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"La Guzla" de Prosper Mérimée

CHAPITRE VIII

Reading edition

«La Guzla» en France.

§ 1. Publication du livre.—§ 2. Critiques du temps: la Réunion, le Moniteur, le Journal de Paris, le Globe, la Revue encyclopédique, la Gazette de France, le Journal des Savans. La réclame de l'éditeur.—§ 3. L'édition de 1842. Réimpressions postérieures.—§ 4. La Guzla l'Opéra-Comique.—§ 5. La poésie serbe en France après la Guzla.—§ 6. Un plagiat. Conclusion.

§1

PUBLICATION DU LIVRE

Son recueil de ballades illyriques achevé, Mérimée se mit à la recherche d'un éditeur. Pour ne pas être démasqué, il ne s'adressa à aucun des libraires attitrés du romantisme et poussa la méfiance jusqu'à rester inconnu même de celui auprès duquel il finit par se réfugier. Un de ses amis, Joseph Lingay, se chargea de négocier l'affaire.

Nous savons peu de choses sur Joseph Lingay. C'était, semble-t-il, un original que «ce polémiste de petites feuilles de la Restauration, ce lauréat de concours académiques, ce fonctionnaire qui, sous le titre vague de secrétaire général de la présidence du conseil, minuta tant de discours ministériels[731] et même royaux (1830-1833), ce publiciste qui remplaça un moment Girardin à la direction de la Presse et que Balzac appelait le plus fécond journaliste de son époque, en lui envoyant une de ses lettres à Mme de Hanska, pour sa collection d'autographes[732]». Il mourut officier de la Légion d'honneur, le 21 décembre 1851, dans une grande misère à ce qu'il semble; il ne revit aujourd'hui que dans quelques pages de Francis Wey, enfouies elles-mêmes dans un recueil collectif de nouvelles[733], et par une trentaine de lignes dans la France littéraire de Quérard qui consacrent sa mémoire.

Ancien professeur de Mérimée, il était ami de Stendhal et, comme nous l'avons dit, c'est par lui qu'ils se connurent. On trouve dans la Correspondance de l'auteur de la Chartreuse de Parme plusieurs passages relatifs à Maisonnette,—sobriquet par lequel, nous dit la clef, cet incorrigible parrain désignait Joseph Lingay. «Je sens souvent en vous la manière de raisonner de Maisonnette, écrivait Beyle à Mérimée, id est une jolie phrase au lieu d'une raison, id est le manque d'avoir lu Montesquieu et de Tracy + Helvétius. Vous avez peur d'être long[724].» Il ne serait pas inutile, peut-être, de déterrer les écrits de l'ami à qui Mérimée, par sa manière de raisonner, ressemblait tant, mais ce serait un peu nous égarer. Remarquons seulement que Lingay devait avoir au moins quinze ans de plus que l'auteur de la Guzla, car, en 1814, il avait déjà publié un Éloge de Delille et critique de son genre et de son école, et, en 1816, une brochure De la monarchie avec la Charte[735].

Lingay trouva un éditeur pour la Guzla en la respectable maison F.-G. Levrault, imprimeur à Strasbourg, 32, rue des Juifs (cette maison existe toujours, mais à Nancy depuis 1871, et transformée en société anonyme Berger-Levrault et Cie). L'imprimerie avait alors une librairie à Paris, 81, rue de Laharpe, dirigée par M. Pitois, devenu plus tard M. Pitois-Levrault[736].

Ce fut dans cette succursale parisienne que les conditions de la publication furent arrêtées entre M. Pitois et Lingay, qui négociait «au nom de son ami». Elles étaient très simples: rien ne fut signé, «ni même consenti verbalement». Comme l'expliqua Lingay, quelques années plus tard, dans une lettre à F.-G. Levrault, que nous pourrons donner ailleurs in extenso grâce à l'extrême obligeance de M. Félix Chambon, «la réputation de M. Mérimée n'étant pas encore établie [à cette époque], et la nature des opérations de votre maison ne s'accordant pas avec le genre de cet ouvrage, il n'y eut rien de stipulé. Seulement, l'auteur vous laissa soin de publier une édition, sans rien recevoir, ni sans rien payer».

Ce précieux aveu, ignoré jusqu'à aujourd'hui, réfute une fois pour toutes la fameuse légende d'après laquelle Mérimée aurait VENDU la Guzla («à son libraire»), afin d'effectuer un voyage authentique en Illyrie pour reconnaître s'il s'était trompé, etc.

M. Tourneux, de son côté, à l'occasion des recherches qu'il fit en 1887 en vue de sa plaquette Prosper Mérimée, comédienne espagnole et chanteur illyrien, étude citée plusieurs fois au cours de ce travail, avait obtenu du regretté M. O. Berger-Levrault communication du dossier de l'éditeur, relatif à l'impression de l'ouvrage, qui était en bonne voie au mois de mars 1827, comme l'atteste cette lettre de Lingay à l'imprimeur strasbourgeois:

Monsieur et honorable ami,

… Voici les premières épreuves de la Guzla. Vous recevrez successivement par le courrier du lendemain celles que vous voudrez bien m'expédier dorénavant. Le choix du format et du caractère me semble parfait. Je trouve seulement un peu grosses les capitales du haut des pages. Tout le reste est au mieux. Je vous remercie d'y destiner un beau papier et d'en recommander le tirage; l'ouvrage le mérite et il y a de l'avenir, beaucoup d'avenir dans l'auteur. Allez maintenant aussi vite que vous voudrez. Nous vous suivrons courrier par courrier. Il faudrait paraître pour mai, époque des provisions de campagne.

P.-S.—Les épreuves sont très bien lues. Nous admirons l'exactitude des noms propres. On n'est pas si exact à Paris.

2º P.-S.—Il me semble que sur la couverture imprimée une guzla ferait bien. J'en ai demandé le dessin exact. Pourrez-vous le faire clicher?

16 mars 1827.

Rue des Brodeurs, nº 4, au coin de la rue Plumet, faubourg Saint-Germain[737].

Dans la lettre suivante (22 mars) il envoie deux nouvelles pièces et le double croquis de la guzla, «croquis, dit M. Tourneux en le reproduisant[738], que sa sécheresse et sa précision permettent de restituer sans hésiter à Mérimée». Ce ne fut là qu'un projet d'embellissement sans doute, parce qu'une guzla identique figure déjà sur le portrait d'Hyacinthe Maglanovich, qui sera adopté définitivement, et dont il n'est question, suivant M. Tourneux, que dans une troisième lettre, sans date celle-là. Comme nous l'avons déjà dit[739], ce dessin représente bien l'instrument serbo-croate: quoiqu'un peu trop long, il ne lui manque rien d'essentiel.

Pendant ce temps, l'exécution matérielle de l'ouvrage avançait, à Strasbourg; mais le livre ne put paraître en mai, «époque des provisions de campagne», comme le désirait l'auteur. Il ne sortit des presses que vers la fin de juillet et fut enregistré dans la Bibliographie de la France du 4 août 1827[740].

Au moment de la publication, le libraire, à ce qu'il semble, ne prit aucun soin de le faire remarquer au moyen des annonces payées qui étaient fort en pratique déjà en ce temps-là: nous eûmes beau feuilleter les collections poudreuses des journaux de l'époque: la maison F.-G. Levrault ne figure pas dans les courtes réclames entremêlées aux dernières nouvelles de la cour et à celles qu'on donnait sur la santé de M. Canning qui devait mourir quelques jours après la publication de la Guzla.

§ 2

CRITIQUES DU TEMPS

Les critiques ne manquèrent pas; généralement la louange y domine, mais il s'y mêle ici et là, au moins dans quelques-unes, quelques pointes de facile raillerie.

Le mardi 7 août 1827, la Réunion, «journal de la littérature, des sciences, des arts, des tribunaux, des théâtres et des modes» (3e année, nº 208), consacra à la Guzla une colonne, c'est-à-dire le huitième de son numéro entier.

«Le perfectionnement graduel des beaux-arts en France, y disait-on, dans un siècle de force et de vie ne nous a pas rendus insensibles aux beautés simples et irrégulières des peuples moins avancés que nous. À côté de la noble et imposante musique de Moïse, nous aimons à répéter le choeur écossais de la Dame blanche, et les montagnards tyroliens ont charmé par leur simple mélodie les mêmes hommes qu'avaient ravi les chants passionnés de la Pasta. Après les Messéniennes de Casimir Delavigne et les Méditations de Lamartine, voilà qu'un chantre demi-sauvage, Hyacinthe Maglanovich, fils d'un cordonnier dalmate, enlevé par des Bohémiens qui lui apprennent leurs tours et le convertissent à l'islamisme à l'âge de huit ans, puis reconverti au christianisme par un moine catholique qui l'aide à voler l'aga turc son maître, vient à son tour captiver notre attention par les sons un peu aigus quelquefois de sa guzla ou guitare montée d'une seule corde de crin.

«Le recueil de ces chants a été traduit de l'illyrique en français par un Italien très familier avec les deux langues. Ce petit volume mérite d'être lu en entier. Nous nous contenterons d'en citer un chant qui paraît être des plus anciens et qui, comme les chants des montagnards grecs, s'est perpétué de bouche en bouche.»

Après quoi, l'auteur de cette anonyme notice cita le Morlaque à Venise en entier.

* * * * *

Six jours plus tard, le Moniteur donna un article sur la Guzla, signé «N.», qui semble être écrit par quelque ami de Mérimée, qui, sans vouloir cependant dévoiler le secret, se permit de faire une allusion assez claire à l'auteur du Théâtre de Clara Gazul.

«Aurait-on supposé, il y a moins de vingt-cinq ans, l'existence d'un écrivain assez hardi pour traduire des poésies illyriques, un libraire assez mauvais calculateur pour les publier, un journaliste assez téméraire pour en rendre compte avec quelque éloge? Y aurait-il eu assez de risées, de sifflets pour les punir? Concevez, si vous le pouvez, la belle colère des Laharpe, des Geoffroy! Grand Dieu! régaler de poésies dalmates, bosniaques et consorts, la nation du goût le plus pur, le plus classique, le plus sévère! Vouloir faire prononcer des noms barbares à déchirer la bouche! Y pensez-vous? Eh! qu'est-il besoin de productions étrangères, même des moins imparfaites? Qu'avons-nous à désirer? N'avons-nous pas nos chefs-d'oeuvre et les productions de ceux qui tentent chaque jour de les imiter?

«Alors, le père Bouhours n'avait pas encore tout à fait tort. De la littérature anglaise, nous ne connaissions Shakespeare que par les parodies de Voltaire; l'on s'arrêtait à peu près à Pope et aux écrivains de la reine Anne. La littérature allemande, hors Gessner, nous était étrangère ou peu s'en faut. Quant aux nations moins civilisées, elles étaient tout à fait inconnues… Comment peut-on être Illyrien?

«Mme de Staël, dans son livre De l'Allemagne, a porté le premier coup à ces injustes et superbes dédains. Mais c'est de la grande ère nationale, de la Restauration, que date un changement, depuis successivement progressif, dans nos idées et nos doctrines. La révolution politique terminée, une révolution littéraire commence. Des rapports plus immédiats, par suite plus affectueux, s'établissent entre les peuples divers; l'on met en commun les trésors de l'intelligence; les théâtres étrangers sont traduits; mieux encore, nous étudions les idiomes de nos voisins: les préjugés littéraires s'évanouissent avec beaucoup d'autres. Toujours pénétrés d'une juste admiration pour les chefs-d'oeuvre du siècle de Louis XIV et de Louis XV, nos écrivains les plus distingués n'ignorent cependant pas que le domaine des lettres est soumis, comme toutes choses, aux lois générales des variations humaines; ils s'aperçoivent qu'il est temps de se frayer une route nouvelle, que plus d'une voie mène au coeur et atteint le but de toute composition littéraire. Chénier disait des auteurs de mélodrames: «Qu'ils apprennent à écrire et nous sommes perdus.» Ce fut aussi le sentiment du célèbre critique Geoffroy, qui y mettait la condition de génie. Deux écrivains illustres, Byron et sir Walter Scott, ont surtout contribué à ce changement déjà si sensible, et qui chaque jour peut-être le deviendra davantage.

«Revenons à notre sujet, bien que ceci ne soit pas, à tout prendre, une digression.

«Dans un pays où tous les genres de connaissances sont cultivés avec un succès éclatant et une ardeur infatigable, en Allemagne, l'on s'occupe beaucoup actuellement, dit-on, des poésies nationales des Illyriens, des Dalmates et des Morlaques. N'en soyons pas surpris: richesse d'imagination, variété de tons, fleur exquise de poésie, tableaux fantastiques, terrifiants et bizarres, originalité; enfin, je ne sais pas quoi d'une simplicité naïve, biblique ou homérique, tels sont les attributs de ce petit volume.

«Les morceaux qu'il renferme ont été recueillis et traduits en français par un Italien qui a voyagé longtemps dans ces pays, dont il connaît parfaitement la langue. Autrefois il fut notre concitoyen; depuis, les événements politiques l'ayant forcé à quitter sa patrie, il est venu s'asseoir à nos foyers. Sa traduction est sans apprêts, ce qui nous garantit sa fidélité. L'on pourrait parfois signaler quelques étrangetés, quelques italianismes; mais nous n'en sommes pas à des pointilleries grammaticales. Le traducteur a trop de titres à notre reconnaissance, et d'ailleurs il ne prétend qu'au mérite de la correction et de l'exactitude.

«La guzla est une sorte de guitare à une corde dont les bardes morlaques se servent pour accompagner leurs ballades: souvent ces ballades ou romances sont improvisées; souvent aussi le poète s'interrompt au moment le plus intéressant, pour obtenir avec plus de facilité de ses auditeurs une légère rétribution. L'Italien anonyme fait connaître dans sa préface ces moeurs homériques (sic).

«Vient ensuite une notice sur Hyacinthe Maglanovich, célèbre joueur de guzla, que l'éditeur-traducteur a connu personnellement à Zara. Ce n'est point là un de nos poètes d'Académie ou de salon. Pour l'extérieur, voyez son portrait en tête du livre: les habitudes, les moeurs, l'en séparent bien plus complètement encore. Il y avait en Angleterre un certain M. Barrington, voleur de poches (pick-pocket) très expert, profession qu'il faut soigneusement distinguer de celle de voleur de grand chemin (highwayman), car on ne cumule pas en ce genre. Or donc, lorsque la police de Londres était informée de la présence de ce gentleman à un spectacle, une manière de commissaire, avant le lever du rideau ou dans l'entr'acte, apostrophait le public en ces termes: «Mesdames et Messieurs (nous dirions Messieurs et Mesdames), j'ai l'honneur de vous prévenir que M. Barrington est dans la salle.» De même je dirais à nos poètes, si jamais leur confrère en Apollon venait les visiter: «Attention, Messieurs, à vos montres et à vos tabatières.» Ce bon Maglanovich a contracté certaines habitudes que le code n'approuve pas et qui, parmi nous, pourraient peut-être le rendre justiciable d'un tribunal de police correctionnelle, voire même d'une cour d'assises; témoin l'aventure de la paire de pistolets dont le traducteur anonyme paya le plaisir de donner l'hospitalité à notre barde. J'allais oublier une autre de ces habitudes, celle de boire outre mesure. Vit-il encore? L'éditeur a négligé de nous en instruire.

«Les poésies dont se compose ce recueil sont d'auteurs, de temps et de genres divers. Ballades, romances, barcarolles, fragments détachés, petits poèmes complets, petits drames, vous y trouverez de tout cela. Plusieurs morceaux, et des plus remarquables, sont de Maglanovich, parmi lesquels se distinguent particulièrement la vision du parricide Thomas II, roi de Bosnie, pièce d'un effet terrifiant, et les Braves Heyduques, tableau qui a quelque analogie avec l'épisode d'Ugolin.

«Le genre terrible et surnaturel domine dans ces poésies. Elles nous font connaître les moeurs, les usages et surtout les superstitions des Dalmates, toutes choses si opposées à ce que l'on voit dans l'Europe civilisée C'est là que la tradition du vampirisme se conserve dans toute sa pureté. Nous avons renouvelé connaissance avec cette horrible superstition depuis l'histoire de lord Ruthwen, imprimée dans les OEuvres de Byron et qui est due à Polidori, médecin de ce poète célèbre. L'éditeur a consacré une notice au vampirisme; notice dans laquelle il cite trop longuement peut-être le livre de dom Calmet; toutefois, dans cette notice se trouve un fait étrange dont l'auteur fut témoin en 1816, et qui prouve jusqu'à quel point cette superstition, qui s'étend dans une grande partie de l'Europe et de l'Asie, a fasciné l'imagination des Morlaques. Le croira-t-on? Les lois de la Hongrie statuent sur le vampirisme; elles ordonnent ou du moins ordonnaient l'exhumation des individus signalés comme vampires et la destruction des cadavres avec des détails affreux et dégoûtants. Plusieurs de ces ballades ont trait au vampirisme, d'autres au mauvais oeil, croyance fort répandue dans le Levant, en Dalmatie et en Russie. C'est le pouvoir qu'ont certaines personnes, souvent involontairement, de jeter un sort par leurs regards. L'individu fasciné meurt la plupart du temps de consomption. Dans ce pays vous seriez fort mal venu de dire à quelqu'un: «Ah! Monsieur, que vous avez bon visage!»

«L'éditeur consacre également une notice à cette superstition. Il donne les recettes en usage dans le pays pour détruire ce charme funeste, et cite à ce sujet plusieurs histoires bizarres.

«Bien que ces poésies ne soient pas toutes d'un égal mérite, il n'en est cependant aucune que la critique, même la plus sévère, voulût élaguer. Nous apprenons à connaître des moeurs qui offrent d'étranges contrastes. À côté de sentiments élevés, quelquefois sublimes, il en est de révoltants. Telle action racontée naïvement serait sévèrement punie par nos lois. Nos oreilles si chastes et si susceptibles se trouveront peut-être blessées de quelques expressions dont la rudesse native aura sans doute encore été adoucie par le traducteur. Je me dispenserai de toute analyse et de toute citation, ne voulant rien ôter au plaisir du lecteur. C'est une mine riche et féconde, pleine de charme, d'originalité, et qui, sans doute, donnera naissance à plus d'un mélodrame.

«Un seul morceau a déjà été publié par l'abbé Fortis (Voyage en Dalmatie). C'est l'histoire de l'épouse d'Asan-Aga, ballade pleine d'un intérêt touchant. Mais la traduction de l'abbé Fortis est libre; celle de notre Italien est, au contraire, littérale.

«Chaque morceau est accompagné de notes et d'explications fort utiles. L'éditeur cependant mérite le reproche de laisser ignorer dans quelles mesures ces poésies sont écrites. Il aurait pu très convenablement, ce semble, nous donner un travail philologique, que quelques personnes auraient trouvé à la fois intéressant et utile.

«Je ne doute pas que ce recueil ne soit accueilli avec autant d'empressement et de plaisir par le public, que les chants des Grecs modernes et la collection des romances espagnoles. Le lecteur goûtera cet intérêt, ce charme si vif qui s'attache aux poésies des peuples peu avancés encore dans la civilisation. J'ajouterai, pour terminer, que l'exécution typographique ne laisse rien à désirer[741].»

* * * * *

Un autre anonyme, sous la signature «T.», présenta la Guzla aux lecteurs du Journal de Paris[742]. «Savez-vous, chers lecteurs, demandait-il, ce que c'est que la guzla? Non sans doute, car moi-même, avant d'avoir entre les mains le petit volume dont je vais vous entretenir, j'aurais été fort embarrassé de répondre à cette question. Apprenez donc que la guzla est la lyre des Morlaques, des Croates, des Dalmates, de tous les peuples enfin qui habitent ces provinces illyriques qui firent un moment partie du grand empire, et qui en furent détachées avant que nous eussions eu le temps de faire connaissance avec ces Français improvisés. Cette lyre, il faut bien l'avouer, nous paraîtrait peu mélodieuse; c'est une espèce de guitare, etc. À la fin de chaque vers, le chanteur pousse un grand cri ou plutôt un hurlement semblable à celui d'un loup blessé.

«Il y a loin de là, sans doute, au violon de Lafont et aux accents de Mlle Cinti; mais si cette musique enragée faisait fuir tous nos dilettanti, les amis de la littérature peuvent mettre quelque intérêt à connaître les poésies auxquelles seront adaptés ces sauvages accords. Nous avons raffolé d'Ossian, de Byron; qui sait si Maglanovich n'obtiendra pas aussi chez nous quelque célébrité?

«Ce Maglanovich, l'Homère des contrées illyriques, est l'auteur des principales pièces contenues dans ce recueil. C'est bien le poète de la nature, car il n'a pas même appris à lire et à écrire. Tout son répertoire lyrique est dans sa tête, et son seul talent acquis est celui de jouer de la guzla. C'est en l'excitant à moitié que le traducteur de ce livre est parvenu à lui faire chanter et à fixer sur le papier quelques-unes de ses ballades; il lui en a même coûté quelque chose de plus, car Maglanovich ne se borne pas, comme nos trouvères, à recevoir les dons de ceux qui veulent entendre ses chants: il paraît qu'en quittant ses hôtes, il tient à emporter toujours quelque chose qui lui serve de souvenir. C'est ainsi que le traducteur anonyme, après l'avoir hébergé cinq jours, a vu disparaître un beau matin avec lui une paire de pistolets anglais. En revanche, lui-même, à son tour, a reçu plus tard chez Maglanovich l'hospitalité la plus distinguée. On serait fort heureux, dans nos pays civilisés, si l'on trouvait ainsi table ouverte chez tous les gens qui vous volent de manière ou d'autre.

«Ce Tyrtée des grandes routes a été lui-même quelque temps associé aux heyduques, espèce de bandits qui mènent dans ces provinces une vie vagabonde. Sa lyre, ou, pour mieux dire, sa guzla, a chanté leurs exploits; leur féroce et courageuse constance lui a inspiré, entre autres pièces, celle que je vais citer, et que le chantre d'Ugolin n'aurait pas, ce me semble, désavouée.»

* * * * *

Et après avoir cité la ballade des Braves Heyduques en entier, le critique continuait:

«Dans ce morceau, et dans plusieurs autres, le style du traducteur, qui se déclare Italien de naissance, m'a semblé bien approprié aux sujets.

«La superstition du vampirisme, connue chez nous par l'histoire du bon dom Calmet, des romans et des mélodrames, a fourni à Maglanovich et à ses confrères le sujet de plusieurs ballades qui ne manquent pas non plus d'imagination et d'énergie. D'autres ont pour sujet le mauvais oeil, cette superstition de ces contrées, où l'on est persuadé que certaines personnes ont le pouvoir, parfois même involontaire, de faire périr de langueur ceux sur lesquels tombent leurs regards. Il est encore une autre espèce de fascination que l'on pourrait exercer innocemment, si l'on n'était bien averti. Dieu garde tout honnête particulier un peu complimenteur de son naturel, voyageant en Bosnie ou en Dalmatie, d'aller s'extasier sur la beauté ou la gentillesse d'un enfant! Le pauvre petit est dès lors réputé ensorcelé et le voyageur pourrait fort mal passer son temps. Heureusement il est un remède très facile à cette fascination; comme la lance d'Achille, la bouche du faiseur de compliments peut guérir le mal qu'elle a fait; il suffit pour cela qu'il veuille bien cracher à la figure de l'enfant, ce que je ne lui conseillerais pas de refuser. Si vous avez des enfants gâtés, envoyez-les en Bosnie.

«Tous les peuples sont tant soit peu gascons, et on serait fort surpris, je crois, si la modestie était allée se nicher dans des pays où chacun a l'habitude de vanter ses exploits, ne fût-ce que pour effrayer ses ennemis. On lira donc sans étonnement dans ce recueil une espèce de messénienne dalmate, où l'on verra que Napoléon ayant envoyé vingt mille soldats pour soumettre cinq cents Monténégrins, ces derniers leur ont tué vingt-cinq hommes, ce qui a tellement effrayé le reste «qu'ils ont pris la fuite, et jamais de leur vie n'ont osé regarder un bonnet rouge» (coiffure des Monténégrins). Quel dommage que sir Walter Scott n'ait pas eu connaissance de cette pièce justificative qui aurait merveilleusement figuré dans sa véridique histoire[743].

«Il ne faut pas croire, au surplus, que toutes ces poésies respirent le sang et le carnage. On y trouve de petites odes presque anacréontiques, telles que l'Amante de Dannisich, où une jeune fille passe la revue de ses trois amants, et même une espèce de chanson bouffonne, intitulée Jeannot. Ce pauvre garçon revenant chez lui, la nuit, par un cimetière, entend quelqu'un ronger. Persuadé que c'est un brucolaque (espèce de vampire qui mange dans son tombeau) et craignant d'être mangé lui-même, il se résout, pour éviter ce désagrément, à introduire dans son estomac, suivant une autre croyance du pays, un peu de la terre de la fosse; mais un chien, qui rongeait un os de mouton, croyant qu'on veut lui enlever sa proie, saute à la jambe de Jeannot, et le prétendu vampire le mord de manière à le convaincre qu'il n'est pas un fantôme. J'avouerai que la gaîté de nos chansonniers du Caveau est d'un meilleur ton, même quand ils nous régalent de Caron et de sa barque fatale; mais il n'y faut pas regarder de si près, vu le pays et avec un vaudeville croate.»

* * * * *

Les mêmes jours, le Globe publiait une série de poésies serbes, traduites en prose par Mme Louise Sw.-Belloc: la Fondation de Scutari, Bataille de Kossovo, la Tête de Lazar retrouvée, les Frères, le Mariage de Haïkouna, etc.[744] On se rappelle que Mme Belloc avait annoncé un volume de piesmas, quelques semaines seulement avant l'apparition de la Guzla[745]; devancée par cet anonyme Italien qui envoyait de Strasbourg un recueil tout fait, elle communiqua son manuscrit à la rédaction du journal romantique[746]. Mais, chose des plus louables, elle ne se contenta pas de cela; elle écrivit une notice dans la Revue encyclopédique et vanta l'ouvrage de son concurrent. «Il a donné, dit-elle, dans une introduction et dans des notes, des souvenirs pleins d'intérêt, et qui ont d'autant plus de charme qu'il ne s'y mêle pas la moindre prétention… Ces chants ont un caractère très original, et dont on ne peut guère donner l'idée. Moins nobles, moins austères que les chants grecs, ils sont peut-être plus spirituels et plus vifs[747].»

Trois semaines plus tard, un critique qui signait «B.», [Brifaut] présenta la Guzla aux lecteurs de la Gazette de France.

«Qu'est-ce que la guzla? Qu'est-ce que Hyacinthe Maglanovich? A-t-on jamais ouï parler du bey de Veliko, du bey de Moïna, de Constantin Yacoubovich et des deux grands guerriers Lepa et Tchernyegor?

Wurtz! ah! quel nom, grand Dieu! quel Hector que ce Wurtz!

«Voilà ce que ne manqueront pas de dire les hommes aux molles habitudes, les sybarites de l'euphonie, pour qui le concours d'une gutturale et d'une dentale est comme un caillou tranchant sous les pieds d'une petite maîtresse. Il faudra bien qu'ils s'aguerrissent. Les temps sont accomplis. Ne voyez-vous pas que les vieilles mythologies tombent en ruines, et avec elles les vieilles délicatesses, les vieilles admirations et les vieilles règles? Nous sommes las des yeux de boeuf de Junon, des talonnières du fils de Maïa, de l'aigle de Jupiter. La jeune Hébé nous semble quelque peu surannée, et la ceinture même de Vénus n'a pas conservé ses couleurs. Or, ce sont les prêtres de ces folles divinités qui ont imaginé les entraves qui nous gênent; c'est à eux que nous devons toutes ces susceptibilités de l'oreille et de l'esprit, qui font de l'art d'écrire le plus complexe et le plus difficile de tous les arts. Laissons aux esclaves ce code de l'arbitraire. Frayons-nous un passage dans quelque monde mystérieux, et encore infréquenté du moins, s'il n'est pas nouveau. Demandons aux Scandinaves, aux Croates, aux Illyriens mêmes des modèles. C'est une matière encore vierge, et que le rabot des pédants n'a pas encore effleurée. Il y a plus de véritable poésie dans le balai des sorcières que dans le thyrse des bacchantes; et l'imagination se plaît davantage dans un monde peuplé de vampires, de brucolaques, de fascinateurs à double prunelle, qu'au milieu de ces faunes et de ces dryades dont les danses lascives et les séculaires amours ont fatigué notre enfance. Le goût n'approuvera peut-être point cette défection. Mais nous jugeons le goût à son tour; et puisqu'il n'est dans son origine qu'une convention, dans sa pratique qu'une habitude, il n'y a pour le détrôner qu'à convenir entre nous qu'il a menti, et à penser et sentir en conséquence. Ainsi le tétracorde fera place à la guzla, et la gloire de l'aveugle de Smyrne s'éclipsera devant celle du buveur de Zuonigrad. Mais quittons la plaisanterie.

«Si l'on se représente la nature comme l'oeuvre d'un être intelligent lui-même, on sera forcé d'adopter l'idée d'un archétype, c'est-à-dire d'une pensée antérieure, ne fût-ce que d'une antériorité logique à la création des êtres. Car, à moins de nous détacher de nous-mêmes, il nous est impossible de concevoir une oeuvre quelconque autrement que comme l'exécution d'un dessein; et lorsque l'homme aura pu se figurer la simultanéité parfaite de la conception et de l'oeuvre, la nature de son esprit ne sera plus la même; ce ne sera plus l'homme. Nous sommes faits de manière à ne pouvoir comprendre autrement le beau que par la préexistence du type, et il faut que les partisans de la doctrine contraire ou n'aient pas porté sur eux-mêmes un regard assez attentif, ou se servent des mêmes mots pour exprimer les choses différentes.

«Il s'ensuit que, dans l'ordre naturel de nos idées, le grand ouvrier dut avoir sous les yeux un archétype sur lequel s'est modelée cette nature qu'il a laissé tomber de ses mains. Le philosophe prouve la nécessité de cet archétype; il est donné au peintre et au poète de se figurer l'archétype même; et c'est ainsi que la nature qui est l'objet des arts se nomme la belle nature, nature épurée, nature primordiale, nature typique; mieux que l'oeuvre, la pensée du créateur. Si l'on adopte ces principes, et il serait difficile de les combattre avec quelque avantage, on sera forcé d'accuser la nouvelle école, d'un grand attentat contre la dignité de l'esprit humain; car, puisque c'est du sentiment du beau que la règle est née, peut-on affranchir l'esprit humain de la règle, sans le dégrader?»

Malgré toute son érudition philosophique ce fougueux défenseur de la vieille antiquité classique ne nous convainc qu'à demi; malgré sa brillante démonstration de la nécessité de l'archétype, malgré sa foi si ferme en l'excellence des règles, nous ne pouvons nous persuader qu'il soit plus beau et plus conforme à l'archétype d'appeler les héros d'une tragédie, d'un drame ou d'un roman de noms grecs et latins plutôt que de noms serbes, croates ou illyriens.

Dans la suite, on voit bien que le critique ne s'entendait guère en matière de poésie primitive; il jugeait la Guzla comme une production littéraire et considérait la façon dont elle fut présentée comme la chose la plus naturelle du monde. «Le petit recueil, disait-il, que nous annonçons, est peut-être une gageure: les AUTEURS l'ont gagnée, s'ils n'ont voulu que faire preuve de talent. Il en faut beaucoup pour FABRIQUER un livre si bien empreint des couleurs locales, que les naturels mêmes du pays y seraient trompés; c'est comme une histoire vivante de ces peuples à peu près inconnus qui forment la chaîne entre le grec et l'allemand. La Guzla vous fera connaître les moeurs, les costumes, les traditions, les superstitions de ces peuples, aussi bien qu'aurait pu faire un long séjour parmi eux. Sous ce rapport, le livre est à la fois amusant et instructif, et l'auteur ou les auteurs auraient arboré l'utile dulci, que nous ne les chicanerions point sur l'épigraphe. Nous nous montrerions plus sévères s'ils avaient eu le projet de nous offrir pour modèles ces produits ou ces imitations d'une muse barbare, et que la Guzla fût un nouveau brandon lancé contre les monuments immortels du goût.

«On parle d'amour dans ces poésies; mais quel amour! je ne trouve ni suavité dans ses épanchements, ni tendresse dans ses douleurs, ni délicatesse dans ses dépits. C'est l'amour des sauvages, sensuel jusqu'à la débauche ou furieux jusqu'à la cruauté. Ou plutôt amour, ambition, vengeance, tout présente un même aspect, tout porte un même caractère; on dirait d'une seule passion. Il n'y a que deux états en effet pour l'âme du sauvage, le repos, qui est de l'apathie; le mouvement, qui est de la fureur ou de la terreur.

«Nous excepterons pourtant deux petites pièces: l'Impromptu du vieux Morlaque et le Morlaque à Venise. Il règne dans la seconde une mélancolie douce et vraiment poétique, et qui décèle un grand fonds de raison. L'autre est une imitation assez gracieuse de la Galatée de Théocrite:

Nerine Galatea, thymo mihi dulcior Hyblæ Candidior cycnis, hedera formosior alba, etc.

La neige du sommet du Prolog n'est pas plus blanche que n'est ta gorge. Un ciel sans nuage n'est pas plus bleu que ne sont tes yeux; l'or de ton collier est moins brillant que ne sont tes cheveux, et le duvet d'un jeune cygne n'est pas plus doux au toucher. Quand tu ouvres ta bouche, il me semble voir des amandes sans leur peau. Heureux ton mari! puisses-tu lui donner des fils qui te ressemblent!

Après avoir cité le Morlaque à Venise, le critique finit en disant: «Je répète mon assertion: si les auteurs ont prétendu nous initier aux usages et aux moeurs d'une contrée neuve encore pour nous, c'est une couronne qu'il faut leur décerner; car le succès est complet. S'ils n'ont voulu qu'insulter aux grands modèles, et mettre en problème les règles éternelles du beau, il faut les marquer d'un stigmate connu des ennemis de la civilisation; nigrum præfigere theta; car on doit de l'indulgence à la faiblesse qui s'égare; mais on ne doit que de l'animadversion au talent qui cherche à nous égarer[748].»

Le 29 septembre, le Globe, à son tour, fut dupe de Mérimée. «Il semble que la guzla des Slaves, y disait un critique anonyme, sera bientôt aussi célèbre que la harpe d'Ossian. Tandis que Madame Belloc nous traduit les poésies serviennes, voici qu'un Italien pour qui la France est devenue une seconde patrie nous donne quelques échantillons des pismés ou chants illyriens. Qui sait si bientôt nous ne posséderons pas l'Osmanide, ce poème épique des Dalmates, aussi célèbre chez eux qu'il est inconnu parmi nous, et qui n'existe encore que dans la bouche des rhapsodes et dans les quelques manuscrits infiniment rares? Le recueil que nous annonçons n'est pas, comme on pourrait le croire d'après le titre, un choix de poésies illyriques; l'éditeur n'a pu communiquer au public que ce qu'il possédait, c'est-à-dire une trentaine de morceaux; mais ce recueil n'en est pas moins fort précieux et fort remarquable[749].»

Puis le critique cita la ballade des Pobratimi «en attendant qu'on puisse mieux faire connaître l'ouvrage entier». Il est étonnant qu'il ne s'aperçût pas d'une note, dans laquelle l'éditeur du recueil supposait que cette chanson avait fourni à l'auteur du Théâtre de Clara Gazul l'idée de l'Amour africain[750]. Il est très probable que cette notice a été écrite par quelqu'un qui fréquentait Nodier, car on y trouve la même erreur au sujet de l'Osmanide qu'avait commise l'aimable bibliothécaire dans son article du Télégraphe illyrien[751]. Comme nous le disions ailleurs, ce fut sans doute à l'Arsenal que V. Hugo dévoila la supercherie, et cela peu après le 29 septembre 1827, car la «suite» promise par l'enthousiaste critique du Globe ne parut jamais[752].

Néanmoins, le livre de Mérimée continuait à mystifier la presse, et même la plus respectable. Le Journal des Savans, dans son numéro de septembre 1827, assura que les pièces de la Guzla «sont des ballades populaires, empreintes d'anciennes croyances superstitieuses et dans lesquelles se rencontrent aussi des traits ingénieux ou poétiques[753]». Dix-sept mois plus tard, le même journal crut devoir présenter encore une fois l'ouvrage: «Ce volume s'ouvre par une préface du traducteur… Cette préface est suivie d'une Notice sur Maglanovich, auteur de plusieurs des pièces contenues dans ce recueil. Né à Zuonigrad et fils d'un cordonnier, il vivoit encore en 1817 et avoit environ soixante ans. Ses romances et celles de quelques autres Slaves ne sont pas dépourvues de tout intérêt: elles paroissent traduites avec soin; mais l'importance excessive qu'on attacheroit à de pareilles productions ne contribueroit point à la meilleure direction des études littéraires[754].»

Nous raconterons dans le prochain chapitre comment le Bulletin des sciences historiques rédigé par MM. Champollion, qui ne voulut dire un seul mot de la Guzla quand elle parut en français, consacra une longue notice à la traduction allemande de M. Gerhard.

Bien que le livre de Mérimée eût obtenu ainsi un assez joli succès auprès des critiques, le succès de librairie fut presque nul. Au mois de décembre, six mois après la publication, l'éditeur augmenta, nous ne savons pourquoi, le prix du volume, qui fut porté de 4 francs à 5 francs. Ce fut alors seulement qu'il songea à faire de la réclame. Il donna au Journal des Débats, en même temps qu'au Constitutionnel et au Courrier français, le communiqué suivant:

LA GUZLA

ou

Choix de Poésies illyriques,

recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, la Croatie et l'Herzégowine.

Un vol. grand in-18, cartonné. Prix, 5 francs.

Hyacinthe Maglanovich, joueur de guzla et poète illyrien, est peu connu hors de son pays; mais l'élégant traducteur ou imitateur de ses chants poétiques assure l'avoir rencontré dans ses voyages, et donne sur sa personne des détails trop positifs pour qu'on puisse, sans témérité, regarder son récit comme une simple fiction. Quoi qu'il en soit, on peut affirmer, sans crainte de se voir contredit, qu'après avoir lu quelques-unes des ballades ou barcarolles du barde illyrien, telles que l'Aubépine de Veliko, la Belle Hélène ou le Vampire, soit l'Amant en bouteille ou Hadagny, il ne se trouvera personne qui n'accorde volontiers à la muse d'Hyacinthe Maglanovich une originalité fort remarquable, un intérêt vif et soutenu, et des inspirations fortes, souvent gracieuses et toujours poétiques. Cela posé, que le traducteur soit Français, comme on serait porté à le croire, ou qu'il soit Italien, si l'on s'en rapporte à la préface, nous ne chercherons point le mot de cette énigme, bien qu'il ne nous fallût peut-être pas remonter très haut pour le trouver. Bornons-nous à dire qu'il serait difficile de tirer un meilleur parti qu'il ne l'a fait des poésies du joueur de guzla, et qu'il a su les traduire en notre langue, non seulement avec goût, mais en leur donnant un plus vif intérêt, par des notes fort curieuses sur les moeurs peu connues des Morlaques et peuples voisins, témoin celle sur le vampirisme, si fort en vogue il y a quelques années.

Le volume contenant ces poésies est imprimé en fort beaux caractères, sur papier vélin, et cartonné à la Bradel. En tête se trouve un joli portrait lithographié d'Hyacinthe Maglanovich, jouant de la guzla. Il peut prendre rang parmi les livres agréables qu'on est dans l'usage d'offrir pour étrennes.

XX.

Il se vend à Paris, chez F.-G. Levrault, rue de la Harpe, nº 81; et même maison, à Strasbourg[755].

Cette annonce contient un témoignage précieux: c'est que l'imprimeur strasbourgeois reconnaît qu'il ne faut pas peut-être remonter très haut pour trouver l'élégant traducteur ou imitateur de ces chants poétiques». Elle est donc inexacte cette légende qui veut que la personne de l'auteur de la Guzla fût mystérieuse même pour le libraire jusqu'au jour où l'avertissement de l'édition de 1842 vint la lui révéler.

§ 3

L'ÉDITION DE 1842

Mérimée paraît avoir été fort mécontent de l'insuccès du livre; il lui a toujours gardé rancune. Quatre ans après la publication de la Guzla, il écrivit à un ami, dont nous ignorons le nom, la lettre que voici:

Le 16 juillet 1831.

Je voudrais bien avoir votre avis sur la proposition suivante: Fournier m'offre 1.500 pour mon manuscrit [de Mosaïque?] qu'il publierait d'abord in-12, puis trois mois après in-8° en volume avec la Guzla qui serait réimprimée ad hoc. Quant aux termes de payement, nous ne nous sommes pas expliqués.

Je n'aime guère la réimpression de la Guzla, qui est une drogue et une vieillerie, il serait un peu ignoble de faire de cela un volume in-8°. Dites-moi ce qu'il faut répondre. Je serais particulièrement charmé d'avoir 1.000 francs tout de suite, proposition qui paraîtrait fort exorbitante à notre ami libraire. Quid dicis?

Tout à vous,

Prosper MÉRIMÉE[756].

Fournier, sans doute, fut peu disposé, à ce moment-là, à risquer mille francs pour la seconde édition d'un livre dont la première était loin d'être épuisée. Deux ans s'écoulèrent avant que Joseph Lingay s'adressa à F.-G. Levrault avec la lettre suivante qui démontre que les négociations n'avaient pas encore abouti:

PRÉSIDENCE

du

CONSEIL DES MINISTRES[757]

Paris, le 2 avril 1833.

Monsieur,

Il y a huit à dix ans (sic) que j'eus l'honneur de me trouver en rapport avec M. Pitois, pour proposer à votre maison l'acquisition d'un manuscrit de M. Mérimée, ayant pour titre la Guzla.

La réputation de M. Mérimée n'étant pas encore établie, comme aujourd'hui, et la nature des opérations de votre maison ne s'accordant pas avec le genre de cet ouvrage, il n'y eut rien de stipulé. Seulement, l'auteur vous laissa soin de publier une édition, sans rien recevoir, ni sans rien payer.

Aujourd'hui, M. Fournier, libraire-imprimeur, qui a déjà fait une édition complète du Théâtre de Clara Gazul (du même auteur), demande à M. Mérimée le droit de réunir en deux volumes tous les morceaux qu'il a successivement publiés dans la Revue de Paris, et il désire y joindre les compositions que renferme le volume de la Guzla.

Quoique aucune condition n'ait été écrite, ni même consentie verbalement, entre M. Mérimée et M. Pitois, ni par moi, au nom de mon ami, sur la propriété de ce recueil, M. Mérimée croit se devoir à lui-même, ainsi qu'à votre maison, de ne pas accorder cette dernière autorisation, avant de vous en faire part. L'ouvrage ayant été publié à vos frais, il désire avoir la certitude que vous n'éprouverez pas de dommage de cette publication, mêlée à celle d'autres compositions qu'il cède à M. Fournier. Nous sommes donc empressés de vous communiquer ces offres, et nous vous serons obligés de nous faire part de vos sentiments à cet égard.

Vous apprécierez, Monsieur, les motifs qui ont dicté cette démarche; ils vous prouveront combien nous avons gardé, mon ami et moi, bon souvenir des rapports que nous avons eus, un moment, avec M. Pitois et avec votre honorable maison.

Agréez, Monsieur, les assurances de mes sentiments les plus dévoués.

J. LINGAY, allée Marbeuf, nº 19, aux Champs-Élysées[758].

Nous ne savons pas quelle réponse donna l'éditeur strasbourgeois, mais il en donna une, car, au dos de la lettre de Lingay, il inscrivit: Répondu le 11 avril 1833. Nous sommes tentés de croire que cette réponse fut défavorable: trois mois plus tard, les morceaux de la Revue de Paris, dont parlait l'ami de Mérimée, reparurent seuls, sous le titre de Mosaïque. Ainsi l'idée d'une nouvelle édition de la Guzla échoua, du moins pour l'instant.

Parmi ces pièces se trouvent, en effet, trois «ballades illyriennes»: le Fusil enchanté, le Ban de Croatie et l'Heyduque mourant[759]. D'autres poèmes du même genre reposaient, paraît-il, dans les tiroirs de Mérimée. Vers 1832, il écrivait à Mlle Dacquin: «Rassurez-vous pour vos lettres. Tout ce qui se trouve d'écrit dans ma chambre sera brûlé après ma mort; mais pour vous faire enrager je vous laisserai par testament une suite manuscrite de la Guzla qui vous a tant fait rire[760].»

«La suite» dont il est question resta inédite et périt, sans nul doute, dans l'incendie de 1871. La deuxième édition de la Guzla, qui parut quelques années après cette lettre, ne contient que deux ballades inédites: la Jeune fille en enfer et Milosch Kobilitch. La première (que M. Lucien Pinvert a tout récemment publiée comme un fragment inédit bien qu'elle eût été réimprimée treize fois)[761] était une traduction du grec moderne, tandis que la seconde était une ballade authentique serbo-croate: il est donc fort improbable que Mérimée ait désigné par le nom de «suite manuscrite» ces deux morceaux qui n'étaient pas de lui.

Il ne rentre pas dans le cadre de la présente étude de nous occuper longuement de la deuxième édition de la Guzla, mais il est nécessaire de dire quelques mots de Milosch Kobilitch. Nous avons déjà vu que ce poème avait pour auteur un religieux dalmate, André Kacic-Miosic et qu'il en existe deux traductions, l'une en italien, par Fortis, l'autre en allemand, par Herder[762]. Il est utile de remarquer—M. Matic l'a définitivement établi—que la version de Mérimée n'a aucun rapport avec ces deux traductions; elle procède directement de l'original. Faite par un indigène—Mérimée n'en était que l'éditeur,—elle est de beaucoup supérieure en exactitude à celles de Fortis et de Herder[763].

Dans une note qui accompagnait cette pièce, Mérimée déclarait en être redevable «à l'obligeance de feu M. le comte de Sorgo, qui avait trouvé l'original serbe dans un manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal à Paris»; il ajoutait que son traducteur (i. e. M. de Sorgo) croyait ce poème écrit par un contemporain de l'événement qui en forme le sujet (1389)[764].

M. Jean Skerlitch a signalé le premier que la ballade de Mérimée n'est autre chose que la traduction d'un poème imprimé de Kacic[765]; il croit qu'il y eut comme une sorte de mystification de la part du comte de Sorgo,—ou plutôt Sorcocevic,—à présenter Milosch Kobilitch comme une oeuvre du XIVe siècle, tandis qu'elle datait en réalité seulement du XVIIIe. Accepter cette thèse, c'est dire que le rusé Ragusain a voulu se venger des railleries que Mérimée avait faites aux dépens de ses compatriotes, en lui faisant croire que le poème qu'il lui présentait avait véritablement une très ancienne origine. Mais il n'en est rien; le comte de Sorgo eut moins d'esprit que ne le pense M. Skerlitch. Le manuscrit de l'Arsenal, dont le savant professeur de Belgrade suspectait l'existence, existe toujours[766]. En 1882, M. Th. Vetter, croyant faire une importante découverte, l'a publié dans l'Archiv für slavische Philologie[767] et, pendant vingt-deux ans, personne parmi les érudits slavicisants ne s'aperçut que ce chant était une vulgaire transcription de l'une des piesmas les plus populaires de Kacic[768]. Nos contemporains les plus avisés s'y sont eux-mêmes trompés; qu'y a-t-il d'étonnant à ce que le comte de Sorgo s'y soit trompé lui aussi en 1840? Il n'était pas un érudit, le sens critique lui faisait complètement défaut, témoins ses brochures sur la langue et la littérature «slovinique[769]»; c'était donc une erreur qu'il pouvait tout naturellement commettre, de croire que Milosch Kobilitch avait été composé par un contemporain de ce héros.

À en juger d'après la minutieuse exactitude avec laquelle la traduction de la Guzla rend l'original serbo-croate[770], il ne semble guère que Mérimée ait apporté de très importantes retouches à la version qui lui avait été fournie par M. de Sorgo. En revanche, les notes dont il a fait accompagner son texte, paraissent être toutes de sa main.

* * * * *

Cette nouvelle édition vit le jour chez Charpentier en 1842, avec une préface datée de 1840, préface dont il est à peine besoin de parler. Cette fois, la Guzla eut la bonne fortune d'être jointe à la Chronique du règne de Charles IX et à la Double méprise. Le premier de ces deux ouvrages étant l'un des écrits les plus populaires de Mérimée, il est très naturel que, en si bonne compagnie, la Guzla ait eu de nombreuses réimpressions. En 1847 déjà, on lançait la troisième édition; la quatrième, parue en 1853, fut stéréotypée et eut dix tirages: 1853, 1856, 1858, 1860, 1865, 1869, 1873, 1874, 1877 et un sans date, évidemment le dernier, car les planches témoignent de beaucoup d'usure[771].

L'année 1881 fut d'une grande importance dans l'histoire de la Guzla. Par un contrat passé le 5 février 1881 entre M. Charpentier et M. Calmann-Lévy, on échangea quelques oeuvres de Théophile Gautier, propriété du second, contre quelques oeuvres de Mérimée, propriété du premier[772].

La maison Calmann-Lévy devenue ainsi l'éditeur de la Chronique de Charles IX et de la Guzla, coupa en deux le volume de M. Charpentier. La Guzla, republiée en 1885 avec la Double méprise seulement, forme un volume à part, comme le fait la Chronique de Charles IX. Après cette malheureuse séparation, les ballades illyriques n'obtinrent qu'une seule édition pendant vingt-cinq ans. Elle parut en 1885. Nous regrettons d'avoir à le dire, c'est la plus mauvaise de toutes. Sans compter les nombreuses fautes d'impression, une nouvelle disposition typographique, des plus arbitraires, a fait changer la place des Notes de Mérimée. Comme dans les Chants grecs de Fauriel, ces notes étaient données en appendices, après chacun des poèmes. Dans l'édition de 1885, on les a mises au bas des pages. De même, on découpa en mille morceaux les stances régulières du texte primitif; au lieu de la belle ordonnance de strophes qui succèdent les unes aux autres, au lieu d'alinéas pleins et serrés d'à peu près égale longueur, c'est un texte haché et déchiqueté qu'on présenta au public, au mépris des intentions de l'auteur. Tout le mouvement que Mérimée avait su mettre dans l'agencement de ses phrases disparaît de la sorte; l'effet est plus dramatique peut-être, mais plus grossier et moins lyrique.

D'après les renseignements qu'ont bien voulu nous donner MM. Calmann-Lévy, il ne semble pas que nous ayons bientôt une nouvelle édition de la Guzla, si ce n'est peut-être une édition de luxe, imprimée à un très petit nombre d'exemplaires d'un prix très élevé, livre que seuls pourront se procurer des bibliophiles privilégiés.

En 1920, les OEuvres de Mérimée tomberont dans le domaine public; il est probable que la Guzla aura alors plus d'une réimpression. Aussi nous espérons que ses futurs éditeurs sauront bien se garder du texte donné en 1885 parles typographes des IMPRIMERIES RÉUNIES, B., de Bourloton[773].

§ 4

«LA GUZLA» À L'OPÉRA-COMIQUE

Mérimée n'a pas eu de succès au théâtre. Les drames de Clara Gazul ne virent jamais la scène, un seul excepté, le Carrosse, qui fut sifflé à la Comédie-Française en 1852.

En revanche, ses saynètes espagnoles, ses admirables contes surtout, ont inspiré plus d'un écrivain dramatique de talent. Quelques-unes des pièces dont il est en quelque sorte le père spirituel, ont eu depuis un succès universel. Il suffit de nommer le Pré-aux-Clercs, Carmen, les Huguenots, la Périchole.

La Guzla n'échappa pas aux librettistes: elle servit de «source» aux Monténégrins, drame lyrique en trois actes, paroles d'Alboize et Gérard de Nerval, musique de M. Limnander, représenté pour la première fois à l'Opéra-Comique le 31 mars 1849. Elle ne fut, à vrai dire, ni l'unique, ni la plus importante inspiration de ce livret; l'intrigue en particulier n'a rien de commun avec l'ouvrage de Mérimée. Néanmoins, nous trouvons dans la «couleur locale» des Monténégrins plus d'une trace de la Guzla, et c'est là une raison suffisante pour que cette pièce nous intéresse.

Hector Berlioz a consacré aux Monténégrins un feuilleton des Débats, plein de sa verve habituelle (4 avril 1849). En vrai romantique qu'il était, il fit une peinture aussi brillante qu'inexacte de ce farouche pays. «L'action a lieu, dit-il, dans ces terribles montagnes des bords de l'Adriatique, où les hommes passent pour être sombres et durs comme les rochers qu'ils habitent, marchent toujours armés, exècrent tout ce qui est étranger, et s'entretuent pour s'entretenir la main quand personne ne vient des pays voisins leur fournir l'occasion d'exercer leur talent sur le poignard et la carabine.»—Gérard de Nerval avait visité la Dalmatie, quelques années auparavant, mais, comme Nodier, observateur superficiel, il n'avait été frappé que des paysages. Toute sa documentation est fantaisiste, plus encore que celle de Mérimée dans la Guzla. Théophile Gautier se trompait évidemment quand il écrivait au lendemain de la représentation ces lignes stupéfiantes:

Les Monténégrins pourraient, à l'appui de presque tous leurs détails, apporter des documents officiels et des attestations authentiques. Le poème, dont nous allons rendre compte, est non seulement vraisemblable, ce qui serait suffisant, mais il est vrai[774].

C'est un drame historique, ou soi-disant tel, auquel nous avons affaire. La scène se passe en 1807, à l'époque où les Français étaient maîtres des Provinces Illyriennes, à deux pas de la frontière monténégrine. Le chef des Monténégrins Andréas s'est vendu à la Russie, mais le peuple désire le protectorat de Napoléon. Un certain Ziska (ce nom n'est point monténégrin mais tchèque), poète improvisateur et joueur de guzla, s'est fait le chef du parti national. Sa fille adoptive, qui aime un jeune officier français, le capitaine Sergy, le seconde dans ses projets. La vie de cet officier est exposée aux plus grands dangers: il tombe entre les mains de ceux des Monténégrins qui sont hostiles à la France; étroitement surveillé, il passe une nuit dans un château démantelé qu'on appelle la Maladetta. Enfin, comme dans la Dame blanche, nous assistons à minuit à une scène de revenants, qui se déroule dans la grande salle du château; puis tout finit par s'arranger au mieux des intérêts de nos amoureux, au gré des Monténégrins et de l'honneur national français. Feux de Bengale, grandiose et touchante apothéose: «Les Français et les Monténégrins se tiennent embrassés, tandis que le canon ne cesse de gronder au loin.»

Indépendamment de tout ce merveilleux d'opéra-comique, de ces brûlantes et naïves amours qui sont de pure invention, il y a dans cette pièce de véritables hérésies au point de vue de l'histoire. En réalité, il n'y eut jamais au Monténégro de parti national pour désirer le protectorat d'aucun maître; on ne vit jamais de chef trahir son peuple ou vouloir le vendre à la Russie. Toute cette politique raffinée est un contresens. Ces braves montagnards résistèrent avec l'énergie du désespoir à l'envahisseur, simplement parce qu'ils sentaient leur indépendance menacée. C'est un Monténégro de fantaisie que celui de Gérard de Nerval; l'auteur ne doit à ce pays qu'un décor où il a pu laisser errer librement sa romantique imagination.

Les journaux du temps louèrent beaucoup la musique du Belge Limnander[775], mais le livret ne fut pas inséré dans les OEuvres complètes de Gérard de Nerval. La pièce obtint un succès si grand que, durant le carnaval de 1850, «les bouchers adoptaient pour le cortège du boeuf gras les costumes pittoresques des figurants et invitaient l'auteur à un banquet où il développa,—sans faire de prosélytes, on peut le croire,—ses théories végétariennes[776]».

Toute la «couleur» quil pouvait y avoir dans cette pièce était due, sans doute, plus au tailleur et aux décorateurs quà lauteur lui-même. Nous avons vu déjà que le sujet est faux dans son ensemble; dans le détail cependant on rencontre ici et là quelques traits qui rappellent certaine «couleur», guère plus authentique, à laquelle nous sommes déjà accoutumés; en plus dun endroit linfluence de Mérimée se fait sentir: cest dabord ce type de vieux chanteur qui, poète excellent, nest plus simplement un vaillant heyduque comme Hyacinthe Maglanovich, mais un chef de parti, un héros de la liberté; cest un Rouget de Lisle à sa manière.

Debout, cest le moment! Lève-toi, notre barde, Improvise à linstant ces magiques refrains, Chant sublime Qui ranime Les coeurs monténégrins.

Et Ziska se lève et chante sur la guzla cet hymne aux accents guerriers:

Sur ces monts qui touchent le ciel Dieu fit naître un peuple de braves, Unis par un voeu fraternel, Effroi des nations esclaves. Gardons toujours cette âme noble et fière Qui nous égale aux Romains, nos aïeux, (sic) Car la croix sainte est sur notre bannière, Et dans les cieux Notre nom glorieux.

Une autre fois ce sont les femmes illyriennes qui chantent:

Aux accords de la guzla, Chantons, ô! mes compagnes La Romaïka, Cest le chant de nos montagnes[777].

Un autre souvenir évident de Mérimée, c'est au premier acte une sorte de ballade sur les vampires:

Hélène était la dame De ce lieu redouté Elle vendit son âme Pour garder sa beauté. Le temps qui nous dévore Lui laissa de longs jours. Au bout d'un siècle encore On l'adorait toujours.

Craignez, craignez Hélène, La châtelaine, Errante sur la tour, C'est un vampire, Qui vous attire Avec des chants d'amour.

Enfin une preuve, décisive celle-là, que Gérard de Nerval s'est inspiré de Mérimée, c'est qu'il a mis en vers toute une pièce de la Guzla.

MÉRIMÉE: GÉRARD DE NERVAL

Les Monténégrins. Chant monténégrin.

Napoléon a dit: «Quels sont ces hommes C'est l'empereur Napoléon, qui osent me résister? Je veux qu'ils Un nouveau César, nous dit-on, viennent jeter à mes pieds leurs fusils Qui rassembla ses capitaines: et leurs ataghans ornés de nielles.» —Allez là-bas Soudain il a envoyé à la montagne vingt Jusqu'à ces montagnes hautaines mille soldats. N'hésitez pas!

Il y a des dragons, des fantassins, des Là sont des hommes indomptables, canons et des mortiers. «Venez à la Au coeur de fer, montagne, vous y verrez cinq cents Des rochers noirs et redoutables braves Monténégrins. Pour leurs canons, Comme les abords de l'enfer. il y a des précipices; pour leurs dragons, des rochers, et pour leurs Ils ont amené des canons fantassins, cinq cents bons fusils.» Et des houzards et des dragons. —Vous marchez tous, ô capitaines! Alors a dit leur capitaine: «Que chaque Vers le trépas; homme ajuste son fusil, que chaque Contemplez ces roches hautaines, homme tue un Monténégrin…» N'avancez pas!

«Écoutez lécho de nos fusils, a dit le Car la montagne a des abîmes capitaine.» Mais avant quil se fût Pour vos canons; retourné, il est tombé mort et Les rocs détachés de leurs cimes vingt-cinq hommes avec lui. Les autres Iront broyer vos escadrons. ont pris la fuite, et jamais de leur vie ils nosèrent regarder un bonnet Monténégro, Dieu te protège, rouge… Et tu seras libre à jamais, Comme la neige De tes sommets![778]

Ainsi le peu de «couleur» quil semble y avoir dans le livret de cet opéra est dû à la Guzla. Comme tout imitateur, lauteur est allé à ce quil y avait de plus gros dans le livre de Mérimée; il a exagéré, pour produire plus deffet, tout ce quaurait dû suspecter un lecteur avisé. Ce sont les histoires de vampires que le «doux Gérard» a empruntées de préférence à la Guzla; lidée de ces montagnards quelque peu fanfarons, de ce barde chef de parti et guerrier redoutable.

De nos jours linfluence du recueil de Mérimée a continué de se faire sentir dans le même sens, et cest toujours ce quil y a peut-être de plus contraire à lesprit du peuple serbe quon a été tenté de croire le plus authentique. Dans son beau drame Pour la Couronne, François Coppée a imaginé un certain Ibrahim-Effendi, agent secret du sultan Mohammed II, qui voyage sous le déguisement dun joueur de guzla serbe, et pour la circonstance porte le nom de Benko. Il se présente à la cour de Balkanie:

MICHEL.

Qui donc à mes genoux courbe si bas la tête? Quel est cet étranger?

BENKO.

Moins que rien. Un poète, Ayant pour tout trésor sa guzla de sapin, Prince, et qui vous demande un asile et du pain.

BAZILIDE.

Tu nous diras, ce soir, les nouveaux airs. Tu sais, ces chants roumains, ces légendes valaques Qui font peur. Mauvais oeil, sorcières, brucolaques[779]…

De même, très vraisemblablement cest en songeant à Mérimée que Victorien Sardou a fait figurer dans sa pièce Spiritisme un certain Stoudza, «Serbe subtil et irrésistible», sorte denchanteur qui nest pas sans avoir bien des points communs avec ceux de la Guzla[780].

Ainsi, on ne saurait trop le redire, cest par ce que le recueil de Mérimée contenait de plus faux quil a paru le plus exact.

§ 5

LA POÉSIE SERBE EN FRANCE APRÈS «LA GUZLA»

Quelques écrivains mieux renseignés que ne létaient Gérard de Nerval, Théophile Gautier ou François Coppée par exemple, savaient parfaitement combien la Guzla différait de la poésie serbe authentique. Dès 1856, E. de Laboulaye écrivait: «La Guzla est un joli pastiche, une aimable débauche dimagination; mais les Serbes de M. Mérimée ne sont pas tout à fait ceux de Vouk Stéphanovitch[781].»

En effet, il devenait de jour en jour moins difficile de s'initier à la poésie populaire serbo-croate, et ceux qui se laissèrent prendre au recueil de Mérimée en sont d'autant plus impardonnables: il eût été facile de ne pas tomber dans une telle erreur; les piesmas étaient assez connues en France: il eût suffi de consulter les collections qu'on en avait publiées, les excellents articles qu'on leur avait consacrés, pour éviter de se tromper aussi lourdement sur leur véritable caractère.

Les revues du temps en avaient donné de nombreux extraits[782]; de plus, Fauriel, le premier titulaire de la chaire de littérature étrangère à l'Université de Paris, avait fait pendant l'année 1831-32 un cours sur la poésie populaire serbe[783]. Peu de temps après, une femme de lettres qui ne manquait pas de talent, Mme Élise Voïart (la belle-mère de Mme Amable Tastu)[784], donna deux volumes des Chants populaires des Serviens, recueillis par Wuk Stephanowitsch Karadschitsch et traduits d'après Talvj (Paris, J.-A. Mercklein, 1834). L'ouvrage cependant n'eut aucun succès, bien que H. Fortoul lui eût consacré une notice bienveillante dans la Revue des Deux Mondes[785]. Lamartine qui, vers la même époque, fit son voyage en Orient, lut avec attention ce recueil, s'en documenta et, dans une édition postérieure, inséra dans son itinéraire plusieurs chants serbes de cette traduction, comme «commentaire» de ses notes.

Nos lecteurs, disait-il, nous sauront gré de leur faire connaître cette littérature héroïque. C'est une poésie équestre qui chante, le pistolet au poing et le pied sur l'étrier, l'amour et la guerre, le sang et la beauté, les vierges aux yeux noirs et les Turcs mordant la poussière. Son caractère est la grâce dans la force, et la volupté dans la mort. S'il me fallait trouver à ces chants une analogie ou une image, je les comparerais à ces sabres orientaux trempés à Damas, dont le fil coupe des têtes et dont la lame chatoie comme un miroir[786].

On peut ne pas trouver très exacte cette manière de caractériser les chants serbes, mais un fait est certain: Lamartine, quand il en eut besoin, s'adressa à une collection de poésies authentiques, et ne paraît pas avoir songé le moins du monde à Mérimée[787].

Six ans plus tard, la poésie serbe eut l'honneur d'un cours spécial au Collège de France, et ce fut le célèbre poète polonais Adam Mickiewicz qui en fut chargé. Nous nous occuperons ailleurs de ces leçons. Sans faire ici l'histoire de la chaire de slave au Collège de France, disons toutefois que tous ses titulaires ont fait une large place à la poésie serbe: Cyprien Robert, auteur dun remarquable ouvrage sur les Slaves de Turquie: Alexandre Chodzko, auteur des Contes des paysans et des pâtres slaves; enfin le représentant actuel des études slaves en France, M. Louis Leger.

Quelques autres écrivains, non moins zélés, contribuèrent à faire connaître en France les piesmas. Une dame russe, la princesse Kolzoff-Massalsky, donna, sous le pseudonyme de «Mme Dora dIstria», de nombreux articles à la Revue des Deux Mondes (1858-1873). Ces articles, il est vrai, témoignent plus de bonne volonté que de connaissance du sujet, mais on na quà se louer des excellentes traductions des poésies serbes faites par Auguste Dozon, ancien consul de France et professeur à lÉcole des langues orientales. Celui-ci avait passé une trentaine dannées parmi les Slaves du Sud; il connaissait à fond leurs idiomes, moeurs et caractère. Son ouvrage lÉpopée serbe (Ernest Leroux, 1888) est assurément la plus exacte traduction qui existe des chants serbes[788].

Le baron Adolphe dAvril, qui a laissé une belle traduction de la Chanson de Roland en français moderne, ainsi que plusieurs intéressants travaux relatifs aux Slaves méridionaux, a fait en 1868 une excellente traduction des piesmas appartenant au cycle de la Bataille de Kossovo[789]. Moins rigoureux philologue que A. Dozon, le baron dAvril a mis dans sa traduction plus de chaleur poétique que son prédécesseur. On ne peut lui faire quun reproche: il avait pratiqué trop longtemps la littérature française du moyen âge, et lorsqu'il voulut rendre en français la naïveté des piesmas serbes, il fut amené à leur donner un cachet qui n'était pas le leur. La poésie occidentale et catholique du moyen âge a déteint légèrement sur la poésie serbe, orientale et orthodoxe.

En 1893, le délicat poète nivernais Achille Millien nous a donné un petit volume des Chants populaires de la Grèce, de la Serbie et du Monténégro (A. Lemerre, éditeur). M. Millien ne connaît pas le serbe et ses versions ne sont en définitive que la mise en vers de celles de Mme Voïart, de Cyprien Robert et de A. Dozon; mais—nous avons déjà eu occasion de le dire—si la forme que le poète leur a donnée ne ressemble en rien aux formes habituelles des chants serbes, le fond est reproduit avec un rare bonheur. Sous le souffle vivifiant du poète, les traductions un peu froides de ses prédécesseurs ont retrouvé les grâces naïves qu'elles avaient perdues; elles ne se ressemblent plus à elles-mêmes que comme brillante fleur éclose au milieu des prés rappelle une plante desséchée dans un album.

* * * * *

Ainsi, sans prétendre que la poésie serbe ait jamais joui en France d'une immense popularité, on peut dire cependant qu'elle y était et qu'elle y est assez connue pour qu'on puisse facilement se mettre en garde contre des mystifications du genre de celle de Mérimée. On ne s'y trompe que si l'on veut bien s'y tromper[790].

§6

UN PLAGIAT

Les visiteurs de l'Exposition Universelle de 1900 ont pu voir dans une des vitrines du pavillon bosniaque un petit volume in-12, illustré, intitulé: Contes de la Bosnie. C'était un recueil-traduction des ballades populaires de cette charmante et petite contrée que le Traité de Berlin avait arrachée à l'Empire Ottoman et soumise à «l'occupation» austro-hongroise.

«Dans le plus beau pays du monde, déclarait dans sa préface l'auteur inconnu de cet ouvrage, sous le pseudonyme de «M. Colonna», entre la Slavonie, la Dalmatie et le Monténégro, un coin de pur Orient est resté intact qui dit la splendeur et la poésie du passé et le respect du progrès moderne pour toutes ces choses.

«C'est la Bosnie-Herzégovine, provinces turques jadis, aujourd'hui possessions austro-hongroises.

«Ce peuple heureux entre tous, dont on a respecté les croyances et les coutumes, et qui ne s'est aperçu du changement de maîtres qu'à la liberté soudain acquise (sic) et au bien-être toujours grandissant, n'a rien changé à ses traditions des âges lointains…

«Là, tout est tradition: histoire, chants populaires, récits héroïques se racontent de père en fils en un langage d'une singulière poésie et d'une délicatesse tendre, qui surprennent, chez ce peuple un peu rude et si longtemps privé de culture…

«Les ballades qui suivent sont pleines de ces tendresses, elles sont simples, ces ballades, comme les êtres bons et sages qui me les ont contées cet hiver, au coin du feu, là-bas, dans leurs montagnes couvertes de neige[791].»

À franchement parler, c'est un pauvre livre que ces Contes de la Bosnie, comme du reste toute cette foule de publications officielles et semi-officielles que le gouvernement des «provinces occupées» répandait naguère à profusion—avant l'annexion définitive du pays—dans le but d'éclairer l'opinion publique européenne[792]. Du reste, que pouvions-nous espérer de mieux d'un étranger qui ignorait complètement la langue serbo-croate (ou «bosniaque» comme il l'appelait)[793], et qui n'avait visité que les «villages de Potemkine» de Bosnie, les resplendissantes Ilidjé, où le «train des journalistes» débarque de Budapest, deux fois par an, les représentants de la presse européenne, armés d'appareils photographiques et d'une plume alerte, dans une nature poétisée, décor idéal, où se trouvent entre les pittoresques minarets orientaux, les chutes d'eau argentées, les fermes subventionnées par le gouvernement, des hôtels confortables.

Examinons de près ces Contes de la Bosnie.

L'ouvrage est divisé en trois parties: Moeurs et coutumes—Ballades—Contes.

Dans la première: des lieux communs. Ce sont les superstitions, les vampires, le mauvais oeil, les coutumes du mariage, les pobratimi; toutes choses évidemment racontées d'après les voyageurs allemands (à en juger d'après le sentimentalisme bourgeois et l'orthographe des noms propres); tout est embelli, fardé, sucré, une vraie Arcadie moderne; mais en même temps c'est toute une parodie de la vie «bosniaque».

Dans la troisième partie, l'auteur rapporte sept «contes populaires»,—dont la plupart sont authentiques,—qu'il traduit sur la traduction portugaise d'une traduction allemande[794], en un langage qui affecte un faux air de naïveté. Tout cela a pour nous peu d'intérêt.

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La deuxième partie en offre davantage. Elle contient douze «ballades bosniaques». Il est difficile de reconnaître pour authentiques même celles qui ont un fond véritablement populaire. Dans la Belle Léposava par exemple, qui n'est autre chose que la Mort de Militch le porte-drapeau, l'auteur a tellement mutilé et fardé le texte, pour le faire plus naïf, qu'il l'a rendue méconnaissable.

D'autres sont purement et simplement fabriquées par l'auteur, dans la même forme soi-disant populaire; et nous ne saurions y voir autre chose qu'une espèce de travestissement ridicule.

Quatre de ces ballades prétendues populaires sont des paraphrases des ballades illyriques de Mérimée. «M. Colonna» a librement raconté, gâté plutôt, les pièces de la Guzla. Sans le reconnaître et sans citer Mérimée, il transforme: les Braves Heyduques en la Mort des Héros (pp. 145-149); Maxime et Zoé en le Secret de Lepa (pp. 123-128); la Vision de Thomas II, roi de Bosnie, devient la Vision de Thomas II, dernier roi de Bosnie (pp. 129-135); enfin, la Triste ballade de la noble épouse d'Asan-Aga devient la Triste Ballade tout court (pp. 115-121).

Il suffira de citer ici un exemple caractéristique: ce sont les deux Visions que nous choisirons.

MÉRIMÉE: M. COLONNA:

_La Vision de Thomas II, Roi La Vision de Thomas II, dernier de Bosnie. roi de Bosnie_.

1 I

Le Roi Thomas se promène dans sa Dans la montagne de Proloque le chambre; il se promène à grands pas, tonnerre gronde sinistre, tandis que ses soldats dorment couchés effrayant comme la charge des sur leurs armes; mais lui il ne peut cent canons de Venise… Le ciel dormir, car les infidèles assiègent sa est noir comme les plus noirs ville, et Mahomet veut envoyer sa tête abîmes du mont Kumara… Les à la grande mosquée de Constantinople. torrents sont gonflés de toutes les larmes de la Bosnie et de 2 tous les sanglots des mères… Le roi Thomas II ne peut dormir; Et souvent il se penche en dehors de la il marche à grands pas dans la fenêtre pour écouter s'il n'entend salle d'armes, ses yeux brûlés point quelque bruit; mais la chouette par la fièvre ne savent plus seule pleure au-dessus de son palais, pleurer, sa tête lourde comme parce qu'elle prévoit que bientôt elle vingt massues est penchée sur sa sera obligée de chercher une autre poitrine, sa tête que Mahomet, demeure pour ses petits. qui assiège la ville, a juré d'envoyer à la grande mosquée de 3 Constantinople…

Ce n'est point la chouette qui cause ce II bruit étrange; ce n'est point la lune qui éclaire ainsi les vitraux de Le roi Thomas marche à grands l'église de Kloutch; mais dans l'église pas tandis que ses guerriers de Kloutch résonnent les tambours et sommeillent sur leurs les trompettes, et les torches allumées manteaux… Parfois il s'arrête ont changé la nuit en un jour éclatant. et prête l'oreille, mais le vent, qui s'engouffre par les 4 meurtrières, lui apporte de telles plaintes, que, livide, il Et autour du grand Roi Thomas dorment se recule, et de nouveau marche, ses fidèles serviteurs, et nulle autre marche!… Il se souvient… et oreille que la sienne n'a entendu ce un frisson d'angoisse le fait bruit effrayant; seul il sort de sa trembler comme la mora fait chambre, son sabre à la main, car il a trembler les grands chênes de la vu que le ciel lui envoyait un montagne… Par une nuit lugubre avertissement de l'avenir. comme cette nuit de tempête, lui, Étienne Thomas, et son 5 frère, Radivoï, n'ont-ils pas assassiné leur père: le roi D'une main ferme il a ouvert la porte Thomas Ier?… Le peuple, de l'église; mais quand il vit ce qui ignorant le crime, a mis sur son était dans le choeur, son courage fut front taché de sang la couronne sur le point de l'abandonner: il a pris royale… et Radivoï, jaloux, de sa main gauche une amulette d'une s'est vengé… Il a révélé vertu éprouvée, et plus tranquille l'abomination commise, puis alors, il entra dans la grande église s'est réfugié auprès de Mahomet de Kloutch. II qui le protège en le méprisant[795]… Thomas veut 6 expier son forfait… il couche sur la cendre… porte le Et la vision qu'il y vit est bien cilice… mais toujours le étrange: le pavé de l'église était fantôme de Thomas Ier, la nuit, jonché de morts et le sang coulait secoue sa robe sanglante sur la comme les torrens qui descendent, en tête du fils parricide. automne, dans les vallées du Prologh, et pour avancer dans l'église, il était III obligé d'enjamber des cadavres et de s'enfoncer dans le sang jusqu'à la L'évêque de Madrussa[796], légat cheville. du pape, a ordonné au roi, comme expiation, de faire la guerre 7 aux Turcs, et c'est pourquoi la ville est assiégée et les Et ces cadavres étaient ceux de ses murailles de Kloutch tellement fidèles serviteurs, et ce sang était le criblées de boulets qu'elles sang des chrétiens. Une sueur froide ressemblent à un rayon de coulait le long de son dos et ses dents miel… car Thomas est moins s'entrechoquaient d'horreur. Au milieu fort que les infidèles… du choeur, il vit des Turcs et des Tartares armés avec les Bogou-mili, Il pense à toutes ces choses, ces renégats! l'infortuné qui veille seul au milieu de ses soldats 8 endormis… Il pense! et soudain son visage devient plus pâle Et près de l'autel profané était encore… le bruit étrange qu'il Mahomet au mauvais oeil, et son sabre vient d'entendre n'est plus était rougi jusqu'à la garde; devant celui du tonnerre, et la grande lui était Thomas Ier, qui fléchissait lueur qui illumine les vitraux le genou et qui présentait sa couronne de l'église de Kloutch ne vient humblement à l'ennemi de la chrétienté. pas des éclairs… Des torches sont allumées et les vieux murs 9 tressaillent d'épouvante et s'écroulent lentement aux À genoux aussi était le traître accents de l'infernale musique Radivoï, un turban sur la tête; des guerriers du Prophète… d'une main il tenait la corde dont il étrangla son père, et de l'autre il IV prenait la robe du vicaire de Satan, et il l'approchait de ses lèvres pour la Le grand roi jette à ses fidèles baiser, ainsi que fait un esclave qui qui dorment, la main crispée sur vient d'être bâtonné. leurs sabres, un long regard navré… aucun ne s'éveille… 10 Thomas seul a perçu l'effroyable écho… Il se redresse… il Et Mahomet daigna sourire, et il prit serre la garde en pierreries de la couronne, puis il la brisa sous ses sa vaillante épée, et, brave, il pieds, et il dit: «Radivoï, je te donne sort de la forteresse, se dirige ma Bosnie à gouverner, et je veux que vers l'église, fait le signe de ces chiens te nomment leur Beglierbey.» la croix, et ouvre la lourde Et Radivoï se prosterna et il baisa la porte… Ô roi, que vois-tu de terre inondée de sang. si horrible que ta main tremble et cherche l'amulette 11 protectrice?… que vois-tu de si effrayant que tes yeux Et Mahomet appela son visir: «Visir, s'agrandissent comme deux que l'on donne un caftan à Radivoï. Le cavernes en flammes?… Thomas caftan qu'il portera sera plus précieux est brave… il rentre… oh! ce que le brocard de Venise; car c'est de qu'il voit! des cadavres la peau de Thomas écorché que son frère amoncelés jusqu'au choeur de va se revêtir.» Et le visir répondit: l'église de Kloutch… des «Entendre c'est obéir.» ruisseaux de sang semblables aux ruisseaux qui, en automne, 12 descendent dans la vallée de Kumara… Et le bon Roi Thomas sentit les mains des mécréans déchirer ses habits, et V leurs ataghans fendaient sa peau, et de leurs doigts et de leurs dents ils Le roi avance… Ces cadavres tiraient cette peau, et ainsi ils la sont ceux des soldats de lui ôtèrent jusqu'aux ongles des pieds, Bosnie… ce sang est celui de et de cette peau Radivoï se revêtit de ses héros!… Mahomet II le avec joie. regarde venir… Mahomet avec du sang jusqu'au front… son 13 mauvais oeil est fixe sur lui… et sa main s'appuie à l'autel Alors Thomas s'écria: «Tu es juste, mon profané… Agenouillé à ses Dieu! tu punis un fils parricide; de pieds est Radivoï l'infâme, qui mon corps dispose à ton gré; mais de la corde avec laquelle il daigne prendre pitié de mon âme, ô étrangla son père, s'est fait divin Jésus!» À ce nom, l'église a une ceinture… tremblé; les fantômes s'évanouirent et les flambeaux s'éteignirent tout d'un «Radivoï, s'écrie le Sultan, je coup. te donne ma Bosnie, et pour manteau royal, le caftan le plus 14 précieux que mon vizir aura choisi… ce caftan, je veux Avez-vous vu une étoile brillante qu'on le taille dans la peau de parcourir le ciel d'un vol rapide et Thomas II…» Alors les Tartares éclairer la terre au loin? Bientôt ce approchent, déchirent les brillant météore disparaît dans la vêtements du roi, puis, de leurs nuit, et les ténèbres reviennent plus ongles et de leurs dents, ils sombres qu'auparavant: telle disparut l'écorchent jusqu'aux la vision de Thomas. chevilles… L'infortuné voit le tyran jeter cette peau à son 15 frère qui s'en revêt avec un sourire de triomphe… À tâtons il regagna la porte de l'église; l'air était pur et la lune VI dorait les toits d'alentour. Tout était calme, et le roi aurait pu croire que Le roi Thomas se réveille… Il la paix régnait encore à Kloutch, quand marche à grands pas tandis que une bombe lancée par le mécréant vint ses guerriers dorment sur leurs tomber devant lui et donna le signal de manteaux… Il sait que sa l'assaut. vision est un rêve… un mauvais rêve, tel que lui en donne sans cesse le fantôme de son père qui l'a maudit… Et cependant, qui sait?… Il regarde au dehors, l'orage ne gronde plus dans la montagne de Proloque… le ciel est plein d'étoiles… les torrents ont fait silence… Oh! si Dieu touché de son remords avait fait grâce!… Et Thomas joint les mains, et des larmes douces coulent de ses yeux brûlés par la fièvre… Mais soudain son visage devient plus pâle… Un grand bruit a fait tressaillir la montagne, et la forteresse, et l'église de Kloutch… Et tous les siens, tous ses braves soldats fidèles se sont levés, prêts à la bataille!… La vision était une pitié du ciel pour que le roi se prépare!… Les boulets criblent les murailles comme un gâteau de miel… Mahomet II et Radivoï enfoncent la porte de l'église de Kloutch… Et tandis que le Sultan, las d'avoir tué tant de héros, s'appuie à l'autel profané, le traître se prosterne et baise la robe trempée de sang.

Ce volume médiocre et peu original a échoué sur les quais de Paris, où les mériméistes pourront aisément se le procurer pour la modique somme de vingt centimes[797].

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Telle fut la destinée de la Guzla en France. La ballade n'a pas joué dans l'évolution du romantisme français le rôle qu'elle avait eu dans les autres pays. Elle s'est inspirée de tout sauf des légendes nationales, et par cela même elle était destinée à n'avoir qu'un succès éphémère. Tant qu'on s'intéressa en France à ces fantaisies de l'imagination, la ballade fut en honneur. Ce fut une affaire de mode ou de snobisme; on goûtait les ballades étrangères ou tout ce qui en avait l'air; puis on se lassa de ces pays de chimères; on voulut connaître les peuples eux-mêmes, sans les voir à travers le prisme de l'imagination; on découvrit même la poésie nationale et populaire française; on fut capable d'apprécier les trouvailles que l'on fit, mais non de redonner à ces poésies, qu'on exhumait de la tombe, une vie qu'elles semblaient avoir pour toujours perdue.

Et ces mêmes raisons nous permettent de comprendre pourquoi le succès de la Guzla fut plus durable à l'étranger: c'est que dans ces pays on s'intéressa davantage et plus longtemps à ces essais de résurrection parce qu'ils avaient véritablement un but, et un but national. Même un recueil de faux folklore pouvait donc y jouir d'une faveur plus grande qu'il n'en aurait jamais pu obtenir en France.

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