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La Guerre du Feu

PREMIÈRE PARTIE (continued 2)

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Ils répondirent:

—Le fils du Saïga suivra Naoh!

—Nam combattra de l'épieu et du harpon.

Les jeunes guerriers considérèrent la tigresse. Quoique la bête fût toujours couchée, elle ne dormait point: à quelque distance, le dos tourné aux blocs basaltiques, elle guettait. Or Naoh, pendant sa veille, avait silencieusement déblayé la sortie. Si l'attention de la tigresse s'éveillait tout de suite, un seul homme, deux au plus auraient le temps de surgir du refuge. S'étant assuré que les armes étaient en état, Naoh commença par pousser dehors son harpon et sa massue, puis il se coula avec une prudence infinie. La chance le favorisa: des hurlements de loups, des cris de hulotte couvrirent le bruit léger du corps frôlant la terre. Naoh se trouva sur la prairie, et déjà la tête de Gaw arrivait à l'ouverture. Le jeune guerrier sortit d'un mouvement brusque; la tigresse se retourna et regarda fixement les nomades. Surprise, elle n'attaqua pas tout de suite, si bien que Nam put arriver à son tour. Alors seulement la tigresse fit un bond, avec un miaulement d'appel; puis, elle continua de se rapprocher des hommes, sans hâte, sûre qu'ils ne pourraient échapper. Eux, cependant, avaient levé leurs sagaies. Nam devait lancer la sienne tout d'abord, puis Gaw, et tous deux viseraient aux pattes. Le fils du Peuplier profita d'un moment favorable. L'arme siffla; elle atteignit trop haut, près de l'épaule. Soit que la distance fût excessive, soit que la pointe eût glissé de biais, la tigresse ne parut ressentir aucune douleur: elle gronda et hâta sa course. Gaw, à son tour, lança le trait. Il manqua la bête qui avait fait un écart. C'était au tour de Naoh. Plus fort que ses compagnons, il pouvait faire une blessure profonde. Il lança le trait alors que la tigresse n'était qu'à vingt coudées; il l'atteignit à la nuque. Cette blessure n'arrêta pas la bête, qui précipita son élan.

Elle arriva sur les trois hommes comme un bloc: Gaw croula, atteint d'un coup de griffe sur la mamelle. Mais la pesante massue de Naoh avait frappé; la tigresse hurlait, une patte rompue, tandis que le fils du Peuplier attaquait avec son épieu. Elle ondula avec une vitesse prodigieuse, aplatit Nam contre le sol, et se dressa sur ses pattes d'arrière pour saisir Naoh. La gueule monstrueuse fut sur lui, un souffle brûlant et fétide; une griffe le déchirait… La massue s'abattit encore. Hurlant de douleur, le fauve eut un vertige qui permit au nomade de se dégager et de disloquer une deuxième patte. La tigresse tournoya sur elle-même, cherchant une position d'équilibre, happant dans le vide, tandis que la massue cognait sans relâche sur les membres. La bête tomba, et Naoh aurait pu l'achever, mais les blessures de ses compagnons l'inquiétèrent. Il trouva Gaw debout, le torse rouge du sang qui jaillissait de sa mamelle: trois longues plaies rayaient la chair. Quant à Nam, il gisait étourdi, avec des plaies qui semblaient légères; une douleur profonde s'étendait dans sa poitrine et dans ses reins; il ne pouvait se relever. Aux questions de Naoh, il répondit ainsi qu'un homme à moitié endormi.

Alors le chef demanda:

—Gaw peut-il venir jusqu'à la rivière?

—Gaw ira jusqu'à la rivière, murmura le jeune Oulhamr.

Naoh se coucha et colla son oreille contre la terre, puis il aspira longuement l'espace. Rien ne révélait l'approche du Lion Géant et, comme, après la fièvre du combat, la soif devenait intolérable, le chef prit Nam dans ses bras et le transporta jusqu'au bord de l'eau. Là, il aida Gaw à se désaltérer, but lui-même abondamment et abreuva Nam en lui versant l'eau du creux de sa main entre les lèvres. Ensuite, il reprit le chemin des blocs basaltiques, avec Nam contre sa poitrine et soutenant Gaw qui trébuchait.

Les Oulhamr ne savaient guère soigner les blessures: ils les recouvraient de quelques feuilles qu'un instinct, moins humain qu'animal, leur faisait choisir aromatiques. Naoh ressortit pour aller chercher des feuilles de saule et de menthe qu'il appliqua, après les avoir écrasées, sur la poitrine de Gaw. Le sang coulait plus faiblement, rien n'annonçait que les plaies fussent mortelles. Nam sortait de sa torpeur, quoique ses membres, ses jambes surtout, demeurassent inertes. Et Naoh n'oublia pas les paroles utiles:

—Nam et Gaw ont bien combattu… Les fils des Oulhamr proclameront leur courage…

Les joues des jeunes hommes s'animèrent, dans la joie de voir, une fois encore, leur chef victorieux.

—Naoh a abattu la tigresse, murmura le fils du Saïga d'une voix creuse, comme il avait abattu l'ours gris!

—Il n'y a pas de guerrier aussi fort que Naoh! gémissait Nam.

Alors, le fils du Léopard répéta la parole d'espérance avec tant de force que les blessés sentirent la douceur de l'avenir:

—Nous ramènerons le Feu!

Et il ajouta:

—Le Lion Géant est encore loin… Naoh va chercher la proie.

Naoh allait et revenait par la plaine, surtout près de la rivière. Quelquefois il s'arrêtait devant la tigresse. Elle vivait. Sous la chair saignante, les yeux brillaient intacts: elle épiait le grand nomade se mouvant autour d'elle. Les plaies du flanc et du dos étaient légères, mais les pattes ne pourraient guérir qu'après beaucoup de temps.

Naoh s'arrêtait auprès de la vaincue; comme il lui accordait des impressions semblables à celles d'un homme, il criait:

—Naoh a rompu les pattes de la tigresse!… Il l'a rendue plus faible qu'une louve!

A l'approche du guerrier, elle se soulevait avec un rauquement de colère et de crainte. Il levait sa massue:

—Naoh peut tuer la tigresse, et la tigresse ne peut pas lever une seule de ses griffes contre Naoh!

Un bruit confus s'entendit. Naoh rampa dans l'herbe haute. Et des biches parurent, fuyant des chiens encore invisibles, dont on entendait l'aboiement. Elles bondirent dans l'eau, après avoir flairé l'odeur de la tigresse et de l'homme, mais le dard de Naoh siffla; l'une des biches, atteinte au flanc, dériva. En quelques brasses, il l'atteignit. L'ayant achevée d'un coup de massue, il la chargea sur son épaule et l'emporta vers le refuge, au grand trot, car il flairait le péril proche… Comme il se glissait parmi les pierres, le Lion Géant sortit de la forêt.

VI LA FUITE DANS LA NUIT

Six jours avaient passé depuis le combat des nomades et de la tigresse. Les blessures de Gaw se cicatrisaient, mais le guerrier n'avait pu reprendre encore la force écoulée avec le sang. Pour Nam, s'il ne souffrait plus, une de ses jambes restait lourde. Naoh se rongeait d'impatience et d'inquiétude. Chaque nuit, le Lion Géant s'absentait davantage, car les bêtes connaissaient toujours mieux sa présence: elle imprégnait les pénombres de la forêt, elle rendait effrayants les bords de la rivière. Comme il était vorace et qu'il continuait à nourrir la tigresse, sa tâche était âpre: souvent tous deux enduraient la faim; leur vie était plus misérable et plus inquiète que celle des loups.

La tigresse guérissait; elle rampait sur la savane avec tant de lenteur et des pattes si malhabiles que Naoh ne s'éloignait guère pour lui crier sa défaite. Il se gardait de la tuer, puisque le soin de la nourrir fatiguait son compagnon et prolongeait ses absences. Et il s'établissait une habitude entre l'homme et la bête mutilée. D'abord, les images du combat, se ravivant en elle, soulevaient sa poitrine de colère et de crainte. Elle écoutait haineusement la voix articulée de l'homme, cette voix irrégulière et variable, si différente des voix qui rauquent, hurlent ou rugissent, elle dressait sa tête trapue et montrait les armes formidables qui garnissaient ses mâchoires.

Lui, faisant tournoyer sa massue ou levant sa hache, répétait:

—Que valent maintenant les griffes de la tigresse? Naoh peut lui briser les dents avec la massue, lui ouvrir le ventre avec l'épieu. La tigresse n'a pas plus de force contre Naoh que le daim ou le saïga!

Elle s'accoutumait aux discours, au tournoiement des armes; elle fixait la lumière verte de ses yeux, déjà rouverts, sur la singulière silhouette verticale. Et quoiqu'elle se souvînt des coups terribles de la massue, elle ne redoutait plus d'autres coups, la nature des êtres étant de croire à la persistance de ce qu'ils voient se renouveler. Puisque, chaque fois, Naoh levait sa massue sans l'abattre, elle s'attendait qu'il ne l'abattrait point. Comme, d'autre part, elle avait connu que l'homme était redoutable, elle ne le considérait plus comme une proie, elle se familiarisait simplement avec sa présence, et la familiarité sans but, pour toutes les bêtes, est une sorte de sympathie. Naoh, à la fin, trouvait plaisir à laisser vivre la féline: sa victoire en était plus continue et plus sûre. Et, par là, lui aussi ressentait pour elle un confus attachement.

Le temps vint où, pendant l'absence du Lion Géant, Naoh ne se rendit plus seul à la rivière: Gaw s'y traînait après lui. Lorsqu'ils avaient bu, ils rapportaient à boire pour Nam dans une écorce creuse. Or, le cinquième soir, la tigresse avait rampé au bord de l'eau, à l'aide de son corps plutôt qu'avec ses pattes, et elle buvait péniblement, car la rive s'inclinait. Naoh et Gaw se mirent à rire.

Le fils du Léopard disait:

—Une hyène est maintenant plus forte que la tigresse… Les loups la tueraient!

Puis, ayant empli d'eau l'écorce creuse, il se plut, par bravade, à la poser devant la tigresse. Elle feula doucement, elle but. Cela divertit les nomades, si bien que Naoh recommença. Ensuite, il s'écria avec moquerie:

—La tigresse ne sait plus boire à la rivière!

Et son pouvoir lui plaisait.

C'est le huitième jour que Nam et Gaw se crurent assez forts pour franchir l'étendue et que Naoh prépara la fuite pour la nuit prochaine. Cette nuit descendit, humide et pesante: le crépuscule d'argile rouge traîna longtemps au fond du ciel; les herbes et les arbres ployaient sous la bruine; les feuilles tombaient avec un bruit d'ailes chétives et une rumeur d'insectes. De grandes lamentations s'élevaient de la profondeur des futaies et des brousses grelottantes, car les fauves étaient tristes et ceux qui n'avaient pas faim se terraient dans leur repaire.

Tout l'après-midi, le Lion-Tigre montra du malaise; il sortait de son sommeil avec un frémissement: l'image d'un abri solide, telle la caverne où il avait vécu avant le cataclysme, traversait sa mémoire. Il avait choisi un creux sur la savane, il l'avait en partie aménagé pour lui et la tigresse, mais il n'y vivait pas à l'aise. Naoh songeait que, sans doute, cette nuit, en même temps qu'il partirait en chasse, il rechercherait quelque gîte. Son absence serait longue. Les Oulhamr auraient le temps de franchir la rivière; la bruine favoriserait leur retraite: elle détrempait la terre, elle effaçait l'odeur des traces, que le Lion Géant ne suivait pas avec subtilité.

Peu après le crépuscule, le félin commença de roder. D'abord, il explora le voisinage, il s'assura qu'aucune proie n'était proche, puis, comme les autres soirs, il s'enfonça dans la forêt. Naoh attendit, incertain, car l'odeur trop humide des végétaux ne laissait pas facilement transparaître celle des fauves; le bruit des feuilles et des gouttes d'eau dispersait l'ouïe. A la fin, il donna le signal, prenant la tête de l'expédition, tandis que Nam et Gaw suivaient à droite et à gauche. Cette disposition permettait de mieux prévoir les approches et rendait les nomades plus circonspects. Il fallait d'abord franchir la rivière. Naoh, pendant ses sorties, avait découvert un endroit guéable jusque vers le milieu du courant. Ensuite, il fallait nager vers un roc, où le gué recommençait. Avant d'entreprendre la traversée, les guerriers brouillèrent leurs traces; ils tournèrent quelque temps auprès de la rivière, coupant et reprenant les lignes, s'arrêtant et piétinant de manière à renforcer l'empreinte de leur passage. Il fallait se garder aussi de prendre directement le gué: ils le gagnèrent à la nage.

Sur l'autre rive, ils recommencèrent d'entrecroiser leurs pas, décrivant de longs lacets et des courbes capricieuses, puis ils sortirent de ces méandres sur des amas d'herbes arrachées dans la savane. Ils posaient ces amas deux par deux, ils les retiraient à mesure: c'était un stratagème par quoi l'homme dépassait l'élaphe le plus subtil et le loup le plus sagace. Quand ils eurent franchi trois ou quatre cent coudées, ils crurent avoir assez fait pour décourager la poursuite et ils continuèrent le voyage en ligne droite.

Ils avancèrent quelque temps en silence puis Nam et Gaw s'interpellèrent, tandis que Naoh dressait l'oreille. Au loin, un rauquement avait retenti: il se répéta trois fois, suivi d'un long miaulement.

Nam dit:

—Voici le Lion Géant!

—Marchons plus vite! murmura Naoh.

Ils firent une centaine de pas, sans que rien troublât la paix des ténèbres; ensuite la voix tonna, plus proche.

—Le Lion Géant est au bord de la rivière!

Ils hâtèrent encore leur marche: maintenant les rugissements se suivaient, saccadés, stridents, pleins de colère et d'impatience. Les nomades connurent que la bête courait à travers leurs traces enchevêtrées: leur cœur frappait contre leur poitrine comme le bec du pic contre l'écorce des arbres; ils se sentirent nus et faibles devant la masse pesante de l'ombre. D'autre part, cette ombre les rassurait, elle les mettait à l'abri même du regard des nocturnes. Le Lion Géant ne pouvait les suivre qu'à la piste, et, s'il traversait la rivière, il se retrouverait aux prises avec la ruse des hommes, il ignorerait par où ils avaient passé.

Un rugissement formidable raya l'étendue; Nam et Gaw se rapprochèrent de Naoh:

—Le Grand Lion a passé l'eau! murmura Gaw.

—Marchez! répondit impérieusement le chef, tandis que lui-même s'arrêtait et se couchait pour mieux entendre les vibrations de la terre. Coup sur coup, d'autres clameurs éclatèrent.

Naoh, se relevant, cria:

—Le Grand Lion est encore sur l'autre rive!

La voix grondante décroissait; la bête avait abandonné la poursuite et se retirait vers le nord. Or il était improbable qu'un autre félin de haute stature empiétât sur le territoire; quant à l'ours gris, rare déjà dans le terroir où Naoh l'avait combattu, il devait être presque introuvable, si loin et si bas dans le sud. Et, à trois, ils ne redoutaient ni le léopard ni la grande panthère.

Ils marchèrent très longtemps. Quoique la bruine fût dissipée, les ténèbres demeuraient profondes. Une épaisse muraille de nuages couvrait les étoiles. On n'apercevait que ces phosphorescences légères qui s'échappent des plantes ou se posent sur les eaux; une bête soufflait dans le silence ou faisait entendre le frôlement de ses pattes; un grondement roulait sur les herbes mouillées; des fauves en chasse hurlaient, glapissaient, aboyaient.

Les Oulhamr s'arrêtaient pour saisir les bruits et les senteurs, qui sont comme la rôderie aérienne des bêtes. Enfin, Nam et Gaw commencèrent à se lasser. Nam sentait une faiblesse autour de ses os, les cicatrices de Gaw étaient plus chaudes: il fallait chercher un abri. Pourtant, ils franchirent encore quatre mille coudées: l'air redevint plus humide, le souffle de l'espace s'enfla. Ils devinèrent qu'une grande masse d'eau était prochaine. Bientôt, ils en eurent la certitude.

Tout semblait paisible. A peine si quelques bruits furtifs annonçaient la fuite d'une bestiole, si quelque forme apparaissait et disparaissait dans un bond rapide. Naoh finit par choisir comme abri un immense peuplier noir. L'arbre ne pouvait offrir aucune défense contre l'attaque des fauves, mais, dans les ténèbres, comment trouver un refuge sûr ou qui ne fut pas occupé? La mousse était mouillée et le temps frais. Peu importait aux Oulhamr; ils avaient une chair aussi résistante aux intempéries que des ours ou des sangliers. Nam et Gaw s'étendirent sur le sol et s'anéantirent tout de suite dans le sommeil; Naoh veillait. Il n'était pas las; il avait pris de longs repos sous les pierres basaltiques et, bien préparé aux marches, aux travaux et aux combats, il résolut de prolonger sa garde pour que Nam et Gaw fussent plus forts.

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