un curieux et rare spécimen de l'album que les seigneurs bâtisseurs du dix-huitième siècle faisaient exécuter de leur hôtel.

Tout en bas du meuble, serrés les uns contre les autres, sont tassés les portefeuilles ventrus qui contiennent la collection d'estampes du siècle passé. Moins riche, moins précieuse, moins unique dans son genre que la collection de dessins, cette réunion de gravures contient cependant le plus grand nombre des belles et rares pièces du dix-huitième siècle en des états dignes d'envie, et dans une fraîcheur, et avec une virginité de marges introuvables: telles enfin que les rapportait Clément des cartons de l'Allemagne et de la Hollande, il y a une vingtaine d'années. La France, elle, au siècle dernier, encadrait ses estampes, faisait pis, s'il est possible, coupait les marges au cadre de la gravure pour enfermer l'image dans des filets olive, en sorte qu'avant 1850, à moins de découvrir une épreuve venant de l'œuvre d'un graveur, c'était une bonne fortune de rencontrer une estampe française qui ne fût pas rognée, mouillée d'humidité et brûlée par le soleil. Et ce n'est vraiment qu'à partir de cette époque qu'ont apparu sur le marché ces belles estampes qui semblent, au bout de cent ans, sortir de chez l'imprimeur,—et cela avec ce rien de jaunissement chaud et harmonieux, cette sorte de patine, que seul le temps donne au beau, solide, sonore papier d'alors. Une particularité qui la fait aujourd'hui inestimable, cette réunion d'estampes, c'est le goût que j'ai eu des états d'eaux-fortes, au moment où personne n'en voulait, et qui m'a poussé à faire presque la collection de Watteau, de Chardin, de Baudouin, en ces esquisses, en ces souffles spirituels de gravures.

Mais commençons ce dénombrement des gravures du dix-huitième siècle par une division qui devrait toujours faire l'en-tête des catalogues d'estampes: Eaux-fortes de Maîtres et d'amateurs.

Boucher.—La collection rarissime, avant toute adresse, des quatre eaux-fortes ayant pour titre: le Sommeil, les Petits Buveurs de lait, le Petit Savoyard, la Tourterelle, quatre épreuves découvertes par le fureteur Robert-Dumesnil, dont elles portent la petite lentille imprimée à froid et provenant de la vente Leblond. Et encore de Boucher le non moins rarissime état d'eau-forte qu'il a gravé de son Andromède, comme dessous et préparation de la planche terminée au burin par Aveline. Une eau-forte qui montre, dans l'interprétation légère et spirituelle d'un corps de femme, toute l'habileté de pointe de l'aquafortiste, et son gras pointillé, et ses courbes hachures brisées, et le pittoresque ragoût du travail, et l'indication ressautante des contours. Une épreuve peut-être unique, que je me rappelle avoir vu vendre, il y a une trentaine d'années, à une vente de Defer, et que j'ai retrouvée dans la petite suite d'estampes de haut goût de M. Villot.

Madame Boucher.—De la jolie femme du peintre, devenue, aux côtés de son mari, une artiste, et qui a peint de lumineuses miniatures et égratigné quelques cuivres, un cartouche surmonté de trois cœurs enflammés, que soulèvent en l'air de leurs bras et de leurs jambes de gras amours, un cartouche signé: Jane Boucher.

Cochin.—La libre et croquante eau-forte de ce beau marquis contourné, lorgnant avec un verre grossissant les femmes sculptées de Goujon, et qui a pour titre: la Fontaine de St-Innocent.

Debucourt.—La seule eau-forte qu'on connaisse de lui, est l'état d'eau-forte du Juge ou la Cruche cassée qu'il s'est amusé à faire pour la gravure qu'en a exécutée Leveau. Une curiosité, mais rien qu'une curiosité.

Fragonard.—La grande planche de l'Armoire, avant toute lettre, et les quatre chefs-d'œuvre de son merveilleux grignotis: ses quatre bas-reliefs de satyres, choisis, triés, changés et rechangés, et dont maintenant quelques épreuves sont avant la planche nettoyée.

Mademoiselle Gérard.—De la belle-sœur de Fragonard, au travail de laquelle on sent toujours marié le travail du beau-frère, les rares planches de «la femme mettant à cheval un enfant sur le dos d'un gros chien», et de «la petite fille couchée sur un escalier avec un petit chien emmaillotté dans ses bras, et sur laquelle on lit: Première planche de mademoiselle Gérard, âgée de dix-huit ans, 1778.» Enfin de l'eau-forte de Fanfan j'ai deux états; et l'état le moins avancé est signé à la fois à la pointe des noms de Fragonard et de Mlle Gérard avec la mention: Épreuve avant la lettre.

Gravelot.—L'élégante eau-forte signée H. Gravelot toute gribouillée de croquetons, et du milieu desquels se détache cet étui, cette petite merveille de dessin rocaille, si prestement enlevée sur le cuivre.

Loutherbourg.—«La Boutique du barbier», exécutée avec ce trait humoristique qui a été repris servilement par les illustrations anglaises, et accepté comme une originalité de date récente.

Olivier.—Deux de ses femmes en costume du temps, des livres de musique à la main, assez rares mais assez méchantes eaux-fortes.

Paroy (le chevalier de).—«La Marchande de châtaignes.» Brillante petite eau-forte, à laquelle Augustin de Saint-Aubin n'a pas que fourni le dessin, mais bien encore le badinage de son habile aiguille.

Pater.—L'unique eau-forte qu'ait gravée le petit maître. C'est une halte à la manière de Watteau, où des soldats, des femmes, des vivandiers groupés, couchés autour du chaudron qui bout en plein air, sont bravement griffonnés, et traités avec un faire plus large que celui de ses dessins, de sa peinture.

Rue (de la).—La suite en premières épreuves de ses six bacchanales, six eaux-fortes d'un métier tout plein de ressouvenirs de Tiépolo.

Saint-Aubin (Gabriel).—La collection presque complète de l'aquafortiste qui a éclairé les élégances de dessin de son temps avec les effets de lumière de Rembrandt, et en première ligne, une épreuve du Salon du Louvre venant de la vente de la Beraudière, une épreuve du second état qui est le bon, et non encore entièrement ébarbée, et tout obscure de traînées d'un beau noir velouté, et des épreuves merveilleuses du Spectacle des Tuilleries, du Bal d'Auteuil, des Nouvellistes, de la Foire de Besons, du Charlatan, de l'Adresse de Perier, marchand quincaillier, etc.

Parmi les eaux-fortes inédites qui ont échappé aux recherches de M. de Baudicour, indépendamment des deux planches déjà signalées dans les «Répertoires des bals» par le S. de la Cuisse, j'indiquerai chez moi trois pièces:

1o Une petite eau-forte représentant un cabinet d'histoire naturelle, au milieu duquel se dresse une figure d'Isis, que désigne un génie aux grandes ailes. Elle décore l'almanach historico-physique ou la Phisiosophie des dames, 1763.

2o Une pièce singulière célébrant le renvoi des Jésuites et composée de deux médaillons: l'un qui représente un homme jetant au feu les livres de Molina, Mariana, Suarez; l'autre, une sortie gaminante d'écoliers de la haute porte d'un collège. Sur le rebord de la tablette qui devait servir à contenir l'inscription, se sauve un renard à la queue coupée. La planche, non terminée, est reprise dans certaines parties à l'encre et au bistre.

3o L'Almanach des Dieux pour l'année 1768. Un grand almanach, dessiné dans une architecture ressemblant au portail de Saint-Sulpice, et où chaque mois est surmonté d'un cartouche, renfermant, gravé à l'eau-forte, un croqueton de figure mythologique. Longtemps je ne donnai mon attention qu'à la singularité de l'almanach, quand un jour, regardant attentivement les petites figures, tout à coup j'eus la certitude qu'elles ne pouvaient avoir été dessinées que par Saint-Aubin, et que peut-être elles étaient gravées par lui: je prenais une loupe, et bientôt je découvris çà et là, sous les mythologies, d'imperceptibles S. A.

Saint-Non (l'abbé de).—Quelques eaux-fortes d'après Frago, où l'abbé attrape presque le pétillant faire du peintre.

Schenau.—La série de ses douze eaux-fortes, assez balourdes de dessin, mais d'une morsure savante et dont la première représente une petite marchande d'images qui a écrit sur son éventaire: Achetter mes pettites eaux forttes 1 a la 12me (sic).

Watteau.—L'épreuve d'eau-forte de la Troupe italienne qui porte en bas de l'estampe Peint et gravé à l'eau-forte par Watteaux: une épreuve que je crois unique, et que je regarde comme la pièce la plus précieuse de ma collection. A cette eau-forte sans prix, j'ai eu le bonheur de joindre l'eau-forte de la Recrue allant ioindre le regiment, pièce aussi de la plus grande rareté, et qu'on a cru un moment de Boucher, sur l'affirmation de Robert-Dumesnil, mais qu'une note découverte par moi, dans l'Abecedario de Mariette, attribue de la manière la plus positive à Watteau: «Recrue de soldats allant joindre le régiment, gravé à l'eau-forte par Watteau, et terminé par Thomassin.»

Et parmi les anonymes, je ne citerai que l'eau-forte singulière qui représente Voltaire comparaissant devant les juges de l'Enfer, avec au bas cette objurgation:

O mes amis, vivez en bons chrétiens. C'est le parti, croyez-moi, qu'il faut prendre.

Nous arrivons aux gravures, aux burins cherchés par moi surtout parmi les planches de mœurs, et dont nous allons faire la revue en courant.

Aubert.—L'estampe du Billet doux[25], cette estampe où se trouve l'élégante silhouette du grison, de ce messager grivois de l'amour taillé sur le patron d'un Lafleur de théâtre ou plutôt de l'Azolan des «Liaisons dangereuses».

Boucher.—Les deux amusantes estampes de la vie privée de son temps, échappées au peintre mythologique: la Marchande de Modes, gravée par Gaillard, et le Déjeuné, gravé par Lépicié, dont une étude du domestique versant le chocolat est dans la collection de la baronne de Conantre.

Baudouin.—Les états avant la lettre des pièces intitulées: le Chemin de la Fortune, le Modèle honnête, le Lever, le Danger du tête-a-tête, l'Enlèvement nocturne, le Confessionnal, le Catéchisme, le Curieux, le Fruit de l'Amour secret.

Les états d'eau-forte du Modèle honnête, du Curieux, du Carquois épuisé, de l'Épouse indiscrète, de la Soirée des Thuileries. Et l'on comprendra le goût des eaux-fortes de Baudouin, quand on saura que ces eaux-fortes seules conservent et l'esprit de la touche, et les pétillements de lumière et les transparences des ombres de sa peinture entièrement reflétée.

Canot.—L'estampe du Maitre de Danse, dans laquelle le joli coureur de cachets, sa pochette à l'épaule, apprend à une petite fille à faire la révérence.

Carmontelle.—Le trait à l'eau-forte de son estampe de la Famille Calas, dont les mains sont ombrées à la sanguine et les robes et les habits couverts en partie du travail le plus menu à la mine de plomb, indiquant la besogne du graveur.

Chardin.—Les états avant la lettre des pièces intitulées: le Bénédicité, l'Étude du dessin, «le Dessinateur», la Mère laborieuse, l'Économe, «la Jeune Fille à la raquette». Les états d'eau-forte du Dessinateur, de «la Jeune Fille à la raquette», de l'Aveugle, de «l'Ouvrière en tapisserie» de l'Écureuse, du Garçon cabaretier, de la Dame prenant son thé, des Amusements de la vie privée, de l'Antiquaire, de Sans-Soucis sans chagrin, de Simple en mes plaisirs, de la Blanchisseuse, de la Fontaine, cette admirable eau-forte de Cochin, qui, mieux que tous ses contemporains, joue de la morsure, met dans son travail des choses qui accrochent l'œil, est l'artiste dont l'eau-forte ressort le plus sur l'aplat des fonds. Et c'est tout l'Œuvre, de ce Maître que j'aime et j'admire, fait avec des premiers états à grandes marges, et dont les épreuves de telle ou telle pièce ont été changées deux ou trois fois pour arriver à la plus belle.

Cochin.—L'état d'eau-forte du Tailleur pour femme, et l'état d'eau-forte,—celui-ci une merveille de spirituelle et argentine gravure,—du Concours pour l'étude de la TÊTE D'EXPRESSION.

Colson.—L'estampe d'après ce petit maître inconnu, ayant pour titre: le Repos, le sommeil d'une jeune fille dans un fauteuil près du feu, dont la peinture fluide et laiteuse est aujourd'hui conservée au Musée de Dijon.

Coypel (Charles).—La belle estampe, à l'aspect sévèrement janséniste, et qui s'appelle: l'Éducation sèche et rebutante donnée par une prude, estampe gravée par Desplace, que je n'ai jamais vue passer en vente, et dont le croqueton de la première idée est au Louvre.

Debucourt.—Les estampes en couleur de ses trois promenades, de la Main, de la Rose, des Deux Baisers, des Bouquets, du Compliment, du Menuet de la mariée, de l'Oiseau ranimé. Il faut y joindre deux rares estampes du temps de la Révolution. L'une, en noir, est la représentation donnée à un grand-père, en ce temps de militarisme national, de sa petite-fille coiffée d'un bonnet à poil, tandis qu'un garçonnet, affublé d'un immense sabre, fait l'exercice avec un petit fusil. L'autre estampe, imprimée en couleur, montre également un grand-père tirant par la bride un cheval de bois sur lequel est juché un petit enfant agitant un tambour de basque, entre deux jeunes sœurs qui le soutiennent, surveillé en ses ébats par une jeune femme au grand fichu menteur qui le regarde avec des yeux de mère. Cette planche en couleur a pour titre l'Heureuse Famille, chez Depeuille, rue des Mathurins, avec au bas: Debucourt pinxit et sculpsit.

Eisen.—Parmi ses trois ou quatre grandes planches de mœurs, l'estampe de l'Amour européen, où le vignettiste montre une grandeur de dessin inattendu, et fait rondir le plus somptueux sopha, où jamais une femme du dix-huitième siècle ait étalé ses coquetteries. Je citerai une autre estampe qui n'est pas commune et dans laquelle un bossu est surpris par le guet chez une fille. Cette gravure a pour titre: le Vieux Débeauché (sic).

Fragonard.—L'état avant la lettre de la Gimblette, l'état d'eau-forte des Hasards heureux de l'escarpolette, et une épreuve très brillante de la Chemise enlevée, cette poétique et érotique image, si voluptueusement gravée par Massard, d'un corps de femme couchée, à laquelle l'Amour enlève son dernier voile.

Freudeberg.—La suite des douze estampes exécutées par l'artiste pour le «Monument du Costume» avec la tablette blanche et avant que les légendes ne soient ombrées.

Gravelot.—La grande planche tranquille et recueillie du Lecteur, dont mon ami Burty a vu la peinture en Angleterre; l'eau-forte par Moreau de son dessin de la Fondation pour marier dix filles par le marquis de l'Hôpital, enfin une rarissime planche gravée par Marchant et publiée de l'autre côté du détroit. Ce sont les Divertissements de la loterie où le dessinateur, dans un encadrement ronflant, turgescent et contourné, a distribué, en six cartouches, les divers épisodes se rattachant au tirage de la loterie à Londres, dans le siècle dernier.

Jeaurat.—Les états avant la lettre du Transport des filles de joie a l'hopital et du Carnaval des rues de Paris, de la Place Maubert, et une belle épreuve du Joli Dormir, et presque tout entière la série des planches de mœurs du peintre parisien, nous donne à voir, dans le Fiacre, la tenue guenilleuse du pauvre diable de cocher du temps, dans les Citrons de Javotte, un de ces déjeuners d'huîtres que l'on faisait à l'Auberge du Bout du Monde, au coin de la rue de ce nom et de la rue des Petits-Carreaux.

Lancret.—L'état avant la lettre, et le seul que je connaisse, du Glorieux, cette riche mise en scène à la Comédie-Française d'une comédie bourgeoise: un état de la planche gravée par Dupuis, d'un velouté dans les noirs tout à fait extraordinaire. C'est ce qu'on appelle, en langage moderne, une planche retroussée, par un tour de main qui est d'un emploi ordinaire dans le tirage des eaux-fortes d'à présent, mais qui était d'un usage très restreint dans le tirage des planches au burin du dix-huitième siècle. La planche, encrée et essuyée avec la paume de la main, est après cela époussetée, fouettée avec un chiffon qui fait sortir l'encre des tailles, et donne à l'impression des ombres, ces étendues de noir où il n'y a pas de petits points blancs.

La Tour.—Les états avant la lettre des portraits de Paris de Montmartel, de Restout, de Vicentini dit Thomassin.

Lawreince.—Les états avant la lettre de Qu'en dit l'Abbé, du Billet doux et des deux planches de l'Indiscrétion et de l'Aveu difficile, gravées par Janinet, et fraîches comme si elles sortaient de la presse.

Les états avant la dédicace de l'École de Danse, du Coucher des ouvrières en modes, du Lever des ouvrières en modes, de l'Assemblée au salon.

Les états d'eau-forte de Qu'en dit l'Abbé, du Billet doux, du Roman dangereux, de l'Assemblée au salon, de l'Assemblée au concert.

Leclerc.—L'estampe curieuse de l'Abbé en conqueste, représentant sous l'ombre d'arbres rameux un galant et poupin abbé filant au fuseau aux pieds d'une lectrice distraite.

Moreau le jeune.—Les états avant la lettre de ses gracieux cadres pour l'annonce des spectacles de la cour à Fontainebleau, et la rarissime planche de la Cinquantaine, et malheureusement une seule suite des deux séries exécutées par l'artiste pour le «Monument du Costume», mais de l'exemplaire de souscription, sur ce solide papier lisse où la fleur de la gravure vient dans le moelleux d'une impression sur peau vélin. Je possède encore de lui le tombeau de Rousseau à Ermenonville, une épreuve, avant que n'ait été effacée sur le cuivre la vieille femme agenouillée, dont l'agenouillement fut jugé impie par la Sorbonne.

Pater.—L'état avant la lettre de la grande composition du peintre qui a pour titre: l'Essai du Bain, et au bas de laquelle sont écrites à la plume trois pièces de vers par Savary, pour le choix de l'une être fait par l'éditeur.

Saint-Aubin (Gabriel).—La rare estampe non terminée de «la Parade des boulevards» et qui porte à l'encre, sur l'exemplaire du cabinet des Estampes, le nom de Duclos comme graveur. Et voici une planche encore plus rare: un éventail fait pour le mariage de Marie-Antoinette et de Louis XVI, représentant les deux nations fêtant l'alliance, le verre en main, pendant que des Amours roulent le plan de la dernière guerre; c'est un état d'eau-forte très légèrement indiqué, et entièrement retravaillé et accentué au crayon par Gabriel de Saint-Aubin qui a écrit dans le demi-rond blanc de l'éventail: «Je prie M. Duclos de me conserver cette épreuve retouchée avec le plus grand soin.» La planche a été terminée, j'en ai vu une épreuve chez Gosselin, mais c'est la seule épreuve que j'aie vue pendant toute ma carrière d'amateur et de chercheur. Aux passionnés de Gabriel, j'indiquerai également deux autres pièces gravées d'après lui: une vue de la statue équestre de «Louis le Bien-Aimé» en empereur et que dessine un homme assis sur une chaise: une estampe format grand in-8o, ayant l'air de faire partie d'un livre et qui est gravée en 1763 par Laroque. Une autre pièce, toute petite et toute couverte de l'écriture de Gabriel de Saint-Aubin, qui en a longuement écrit le titre, est le frontispice d'un almanach de Bourgogne pour l'année 1755, où l'on voit le buste du prince de Condé couronné par des Amours, et au bas duquel se lit: G. Aubin in. del. Fessard sculp. 1754.

Saint-Aubin (Augustin).—Les états avant la lettre de la Promenade des remparts de Paris, des Portraits a la mode, de Au moins soyez discret; les états avant la réduction des planches du Concert et du Bal paré, l'état d'eau-forte de la Promenade des remparts de Paris, et d'un certain nombre de portraits de femmes, et encore l'état d'eau-forte de la petite estampe qui, si je me rappelle bien, a pour titre «le Jour de l'an» et qui, sans être signée, est signée partout Augustin de Saint-Aubin; puis les deux rares petites suites de six planches, l'une imprimée en noir, l'autre imprimée en rouge, qui ne sont pas dans l'œuvre d'Augustin du cabinet des Estampes, etc. De mes Gens ou commissionnaires ultramontains j'ai pu réunir des sept planches, y compris le veilleur du Pont-Neuf, plusieurs états d'avant la lettre, de remarque pour le graveur, d'eau-forte, dont le plus grand nombre sont repris de blanc de gouache et de crayon par le dessinateur graveur.

Touzé.—L'état avant la lettre de l'estampe intitulée: Zémire et Azor.

Troy (de).—Les deux estampes, dans des premiers états, de la Toilette pour le Bal et du Retour du Bal, gravées par Beauvarlet, ces deux planches d'une si puissante rocaille dans les bronzes, les meubles ventrus, les plis des amples dominos, au milieu d'ombres et de lueurs faites par les grosses bougies de cire jaune.

Watteau.—Les états avant la lettre de la Sainte Famille, de l'Escorte d'équipages, une épreuve entièrement reprise au crayon par Cars, des Comédiens Italiens, épreuve venant de la vente de M. Thiers, de la Finette, d'Harlequin jaloux, de la Diseuse d'aventure, du Rendez-vous de chasse, de la Perspective avec quelques détails non terminés et l'enfermement de la poitrine d'une petite fille dans un corsage indiqué par un trait de plume.

Les états d'eau-forte de l'Embarquement pour Cythère, de la Leçon d'amour, des Entretiens amoureux, de l'Assemblée galante, de la Contre-danse, des Charmes de la Vie, des Agréments de l'été, des Plaisirs pastoral (sic), de la Conversation, de l'Occupation selon l'age, de l'Indifférent, de la Récréation italienne, des Fêtes vénitiennes, de l'Ile enchantée, du Bosquet de Bacchus, du Triomphe de Cérès, des Comédiens François, de l'Amour au Théatre-François, de l'Amour au Théatre-Italien, du Départ des Comédiens Italiens, du Camp-volant, du Retour de campagne, des Fatigues de la guerre, du Marais, de l'Abreuvoir, de J.-B. Rebel, d'Antoine de la Roque: une vingtaine d'eaux-fortes de ces grands graveurs, appelés Cochin, Lépicié, Cars, Le Bas, Aveline, Scotin, qui, sous leur apparence d'esquisses, de gravures croquées, conservent les délicatesses du dessin presque toujours alourdi par le burinage définitif, reproduisent le charmant aigu des profils, des mains, le zébré des étoffes zinzolin, gardent l'ensoleillement de la composition en des travaux de lumière, et dont le bris des petites lignes ondulantes dans le lointain des ciels, fait, pour ainsi dire, clapoter le vague des fonds paradisiaques du Maître.

Dans le dénombrement rapide de mes gravures, je veux faire une pause, une station aux portraits de femmes du dix-huitième siècle gravés, et les étudier non pas seulement sous le rapport de la gravure, mais au point de vue de leur beauté vraie, de leur caractère physiologique, des détails techniques de leur costume et des fanfioles de leur toilette, m'efforçant, avec un rien d'histoire, avec une anecdote tenant dans une ligne, de faire faire au public la connaissance des inconnues, des femmes dont le bruit de la vie s'est éteint avec le siècle. Dans cette série, je joins aux portraits les estampes se rapportant à la biographie intime de la femme, les gravures satiriques, les caricatures, les memento historiques de certaines particularités de la vie, et même, quand cela existe, la planche qui nous ouvre la chambre à coucher de la femme, la planche qui nous donne l'effigie des animaux aimés avec lesquels s'est passée son existence.

Madame Adélaïde de France.—Peinte par Nattier, en 1756, sous l'allégorie de l'Air, gravée par Beauvarlet.—La troisième fille de Louis XV, la faiseuse du ministère Maurepas, la femme personnifiant la politique anti-autrichienne, la dénonciatrice des amusements frivoles de Marie-Antoinette, est représentée dans la beauté impérieuse de ses vingt-quatre ans, traînée sur les nuages par un paon qui fait la roue.

Barbe Cochoy, marquise d'Argens.—Petite eau-forte anonyme qui se trouve être à la fois un des plus rares et des plus épouvantables portraits de femme du dix-huitième siècle, avec son nez en pied de marmite et ses rares cheveux ramenés sur le front à la façon d'un toupet d'homme. C'est cette Cochoy, cette actrice attachée au théâtre de Berlin, dont Mainvilliers a raconté les amours, dans les «Mémoires d'un petit-maître philosophe», et qu'épousa le chambellan du roi de Prusse à l'âge de soixante ans.

Marie-Thérèse, princesse de Savoie, comtesse d'Artois, née le 31 janvier 1756, mariée à Versailles le 16 novembre 1773.—Peinte par Drouais, gravée par Cathelin.—Des yeux d'une ingénuité charmante avec un grand nez terminé par un méplat des plus bizarres. Nous retrouvons la comtesse d'Artois dans un autre singulier portrait, où, derrière elle, est un berceau contenant deux de ses enfants, et où, sur ses genoux, son dernier-né tout nu, et dans une forme embryonnaire, foule un carreau de velours. Cette estampe est gravée par Ingouf, «d'après la boëte donnée par cette princesse à M. Busson, son premier médecin.»

Anne-Charlotte Gauthier de Loiserolle, femme d'Aved, peintre du Roy.—Peinte par Aved, gravée par Balechou, son ami.—La rude compagne du peintre de portraits: une tétonnière à la tignasse noire, aux sourcils charbonnés, au visage verruqueux, au triple menton; les robustes épaules couvertes d'un manteau qui fronce.

«Magdeleine-Élisabeth Bailleu, femme de Nicolas Baillet, compagnon serger à Beauvais, affligée depuis huit ans d'une néphrite très douloureuse qui la rendoit percluse de la moitié du corps, guérie à Paris, en l'église de Saint-Germain-des-Prés, pendant les SS. Mystères, à l'invocation de saint Maur, le mardi de la Pentecôte, 12 juin 1764.» Une tête de paysanne émaciée, sous un béguin, avec une croix au cou sur son fichu blanc.

Madame la comtesse du Barry.—Peinte par Drouais, gravée par Beauvarlet.—C'est le portrait en habit de cheval montrant la maîtresse de Louis XV dans toute la séduction mutine de sa beauté de trente ans, et qu'il faut avoir, comme je l'ai, avant la lettre.

Un portrait plus rare, gravé à Londres, d'après une peinture de Cosway, par Condé, nous représente Mme du Barry à quarante ans, peut-être plus charmante encore avec ses grands yeux en coulisse, les mille boucles de sa chevelure blonde, le charme amoureusement mourant de sa personne d'alors.

«La Chasseuse aux cœurs» (Mlle de Beaujolais, d'après l'attribution des catalogues d'estampes).—Peinte par Nattier, gravée par Henriquez.—La princesse, très mal gravée par parenthèse, la princesse, une épaule sortant de sa courte chemise de déesse, essaye du bout d'un de ses doigts le dard d'une flèche tirée d'un carquois d'amour.

Madame du Bocage.—Peinte par Mlle Loir, gravée par Tardieu le fils.—L'auteur du «Paradis terrestre», dont une branche de laurier passe en bandoulière sur la robe, a de beaux grands yeux souriants et une bouche finement découpée.

Les catalogues de vente font de la Flore a son Lever, le portrait anonyme de Nattier, gravé par Maleuvre, une Mme du Bocage, mais je crois l'attribution erronée. Nattier est, par excellence, le portraitiste des femmes de race princière et ne descendait pas aux bourgeoises, aux littératrices.

Marie-Gabelle-Lise de la Fontaine Solare de la Boissière.—Peinte par La Tour, gravée par Petit.—Sous une coiffure basse, une courte et ramassée figure, au nez charnu, à la grande bouche arquée, aux yeux veloutés et souriants, à la physionomie sensuelle et ironique, et au cou gras coupé par un ruban noir. Accoudée de face sur le rebord de pierre d'une terrasse que balayent les amples dentelles de ses engageantes, Louise de la Boissière a les deux mains enfoncées dans un manchon, le blanc de sa poitrine un peu découverte, apparaissant dans le détortillement d'une fourrure jetée sur sa robe de velours.

Marie-Françoise Perdrigeon, épouse d'Étienne-Paul Boucher, secrétaire du Roy, décédée le 30 janvier 1734, âgée de 17 ans 3 mois et 16 jours.—Peinte par Raoux, en 1733; gravée par Dupuis, en 1736.—Mme Boucher, habillée de satin blanc, et soulevant un voile qui couvre sa jeune tête, en son costume de prêtresse de Vesta,—une allégorie affectionnée par le dix-huitième siècle pour le portrait de ses jeunes mortes,—dépose un sarment enflammé sur un autel au pied duquel est une magnifique aiguière, enguirlandée de fleurs.

Louise-Marie-Thérèse-Bathilde d'Orléans, duchesse de Bourbon, née à Saint-Cloud, le 9 juillet 1750.—Peinte par Le Noir, gravée par Le Beau, en 1774.—De petits traits peu réguliers dans une figure poupine.

Louise-Adélaïde de Bourbon, fille du prince de Condé. La tendre et pure épistolaire d'amour qui écrivit les lettres à M. de la Gervaisais, et qui devint plus tard la mystique sœur Marie-Joseph de la Miséricorde, n'a pour portrait qu'une petite image de mode, bien plus préoccupée de la représentation du bonnet au parterre galant que porte la princesse, que de la vraie figure de Mademoiselle de Condé.

Stéphanie-Louise de Bourbon.—Dessinée par Fouquet, gravée au physionotrace, par Chrétien.—La fausse fille naturelle du prince du Conti qui a écrit deux volumes sur sa prétendue légitimation. Un profil aigu, un nez pointu, un chignon lâche rattaché au haut de la tête, un maigre cou auquel pend une médaille.

J. A. Poncet de la Rivière, comtesse de Carcado.—Gravée par Maradan.—Une femme dont la douceur des yeux, dit la gravure, ne peut être exprimée par l'art, dans une robe de femme du monde qui a quelque chose de claustral, et qui porte sur la poitrine un ordre où il y a une croix.

Marguerite de Valois, comtesse de Caylus, «morte à Paris, le 15 avril 1729, âgée de cinquante-sept ans».—Peinte par Rigaud, gravée par Daullé, en 1743.—L'auteur des «Souvenirs», publiés par Voltaire, est représentée dans l'ouverture d'une baie de fenêtre, avec sa fine, intelligente et pensive figure de vieille femme, sous l'envolement d'un petit bonnet de dentelle, un camail de taffetas noir au gros nœud, bouffant, jeté sur les épaules.

Fra.-Marg. Pouget, femme de M. Chardin, peintre du Roy, conseiller et trésorier en son Académie.—Dessinée par Cochin, gravée par Cars, en 1755.—Une bonne et honnête tête sous un bonnet de linge, un collier de ruban au cou, en un propret costume bourgeois.

Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon-Penthièvre, duchesse de Chartres.—Peinte par Duplessis, gravée par Henriquez.—Dans un costume moderne, où ses pieds nus sont traversés de bandelettes, la duchesse de Chartres est étendue sur une grève, regardant sur la mer la flotte qui emporte son mari au combat d'Ouessant, avec ses yeux profonds et rêveurs.

Nous retrouvons le charme candide des yeux de la duchesse et de son délicat ovale dans une autre estampe gravée par Saint-Aubin et Helman, d'après une peinture de Lepeintre, où l'artiste a montré l'épouse souriant à l'entrée de Philippe-Égalité, un enfant dans des langes de dentelle sur ses genoux, un plus grand appuyé contre elle, et qui sera un jour Louis-Philippe.

Madame la duchesse de Chateauroux.—Peinte par Nattier, gravée par Pruneau.—C'est la reproduction du buste avec changements et un peu d'alourdissement dans les traits de la grande Maîtresse déclarée, dans l'allégorie de la Force.

A ces deux portraits bien incontestables, il faut joindre la figure allégorique de Nattier, gravée par Maleuvre, qui a pour titre: la Nuit passe, l'Aurore paroît, et que les catalogues d'estampes donnent généralement pour une Mme de Mailly, tandis que c'est une Châteauroux, à n'en pas douter, d'après les «Mémoires inédits des Membres de l'Académie», qui mentionnent ce portrait de la duchesse sous la désignation du «Point du Jour». En revanche, je ne crois pas que la planche de la Belle Source, gravée par Melliny, soit une Châteauroux; elle serait plutôt une Mme de Pompadour d'après le catalogue du Musée de Limoges, où la peinture originale est conservée. Et je n'ai pas même une très grande confiance en ce baptême.

Gabrielle-Émilie de Breteuil, marquise du Chatelet.—Peinte par Marie-Anne Loir, gravée par Langlois, en 1780.—Une grâce un peu grimaçante sur de grands traits, sans moelleux, sans ce fondant exigé par les amateurs du beau sexe du temps, et dont la charpente osseuse se lit encore mieux dans la gravure de Lempereur, exécutée d'après une peinture de Monnet. Reconnaissons toutefois un élégant et distingué goût de toilette chez la mathématicienne amie de Voltaire, dont voici la jolie coiffure basse terminée par un repentir floconneux derrière une épaule, et l'étroit collier, qu'on dirait fait de petites plumes noires, attaché par un nœud de diamant, et le bout de dentelle ressorti d'entre ses deux seins et pendillant sur le sillon d'une fourrure rêche bordant une ample robe.

Fortunée-Marie d'Este, princesse de Conti.—Dessinée par Cochin et gravée par Augustin de Saint-Aubin, en 1781, comme pendant d'une vue intérieure de la nouvelle église de Saint-Chaumont.—Sous un bonnet de femme, une forte figure d'homme, au nez bourbonien. C'est la princesse qui avait conservé l'habitude de traiter de Mademoiselle les femmes mariées de la bourgeoisie, et cela lors même qu'elles étaient enceintes.

«La Jeunesse peinte sous les habillements de la Décrépitude» (Mme Coypel, d'après une note d'une vieille écriture sur l'épreuve conservée au Cabinet des Estampes).—Peinte par Charles Coypel, gravée par Renée-Élisabeth Marlié Lépicié, 1751.—Assise dans un tonneau d'osier, l'aimable vieille, au visage tout jeune, encapuchonnée et colletée, a le cordon d'une béquille passée autour d'un bras et des besicles dans une main. Est-ce en réalité la femme de Charles Coypel? Il me reste dans le souvenir,—l'ai-je lu? me l'a-t-on dit?—que Lépicié avait une femme ou une fille infirme, et que ce portrait serait le portrait de cette femme ou de cette fille, de la graveuse peut-être?

«Traité de géographie dédié à Mlle Crozat», et dont le frontispice représente son portrait.—Peinte par Paoli, gravée par Langlois.—La fillette est coiffée et drapée à l'antique dans un médaillon que soutiennent des amours estropiés. N'est-ce pas la riche héritière qui deviendra la duchesse de Choiseul?

Marguerite-Claude Denis, née de Foissy.—Gravée au bistre, en manière de crayon, par François.—Une longue figure avec un reste de beaux traits dans une physionomie béate, au regard clignotant.

Madame la marquise du Deffand.—Dessinée par Carmontelle ad vivam, gravée par Forshel.—Le maigre profil de l'aveugle sort de l'embéguinage de ses coiffes chaudes et ouatées à peu près comme sortirait, par un temps de gelée, un profil d'une guérite, et elle parle en remuant des doigts crochus semblables à ceux d'une Chinoise.

Une estampe qui se rattache à la femme est la petite planche de Cochin ayant pour titre: Les Chats angola de Mme la marquise du Deffant. Dans cette image intime, Cochin nous introduit dans la chambre à coucher de la marquise, nous fait voir son ample bergère à coussins mollets, sa charpagne à laines, sa petite étagère-bibliothèque, son encoignure de porcelaines, son lit couvert d'une perse à ramages: une chambre qui a pour maîtres deux chats, deux chats aux énormes colliers de faveurs, les chats adorés que Mme du Deffand faisait graver en or sur le dos de ses reliures.

«Angélique-Marguerite Ducoudray, pensionnée et envoyée par le Roy pour enseigner l'art des accouchements dans tout le royaume.»—Gravée par Robert.—Une corpulente matrone, dont le bonnet forme comme deux évents autour de sa face réjouie, et qui a entre les seins un bouquet qui est tout un arbuste.

Mademoiselle du T*** (Mlle Duthé).—Peinte par Lemoine, gravée par Janinet, en 1779.—L'impure, aux harnais de marcassite, est représentée dans la charmante impression en couleur, accoudée à sa toilette, un bouquet de roses dans une main, une lettre ouverte dans l'autre, et tout habillée de tulle et de satin bleu de ciel. Le peintre l'a peinte de manière que son joli minois minaudier, qu'on voit de trois quarts, soit reproduit de profil par la glace de la toilette, en sorte que l'on a deux fois le portrait de la courtisane illustre.

Madame Louise-Élisabeth de France, duchesse de Parme.—Peinte par Nattier en 1750 sous l'allégorie de la Terre, gravée par Balechou.—La première fille de Louis XV, celle qui lui ressemblait davantage, celle qu'il aimait le plus, est représentée avec ses durs yeux noirs, son petit nez carré, sa mâchoire lourde, en déesse de la Terre, un coude sur une sphère, une main perdue dans des fleurs et des fruits.

F. B. G. Joly de Fleury, marquise d'Estampes.—Dessinée par Fouquet, gravée par Chrétien, inventeur du physionotrace, 1790.—Une vieille femme poudrée, aux traits énergiques, le cou et les épaules enveloppés d'un grand fichu blanc. Un des rares portraits, parmi les centaines de portraits de Chrétien, qui porte le nom du personnage en haut du médaillon.

Madame la marquise de la Ferté-Imbault.—Dessinée par Quenedey, avec le physionotrace. C. 85.—L'enjouée Souveraine de l'Ordre incomparable des Lanturelus, protectrice de tous les lampons, lampones, lamponets, cette femme qui «parlait comme un livre composé par un homme ivre» et dont Mme Geoffrin était aussi étonnée d'être la mère qu'une poule qui aurait couvé un œuf de cane, a dans son portrait une grande figure louis-quatorzienne, surmontée d'une haute coiffure ébouriffée qui rappelle la perruque du grand roi.

Stéphanie-Félicité Ducrest, marquise de Sillery, ci-devant Csse de Genlis, gouvernante des enfants de S. A. S. Monseigr le duc d'Orléans.—Peinte par Miris, gravée par Copia; réduction d'un plus grand portrait gravé en Angleterre.—On la voit, un élégant chapeau de paille garni de gaze en pouf sur ses cheveux poudrés, assise à un petit bureau tout chargé de papiers, et écrivant ses «Annales de Vertu» sur une feuille que recouvre à demi son «Théâtre d'Éducation». Mais où l'on se fait une meilleure idée de la tourmente mauvaise de ses petits traits de travers dans leur court ovale, de la fausseté, je dirai même de la coquinerie de sa physionomie, c'est dans un portrait gravé à Londres, par Meyer, en 1819, où elle semble coiffée des noirs tortils de serpents d'une tête de Méduse, sous un turban révolutionnaire à la façon d'une coiffure de Théroigne, un jour de prise des Tuileries.

Madame Geoffrin, «née le 2 juin 1699, morte à Paris le 6 octobre 1777.»—Gravée par Miger.—Un vrai portrait de femme affichant bravement la vieillesse et se donnant à voir avec ses rides, le décharnement de ses traits, le rentrant d'une bouche démeublée, et tout simplement vêtue d'un manteau de lit, mais cela dans l'emmitouflement de ce beau linge, le linge le plus uni et le plus fin, qu'admirait un jour Diderot à un piquet au Grandval, et qui était le luxe de la vieille femme, portant, depuis des années, des robes gris de fer.

Madame de Grafigny.—Gravée par Levêque.—De grands, de gros et d'assez bêtes traits disent que l'auteur des «Lettres péruviennes» n'a jamais été jolie, et que tous les aimables portraits, à l'huile, au pastel, au crayon, sans attribution, et dont les catalogues de vente font des Grafigny, ne sont point le portrait de la portraitiste de Voltaire en déshabillé.

«La Philosophie endormie.» (Portrait de madame Greuze.)—Dessinée par Greuze, gravée par Aliamet.—La facile épouse, dont les nombreuses fragilités sont racontées tout au long dans un mémoire du mari, est représentée sommeillante sur un oreiller jeté sur le dossier d'un fauteuil, un battant l'œil sur la tête, un gilet à grandes basques, déboutonné à la gorge, un carlin posé sur les genoux, une main lâche tombante sur un livre entr'ouvert. Elle dort, la molle Babuty, au milieu des étoffes affaissées; elle dort comme pourrait dormir la Volupté. Et ses yeux, cette fois éveillés, ses yeux à l'hypocrisie angélique d'une Cécile de Volange, sa bouche humide, son petit nez éveillé, Massard nous les fait voir dans une autre estampe, la délicieuse petite estampe de la tête de «la Dame de Charité».

Élisabeth-Philippine-Marie-Hélène de France, «née à Versailles le 3 may 1764 et morte à Paris le 10 may 1794».—Gravée d'après le tableau de Mme Guyard, du cabinet de M. de Francheville.—Madame Élisabeth, la sœur de Louis XVI, la pieuse princesse, sous une haute coiffure que surmonte un pouf aux grandes plumes, la poitrine battue, masquée de larges dentelles, a une douce figure bourbonienne, aux yeux tout remplis de bonté.

Notes in this chapter

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