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Reading edition
Arthur Conan Doyle
LA GRANDE OMBRE
(1909)
Table des matières
Préface I — LA NUIT DES SIGNAUX II — LA COUSINE EDIE D’EYEMOUTH III — L'OMBRE SUR LES EAUX IV — LE CHOIX DE JIM V — L'HOMME D’OUTRE-MER VI — UN AIGLE SANS ASILE VII — LA TOUR DE GARDE DE CORRIEMUIR VIII — L'ARRIVÉE DU CUTTER IX — CE QUI SE FIT À WEST INCH X — LE RETOUR DE L’OMBRE XI — LE RASSEMBLEMENT DES NATIONS XII — L’OMBRE SUR LA TERRE XIII — LA FIN DE LA TEMPÊTE XIV — LE RÈGLEMENT DE COMPTE DE LA MORT XV — COMMENT TOUT CELA FINIT
Préface
Les dictionnaires biographiques et les revues anglaises et américaines ne fournissent point sur Arthur Conan Doyle ces abondantes moissons de détails biographiques dont le lecteur contemporain est si friand.
Quand on a lu que l'auteur de la Grande Ombre est né le 22 mai 1859 à Édimbourg, qu'il fut l'élève de son université, qu'il y étudia la médecine et l'exerça huit ans à Southsea (1882-1889), qu'il voyagea ensuite dans les régions arctiques et sur les côtes Occidentales de l'Afrique, force est bien de se contenter de renseignements aussi succincts.
Arthur Conan Doyle est pourtant le dernier venu d'une lignée d'artistes qui ont laissé une trace glorieuse dans la carrière.
Son grand-père, John Doyle, élève du paysagiste Gabrielli et du miniaturiste Comerfort, fut un caricaturiste célèbre. Sous la signature H.B., son crayon s'attaqua à tout ce qu'il y avait d'illustre dans les générations de son temps (1798-1808). Thackeray, Macaulay, Wordsworth, Rogers, Haydon, Moore ont cent fois reconnu ses mérites et salué ce qu'ils appelaient presque son génie.
_Richard, ou mieux Dick Doyle, élève de son père, marchant sur ses brisées, débuta comme caricaturiste à 17 ans et, de 1843 à 1850, il fit la joie des abonnés du Punch, mais alors des scrupules religieux lui interdirent de collaborer à une feuille satirique, qui bafouait ce qui était à ses yeux sacré comme le plus cher des legs des aïeux, la foi catholique profondément ancrée en son âme d'Irlandais. Il s'éloigna du Punch, mais ce ne fut point pour porter à une feuille rivale le concours malicieux de son crayon. Il le consacra désormais à l'illustration des chefs-d'oeuvre de Thackeray et de Ruskin. C'est à lui qu'on dut ces dessins tour à tour comiques ou pittoresques qui nous disent les aventures de la famille Newcomes, ou la légende du Roi de la Rivière d'or._
Charles Doyle, le cinquième fils de John et le père d'Arthur, n'eut point un aussi grand renom. Peintre et graveur, il fut surtout apprécié comme architecte, de même qu'un autre de ses frères se confinait dans la direction de la National Gallery d'Irlande et qu'un troisième renonçait à ses pinceaux pour dresser les plus exactes généalogies du baronnage d'Angleterre.
_Ainsi apparenté, Arthur Conan Doyle ne voulut, semble-t-il, débuter en littérature que lorsqu'il fut certain de tenir un succès et dès son Étude en rouge, première série de son immortel Sherlock Holmes, il fût, en effet, célèbre. Dès lors il n'eut plus qu'à persévérer, tuant et ressuscitant ses héros selon les caprices de sa fantaisie et les voeux de ses innombrables légions de lecteurs._
C'est à un tout autre genre qu'appartient la Grande Ombre. Conan Doyle a écrit beaucoup de romans historiques, le plus souvent inspirés par l'histoire de France, et ceux qu'il a consacrés à la peinture de l'époque napoléonienne, ne sont pas les moins bien venus de la série.
_Un autre Irlandais d'origine, Charles Lever, lui avait tracé la voie, mais avec moins de brio, de vie et de relief. À ce point de vue il y a une grande distance entre Tom Bourke et Les exploits du colonel Gérard, mais le désir de rendre justice à son grand adversaire et de juger un soldat en soldat est le même chez les deux romanciers. Cependant Conan Doyle est plus voisin peut-être d'Erckmann-Chatrian, dont les récits ont nourri notre enfance et sans doute la sienne, que de Charles Lever. Le parallèle pourrait être établi et poursuivi entre le petit conscrit de 1813 se levant pour repousser l'invasion et le petit berger de West Inch s'engageant pour aller chasser l'Ombre qu'il croit sentir peser sur l’Europe._
Nul ne peint mieux son petit coin de bataille, les conscrits saluant involontairement les balles, les vieux soldats les raillant d'un ton goguenard et les officiers les laissant s'aguerrir avant de les faire coucher. Nul ne dit mieux, au matin du combat, les revues passées par l'état-major empanaché, les cavaliers chamarrés d'argent, d'écarlate et d'or, circulant au galop, au milieu des cris d'enthousiasme et des hourras. Puis après plusieurs heures de combat, la chevauchée des cuirassiers chargeant et la montée des bataillons de la Vieille-Garde se ruant sur les carrés anglais avec une rage désespérée.
ALBERT SAVINE.
I — LA NUIT DES SIGNAUX
Me voici, moi, Jock Calder, de West Inch, arrivé à peine au milieu du dix-neuvième siècle, et à l’âge de cinquante-cinq ans.
Ma femme ne me découvre guère qu'une fois par semaine derrière l'oreille un petit poil gris qu'elle tient à m'arracher.
Et pourtant quel étrange effet cela me fait que ma vie se soit écoulée en une époque où les façons de penser et d'agir des hommes différaient autant de celles d'aujourd'hui que s'il se fut agi des habitants d'une autre planète.
Ainsi, lorsque je me promène par la campagne, si je regarde par là-bas, du côté de Berwick, je puis apercevoir les petites traînées de fumée blanche, qui me parlent de cette singulière et nouvelle bête aux cent pieds, qui se nourrit de charbon, dont le corps recèle un millier d'hommes, et qui ne cesse de ramper le long de la frontière.
Quand le temps est clair, j'aperçois sans peine le reflet des cuivres, lorsqu'elle double la courbe vers Corriemuir.
Puis, si je porte mon regard vers la mer, je revois la même bête, ou parfois même une douzaine d'entre elles, laissant dans l'air une trace noire, dans l'eau une tache blanche, et marchant contre le vent avec autant d'aisance qu'un saumon remonte la Tweed.
Un tel spectacle aurait rendu mon bon vieux père muet de colère autant que de surprise, car il avait la crainte d'offenser le Créateur, si profondément enracinée dans l'âme, qu'il ne voulait pas entendre parler de contraindre la Nature, et que toute innovation lui paraissait toucher de bien près au blasphème.
C'était Dieu qui avait créé le cheval.
C'était un mortel de là-bas, vers Birmingham, qui avait fait la machine.
Aussi mon bon vieux papa s'obstinait-il à se servir de la selle et des éperons.
Mais il aurait éprouvé une bien autre surprise en voyant le calme et l'esprit de bienveillance qui règnent actuellement dans le coeur des hommes, en lisant dans les journaux et entendant dire dans les réunions qu'il ne faut plus de guerre, excepté bien entendu, avec les nègres et leurs pareils.
Quand il mourut, ne nous battions-nous pas, presque sans interruption — une trêve de deux courtes années — depuis bientôt un quart de siècle?
Réfléchissez à cela, vous qui menez aujourd'hui une existence si tranquille, si paisible.
Des enfants, nés pendant la guerre, étaient devenus des hommes barbus, avaient eu à leur tour des enfants, que la guerre durait encore.
Ceux qui avaient servi et combattu à la fleur de l'âge et dans leur pleine vigueur, avaient senti leurs membres se raidir, leur dos se voûter, que les flottes et les armées étaient encore aux prises.
Rien d'étonnant, dès lors, qu'on en fût venu à considérer la guerre comme l'état normal, et qu'on éprouvât une sensation singulière à se trouver en état de paix.
Pendant cette longue période, nous nous battîmes avec les Danois, nous nous battîmes avec les Hollandais, nous nous battîmes avec l'Espagne, nous nous battîmes avec les Turcs, nous nous battîmes avec les Américains, nous nous battîmes avec les gens de Montevideo.
On eût dit que dans cette mêlée universelle, aucune race n'était trop proche parente, aucune trop distante pour éviter d'être entraînée dans la querelle.
Mais ce fut surtout avec les Français que nous nous battîmes; et de tous les hommes, celui qui nous inspira le plus d'aversion, et de crainte et d'admiration, ce fut ce grand capitaine qui les gouvernait.
C'était très crâne de le représenter en caricature, de le chansonner, de faire comme si c'était un charlatan, mais je puis vous dire que la frayeur qu'inspirait cet homme planait comme une ombre noire au-dessus de l'Europe entière, et qu'il fut un temps où la clarté d'une flamme apparaissant de nuit sur la côte faisait tomber à genoux toutes les femmes et mettait les fusils dans les mains de tous les hommes.
Il avait toujours gagné la partie: voilà ce qu'il y avait de terrible.
On eût dit qu'il portait la fortune en croupe.
Et en ces temps-là nous savions qu'il était posté sur la côte septentrionale avec cent cinquante mille vétérans, avec les bateaux nécessaires au passage.
Mais c'est une vieille histoire.
Chacun sait comment notre petit homme borgne et manchot anéantit leur flotte.
Il devait rester en Europe une terre où l'on eût la liberté de penser, la liberté de parler.
Il y avait un grand signal tout prêt sur la hauteur près de l'embouchure de la Tweed.
C'était un échafaudage fait en charpente et en barils de goudron.
Je me rappelle fort bien que tous les soirs je m'écarquillais les yeux à regarder s'il flambait.
Je n'avais alors que huit ans, mais à cet âge, on prend déjà les choses à coeur, et il me semblait que le sort de mon pays dépendît en quelque façon de moi et de ma vigilance.
Un soir, comme je regardais, j'aperçus une faible lueur sur la colline du signal: une petite langue rouge de flamme dans les ténèbres.
Je me rappelle que je me frottai les yeux, je me frappai les poignets contre le cadre en pierre de la fenêtre, pour me convaincre que j'étais éveillé.
Alors la flamme grandit, et je vis la ligne rouge et mobile se refléter dans l'eau, et je m'élançai à la cuisine.
Je hurlai à mon père que les Français avaient franchi la Manche et que le signal de l'embouchure de la Tweed flambait.
Il causait tranquillement avec Mr Mitchell, l'étudiant en droit d'Édimbourg.
Je crois encore le voir secouant sa pipe à coté du feu et me regardant par-dessus ses lunettes à monture de corne.
— Êtes-vous sûr, Jock, dit-il.
— Aussi sûr que d'être en vie, répondis-je d'une voix entrecoupée.
Il étendit la main pour prendre sur la table la Bible, qu'il ouvrit sur son genou, comme s'il allait nous en lire un passage, mais il la referma, et sortit à grands pas.
Nous le suivîmes, l’étudiant en droit et moi, jusqu'à la porte à claire-voie qui donne sur la grande route.
De là nous voyons bien la lueur rouge du grand signal, et la lueur d'un autre feu plus petit à Ayton, plus au nord.
Ma mère descendit avec deux plaids pour que nous ne fussions pas saisis par le froid, et nous restâmes là jusqu'au matin, en échangeant de rares paroles, et cela même à voix basse.
Il y avait sur la route plus de monde qu'il n'en était passé la veille au soir, car la plupart des fermiers, qui habitaient en remontant vers le nord, s'étaient enrôlés dans les régiments de volontaires de Berwick, et accouraient de toute la vitesse de leurs chevaux pour répondre à l'appel.
Quelques-uns d'entre eux avaient bu le coup de l'étrier avant de partir.
Je n’en oublierai jamais un que je vis passer sur un grand cheval blanc, brandissant au clair de lune un énorme sabre rouillé.
Ils nous crièrent en passant, que le signal de North Berwick Law était en feu, et qu'on croyait que l'alarme était partie du Château d'Édimbourg.
Un petit nombre galopèrent en sens contraire, des courriers pour Édimbourg, le fils du laird, et Master Playton, le sous-shérif, et autres de ce genre.
Et, parmi ces autres, se trouvait un bel homme aux formes robustes, monté sur un cheval rouan. Il poussa jusqu'à notre porte et nous fit quelques questions sur la route.
— Je suis convaincu que c'est une fausse alerte, dit-il. Peut- être aurais-je tout aussi bien fait de rester où j'étais, mais maintenant que me voilà parti, je n'ai rien de mieux à faire que de déjeuner avec le régiment.
Il piqua des deux et disparut sur la pente de la lande.
— Je le connais bien, dit notre étudiant en nous le désignant d'un signe de tête, c'est un légiste d'Édimbourg, et il s'entend joliment à enfiler des vers. Il se nomme Wattie Scott.
Aucun de nous n'avait encore entendu parler de lui, mais il ne se passa guère de temps avant que son nom fut le plus fameux de toute l'Écosse.
Bien des fois nous pensâmes alors à cet homme qui nous avait demandé la route dans la nuit terrible.
Mais dès le matin, nous eûmes l'esprit tranquille.
Il faisait un temps gris et froid.
Ma mère était retournée à la maison pour nous préparer un pot de thé, quand arriva un char à bancs ramenant le docteur Horscroft, d'Ayton et son fils Jim.
Le docteur avait relevé jusque sur ses oreilles le collet de son manteau brun, et il avait l'air de fort méchante humeur, car Jim, qui n'avait que quinze ans, s'était sauvé à Berwick à la première alerte, avec le fusil de chasse tout neuf de son père.
Le papa avait passé toute la nuit à sa recherche, et il le ramenait prisonnier; le canon de fusil se dressait derrière le siège.
Jim avait l'air d'aussi mauvaise humeur que son père, avec ses mains fourrées dans ses poches de côté, ses sourcils joints, et sa lèvre inférieure avancée.
— Tout ça, c'est un mensonge, cria le docteur en passant. Il n'y a pas eu de débarquement, et tous les sots d'Écosse sont allés arpenter pour rien les routes.
Son fils Jim poussa un grognement indistinct en entendant ces mots, ce qui lui valut de la part de son père un coup sur le côté du crâne avec le poing fermé.
À ce coup, le jeune garçon laissa tomber sa tête sur sa poitrine comme s'il avait été étourdi.
Mon père hocha la tête, car il avait de l'affection pour Jim, et nous rentrâmes tous à la maison, en dodelinant du chef, et les yeux papillotants, pouvant à peine tenir les yeux ouverts, maintenant que nous savions tout danger passé.
Mais nous éprouvions en même temps au coeur un frisson de joie comme je n'en ai ressenti le pareil qu'une ou deux autres fois en ma vie.
Sans doute, tout cela n'a pas beaucoup de rapport avec ce que j'ai entrepris de raconter, mais quand on a une bonne mémoire et peu d’habileté, on n'arrive pas à tirer une pensée de son esprit sans qu'une douzaine d'autres s'y cramponnent pour sortir en même temps.
Et pourtant, maintenant que je me suis mis à y songer, cet incident n'était pas entièrement étranger à mon récit, car Jim Horscroft eut une discussion si violente avec son père, qu'il fut expédié au collège de Berwick et comme mon père avait depuis longtemps formé le projet de m'y placer aussi, il profita de l'occasion que lui offrait le hasard pour m'y envoyer.
Mais avant de dire un mot au sujet de cette école, il me faut revenir à l'endroit où j'aurais dû commencer, et vous mettre en état de savoir qui je suis, car il pourrait se faire que ces pages écrites par moi tombent sous les yeux de gens qui habitent bien loin au-delà du border, et n'ont jamais entendu parler des Calder de West Inch.
Cela vous a un certain air, West Inch, mais ce n'est point un beau domaine, autour d'une bonne habitation.
C'est simplement une grande terre à pâturages de moutons, ou la bise souffle avec âpreté et que le vent balaie.
Elle s'étend en formant une bande fragmentée le long de la mer.
Un homme frugal, et qui travaille dur, y arrive tout juste à gagner son loyer et à avoir du beurre le dimanche au lieu de mélasse.
Au milieu, s'élève une maison d'habitation en pierre, recouverte en ardoise, avec un appentis derrière.
La date de 1703 est gravée grossièrement dans le bloc qui forme le linteau de la porte.
Il y a plus de cent ans que ma famille est établie là, et malgré sa pauvreté, elle est arrivée à tenir un bon rang dans le pays, car à la campagne le vieux fermier est souvent plus estimé que le nouveau laird.
La maison de West Inch présentait une particularité singulière.
Il avait été établi par des ingénieurs et autres personnes compétentes, que la ligne de délimitation entre les deux pays passait exactement par le milieu de la maison, de façon à couper notre meilleure chambre à coucher en deux moitiés, l'une anglaise, l'autre écossaise.
Or, la couchette que j'occupais était orientée de telle sorte que j'avais la tête au nord de la frontière et les pieds au sud.
Mes amis disent que si le hasard avait placé mon lit en sens contraire, j'aurais eu peut-être la chevelure d'un blond moins roux et l'esprit d'une tournure moins solennelle.
Ce que je sais, c'est qu'une fois en ma vie, où ma tête d’Écossais ne voyait aucun moyen de me tirer de péril, mes bonnes grosses jambes d'Anglais vinrent à mon aide et m'en éloignèrent jusqu'en lieu sûr.
Mais à l'école, cela me valut des histoires à n'en plus finir: les uns m'avaient surnommé Grog à l'eau; pour d'autres j'étais la « Grande Bretagne » pour d'autres, « l'Union Jock ».
Lorsqu'il y avait une bataille entre les petits Écossais et les petits Anglais, les uns me donnaient des coups de pied dans les jambes, les autres des coups de poing sur les oreilles.
Puis on s'arrêtait des deux côtés pour se mettre à rire, comme si la chose était bien plaisante.
Dans les commencements, je fus très malheureux à l'école de Berwick.
Birtwhistle était le premier maître, et Adams le second, et je n'avais d'affection ni pour l'un ni pour l'autre.
J’étais naturellement timide, très peu expansif.
Je fus long à me faire un ami soit parmi les maîtres, soit parmi mes camarades.
Il y avait neuf milles à vol d'oiseau, et onze milles et demi par la route, de Berwick à West Inch.
J'avais le coeur gros en pensant à la distance qui me séparait de ma mère.
Remarquez, en effet, qu'un garçon de cet âge, tout en prétendant se passer des caresses maternelles, souffre cruellement, hélas! quand on le prend au mot.
À la fin, je n'y tins plus, et je pris la résolution de m’enfuir de l'école, et de retourner le plus tôt possible à la maison.
Mais au dernier moment, j'eus la bonne fortune de m'attirer l'éloge et l'admiration de tous depuis le directeur de l’école, jusqu'au dernier élève, ce qui rendit ma vie d'écolier fort agréable et fort douce.
Et tout cela, parce que par suite d'un accident, j'étais tombé par une fenêtre du second étage.
Voici comment la chose arriva:
Un soir j'avais reçu des coups de pieds de Ned Barton, le tyran de l'école. Cet affront, s'ajoutant à tous mes autres griefs, fit déborder ma petite coupe.
Je jurai, ce soir même, en enfouissant ma figure inondée de larmes sous les couvertures, que le lendemain matin me trouverait soit à West Inch, soit bien près d'y arriver.
Notre dortoir était au second étage, mais j'avais une réputation de bon grimpeur, et les hauteurs ne me donnaient pas le vertige.
Je n'éprouvais aucune frayeur, tout petit que j'étais, de me laisser descendre du pignon de West Inch, au bout d'une corde serrée à la cuisse, et cela faisait une hauteur de cinquante-trois pieds au-dessus du sol.
Dès lors, je ne craignais guère de ne pas pouvoir sortir du dortoir de Birtwhistle.
J'attendis avec impatience que l'on eût fini de tousser et de remuer.
Puis quand tous les bruits, indiquant qu'il y avait encore des gens réveillés, eurent cessé de se faire entendre sur la longue ligne des couchettes de bois, je me levai tout doucement, je m'habillai, et mes souliers à la main, je me dirigeai vers la fenêtre sur la pointe des pieds.
Je l'ouvris et jetai un coup d'oeil au dehors.
Le jardin s'étendait au-dessous de moi, et tout près de ma main s'allongeait une grosse branche de poirier.
Un jeune garçon agile ne pouvait souhaiter rien de mieux en guise d'échelle.
Une fois dans le jardin, je n'aurais plus qu'à franchir un mur de cinq pieds.
Après quoi, il n'y aurait plus que la distance entre moi et la maison.
J'empoignai fortement une branche, je posai un genou sur une autre branche, et j'allais m'élancer de la fenêtre, lorsque je devins tout à coup aussi silencieux, aussi immobile que si j'avais été changé en pierre.
Il y avait par-dessus la crête du mur une figure tournée vers moi.
Un glacial frisson de crainte me saisit le coeur en voyant cette figure dans sa pâleur et son immobilité.
La lune versait sa lumière sur elle, et les globes oculaires se mouvaient lentement des deux côtés, bien que je fusse caché à sa vue par le rideau que formait le feuillage du poirier.
Puis par saccades, la figure blanche s'éleva de façon à montrer le cou.
Les épaules, la ceinture et les genoux d'un homme apparurent.
Il se mit à cheval sur la crête du mur, puis d'un violent effort, il attira vers lui un jeune garçon à peu près de ma taille qui reprenait haleine de temps à autre, comme s'il sanglotait.
L'homme le secoua rudement en lui disant quelques paroles bourrues.
Puis ils se laissèrent aller tous deux par terre dans le jardin.
J'étais encore debout, et en équilibre, avec un pied sur la branche et l'autre sur l'appui de la fenêtre, n'osant pas bouger, de peur d'attirer leur attention, car je les voyais s'avancer à pas de loup, dans la longue ligne d'ombre de la maison.
Tout à coup exactement au-dessous de mes pieds j'entendis un bruit sourd de ferraille, et le tintement aigre que fait du verre en tombant.
— Voilà qui est fait, dit l'homme d'une voix rapide et basse, vous avez de la place.
— Mais l'ouverture est toute bordée d'éclats, fit l'autre avec un tremblement de frayeur.
L'individu lança un juron qui me donna la chair de poule.
— Entrez, entrez, maudit roquet, gronda-t-il, ou bien je…
Je ne pus voir ce qu'il fit. Mais il y eut un court halètement de douleur.
— J'y vais, j'y vais, s'écria le petit garçon.
Mais je n'en entendis pas plus long, car la tête me tourna brusquement.
Mon talon glissa de la branche.
Je poussai un cri terrible et je tombai de tout le poids de mes quatre-vingt quinze livres, juste sur le dos courbé du cambrioleur.
Si vous me le demandiez, tout ce que je pourrais vous répondre, c'est qu'aujourd'hui même je ne saurais dire si ce fut un accident, ou si je le fis exprès.
Il se peut bien que pendant que je songeais à le faire, le hasard se soit chargé de trancher la question pour moi.
L'individu était courbé, la tête en avant, occupé à pousser le gamin à travers une étroite fenêtre quand je m'abattis sur lui à l'endroit même où le cou se joint à l'épine dorsale.
Il poussa une sorte de cri sifflant, tomba la face en avant et fit trois tours sur lui-même en battant l'herbe de ses talons.
Son petit compagnon s'éclipsa au clair de la lune et en un clin d'oeil il eut franchi la muraille.
Quant à moi, je m'étais assis pour crier à tue-tête et frotter une de mes jambes où je sentais la même chose que si elle eut été prise dans un cercle de métal rougi au feu.
Vous pensez bien qu'il ne fallut pas longtemps pour que toute la maison, depuis le directeur de l'école, jusqu'au valet d'écurie accourussent dans le jardin avec des lampes et des lanternes.
La chose fut bientôt éclaircie.
L'homme fut placé sur un volet et emporté.
Quant à moi, on me transporta en triomphe, et solennellement dans une chambre à coucher spéciale, où le chirurgien Purdle, le cadet des deux qui portent ce nom, me remit en place le péroné.
Quant au voleur, on reconnut qu'il avait les jambes paralysées, et les médecins ne purent se mettre d'accord sur le point de savoir s'il en retrouverait ou non l'usage.
Mais la loi ne leur laissa point l'occasion de trancher la question, car il fut pendu environ six semaines plus tard aux Assises de Carlyle.
On reconnut en lui le bandit le plus déterminé qu'il y eût dans le nord de l'Angleterre, car il avait commis au moins trois assassinats, et il y avait assez de preuves à sa charge pour le faire pendre dix fois.
Vous voyez bien que je ne pouvais parler de mon adolescence sans vous raconter cet événement qui en fut l'incident le plus important.
Mais je ne m'engagerai plus dans aucun sentier de traverse, car lorsque je songe à tout ce qui va se présenter, je vois bien que j'en aurai de reste à dire avant d'être arrivé à la fin.
En effet, quand on n'a à conter que sa petite histoire particulière, il vous faut souvent tout le temps, mais quand on se trouve mêlé à de grands événements comme ceux dont j'aurai à parler, alors on éprouve une certaine difficulté, si l'on n'a pas fait une sorte d'apprentissage à arranger le tout bien à son gré.
Mais j'ai la mémoire aussi bonne qu'elle fût jamais, Dieu merci, et je vais tâcher de faire mon récit aussi droit que possible.
Ce fut cette aventure du cambrioleur qui fit naître l'amitié entre Jim, le fils du médecin, et moi.
Il fut le coq de l'école dès le jour de son entrée, car moins d'une heure après, il avait jeté, à travers le grand tableau noir de la classe, Barton, qui en avait été le coq jusqu'à ce jour-là.
Jim continuait à prendre du muscle et des os. Même à cette époque, il était carré d'épaules et de haute taille.
Les propos courts et le bras long, il était fort sujet à flâner, son large dos contre le mur, et ses mains profondément enfoncées dans les poches de sa culotte.
Je n'ai pas oublié sa façon d'avoir toujours un brin de paille au coin des lèvres, à l’endroit même où il prit l'habitude de mettre plus tard le tuyau de sa pipe.
Jim fut toujours le même pour le bien comme pour le mal depuis le premier jour où je fis connaissance avec lui.
Ciel! comme nous avions de la considération pour lui!
Nous n'étions que de petits sauvages, mais nous éprouvions le respect du sauvage devant la force.
Il y avait là Tom Carndale, d'Appleby, qui savait composer des vers alcaïques aussi bien que des pentamètres et des hexamètres, et, cependant pas un n'eût donné une chiquenaude pour Tom.
Willie Earnshaw savait toutes les dates depuis le meurtre d’Abel, sur le bout du doigt, au point que les maîtres eux-mêmes s'adressaient à lui s'ils avaient des doutes, mais c'était un garçon à poitrine étroite, beaucoup trop long pour sa largeur, et à quoi lui servirent ses dates le jour où Jock Simons, de la petite troisième, le pourchassa jusqu'au bout du corridor à coups de boucle de ceinture.
Ah! il ne fallait pas se conduire ainsi à l'égard de Jim Horscroft.
Quelles légendes nous bâtissions sur sa force?
N'était-ce pas lui qui avait enfoncé d'un coup de poing un panneau de chêne de la porte qui conduisait à la salle des jeux? N'était- ce pas lui qui, je jour où le grand Merridew avait conquis la balle, saisit à bras-le-corps et Merridew et la balle et atteignit le but en dépassant tous les adversaires au pas de course?
Il nous paraissait déplorable qu'un gaillard de cette trempe se cassât la tête à propos de spondées et de dactyles, ou se préoccupât de savoir qui avait signé la Grande Charte.
Lorsqu'il déclara en pleine classe que c'était le roi Alfred, nous autres, petits garçons, nous fûmes d'avis qu'il devait en être ainsi, et que peut-être Jim en savait plus long que l'homme qui avait écrit le livre.
Ce fut cette aventure du cambrioleur qui attira son attention sur moi.
Il me passa la main sur la tête. Il dit que j'étais un enragé petit diable, ce qui me gonfla d'orgueil pendant toute une semaine.
Nous fûmes amis intimes pendant deux ans, malgré le fossé que les années creusaient entre nous, et bien que l'emportement ou l'irréflexion lui aient fait faire plus d'une chose qui m'ulcérait, je ne l'en aimais pas moins comme un frère, et je versai assez de larmes pour remplir la bouteille à l'encre, quand il partit pour Édimbourg afin d'y étudier la profession de son père.
Je passai cinq ans encore chez Birtwhistle après cela, et quand j'en sortis, j'étais moi-même devenu le coq de l'école, car j'étais aussi sec, aussi nerveux qu'une lame de baleine, quoique je doive convenir que je n'atteignais pas au poids non plus qu'au développement musculaire de mon grand prédécesseur.
Ce fut dans l'année du jubilé que je sortis de chez Birtwhistle.
Ensuite je passai trois ans à la maison, à apprendre à soigner les bestiaux; mais les flottes et les armées étaient encore aux prises, et la grande ombre de Bonaparte planait toujours sur le pays.
Pouvais-je deviner que moi aussi j'aiderais à écarter pour toujours ce nuage de notre peuple?
II — LA COUSINE EDIE D’EYEMOUTH
Quelques années auparavant, alors que j'étais un tout jeune garçon, la fille unique du frère de mon père était venue nous faire une visite de cinq semaines.
Willie Calder s'était établi à Eyemouth comme fabricant de filets de pêche, et il avait tiré meilleur parti du fil à tisser que nous n'étions sans doute destinés à faire des genêts et des landes sablonneuses de West Inch.
Sa fille, Edie Calder, arriva donc en beau corsage rouge, coiffée d'un chapeau de cinq shillings et accompagnée d'une caisse d'effets, devant laquelle les yeux de ma mère lui sortirent de la tête comme ceux d'un crabe.
C'était étonnant de la voir dépenser sans compter, elle qui n'était qu'une gamine.
Elle donna au voiturier tout ce qu'il lui demanda, et en plus une belle pièce de deux pence, à laquelle il n'avait aucun droit.
Elle ne faisait pas plus de cas de la bière au gingembre que si c'eût été de l'eau, et il lui fallait du sucre pour son thé, du beurre pour son pain, tout comme si elle avait été une Anglaise.
Je ne faisais pas grand cas des jeunes filles en ce temps-là, car j'avais peine à comprendre dans quel but elles avaient été créées.
Aucun de nous, chez Birtwhistle, n'avait beaucoup pensé à elles, mais les plus petits semblaient être les plus raisonnables, car quand les gamins commençaient à grandir, ils se montraient moins tranchants sur ce point.
Quant à nous, les tout petits, nous étions tous d'un même avis: une créature qui ne peut pas se battre, qui passe son temps à colporter des histoires, et qui n'arrive même à lancer une pierre qu'en agitant le bras en l'air aussi gauchement que si c'était un chiffon, n'était bonne à rien du tout.
Et puis il faut voir les airs qu'elles se donnent: on dirait qu'elles font le père et la mère en une seule personne, elles se mêlent sans cesse de nos jeux pour nous dire: « Jimmy, votre doigt de pied passe à travers votre soulier. » ou bien encore: « Rentrez chez vous, sale enfant, et allez vous laver » au point que rien qu'à les voir, nous en avions assez.
Aussi quand celle-là vint à la ferme de West Inch, je ne fus pas enchanté de la voir.
Nous étions en vacances.
J'avais alors douze ans.
Elle en avait onze.
C'était une fillette mince, grande pour son âge, aux yeux noirs et aux façons les plus bizarres.
Elle était tout le temps à regarder fixement devant elle, les lèvres entrouvertes, comme si elle voyait quelque chose d'extraordinaire, mais quand je me postais derrière elle, et que je regardais dans la même direction, je n'apercevais que l'abreuvoir des moutons ou bien le tas de fumier, ou encore les culottes de papa suspendues avec le reste du linge à sécher.
Puis, si elle apercevait une touffe de bruyère ou de fougère, ou n'importe quel objet tout aussi commun, elle restait en contemplation.
Elle s'écriait:
— Comme c'est beau! comme c'est parfait!
On eût dit que c'était un tableau en peinture.
Elle n'aimait pas à jouer, mais souvent je la faisais jouer au chat perché; ça manquait d'animation, car j'arrivais toujours à l'attraper en trois sauts, tandis qu'elle ne m'attrapait jamais, bien qu'elle fit autant de bruit, autant d'embarras que dix garçons.
Quand je me mettais à lui dire qu'elle n'était bonne à rien, que son père était bien sot de l'élever comme cela, elle pleurait, disait que j’étais un petit butor, qu'elle retournerait chez elle ce soir même, et qu'elle ne me pardonnerait de la vie.
Mais au bout de cinq minutes, elle ne pensait plus à rien de tout cela.
Ce qu'il y avait d'étrange, c'est qu'elle avait plus d'affection pour moi que je n'en avais pour elle, qu'elle ne me laissait jamais tranquille.
Elle était toujours à me guetter, à courir après moi, et à dire alors: « Tiens! vous êtes là! » en faisant l'étonnée.
Mais bientôt je m’aperçus qu'elle avait aussi de bons côtés.
Elle me donnait quelquefois des pennies, tellement qu'une fois j'en eus quatre dans la poche, mais ce qu'il y avait de mieux en elle, c'étaient les histoires qu'elle savait conter.
Elle avait une peur affreuse des grenouilles.
Aussi je ne manquais pas d'en apporter une, et de lui dire que je la lui mettrais dans le coup à moins qu'elle ne me contât une histoire.
Cela l'aidait à commencer, mais une fois en train, c'était étonnant comme elle allait.
Et à entendre les choses qui lui étaient arrivées, cela vous coupait la respiration.
Il y avait un pirate barbaresque qui était allé à Eyemouth.
Il devait revenir dans cinq ans avec un vaisseau chargé d'or pour faire d'elle sa femme.
Et il y avait un chevalier errant qui lui aussi était allé à Eyemouth et il lui avait donné comme gage un anneau qu'il reprendrait à son retour, disait-il.
Et elle me montra l'anneau, qui ressemblait à s'y méprendre à ceux qui soutenaient les rideaux de mon lit, mais elle soutenait que celui-là était en or vierge.
Je lui demandai ce que ferait le chevalier s'il rencontrait le pirate barbaresque.
Elle me répondit qu'il lui ferait sauter la tête de dessus les épaules.
Qu'est-ce qu'ils pouvaient bien trouver en elle?
Cela dépassait mon intelligence.
Puis elle me dit que pendant son voyage à destination de West Inch, elle avait été suivie par un prince déguisé.
Je lui demandai à quoi elle avait reconnu que c'était un prince.
Elle me répondit:
— À son déguisement.
Un autre jour, elle dit que son père composait une énigme, que quand elle serait prête, il la mettrait dans les journaux, et celui qui la devinerait aurait la moitié de sa fortune et la main de sa fille.
Je lui dis que j'étais fort sur les énigmes, et qu'il faudrait qu'elle me l'envoyât des qu'elle serait prête.
Elle dit que ce serait dans la Gazette de Berwick, et voulut savoir ce que je ferais d'elle quand je l'aurais gagnée.
Je répondis que je la vendrais aux enchères, pour le prix qu'on m'offrirait, mais ce soir-là elle ne voulut plus conter d'histoires, car elle était très susceptible dans certains cas.
Jim Horscroft était absent pendant le temps que la cousine Edie passa chez nous.
Il revint la semaine même où elle partit, et je me rappelle combien je fus surpris qu'il fit la moindre question ou montrât quelque intérêt au sujet d'une simple fillette.
Il me demanda si elle était jolie, et quand j'eus dit que je n'y avais pas fait attention, il éclata de rire, me qualifia de taupe, et dit qu'un jour ou l'autre j'ouvrirais les yeux.
Mais il ne tarda pas à s'occuper de tout autre chose, et je n'eus plus une pensée pour Edie, jusqu'au jour où elle prit bel et bien ma vie entre ses mains et la tordit comme je pourrais tordre cette plume d'oie.
C'était en 1813.
J'avais quitté l'école, et j'avais déjà dix-huit ans, au moins quarante poils sur la lèvre supérieure, et l’espérance d’en avoir bien davantage.
J’avais changé depuis mon départ de l’école.
Je ne m’adonnais plus aux jeux avec la même ardeur.
Au lieu de cela il m’arrivait de rester allongé sur la pente de la lande, du côté ensoleillé, les lèvres entrouvertes, et regardant fixement devant moi, tout comme le faisait souvent la cousine Edie.
Jusqu’alors je m’étais tenu pour satisfait, je trouvais mon existence remplie, du moment que je pouvais courir plus vite et sauter plus haut que mon prochain.
Mais maintenant, comme tout cela me paraissait peu de chose!
Je soupirais, je levais les yeux vers la vaste voûte du ciel, puis je les portais sur la surface bleue de la mer.
Je sentais qu’il me manquait quelque chose, mais je n’arrivais point à pouvoir dire ce qu’était cette chose.
Et mon caractère prit de la vivacité.
Il me semblait que tous mes nerfs étaient agacés.
Si ma mère me demandait de quoi je souffrais, ou que mon père me parlât de mettre la main au travail, je me laissais aller à répondre en termes si âpres, si amers que depuis j'en ai souvent éprouvé du chagrin.
Ah! on peut avoir plus d'une femme, et plus d'un enfant, et plus d'un ami, mais on ne peut avoir qu'une mère.
Aussi doit-on la ménager aussi longtemps, qu'on l'a.
Un jour, comme je rentrais en tête du troupeau, je vis mon père assis, une lettre à la main.
C'était un événement fort rare chez nous, excepté quand l'agent écrivait pour le terme.
En m'approchant de lui, je vis qu'il pleurait, et je restai à ouvrir de grands yeux, car je m'étais toujours figuré que c'était là une chose impossible à un homme.
Je le voyais fort bien à présent, car il avait à travers sa joue pâlie une ride si profonde, qu'aucune larme ne pouvait la franchir.
Il fallait qu'elle glissât de côté jusqu'à son oreille, d'où elle tombait sur la feuille de papier.
Ma mère était assise près de lui et lui caressait la main, comme elle caressait le dos du chat pour le calmer.
— Oui, Jeannie, disait-il, le pauvre Willie est mort. Cette lettre vient de l'homme de loi. La chose est arrivée subitement. Autrement on nous aurait écrit. Un anthrax, dit-il, et un flux de sang à la tête.
— Ah! Alors ses peines sont finies, dit ma mère.
Mon père essuya ses oreilles avec la nappe de la table.
— Il a laissé toutes ses économies à sa fille, dit-il, et si elle n'a pas changé, par Dieu, de ce qu'elle promettait d'être, elle n'en aura pas pour longtemps. Vous vous rappelez ce qu'elle disait, sous ce toit même, du thé trop faible, et cela pour du thé à sept shillings la livre.
Ma mère hocha la tête et considéra les pièces de lard suspendues au plafond.
— Il ne dit pas combien elle aura, reprit-il, mais elle en aura assez, et de reste. Elle doit venir habiter avec nous, car ç’a été son dernier désir.
— Il faudra qu'elle paie son entretien, s'écria ma mère avec âpreté.
Je fus fâché de l'entendre parler d'argent dans un tel moment, mais après tout, si elle n'avait pas été aussi âpre, nous aurions été jetés dehors au bout de douze mois.
— Oui, elle paiera. Elle arrive aujourd'hui même. Jock, mon garçon, vous aurez la bonté de partir avec la charrette pour Ayton, et d'attendre la diligence du soir. Votre cousine Edie y sera, et vous pourrez l'amener à West Inch.
Je me mis donc en route à cinq heures et quart avec la Souter Johnnie, notre jument de quinze ans aux longs poils, et notre charrette avec la caisse repeinte à neuf qui ne nous servait que dans les grands jours.
La diligence apparut au moment même où j'arrivais, et moi, comme un niais de jeune campagnard, sans songer aux années qui s'étaient écoulées, je cherchais dans la foule aux environs de l'auberge un bout de fille en jupe courte arrivant à peine aux genoux.
Et comme je m'avançais obliquement, le cou tendu, je me sentis toucher le coude, et me trouvai en face d'une dame vêtue de noirs debout sur les marches, et j'appris que c'était ma cousine Edie.
Je le savais, dis-je, et pourtant si elle ne m'avait pas touché, j'aurais pu passer vingt fois près d'elle sans la reconnaître.
Ma parole, si Jim Horscroft m'avait alors demandé si elle était jolie ou non, je n'aurais su que lui répondre.
Elle était brune, bien plus brune que ne le sont ordinairement nos jeunes filles du border, et pourtant à travers ce teint charmant, s'entrevoyait une nuance de carmin pareille à la teinte plus chaude qu'on remarque au centre d'une rose soufre.
Ses lèvres étaient rouges, exprimant la douceur, et la fermeté, mais dès ce moment même, je vis au premier coup d'oeil flotter au fond de ses grands yeux une expression de malice narquoise.
Elle s'empara de moi séance tenante, comme si j'avais fait partie de son héritage. Elle allongea la main et me cueillit.
Elle était en toilette de deuil, comme je l'ai dit, et dans un costume qui me fit l'effet d'une mode extraordinaire, et elle portait un voile noir qu'elle avait écarté de devant sa figure.
— Ah! Jock, me dit-elle en mettant dans son anglais un accent maniéré qu'elle avait appris à la pension. Non, non, nous sommes un peu trop grands pour cela?…
Cela, c'était parce que, avec ma sotte gaucherie, j'avançais ma figure brune pour l'embrasser, comme je l'avais fait la dernière fois que nous nous étions vus…
— Soyez bon garçon et donnez un shilling au conducteur, qui a été extrêmement complaisant pour moi pendant le trajet.
Je rougis jusqu'aux oreilles, car je n'avais en poche qu'une pièce d'argent de quatre pence.
Jamais le manque d'argent ne me parut plus pénible qu'à ce moment- là.
Mais elle me devina d'un simple regard, et aussitôt une petite bourse en moleskine à fermoir d'argent me fut glissée dans la main.
Je payai l'homme et allais rendre la bourse à Edie, mais elle me força de la garder.
— Vous serez mon intendant, Jock, dit-elle en riant. C'est là votre voiture, elle à l'air bien drôle. Mais où vais je m'asseoir?
— Sur le sac, dis-je.
— Et comment faire pour monter?
— Mettez le pied sur le moyeu, dis-je, je vous aiderai.
Je me hissai d'un saut, et je pris deux petites mains gantées dans les miennes.
Comme elle passait par-dessus le côté de la carriole, son haleine passa sur sa figure, une haleine douce et chaude, et aussitôt s'effacèrent par lambeaux ces langueurs vagues et inquiètes de mon âme.
Il me sembla que cet instant m'enlevait à moi-même et faisait de moi un des membres de la race des hommes.
Il ne fallut pour cela que le temps qu'il faut à un cheval pour agiter sa queue, et pourtant un événement s'était produit.
Une barrière avait surgi quelque part.
J'entrai dans une vie plus large et plus intelligente.
J'éprouvai tout cela sous une brusque averse, et pourtant dans ma timidité, dans ma réserve, je ne sus faire autre chose que d'égaliser le rembourrage du sac.
Elle suivait des yeux la diligence qui reprenait à grand bruit la direction de Berwick.
Tout à coup elle se mit à faire voltiger en l'air son mouchoir.
— Il a ôté son chapeau, dit-elle, je crois qu'il a dû être officier. Il avait l'air très distingué. Peut-être l'avez-vous remarqué, un gentleman sur l'impériale, très beau, avec un pardessus brun.
Je secouai la tête, et toute la joie qui m'avait envahi fit place à une sotte mauvaise humeur.
— Ah! mais je ne le reverrai jamais. Voici toutes les collines vertes, et la route brune et tortueuse; elles sont bien restées les mêmes qu'autrefois. Vous aussi, Jock, je trouve que vous n'avez pas beaucoup changé. J'espère que vos manières sont meilleures que jadis; vous ne chercherez pas à me mettre des grenouilles dans le cou, n'est-ce pas?
Rien qu'à cette idée, je sentis un frisson dans tout le corps.
— Nous ferons tout notre possible pour vous rendre heureuse à West Inch, dis-je en jouant avec le fouet.
— Assurément, c'est bien de la bonté de votre part que d'accueillir une pauvre fille isolée, dit-elle.
— C'est bien de la bonté de votre part que de venir, cousine Edie, balbutiai-je. Vous trouverez la vie bien monotone, je le crains, dis-je.
— Elle sera assez calme en effet, Jock, n'est-ce pas? Il n'y a pas beaucoup d'hommes par là-bas, autant qu'il m’en souvient.
— Il y a le Major Elliott, à Corriemuir. Il vient passer la soirée de temps à autre. C'est un brave vieux soldat, qui a reçu une balle dans le genou, pendant qu'il servait sous Wellington.
— Ah! quand je parle d'hommes, je ne veux pas parler des vieilles gens qui ont une balle dans le genou, je parle de gens de notre âge, dont on peut se faire des amis. À propos, ce vieux docteur si aigre, il avait un fils, n'est ce pas?
— Oh! oui, c'est Jim Horscroft, mon meilleur ami.
— Est-il chez lui?
— Non, il reviendra bientôt. Il fait encore ses études à Édimbourg.
— Alors nous nous tiendrons mutuellement compagnie jusqu'à son retour, Jock. Ah! je suis bien lasse, et je voudrais être arrivée à West Inch.
Je fis arpenter la route à la vieille Souter Johnnie, d'une allure à laquelle elle n'a jamais marché ni avant, ni depuis.
Une heure après, Edie était assise devant la table à souper.
Ma mère avait servi non seulement du beurre, mais encore de la gelée de groseilles qui, dans son assiette de verre, scintillait à la lumière de la chandelle et faisait fort bon effet.
Je n'eus pas de peine à m'apercevoir que mes parents étaient tout aussi surpris que moi, du changement qui s'était opéré en elle, mais qu'ils l'étaient d'une autre façon que moi.
Ma mère était si impressionnée par l'objet en plumes qu'elle lui vit autour du cou, qu'elle l'appelait Miss Calder au lieu de Edie, et ma cousine, de son air joli et léger, la menaçait du doigt toutes les fois qu'elle se servait de ce nom.
Après le souper, quand elle fut allée se coucher, ils ne purent parler d'autre chose que de son air et de son éducation.
— Tout de même, pour le dire en passant, fit mon père, elle n'a pas l'air d'avoir le coeur brisé par la mort de mon frère.
Alors, pour la première fois, je me souvins qu'elle n'avait pas dit un mot à ce sujet, depuis que nous nous étions revus.
III — L'OMBRE SUR LES EAUX
Il ne fallut pas longtemps à la cousine Edie pour régner souverainement à West Inch et pour faire de nous tous, y compris mon père, ses sujets.
Elle avait de l'argent, et tant qu'elle voulait, bien qu'aucun de nous ne sût combien.
Lorsque ma mère lui dit que quatre shillings par semaine paieraient toutes ses dépenses, elle porta spontanément la somme à sept shillings six pence.
La chambre du sud, la plus ensoleillée, et dont la fenêtre était encadrée de chèvrefeuille, lui fut assignée, et c'était merveille de voir les bibelots qu'elle avait apportés de Berwick pour les y ranger.
Elle faisait le voyage deux fois par semaine, et comme la carriole ne lui plaisait pas, elle loua le gig d'Angus Whitehead, qui avait la ferme de l'autre côté de la côte.
Et il était rare qu'elle revînt sans apporter quelque chose pour l'un de nous; une pipe de bois pour mon père, un plaid des Shetlands pour ma mère, un livre pour moi, un collier de cuivre pour Rob, notre collie.
Jamais on ne vit femme plus dépensière.
Mais ce qu'elle nous donna de meilleur, ce fut avant tout sa présence.
Pour moi, cela changea entièrement l'aspect du paysage.
Le soleil était plus brillant, les collines plus vertes et l'air plus doux depuis le jour de sa venue.
Nos existences perdirent leur banalité, maintenant que nous les passions avec une telle créature, et la vieille et morne maison grise prit un tout autre aspect à mes yeux depuis le jour où elle avait posé le pied sur le paillasson de la porte.
Cela ne tenait point à sa figure, qui pourtant était des plus attrayantes, non plus qu'à sa tournure, bien que je n'aie vu aucune jeune fille qui pût rivaliser en cela avec elle. C'était son entrain, ses façons drôlement moqueuses, sa manière toute nouvelle pour nous de causer, le geste fier avec lequel elle rejetait sa robe ou portait la tête en arrière.
Nous nous sentions aussi bas que la terre sous ses pieds.
C'était enfin ce vif regard de défi, et cette bonne parole qui ramenait chacun de nous à son niveau.
Mais non, pas tout à fait à son niveau.
Pour moi, elle fut toujours une créature lointaine et supérieure.
J'avais beau me monter la tête et me faire des reproches.
Quoi que je fisse, je n'arrivais pas à reconnaître que le même sang coulait dans nos veines et qu'elle n'était qu'une jeune campagnarde, comme je n'étais qu'un jeune campagnard.
Plus je l'aimais, plus elle m'inspirait de crainte, et elle s'aperçut de ma crainte longtemps avant de savoir que je l'aimais.
Quand j'étais loin d'elle, j'éprouvais de l'agitation, et pourtant lorsque je me trouvais avec elle, j'étais sans cesse à trembler de crainte que quelque faute commise en parlant ne lui causât de l'ennui ou ne la fâcha.
Si j'en avais su plus long sur le caractère des femmes, je me serais peut-être donné moins de mal.
— Vous êtes bien changé de ce que vous étiez autrefois, disait- elle en me regardant de côté par-dessous ses cils noirs.
— Vous ne disiez pas cela lorsque nous nous sommes vus pour la première fois, dis-je.
— Ah! je parlais alors de l'air que vous aviez, et je parle de vos manières d'aujourd'hui. Vous étiez si brutal avec moi et si impérieux, et vous ne vouliez faire qu'à votre tête, comme un petit homme que vous étiez. Je vous revois encore avec votre tignasse emmêlée et vos yeux pleins de malice. Et maintenant vous êtes si douce, si tranquille. Vous avez le langage si prévenant!
— On apprend à se conduire, dis-je.
— Oh! mais Jock, je vous aimais bien mieux comme vous étiez.
Eh bien, quand elle dit cela, je la regardai bien en face, car j’aurais cru qu'elle ne m'avait jamais bien pardonné la façon dont je la traitais d'ordinaire.
Que ces façons là plussent à tout autre qu'à une personne évadée d'une maison de fous, voilà qui dépassait tout à fait mon intelligence.
Je me rappelai le temps, où la surprenant sur le seuil en train de lire, je fixais au bout d'une baguette élastique de coudrier de petites boules d'argile, que je lui lançais, jusqu'à ce qu'elle finît par pleurer.
Je me rappelai aussi qu'ayant pris une anguille dans le ruisseau de Corriemuir, je la poursuivis, cette anguille à la main, avec tant d'acharnement qu'elle finit par se réfugier, à moitié folle d'épouvante, sous le tablier de ma mère, et que mon père m'asséna sur le trou de l'oreille un coup de bâton à bouillie qui m'envoya rouler, avec mon anguille, jusque sous le dressoir de la cuisine.
Voilà donc ce qu'elle regrettait?
Eh bien, elle se résignerait à s'en passer, car ma main se sécherait avant que je sois capable de recommencer maintenant.
Mais je compris alors pour la première fois, tout ce qu'il y a d'étrange dans la nature féminine, et je reconnus que l'homme ne doit point raisonner à ce propos, mais simplement se tenir sur ses gardes et tâcher de s'instruire.
Nous nous trouvâmes enfin au même niveau, quand elle dit qu'elle n'avait qu'à faire ce qui lui plaisait et comme cela lui plaisait, et que j'étais aussi entièrement à ses ordres que le vieux Rob était docile à mon appel.
Vous trouvez que j'étais bien sot de me laisser mettre ainsi la tête à l'envers.
Je l'étais peut-être, mais il faut aussi vous rappeler combien j'avais peu l'habitude des femmes, et que nous nous rencontrions à chaque instant.
En outre, on ne trouve pas une femme comme celle-là sur un million, et je puis vous garantir que celui-là aurait eu la tête solide, qui ne se la serait pas laissé mettre à l'envers par elle.
Tenez, voilà le Major Elliott.
C'était un homme qui avait enterré trois femmes et qui avait figuré dans douze batailles rangées.
Eh bien! Edie aurait pu le rouler autour de son doigt comme un chiffon mouillé, elle qui sortait à peine de pension.
Peu de temps après qu'elle fut venue, je le rencontrai, comme il quittait West Inch, toujours clopinant, mais le rouge aux joues, et avec une lueur dans l'oeil qui le rajeunissait de dix ans.
Il tordait ses moustaches grises des deux côtés, de façon à en avoir les pointes presque dans les yeux, et il tendait sa bonne jambe avec autant de fierté qu'un joueur de cornemuse.
Que lui avait-elle dit?
Dieu le sait, mais cela avait fait dans ses veines autant d'effet que du vin vieux.
— Je suis monté pour vous voir, mon garçon, dit-il, mais il faut que je rentre à la maison. Toutefois ma visite n'a pas été perdue, car elle m'a procuré l'occasion de voir la belle cousine, une jeune personne des plus charmantes, des plus attrayantes, mon garçon.
Il avait une façon de parler un peu formaliste, un peu raide, et il se plaisait à intercaler dans ses propos quelques bouts de phrases françaises qu'il avait ramassés dans la Péninsule.
Il aurait continué à me parler d'Edie, mais je voyais sortir de sa poche le coin d'un journal.
Je compris alors qu'il était venu, selon son habitude, pour m'apporter quelques nouvelles.
Il ne nous en arrivait guère à West Inch.
— Qu'y a-t-il de nouveau, major? demandai je.
Il tira le journal de sa poche et le brandit.
— Les Alliés ont gagné une grande bataille, mon garçon, dit-il. Je ne crois pas que Nap tienne bien longtemps après cela. Les Saxons l'ont jeté par-dessus bord, et il a subi un rude échec à Leipzig. Wellington a franchi les Pyrénées et les soldats de Graham seront à Bayonne d'ici à peu de temps.
Je lançai mon chapeau en l'air.
— Alors la guerre finira par cesser? m'écriai je.
— Oui, et il n'est que temps, dit-il en hochant la tête d'un air grave. Ça a fait verser bien du sang. Mais ce n'est guère la peine, maintenant, de vous dire ce que j'avais dans l'esprit à votre sujet.
— De quoi s'agissait-il?
— Eh bien, mon garçon, c'est que vous ne faites rien de bon ici, et maintenant que mon genou reprend un peu de souplesse, je pensais pouvoir rentrer dans le service actif. Je me demandais s'il ne vous plairait pas de voir un peu de la vie de soldat sous mes ordres.
À cette pensée mon coeur bondit.
— Ah! oui, je le voudrais! m'écriai-je.
— Mais il se passera bien six mois avant que je sois en état de me présenter à l'examen médical, et il y a bien des chances pour que Boney soit mis en lieu sûr avant ce délai.
— Puis il y a ma mère, dis-je. Je doute qu'elle me laisse partir.
— Ah! Eh bien, on ne le lui demandera pas cette fois.
Et il s'éloigna en clopinant.
Je m'assis dans la bruyère, mon menton dans la main, en tournant et retournant la chose en mon esprit et suivant des yeux le major en son vieux[1] habit brun, avec un bout de plaid voltigeant par- dessus son épaule, pendant qu'il grimpait la montée de la colline.
C'était une bien chétive existence, que celle de West Inch, où j'attendais mon tour de remplacer mon père, sur la même lande, au bord du même ruisseau, toujours des moutons, et toujours cette maison grise devant les yeux.
Et de l'autre côté, il y avait la mer bleue.
Ah, en voilà une vie pour un homme!
Et le major, un homme qui n'était plus dans la force de l'âge, il était blessé, fini, et pourtant il faisait des projets pour se remettre à la besogne alors que moi, à la fleur de l'âge, je dépérissais parmi ces collines!
Une vague brûlante de honte me monta à la figure, et je me levai soudain, plein d'ardeur de partir, et de jouer dans le monde le rôle d'un homme.
Pendant deux jours, je ne fis que songer à cela.
Le troisième, il survint un événement qui condensa mes résolutions, et aussitôt les dissipa, comme un souffle de vent fait disparaître une fumée.
J'étais allé faire une promenade dans l'après-midi avec la cousina Edie et Rob.
Nous étions arrivé au sommet de la pente qui descend vers la plage.
L'automne tirait à sa fin.
Les herbes, en se flétrissant, avaient pris des teintes de bronze, mais le soleil était encore clair et chaud.
Une brise venait du sud par bouffées courtes et brûlantes et ridait de lignes courbes la vaste surface bleue de la mer.
J'arrachai une brassée de fougère pour qu'Edie pût s'asseoir. Elle s'installa de son air insouciant, heureuse, contente, car de tous les gens que j'ai connus, il n'en fut aucun qui aimait autant la chaleur et la lumière.
Moi, je m'assis sur une touffe d'herbe, avec la tête de Rob sur mon genou.
Comme nous étions seuls dans le silence de ce désert, nous vîmes, même en cet endroit, s'étendre sur les eaux, en face de nous, l'ombre du grand homme de là bas qui avait écrit son nom en caractères rouges sur toute la carte d'Europe.
Un vaisseau arrivait poussé par le vent.
C'était un vieux navire de commerce à l'aspect pacifique, qui, peut-être avait Leith pour destination.
Il avait les vergues carrées et allait toutes voiles déployées.
De l'autre côté, du nord est, venaient deux grands vilains bateaux, gréés en lougres, chacun avec un grand mât et une vaste voile carrée de couleur brune.
Il était difficile d'avoir sous les yeux un plus joli coup d'oeil que celui de ces trois navires qui marchaient en se balançant, par une aussi belle journée.
Mais tout à coup partit d'un des lougres une langue de flamme, et un tourbillon de fumée noire.
Il en jaillit autant du second.
Puis le navire riposta: rap, rap, rap!
En un clin d'oeil l'enfer avait, d'une poussée du coude, écarté le ciel, et sur les eaux se déchaînaient la haine, la férocité, la soif de sang.
Au premier coup de feu, nous nous étions relevés, et Edie, toute tremblante, avait posé sa main sur mon bras.
— Ils se battent, Jock, s'écria-t-elle. Qui sont-ils? Qui sont- ils?
Les battements de mon coeur répondaient aux coups de canon, et tout ce que je pus dire, avec ma respiration entrecoupée, ce fut:
— Ce sont deux corsaires français, des chasse-marée, comme ils les appellent là-bas, c'est un de nos navires de commerce, et aussi sûr que nous sommes mortels, ils s'en empareront, car le major dit qu'ils sont toujours pourvus de grosse artillerie et qu'ils sont aussi bourrés d'hommes qu'il y a de nourriture dans un boeuf. Pourquoi cet imbécile ne bat-il pas en retraite vers la barre à l'embouchure de la Tweed?
Mais il ne diminua pas un pouce de toile.
Il se balançait toujours de son air entêté, pendant qu'une petite boule noire était hissée à la pointe de son grand mât, et que le magnifique vieux drapeau apparaissait tout à coup et ondulait à ses drisses.
Puis se fit entendre de nouveau le rap, rap, rap! de ses petits canons, suivi du boum! boum! des grosses caronades qui armaient les baux du lougre.
Un instant plus tard, les trois navires formaient un groupe.
Le navire-marchand oscilla comme un cerf avec deux loups accrochés à ses hanches.
Tous trois ne formaient plus qu'une confuse masse noire enveloppée dans la fumée, d'où pointaient çà et là les vergues. D'en haut et du centre de ce nuage partaient, comme l'éclair, de rouges langues de flammes.
C'était un tapage si infernal de gros et de petits canons, de cris de joie, de hurlements, que pendant bien des semaines mes oreilles en tintèrent encore.
Pendant une heure d'horloge, le nuage poussé par l'enfer se déplaça lentement sur les flots, et nous restâmes là, le coeur saisi, à regarder le battement du pavillon, nous écarquillant les yeux pour voir s'il était toujours à sa place.
Puis, tout à coup, le vaisseau, plus fier, plus noir, plus ferme que jamais, se remit en marche.
Quand la fumée se fut un peu dissipée, nous vîmes un des lougres vacillant comme un canard qui tombe à l'eau, avec une aile cassée, tandis que sur l'autre, on se hâtait d'embarquer l'équipage avant qu'il ne coulât à pic.
Pendant toute cette heure, toute ma vie avait été concentrée dans la bataille.
Le vent avait emporté ma casquette, mais je n'y avais pas pris garde.
Alors, le coeur débordant, je me tournai vers ma cousine Edie, et rien qu'en la voyant je me retrouvai en arrière de six ans.
Son regard avait repris sa fixité, ses lèvres étaient entrouvertes, comme quand elle était toute petite, et ses mains menues étaient jointes si fort que la peau luisait aux poignets comme de l'ivoire.
— Ah! ce capitaine! dit-elle, en parlant à la bruyère et aux buissons de genêts, quel homme fort, quelle résolution! Quelle est la femme qui ne serait pas fière d'un tel mari?
— Ah! oui, il s'est bien conduit! m'écriai-je avec enthousiasme.
Elle me regarda. On eût dit qu'elle avait oublié mon existence.
— Je donnerais un an de ma vie pour rencontrer un pareil homme dit-elle, mais voilà où on en est quand on habite la campagne. On n'y voit jamais d'autres gens que ceux qui ne sont bons à rien faire de mieux.
Je ne sais si elle avait l'intention de me faire de la peine, bien qu'elle ne se fit jamais beaucoup prier pour cela, mais quelle que fût son intention, ses paroles me donnèrent la même sensation que si elles avaient traversé tout droit un nerf mis à nu.
— C'est très bien, cousine Edie, dis-je en m'efforçant de parler avec calme, voilà qui achève de me décider. J'irai ce soir m'enrôler à Berwick.
— Quoi! Jock, vous voulez vous faire soldat?
— Oui, si vous croyez que tout homme qui reste à la campagne est nécessairement un lâche.
— Oh! Jock, comme vous seriez beau en habit rouge, comme vous avez meilleur air quand vous êtes on colère. Je voudrais voir toujours vos yeux étinceler ainsi. Comme cela vous va bien, comme cela vous donne l'air d'un homme! Mais j'en suis sûre, c'est pour plaisanter, que vous parlez de vous faire soldat.
— Je vous ferai voir si je plaisante.
Puis, je traversai la lande en courant, et j'arrivai ainsi à la cuisine, ou ma mère et mon père étaient assis de chaque côté de la cheminée.
— Mère, m'écriai-je, je pars me faire soldat.
Si je leur avais dit que je partais pour me faire cambrioleur, ils n'auraient pas été plus atterrés, car en ce temps-là, les campagnards méfiants et aisés estimaient que le troupeau du sergent se composait principalement des moutons noirs.
Mais, sur ma parole, ces bêtes noires ont rendu un fameux service à leur pays.
Ma mère porta ses mitaines à ses yeux, et mon père prit un air aussi sombre qu'un trou à tourbe.
— Non! Jock, vous êtes fou, dit-il.
— Fou ou non, je pars.
— Alors vous n'aurez pas ma bénédiction.
— En ce cas je m'en passerai.
À ces mots ma mère jette un cri et me met ses bras autour du cou.
Je vis sa main calleuse, déformée, pleine de noeuds qu'y avait produits la peine qu'elle s'était donnés pour m'élevez, et cela me parla plus éloquemment que n'eût pu faire aucune parole.
Je l'aimais tendrement mais j'avais la volonté aussi dure que le tranchant d'un silex.
Je la forçai d'un baiser à se rasseoir; puis je courus dans ma chambre pour préparer mon paquet.
Il faisait déjà sombre, et j'avais à parcourir un long trajet à pied.
Aussi me contentai-je de ramasser quelques effets. Puis je me hâtai de partir. Au moment où j'allais mettre le pied dehors par une porte de côté, quelqu'un me toucha l'épaule.
C'était Edie, debout à la lueur du couchant.
— Sot enfant, dit-elle, vous n'allez vraiment point partir?
— Je ne partirai pas? Vous allez le voir.
— Mais votre père ne le veut pas, votre mère non plus.
— Je le sais.
— Alors pourquoi partir?
— Vous devez bien le savoir.
— Pourquoi, enfin.
— Parce que vous me faites partir.
— Je ne tiens pas à ce que vous partiez, Jock.
— Vous l'avez dit; vous avez dit que les gens de la campagne ne sont bons qu'à y rester. Vous tenez toujours ce langage. Vous ne faites pas plus cas de moi que de ces pigeons dans leur nid. Vous trouvez que je ne suis rien du tout. Je vous ferai changer d'idée.
Tous mes griefs partaient en petits jets qui me brûlaient les lèvres.
Pendant que je parlais, elle rougit, et me regarda de son air à la fois railleur et caressant.
— Ah! je fais si peu cas de vous? dit-elle, et c'est pour cette raison là que vous partez? Eh bien, Jock, est-ce que vous resterez si… si je suis bonne pour vous?
Nous étions face à face et fort près.
En un instant la chose fut faite.
Mes bras l'entourèrent.
Je lui donnai baisers sur baisers, sur la bouche, sur les joues, sur les yeux.
Je la pressai contre mon coeur.
Je lui dis bien bas quelle était tout pour moi, tout, et que je ne pouvais pas vivre sans elle.
Edie ne répondit rien, mais elle fut longtemps avant de tourner la tête, et quand elle me repoussa en arrière, elle n'y mit pas beaucoup d'effort.
— Oh! vous êtes bien rude, vieux petit effronté, dit-elle en tenant sa chevelure de ses deux mains. Comme vous m'avez secouée, Jock, je ne me figurais pas que vous seriez aussi hardi.
Mais j'avais tout à fait cessé de la craindre, et un amour, dix fois plus ardent que jamais, bouillait dans mes veines.
Je la ressaisis et l'embrassai comme si j'en avais eu le droit.
— Vous êtes à moi, bien à moi, m'écriai-je. Je n'irai pas à Berwick, je resterai ici et nous nous marierons.
Mais à ce mot de mariage, elle éclata de rire.
— Petit nigaud! petit nigaud! dit-elle en levant l'index.
Puis, comme j'essayais de mettre de nouveau la main sur elle, Edie me fit une jolie petite révérence et rentra à la maison.
IV — LE CHOIX DE JIM
Et alors se passèrent ces six semaines qui furent une sorte de rêve et le sont encore maintenant quand le souvenir m'en revient.
Je vous ennuierais si je me mettais à vous conter ce qui se passa entre nous.
Et pourtant comme c'était grave, quelle importance décisive cela devait avoir sur notre destinée dès ce temps-là!
Ses caprices, son humour sans cesse changeante, tantôt vive, tantôt sombre comme une prairie au-dessous de laquelle défilent des nuages; ses colères sans causes, ses brusques repentirs, qui tour à tour faisaient déborder en moi la joie ou le chagrin.
Voilà ce qu'était ma vie: tout le reste n'était que néant.
Mais il restait toujours dans les dernières profondeurs de mes sentiments une inquiétude vague, la peur d'être pareil à cet homme qui étendait la main pour saisir l'arc-en-ciel, et celle que la véritable Edie Calder, si près de moi qu'elle parût, était en réalité bien loin de moi.
Elle était, en effet, bien malaisée à comprendre.
Elle l'était du moins pour un jeune campagnard à l'esprit peu pénétrant, comme moi.
Car, si j'essayais de l'entretenir de mes véritables projets, de lui dire qu'en prenant la totalité de Corriemuir, nous pourrions ajouter à la somme nécessaire pour ce surplus de fermage, un bénéfice de cent bonnes livres, que cela nous permettrait d'ajouter un salon à West Inch, et d'en faire une belle demeure pour le jour de notre mariage, alors elle se mettait à bouder, à baisser les yeux, comme si elle avait juste assez de patience pour m'écouter.
Mais si je la laissais s'abandonner à ses rêves sur ce que je pouvais devenir, sur la trouvaille fortuite d'un document prouvant que j'étais le véritable héritier du laird, ou bien si, sans cependant m'engager dans l'armée, chose dont elle ne voulait pas entendre parler, elle me voyait devenir un grand guerrier, dont le nom serait dans la bouche de tous, alors elle était aussi charmante qu'une journée de mai.
Je me prêtais de mon mieux à ce jeu, mais il finissait toujours par m'échapper un mot malheureux pour prouver que j'étais toujours Jock Calder de West Inch, tout court, et alors la bouderie de ses lèvres exprimait de nouveau le peu de cas qu'elle faisait de moi.
Nous vivions ainsi, elle dans les nuages, moi terre à terre, et si la rupture n'était pas arrivée d'une manière, elle le serait d'une autre.
La Noël était passée, mais l'hiver avait été doux.
Il avait fait juste assez froid pour qu'on pût marcher sans danger dans les tourbières.
Edie était sortie par une belle matinée, et elle était rentrée pour déjeuner avec les joues rouges d'animation.
— Est-ce que votre ami le fils du docteur est revenu, Jock? dit- elle.
— J'ai entendu dire qu'on l'attend.
— Alors c'est sans doute lui que j'ai rencontré sur la lande.
— Quoi! vous avez rencontré Jim Horscroft?
— Je suis sûre que ce doit être lui. Un gaillard de tournure superbe, un héros, avec une chevelure noire et frisée, le nez court et droit, et des yeux gris. Il a des épaules comme une statue, et pour la taille, Jock, je crois bien que votre tête atteindrait tout juste à son épingle de cravate.
— Je vais jusqu'à son oreille, Edie, m'écriai-je avec indignation. Du moins, si c'était bien Jim! Est-ce qu'il avait au coin de la bouche une pipe en bois brun?
— Oui, il fumait; il était habillé de gris et il avait une belle voix forte et grave.
— Ha! Ho! vous lui avez parlé, dis-je.
Elle rougit légèrement, comme si elle en avait dit plus long qu'elle ne voulait.
— Je me dirigeais vers un endroit où le sol était un peu mou, et il m'a avertie.
— Ah! oui ce doit être le bon vieux Jim dis-je, voilà des années qu'il devrait avoir son doctorat, s'il avait eu autant de cervelle que de biceps. Oui, pardieu, le voilà mon homme en chair et en os.
Je l'avais vu par la fenêtre de la cuisine, et je m'élançai à sa rencontre, tenant à la main mon beignet entamé.
Il courut, lui aussi, au devant de moi, me tendant sa grosse main et les yeux brillants.
— Ah! Jock, s'écria-t-il, c'est un vrai plaisir de vous revoir. Il n'est pas d'amis comme les vieux amis.
Mais soudain il coupa cours à ses propos et regarda par-dessus mon épaule, avec de grands yeux.
Je me retournai.
C'était Edie, avec un sourire joyeux et moqueur, qui était debout sur là seuil.
Comme je fus fier d'elle et de moi aussi, en la regardant!
— Voici ma cousine, Jim, Miss Edie Calder, dis-je.
— Vous arrive-t-il souvent de vous promener avant le déjeuner, Mr Horscroft, demanda-t-elle, toujours avec ce sourire futé.
— Oui, dit-il en la regardant de tous ses yeux.
— Moi aussi, et presque toujours je vais par là-bas, dit-elle. Mais, dites-moi, Jock, vous n'êtes guère empressé à recevoir votre ami. Si vous ne lui faites pas les honneurs de la maison, il faudra que je m'en charge à votre place pour en sauver la réputation.
Au bout de quelques minutes, nous étions avec les vieux, et Jim s'attablait devant son assiette de potage.
Il disait à peine un mot et restait toujours la cuillère en l'air à contempler Edie.
Elle ne fit que lui lancer de petites oeillades.
Il me sembla qu'elle se divertissait de le voir aussi timide et qu'elle faisait de son mieux pour l'encourager par ses propos.
— Jock me disait que vous faisiez vos études pour devenir docteur, dit-elle, mais comme cela doit être difficile, et qu'il doit falloir de temps pour acquérir les connaissances nécessaires!
— Cela me prend en effet beaucoup de temps, dit piteusement Jim, mais j'en viendrai à bout tout de même.
— Ah! vous êtes brave! Vous êtes résolu, vous fixez votre regard sur un but et vous vous dirigez vers lui. Rien ne peut vous arrêter.
— Vraiment, je n'ai pas de quoi me vanter, dit-il. Plus d'un qui a commencé avec moi a déjà sa plaque à sa porte, alors que je ne suis encore qu'un étudiant.
— C'est que vous êtes modeste, monsieur Horscroft. On dit que les gens les plus braves sont aussi les plus modestes. Mais aussi, quand vous avez atteint votre but, quelle gracieuse carrière! Vous portez la guérison partout où vous allez. Vous rendez la force à ceux qui souffrent. Vous avez pour unique but le bien de l'humanité.
L'honnête Jim se démenait sur sa chaise, en entendant ces mots.
— Je n'ai pas des mobiles aussi élevés, je le crains bien, Miss Calder, dit-il. Je songe à gagner ma vie, à continuer la clientèle de mon père. Voilà ce que je vise, et si j'apporte la guérison d'une main, je tendrai l'autre pour recevoir une pièce d'une couronne.
— Comme vous êtes franc et sincère! s'écria-t-elle.
Et cela continua ainsi: elle le couvrait de toutes les vertus, arrangeait adroitement son langage de façon à l’encourager à entrer dans son rôle, et s'y prenait de la manière que je connaissais si bien.
Avant qu'il fût subjugué, je pus voir qu'il avait la tête toute bourdonnante de l'éclat de sa beauté et de ses propos engageants.
Je frissonnais d'orgueil à penser quelle haute idée il aurait de ma parenté.
— N'est-ce pas qu'elle est belle, Jim? lui dis-je, sans pouvoir m'en empêcher, au moment où nous fûmes sur le seuil, et pendant qu'il allumait sa pipe pour retourner chez lui.
— Belle! s'écria-t-il. Mais je n'ai jamais vu son égale.
— Nous devons nous marier, dis-je.
Sa pipe tomba de sa bouche et il me regarda fixement.
Puis il ramassa sa pipe et s'éloigna sans mot dire.
Je croyais qu'il reviendrait, mais je me trompais.
Je le suivis des yeux bien loin sur la lande. Il marchait la tête penchée sur la poitrine.
Mais je n'étais pas près de l'oublier! La cousine Edie eut cent questions à me faire au sujet de ses années d'adolescence, de sa vigueur, des femmes qu'il devait connaître probablement: elle n'en savait jamais assez.
Puis j'eus de ses nouvelles une seconde fois, dans la journée, mais d'une façon moins agréable.
Ce fut par mon père, qui rentra le soir, ne faisant que parler du pauvre Jim.
Le pauvre Jim avait passé tout ce temps à boire.
Dès midi, étant gris, il était descendu aux coteaux de Westhouse, pour se battre avec le champion Gipsy et on n'était pas certain que l'homme passât la nuit.
Mon père avait rencontré Jim sur la grande route, terrible comme un nuage chargé de foudre, et prêt à insulter le premier qui passait.
— Mon Dieu! dit le vieillard, il se fera une belle clientèle, s'il commence à rompre les os aux gens.
La cousine Edie ne fit que rire de tout cela, et j'en ris pour faire comme elle, mais je ne trouvais rien de bien plaisant dans la nouvelle. Le surlendemain, je me rendais à Corriemuir par le sentier des moutons quand je rencontrai Jim en personne, qui marchait à grands pas.
Mais ce n'était plus le gros gaillard plein de bonhomie qui avait partagé notre soupe l'autre matin.
Il n'avait ni col, ni cravate. Son gilet était défait, ses cheveux emmêlés, sa figue toute brouillée, comme celle d'un homme qui a passé la nuit à boire.
Il tenait un bâton de frêne, dont il se servait pour cingler les genêts de chaque côté du sentier.
— Eh bien, Jim, dis-je.
Mais il me jeta un de ces regards que je lui avais vus plus d'une fois à l'école, quand il avait le diable au corps, qu'il se savait dans son tort et mettait toute sa volonté à s'en tirer à force d'effronterie.
Il ne me répondit pas un mot. Il me dépassa sur le sentier étroit et s'éloigna d'un pas incertain, toujours en brandissant son bout de frêne et abattant les broussailles.
Ah! certes, je ne lui en voulais pas.
J'étais fâché, très fâché, voilà tout.
Certes, je n'étais point aveugle au point de ne point voir ce qui se passait.
Il était amoureux d'Edie, et il ne pouvait se faire à l'idée qu'elle serait à moi.
Pauvre garçon, que pouvait-il y faire?
Peut-être qu'à sa place je me serais conduit comme lui.
Il y avait eu un temps où je m'étonnais qu'une jeune fille pût ainsi mettre à l'envers la tête d’un homme plein de force, mais j'en savais maintenant davantage.
Il se passa quinze jours sans que je visse Jim Horscroft, puis arriva cette journée, de jeudi qui devait changer le cours de toute mon existence.
Ce jour-là, je me réveillai de bonne heure, avec ce petit frisson de joie, si exquis au moment où l'on ouvre les yeux.
La veille, Edie avait été plus charmante que d'ordinaire.
Je m'étais endormi en me disant qu’après tout, je pouvais bien avoir mis la main sur l'arc-en-ciel, et que sans se faire des imaginations, sans se monter la tête, elle commençait à éprouver de l'affection pour le simple, le grossier Jock Calder, de West Inch.
C’était cette même pensée, qui, restée en mon coeur, était cause de ce petit gazouillement matinal de joie.
Puis je me rappelai qu'en me dépêchant, je serais prêt pour sortir avec elle, car elle avait l’habitude d'aller se promener dès le lever du soleil.
Mais j'étais arrivé trop tard.
Quand je fus devant sa porte, je trouvai celle-ci entrouverte, et la chambre vide.
« Bon, me dis-je, du moins je la rencontrerai, peut-être, et nous reviendrons ensemble.
Du haut de la côte de Corriemuir, on voit tout le pays d'alentour; donc, prenant mon bâton, je partis dans cette direction.
La journée était claire, mais froide, et le ressac faisait entendre son grondement sonore, bien que depuis plusieurs jours il n'y eût point eu de vent dans notre région.
Je montai le raide sentier en zigzag, respirant l'air léger et vif du matin, et je sifflotais en marchant, et je finis par arriver, un peu essoufflé, parmi les genêts du sommet.
En jetant les yeux vers la longue ponte de l'autre versant, je vis la cousine Edie, ainsi que je m'y attendais, et je vis Jim Horscroft qui marchait côte à côte avec elle.
Ils n'étaient pas bien loin, mais ils étaient trop occupés l'un de l'autre pour me voir.
Elle allait lentement, la tête penchée, de ce petit air espiègle que je connaissais si bien.
Elle détournait ses yeux de lui, et jetait un mot de temps à autre.
Il marchait près d'elle, la contemplant, et baissant la tête, dans l'ardeur de son langage.
Puis, à quelque propos qu’il lui tint, elle lui posa une main caressante sur le bras. Lui, ne se contenant plus, la saisit, la souleva et l'embrassa à plusieurs reprises.
À cette vue, je me sentis incapable de crier, de faire un mouvement. Je restai immobile, le coeur lourd comme du plomb, l'air d'un cadavre, les yeux fixés sur eux.
Je la vis lui mettre la main sur l'épaule, et accueillir les baisers de Jim avec autant de faveur que les miens.
Puis il la remit à terre.
Je reconnus que cette scène avait été celle de leur séparation, car s'ils avaient fait seulement cent pas de plus, ils se seraient trouvés à portée d'être vus des fenêtres du haut de la maison.
Elle s'éloigna à pas lents, et il resta là pour la suivre des yeux.
J'attendis qu'elle fût à quelque distance. Alors je descendis, mais mon saisissement était tel, que j'étais à peine à une longueur de main de lui quand il passa près de moi.
Il essaya de sourire, et ses yeux rencontrèrent les miens.
— Ah! Jock! dit-il, déjà sur pied.
— Je vous ai vu, dis-je d'une voix entrecoupée.
Ma gorge était devenue si sèche que je parlais du ton d'un homme qui a une angine.
— Ah! vraiment! dit-il.
Puis il sifflota un instant.
— Eh bien, sur ma vie, je n'en suis pas fâché. Je comptais aller à West Inch aujourd'hui même, pour m’expliquer avec vous. Mieux vaut qu'il en soit ainsi peut-être.
— Le bel ami que vous faites! dis-je.
— Allons, voyons, soyez raisonnable, Jock, dit-il en mettant ses mains dans ses poches et se dandinant. Laissez-moi vous dire où nous en sommes. Regardez-moi dans les yeux et vous verrez que je ne vous mens pas. Voici ce qu'il y a. J'ai déjà rencontré Edie… c'est à dire Miss Calder, le matin de mon arrivée, et il y avait certains détails qui m'ont fait supposer qu'elle était libre, et dans cette conviction, j'ai laissé mon esprit se lancer à sa poursuite. Puis vous avez dit qu'elle n'était pas libre, qu'elle était votre fiancée, et ce fût le coup le plus dur que j'aie reçu depuis longtemps. Cela m'a mis complètement hors de moi. J'ai passé des jours à faire des sottises, et c'est par un hasard heureux que je ne suis pas dans la prison de Berwick. Puis, le hasard me l'a fait rencontrer une seconde fois — sur mon âme, Jock, ce fut pour moi le hasard — et quand je lui parlai de vous, cette idée la fit rire. C'étaient affaires entre cousin et cousine, disait-elle, mais quant à n'être pas libre, et à ce que vous fussiez pour elle plus qu'un ami, c'étaient des bêtises. Ainsi vous le voyez, Jock, je n'étais pas tant à blâmer que cela, après tout, d'autant plus qu'elle m'a promis de vous faire voir par sa conduite envers vous, que vous vous étiez mépris en croyant avoir un droit quelconque sur elle. Vous avez dû remarquer qu'elle vous a à peine dit un mot pendant ces deux dernières semaines.
J'éclatai d'un rire amer.
— Hier soir, pas plus tard, fis-je, elle m'a dit que j'étais le seul homme au monde qu'elle pouvait jamais prendre le parti d'aimer.
Jim Horscroft me tendit une main cordiale, me la mit sur l'épaule et avança sa tête pour regarder dans mes yeux.
— Jock Calder, dit-il, je ne vous ai jamais entendu proférer un mensonge. Vous n'êtes pas en train de jouer double jeu, n'est-ce pas? Vous êtes de bonne foi, maintenant. Entre vous et moi, nous agissons franchement, d'homme à homme?
— C'est la vérité de Dieu, dis-je.
Il resta à me considérer, la figure contractée, comme celle d'un homme en qui se livre un rude combat intérieur.
Deux longues minutes se passèrent avant qu'il parlât.
— Voyons, Jock, dit il, cette femme là se moque de nous deux. Vous entendez, l'ami, elle se moque de nous deux. Elle vous aime à West Inch, elle m'aime sur la lande, et dans son coeur de diablesse, elle se soucie autant de nous deux que d'une fleur d'ajonc: Serrons-nous la main, mon ami, et envoyons au diable l'infernale coquine.
Mais c'était trop me demander.
Au fond du coeur, il m'était impossible de la maudire, plus impossible encore de rester impassible à écouter un autre mal parler d'elle. Non, quand même cet autre eût été mon plus vieil ami.
— Pas de gros mots, m'écriai-je.
— Ah! vous me donnez mal au coeur avec vos propos bénins. Je l'appelle du nom qu'elle devrait porter.
— Ah! vraiment? dis je en ôtant mon habit. Attention, Jim Horscroft, si vous dites encore un mot contre elle, je vous le ferai rentrer dans la gorge, fussiez-vous aussi gros que le château de Berwick.
Il retroussa les manches de son habit jusqu’au coude. Ce fut pour les rabattre lentement.
— Ne faites pas le sot, Jock, dit-il. Soixante quatre livres de poids et cinq pouces de taille, c'est une différence qui ne peut se compenser pour personne au monde. Deux vieux amis qui se prennent corps à corps pour une… Non, je ne le dirai pas. Ah! par le Seigneur, n'a-t-elle pas de l'aplomb pour dix?
Je me retournai.
Elle était là, à moins de vingt yards de nous, l'air aussi calme, aussi indifférent que nous paraissions emportés, fiévreux.
— J'étais tout prés de la maison, dit-elle, quand je vous ai vus parler avec animation. Aussi je suis revenue sur mes pas pour savoir de quoi il s'agissait.
Horscroft fit quelques pas en courant, et la saisit par le poignet.
Elle jeta un cri en voyant sa physionomie, mais, il la tira jusqu'à l'endroit où j'étais resté.
— Eh bien, Jock, voilà assez de sottises comme cela, dit-il. La voici, lui demanderons-nous de déclarer lequel de nous elle préfère? Elle ne pourra pas nous tricher, maintenant que nous sommes tous deux ici?
— J'y consens, répondis-je.
— Et moi aussi, si elle se prononce en votre faveur, je vous jure que je ne tournerai pas seulement un oeil de son côté. En ferez- vous autant pour moi?
— Oui, je le ferai.
— Eh bien alors, faites attention, vous! Nous voici deux honnêtes gens et amis, nous ne nous mentons jamais, et maintenant nous connaissons votre double jeu. Je sais ce que vous avez dit hier soir. Jock sait ce que vous avez dit aujourd'hui. Vous le voyez; maintenant parlez carrément, sans détour. Nous voici devant vous: prononcez-vous une bonne fois pour toutes. Lequel est-ce de Jock ou de moi?
Vous croyez peut-être la demoiselle accablée de confusion.
Loin de là, ses yeux brillaient de joie.
Je parierais volontiers que jamais de sa vie elle ne fut plus fière.
Pendant qu'elle promenait ses yeux de l'un à l'autre de nous, sa figure éclairée par le froid soleil du matin, elle avait l'air plus charmante que jamais.
Jim était aussi de cet avis, j’en suis sûr, car il lâcha son poignet, et l'expression de dureté de sa physionomie l'adoucit.
— Allons, Edie, lequel sera-ce?
— Sots gamins! s'écria-t-elle, se chamailler ainsi! Cousin Jock, vous savez combien j'ai d'affection pour vous.
— Eh bien, alors, allez avec lui, dit Horscroft.
— Mais je n'aime que Jim. Il n'y a personne que j'aime autant que Jim.
Elle se laissa aller amoureusement vers lui et posa sa joue contre le coeur de Jim.
— Vous voyez, Jock, dit-il en regardant par-dessus l'épaule d'Edie.
Je voyais…
Je rentrai à West Inch, transformé en un tout autre homme.
V — L'HOMME D’OUTRE-MER
Je n'étais point homme à rester assis et geignant près d'une cruche cassée.
Quand il n'y a pas moyen de la raccommoder, le rôle qui convient à un homme c'est de n'en plus parler.
Pendant des semaines j'eus le coeur endolori, et j'avoue qu'il l'est encore un peu, quand j'y pense, après tant d’années et un heureux mariage. Mais je me donnai l'air de prendre bravement la chose, et avant tout, je tins la promesse que j'avais faite le jour de la promenade sur la côte.
Je fus pour elle un frère, rien de plus.
Pourtant il m'arriva plus d'une fois de me sentir dans la nécessité de tirer durement sur le mors.
Même alors elle tournait autour de moi, avec ses façons câlines, ses histoires que Jim était bien rude avec elle, et combien elle avait été heureuse au temps où j'étais bien disposé pour elle.
Il lui fallait parler ainsi: elle avait cela dans le sang, et ne pouvait agir autrement.
Mais, presque tout le reste du temps, Jim et elle, étaient fort heureux.
Dans tout le pays on disait que le mariage aurait lieu dès qu'il serait reçu docteur.
Alors il viendrait passer quatre nuits par semaine à West Inch avec nous.
Mes parents en étaient contents et je faisais de mon mieux pour être content de mon côté.
Il y eut peut-être un peu de froideur entre lui et moi dans les commencements.
Ce n'était plus de lui à moi cette vieille amitié de camarades d'école. Mais plus tard, quand la douleur fut passée, il me semble qu'il avait agi avec franchise, et que je n'avais pas de juste motif pour me plaindre de lui.
Nous étions donc restés amis, jusqu'à un certain point.
Il avait oublié toute sa colère contre elle. Il eût baisé l'empreinte laissée par ses souliers dans la boue.
Nous faisions souvent ensemble, lui et moi, de longues promenades. C'est de l'une de ces courses que je me propose de vous parler.
Nous avions dépassé Brampton House et contourné le bouquet de pins qui abrite contre le vent de mer la maison du Major Elliott.
On était alors au printemps.
La saison était en avance, de sorte qu'à la fin d'avril les arbres étaient déjà bien en feuilles.
Il faisait aussi chaud qu'en un jour d’été.
Aussi fûmes-nous extrêmement surpris de voir un immense brasier grondant sur la pelouse qui s'étendait devant la porte du Major.
Il y avait là la moitié d'un pin, et les flammes jaillissaient jusqu’à la hauteur des fenêtres de la chambre à coucher.
Jim et moi nous ouvrions de grands yeux, mais nous fûmes bien autrement stupéfaits de voir le major sortir, un grand pot d'un quart à la main, suivi de sa soeur, vieille dame qui dirigeait son ménage, de deux des bonnes, et toute la troupe gambader autour du feu.
C'était un homme très doux, tranquille, comme on le savait dans tout le pays, et voilà qu'il se prenait le rôle du vieux Nick à la danse du Sabbat, qu'il tournait en clopinant et brandissant sa pinte au-dessus de sa tête.
Nous arrivâmes au pas de course.
Il n'en mit que plus d'entrain à l'agiter, quand il nous vit approcher.
— La paix! braillait-il! Hourra! mes enfants, la paix!
À ces mots, nous nous mîmes aussi à danser et chanter, car depuis si longtemps, que nous en avions perdu le souvenir, on ne parlait que de guerre.
On était excédé; l'ombre avait plané si longtemps au-dessus de nous, que nous étions tout étonnés de sentir qu'elle avait disparu.
Vraiment c'était un peu trop fort à croire, mais le major dissipa nos doutes par son dédain.
— Mais oui, mais oui, c'est vrai, s'écria-t-il en s'arrêtant, et appuyant la main sur son côté. Les Alliés ont occupé Paris. Boney a jeté le manche après la cognée, et tous ses hommes jurent fidélité à Louis XVIII.
— Et l'Empereur? demandai je, est-ce qu'on l'épargnera?
— Il est question de l'envoyer à l'île d'Elbe, où il sera hors d'état de nuire. Mais ses officiers! Il en est qui ne s'en tireront pas à aussi bon compte. Il a été commis pendant ces derniers vingt ans des actes qui n'ont point été oubliés, et il y a encore quelques vieux comptes à régler. Mais c'est la Paix! la Paix.
Et il se remit à ses gambades, le pot en main, autour de son feu de joie.
Nous passâmes quelques instants avec le major.
Puis nous descendîmes, Jim et moi, vers la plage, en causant de cette grande nouvelle et de ce qui s’en suivrait.
Il savait peu de choses.
Moi je ne savais presque rien; mais nous ajustâmes tout cela, nous dîmes que les prix de toutes choses baisseraient, que nos braves gaillards reviendraient au pays, que les navires iraient où ils voudraient en sécurité, que nous démolirions tous les signaux de feu établis sur la côte, car désormais nul ennemi n’était à craindre.
Tout en causant, nous nous promenions sur le sable blanc et ferme, et nous regardions l'antique Mer du Nord.
Et Jim, qui allait à grands pas près de moi, si plein de santé et d'ardeur, il ne se doutait guère qu'à ce moment même il avait atteint le point culminant de son existence, et que désormais il ne cesserait de descendre la pente.
Il flottait sur la mer une légère buée, car les premières heures de la matinée avaient été très brumeuses et le soleil n'avait pas tout dissipé.
Comme nos regards se portaient vers la mer, nous vîmes tout à coup émerger du brouillard la voile d'un petit bateau, qui arrivait du côté de la terre en se balançant.
Un seul homme était assis à la manoeuvre, et le bateau louvoyait comme si l'homme avait de la peine à se décider pour atterrir sur la plage ou s'éloigner.
À la fin, comme si notre présence lui eût fait prendre son parti, il piqua droit vers nous, et sa quille se froissa contra les galets, juste à nos pieds.
Il laissa tomber sa voile, sauta dehors, et traîna l'avant sur la plage.
— Grande Bretagne, je crois? dit-il en faisant promptement demi- tour pour s'adresser à nous.
C'était un homme de taille un peu au-dessus de la moyenne, mais d'une maigreur excessive.
Il avait les yeux perçants, très rapprochés, entre lesquels se dressait un nez long et tranchant, au-dessus d'un buisson de moustache brune aussi raide, aussi dure que celle d'un chat.
Il était vêtu fort convenablement, d'un costume brun à boutons de cuivre, et chaussé de grandes bottes que l'eau de mer avait durcies et rendues fort rugueuses.
Il avait la figure et les mains d'un teint si foncé qu'on aurait pu le prendre pour un Espagnol, mais quand il leva son chapeau pour nous saluer, nous vîmes que son front était très blanc et que la nuance si foncée de son teint n'était que superficielle.
Il nous regarda alternativement et dans ses yeux gris il y avait un je ne sais quoi que je n'avais jamais vu jusqu'alors. La question ainsi faite était facile à comprendre, mais on eût dit qu'il y avait derrière elle une menace, on eût dit qu'il comptait sur la réponse comme sur une obligation et non comme sur une faveur.
— Grande Bretagne? demanda-t-il encore, en frappant vivement de sa botte sur les galets.
— Oui, dis-je, pendant que Jim éclatait de rire.
— Angleterre? Écosse?
— Écosse, mais c'est l'Angleterre de l’autre côté de ces arbres, là-bas.
— Bon, je sais où je suis, maintenant! Je me suis trouvé dans le brouillard sans boussole pendant près de trois jours, et je ne m'attendais plus à revoir la terre.
Il parlait l'anglais très couramment, mais de temps à autre avec des tournures étranges de phrases
— Alors d'où venez-vous? demanda Jim.
— J'étais dans un navire qui a fait naufrage, dit-il brièvement. Quelle est cette ville, par là-bas?
— C'est Berwick.
— Ah! très bien! Il faut que je reprenne des forces avant d'aller plus loin.