DE SABLE ET D'OR
Reading edition
LES FLEURS NOIRES
A MARCEL COLLIÈRE
LES FLEURS NOIRES
A Émile Galle.
Au bord de quels sinistres lacs d'eau lourde et sombre, O ténébreuses fleurs plus vastes que la mort, Les dieux muets du soir et les dieux froids du nord Tissent-ils votre robe d'ombre? Vos abîmes de nuit dévorent le soleil; Le jour est offensé par vos voiles de veuves Et vous avez puisé sans peur aux mornes fleuves L'onde farouche du sommeil. O fleurs noires, le vent de l'aube vous balance: Mais nul parfum d'amour ne s'exhale de vous, Chères, et vous versez dans les cœurs las et fous L'incantation du silence. La vie épand en vain ses perfides douceurs; La pourpre du printemps inutile flamboie: Votre deuil rédempteur libère de la joie; Salut, impérieuses sœurs. Je vous aime et je veux dormir, soyez clémentes: Je ne troublerai pas votre calme immortel Et, là-bas, j'oublierai, loin du jour et du ciel, La bouche rouge des amantes.
LE DIEU MORT
A André Fontainas.
Une étoile, une seule étoile. O funérailles Royales! solitude où la gloire mourait Sur un bûcher perdu derrière la forêt, A l'écart des drapeaux, du glaive et des batailles. Le héros s'en allait sans pourpre, enseveli Dans une soie éteinte et dans les tresses rousses Des captives et des amantes: lèvres douces Et voraces, vous qui buviez le sang pâli, Vers quels baisers souriez-vous? Vers quelles fêtes Sonne déjà l'appel de vos chants oublieux? Ah, mensongères! pour des larmes en vos yeux, Il fallait l'apparat de célèbres défaites Et l'horreur des clairons déchirant le ciel noir, Pour tordre avec des cris de pleureuses louées Vos corps, mimes en deuil sous le vol des nuées, Parmi la rouge odeur des torches dans le soir. Mais nul regard viril n'a, du haut des murailles, Avidement cueilli la fleur de vos bras nus: Vous avez fui. Le roi ne s'éveillera plus. Une étoile, une seule étoile. O funérailles.
RUINES
A Maurice Nicolle.
L'illustre ville meurt à l'ombre de ses murs; L'herbe victorieuse a reconquis la plaine; Les chapiteaux brisés saignent de raisins mûrs. Le barbare enroulé dans sa cape de laine Qui paît de l'aube au soir ses chevreaux outrageux Foule sans frissonner l'orgueil du sol Hellène. Ni le soleil oblique au flanc des monts neigeux Ni l'aurore dorant les cimes embrumées Ne réveillent en lui la mémoire des dieux. Ils dorment à jamais dans leurs urnes fermées Et quand le buffle vil insulte insolemment La porte triomphale où passaient des armées, Nul glaive de héros apparu ne défend Le porche dévasté par l'hiver et l'automne Dans le tragique deuil de son écroulement. Le sombre lierre a clos la gueule de Gorgone.
PAR LA NUIT D'AUTOMNE
Par l'automnale nuit la terre se résigne, Muette sous le fait des ombres tumulaires: Nul astre en qui survive un espoir d'aubes claires, Un espoir de matin crevant son œuf de cygne. Les soleils d'autrefois fermentent dans la vigne. Maintenant au pas sourd de noires haquenées, Sans faire gémir l'herbe ou résonner la roche, Tel qu'une chevauchée impitoyable, approche Le troupeau saccageur des suprêmes journées. Un parfum triste vient des grappes condamnées. Demain l'or et le sang des étoiles sublimes Seront déshonorés par la soif de la horde; Mais voici qu'une pluie invisible déborde Et tombe lentement des sinistres abîmes. Serait-ce pas les Dieux qui pleurent leurs vieux crimes? O Dieux, je ne sais pas quel Léthé vous enivre De poisons plus amers que le fiel des Lémures: Que vous importe à vous, la mort des grappes mûres Et le viol raillé par le bruit vil du cuivre? Les pampres desséchés ne veulent pas revivre.
SOLITUDE
A Grégoire le Roy.
C'est un grand silence après le chant du cor, Comme dans les villes mortes Où les chats peuvent encor Rêver sur le seuil des portes. Sous le dais noir de la nuit Les rois radieux, les belles chevauchées Foulaient dans l'or et le bruit Le sang des roses fauchées. Des femmes embaumaient l'air Parmi le velours des porches; Nous voyions couler la résine des torches Sur les gantelets de fer. Mais les heures sont passées De la joie et du décor Et dans nos âmes lassées C'est un grand silence après le chant du cor.
PAROLES SUR LA TERRASSE
A Puvis de Chavannes.
Des reines blanches inclinées Aux balustrades d'améthystes Pour fleurir la mort des journées Effeuillent des glycines tristes. Fleurs plus brèves que les plus brèves, Vains thyrses que le vent spolie, Les noirs flots sans rives ni grèves Emportent leur cendre pâlie; Et c'est le deuil d'un double automne, Soir du jour et soir des feuillées, Qui dévaste l'ombre et frissonne Dans les ramilles dépouillées. Des pas glissent sur la terrasse; Une étoffe roide s'y froisse; Les voix que la nuit blême efface Tremblent d'adieux, meurent d'angoisse, Et cygnes chassés de tout fleuve, S'en vont fébriles et blessées, Sans que la ténèbre s'émeuve Aux cris des âmes délaissées.
L'AUTOMNE A DÉNUDÉ…
L'automne a dénudé les glèbes et le soir, Un soir d'exil et de mains désunies, S'approche à l'horizon des plaines infinies, Roi dévêtu de pourpre et spolié d'espoir. O marcheur aux pieds nus et las qui viens t'asseoir Sans compagnon, parmi les landes défleuries, Près des eaux mornes, quelles mêmes agonies Alourdissent ton front vers ce triste miroir? Je le sais, tout se meurt dans ton âme d'automne. Laisse la nuit prendre les fleurs qu'elle moissonne Et l'amour défaillant d'un cœur ensanglanté, Pour qu'après le sommeil et les ombres fidèles Les clairons triomphaux de l'aube et de l'été Fassent surgir enfin les roses immortelles.
LES VAINES IMAGES
A HENRI DE RÉGNIER
PSYCHÉ
Petite âme, Psyché mélancolique, dors, Lys d'aurore surgi des heures ténébreuses, Tes bras souples et frais et tes lèvres heureuses Ont rajeuni mon cœur et réjoui mon corps. Et tu m'as cru, petite âme blanche et farouche, Tel que ton désir vierge encore me voulait Pendant tes longs baisers de miel pur et de lait, Tant que l'ombre a menti comme mentait ma bouche. Nulle parole et nulle étreinte et nul baiser N'ont trahi la douleur secrète du cilice; Mais éveillée avec l'aube révélatrice Tu frémissais, Psyché fragile, à te briser, Si le jour désillant ta paupière sereine Au lieu du doux vainqueur que rêvait ton émoi Te décelait mes poings crispés même vers toi Et mes yeux éperdus de colère et de haine; Car je te hais de tout ton amour, ô Psyché, Pour les jours à venir et les futures heures Et les perfides flots de larmes et de leurres Qui jailliront un jour de ton être caché. Mais avant que la nuit divine m'abandonne, Avec le dur métal des gouffres sidéraux Je forgerai le masque amoureux d'un héros, Rieur comme l'Avril, grave comme l'automne; Mort vivant sur les lèvres mortes d'un vivant, Le masque couvrira ma face convulsée; Et maintenant que l'aube éclate! O fiancée Chez qui la femme, hélas! va survivre à l'enfant. Eveille-toi, rouvre ta bouche qui s'est tue, Tu n'entendras de moi que paroles d'orgueil Et je me dresse sous les morsures du deuil Lauré d'or et pareil à ma propre statue.
ÉLIANE
I
Des jours et puis des jours ont fui. Je me souviens De cette joie ainsi que de quelque étrangère Et c'est une féerie encor que j'exagère De tout le deuil enclos dans les plaisirs anciens. Mais nos baisers furent les fruits des Hespérides Dont nous avons mâché la cendre, seulement La cendre! le verger solitaire et charmant N'a pas calmé la soif de nos lèvres arides. D'autres sont revenus semblables à des dieux De l'île où par orgueil nous nous aventurâmes; Les guirlandes d'amour alourdissaient leurs rames Et la galère en fleurs émerveillait les yeux. Je ne jalouse pas leurs fanfares de gloire Ni les pavois ni les étendards éployés Dont l'ombre rouge flotte auprès des boucliers: Leur songe était moins beau que notre ivresse noire, Et j'erre en ce jardin fouetté du vent brutal, Plus fier que les héros aux soirs d'apothéoses, Tandis qu'autour de moi les nostalgiques roses S'effeuillent vainement vers l'Orient natal.
II
Je t'aimais et les dieux ont dénoué nos bras, Et nous vivons à la dérive au cours des heures; Et je ne t'entends plus quand tu ris ou tu pleures: Mais je viendrai vers toi quand tu m'appelleras. A la dérive! des palais au bord des fleuves, D'impérieuses voix m'invitent, dans la nuit Et par les aubes; mais qu'importe? l'eau s'enfuit Et je ferme mes yeux aux chevelures veuves. Je sais: l'hôtellerie est pleine de buveurs: Au mur rit la lambrusque et la rose trémière Et les raisins gonflés d'aurore et de lumière Versent les vieux soleils dans les cerveaux rêveurs. Les sveltes baladins, les joueuses de lyre Et les masques d'amour y glissent dans le soir Et la terrasse est vide où je pourrais m'asseoir: Je n'aborderai pas aux perrons de porphyre; Nulle reine en manteau de pourpre et d'argent clair Ne tendra sur le seuil ses lèvres vers ma bouche; Voile noire, carène noire, ombre farouche, La nef sans gouvernail s'en va jusqu'à la mer Et je m'endormirai parmi les vagues vertes, Parmi les mornes flots sans borne, à moins qu'un soir, Sur une rive heureuse, au sommet de la tour Dominant la vallée et les terres désertes, Tu ne paraisses dans ta robe de soleil Et tu ne m'offres en un geste qui pardonne Tes cheveux éployés plus riches que l'automne Et les baisers anciens plus doux que le sommeil.
III
Je ne sais plus dans quels chemins ni sous quels cieux La reine de mon cœur, la reine de mes yeux, La souveraine de mes larmes ignorées, Qui tord en ses cheveux l'or fauve des vesprées, Passa sans un regard vers mon front en exil Comme un soleil d'hiver oublieux de l'avril. Hélas! les lys sont morts; les roses sont fanées; L'impitoyable deuil défleurit les années. Elle ne connaît plus les choses d'autrefois; Son oreille infidèle a désappris ma voix, Ma voix tremblante et les paroles murmurées Et le frissonnement des étreintes sacrées. Et maintenant, et maintenant! je veux en vain M'interdire les jours et le passé divin. Ma lèvre qu'elle sut délicate naguères Est chaude d'une bouche et de baisers vulgaires Et j'ai bu pour marcher dans l'ombre de la mort Le vin des matelots et des hommes du port. Mais cette ivresse est triste, ô reine, et je t'implore. Reviens, fais resplendir la gloire de l'aurore. Jette sur les bois nus un manteau de printemps Et pare les sentiers des roses que j'attends. Sois bienveillante; ou si les beaux jardins des rêves Sont clos pour jamais, soit! les heures seront brèves Où je vivrai dans la lumière et dans le bruit, Et je descendrai seul les marches de la nuit.
IV
Par quelle cruauté des implacables dieux? Si loin des jours royaux et pavoisés de joie, Un soleil tel que les anciens soleils flamboie Et tes cheveux en fleur épouvantent mes yeux. Parmi le deuil hélas! et les ombres tombales, Que me veux-tu, sourire impérieux encor Qui fais se réveiller avec un sursaut d'or Le prestige menteur des aubes triomphales? Oui: tes lèvres m'étaient douces près de la mer Et sur la fauve grève où dormaient les carènes Gonflaient d'un chant si pur les conques des Sirènes Que des oiseaux neigeaient autour de toi dans l'air Et que le souvenir des ailes éployées Palpite en mes regards éblouis. O rayons Eteints! vols disparus d'aigles et d'alcyons! Voix morte désormais sur des lèvres souillées! Voix morte et pour moi seul vivante: je voudrais Ne plus l'entendre et que la terre devînt noire Et que la nuit sereine engloutît la mémoire De ta beauté semblable aux roses des forêts. Mais l'ombre décevante est encore hantée Par les dieux importuns qui défendent l'oubli Et la poignante fleur au calice pâli Sollicite toujours ma bouche ensanglantée.
HYMNIS
Pour Bernard Lazare.
I
Face d'ombre, je viens à toi; la nuit m'emporte. Poussière évanouie aux plis blancs d'un linceul, Pâle vierge oubliée et que j'honore seul D'une fleur morte hélas! moins que ta grâce morte, Je viens à toi qui dors au fond des siècles lourds Et dont le pur tombeau fait les lèvres fidèles: Je n'ai pas entendu les mots qui naissaient d'elles Ni goûté la douceur de tes tristes amours: Mais je pleure ton corps et son charme équivoque Et les baisers trop lents qui l'auraient effleuré, Chair de jadis, désir dont je me suis leurré Parce qu'un même appel de buccins nous évoque Vers les mêmes cyprès noirs et silencieux… Vain appel, vaine ombre et menteuses fanfares: Jamais je ne clorai de mes lèvres avares Tes yeux désenchantés qui connurent les dieux. Sommeille loin de moi près de la mer antique Sous un ciel insulté par de confuses voix Où la vague qui chante encor comme autrefois Entrechoque les mâts du port aromatique: Toujours l'âpre soleil et la foule et l'embrun, Loin de moi, troubleront ta poussière ignorée Et l'inutile fleur que je t'ai consacrée Ne réjouira pas ta cendre d'un parfum.
II
Viens respirer l'odeur des vignes et des fruits. Ce soir te sera doux comme tes longues nuits, Hymnis, enfant qui dors depuis deux mille années, Et par le souffle lent des sentes où je fuis Les roses du tombeau ne seront point fanées. Je te dédie, enfant, la mourante forêt. Elle se pare encor malgré son mal secret: Tu te reconnaîtras à sa noble agonie, Vierge dont le front pâle et fiévreux se paraît D'or royal attristé par la blême ancolie. L'automne funéraire embaume les halliers. Hymnis! Hymnis! Hymnis! tes cheveux déliés Libres du bandeau strict où tu les emprisonnes Ont frôlé des santals et des girofliers Et se sont enivrés de cruelles automnes. De plus calmes parfums, ce soir, te charmeront. Pour que ton corps sacré retourne sans affront De la forêt qui meurt aux ténèbres divines Je veux entrelacer à l'entour de ton front Le thyrse noir du lierre aux suprêmes glycines.
CHRYSARION
Sur cette mer toujours déserte où nos yeux vains S'égaraient dans l'ennui des solitudes mornes, Le navire, aux clameurs des conques et des cornes, Fleurit avec l'aurore éclatante; et tu vins, Apportant le parfum des terres étrangères, Le reflet des soleils morts parmi tes cheveux Et pour les cœurs lassés, graves et dédaigneux L'enchantement de quelques heures plus légères. Trop de désirs déçus et d'espoirs abusés Hantent notre mémoire et sanglotent en elle: Nous n'avons pas tendu vers ta chair fraternelle Nos lèvres dès longtemps déprises des baisers. Mais les heures passaient douces comme la soie En vêtements tramés de soleil et de nuit, Danseuse au collier d'or qui fulgure et s'enfuit, Amante triste et grave en marche vers la joie, Et vous qui regardiez des astres abolis, Visages inquiets ivres du vieux mensonge, O faces de stupeur, d'extases et de songe Sur qui l'ombre clémente est tombée à longs plis; Puis la dernière; et ce fut toi-même, inclinée A la poupe et semant des roses dans le soir Afin que la galère et le sillage noir S'illustrassent encor d'une pourpre fanée Et que la sombre mer sourît à nos yeux vains.
L'ERRANTE
A RACHILDE
L'ERRANTE
I nunc ad hostem, at in perpetuum mea.
I. DE SABLE ET D'OR.
L'HOMME songe dans le soir somptueux et morne; à la balustrade croulante de la vieille demeure, il s'est accoudé solitairement et ses yeux, qui depuis des mois et des années n'ont plus reflété que les choses silencieuses, regardent au loin, dans les plaines assombries, s'étager les villes où des foules inconnues aiment, bataillent, agonisent et s'évanouissent comme des fumées.
Ici le roc que nul printemps n'a paré, cime triste abreuvée jadis par le sang des victimes, alors que les dieux stupides se gorgeaient de sacrifices, cime cruelle où les roses d'Avril n'ont jamais souri, où les sources n'ont pas pleuré doucement la mort future des fleurs vouées au vieillard qui les emporte, quand vient l'automne.
L'HOMME songe dans le soir somptueux et morne; tandis que le ciel flamboie d'une plus rouge gloire et que l'or insultant les ténèbres enrichit ses prunelles, des bûchers tragiques s'effondrent et l'âme déserte est envahie par un tumulte de chevauchée; tourbillons de fer, gueules hurlantes, éclairs de glaive, chevelures et crinières confondues, la horde passe dans sa pensée.
Et l'HOMME se détourne du spectacle éclatant; ailleurs la terrasse est interrompue: les pesantes eaux d'un lac sans fond baignent de leur horreur immobile la roche qui disparaît dans le vertige de l'abîme. Maintenant l'HOMME marche, les yeux ivres de nuit, vers le lac d'ombre monotone et sa voix lassée frôle de lentes paroles les ondes sépulcrales, les ondes épaisses qui ne frissonnent pas.
L'HOMME
Nuit moins sinistre que le soir, ô nuit rebelle A mon désir, tu n'es pas l'ombre que j'appelle Et trop d'astres encor m'offusquent de clarté Pour que je boive en toi les coupes du Léthé. Autrefois, j'ai vécu derrière les murailles Des villes; je connais les brèves funérailles De toute joie et vers la cime et vers la tour, Pour le muet exil que je veux sans retour, J'ai fui l'âcre parfum des roses effeuillées. Lorsque je suis venu, les portes verrouillées Pleuraient plaintivement comme des chiens meurtris, Et j'oubliais le monde et méprisais leurs cris: Mais la pierre me parle ainsi qu'une vivante Maintenant, et flambeau d'angoisse et d'épouvante, Dans mon cœur las du crépuscule rouge et noir, Chaque étoile qui monte allume un triste espoir. Eaux bienheureuses, vos paupières sont voilées: Aucun rêve de ciel et d'algues emmêlées N'ondule dans le calme abîme; nul reflet Des jours antérieurs où l'aube étincelait Sur votre moire alors juvénile et chantante Ne se réveille en vous par la nuit éclatante Avec le souvenir d'un antique soleil. Eaux bienheureuses, vous dormez du vrai sommeil. Vous les pâles, vous les froides et les obscures, Vous les mortes. J'attends les suprêmes augures, Les cygnes éternels ouvrant leur vol sacré, Et l'heure, enfin libératrice, où je serai, Eaux bienheureuses, lac de nuit, lac de silence, Digne de votre accueil et de votre clémence.
Ainsi le solitaire invoque les ondes fatidiques. Mais pendant qu'il parle, les étoiles plus nombreuses ruissellent sur les pentes abruptes et l'ERRANTE est survenue; ses haillons brochés d'or illusoire par les astres dénoncent les routes hostiles, les morsures du vent, peut-être l'agression de mains brutales. Furtive elle s'est assise sur les marches disjointes et l'HOMME tout à coup se trouve face à face avec elle.
L'HOMME
Va-t'en. Que me veux-tu, larve ou fantôme humain, Dont le pas sacrilège usurpe mon chemin: J'ignore quel passé funéraire t'escorte Et me barre avec toi la route de la porte, Ou si ta robe aux plis ténébreux de son deuil Recèle un étendard de victoire et d'orgueil, Mais qu'importe? tu viens des carrefours vulgaires, Et tendresse, douleur, pourpre illustre des guerres, Clameurs des foules furieuses, bruit des pas, Gestes des suppliants, monde, je ne veux pas, Quand je me penche enfin vers l'ombre sans aurore, Qu'un souvenir des jours anciens attente encore A mon âme recluse et mûre pour la nuit. Va-t'en.
L'ERRANTE
Je suis venue où le soir me conduit, Par le soleil ou par la pluie aux larges gouttes, Après des routes et des routes et des routes. Quand je suivais la mer aux heures de reflux Le sable de la grève a brûlé mes pieds nus; Et ma chair a saigné de toutes les épines A travers les fourrés, les ronces des ravines Et les ajoncs aux rudes marges des marais. Mais partout, aussitôt que la terre où j'errais Portait empreinte sur l'argile ou sur l'arène La trace des vivants, j'ai fui. Je sais la haine Dont ils poursuivent la passante et sur mes yeux Ont pesé trop souvent leurs poings injurieux Pour que je m'aventure ayant vu leurs foulées. Seuls parfois les palais des villes écroulées Sous leurs porches déchus fraternels à mon sort M'ont offert un sommeil puissant comme la mort. La solitude ment où tu viens d'apparaître; L'asile de repos que je croyais sans maître Abrite hélas! ton âme fauve de vivant: Je quitterai le seuil et le toit décevant Où ton deuil autre que mon deuil se cache et pleure L'ombre immense est hospitalière.
L'HOMME
Non, demeure, Puisque la volonté de ton sort et du soir A mené tes pieds las vers le morne manoir Et vers l'hôte imprévu dressé devant ta face En qui ta voix a fait s'épanouir, vivace, Une fleur de jadis aux pistils oubliés. J'y consens: ô soleils abolis, flamboyez Encore, surgissez dans ma sombre mémoire En aube de suprême et cinéraire gloire Avant que cette chair s'engloutisse à jamais; Et toi, dolente ombre d'une ombre que j'aimais Et qui m'a refusé ses lèvres mensongères, Toi qui dormis sous des étoiles étrangères Des sommeils flagellés par l'âpre fouet du vent, Entre sans peur avec un sourire d'enfant Et l'ingénuité d'une âme puérile Dans la vieille maison où le hasard t'exile.
L'ERRANTE
Je ne sais même pas ce qu'on nomme les ans, Ni combien de matins, combien de jours pesants Ont écrasé l'errante amère et résignée, Homme, ni quelles eaux lustrales l'ont baignée Où le secret des dieux demeure enseveli, Quelles eaux de pitié, de refuge et d'oubli, Emportant dans le cours pacifique des fleuves Tout un faix dilué de souffrance et d'épreuves. A peine un souvenir obscur survit en moi, Heure d'angoisse, heure de détresse et d'effroi Qui m'a fait tressaillir d'une crainte ignorée: Des reîtres ont voulu m'entraîner, à l'orée De la forêt; j'ai fui leurs lèvres et leurs mains, Eperdue, à travers les rochers sans chemins, Et je frissonne encor de l'étreinte éludée Jadis, quand mon horreur de vierge dénudée Écoutait survenir l'approche des pas lourds. Cependant par des soirs, solitaires toujours, J'ai miré mon visage au miroir des fontaines Et tendu vers mon front des lèvres incertaines Dont la source perfide a glacé le désir; Et l'ombre s'effaça que j'ai voulu saisir, Comme un pâle soleil qui sombre au flot nocturne, Sans avoir accueilli mon baiser taciturne. Mais voici que ta voix grave qui m'effrayait Parle plus doucement à mon cœur inquiet Et qu'après les assauts de la tempête rude Des astres bienveillants dorent la solitude. Donc j'entrerai sans peur dans la maison. Salut, Seuil, et que les haillons du passé révolu S'envolent de ma chair au vent qui les emporte Ainsi qu'un vain linceul d'où jaillit une morte Pour renaître en splendeur de soleil exalté, Belle de sa jeunesse et de sa nudité.
II. DE GUEULES.
Dans la mélancolique demeure où les murs s'émerveillaient de sa beauté, saluée par les figures amies des lices, irradiant l'eau ternie des miroirs, l'ERRANTE est entrée blanche et nue.
Elle n'a point refusé ses lèvres et les rouges floraisons de la joie ont fleuri impérieusement, par la vibrante offrande de son corps à l'HOMME éveillé d'un long rêve.
Il a plongé dans les coffrets de bronze ses mains fiévreuses et prodigues, et l'armure d'or et les brocarts et les gemmes et le glaive ont échappé aux chaînes noires des ténèbres.
Sur les seins et sur les épaules de l'ERRANTE, tous les trésors enfouis dans le sépulcre du silence depuis des siècles, des ans et des jours, resplendissent avec l'aurore.
Au seuil matinal de la porte, elle se dresse en sa robe de pourpre qui recèle sous le sang figé de la soie, avec la cotte de mailles, l'irréprochable acier du glaive.
Pensive, elle s'est retournée vers l'HOMME qui fait un geste d'adieu, et comme hésitante et retenue par la puissance d'une main invisible, elle tarde à franchir le seuil.
L'ERRANTE
Je le sais: mon destin m'entraîne et tu le veux, J'irai. Je dois offrir aux chocs tumultueux Dès le premier appel de l'aube avant-courrière Ma poitrine héroïque et libre de guerrière; Et mon poing brandira le glaive désormais. Je le sais: mais l'exil sombre où tu t'enfermais S'illumine pour toi de ma chair apparue, Et radieuse encor, même absente, j'obstrue Les portes de la nuit que tu heurtais déjà. Ami, dont ma venue importune outragea Le manoir de silence et d'ombre inviolée, Pardonne, pour ton deuil de solitude emblée, A l'Errante qui part, chaude de tes baisers.
L'HOMME
Va: le soleil bondit dans les cieux embrasés; C'est l'heure, il faut franchir le seuil et vers les villes Te ruer en clamant aux oreilles serviles Tout ce que les tombeaux t'ont livré de secrets. Viens et regarde: là de houleuses forêts Où les pasteurs de porcs se vautrent dans les bauges; Puis des plaines, rumeurs des blés, parfum des sauges, Et les paysans nus courbés sous les sillons A jamais; et plus loin des foules en haillons, Troupeaux lâches que tu mueras en fauves hardes, Tournent vers le palais des prunelles hagardes Et des poings décharnés par l'immuable faim Sans que la torche encor s'enflamme dans leur main. Ce qui fut moi naguère et richesse stérile Et dépouille des temps silencieux rutile Autour de ton front jeune et de tes seins altiers: Voici venir un vol de cygnes éployés, Le vol tardif et sûr des prophétiques ailes Qui m'invite au sommeil des ondes éternelles. Va: la chair que la mort heureuse requérait S'évanouit parmi les choses, sans regret, Maintenant que tu m'as affranchi de moi-même Et que tu peux, maîtresse enfin du double emblème, Descendre vers les serfs de la glèbe et des murs Et, selon le vouloir des trois monstres obscurs, Tendre le rameau d'or ou férir de l'épée.
L'HOMME disparaît sous les eaux immobiles, sous les eaux épaisses où ne palpite aucune lueur. L'ERRANTE contemple longuement le lac d'ombre monotone, puis marche, auréolée par la gloire du matin, vers les plaines et vers les villes orientales, tandis que sa voix dans la solitude chante les batailles futures.
L'ERRANTE
Homme, revis en moi. Dans ma dextre crispée Je serre puissamment le pommeau froid du glaive Et si le monstre ancien se rebelle et se lève, Je rougirai le sol de sa tête coupée, Moi, celle qui connaît les suprêmes paroles Et toute la douleur avec toute la joie; Je chasserai le loup et l'hyène de proie Et je veux emporter les royales corolles Que les dragons jaloux gardaient des mains humaines: Afin que le parfum des roses inconnues, Epars farouchement sous la voûte des nues, Suscite dans les cœurs les désirs et les haines, Je viens à vous, frères penchés sur les emblaves, Attelés à la meule au fond de l'ergastule; Mon verbe lacérant l'antique crépuscule Souffle une âme de pourpre à vos âmes d'esclaves; Redressez-vous; sarclez les herbes parasites: Lancez contre le ciel les pierres de vos geôles, Et que les murs vaincus par vos fortes épaules Vous ouvrent le jardin des terres interdites Où, plus belles, des fleurs de rêve vont éclore En butin triomphal pour les races vengées, Tandis que le sang vil des bêtes égorgées Se mêle par mon glaive au sang pur de l'aurore.
VERS L'AURORE
A A.-FERDINAND HEROLD
LES AUMONIÈRES
A A.-F. Plicque.
Sur la grève qu'avaient souillée Les conquérants et les héros, Près de la mer pacifiée Pleine des frissons auguraux, Les poings perdus dans les crinières De leurs chevaux roses et blancs, C'étaient les bonnes aumônières Qui reviennent tous les mille ans. Cymodoce, Aglaure, Euryanthe, Au caprice d'un galop fou Elles passaient; leur flamboyante Chevelure brûlait leur cou. Lèvres douces comme la soie, Lumineuses comme les cieux, Elles chantaient un chant de joie Vers l'Océan mystérieux. Tandis que vibraient des abeilles Autour des étalons loyaux, Elles plongeaient dans des corbeilles Leurs bras riches de lourds joyaux Et brandissant leurs mains sacrées, Bonnes au yeux chargés de pleurs, Parmi les vagues empourprées Semaient d'impériales fleurs; Car les coroles millénaires Eparses en vol d'Orient Calment les antiques colères Et charment le vieil Océan.
MARE TENEBRARUM
A Emile Gallé.
Durant les jours de brume et les soirs sans étoiles Le vent triste a fané la pourpre de nos voiles; Mais nos cœurs s'attardant aux soleils révolus Oubliaient le deuil vain des flux et des reflux. La barque tressaillait de la poupe à la proue Avec le ronflement d'un cheval qui s'ébroue; Mais nos cœurs enchantés de chants évanouis Oubliaient la clameur des vagues et des nuits. Hier l'Aurore brusque a jailli de nos rêves; Le marbre bleu des mers et l'or fauve des grèves Eblouissaient nos yeux brûlés par les embruns Et le dragon rostral s'enivrait de parfums. Mais l'ombre en flocons noirs a neigé sur nos âmes, L'ombre que nul soleil ne fondra de ses flammes Et déjà le dragon, loin des havres heureux, Mord les antiques flots glacés et ténébreux.
LE PÈLERINAGE HORS DE L'OMBRE
A Remy de Gourmont.
I
Ame riche de nuit, d'étoiles et de rêves Qui puisas des trésors aux urnes d'un tombeau N'abandonneras-tu jamais tes blêmes grèves Pour cette ville en fleurs sous le printemps nouveau? Ame riche de nuit, mon âme, tu recèles Assez d'astres perdus et de soleils éteints: Viens connaître la chair et les lèvres de celles Qui tendent leurs seins nus aux pourpres des matins Et font en souriant à l'aurore sereine Fluer entre leurs doigts le sable et leurs cheveux, Pour que, vivante enfin, ma bouche amère apprenne A goûter le miel blond des heures. Tu le veux, Ame lasse déjà des ivresses futures, Toi qui n'as rien chéri que les pleurs et la mort: Le vent gonfle d'amour les voiles toujours pures: Loin de l'île où la blanche Hymnis repose et dort, Pour moi seul, dans le vain cénotaphe des roses, Nous irons conquérir son corps ressuscité; Sans doute elle revit par les métempsycoses Sur le sol oublieux que parait sa beauté Et parmi les parfums sauvages des galères, Les chiens, les portefaix qui geignent en marchant, Elle va, lourde encor des gloires tumulaires, Sans que nul ait compris la douceur de son chant.
II
L'écume violée a neigé de la proue; Les mauves qui mouillaient leurs plumes aux flots noirs Ont secoué le sel des vagues sur ma joue. Le sel des vagues! Tels les pleurs d'antiques soirs Enrichirent jadis de gemmes dissipées Ces yeux fous aujourd'hui d'aventure et d'espoirs. Puis la forêt flamba de cruelles épées; Mais plus d'ombre tombait des branchages pieux Pour voiler le sommeil inquiet des Napées. Ainsi les âpres bois ont défendu mes yeux Jadis et quand le jour en troublait l'eau tranquille, Ils étalaient dans l'air leur deuil impérieux. Or maintenant, voici les portes de la ville; Je franchirai les murs sans désir de retour Heureux si dans la solitude où je m'exile L'ombre descend sur moi du temple et de la tour.
III
Farouche de voir les aurores Et les soleils épanouis, L'eau tressaillait dans les amphores Sur la marge grise des puits Et les ténèbres souterraines, Les iris de sombre cristal Se flétrissaient comme des reines Captives d'un soudard brutal. Les servantes et les esclaves Riaient à l'entour; mais tu vins, Et tu voilas de voiles graves Les filles des antres divins. Protectrice des eaux dolentes Qui sais les rites d'autrefois, J'ai trempé mes lèvres tremblantes A la coupe triste où tu bois: Souviens-toi d'heures et d'années Et de soleils, étends les mains Vers les clématites fanées, Vers les étoiles des jasmins; Et sur la terre des merveilles Que pavoisaient de nobles cieux Fais refleurir les belles treilles De nos jardins silencieux.
NATIVITÉ
L'enfant né de la terre et libéré par elle Tendit, farouche et nu, son torse impérieux Hors de l'antre où mourait la nuit surnaturelle; Mais la brusque splendeur du soleil et des cieux, Lacérant l'ombre avec des griffes empourprées, Ne fit pas tressaillir l'eau calme de ses yeux. Désormais dédaigneux des fontaines sacrées, Il buvait puissamment la lumière et l'orgueil, O ténèbres en pleurs, ô mères éventrées! Et quand il eut vaincu les lianes du seuil Et déployé sa chevelure dans l'aurore, Les arbres lui chantaient un chant de bon accueil. Dans l'allégresse de la force qui s'essore Il marchait à travers la natale forêt, Attentif aux frissons du feuillage sonore; Autour de lui le vol des abeilles vibrait Et le miel embaumant ses lèvres fatidiques Révélait à son cœur l'ineffable secret De la vie immortelle et des sèves antiques.
LE CHÈVRE-PIEDS
Sous cette roche en pleurs où dort la femme nue, Nuage d'aube éparse en la menteuse nuit, Le chèvre-pieds regarde à travers l'eau qui flue Les lointaines maisons de labeur et de bruit. Les tristes paysans se penchent vers la glèbe Pour un baiser de serfs et de jaloux amants Dont la bouche haineuse évoque de l'Erèbe L'or futur des épis et des riches froments. Avares de moissons qui fatiguent les granges, Ils méprisent l'aurore et les soleils couchants Et leur oreille est close aux paroles étranges Qui montent des taillis, des sources et des champs; Et la charrue, avec les jours et les années, Impitoyable au deuil des bois mystérieux Offense la beauté des forêts profanées Où rôdaient librement les fauves et les dieux. Mais le sylvain survit à la sylve abattue; Dans l'antre encor voilé de feuillage, sa chair Immortelle, à travers les siècles, perpétue Le grand frisson d'amour qui fait tressaillir l'air; Et dans les flancs d'une passante solitaire Il sème au chant des eaux et des rameaux flottants Des fils aventureux affranchis de la terre En qui bout la jeunesse héroïque des temps.
FLAMMES
Parmi les âcres fleurs des lauriers, cette voix Évocatrice en nous de gloire révolue Émanait de la mer, du soir et d'autrefois: «Enfants tristes, penchés vers l'ombre, l'ombre afflue Et monte jusqu'à vos lèvres avec les flots Dont vous enivriez votre âme irrésolue. La séculaire nuit opprime vos yeux clos, Enfants tristes, et vos poitrines lacérées Se gonflent lâchement de stériles sanglots. Si votre bouche a soif des aubes empourprées Et du sang lumineux qui sacre le matin Quel sortilège encor vous attrait aux vesprées? D'un geste, dans la nuit, décisif et hautain, Reniez le poison des ondes léthéennes Et marchez sans retour vers un autre destin.» Frénétiques, hors des ténèbres anciennes Nous avons fait jaillir dans le ciel morne et noir Une farouche aurore à la cime des chênes, Et dociles au cri de désir et d'espoir, Nous respirons les roses rouges de la joie, Depuis que déjouant les embûches du soir La torche avec l'épée à notre poing flamboie.
LE JARDIN DE CASSIOPÉE
A ALFRED VALLETTE
Cassiopée, s'étant déclarée, par orgueil, plus belle que les Néréides, dut exposer au monstre marin sa fille Andromède, qui fut délivrée par Persée. Après sa mort, Cassiopée fut mise au rang des Constellations.
(Mythographes Grecs.)
LE JARDIN DE CASSIOPÉE
L'HOMME
Sans matins blancs et sans étoiles dans la nuit, A travers le brouillard où soufflait le vent rude, J'ai cheminé de solitude en solitude N'ayant pour compagnon que l'immuable ennui. Derrière les rocs noirs qui portent le ciel triste, Monotone, la mer invisible pleurait; Et jusqu'à l'horizon barré par la forêt, Les maigres tamaris et l'âpre fleur du ciste. Puis des jours mornes dans le silence des bois Pesèrent sur mon front en gouttes d'ombre lourde: Nul bruit d'oiseau qui chante ou de source qui sourde N'a dissipé l'horreur d'ouïr ma seule voix; Et ce fut à nouveau la lande grise et plate, La houle des genévriers et des ajoncs, Que n'illustra jamais de tragiques rayons Quelque couchant royal au manteau d'écarlate. Mais le riche verger m'attend. O treilles d'or, Saurai-je encor saisir vos grappes immortelles, Les mains lasses d'avoir cueilli des asphodèles Et de sombres pavots qui conseillent la mort?
CASSIOPÉE
Qui que tu sois, passant envoyé par le sort, Venu des ténébreux chemins, franchis la haie, Cueille d'un seul regard toute la roseraie, Que ses vivants parfums te sauvent de la mort! Tends les mains; le verger de force et de liesse Que n'a pas envahi l'ombre du dernier dieu T'offre les raisins clairs, les oranges de feu, Et si ta lèvre a soif d'amour, l'aube acquiesce, La mer chante; appelé par les conques des flots, Après les jours ou les longs mois de bonne halte, Tu partiras: le vin des amphores exalte L'orgueil viril et pur qui sacre les héros Et son baume puissant délivre l'âme esclave; Tu partiras dans la splendeur d'un soir d'été Tel que le soleil rouge au ciel ensanglanté Teigne en pourpre l'embrun de neige sous l'étrave. Tourbillonne le vol des typhons éployés! Qu'importe au pèlerin dédaigneux et farouche Ivre éternellement d'avoir bu sur ma bouche Le mépris du ciel vide et des dieux reniés!
VOIX DERRIÈRE LA HAIE
VENDÉMIAIRE
LES VENDANGEURS
Les sarments rampaient entre les pierres Ou montaient au tronc rugueux des ormes, Tordus et noués en nœuds difformes Comme des orvets et des vipères. Courbés sous le fouet des rois avares, Nous avons versé nos pleurs, nos peines; Nous avons ouvert nos pâles veines, Nous avons nourri les vignes rares; Nous avons pillé les ceps d'automne; Le moût bruissait au fond des cuves, Pour les maîtres, saouls de chauds effluves, Le sang de nos cœurs emplit la tonne.
NIVOSE
LES COUPEURS DE ROSEAUX
L'eau langoureuse endormait les saules; Vers le déclin des tièdes journées Elle frôlait de lèvres pâmées Les seins roses, les blanches épaules. Le chœur estival des femmes nues Plus doux que le chant des tourterelles Propageait parmi les roseaux grêles Le frisson de voluptés inconnues. Roseaux, vous clorez nos pauvres huttes. D'autres prendront vos fragiles âmes; Ils évoqueront les belles femmes Avec la voix magique des flûtes.
FLORÉAL
LES TISSERANDS
Notre peau s'use au fer des navettes, Notre peau gerce à tistre la soie; Dehors le printemps chante et flamboie: Nous ne connaissons ni fleurs ni fêtes. Toujours notre front dolent s'incline Vers le métier dès la prime aurore; Toujours nos doigts fanés font éclore De fraîches fleurs dans l'étoffe fine. Et sur le linceul et sur les langes Des empereurs porphyrogénètes Nous entrelaçons les fauves bêtes Qui rôdent dans nos songes étranges.
THERMIDOR
LES MARINS
Nous avons dompté les mers funèbres Et vaincu leurs gueules forcenées: La lèpre mord nos mains décharnées Ronge la moelle de nos vertèbres. En vain le soleil d'été rayonne: Car nous nous traînons dans les venelles, Grelottant de fièvres éternelles, Et sur nos os la laine frissonne. Cependant nous portions dans la cale La poudre d'or et les aromates Et de souples filles aux chairs mates Mûres de lumière orientale.
LA DOULEUR A CRIÉ
L'HOMME
La douleur a crié du fond des belles heures. Les roses du jardin, le parfum que tu fleures L'opulente senteur de l'été triomphant S'évanouit; le meurtre souffle avec le vent: La douleur a crié du fond des belles heures. Pantelante, Andromède agonise à jamais. Un suprême baiser aux lèvres que j'aimais, Et dans le rouge soir je brandirai l'épée, Puisque hors du verger calme, Cassiopée, Pantelante, Andromède agonise à jamais Mais l'invincible orgueil vit dans les treize étoiles. Si la tempête hurle et lacère les voiles, J'attends sans peur l'assaut des vagues et des cieux; Les astres immortels réconfortent mes yeux Et l'invincible orgueil vit dans les treize étoiles.