← Table of contents
La jeune fille bien élevée

XIX

Reading edition

Un long hiver passa là-dessus. Notre seule distraction, du moins la mienne, était d'aller à Tours le samedi, surtout à partir du moment où nous apprîmes que "le jeune homme du chemin de fer" avait trouvé la dot voulue, qu'il avait acheté son étude et qu'il était fixé près de Châtellerault, en Poitou. Peu à peu toute ma famille avait pris l'habitude d'aller à Tours le samedi; personne ne grommelait plus contre ce servage imposé par ma manie musicale; on trouvait même à ce petit déplacement des avantages, le prix de l'aller et retour étant compensé par le bon marché et la qualité d'une foule d'"articles" très supérieurs à ceux qu'on se procurait à Chinon. Il arriva même cette chose assez curieuse, que mes parents se disputaient à qui m'accompagnerait le prochain samedi. Celui ou celle qui l'emportait me conduisait chez Bienheuré, puis essayait de trouver mon frère chez son carrossier, puis vaquait à ses affaires jusqu'au train de 5 h. 55.

Or, voilà-t-il pas Bienheuré qui s'avise, un beau jour, de demander ma main pour son gendre, veuf depuis quatre ans, et qui était professeur de solfège dans les écoles municipales! Ce fut maman qui reçut cette proposition en pleine figure, dix minutes avant le départ du train. Elle n'eut que le temps de dire au professeur:

—Je vous remercie, monsieur Bienheuré... très flattée... nous reparlerons de cela...

—Nous avons tout le temps, disait Bienheuré, tout le temps, madame!

—Ah bien! me fit maman, dans la rue, en voilà bien d'une autre! Qu'est-ce que ta grand'mère va dire?

Moi, cela me paraissait drôle:

—On se plaint que je ne sois pas demandée en mariage? Des demandes en mariage, il en pleut!

Mais grand'mère, comme il fallait s'y attendre, ne prit pas cela très bien. Elle prononça sans hésitation aucune:

—C'est regrettable pour Madeleine; elle ne pourra plus remettre les pieds chez son professeur. Voilà tout.

"Voilà tout." C'était bientôt dit: mais elle faillit en faire une maladie. Certes, elle se plaignait que je ne fusse pas demandée en mariage! Mais que je fusse demandée en mariage par un petit professeur de solfège dans des écoles "gouvernementales" et veuf par-dessus le marché, cela était cent fois pire que de n'être pas demandée du tout.

"Comment Bienheuré avait-il eu pareille audace?... Voyons!... Bienheuré qui avait connu Madeleine à Marmoutier!... Est-ce que les jeunes filles sont élevées à Marmoutier, d'ordinaire, pour entrer dans la famille de leur professeur de piano?... Ah çà! mais Bienheuré était fou? Un homme si calme, si patient, si discret, qui eût dit que?... Ah! après celle-là, on pouvait s'attendre à tout!..."

Et maman, toujours indulgente, qui s'ingéniait à défendre Bienheuré:

—Il n'a pas eu conscience, je t'affirme, disait-elle à sa mère: il m'a dit avec une grande simplicité: "Ces deux jeunes gens feraient si bon ménage!... Mon gendre connaît Mademoiselle Madeleine... Oh! il l'a aperçue, bien des fois, par une porte entre-bâillée... et il l'a entendue jouer: quel succès mademoiselle votre fille aurait dans les concerts!..."

Grand'mère fut intraitable. Il fallait renoncer à Bienheuré, même comme professeur; on lui envoya le montant de ses honoraires par mandat.

Pauvre Bienheuré! Maman et moi, trouvions sa démarche assez naturelle. Je me souvenais d'avoir aperçu en effet son gendre, dans une pièce voisine du petit salon où nous jouions; c'était un grand garçon, tout jeune encore, ni bien, ni mal. Il est certain que jamais l'idée ne me fût venue, spontanément, à moi, d'entrer dans la famille de mon professeur de piano. Mais la proposition ne me paraissait pas extraordinaire, et elle n'était pas du tout insensée. Je m'étais vouée à la musique; il ne s'agissait plus de le dissimuler: je me destinais secrètement à être une "professionnelle." Ce grand mot qui faisait frémir mes parents, il allait falloir le prononcer tout haut un jour ou l'autre; c'était à le mériter que je m'appliquais, c'était pour que je fusse une "professionnelle" que tous les membres de ma famille, successivement, me conduisaient à Tours le samedi; mais ils ne voulaient pas le savoir...; et pourtant, à la fin de cette année, coûte que coûte, nous allions tous nous heurter à l'inévitable concours!... Ah! quand je pensais à ce concours!... Eh bien! mon professeur, qui connaissait, à ce propos, mes terreurs, venait à mon secours et me faisait sauter, à pieds joints, dans la "profession" musicale, si l'on peut dire, par le moyen du mariage... Ce n'était pas si sot, ni si désobligeant pour nous. Une fois mariée, n'aurais-je pas pu me présenter au Conservatoire sans bruit, alors que, jeune fille, c'était un esclandre?... Enfin, en cas d'échec, Bienheuré me lançait dans les concerts que l'on commençait à organiser à Tours, à l'imitation de ceux d'Angers... Où trouverais-je jamais un mari qui me permît de suivre aussi exactement mes goûts et ce que je croyais pouvoir appeler décidément "ma vocation?"

Il m'est impossible de savoir si oui ou non le gendre de Bienheuré eût été pour moi le mari rêvé; mais, en fait de mariage de raison, si jamais je devais me résoudre à en contracter un, celui-là était le rêve. Car, du moment que mon cœur n'était pas pris, je ne voulais plus vivre que pour la musique et par la musique; or, mes expériences du jeune médecin et du jeune notaire étaient là pour m'avertir qu'il était prudent de me méfier des bonds de mon cœur.

Enfin on donna son congé à Bienheuré. Mais, renoncer aux leçons du samedi n'était pas si simple que cela! Il fallait compter avec l'opinion. Pourquoi renoncions-nous tout à coup aux leçons de piano? Il avait été déjà assez mystérieux de prendre tant de leçons de piano; mais, la chose une fois admise, rompre ainsi, tout à coup, au beau milieu de l'année, exigeait une explication. On allait, disait grand'mère, nous croire dénués au point de ne plus pouvoir payer les cachets! Avouer la raison qui nous séparait de Bienheuré, à ses yeux, était pire. On délibéra. Le samedi nous surprit sans que la difficulté fût résolue, et pour ne point fournir d'aliment aux caquetages, nous allâmes à Tours, ce samedi encore, sans y avoir rien à faire.

Du moins y fîmes-nous une enquête chez les marchands de musique, demandant partout qu'on nous indiquât un professeur de piano parfaitement recommandable. Et partout la réponse était identique: "Mais Bienheuré mesdames!... Est-ce que vous ne connaîtriez pas Bienheuré?..." Grand'mère disait: "Si, si, mais il est sans doute fort occupé: à défaut de Bienheuré?..." Oh! à défaut de Bienheuré, il y en avait une quantité, et aux conditions les plus abordables; et on nous citait des dames veuves, des demoiselles d'un certain âge. Les prix de ces leçons, sans proportion aucune avec ceux du maître Bienheuré firent rougir grand'mère d'humiliation; elle ne voulut point paraître seulement les entendre; elle disait en souriant: "Oui, oui... je vois..."—"Vous voyez, madame," lui disait-on chez les marchands de musique. Et dans ces "je vois," dans ces "vous voyez," on sentait tout le conventionnel mépris de notre monde, comme des boutiquiers eux-mêmes, pour ce qui n'est pas classé officiellement hors de pair. Les marchands, toutefois, nous laissaient par écrit les adresses de ces pauvres professeurs de piano, car ils savaient bien que ce n'est jamais du premier coup, et quand on vient de prononcer le nom de Bienheuré et le chiffre de ses cachets, que l'on se décide à s'adresser à ce fretin; mais le lendemain ou l'heure d'après, à la dérobée.

Et c'est ce que nous ne manquâmes pas de faire, le samedi suivant. Munis des sept ou huit cartes de professeurs qu'on nous avait remises, nous nous présentâmes chez celui d'entre eux dont le nom avait été le plus de fois recommandé et, d'ailleurs, flattait grand'mère par sa belle consonance et sa particule: c'était une Mme de Testaucourt, appartenant à une famille connue et récemment éprouvée par un désastre financier. Mme de Testaucourt plut à ma famille, tant par ses manières distinguées que par ce qu'on savait de son infortune. Elle me fit asseoir au piano dès cette première visite et ne parut pas du tout s'apercevoir que je ne jouais pas comme la première venue. Je pensai: elle est très forte ou elle ne sait pas ce que c'est que de jouer du piano. Dès qu'elle m'eut donné une "leçon" je fus assurée, sans aucune forfanterie de ma part, que c'était moi qui lui enseignais quelque chose, et qu'elle n'avait, la pauvre femme, absolument rien à m'apprendre. Je confiai mon impression à maman qui me dit: "C'est ennuyeux, parce qu'il sera bien difficile de faire croire cela à ta grand'mère!" En effet, grand'mère fut persuadée que c'était pure illusion de ma part, et qu'en tous cas il convenait de faire une épreuve plus prolongée des capacités de Mme de Testaucourt. Il pénétra cependant un doute dans l'esprit de grand'mère, et ce qui la tourmentait était la crainte que mon jeu ne parût affaibli aux Vaufrenard, quand ils reviendraient de Paris.

Elle vivait dans l'appréhension de contrister les Vaufrenard; on leur avait caché, comme à tout le monde, l'incident Bienheuré.

L'incident Bienheuré fut connu à Chinon. Nous l'apprîmes, environ six semaines après, d'une façon singulière: par une autre demande en mariage!

Un dimanche, après-midi, comme nous nous préparions à sortir, maman fut avertie qu'un monsieur l'attendait au salon.

—Un monsieur comment?...

—Un monsieur en tuyau de poêle, en redingote, avec des gants.

—Vous êtes bien sûre que c'est à moi qu'il veut parler?—demanda maman qui croyait toujours que l'on ne pouvait avoir à s'adresser qu'à sa mère.

C'était à maman que ce monsieur désirait parler. Le colloque dura dix minutes à peine. Maman sortit du salon, toute pâle, suffoquée, hésitant à raconter la visite. En dessous, elle semblait aussi avoir envie de rire, et elle eût peut-être ri, si elle n'eût redouté sa mère.

Enfin elle raconta que le monsieur en redingote était le nouveau pharmacien établi sur la place de la gare. Ce garçon venait demander ma main.

Ma grand'mère, toute chapeautée, gantée, prête à sortir, s'assit, sans dire mot, sur un coffre à bois du corridor d'entrée, où nous nous trouvions; puis, aussitôt, relevée par la colère, elle arpenta, à grands pas, le corridor; elle poussa la porte du salon, afin que maman y achevât son récit; mais le souvenir, peut-être l'odeur du pharmacien qui avait passé là, la rejetèrent en arrière, et elle alla tomber sur une chaise de la salle à manger. Maman disait:

—Qu'est-ce que tu veux? Il avait entendu parler de l'autre...

—Comment!... de l'autre?

—Oui, du professeur de solfège...

—Alors, l'autre... tout Chinon sait!...

Le professeur de solfège était venu aux renseignements à Chinon; il avait vu les notaires, appris par eux le chiffre minuscule de ma dot,—mon prix!...—et, dans la ville, ici et là, cueilli sur moi, sur nous, quelques éclaircissements. Par les saute-ruisseaux, par les clercs, on avait aisément su qui venait de Tours s'enquérir de Mlle Doré: un professeur de solfège dans les écoles municipales. Le pharmacien, nouveau dans la ville, avait jugé qu'il valait bien le professeur.

Et ce jeune pharmacien ganté, en redingote, en tuyau de poêle, sonnant à la maison, un dimanche, quand toute la ville est dans la rue!... De celui-là non plus, on n'ignorerait pas la démarche...

Pauvre grand'mère! de quelles tribulations ne fus-je pas pour elle la cause involontaire? De pareilles épreuves l'accablaient; on la trouvait très vieillie. Le docteur demandait, pour la quarantième fois, à maman:

—Quel âge a donc madame votre mère?

—Soixante-sept ans à la Toussaint, docteur.

—Ah! ah!...

Et il ajoutait confidentiellement, du ton dont il eût formulé une ordonnance un peu intime:

—Ce qu'il lui faudrait, c'est un bon mariage pour Mademoiselle Madeleine...

Nous le savions bien! et cela me faisait trembler, parce que je prévoyais que si, par hasard, un "bon mariage" se présentait, qu'il me plût ou non, il me faudrait l'accepter pour épargner la santé de grand'mère.

En attendant, comme les "bons mariages" n'affluaient pas, je proclamais, moi, pour éviter les mauvais, que je ne voulais pas me marier:

—Je n'aime que la musique!

Tout le monde haussait les épaules.

—Dame! écoutez: si, sans fortune, on ne peut pas épouser qui vous plaît, moi j'aime cent fois mieux rester fille.

Alors grand'mère disait:

—La fortune! la fortune!... sans doute; mais il ne faut pas oublier, mon enfant, que nous avons fait les plus grands sacrifices pour te procurer une éducation parfaite. Dieu merci, malgré tes... originalités, tu es et tu passes pour une jeune fille bien élevée: c'est un capital, cela. Il se trouvera quelqu'un pour l'apprécier.

Le noyau de la foi de grand'mère était cela: une jeune fille bien élevée a une valeur de... Il ne peut se faire qu'elle ne s'allie pas quelque jour à une valeur correspondante.

Sous son inquiétude, et malgré ses crises de désespoir, elle gardait un optimisme tenace.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings