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La Légende des Siècles

LA LÉGENDE DES SIECLES (continued 2)

Reading edition

XVIII

LE JOUR REPARAÎT

Il reporte Mahaud sur le fauteuil ducal. Et, de peur qu'au réveil elle ne s'inquiète, Il referme sans bruit l'infernale oubliette, Puis remet tout en ordre autour de lui, disant: —La chose n'a pas fait une goutte de sang; C'est mieux. Mais, tout à coup, la cloche au loin éclate; Les monts gris sont bordés d'un long fil écarlate; Et voici que, partant des branches de genêt, Le peuple vient chercher sa dame; l'aube naît. Les hameaux sont en branle, on accourt; et, vermeille, Mahaud, en même temps que l'aurore, s'éveille; Elle pense rêver et croit que le brouillard A pris ces jeunes gens pour en faire un vieillard, Et les cherche des yeux, les regrettant peut-être; Éviradnus salue, et le vieux vaillant maître, S'approchant d'elle avec un doux sourire ami: —Madame, lui dit-il, avez-vous bien dormi?

SULTAN MOURAD

I

Mourad, fils du sultan Bajazet, fut un homme Glorieux, plus qu'aucun des Tibères de Rome; Dans son sérail veillaient les lions accroupis, Et Mourad en couvrit de meurtres les tapis; On y voyait blanchir des os entre les dalles; Un long fleuve de sang de dessous ses sandales Sortait, et s'épandait sur la terre, inondant L'orient, et fumant dans l'ombre à l'occident; Il fit un tel carnage avec son cimeterre Que son cheval semblait au monde une panthère; Sous lui Smyrne et Tunis, qui regretta ses beys, Furent comme des corps qui pendent aux gibets; Il fut sublime; il prit, mêlant la force aux ruses, Le Caucase aux Kirghis et le Liban aux Druses; Il fit, après l'assaut, pendre les magistrats D'Éphèse, et rouer vifs les prêtres de Patras; Grâce à Mourad, suivi des victoires rampantes, Le vautour essuyait son bec fauve aux charpentes Du temple de Thésée encor pleines de clous; Grâce à lui, l'on voyait dans Athènes des loups, Et la ronce couvrait de sa verte tunique Tous ces vieux pans de murs écroulés, Salonique, Corinthe, Argos, Varna, Tyr, Didymothicos, Où l'on n'entendait plus parler que les échos; Mourad fut saint; il fit étrangler ses huit frères; Comme les deux derniers, petits, cherchaient leurs mères Et s'enfuyaient, avant de les faire mourir Tout autour de la chambre il les laissa courir; Mourad, parmi la foule invitée à ses fêtes, Passait, le cangiar à la main, et les têtes S'envolaient de son sabre ainsi que des oiseaux; Mourad, qui ruina Delphe, Ancyre et Naxos, Comme on cueille un fruit mûr tuait une province; Il anéantissait le peuple avec le prince, Les temples et les dieux, les rois et les donjons; L'eau n'a pas plus d'essaims d'insectes dans ses joncs Qu'il n'avait de rois et de spectres épiques Volant autour de lui dans les forêts de piques; Mourad, fils étoilé de sultans triomphants, Ouvrit, l'un après l'autre et vivants, douze enfants Pour trouver dans leur ventre une pomme volée; Mourad fut magnanime; il détruisit Élée, Mégare et Famagouste avec l'aide d'Allah; Il effaça de terre Agrigente; il brûla Fiume et Rhode, voulant avoir des femmes blanches; Il fit scier son oncle Achmet entre deux planches De cèdre, afin de faire honneur à ce vieillard; Mourad fut sage et fort; son père mourut tard, Mourad l'aida; ce père avait laissé vingt femmes, Filles d'Europe ayant dans leurs regards des âmes, Ou filles de Tiflis au sein blanc, au teint clair; Sultan Mourad jeta ces femmes à la mer Dans des sacs convulsifs que la houle profonde Emporta, se tordant confusément dans l'onde; Mourad les fit noyer toutes; ce fut sa loi. D'Aden et d'Erzeroum il fit de larges fosses, Un charnier de Modon vaincue, et trois amas De cadavres d'Alep, de Brousse et de Damas; Un jour, tirant de l'arc, il prit son fils pour cible, Et le tua; Mourad sultan fut invincible; Vlad, boyard de Tarvis, appelé Belzébuth, Refuse de payer au sultan son tribut, Prend l'ambassade turque et la fait périr toute Sur trente pals, plantés aux deux bords d'une route; Mourad accourt, brûlant moissons, granges, greniers, Bat le boyard, lui fait vingt mille prisonniers, Puis, autour de l'immense et noir champ de bataille, Bâtit un large mur tout en pierre de taille, Et fait dans les créneaux, pleins d'affreux cris plaintifs, Maçonner et murer les vingt mille captifs, Laissant des trous par où l'on voit leurs yeux dans l'ombre, Et part, après avoir écrit sur leur mur sombre: 'Mourad, tailleur de pierre, à Vlad, planteur de pieux.' Mourad était croyant, Mourad était pieux; Il brûla cent couvents de chrétiens en Eubée, Où par hasard sa foudre était un jour tombée; Mourad fut quarante ans l'éclatant meurtrier Sabrant le monde, ayant Dieu sous son étrier; Il eut le Rhamséion et le Généralife; Il fut le padischah, l'empereur, le calife, Et les prêtres disaient; 'Allah! Mourad est grand.'

II

Législateur horrible et pire conquérant, N'ayant autour de lui que des troupeaux infâmes, De la foule, de l'homme en poussière, des âmes D'où des langues sortaient pour lui lécher les pieds, Loué pour ses forfaits toujours inexpiés, Flatté par ses vaincus et baisé par ses proies, Il vivait dans l'encens, dans l'orgueil, dans les joies Avec l'immense ennui du méchant adoré. Il était le faucheur, la terre était le pré.

III

Un jour, comme il passait à pied dans une rue A Bagdad, tête auguste au vil peuple apparue, A l'heure où les maisons, les arbres et les blés Jettent sur les chemins de soleil accablés Leur frange d'ombre au bord d'un tapis de lumière, Il vit, à quelques pas du seuil d'une chaumière, Gisant à terre, un porc fétide qu'un boucher Venait de saigner vif avant de l'écorcher; Cette bête râlait devant cette masure; Son cou s'ouvrait, béant d'une affreuse blessure; Le soleil de midi brûlait l'agonisant; Dans la plaie implacable et sombre, dont le sang Faisait un lac fumant à la porte du bouge, Chacun de ses rayons entrait comme un fer rouge; Comme s'ils accouraient à l'appel du soleil, Cent moustiques suçaient la plaie au bord vermeil; Comme autour de leur lit voltigent les colombes, Ils allaient et venaient, parasites des tombes, Les pattes dans le sang, l'aile dans le rayon; Car la mort, l'agonie et la corruption Sont ici-bas le seul mystérieux désastre Où la mouche travaille en même temps que l'astre; Le porc ne pouvait faire un mouvement, livré Au féroce soleil, des mouches dévoré; On voyait tressaillir l'effroyable coupure; Tous les passants fuyaient loin de la bête impure; Qui donc eût eu pitié de ce malheur hideux? Le porc et le sultan étaient seuls tous les deux; L'un torturé, mourant, maudit, infect, immonde; L'autre, empereur, puissant, vainqueur; maître du monde, Triomphant aussi haut que l'homme peut monter, Comme si le destin eût voulu confronter Les deux extrémités sinistres des ténèbres. Le porc, dont un frisson agitait les vertèbres, Râlait, triste, épuisé, morne; et le padischah De cet être difforme et sanglant s'approcha, Comme on s'arrête au bord d'un gouffre qui se creuse; Mourad pencha son front sur la bête lépreuse, Puis la poussa du pied dans l'ombre du chemin, Et, de ce même geste énorme et surhumain Dont il chassait les rois, Mourad chassa les mouches. Le porc mourant rouvrit ses paupières farouches, Regarda d'un regard ineffable, un moment, L'homme qui l'assistait dans son accablement; Puis son oeil se perdit dans l'immense mystère; Il expira.

IV

Le jour où ceci sur la terre S'accomplissait, voici ce que voyait le ciel: C'était dans l'endroit calme, apaisé, solennel, Où luit l'astre idéal sous l'idéal nuage, Au delà de la vie, et de l'heure, et de l'âge, Hors de ce qu'on appelle espace, et des contours Des songes qu'ici-bas nous nommons nuits et jours; Lieu d'évidence où l'âme enfin peut voir les causes, Où, voyant le revers inattendu des choses, On comprend, et l'on dit: C'est bien!—l'autre côté De la chimère sombre étant la vérité; Lieu blanc, chaste, où le mal s'évanouit et sombre. L'étoile en cet azur semble une goutte d'ombre. Ce qui rayonne là, ce n'est pas un vain jour Qui naît et meurt, riant et pleurant tour à tour, Jaillissant, puis rentrant dans la noirceur première, Et, comme notre aurore, un sanglot de lumière; C'est un grand jour divin, regardé dans les cieux Par les soleils, comme est le nôtre par les yeux; Jour pur, expliquant tout, quoiqu'il soit le problème; Jour qui terrifierait s'il n'était l'espoir même; De toute l'étendue éclairant l'épaisseur, Foudre par l'épouvante, aube par la douceur. Là, toutes les beautés tonnent épanouies; Là, frissonnent en paix les lueurs inouïes; Là, les ressuscités ouvrent leur oeil béni Au resplendissement de l'éclair infini; Là, les vastes rayons passent comme des ondes. C'était sur le sommet du Sinaï des mondes; C'était là. Le nuage auguste, par moments, Se fendait, et jetait des éblouissements. Toute la profondeur entourait cette cime. On distinguait, avec un tremblement sublime, Quelqu'un d'inexprimable au fond de la clarté. Et tout frémissait, tout, l'aube et l'obscurité, Les anges, les soleils, et les êtres suprêmes, Devant un vague front couvert de diadèmes. Dieu méditait. Celui qui crée et qui sourit, Celui qu'en bégayant nous appelons Esprit, Bonté, Force, Équité, Perfection, Sagesse, Regarde devant lui, toujours, sans fin, sans cesse, Fuir les siècles ainsi que des mouches d'été. Car il est éternel avec tranquillité. Et dans l'ombre hurlait tout un gouffre, la terre. En bas, sous une brume épaisse, cette sphère Rampait, monde lugubre où les pâles humains Passaient et s'écroulaient et se tordaient les mains. On apercevait l'Inde et le Nil, des mêlées D'exterminations et de villes brûlées, Et des champs ravagés et des clairons soufflant, Et l'Europe livide ayant un glaive au flanc; Des vapeurs de tombeau, des lueurs de repaire; Cinq frères tout sanglants; l'oncle, le fils, le père; Des hommes dans des murs, vivants, quoique pourris; Des têtes voletant, mornes chauves-souris, Autour d'un sabre nu, fécond en funérailles; Des enfants éventrés soutenant leurs entrailles; Et de larges bûchers fumaient, et des tronçons D'êtres sciés en deux rampaient dans les tisons; Et le vaste étouffeur des plaintes et des râles, L'Océan, échouait dans les nuages pâles D'affreux sacs noirs faisant des gestes effrayants; Et ce chaos de fronts hagards, de pas fuyants, D'yeux en pleurs, d'ossements, de larves, de décombres, Ce brumeux tourbillon de spectres, et ces ombres Secouant des linceuls, et tous ces morts, saignant Au loin, d'un continent à l'autre continent, Pendant aux pals, cloués aux croix, nus sur les claies, Criaient, montrant leurs fers, leur sang, leurs maux, leurs plaies: —C'est Mourad! c'est Mourad! justice, ô Dieu vivant! A ce cri, qu'apportait de toutes parts le vent, Les tonnerres jetaient des grondements étranges, Des flamboiements passaient sur les faces des anges, Les grilles de l'enfer s'empourpraient, le courroux En faisait remuer d'eux-mêmes les verrous, Et l'on voyait sortir de l'abîme insondable Une sinistre main qui s'ouvrait formidable; 'Justice!' répétait l'ombre, et le châtiment Au fond de l'infini se dressait lentement. Soudain du plus profond des nuits, sur la nuée, Une bête difforme, affreuse, exténuée, Un être abject et sombre, un pourceau, s'éleva; Ouvrant un oeil sanglant qui cherchait Jéhovah; La nuée apporta le porc dans la lumière, A l'endroit même où luit l'unique sanctuaire, Le saint des saints, jamais décru, jamais accru; Et le porc murmura:—Grâce! il m'a secouru. Le pourceau misérable et Dieu se regardèrent. Alors, selon des lois que hâtent ou modèrent Les volontés de l'Être effrayant qui construit Dans les ténèbres l'aube et dans le jour nuit, On vit, dans le brouillard où rien n'a plus de forme, Vaguement apparaître une balance énorme; Cette balance vint d'elle-même, à travers Tous les enfers béants, tous les cieux entr'ouverts, Se placer sous la foule immense des victimes; Au-dessus du silence horrible des abîmes, Sous l'oeil du seul vivant, du seul vrai, du seul grand, Terrible, elle oscillait, et portait, s'éclairant D'un jour mystérieux plus profond que le nôtre, Dans un plateau le monde et le pourceau dans l'autre. Du côté du pourceau la balance pencha.

V

Mourad, le haut calife et l'altier padischah, En sortant de la rue où les gens de la ville L'avaient pu voir toucher à cette bête vile, Fut le soir même pris d'une fièvre, et mourut. Le tombeau des soudans, bâti de jaspe brut, Couvert d'orfèvrerie, auguste, et dont l'entrée Semble l'intérieur d'une bête éventrée Qui serait tout en or et tout en diamants, Ce monument, superbe entre les monuments, Qui hérisse, au-dessus d'un mur de briques sèches, Son faîte plein de tours comme un carquois de flèches, Ce turbé que Bagdad montre encore aujourd'hui, Reçut le sultan mort et se ferma sur lui. Quand il fut là, gisant et couché sous la pierre, Mourad ouvrit les yeux et vit une lumière; Sans qu'on pût distinguer l'astre ni le flambeau, Un éblouissement remplissait son tombeau; Une aube s'y levait, prodigieuse et douce; Et sa prunelle éteinte eut l'étrange secousse D'une porte de jour qui s'ouvre dans la nuit. Il aperçut l'échelle immense qui conduit Les actions de l'homme à l'oeil qui voit les âmes; Et les clartés étaient des roses et des flammes; Et Mourad entendit une voix qui disait: —Mourad, neveu d'Achmet et fils de Bajazet, Tu semblais à jamais perdu; ton âme infime N'était plus qu'un ulcère et ton destin un crime; Tu sombrais parmi ceux que le mal submergea; Déjà Satan était visible en toi; déjà Sans t'en douter, promis aux tourbillons funèbres Des spectres sous la voûte infâme des ténèbres, Tu portais sur ton dos les ailes de la nuit; De ton pas sépulcral l'enfer guettait le bruit; Autour de toi montait, par ton crime attirée, L'obscurité du gouffre ainsi qu'une marée; Tu penchais sur l'abîme où l'homme est châtié; Mais tu viens d'avoir, monstre, un éclair de pitié; Une lueur suprême et désintéressée A, comme à ton insu, traversé ta pensée, Et je t'ai fait mourir dans ton bon mouvement; Il suffit, pour sauver même l'homme inclément, Même le plus sanglant des bourreaux et des maîtres, Du moindre des bienfaits sur le dernier des êtres; Un seul instant d'amour rouvre l'éden fermé; Un pourceau secouru pèse un monde opprimé; Viens! le ciel s'offre, avec ses étoiles sans nombre, En frémissant de joie, à l'évadé de l'ombre! Viens! tu fus bon un jour, sois à jamais heureux. Entre, transfiguré; tes crimes ténébreux, O roi, derrière toi s'effacent dans les gloires; Tourne la tête, et vois blanchir tes ailes noires.

LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE

I

ISORA DE FINAL.—FABRICE D'ALBENGA

Tout au bord de la mer de Gênes, sur un mont Qui jadis vit passer les Francs de Pharamond, Un enfant, un aïeul, seuls dans la citadelle De Final sur qui veille une garde fidèle, Vivent bien entourés de murs et de ravins; Et l'enfant a cinq ans et l'aïeul quatre-vingts. L'enfant est Isora de Final, héritière Du fief dont Witikind a tracé la frontière; L'orpheline n'a plus près d'elle que l'aïeul. L'abandon sur Final a jeté son linceul; L'herbe, dont par endroits les dalles sont couvertes, Aux fentes des pavés fait des fenêtres vertes; Sur la route oubliée on n'entend plus un pas; Car le père et la mère, hélas! ne s'en vont pas Sans que la vie autour des enfants s'assombrisse. L'aïeul est le marquis d'Albenga, ce Fabrice Qui fut bon; cher au pâtre, aimé du laboureur; Il fut, pour guerroyer le pape ou l'empereur, Commandeur de la mer et général des villes; Gênes le fit abbé du peuple, et, des mains viles Ayant livré l'état aux rois, il combattit. Tout homme auprès de lui jadis semblait petit; L'antique Sparte était sur son visage empreinte; La loyauté mettait sa cordiale étreinte Dans la main de cet homme à bien faire obstiné. Comme il était bâtard d'Othon, dit le Non-Né, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les rois faisaient dédain de ce fils belliqueux; Fabrice s'en vengeait en étant plus grand qu'eux. A vingt ans, il était blond et beau; ce jeune homme Avait l'air d'un tribun militaire de Rome; Comme pour exprimer les détours du destin Dont le héros triomphe, un graveur florentin Avait sur son écu sculpté le labyrinthe; Les femmes l'admiraient, se montrant avec crainte La tête de lion qu'il avait dans le dos. Il a vu les plus fiers, Requesens et Chandos, Et Robert, avoué d'Arras, sieur de Béthune, Fuir devant son épée et devant sa fortune; Les princes pâlissaient de l'entendre gronder; Un jour, il a forcé le pape à demander Une fuite rapide aux galères de Gênes; C'était un grand briseur de lances et de chaînes, Guerroyant volontiers, mais surtout délivrant; Il a par tous été proclamé le plus grand D'un siècle fort auquel succède un siècle traître; Il a toujours frémi quand des bouches de prêtre Dans les sombres clairons de la guerre ont soufflé; Et souvent de saint Pierre il a tordu la clé Dans la vieille serrure horrible de l'Église. Sa bannière cherchait la bourrasque et la bise; Plus d'un monstre a grincé des dents sous son talon, Son bras se roidissait chaque fois qu'un félon Déformait quelque état populaire en royaume. Allant, venant dans l'ombre ainsi qu'un grand fantôme, Fier, levant dans la nuit son cimier flamboyant, Homme auguste au dedans, ferme au dehors, ayant En lui toute la gloire et toute la patrie, Belle âme invulnérable et cependant meurtrie, Sauvant les lois, gardant les murs, vengeant les droits, Et sonnant dans la nuit sous tous les coups des rois, Cinquante ans, ce soldat, dont la tête enfin plie, Fut l'armure de fer de la vieille Italie, Et ce noir siècle, à qui tout rayon semble ôté, Garde quelque lueur encor de son côté.

II

LE DÉFAUT DE LA CUIRASSE

Maintenant il est vieux; son donjon, c'est son cloître; Il tombe, et, déclinant, sent dans son âme croître La confiance honnête et calme des grands coeurs; Le brave ne croit pas au lâche, les vainqueurs Sont forts, et le héros est ignorant du fourbe. Ce qu'osent les tyrans, ce qu'accepte la tourbe, Il ne le sait; il est hors de ce siècle vil; N'en étant vu qu'à peine, à peine le voit-il; N'ayant jamais de ruse, il n'eut jamais de crainte; Son défaut fut toujours la crédulité sainte, Et quand il fut vaincu, ce fut par loyauté; Plus de péril lui fait plus de sécurité. Comme dans un exil il vit seul dans sa gloire, Oublié; l'ancien peuple a gardé sa mémoire, Mais le nouveau le perd dans l'ombre, et ce vieillard, Qui fut astre, s'éteint dans un morne brouillard. Dans sa brume, où les feux du couchant se dispersent, Il a cette mer vaste et ce grand ciel qui versent Sur le bonheur la joie et sur le deuil l'ennui. Tout est derrière lui maintenant; tout a fui; L'ombre d'un siècle entier devant ses pas s'allonge; Il semble des yeux suivre on ne sait quel grand songe; Parfois, il marche et va sans entendre et sans voir. Vieillir, sombre déclin! l'homme est triste le soir; Il sent l'accablement de l'oeuvre finissante. On dirait par instants que son âme s'absente, Et va savoir là-haut s'il est temps de partir. Il n'a pas un remords et pas un repentir; Après quatre vingts ans son âme est toute blanche; Parfois, à ce soldat qui s'accoude et se penche, Quelque vieux mur, croulant lui-même, offre un appui; Grave, il pense, et tous ceux qui sont auprès de lui L'aiment; il faut aimer pour jeter sa racine Dans un isolement et dans une ruine; Et la feuille de lierre a la forme d'un coeur.

III

AÏEUL MATERNEL

Ce vieillard, c'est un chêne adorant une fleur; A présent un enfant est toute sa famille. Il la regarde, il rêve; il dit: 'C'est une fille, Tant mieux!' Étant aïeul du côté maternel. La vie en ce donjon a le pas solennel; L'heure passe et revient ramenant l'habitude. Ignorant le soupçon, la peur, l'inquiétude, Tous les matins, il boucle à ses flancs refroidis Son épée, aujourd'hui rouillée, et qui jadis Avait la pesanteur de la chose publique; Quand parfois du fourreau, vénérable relique, Il arrache la lame illustre avec effort, Calme, il y croit toujours sentir peser le sort. Tout homme ici-bas porte en sa main une chose, Où, du bien et du mal, de l'effet, de la cause, Du genre humain, de Dieu, du gouffre, il sent le poids; Le juge au front morose a son livre des lois, Le roi son sceptre d'or, le fossoyeur sa pelle. Tous les soirs il conduit l'enfant à la chapelle; L'enfant prie, et regarde avec ses yeux si bèaux, Gaie, et questionnant l'aïeul sur les tombeaux; Et Fabrice a dans l'oeil une humide étincelle. La main qui tremble aidant la marche qui chancelle, Ils vont sous les portails et le long des piliers Peuplés de séraphins mêlés aux chevaliers; Chaque statue, émue à leur pas doux et sombre, Vibre, et toutes ont l'air de saluer dans l'ombre, Les héros le vieillard, et les anges l'enfant. Parfois Isoretta, que sa grâce défend, S'échappe dès l'aurore et s'en va jouer seule Dans quelque grande tour qui lui semble une aïeule Et qui mêle, croulante au milieu des buissons, La légende romane aux souvenirs saxons. Pauvre être qui contient toute une fière race, Elle trouble, en passant, le bouc, vieillard vorace, Dans les fentes des murs broutant le câprier; Pendant que derrière elle on voit l'aïeul prier, —Car il ne tarde pas à venir la rejoindre, Et cherche son enfant dès qu'il voit l'aube poindre,— Elle court, va, revient, met sa robe en haillons, Erre de tombe en tombe et suit des papillons, Ou s'assied, l'air pensif, sur quelque âpre architrave; Et la tour semble heureuse et l'enfant paraît grave; La ruine et l'enfance ont de secrets accords, Car le temps sombre y met ce qui reste des morts.

IV

UN SEUL HOMME SAIT OÙ EST CACHÉ LE TRÉSOR

Dans ce siècle où tout peuple a son chef qui le broie, Parmi les rois vautours et les princes de proie, Certe, on n'en trouverait pas un qui méprisât Final, donjon splendide et riche marquisat; Tous les ans, les alleux, les rentes, les censives, Surchargent vingt mulets de sacoches massives; La grande tour surveille, au milieu du ciel bleu, Le sud, le nord, l'ouest et l'est, et saint Mathieu, Saint Marc, saint Luc, saint Jean, les quatre évangélistes, Sont sculptés et dorés sur les quatre balistes; La montagne a pour garde, en outre, deux châteaux, Soldats de pierre ayant du fer sous leurs manteaux. Le trésor, quand du coffre on détache les boucles, Semble à qui l'entrevoit un rêve d'escarboucles; Ce trésor est muré dans un caveau discret Dont le marquis régnant garde seul le secret, Et qui fut autrefois le puits d'une sachette; Fabrice maintenant connaît seul la cachette; Le fils de Witikind vieilli dans les combats, Othon, scella jadis dans les chambres d'en bas Vingt caissons dont le fer verrouille les façades, Et qu'Anselme plus tard fit remplir de cruzades, Pour que dans l'avenir jamais on n'en manquât; Le casque du marquis est en or de ducat; On a sculpté deux rois persans, Narse et Tigrane, Dans la visière aux trous grillés de filigrane, Et sur le haut cimier, taillé d'un seul onyx, Un brasier de rubis brûle l'oiseau Phénix; Et le seul diamant du sceptre pèse une once.

V

LE CORBEAU

Un matin, les portiers sonnent du cor. Un nonce Se présente; il apporte, assisté d'un coureur, Une lettre du roi qu'on nomme l'empereur; Ratbert écrit qu'avant de partir pour Tarente Il viendra visiter Isora, sa parente, Pour lui baiser le front et pour lui faire honneur. Le nonce, s'inclinant, dit au marquis:—Seigneur, Sa majesté ne fait de visites qu'aux reines. Au message émané de ses mains très sereines L'empereur joint un don splendide et triomphant; C'est un grand chariot plein de jouets d'enfant; Isora bat des mains avec des cris de joie. Le nonce, retournant vers celui qui l'envoie, Prend congé de l'enfant, et, comme procureur Du très victorieux et très noble empereur, Fait le salut qu'on fait aux têtes souveraines. —Qu'il soit le bienvenu! Bas le pont! bas les chaînes! Dit le marquis; sonnez la trompe et l'olifant!— Et, fier de voir qu'on traite en reine son enfant, La joie a rayonné sur sa face loyale. Or, comme il relisait la lettre impériale, Un corbeau qui passait fit de l'ombre dessus. —Les oiseaux noirs guidaient Judas cherchant Jésus; Sire, vois ce corbeau, dit une sentinelle. Et, regardant l'oiseau planer sur la tournelle: —Bah! dit l'aïeul, j'étais pas plus haut que cela, Compagnon, déjà ce corbeau que voilà, Dans la plus fière tour de toute la contrée Avait bâti son nid, dont on voyait l'entrée; Je le connais; le soir, volant dans la vapeur, Il criait; tous tremblaient; mais, loin d'en avoir peur, Moi petit, je l'aimais; ce corbeau centenaire Étant un vieux voisin de l'astre et du tonnerre.

VI

LE PÉRE ET LA MÈRE

Les marquis de Final ont leur royal tombeau Dans une cave où luit, jour et nuit, un flambeau; Le soir, l'homme qui met de l'huile dans les lampes A son heure ordinaire en descendit les rampes; Là, mangé par les vers dans l'ombre de la mort, Chaque marquis auprès de sa marquise dort, Sans voir cette clarté qu'un vieil esclave apporte. A l'endroit même où pend la lampe, sous la porte, Était le monument des deux derniers défunts; Pour raviver la flamme et brûler des parfums, Le serf s'en approcha; sur la funèbre table, Sculpté très ressemblant, le couple lamentable Dont Isora, sa dame, était l'unique enfant, Apparaissait; tous deux, dans cet air étouffant, Silencieux, couchés côte à côte, statues Aux mains jointes, d'habits seigneuriaux vêtues, L'homme avec son lion, la femme avec son chien. Il vit que le flambeau nocturne brûlait bien; Puis, courbé, regarda, des pleurs dans la paupière, Ce père de granit, cette mère de pierre; Alors il recula, pâle; car il crut voir Que ces deux fronts, tournés vers la voûte au fond noir, S'étaient subitement assombris sur leur couche, Elle ayant l'air plus triste et lui l'air plus farouche.

VII

JOIE AU CHÂTEAU

Une file de longs et pesants chariots Qui précède ou qui suit les camps impériaux Marche là-bas avec des éclats de trompette Et des cris que l'écho des montagnes répète. Un gros de lances brille à l'horizon lointain. La cloche de Final tinte, et c'est ce matin Que du noble empereur on attend la visite. On arrache des tours la ronce parasite; On blanchit à la chaux en hâte les grands murs; On range dans la cour des plateaux de fruits mûrs; Des grenades venant des vieux monts Alpujarres, Le vin dans les barils et l'huile dans les jarres; L'herbe et la sauge en fleur jonchent tout l'escalier; Dans la cuisine un feu rôtit un sanglier; On voit fumer les peaux des bêtes qu'on écorche; Et tout rit; et l'on a tendu sous le grand porche Une tapisserie où Blanche d'Est jadis A brodé trois héros, Macchabée, Amadis, Achille, et le fanal de Rhode, et le quadrige D'Aétius, vainqueur du peuple latobrige, Et, dans trois médaillons marqués d'un chiffre en or, Trois poëtes, Platon, Plaute et Scaeva Memor. Ce tapis autrefois ornait la grande chambre; Au dire des vieillards, l'effrayant roi sicambre, Witikind, l'avait fait clouer en cet endroit, De peur que dans leur lit ses enfants n'eussent froid.

VIII

LA TOILETTE D'ISORA

Cris, chansons; et voilà ces vieilles tours vivantes. La chambre d'Isora se remplit de servantes; Pour faire un digne accueil au roi d'Arle, on revêt L'enfant de ses habits de fête; à son chevet, L'aïeul, dans un fauteuil d'orme incrusté d'érable, S'assied, songeant aux jours passés, et, vénérable, Il contemple Isora, front joyeux, cheveux d'or, Comme les chérubins peints dans le corridor, Regard d'enfant Jésus que porte la madone, Joue ignorante où dort le seul baiser qui donne Aux lèvres la fraîcheur, tous les autres étant Des flammes, même, hélas! quand le coeur est content. Isora est sur le lit assise, jambes nues; Son oeil bleu rêve avec des lueurs ingénues; L'aïeul rit, doux reflet de l'aube sur le soir! Et le sein de l'enfant, demi-nu, laisse voir Ce bouton rose, germe auguste des mamelles; Et ses beaux petits bras ont des mouvements d'ailes. Le vétéran lui prend les mains, les réchauffant; Et, dans tout ce qu'il dit aux femmes, à l'enfant, Sans ordre, en en laissant deviner davantage, Espèce de murmure enfantin du grand âge, Il semble qu'on entend parler toutes les voix De la vie, heur, malheur, à présent, autrefois, Deuil, espoir, souvenir, rire et pleurs, joie et peine; Ainsi, tous les oiseaux chantent dans le grand chêne. —Fais-toi belle; un seigneur va venir; il est bon; C'est l'empereur; un roi, ce n'est pas un barbon Comme nous; il est jeune; il est roi d'Arle, en France; Vois-tu, tu lui feras ta belle révérence, Et tu n'oublieras pas de dire: monseigneur. Vois tous les beaux cadeaux qu'il nous fait! Quel bonheur! Tous nos bons paysans viendront, parce qu'on t'aime Et tu leur jetteras des sequins d'or, toi-même, De façon que cela tombe dans leur bonnet. Et le marquis, parlant aux femmes, leur prenait Les vêtements des mains. —Laissez, que je l'habille! Oh! quand sa mère était toute petite fille, Et que j'étais déjà barbe grise, elle avait Coutume de venir dès l'aube à mon chevet; Parfois, elle voulait m'attacher mon épée, Et, de la dureté d'une boucle occupée, Ou se piquant les doigts aux clous du ceinturon, Elle riait. C'était le temps où mon clairon Sonnait superbement à travers l'Italie. Ma fille est maintenant sous terre, et nous oublie. D'où vient qu'elle a quitté sa tâche, ô dure loi! Et qu'elle dort déjà quand je veille encor, moi? La fille qui grandit sans la mère, chancelle. Oh! c'est triste, et je hais la mort. Pourquoi prend-elle Cette jeune épousée et non mes pas tremblants? Pourquoi ces cheveux noirs et non mes cheveux blancs? Et, pleurant, il offrait à l'enfant des dragées. —Les choses ne sont pas ainsi bien arrangées; Celui qui fait le choix se trompe; il serait mieux Que l'enfant eût la mère et la tombe le vieux. Mais de la mère au moins il sied qu'on se souvienne; Et, puisqu'elle a ma place, hélas! je prends la sienne. —Vois donc le beau soleil et les fleurs dans les prés! C'est par un jour pareil, les Grecs étant rentrés Dans Smyrne, le plus grand de leurs ports maritimes, Que, le bailli de Rhode et moi, nous les battîmes. Mais regarde-moi donc tous ces beaux jouets-là! Vois ce reître, on dirait un archer d'Attila. Mais c'est qu'il est vêtu de soie et non de serge! Et le chapeau d'argent de cette sainte Vierge! Et ce bonhomme en or! Ce n'est pas très hideux. Mais comme nous allons jouer demain tous deux! Si ta mère était là, qu'elle serait contente! Ah! quand on est enfant, ce qui plaît, ce qui tente, C'est un hochet qui sonne un moment dans la main, Peu de chose le soir et rien le lendemain; Plus tard, on a le goût des soldats véritables, Des palefrois battant du pied dans les étables, Des drapeaux, des buccins jetant de longs éclats, Des camps, et c'est toujours la même chose, hélas! Sinon qu'alors on a du sang à ses chimères. Tout est vain. C'est égal, je plains les pauvres mères Qui laissent leurs enfants derrière elles ainsi— Ainsi parlait l'aïeul, l'oeil de pleurs obscurci, Souriant cependant, car telle est l'ombre humaine. Tout à l'ajustement de son ange de reine, Il habillait l'enfant, et, tandis qu'à genoux Les servantes chaussaient ces pieds charmants et doux Et, les parfumant d'ambre, en lavaient la poussière, Il nouait gauchement la petite brassière, Ayant plus d'habitude aux chemises d'acier.

IX

JOIE HORS DU CHÂTEAU

Le soir vient, le soleil descend dans son brasier; Et voilà qu'au penchant des mers, sur les collines, Partout, les milans roux, les chouettes félines, L'autour glouton, l'orfraie horrible dont l'oeil luit Avec du sang le jour, qui devient feu la nuit, Tous les tristes oiseaux mangeurs de chair humaine, Fils de ces vieux vautours nés de l'aigle romaine Que la louve d'airain aux cirques appela, Qui suivaient Marius et connaissaient Sylla, S'assemblent; et les uns, laissant un crâne chauve, Les autres, aux gibets essuyant leur bec fauve, D'autres, d'un mât rompu quittant les noirs agrès, D'autres, prenant leur vol du mur des lazarets, Tous, joyeux et criant, en tumulte et sans nombre, Ils se montrent Final, la grande cime sombre Qu'Othon, fils d'Aleram le Saxon, crénela, Et se disent entre eux: Un empereur est là!

X

SUITE DE LA JOIE

Cloche; acclamations; gémissements; fanfares; Feux de joie; et les tours semblent toutes des phares, Tant on a, pour fêter ce jour grand à jamais, De brasiers frissonnants encombré leurs sommets. La table colossale en plein air est dressée. Ce qu'on a sous les yeux répugne à la pensée Et fait peur; c'est la joie effrayante du mal; C'est plus que le démon, c'est moins que l'animal; C'est la cour du donjon tout entière rougie D'une prodigieuse et ténébreuse orgie; C'est Final, mais Final vaincu, tombé, flétri; C'est un chant dans lequel semble se tordre un cri; Un gouffre où les lueurs de l'enfer sont voisines Du rayonnement calme et joyeux des cuisines; Le triomphe de l'ombre, obscène, effronté, cru; Le souper de Satan dans un rêve apparu. A l'angle de la cour, ainsi qu'un témoin sombre, Un squelette de tour, formidable décombre, Sur son faîte vermeil d'où s'enfuit le corbeau, Dresse et secoue aux vents, brûlant comme un flambeau, Tout le branchage et tout le feuillage d'un orme; Valet géant portant un chandelier énorme. Le drapeau de l'empire, arboré sur ce bruit, Gonfle son aigle immense au souffle de la nuit. Tout un cortège étrange est là; femmes et prêtres; Prélats parmi les ducs, moines parmi les reîtres; Les crosses et les croix d'évêques, au milieu Des piques et des dards, mêlent aux meurtres Dieu, Les mitres figurant de plus gros fers de lance. Un tourbillon d'horreur, de nuit, de violence, Semble emplir tous ces coeurs; que disent-ils entre eux, Ces hommes? En voyant ces convives affreux, On doute si l'aspect humain est véritable; Un sein charmant se dresse au-dessus de la table, On redoute au-dessous quelque corps tortueux; C'est un de ces banquets du monde monstrueux Qui règne et vit depuis les Héliogabales; Le luth lascif s'accouple aux féroces cymbales; Le cynique baiser cherche à se prodiguer; Il semble qu'on pourrait à peine distinguer De ces hommes les loups, les chiennes de ces femmes; A travers l'ombre, on voit toutes les soifs infâmes, Le désir, l'instinct vil, l'ivresse aux cris hagards, Flamboyer dans l'étoile horrible des regards. Quelque chose de rouge entre les dalles fume; Mais, si tiède que soit cette douteuse écume, Assez de barils sont éventrés et crevés Pour que ce soit du vin qui court sur les pavés. Est-ce une vaste noce? est-ce un deuil morne et triste? On ne sait pas à quel dénoûment on assiste, Si c'est quelque affreux monde à la terre étranger, Si l'on voit des vivants ou des larves manger, Et si ce qui dans l'ombre indistincte surnage Est la fin d'un festin ou la fin d'un carnage. Par moments, le tambour, le cistre, le clairon, Font ces rages de bruit qui rendaient fou Néron. Ce tumulte rugit, chante, boit, mange, râle, Sur un trône est assis Ratbert, content et pâle. C'est, parmi le butin, les chants, les arcs de fleurs, Dans un antre de rois un Louvre de voleurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les grands brasiers, ouvrant leur gouffre d'étincelles, Font resplendir les ors d'un chaos de vaisselles; On ébrèche aux moutons, aux lièvres montagnards, Aux faisans, les couteaux tout à l'heure poignards; Sixte Malaspina, derrière le roi, songe; Toute lèvre se rue à l'ivresse et s'y plonge; On achève un mourant en perçant un tonneau; L'oeil croit, parmi les os de chevreuil et d'agneau, Aux tremblantes clartés que les flambeaux prolongent, Voir des profils humains dans ce que les chiens rongent; Des chanteurs grecs, portant des images d'étain Sur leurs chapes, selon l'usage byzantin, Chantent Ratbert, césar, roi, vainqueur, dieu, génie; On entend sous les bancs des soupirs d'agonie; Une odeur de tuerie et de cadavres frais Se mêle au vague encens brûlant dans les coffrets Et les boîtes d'argent sur des trépieds de nacre, Les pages, les valets, encor chauds du massacre, Servent dans le banquet leur empereur ravi Et sombre, après l'avoir dans le meurtre servi; Sur le bord des plats d'or on voit des mains sanglantes, Ratbert s'accoude avec des poses indolentes; Au-dessus du festin, dans le ciel blanc du soir, De partout, des hanaps, du buffet, du dressoir, Des plateaux où les paons ouvrent leurs larges queues, Des écuelles où brûle un philtre aux lueurs bleues, Des verres, d'hypocras et de vils écumants, Des bouches des buveurs, des bouches des amants, S'élève une vapeur gaie, ardente, enflammée, Et les âmes des morts sont dans cette fumée.

XI

TOUTES LES FAIMS SATISFAITES

C'est que les noirs oiseaux de l'ombre ont eu raison, C'est que l'orfraie a bien flairé la trahison, C'est qu'un fourbe a surpris le vaillant sans défense, C'est qu'on vient d'écraser la vieillesse et l'enfance. En vain quelques soldats fidèles ont voulu Résister, à l'abri d'un créneau vermoulu; Tous sont morts; et de sang les dalles sont trempées, Et la hache, l'estoc, les masses, les épées N'ont fait grâce à pas un, sur l'ordre que donna Le roi d'Arle au prévôt Sixte Malaspina. Et, quant aux plus mutins, c'est ainsi que les nomme L'aventurier royal fait empereur par Rome, Trente sur les crochets et douze sur le pal Expirent au-dessus du porche principal. Tandis qu'en joyeux chants les vainqueurs se répandent, Auprès de ces poteaux et de ces croix où pendent Ceux que Malaspina vient de supplicier, Corbeaux, hiboux, milans, tout l'essaim carnassier, Venus des monts, des bois, des cavernes, des havres, S'abattent par volée, et font sur les cadavres Un banquet, moins hideux que celui d'à côté. Ah! le vautour est triste à voir, en vérité, Déchiquetant sa proie et planant; on s'effraie Du cri de la fauvette aux griffes de l'orfraie; L'épervier est affreux rongeant des os brisés; Pourtant, par l'ombre immense on les sent excusés, L'impénétrable faim est la loi de la terre, Et le ciel, qui connaît la grande énigme austère, La nuit, qui sert de fond au guet mystérieux Du hibou promenant la rondeur de ses yeux Ainsi qu'à l'araignée ouvrant ses pâles toiles, Met à ce festin sombre une nappe d'étoiles; Mais l'être intelligent, le fils d'Adam, l'élu Qui doit trouver le bien après l'avoir voulu, L'homme exterminant l'homme et riant, épouvante, Même au fond de la nuit, l'immensité vivante, Et, que le ciel soit noir ou que le ciel soit bleu, Caïn tuant Abel est la stupeur de Dieu.

XII

QUE C'EST FABRICE QUI EST UN TRAÎTRE

Un homme qu'un piquet de lansquenets escorte, Qui tient une bannière inclinée, et qui porte Une jacque de vair taillée en éventail, Un héraut, fait ce cri devant le grand portail: 'Au nom de l'empereur clément et plein de gloire, —Dieu le protège!—peuple! il est pour tous notoire Que le traître marquis Fabrice d'Albenga Jadis avec les gens des villes se ligna, Et qu'il a maintes fois guerroyé le Saint-Siège; C'est pourquoi l'empereur très clément,—Dieu protège L'empereur!—le citant à son haut tribunal, A pris possession de l'état de Final.' L'homme ajoute, dressant sa bannière penchée: —Qui me contredira, soit sa tête tranchée, Et ses biens confisqués à l'empereur. J'ai dit.

XIII

SILENCE

Tout à coup on se tait; ce silence grandit, Et l'on dirait qu'au choc brusque d'un vent qui tombe Cet enfer a repris sa figure de tombe; Ce pandémonium, ivre d'ombre et d'orgueil, S'éteint; c'est qu'un vieillard a paru sur le seuil; Un prisonnier, un juge, un fantôme; l'ancêtre! C'est Fabrice. On l'amène à la merci du maître. Ses blêmes cheveux blancs couronnent sa pâleur; Il a les bras liés au dos comme un voleur; Et, pareil au milan qui suit des yeux sa proie, Derrière le captif marche, sans qu'il le voie, Un homme qui tient haute une épée à deux mains. Matha, fixant sur lui ses beaux yeux inhumains, Rit sans savoir pourquoi, rire étant son caprice. Dix valets de la lance environnent Fabrice. Le roi dit:—Le trésor est caché dans un lieu Qu'ici tu connais seul, et je jure par Dieu Que, si tu dis l'endroit, marquis, ta vie est sauve. Fabrice lentement lève sa tête chauve Et se tait. Le roi dit:—Es-tu sourd, compagnon? Un reître avec le doigt fait signe au roi que non. —Marquis, parle! ou sinon, vrai comme je me nomme Empereur des Romains, roi d'Arle et gentilhomme, Lion, tu vas japper ainsi qu'un épagneul. Ici, bourreaux!—Réponds, le trésor? Et l'aïeul Semble, droit et glacé parmi les fers de lance, Avoir déjà pris place en l'éternel silence. Le roi dit:—Préparez les coins et les crampons. Pour la troisième fois parleras-tu? Réponds. Fabrice, sans qu'un mot d'entre ses lèvres sorte, Regarde le roi d'Arle et d'une telle sorte, Avec un si superbe éclair, qu'il l'interdit; Et Ratbert, furieux sous ce regard, bondit Et crie, en s'arrachant le poil de la moustache —Je te trouve idiot et mal en point, et sache Que les jouets d'enfant étaient pour toi, vieillard! Çà, rends-moi ce trésor, fruit de tes vols, pillard! Et ne m'irrite pas, ou ce sera ta faute, Et je vais envoyer sur la tour la plus haute Ta tête au bout d'un pieu se taire dans la nuit. Mais l'aïeul semble d'ombre et de pierre construit; On dirait qu'il ne sait pas même qu'on lui parle. —Le brodequin! A toi, bourreau! dit le roi d'Arle. Le bourreau vient, la foule effarée écoutait. On entend l'os crier, mais la bouche se tait. Toujours prêt à frapper le prisonnier en traître, Le coupe-tête jette un coup d'oeil à son maître. —Attends que je te fasse un signe, dit Ratbert. Et, reprenant: —Voyons, toi chevalier haubert, Hais cadet, toi marquis, mais bâtard, si tu donnes Ces quelques diamants de plus à mes couronnes, Si tu veux me livrer ce trésor, je te fais Prince, et j'ai dans mes ports dix galères de Fez Dont je te fais présent avec cinq cents esclaves. Le vieillard semble sourd et muet. —Tu me braves! Eh bien! tu vas pleurer, dit le fauve empereur.

XIV

RATBERT REND L'ENFANT À L'AÏEUL

Et voici qu'on entend comme un souffle d'horreur Frémir, même en cette ombre et même en cette horde. Une civière passe, il y pend une corde; Un linceul la recouvre; on la pose à l'écart; On voit deux pieds d'enfants qui sortent du brancard. Fabrice, comme au vent se renverse un grand arbre, Tremble, et l'homme de chair sous cette homme de marbre Reparaît; et Ratbert fait lever le drap noir. C'est elle! Isora! pâle, inexprimable à voir, Étranglée; et sa main crispée, et cela navre, Tient encore un hochet; pauvre petit cadavre! L'aïeul tressaille avec la force d'un géant; Formidable, il arrache au brodequin béant Son pied dont le bourreau vient de briser le pouce; Les bras toujours liés, de l'épaule il repousse Tout ce tas de démons, et va jusqu'à l'enfant, Et sur ses deux genoux tombe, et son coeur se fend. Il crie en se roulant sur la petite morte: —Tuée! ils l'ont tuée! et la place était forte, Le pont avait sa chaîne et la herse ses poids, On avait des fourneaux pour le soufre et la poix, On pouvait mordre avec ses dents le roc farouche, Se défendre, hurler, lutter, s'emplir la bouche De feu, de plomb fondu, d'huile, et les leur cracher A la figure avec les éclats du rocher! Non! on a dit: Entrez, et, par la porte ouverte, Ils sont entrés! la vie à la mort s'est offerte! On a livré la place, on n'a point combattu! Voilà la chose; elle est toute simple; ils n'ont eu Affaire qu'à ce vieux misérable imbécile! Égorger un enfant, ce n'est pas difficile. Tout à l'heure, j'étais tranquille, ayant peu vu Qu'on tuât des enfants, et je disais: Pourvu Qu'Isora vive, eh bien! après cela, qu'importe?— Mais l'enfant! O mon Dieu! c'est donc vrai qu'elle est morte! Penser que nous étions là tous deux hier encor! Elle allait et venait dans un gai rayon d'or; Cela jouait toujours, pauvre mouche éphémère! C'était la petite âme errante de sa mère! Le soir, elle posait son doux front sur mon sein, Et dormait...—Ah! brigand! assassin! assassin! Il se dressait, et tout tremblait dans le repaire, Tant c'était la douleur d'un lion et d'un père, Le deuil, l'horreur, et tant ce sanglot rugissait! —Et moi qui, ce matin, lui nouais son corset! Je disais: Fais-toi belle, enfant! Je parais l'ange Pour le spectre.—Oh! ris donc là-bas, femme de fange! Riez tous! Idiot, en effet, moi qui crois Qu'on peut se confier aux paroles des rois Et qu'un hôte n'est pas une bête féroce! Le roi, les chevaliers, l'évêque avec sa crosse, Ils sont venus, j'ai dit: Entrez; c'étaient des loups! Est-ce qu'ils ont marché sur elle avec des clous Qu'elle est toute meurtrie? Est-ce qu'ils l'ont battue? Et voilà maintenant nos filles qu'on nous tue Pour voler un vieux casque en vieil or de ducat! Je voudrais que quelqu'un d'honnête m'expliquât Cet évènement-ci, voilà ma fille morte! Dire qu'un empereur vient avec une escorte, Et que des gens nommés Farnèse, Spinola, Malaspina, Cibo, font de ces choses-là, Et qu'on se met à cent, à mille, avec ce prêtre, Ces femmes, pour venir prendre un enfant en traître, Et que l'enfant est là, mort, et que c'est un jeu; C'est à se demander s'il est encore un Dieu, Et si, demain, après de si lâches désastres, Quelqu'un osera faire encor lever les astres! M'avoir assassiné ce petit être-là! Mais c'est affreux d'avoir à se mettre cela Dans la tête, que c'est fini, qu'ils l'ont tuée, Qu'elle est morte!—Oh! ce fils de la prostituée, Ce Ratbert, comme il m'a hideusement trompé! O Dieu! de quel démon est cet homme échappé? Vraiment! est-ce donc trop espérer que de croire Qu'on ne va point, par ruse et par trahison noire, Massacrer des enfants, broyer des orphelins, Des anges, de clarté céleste encor tout pleins? Mais c'est qu'elle est là, morte, immobile, insensible! je n'aurais jamais cru que cela fût possible. Il faut être le fils de cette infâme Agnès! Rois! j'avais tort jadis quand je vous épargnais; Quand, pouvant vous briser au front le diadème, je vous lâchais, j'étais un scélérat moi-même, j'étais un meurtrier d'avoir pitié de vous! Oui, j'aurais dû vous tordre entre mes serres, tous! Est-ce qu'il est permis d'aller dans les abîmes Reculer la limite effroyable des crimes De voler, oui, ce sont des vols, de faire un tas D'abominations, de maux et d'attentats, De tuer des enfants et de tuer des femmes, Sous prétexte qu'on fut, parmi les oriflammes Et les clairons, sacré devant le monde entier Par Urbain quatre, pape, et fils d'un savetier? Que voulez-vous qu'on fasse à de tels misérables? Avoir mis son doigt noir sur ces yeux adorables! Ce chef-d'oeuvre du Dieu vivant, l'avoir détruit! Quelle mamelle d'ombre et d'horreur et de nuit, Dieu juste, a donc été de ce monstre nourrice? Un tel homme suffit pour qu'un siècle pourrisse. Plus de bien ni de mal, plus de droit, plus de lois. Est-ce que le tonnerre est absent quelquefois? Est-ce qu'il n'est pas temps que la foudre se prouve, Cieux profonds, en broyant ce chien, fils de la louve? Oh! sois maudit, maudit, maudit, et sois maudit, Ratbert, empereur, roi, césar, escroc, bandit! O grand vainqueur d'enfants de cinq ans! maudits soient Les pas que font tes pieds, les jours que tes yeux voient, Et la gueuse qui t'offre en riant son sein nu, Et ta mère publique, et ton père inconnu! Terre et cieux! c'est pourtant bien le moins qu'un doux être Qui joue à notre porte et sous notre fenêtre, Qui ne fait rien que rire et courir dans les fleurs, Et qu'emplir de soleil nos pauvres yeux en pleurs, Ait le droit de jouir de l'aube qui l'enivre, Puisque les empereurs laissent les forçats vivre, Et puisque Dieu, témoin des deuils et des horreurs, Laisse sous le ciel noir vivre les empereurs!'

XV

LES DEUX TÊTES

Ratbert en ce moment, distrait jusqu'à sourire, Écoutait Afranus à voix basse lui dire: —Majesté, le caveau du trésor est trouvé. L'aïeul pleurait. —Un chien, au coin des murs crevé, Est un être enviable auprès de moi. Va, pille, Vole, égorge, empereur! O ma petite fille, Parle-moi! Rendez-moi mon doux ange, ô mon Dieu! Elle ne va donc pas me regarder un peu? Mon enfant! Tous les jours nous allions dans les lierres. Tu disais: Vois les fleurs, et moi. Prends garde aux pierres! Et je la regardais, et je crois qu'un rocher Se fût attendri rien qu'en la voyant marcher. Hélas! avoir eu foi dans ce monstrueux drôle! Mets ta tête adorée auprès de mon épaule. Est-ce que tu m'en veux? C'est moi qui suis là! Dis, Tu n'ouvriras donc plus tes yeux du paradis! Je n'entendrai donc plus ta voix, pauvre petite! Tout ce qui me tenait aux entrailles me quitte; Et ce sera mon sort, à moi, le vieux vainqueur, Qu'à deux reprises Dieu m'ait arraché le coeur, Et qu'il ait retiré de ma poitrine amère L'enfant, après m'avoir ôté du flanc la mère! Mon Dieu, pourquoi m'avoir pris cet être si doux? Je n'étais pourtant pas révolté contre vous, Et je consentais presque à ne plus avoir qu'elle. Morte! et moi, je suis là, stupide qui l'appelle! Oh! si je n'avais pas les bras liés, je crois Que je réchaufferais ses pauvres membres froids. Comme ils l'ont fait souffrir! La corde l'a coupée. Elle saigne. Ratbert, blême et la main crispée, Le voyant à genoux sur son ange dormant, Dit:—Porte-glaive, il est ainsi commodément. Le porte-glaive fit, n'étant qu'un misérable, Tomber sur l'enfant mort la tête vénérable. Et voici ce qu'on vit dans ce même instant-là: La tête de Ratbert sur le pavé roula, Hideuse, comme si le même coup d'épée, Frappant deux fois, l'avait avec l'autre coupée. L'horreur fut inouïe; et tous, se retournant, Sur le grand fauteuil d'or du trône rayonnant Aperçurent le corps de l'empereur sans tête, Et son cou d'où sortait, dans un bruit de tempête, Un flot rouge, un sanglot de pourpre, éclaboussant Les convives, le trône et la table, de sang. Alors dans la clarté d'abîme et de vertige Qui marque le passage énorme d'un prodige, Des deux têtes on vit l'une, celle du roi, Entrer sous terre et fuir dans le gouffre d'effroi Dont l'expiation formidable est la règle, Et l'autre s'envoler avec des ailes d'aigle.

XVI

APRÈS JUSTICE FAITE

L'ombre couvre à présent Ratbert, l'homme de nuit. Nos pères—c'est ainsi qu'un nom s'évanouit— Défendaient d'en parler, et du mur de l'histoire Les ans ont effacé cette vision noire. Le glaive qui frappa ne fut point aperçu; D'où vint ce sombre coup, personne ne l'a su; Seulement, ce soir-là, bêchant pour se distraire, Héraclius le Chauve, abbé de Joug-Dieu, frère D'Acceptus, archevêque et primat de Lyon, Étant aux champs avec le diacre Pollion, Vit, dans les profondeurs par les vents remuées, Un archange essuyer son épée aux nuées.

LA ROSE DE L'INFANTE

Elle est toute petite, une duègne la garde. Elle tient à la main une rose, et regarde. Quoi? que regarde-t-elle? Elle ne sait pas. L'eau, Un bassin qu'assombrit le pin et le bouleau; Ce qu'elle a devant elle; un cygne aux ailes blanches, Le bercement des flots sous la chanson des branches, Et le profond jardin rayonnant et fleuri. Tout ce bel ange a l'air dans la neige pétri. On voit un grand palais comme au fond d'une gloire, Un parc, de clairs viviers où les biches vont boire, Et des paons étoilés sous les bois chevelus. L'innocence est sur elle une blancheur de plus; Toutes ses grâces font comme un faisceau qui tremble. Autour de cette enfant l'herbe est splendide et semble Pleine de vrais rubis et de diamants fins; Un jet de saphirs sort des bouches des dauphins. Elle se tient au bord de l'eau; sa fleur l'occupe. Sa basquine est en point de Gênes; sur sa jupe Une arabesque, errant dans les plis du satin, Suit les mille détours d'un fil d'or florentin. La rose épanouie et toute grande ouverte, Sortant du frais bouton comme d'une urne ouverte, Charge la petitesse exquise de sa main; Quand l'enfant, allongeant ses lèvres de carmin, Fronce, en la respirant, sa riante narine, La magnifique fleur, royale et purpurine, Cache plus qu'à demi ce visage charmant, Si bien que l'oeil hésite, et qu'on ne sait comment Distinguer de la fleur ce bel enfant qui joue, Et si l'on voit la rose ou si l'on voit la joue. Ses yeux bleus sont plus beaux sous son pur sourcil brun. En elle tout est joie, enchantement, parfum; Quel doux regard, l'azur! et quel doux nom, Marie! Tout est rayon: son oeil éclaire et son nom prie. Pourtant, devant la vie et sous le firmament, Pauvre être! elle se sent très grande vaguement; Elle assiste au printemps, à la lumière, à l'ombre, Au grand soleil couchant horizontal et sombre, A la magnificence éclatante du soir, Aux ruisseaux murmurants qu'on entend sans les voir, Aux champs, à la nature éternelle et sereine, Avec la gravité d'une petite reine; Elle n'a jamais vu l'homme que se courbant; Un jour, elle sera duchesse de Brabant; Elle gouvernera la Flandre ou la Sardaigne. Elle est l'infante, elle a cinq ans, elle dédaigne. Car les enfants des rois sont ainsi; leurs fronts blancs Portent un cercle d'ombre, et leurs pas chancelants Sont des commencements de règne. Elle respire Sa fleur en attendant qu'on lui cueille un empire; Et son regard, déjà royal, dit: C'est à moi. Il sort d'elle un amour mêlé d'un vague effroi. Si quelqu'un, la voyant si tremblante et si frêle, Fût-ce pour la sauver mettait la main sur elle, Avant qu'il eût pu faire un pas ou dire un mot, Il aurait sur le front l'ombre de l'échafaud. La douce enfant sourit, ne faisant autre chose Que de vivre et d'avoir dans la main une rose, Et d'être là devant le ciel, parmi les fleurs. Le jour s'éteint; les nids chuchotent, querelleurs; Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre; La rougeur monte au front des déesses de marbre Qui semblent palpiter sentant venir la nuit; Et tout ce qui planait redescend; plus de bruit, Plus de flamme; le soir mystérieux recueille Le soleil sous la vague et l'oiseau sous la feuille. Pendant que l'enfant rit, cette fleur à la main, Dans le vaste palais catholique romain Dont chaque ogive semble au soleil une mitre, Quelqu'un de formidable est derrière la vitre; On voit d'en bas une ombre, au fond d'une vapeur, De fenêtre en fenêtre errer, et l'on a peur; Cette ombre au même endroit, comme en un cimetière, Parfois est immobile une journée entière; C'est un être effrayant qui semble ne rien voir; Il rôde d'une chambre à l'autre, pâle et noir; Il colle aux vitraux blancs son front lugubre, et songe. Spectre blême! Son ombre aux feux du soir s'allonge; Son pas funèbre est lent, comme un glas de beffroi; Et c'est la Mort, à moins que ce ne soit le Roi. C'est lui; l'homme en qui vit et tremble le royaume. Si quelqu'un pouvait voir dans l'oeil de ce fantôme, Debout en ce moment l'épaule contre un mur, Ce qu'on apercevrait dans cet abîme obscur, Ce n'est pas l'humble enfant, le jardin, l'eau moirée Reflétant le ciel d'or d'une claire soirée, Les bosquets, les oiseaux se becquetant entre eux. Non; au fond de cet oeil, comme l'onde vitreux, Sous ce fatal sourcil qui dérobe à la sonde Cette prunelle autant que l'océan profonde, Ce qu'on distinguerait, c'est, mirage mouvant, Tout un vol de vaisseaux en fuite dans le vent, Et, dans l'écume, au pli des vagues, sous l'étoile, L'immense tremblement d'une flotte à la voile, Et, là-bas, sous la brume, une île, un blanc rocher, Écoutant sur les flots ces tonnerres marcher. Telle est la vision qui, dans l'heure où nous sommes, Emplit le froid cerveau de ce maître des hommes, Et qui fait qu'il ne peut rien voir autour de lui. L'armada, formidable et flottant point d'appui Du levier dont il va soulever tout un monde, Traverse en ce moment l'obscurité de l'onde; Le roi, dans son esprit, la suit des yeux, vainqueur, Et son tragique ennui n'a plus d'autre lueur. Philippe deux était une chose terrible. Iblis dans le Coran et Caïn dans la Bible Sont à peine aussi noirs qu'en son Escurial Ce royal spectre, fils du spectre impérial. Philippe deux était le Mal tenant le glaive. Il occupait le haut du monde comme un rêve. Il vivait; nul n'osait le regarder; l'effroi Faisait une lumière étrange autour du roi; On tremblait rien qu'à voir passer ses majordomes; Tant il se confondait, aux yeux troublés des hommes, Avec l'abîme, avec les astres du ciel bleu! Tant semblait grande à tous son approche de Dieu! Sa volonté fatale, enfoncée, obstinée, Était comme un crampon mis sur la destinée; Il tenait l'Amérique et l'Inde, il s'appuyait Sur l'Afrique, il régnait sur l'Europe, inquiet Seulement du côté de la sombre Angleterre; Sa bouche était silence et son âme mystère; Son trône était de piège et de fraude construit; Il avait pour soutien la force de la nuit; L'ombre était le cheval de sa statue équestre. Toujours vêtu de noir, ce tout-puissant terrestre Avait l'air d'être en deuil de ce qu'il existait; Il ressemblait au sphinx qui digère et se tait, Immuable; étant tout, il n'avait rien à dire. Nul n'avait vu ce roi sourire; le sourire N'étant pas plus possible à ces lèvres de fer Que l'aurore à la grille obscure de l'enfer. S'il secouait parfois sa torpeur de couleuvre, C'était pour assister le bourreau dans son oeuvre, Et sa prunelle avait pour clarté le reflet Des bûchers sur lesquels par moments il soufflait. Il était redoutable à la pensée, à l'homme, A la vie, au progrès, au droit, dévot à Rome; C'était Satan régnant au nom de Jésus-Christ; Les choses qui sortaient de son nocturne esprit Semblaient un glissement sinistre de vipères. L'Escurial, Burgos, Aranjuez, ses repaires, Jamais n'illuminaient leurs livides plafonds; Pas de festins, jamais de cour, pas de bouffons; Les trahisons pour jeu, l'auto-da-fé pour fête. Les rois troublés avaient au-dessus de leur tête Ses projets dans la nuit obscurément ouverts; Sa rêverie était un poids sur l'univers; Il pouvait et voulait tout vaincre et tout dissoudre; Sa prière faisait le bruit sourd d'une foudre; De grands éclairs sortaient de ses songes profonds. Ceux auxquels il pensait disaient: Nous étouffons. Et les peuples, d'un bout à l'autre de l'empire, Tremblaient, sentant sur eux ces deux yeux fixes luire. Charles fut le vautour, Philippe est le hibou. Morne en son noir pourpoint, la toison d'or au cou, On dirait du destin la froide sentinelle; Son immobilité commande; sa prunelle Luit comme un soupirail de caverne; son doigt Semble, ébauchant un geste obscur que nul ne voit, Donner un ordre à l'ombre et vaguement l'écrire. Chose inouïe! il vient de grincer un sourire. Un sourire insondable, impénétrable, amer. C'est que la vision de son armée en mer Grandit de plus en plus dans sa sombre pensée; C'est qu'il la voit voguer par son dessein poussée, Comme s'il était là, planant sous le zénith; Tout est bien; l'océan docile s'aplanit, L'armada lui fait peur comme au déluge l'arche; La flotte se déploie en bon ordre de marche, Et, les vaisseaux gardant les espaces fixés, Échiquier de tillacs, de ponts, de mâts dressés, Ondule sur les eaux comme une immense claie. Ces vaisseaux sont sacrés, les flots leur font la haie; Les courants, pour aider les nefs à débarquer, Ont leur besogne à faire et n'y sauraient manquer; Autour d'elles la vague avec amour déferle, L'écueil se change en port, l'écume tombe en perle Voici chaque galère avec son gastadour; Voilà ceux de l'Escaut, voilà ceux de l'Adour; Les cent mestres de camp et les deux connétables; L'Allemagne a donné ses ourques redoutables, Naples ses brigantins, Cadix ses galions, Lisbonne ses marins, car il faut des lions. Et Philippe se penche, et, qu'importe l'espace? Non seulement il voit, mais il entend. On passe, On court, on va. Voici le cri des porte-voix, Le pas des matelots courant sur les pavois, Les mocos, l'amiral appuyé sur son page, Les tambours, les sifflets des maîtres d'équipage, Les signaux pour la mer, l'appel pour les combats, Le fracas sépulcral et noir du branle-bas. Sont-ce des cormorans? sont-ce des citadelles? Les voiles font un vaste et sourd battement d'ailes; L'eau gronde, et tout ce groupe énorme vogue, et fuit, Et s'enfle et roule avec un prodigieux bruit. Et le lugubre roi sourit de voir groupées Sur quatre cents navires quatre-vingt mille épées. O rictus du vampire assouvissant sa faim! Cette pâle Angleterre, il la tient donc enfin! Qui pourrait la sauver? Le feu va prendre aux poudres. Philippe dans sa droite a la gerbe des foudres; Qui pourrait délier ce faisceau dans son poing? N'est-il pas le seigneur qu'on ne contredit point? N'est-il pas l'héritier de César? le Philippe Dont l'ombre immense va du Gange au Pausilippe? Tout n'est-il pas fini quand il a dit: Je veux! N'est-ce pas lui qui tient la victoire aux cheveux? N'est-ce pas lui qui lance en avant cette flotte, Ces vaisseaux effrayants dont il est le pilote Et que la mer charrie ainsi qu'elle le doit? Ne fait-il pas mouvoir avec son petit doigt Toits ces dragons ailés et noirs, essaim sans nombre? N'est-il pas, lui, le roi? n'est-il pas l'homme sombre A qui ce tourbillon de monstres obéit? Quand Béit-Cifresil, fils d'Abdallah-Béit, Eut creusé le grand puits de la mosquée, au Caire, Il y grava: 'Le ciel est à Dieu; j'ai la terre.' Et, comme tout se tient, se mêle et se confond, Tous les tyrans n'étant qu'un seul despote au fond, Ce que dit ce sultan jadis, ce roi le pense. Cependant, sur le bord du bassin, en silence, L'infante tient toujours sa rose gravement, Et, doux ange aux yeux bleus, la baise par moment. Soudain un souffle d'air, une de ces haleines Que le soir frémissant jette à travers les plaines, Tumultueux zéphyr effleurant l'horizon, Trouble l'eau, fait frémir les joncs, met un frisson Dans les lointains massifs de myrte et d'asphodèle, Vient jusqu'au bel enfant tranquille, et, d'un coup d'aile, Rapide, et secouant même l'arbre voisin, Effeuille brusquement la fleur dans le bassin, Et l'infante n'a plus dans la main qu'une épine. Elle se penche, et voit sur l'eau cette ruine; Elle ne comprend pas; qu'est-ce donc? Elle a peur; Et la voilà qui cherche au ciel avec stupeur Cette brise qui n'a pas craint de lui déplaire. Que faire? le bassin semble plein de colère; Lui, si clair tout à l'heure, il est noir maintenant; Il a des vagues; c'est une mer bouillonnant; Toute la pauvre rose est éparse sur l'onde; Ses cent feuilles que noie et roule l'eau profonde, Tournoyant, naufrageant, s'en vont de tous côtés Sur mille petits flots par la brise irrités; On croit voir dans un gouffre une flotte qui sombre. —'Madame,' dit la duègne avec sa face d'ombre A la petite fille étonnée et rêvant, 'Tout sur terre appartient aux princes, hors le vent.'

LES RAISONS DU MOMOTOMBO

Trouvant les tremblements de terre trop fréquents, Les rois d'Espagne ont fait baptiser les volcans Du royaume qu'ils ont en dessous de la sphère; Les volcans n'ont rien dit et se sont laissé faire, Et le Momotombo lui seul n'a pas voulu. Plus d'un prêtre en surplis, par le Saint-Père élu, Portant le sacrement que l'Église administre, L'oeil au ciel, a monté la montagne sinistre; Beaucoup y sont allés, pas un n'est revenu. O vieux Momotombo, colosse chauve et nu, Qui songes près des mers, et fais de ton cratère Une tiare d'ombre et de flamme à la terre, Pourquoi, lorsqu'à ton seuil terrible nous frappons, Ne veux-tu pas du Dieu qu'on t'apporte? Réponds. La montagne interrompt son crachement de lave, Et le Momotombo répond d'une voix grave: —Je n'aimais pas beaucoup le dieu qu'on a chassé. Cet avare cachait de l'or dans un fossé; Il mangeait de la chair humaine; ses mâchoires Étaient de pourriture et de sang toutes noires; Son antre était un porche au farouche carreau, Temple-sépulcre orné d'un pontife-bourreau; Des squelettes riaient sous ses pieds; les écuelles Où cet être buvait le meurtre étaient cruelles; Sourd, difforme, il avait des serpents au poignet; Toujours entre ses dents un cadavre saignait; Ce spectre noircissait le firmament sublime. J'en grondais quelquefois au fond de mon abîme. Aussi, quand sont venus, fiers sur les flots tremblants, Et du côté d'où vient le jour, des hommes blancs, Je les ai bien reçus, trouvant que c'était sage. L'âme a certainement la couleur du visage, Disais-je, l'homme blanc, c'est comme le ciel bleu, Et le dieu de ceux-ci doit être un très bon dieu. On ne le verra point de meurtres se repaître.— J'étais content; j'avais horreur de l'ancien prêtre. Mais quand j'ai vu comment travaille le nouveau, Quand j'ai vu flamboyer, ciel juste! à mon niveau, Cette torche lugubre, âpre, jamais éteinte, Sombre, que vous nommez l'Inquisition sainte; Quand j'ai pu voir comment Torquemada s'y prend Pour dissiper la nuit du sauvage ignorant, Comment il civilise, et de quelle manière Le saint office enseigne et fait de la lumière; Quand j'ai vu dans Lima d'affreux géants d'osier, Pleins d'enfants, pétiller sur un large brasier, Et le feu dévorer la vie, et les fumées Se tordre sur les seins des femmes allumées; Quand je me suis senti parfois presque étouffé Par l'âcre odeur qui sort de votre auto-da-fé, Moi qui ne brûlais rien que l'ombre en ma fournaise, J'ai pensé que j'avais eu tort d'être bien aise; J'ai regardé de près le dieu de l'étranger, Et j'ai dit:—Ce n'est pas la peine de changer.

LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER

En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. Tom Robin, matelot de Douvre, Au Phare nous abandonna Pour aller voir si l'on découvre Satan, que l'archange enchaîna, Quand un bâillement noir entr'ouvre La gueule rouge de l'Etna. En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. En Calabre, une Tarentaise Rendit fou Spitafangama; A Gaëte, Ascagne fut aise De rencontrer Michellema; L'amour ouvrit la parenthèse, Le mariage la ferma. En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. A Naple, Ëbid, de Macédoine, Fut pendu; c'était un faquin. A Capri, l'on nous prit Antoine Aux galères pour un sequin! A Malte, Ofani se fit moine Et Gobbo se fit arlequin. En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. Autre perte. André, de Pavie, Pris par les Turcs à Lipari, Entra, sans en avoir envie, Au sérail, et, sous cet abri, Devint vertueux pour la vie. En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. Puis, trois de nous, que rien ne gêne, Ni loi, ni dieu, ni souverain, Allèrent, pour le prince Eugène Aussi bien que pour Mazarin, Aider Fuentes à prendre Gêne Et d'Harcourt à prendre Turin. En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. Vers Livourne nous rencontrâmes Les vingt voiles de Spinola. Quel beau combat! Quatorze prames Et six galères étaient là; Mais, bah! rien qu'au bruit de nos rames Toute la flotte s'envola. En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. A Notre-Dame de la Garde, Nous eûmes un charmant tableau; Lucca Diavolo par mégarde Prit sa femme à Pier'Angelo; Sur ce, l'ange se mit en garde, Et jeta le diable dans l'eau. En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. A Palma, pour suivre Pescaire, Huit nous quittèrent tour à tour; Mais cela ne nous troubla guère; On ne s'arrêta pas un jour. Devant Alger on fit la guerre, A Gibraltar on fit l'amour. En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. A nous dix, nous prîmes la ville; —Et le roi lui même!—Après quoi, Maîtres du port, maître de l'île, Ne sachant qu'en faire, ma foi, D'une manière très civile, Nous rendîmes la ville au roi. En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. On fit ducs et grands de Castille Mes neuf compagnons de bonheur, Qui s'en allèrent à Séville Epouser des dames d'honneur. Le roi me dit: '—Veux-tu ma fille?' Et je lui dis: '—Merci, seigneur!' En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. 'J'ai, là-bas, où des flots sans nombre Mugissent dans les nuits d'hiver, Ma belle farouche à l'oeil sombre, Au sourire charmant et fier, Qui, tous les soirs, chantant dans l'ombre, Vient m'attendre au bord de la mer. En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix. 'J'ai ma Faënzette à Fiesone. C'est là que mon coeur est resté. Le vent fraîchit, la mer frissonne, Je m'en retourne en vérité! O roi! ta fille a la couronne, Mais Faënzette a la beauté!' En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.

APRÈS LA BATAILLE

Mon père, ce héros au sourire si doux, Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille, Parcourait à cheval, le soir d'une bataille, Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit. Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit. C'était un Espagnol de l'armée en déroute Qui se traînait sanglant sur le bord de la route, Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié, Et qui disait:—A boire, à boire par pitié!— Mon père, ému, tendit à son housard fidèle Une gourde de rhum qui pendait à sa selle, Et dit:—Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé.— Tout à coup, au moment où le housard baissé Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de Maure, Saisit un pistolet qu'il étreignait encore, Et vise au front mon père en criant: Caramba! Le coup passa si près que le chapeau tomba Et que le cheval fit un écart en arrière. —Donne-lui tout de même à boire, dit mon père.

LE CRAPAUD

Que savons-nous? qui donc connaît le fond des choses? Le couchant rayonnait dans les nuages roses; C'était la fin d'un jour d'orage, et l'occident Changeait l'ondée en flamme en son brasier ardent; Près d'une ornière, au bord d'une flaque de pluie, Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie; Grave, il songeait; l'horreur contemplait la splendeur. (Oh! pourquoi la souffrance et pourquoi la laideur? Hélas! le bas-empire est couvert d'Augustules, Les Césars de forfaits, les crapauds de pustules, Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils!) Les feuilles s'empourpraient dans les arbres vermeils; L'eau miroitait, mêlée à l'herbe, dans l'ornière; Le soir se déployait ainsi qu'une bannière; L'oiseau baissait la voix dans le jour affaibli; Tout s'apaisait, dans l'air, sur l'onde; et, plein d'oubli, Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère, Doux, regardait la grande auréole solaire. Peut-être le maudit se sentait-il béni; Pas de bête qui n'ait un reflet d'infini; Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche L'éclair d'en haut, parfois tendre et parfois farouche; Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux, Qui n'ait l'immensité des astres dans les yeux. Un homme qui passait vit la hideuse bête, Et, frémissant, lui mit son talon sur la tête; C'etait un prêtre ayant un livre qu'il lisait; Puis une femme, avec une fleur au corset, Vint et lui creva l'oeil du bout de son ombrelle; Et le prêtre était vieux, et la femme était belle. Vinrent quatre écoliers, sereins comme le ciel. —J'étais enfant, j'étais petit, j'étais cruel;— Tout homme sur la terre, où l'âme erre asservie, Peut commencer ainsi le récit de sa vie. On a le jeu, l'ivresse et l'aube dans les yeux, On a sa mère, on est des écoliers joyeux, De petits hommes gais, respirant l'atmosphère A pleins poumons, aimés, libres, contents; que faire, Sinon de torturer quelque être malheureux? Le crapaud se traînait au fond du chemin creux. C'était l'heure où des champs les profondeurs s'azurent. Fauve, il cherchait la nuit; les enfants l'aperçurent Et crièrent:—Tuons ce vilain animal, Et, puisqu'il est si laid, faisons-lui bien du mal!— Et chacun d'eux, riant,—l'enfant rit quand il tue,— Se mit à le piquer d'une branche pointue, Élargissant le trou de l'oeil crevé, blessant Les blessures, ravis, applaudis du passant; Car les passants riaient; et l'ombre sépulcrale Couvrait ce noir martyr qui n'a pas même un râle, Et le sang, sang affreux, de toutes parts coulait Sur ce pauvre être ayant pour crime d'être laid; Il fuyait; il avait une patte arrachée; Un enfant le frappait d'une pelle ébréchée; Et chaque coup faisait écumer ce proscrit Qui, même quand le jour sur sa tête sourit, Même sous le grand ciel, rampe au fond d'une cave; Et les enfants disaient: Est-il méchant! il bave! Son front saignait; son oeil pendait; dans le genêt Et la ronce, effroyable à voir, il cheminait; On eût dit qu'il sortait de quelque affreuse serre. Oh! la sombre action, empirer la misère! Ajouter de l'horreur à la difformité! Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté, Il respirait toujours; sans abri, sans asile, Il rampait; on eût dit que la mort, difficile, Le trouvait si hideux qu'elle le refusait; Les enfants le voulaient saisir dans un lacet, Mais il leur échappa, glissant le long des haies; L'ornière était béante, il y traîna ses plaies Et s'y plongea sanglant, brisé, le crâne ouvert, Sentant quelque fraîcheur dans ce cloaque vert, Lavant la cruauté de l'homme en cette boue; Et les enfants, avec le printemps sur la joue, Blonds, charmants, ne s'étaient jamais tant divertis. Tous parlaient à la fois, et les grands aux petits Criaient: Viens voir! dis donc, Adolphe, dis donc, Pierre, Allons pour l'achever prendre une grosse pierre! Tous ensemble, sur l'être au hasard exécré, Ils fixaient leurs regards, et le désespéré Regardait s'incliner sur lui ces fronts horribles. —Hélas! ayons des buts, mais n'ayons pas de cibles; Quand nous visons un point de l'horizon humain, Ayons la vie, et non la mort, dans notre main.— Tous les yeux poursuivaient le crapaud dans la vase; C'était de la fureur et c'était de l'extase; Un des enfants revint, apportant un pavé Pesant, mais pour le mal aisément soulevé, Et dit:—Nous allons voir comment cela va faire.— Or, en ce même instant, juste à ce point de terre, Le hasard amenait un chariot très lourd Traîné par un vieux âne écloppé, maigre et sourd; Cet âne harassé, boiteux et lamentable, Après un jour de marche approchait de l'étable; Il roulait la charrette et portait un panier; Chaque pas qu'il faisait semblait l'avant-dernier; Cette bête marchait, battue, exténuée; Les coups l'enveloppaient ainsi qu'une nuée; Il avait dans ses yeux voilés d'une vapeur Cette stupidité qui peut-être est stupeur; Et l'ornière était creuse, et si pleine de boue Et d'un versant si dur, que chaque tour de roue Était comme un lugubre et rauque arrachement; Et l'âne allait geignant et l'ânier blasphémant; La route descendait et poussait la bourrique; L'âne songeait, passif, sous le fouet, sous la trique, Dans une profondeur où l'homme ne va pas. Les enfants, entendant cette roue et ce pas, Se tournèrent bruyants et virent la charrette: —Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête! Crièrent-ils. Vois-tu, la voiture descend Et va passer dessus, c'est bien plus amusant. Tous regardaient. Soudain, avançant dans l'ornière Où le monstre attendait sa torture dernière, L'âne vit le crapaud, et, triste,—hélas! penché Sur un plus triste,—lourd, rompu, morne, écorché, Il sembla le flairer avec sa tête basse; Ce forçat, ce damné, ce patient, fit grâce; Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant Sa chaîne et son licou sur ses muscles en sang, Résistant à l'ânier qui lui criait: Avance! Maîtrisant du fardeau l'affreuse connivence, Avec sa lassitude acceptant le combat, Tirant le chariot et soulevant le bât, Hagard il détourna la roue inexorable, Laissant derrière lui vivre ce misérable; Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin. Alors, lâchant la pierre échappée à sa main, Un des enfants—celui qui conte cette histoire— Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire, Entendit une voix qui lui disait: Sois bon! Bonté de l'idiot! diamant du charbon! Sainte énigme! lumière auguste des ténèbres! Les célestes n'ont rien de plus que les funèbres, Si les funèbres, groupe aveugle et châtié, Songent, et, n'ayant pas la joie, ont la pitié. O spectacle sacré! l'ombre secourant l'ombre, L'âme obscure venant en aide à l'âme sombre, Le stupide, attendri, sur l'affreux se penchant, Le damné bon faisant rêver l'élu méchant! L'animal avançant lorsque l'homme recule! Dans la sérénité du pâle crépuscule, La brute par moments pense et sent qu'elle est soeur De la mystérieuse et profonde douceur; Il suffit qu'un éclair de grâce brille en elle Pour qu'elle soit égale à l'étoile éternelle: Le baudet qui, rentrant le soir, surchargé, las, Mourant, sentant saigner ses pauvres sabots plats, Fait quelques pas de plus, s'écarte et se dérange Pour ne pas écraser un crapaud dans la fange, Cet âne abject, souillé, meurtri sous le bâton, Est plus saint que Socrate et plus grand que Platon. Tu cherches, philosophe? O penseur, tu médites? Veux-tu trouver le vrai sous nos brumes maudites? Crois, pleure, abîme-toi dans l'insondable amour! Quiconque est bon voit clair dans l'obscur carrefour; Quiconque est bon habite un coin du ciel. O sage, La bonté, qui du monde éclaire le visage, La bonté, ce regard du matin ingénu, La bonté, pur rayon qui chauffe l'inconnu, Instinct qui dans la nuit et dans la souffrance aime, Est le trait d'union ineffable et suprême Qui joint, dans l'ombre, hélas! si lugubre souvent, Le grand ignorant, l'âne, à Dieu, le grand savant.

LES PAUVRES GENS

I

Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close. Le logis est plein d'ombre, et l'on sent quelque chose Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur. Des filets de pêcheur sont accrochés au mur. Au fond, dans l'encoignure où quelque humble vaisselle Aux planches d'un bahut vaguement étincelle, On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants. Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs, Et cinq petits enfants, nid d'âmes, y sommeillent. La haute cheminée où quelques flammes veillent Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit, Une femme à genoux prie, et songe et pâlit. C'est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d'écume, Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume, Le sinistre océan jette son noir sanglot.

II

L'homme est en mer. Depuis l'enfance matelot, Il livre au hasard sombre une rude bataille. Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille, Car les petits enfants ont faim. Il part le soir, Quand l'eau profonde monte aux marches du musoir. Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles. La femme est au logis, cousant les vieilles toiles, Remmaillant les filets, préparant l'hameçon, Surveillant l'âtre où bout la soupe de poisson, Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment. Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment, Il s'en va dans l'abîme et s'en va dans la nuit. Dur labeur! tout est noir, tout est froid; rien ne luit. Dans les brisants, parmi les lames en démence; L'endroit bon à la pêche, et, sur la mer immense, Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant, Où se plaît le poisson aux nageoires d'argent, Ce n'est qu'un point; c'est grand deux fois comme la chambre. Or, la nuit, dans l'ondée et la brume, en décembre, Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant, Comme il faut calculer la marée et le vent! Comme il faut combiner sûrement les manoeuvres! Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres; Le gouffre roule et tord ses plis démesurés Et fait râler d'horreur les agrès effarés. Lui songe à sa Jeannie, au sein des mers glacées, Et Jeannie en pleurant l'appelle; et leurs pensées Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du coeur.

III

Elle prie, et la mauve au cri rauque et moqueur L'importune, et, parmi les écueils en décombres, L'océan l'épouvante, et toutes sortes d'ombres Passent dans son esprit, la mer, les matelots Emportés à travers la colère des flots. Et dans sa gaîne, ainsi que le sang dans l'artère, La froide horloge bat, jetant dans le mystère, Goutte à goutte, le temps, saisons, printemps, hivers; Et chaque battement, dans l'énorme univers, Ouvre aux âmes, essaims d'autours et de colombes, D'un côté les berceaux et de l'autre les tombes. Elle songe, elle rêve,—et tant de pauvreté! Ses petits vont pieds nus l'hiver comme l'été. Pas de pain de froment. On marge du pain d'orge. —O Dieu! le vent rugit comme un soufflet de forge, La côte fait le brut d'une enclume, on croit voir Les constellations fuir dans l'ouragan noir Comme les tourbillons d'étincelles de l'âtre. C'est l'heure où, gai danseur, minuit rit et folâtre Sous le loup de satin qu'illuminent ses yeux, Et c'est l'heure où minuit, brigand mystérieux, Voilé d'ombre et de pluie et le front dans la bise, Prend un pauvre marin frissonnant et le brise Aux rochers monstrueux apparus brusquement.— Horreur! l'homme dont l'onde éteint le hurlement Sent fondre et s'enfoncer le bâtiment qui plonge; Il sent s'ouvrir sous lui l'ombre et l'abîme, et songe Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil! Ces mornes visions troublent son coeur, pareil A la nuit. Elle tremble et pleure.

IV

O pauvres femmes De pêcheurs! c'est affreux de se dire: Mes âmes, Père, amant, frères, fils, tout ce que j'ai de cher, C'est là, dans ce chaos! mon coeur, mon sang, ma chair!— Ciel! être en proie aux flots, c'est être en proie aux bêtes. Oh! songer que l'eau joue avec toutes ces têtes, Depuis le mousse enfant jusqu'au mari patron, Et que le vent hagard, soufflant dans son clairon, Dénoue au-dessus d'eux sa longue et folle tresse Et que peut-être ils sont à cette heure en détresse, Et qu'on ne sait jamais au juste ce qu'ils font, Et que pour tenir tête à cette mer sans fond, A tous ces gouffres d'ombre où ne luit nulle étoile, Ils n'ont qu'un bout de planche avec un bout de toile! Souci lugubre! on court à travers les galets. Le flot monte, on lui parle, on crie: Oh! rends-nous-les! Mais, hélas! que veut-on que dise à la pensée Toujours sombre la mer toujours bouleversée? Jeannie est bien plus triste encor. Son homme est seul! Seul dans cette âpre nuit! seul sous ce noir linceul! Pas d'aide. Ses enfants sont trop petits.—O mère! Tu dis: S'ils étaient grands! leur père est seul!—Chimère! Plus tard, quand ils seront près du père et partis, Tu diras en pleurant: Oh! s'ils étaient petits!

V

Elle prend sa lanterne et sa cape.—C'est l'heure D'aller voir s'il revient, si la mer est meilleure, S'il fait jour, si la flamme est au mât du signal. Allons!—Et la voilà qui part. L'air matinal Ne souffle pas encor. Rien. Pas de ligne blanche Dans l'espace où le flot des ténèbres s'épanche. Il pleut. Rien n'est plus noir que la pluie au matin; On dirait que le jour tremble et doute, incertain, Et qu'ainsi que l'enfant l'aube pleure de naître. Elle va. L'on ne voit luire aucune fenêtre. Tout à coup à ses yeux qui cherchent le chemin, Avec je ne sais quoi de lugubre et d'humain, Une sombre masure apparaît décrépite; Ni lumière, ni feu; la porte au vent palpite; Sur les murs vermoulus branle un toit hasardeux, La bise sur ce toit tord des chaumes hideux, jaunes, sales, pareils aux grosses eaux d'un fleuve. —Tiens! je ne pensais plus à cette pauvre veuve, Dit-elle; mon mari, l'autre jour, la trouva Malade et seule; il faut voir comment elle va. Elle frappe à la porte, elle écoute; personne Ne répond. Et Jeannie au vent de mer frissonne. —Malade! Et ses enfants! comme c'est mal nourri! Elle n'en a que deux, mais elle est sans mari.— Puis, elle frappe encore. Hé! voisine! Elle appelle, Et la maison se tait toujours.—Ah! Dieu! dit-elle, Comme elle dort, qu'il faut l'appeler si longtemps!— La porte, cette fois, comme si, par instants, Les objets étaient pris d'une pitié suprême, Morne, tourna dans l'ombre et s'ouvrit d'elle-même.

VI

Elle entra. Sa lanterne éclaira le dedans Du noir logis muet au bord des flots grondants. L'eau tombait du plafond comme des trous d'un crible. Au fond était couchée une forme terrible; Une femme immobile et renversée, ayant Les pieds nus, le regard obscur, l'air effrayant; Un cadavre;—autrefois, mère joyeuse et forte;— Le spectre échevelé de la misère morte; Ce qui reste du pauvre après un long combat. Elle laissait, parmi la paille du grabat, Son bras livide et froid et sa main déjà verte Pendre, et l'horreur sortait de cette bouche ouverte D'où l'âme en s'enfuyant, sinistre, avait jeté Ce grand cri de la mort qu'entend l'éternité! Près du lit où gisait la mère de famille, Deux tout petits enfants, le garçon et la fille, Dans le même berceau souriaient endormis. La mère, se sentant mourir, leur avait mis Sa mante sur les pieds et sur le corps sa robe, Afin que, dans cette ombre où la mort nous dérobe, Ils ne sentissent plus la tiédeur qui décroît, Et pour qu'ils eussent chaud pendant qu'elle aurait froid.

VII

Comme ils dorment tous deux dans le berceau qui tremble! Leur haleine est paisible et leur front calme. Il semble Que rien n'éveillerait ces orphelins dormant, Pas même le clairon du dernier jugement; Car, étant innocents, ils n'ont pas peur du juge. Et la pluie au dehors gronde comme un déluge. Du vieux toit crevassé, d'où la rafale sort, Une goutte parfois tombe sur ce front mort, Glisse sur cette joue et devient une larme. La vague sonne ainsi qu'une cloche d'alarme. La morte écoute l'ombre avec stupidité. Car le corps, quand l'esprit radieux l'a quitté, A l'air de chercher l'âme et de rappeler l'ange; Il semble qu'on entend ce dialogue étrange Entre la bouche pâle et l'oeil triste et hagard: —Qu'as-tu fait de ton souffle?—Et toi, de ton regard? Hélas! aimez, vivez, cueillez les primevères, Dansez, riez, brûlez vos coeurs, videz vos verres. Comme au sombre océan arrive tout ruisseau, Le sort donne pour but au festin, au berceau, Aux mères adorant l'enfance épanouie, Aux baisers de la chair dont l'âme est éblouie, Aux chansons, au sourire, à l'amour frais et beau. Le refroidissement lugubre du tombeau!

VIII

Qu'est-ce donc que Jeannie a fait chez cette morte? Sous sa cape aux longs plis qu'est-ce donc qu'elle emporte? Qu'est-ce donc que Jeannie emporte en s'en allant? Pourquoi son coeur bat-il? Pourquoi son pas tremblant Se hâte-t-il ainsi? D'où vient qu'en la ruelle Elle court, sans oser regarder derrière elle? Qu'est-ce donc qu'elle cache avec un air troublé Dans l'ombre, sur son lit? Qu'a-t-elle donc volé?

IX

Quand elle fut rentrée au logis, la falaise Blanchissait; près du lit elle prit une chaise Et s'assit toute pâle; on eût dit qu'elle avait Un remords, et son front tomba sur le chevet, Et, par instants, à mots entrecoupés, sa bouche Parlait pendant qu'au loin grondait la mer farouche. —Mon pauvre homme! ah! mon Dieu! que va-t-il dire? Il a Déjà tant de souci! Qu'est-ce que j'ai fait là? Cinq enfants sur les bras! ce père qui travaille! Il n'avait pas assez de peine; il faut que j'aille Lui donner celle-là de plus.—C'est lui?—Non. Rien. —J'ai mal fait.—S'il me bat, je dirai: Tu fais bien. —Est-ce lui?—Non.—Tant mieux.—La porte bouge comme Si l'on entrait.—Mais non.—Voilà-t-il pas, pauvre homme, Que j'ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant!— Puis elle demeura pensive et frissonnant, S'enfonçant par degrés dans son angoisse intime, Perdue en son souci comme dans un abîme, N'entendant même plus les bruits extérieurs, Les cormorans qui vont comme de noirs crieurs, Et l'onde et la marée et le vent en colère. La porte tout à coup s'ouvrit, bruyante et claire, Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc; Et le pêcheur, traînant son filet ruisselant, Joyeux, parut au seuil, et dit: C'est la marine!

X

—C'est toi! cria Jeannie, et contre sa poitrine Elle prit son mari comme on prend un amant, Et lui baisa sa veste avec emportement, Tandis que lé marin disait:—Me voici, femme! Et montrait sur son front qu'éclairait l'âtre en flamme Son coeur bon et content que Jeannie éclairait. —Je suis volé, dit-il; la mer, c'est la forêt. —Quel temps a-t-il fait?—Dur.—Et la pêche?—Mauvaise, Mais, vois-tu, je t'embrasse et me voilà bien aise. Je n'ai rien pris du tout. J'ai troué mon filet. Le diable était caché dans le vent qui soufflait. Quelle nuit! Un moment, dans tout ce tintamarre, J'ai cru que le bateau se couchait, et l'amarre A cassé. Qu'as-tu fait, toi, pendant ce temps-là?— Jeannie eut un frisson dans l'ombre et se troubla. —Moi? dit-elle. Ah! mon Dieu! rien, comme à l'ordinaire, J'ai cousu. J'écoutais la mer comme un tonnerre, J'avais peur.—Oui, l'hiver est dur, mais c'est égal.— Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal, Elle dit:—A propos, notre voisine est morte. C'est hier qu'elle a dû mourir, enfin, n'importe, Dans la soirée, après que vous fûtes partis. Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits. L'un s'appelle Guillaume et l'autre Madeleine; L'un qui ne marche pas, l'autre qui parle à peine. La pauvre bonne femme était dans le besoin. L'homme prit un air grave, et, jetant dans un coin Son bonnet de forçat mouillé par la tempête: —Diable! diable! dit-il en se grattant la tête, Nous avions cinq enfants, cela va faire sept. Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait De souper quelquefois. Comment allons-nous faire? Bah! tant pis! ce n'est pas ma faute. C'est l'affaire Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds. Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons? C'est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes. Il faut pour les comprendre avoir fait ses études. Si petits! on ne peut leur dire: Travaillez. Femme, va les chercher. S'ils se sont réveillés, Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte. C'est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte; Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous, Cela nous grimpera le soir sur les genoux. Ils vivront, ils seront frère et soeur des cinq autres. Quand il verra qu'il faut nourrir avec les nôtres Cette petite fille et ce petit garçon, Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson. Moi, je boirai de l'eau, je ferai double tâche, C'est dit. Va les chercher. Mais qu'as-tu? Ça te fâche? D'ordinaire, tu cours plus vite que cela. —Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà!

I

PLEINE MER

L'abîme; on ne sait quoi de terrible qui gronde; Le vent; l'obscurité vaste comme le monde; Partout les flots; partout où l'oeil peut s'enfoncer, La rafale qu'on voit aller, venir, passer; L'onde, linceul; le ciel, ouverture de tombe; Les ténèbres sans l'arche et l'eau sans la colombe, Les nuages ayant l'aspect d'une forêt. Un esprit qui viendrait planer là ne pourrait Dire, entre l'eau sans fond et l'espace sans borne, Lequel est le plus sombre, et si cette horreur morne, Faite de cécité, de stupeur et de bruit, Vient de l'immense mer ou de l'immense nuit. L'oeil distingue, au milieu du gouffre où l'air sanglote, Quelque chose d'informe et de hideux qui flotte, Un grand cachalot mort à carcasse de fer, On ne sait quel cadavre à vau-l'eau dans la mer, Oeuf de titan dont l'homme aurait fait un navire. Cela vogue, cela nage, cela chavire; Cela fut un vaisseau; l'écume aux blancs amas Cache et montre à grand bruit les tronçons de sept mâts. Le colosse, échoué sur le ventre, fuit, plonge, S'engloutit, reparaît, se meut comme le songe, Chaos d'agrès rompus, de poutres, de haubans; Le grand mât vaincu semble un spectre aux bras tombants. L'onde passe à travers ce débris; l'eau s'engage Et déferle en hurlant le long du bastingage, Et tourmente des bouts de corde à des crampons Dans le ruissellement formidable des ponts; La houle éperdument furieuse saccage Aux deux flancs du vaisseau les cintres d'une cage Où jadis une roue effrayante a tourné. Personne; le néant, froid, muet, étonné; D'affreux canons rouillés tendant leurs cous funestes; L'entre-pont a des trous où se dressent les restes De cinq tubes pareils à des clairons géants, Pleins jadis d'une foudre, et qui, tordus, béants, Ployés, éteints, n'ont plus, sur l'eau qui les balance, Qu'un noir vomissement de nuit et de silence; Le flux et le reflux, comme avec un rabot, Dénude à chaque coup l'étrave et l'étambot, Et dans la lame on voit se débattre l'échine D'une mystérieuse et difforme machine. Cette masse sous l'eau rôde, fantôme obscur. Des putréfactions fermentent, à coup sûr, Dans ce vaisseau perdu sous les vagues sans nombre. Dessus, des tourbillons d'oiseaux de mer; dans l'ombre, Dessous, des millions de poissons carnassiers. Tout à l'entour, les flots, ces liquides aciers, Mêlent leurs tournoiements monstrueux et livides. Des espaces déserts sous des espaces vides. O triste mer! sépulcre où tout semble vivant! Ces deux athlètes faits de furie et de vent, Le tangage qui brave et le roulis qui fume, Sans trêve, à chaque instant arrachent quelque éclat De la quille ou du port dans leur noir pugilat. Par moments, au zénith un nuage se troue, Un peu de jour lugubre en tombe, et, sur la proue, Une lueur, qui tremble au souffle de l'autan, Blême, éclaire à demi ce mot: LÉVIATHAN. Puis l'apparition se perd dans l'eau profonde; Tout fuit. Léviathan; c'est là tout le vieux monde, Apre et démesuré dans sa fauve laideur; Léviathan, c'est là tout le passé: grandeur, Horreur. Le dernier siècle a vu sur la Tamise Croître un monstre à qui l'eau sans bornes fut promise, Et qui longtemps, Babel des mers, eut Londre entier Levant les yeux dans l'ombre au pied de son chantier. Effroyable, à sept mâts mêlant cinq cheminées Qui hennissaient au choc des vagues effrénées, Emportant, dans le bruit des aquilons sifflants, Dix mille hommes, fourmis éparses dans ses flancs, Ce titan se rua, joyeux, dans la tempête; Du dôme de Saint-Paul son mât passait le faîte; Le sombre esprit humain, debout sur son tillac, Stupéfiait la mer qui n'était plus qu'un lac; Le vieillard Océan, qu'effarouche la sonde, Inquiet, à travers le verre de son onde, Regardait le vaisseau de l'homme grossissant; Ce vaisseau fut sur l'onde un terrible passant; Les vagues frémissaient de l'avoir sur leurs croupes; Ses sabords mugissaient; en guise de chaloupes, Deux navires pendaient à ses portemanteaux; Son armure était faite avec tous les métaux; Un prodigieux câble ourlait sa grande voile; Quand il marchait, fumant, grondant, couvert de toile, Il jetait un tel râle à l'air épouvanté Que toute l'eau tremblait, et que l'immensité Comptait parmi ses bruits ce grand frisson sonore. La nuit, il passait rouge ainsi qu'un météore; Sa voilure, où l'oreille entendait le débat Des souffles, subissant ce gréement comme un bât, Ses hunes, ses grelins, ses palans, ses amures, Étaient une prison de vents et de murmures; Son ancre avait le poids d'une tour; ses parois Voulaient les flots, trouvant tous les ports trop étroits; Son ombre humiliait au loin toutes les proues; Un télégraphe était son porte-voix; ses roues Forgeaient la sombre mer comme deux grands marteaux; Les flots se le passaient comme des piédestaux Où, calme, ondulerait un triomphal colosse: L'abîme s'abrégeait sous sa lourdeur véloce; Pas de lointain pays qui pour lui ne fût près; Madère apercevait ses mâts, trois jours après L'Hékla l'entrevoyait dans la lueur polaire. La bataille montait sur lui dans sa colère. La guerre était sacrée et sainte en ce temps-là; Rien n'égalait Nemrod si ce n'est Attila; Et les hommes, depuis les premiers jours du monde, Sentant peser sur eux la misère inféconde, Les pestes, les fléaux lugubres et railleurs, Cherchant quelque moyen d'amoindrir leurs douleurs, Pour établir entre eux de justes équilibres, Pour être plus heureux, meilleurs, plus grands, plus libres, Plus dignes du ciel pur qui les daigne éclairer, Avaient imaginé de s'entre-dévorer. Ce sinistre vaisseau les aidait dans leur oeuvre. Lourd comme le dragon, prompt comme la couleuvre, Il couvrait l'océan de ses ailes de feu; La terre s'effrayait quand sur l'horizon bleu Rampait l'allongement hideux de sa fumée, Car c'était une ville et c'était une armée; Ses pavois fourmillaient de mortiers et d'affûts, Et d'un hérissement de bataillons confus; Ses grappins menaçaient; et, pour les abordages, On voyait sur ses ponts des rouleaux de cordages Monstrueux, qui semblaient des boas endormis; Invincible, en ces temps de frères ennemis, Seul, de toute une flotte il affrontait l'émeute, Ainsi qu'un éléphant au milieu d'une meute; La bordée à ses pieds fumait comme un encens, Ses flancs engloutissaient les boulets impuissants, Il allait broyant tout dans l'obscure mêlée, Et, quand, épouvantable, il lâchait sa volée, On voyait flamboyer son colossal beaupré, Par deux mille canons brusquement empourpré. Il méprisait l'autan, le flux, l'éclair, la brume. A son avant tournait, dans un chaos d'écume, Une espèce de vrille à trouer l'infini. Le Maelström s'apaisait sous sa quille aplani. Sa vie intérieure était un incendie, Flamme au gré du pilote apaisée ou grandie; Dans l'antre d'où sortait son vaste mouvement, Au fond d'une fournaise on voyait vaguement Des êtres ténébreux marcher dans des nuées D'étincelles, parmi les braises remuées; Et pour âme il avait dans sa cale un enfer. Il voguait, roi du gouffre, et ses vergues de fer Ressemblaient, sous le ciel redoutable et sublime, A des spectres posés en travers de l'abîme; Ainsi qu'on voit l'Etna l'on voyait le steamer; Il était la montagne errante de la mer. Mais les heures, les jours, les mois, les ans, ces ondes, Ont passé; l'océan, vaste entre les deux mondes, A rugi, de brouillard et d'orage obscurci; La mer a ses écueils cachés, le temps aussi; Et maintenant, parmi les profondeurs farouches, Sous les vautours, qui sont de l'abîme les mouches, Sous le nuage, au gré des souffles, dans l'oubli De l'infini, dont l'ombre affreuse est le repli, Sans que jamais le vent autour d'elle s'endorme, Au milieu des flots noirs roule l'épave énorme! L'ancien monde, l'ensemble étrange et surprenant De faits sociaux, morts et pourris maintenant, D'où sortit ce navire aujourd'hui sous l'écume, L'ancien monde aussi, lui, plongé dans l'amertume, Avait tous les fléaux pour vents et pour typhons. Construction d'airain aux étages profonds, Sur qui le mal, flot vil, crachait sa bave infâme, Plein de fumée, et mû par une hydre de flamme, La Haine, il ressemblait à ce sombre vaisseau. Le mal l'avait marqué de son funèbre sceau. Ce monde, enveloppé d'une brume éternelle, Était fatal: l'Espoir avait plié son aile; Pas d'unité, divorce et joug; diversité De langue, de raison, de code, de cité; Nul lien; nul faisceau; le progrès solitaire, Comme un serpent coupé, se tordait sur la terre, Sans pouvoir réunir les tronçons de l'effort; L'esclavage, parquant les peuples pour la mort, Les enfermait au fond d'un cirque de frontières Où les gardaient la Guerre et la Nuit, bestiaires; L'Adam slave luttait contre l'Adam germain; Un genre humain en France; un autre genre humain En Amérique, un autre à Londre, un autre à Rome; L'homme au delà d'un pont ne connaissait plus l'homme; Les vivants, d'ignorance et de vices chargés, Se traînaient; en travers de tout, les préjugés, Les superstitions étaient d'âpres enceintes Terribles d'autant plus qu'elles étaient plus saintes; Quel créneau soupçonneux et noir qu'un alcoran! Un texte avait le glaive au poing comme un tyran; La loi d'un peuple était chez l'autre peuple un crime; Lire était un fossé, croire était un abîme; Les rois étaient des tours; les dieux étaient des murs; Nul moyen de franchir tant d'obstacles obscurs; Sitôt qu'on voulait croître, on rencontrait la barre D'une mode sauvage ou d'un dogme barbare; Et, quant à l'avenir, défense d'aller là. Le vent de l'infini sur ce monde souffla. Il a sombré. Du fond des cieux inaccessibles, Les vivants de l'éther, les êtres invisibles Confusément épars sous l'obscur firmament A cette heure, pensifs, regardent fixement Sa disparition dans la nuit redoutable. Qu'est-ce que le simoun a fait du grain de sable? Cela fut. C'est passé. Cela n'est plus ici. Ce monde est mort. Mais quoi! l'homme est-il mort aussi? Cette forme de lui disparaissant, l'a-t-elle Lui-même remporté dans l'énigme éternelle? L'océan est désert. Pas une voile au loin. Ce n'est plus que du flot que le flot est témoin. Pas un esquif vivant sur l'onde où la mouette Voit du Léviathan rôder la silhouette. Est-ce que l'homme, ainsi qu'un feuillage jauni, S'en est allé dans l'ombre? Est-ce que c'est fini? Seul, le flux et reflux va, vient, passe et repasse. Et l'oeil, pour retrouver l'homme absent de l'espace, Regarde en vain là-bas. Rien. Regardez là-haut.

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