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La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3)

CHAPITRE II.

François Soulés translation

Adeline, à l’aide d’un bon tempérament et des tendres attentions de ses nouveaux amis, se trouva assez bien, dans l’espace d’une semaine, pour quitter sa chambre. Elle fut présentée à Laluc, qu’elle vit en répandant des larmes de reconnaissance; elle le remercia de ses bontés avec tant de chaleur, et en même temps avec tant de simplicité, qu’elle l’intéressa davantage en sa faveur. Pendant les progrès de sa convalescence, la douceur de ses manières lui avait entièrement gagné le cœur de Clare, et avait inspiré beaucoup d’intérêt à sa tante. Les récits que cette dernière faisait d’Adeline, et les louanges que lui donnait Clare, avaient tout à la fois excité l’estime et la curiosité de Laluc. Il la reçut avec une expression de bienveillance qui apporta la paix et la consolation dans son cœur. Elle avait instruit mademoiselle Laluc de plusieurs particularités de son histoire, que Pierre, ou par ignorance, ou par inattention, ne lui avait pas communiquées, supprimant, peut-être par une fausse délicatesse, l’aveu de son attachement pour Théodore. Ces circonstances avaient été redites à Laluc, qui, toujours sensible aux malheurs des autres, s’intéressa particulièrement aux souffrances extraordinaires d’Adeline.

Il y avait près de quinze jours qu’elle était au château, lorsqu’un matin Laluc désira lui parler en particulier. Elle le suivit dans son cabinet, et alors il lui dit, de la manière la plus délicate, que, comme elle avait été malheureuse en père, il souhaitait qu’elle le regardât désormais comme son père, et sa maison comme la sienne. «Vous et Clare serez également mes filles, ajouta-t-il; je serai fort heureux de posséder de pareils enfans.» De violentes émotions de surprise et de reconnaissance empêchèrent pendant quelque temps Adeline de proférer aucune parole. «Ne me faites aucun remercîment, dit Laluc; je comprends tout ce que vous voudriez dire, et je sais aussi que je ne fais que mon devoir: je rends grâces à Dieu de m’avoir fait trouver mon plaisir avec mon devoir.» Adeline essuya les larmes que sa bonté avait excitées, et se prépara à parler; mais Laluc lui serra la main; et, se tournant pour cacher son émotion, il sortit de la chambre.

Adeline fut donc regardée comme appartenant à la famille; et elle aurait trouvé son bonheur dans la tendresse paternelle de Laluc, dans l’affection de Clare et les égards constans de mademoiselle Laluc, si ses inquiétudes continuelles pour le sort de Théodore, dont elle avait moins d’espoir que jamais d’apprendre des nouvelles dans cette solitude, ne l’avaient intérieurement minée, et n’avaient rempli d’amertume tous ses momens de réflexion. Lors même que le sommeil effaçait pour quelque temps la mémoire du passé, son image se présentait souvent à son esprit, accompagnée de toutes les exagérations de la terreur. Elle le voyait dans les fers, confondu avec les plus vils scélérats, ou conduit au supplice avec tout l’appareil terrible des criminels; elle voyait toute la douleur de ses regards et l’entendait répéter son nom avec des accens de désespoir, jusqu’à ce que l’horreur de la scène l’accablait et l’éveillait en sursaut.

Une parité de goût et de caractère l’attachait à Clare; cependant la douleur qui la consumait était d’une nature trop délicate pour qu’elle la découvrît, et elle n’avait fait jamais mention de Théodore, même à son amie. Sa maladie l’avait rendue faible et languissante, et l’anxiété continuelle de son âme contribuait à prolonger cette situation. Elle s’efforçait par tous les moyens imaginables de détourner ses pensées du triste objet qui en était la cause, et souvent elle réussissait. Laluc avait une belle bibliothèque, et les instructions que l’on pouvait y trouver satisfaisaient à la fois son amour de la science, et écartaient de son esprit les souvenirs pénibles. Sa conversation était aussi pour elle une autre ressource contre le chagrin.

Mais son principal amusement était de parcourir les scènes sublimes du pays circonvoisin, quelquefois avec Clare, quoique très-souvent sans autre compagnie que celle d’un livre. Il y avait, en effet, des momens où la conversation de son amie lui imposait une pénible réserve; au lieu que, lorsqu’elle s’abandonnait à ses réflexions, elle préférait aller seule au milieu des scènes dont la grandeur solitaire soulageait la tristesse de son cœur. Là, elle se retraçait toute la conduite de son bien-aimé Théodore, et s’efforçait de se rappeler sa figure, son air et ses manières. Quelquefois ce souvenir lui faisait verser des larmes; et alors, réfléchissant subitement qu’il avait peut-être déjà souffert une mort ignominieuse par rapport à elle, en conséquence même des actions qui lui avaient prouvé son amour, un désespoir terrible s’emparait de son âme, et, arrêtant le cours de ses larmes, elle menaçait de rompre toutes les barrières que le courage et la raison pouvaient lui opposer.

Craignant alors de s’abandonner à ses propres pensées, elle retournait précipitamment au logis, et tâchait par un effort désespéré de perdre le souvenir du passé dans la conversation de Laluc. Quand celui-ci observait sa mélancolie, il l’attribuait à un sentiment du cruel traitement qu’elle avait reçu de son père; circonstance qui, en excitant sa compassion, la rendait encore plus chère à son cœur. Tandis que l’amour qu’elle témoignait dans ses momens plus calmes pour la conversation raisonnable, fournissait une nouvelle source d’amusement, en cultivant un esprit ardent pour la science, et susceptible de toutes les impressions du génie, elle trouvait un plaisir mélancolique à écouter les airs tendres que Clare jouait sur son luth, et elle soulageait souvent son esprit en répétant ceux qu’elle avait entendus.

La délicatesse de ses manières, si analogue au caractère pensif de Laluc, charmait le cœur de ce bon vieillard, et lui inspirait pour elle une tendresse qui consolait cette infortunée, et ne tarda pas à gagner toute sa confiance et toute son affection. Elle voyait avec chagrin la décadence de sa santé, et réunissait ses efforts à ceux de sa famille pour l’amuser et l’égayer.

L’agréable société dont elle jouissait, et la tranquillité du pays, rendirent enfin le calme à son esprit. Elle connaissait alors toutes les promenades sauvages des montagnes voisines, et n’était jamais fatiguée de contempler leur sublime grandeur. Dans ses courses solitaires elle avait presque toujours un livre avec elle, afin que, si ses pensées se fixaient sur l’unique objet de sa douleur, elle pût les détourner vers un sujet moins dangereux pour sa tranquillité. Elle avait fait des progrès dans la langue anglaise, lorsqu’elle était au couvent pour son éducation, et les instructions de Laluc, qui savait bien cette langue, servirent à la perfectionner. Il avait de la partialité pour les Anglais, et sa bibliothèque contenait une collection de leurs meilleurs auteurs, particulièrement de leurs philosophes et de leurs poètes. Adeline s’aperçut qu’aucun genre de littérature n’était plus propre à distraire son esprit de la contemplation de ses malheurs, que la haute poésie; et son goût ne tarda pas à lui faire voir combien les Anglais étaient en ce genre supérieurs aux Français. L’esprit de la langue, plus peut-être que celui de la nation, si l’on peut admettre une distinction pareille, en était la cause.

Un soir, tandis que Clare était occupée à la maison, Adeline errait seule dans un endroit favori, au milieu des rochers qui bordaient le lac. Tandis qu’elle se livrait avec délices à la contemplation de ce magnifique spectacle, elle entendit le son d’un cor de chasse; et, jetant ses regards sur le lac, elle aperçut, à quelque distance, un bateau de plaisance. Comme ce spectacle n’était pas commun dans cette solitude, elle s’imagina que c’était une compagnie d’étrangers venue dans le dessein de voir les scènes merveilleuses du pays, ou peut-être des Génevois qui désiraient s’amuser sur un lac aussi majestueux que le leur, quoiqu’il ne fût pas d’une aussi grande étendue; et cette dernière conjecture était assez juste.

En prêtant l’oreille aux sons enchanteurs et moelleux du cor, qui se perdaient insensiblement dans le lointain, la scène lui parut plus attrayante, et elle ne put résister à la tentation de peindre en vers des objets qui lui offraient tant de charmes.

STANCES.

O comme de ce lac l’immensité profonde Répète et radoucit le vif azur des cieux! Quels rochers menaçans inclinés sur son onde, De leur scène sauvage épouvantent mes yeux! Déjà, vers l’horizon le soleil qui s’abaisse De la cime des bois dore les verts rameaux, Tandis que des hauteurs descend une ombre épaisse Dont le voile s’épand sur la face des eaux. Voyez comme un rayon de sa vive lumière Va frapper les créneaux de cette vieille tour, Qui, du haut de ce cap levant sa tête altière, Voit brunir à ses pieds la forêt d’alentour. Les créneaux lumineux, la tour déjà dans l’ombre, Le rocher et le bois dont il est surmonté, Dans les douces lueurs d’un reflet demi-sombre, Doublent au sein des flots leur dormante beauté. Voilà que du soleil les clartés se retirent, Le liquide tableau par degrés s’obscurcit; Et le rideau du soir, dont les couleurs expirent, Sur le sommet des rocs s’étend et s’obscurcit. J’entends un cor au loin retentir sur la rive. Quel ton mélancolique!..... il va frapper les monts; Et la sensible Écho, dans sa grotte plaintive, En refrains langoureux redit les derniers sons. Salut, ombre du soir! le calme où tu me plonges A pénétré mon cœur de tes charmes puissans; Il s’émeut, s’attendrit, et par les plus beaux songes L’imagination réjouit tous mes sens.

Laluc, ayant remarqué combien les perspectives du pays plaisaient à Adeline, et désirant faire diversion à sa mélancolie qui, malgré ses efforts, n’était souvent que trop apparente, résolut de lui faire voir d’autres scènes que celles où elle était circonscrite. Il proposa une partie de cheval pour examiner de plus près les glaciers: y aller à pied offrait des difficultés et une fatigue au-dessus des forces de Laluc dans l’état actuel de sa santé, ainsi qu’au-dessus de celles d’Adeline. Elle n’était pas accoutumée à aller à cheval seule, et les sentiers montueux par où ils devaient passer rendaient cette expérience dangereuse; mais elle cacha ses appréhensions, qui n’étaient pas d’ailleurs assez fortes pour lui faire renoncer à une jouissance telle que celle qu’on lui offrait.

Le jour suivant fut fixé pour cette excursion. Laluc et sa compagnie se levèrent de grand matin; et, après un léger déjeuner, ils partirent pour le glacier de Montanvert, qui était à quelques lieues de distance. Pierre portait un panier de provisions, et leur plan était de dîner dans quelque endroit agréable.

Il est inutile de décrire l’enthousiasme d’Adeline, le contentement paisible de Laluc et les transports de Clare, à mesure que les scènes de ce pays romantique leur passaient devant les yeux. Tantôt enveloppées d’une grandeur sombre et obscure, elles n’offraient que des roches affreuses et des cataractes se précipitant de leurs sommets dans des vallées profondes et étroites, à travers lesquelles elles roulaient leurs eaux écumantes qui en sortaient en rugissant, pour se porter dans des lieux inaccessibles aux mortels; tantôt elles avaient une apparence moins sauvage: les âpres traits de la nature étaient entremêlés de la pompe des vergers et de la verdure des champs; et, tandis que la neige se glaçait sur le sommet de la montagne, la vigne fleurissait à ses pieds.

Engagés dans une conversation intéressante, et entraînés par l’admiration du pays, ils voyagèrent jusqu’à midi, et cherchèrent ensuite un endroit agréable pour se reposer et prendre quelques rafraîchissemens. Ils aperçurent, à quelque distance, les ruines d’un bâtiment qui avait autrefois été un château; il était situé sur une pointe de rocher qui dominait une profonde vallée; et ses tours rompues, s’élevant au milieu des bois, dont elles étaient pour ainsi dire couvertes, augmentaient la beauté pittoresque de la scène.

L’édifice excitait la curiosité et invitait au repos. Laluc et sa compagnie s’en approchèrent; ils s’assirent sur l’herbe, à l’ombre de quelques grands arbres. Une ouverture à travers les bois leur permettait de voir les Alpes dans le lointain. Il régnait le plus profond silence. Ils furent quelque temps plongés dans la méditation. Adeline ressentait une douce satisfaction qu’elle n’avait pas éprouvée depuis long-temps. Regardant Laluc, elle aperçut une larme couler le long de ses joues, tandis que l’élévation de son âme était peinte sur son visage. Il tourna alors ses yeux pleins de tendresse vers Clare, et fit un effort pour se remettre.

«Le calme et l’isolement de cette scène, dit Adeline, ces montagnes prodigieuses, la sombre grandeur de ces bois, ainsi que ce monument de gloire passée, sur lequel la main du temps est si fortement empreinte, répandent dans l’esprit un enthousiasme sacré, et excitent des sensations vraiment sublimes.»

Laluc allait parler; mais Pierre, s’avançant, demanda s’il ne ferait pas bien d’ouvrir le bissac, parce qu’il s’imaginait que M. le curé et les jeunes demoiselles devaient avoir bien faim après avoir voyagé si loin, en montant et descendant, avant dîner. Ils reconnurent la vérité de l’assertion de l’honnête Pierre, et acceptèrent son offre.

On étendit des rafraîchissemens sur l’herbe, et la compagnie, assise sous le dais mouvant des branches, environnée de la douce odeur des fleurs sauvages, respira l’air pur des Alpes, que l’on pourrait bien appeler un esprit d’air, et fit un repas que toutes ces circonstances lui firent trouver délicieux.

Quand ils se levèrent pour s’en aller: «Je ne peux, dit Clare, quitter cet endroit charmant. Qu’il serait agréable de passer sa vie à l’ombre de ces arbres, avec les amis qui nous sont chers!» Laluc sourit de la simplicité romanesque de cette idée; mais Adeline poussa un profond soupir, parce qu’elle lui représentait l’image de la félicité et de Théodore, et se tourna de côté pour cacher ses larmes.

Ils remontèrent sur leurs chevaux, et, bientôt après, ils arrivèrent au pied du Montanvert. On ne peut exprimer les émotions d’Adeline, en contemplant, sous différens points de vue, les objets étonnans dont elle était environnée; et la compagnie entière se trouvait trop affectée pour pouvoir jouir de la conversation. Le profond silence qui régnait dans ces régions de la solitude inspirait la terreur, et ajoutait encore au sublime de la scène.

«Il semble, dit Adeline, que nous marchions sur les ruines du monde, et que nous soyons les seules personnes qui aient échappé de ce grand naufrage. J’ai peine à me persuader que nous ne sommes pas seuls sur la surface du globe.»

«La vue de ces objets, dit Laluc, élève l’âme vers leur créateur; et nous contemplons, avec des sentimens au-dessus de l’humanité, la majesté de sa nature dans la grandeur de ses ouvrages.» Laluc leva ses yeux baignés de larmes vers le ciel, et fut quelques momens dans une extase d’adoration.

Ils quittèrent ces scènes avec beaucoup de regret; mais l’heure du jour et l’apparence des nuages qui semblaient menacer d’une tempête, leur firent hâter leur départ. Adeline aurait presque désiré voir les formidables effets du tonnerre dans ces régions.

Ils retournèrent à Leloncourt par un autre chemin; et l’ombre des précipices suspendus sur leurs têtes, était augmentée par l’obscurité de l’atmosphère. Il était nuit quand ils aperçurent le lac, et cette vue leur fit plaisir; car l’orage, qui menaçait depuis long-temps, s’avançait alors à grands pas: le tonnerre grondait au milieu des Alpes, et les noires vapeurs qui roulaient pesamment sur leurs flancs, leur donnaient une majesté plus imposante. Laluc aurait voulu redoubler le pas; mais comme le chemin allait en tournant sur le flanc escarpé d’une montagne, il fallait user de précautions. L’air qui s’obscurcissait, et les éclairs qui couvraient l’horizon, commencèrent à faire peur à Clare; mais elle cacha sa frayeur, pour ne point donner de peine à son père. Il éclata au-dessus de leurs têtes un coup de tonnerre qui semblait avoir ébranlé les fondemens du globe, et qui retentit d’une manière terrible dans les montagnes d’alentour. Ce bruit épouvanta le cheval de Clare; il l’emporta avec une rapidité étonnante en bas de la montagne, vers le lac qui en baignait le pied. Il n’est pas au pouvoir de l’homme de décrire les angoisses de Laluc, qui suivait sa chute des yeux, s’attendant continuellement à la voir en poussière au bas du précipice affreux qui bordait le chemin.

Clare se tint ferme sur son cheval; mais la frayeur l’avait presque privée de l’usage de ses sens. Ses efforts pour sa conservation étaient purement machinals; car elle savait à peine ce qu’elle faisait. Cependant le cheval la porta, sans accident, jusqu’au bas de la montagne; mais il courait vers le lac, lorsqu’un voyageur qui passait l’attrapa par la bride. Ce mouvement subit jette Clare par terre; mais l’animal s’échappa des mains de l’étranger et se précipita dans le lac. La violence de la chute l’étourdit; le voyageur s’efforça de la relever, tandis que son domestique alla chercher de l’eau.

Elle ne tarda pas à recouvrer l’usage de ses sens; et, en ouvrant les yeux, elle se trouva entre les bras d’un homme qui paraissait la soutenir avec difficulté. La compassion peinte sur sa figure, lorsqu’il s’informa de sa santé, rappela ses esprits; et elle s’efforçait de lui faire ses remercîmens, quand Laluc et Adeline arrivèrent. Clare aperçut la frayeur sur le visage de son père; et, toute faible qu’elle était, elle tâcha de se lever, et dit, avec un sourire forcé, plus propre à faire connaître qu’à cacher ses souffrances: «Mon cher papa, je ne me suis pas fait de mal.» La pâleur de ses traits et le sang qui coulait le long de ses joues démentaient ses paroles. Mais Laluc, à qui sa frayeur avait fait craindre le plus grand des maux, se réjouit de l’entendre parler; il rappela sa présence d’esprit; et, tandis qu’Adeline fit usage de son flacon d’odeur, il lui mouilla les tempes.

Quand elle fut un peu remise, elle lui raconta les obligations qu’elle avait à l’étranger. Laluc voulut lui témoigner sa reconnaissance; mais l’autre l’interrompit, et le pria de ne point lui faire de complimens pour avoir suivi une impulsion ordinaire d’humanité.

Ils n’étaient pas alors fort éloignés de Leloncourt; mais la nuit étendait déjà son voile sombre, et le tonnerre grondait dans les montagnes. Laluc ne savait comment reconduire Clare à la maison.

En s’efforçant de la relever, l’étranger avait laissé paraître des symptômes de douleur si évidens, que Laluc s’informa de ce qui lui faisait mal. La secousse que le cheval avait donnée au bras du chevalier, en s’échappant de ses mains, lui avait foulé l’épaule, et il ne pouvait presque plus se servir de son bras. Il souffrait considérablement; et Laluc, revenu de la crainte qu’il avait eue pour sa fille, fut affecté de cet accident, et le pressa de venir avec lui jusqu’au village, où l’on pourrait lui procurer du soulagement. L’étranger accepta cette invitation; et Clare, étant enfin placée sur un cheval conduit par son père, fut ramenée au château.

Quand mademoiselle Laluc, qui attendait depuis long-temps son frère, aperçut la cavalcade s’approcher, elle fut alarmée, et ses appréhensions se confirmèrent quand elle vit l’état de sa nièce. Clare fut portée dans la maison, et Laluc aurait bien voulu envoyer chercher un chirurgien; mais il n’y en avait qu’à quelques lieues du village, et il n’y avait même aucun médecin plus à portée. Adeline aida Clare à monter dans sa chambre, où mademoiselle Laluc examina ses blessures. Le résultat de cet examen rendit la paix à toute la famille, car, quoiqu’elle fût fort froissée, elle n’avait aucun coup dangereux; une petite contusion au front avait occasioné le sang qui avait d’abord alarmé Laluc. Mademoiselle entreprit de guérir sa nièce en peu de jours, par le moyen d’un baume qu’elle composait elle-même, et sur les vertus duquel elle s’étendit avec beaucoup d’éloquence, jusqu’à ce qu’elle fut interrompue par Laluc, qui lui rappela l’état de sa malade.

Mademoiselle, après avoir bassiné les plaies de Clare, et lui avoir donné un cordial d’une vertu sans pareille, la laissa aux soins d’Adeline, qui resta dans sa chambre jusqu’à l’heure du coucher.

Laluc, dont les esprits avaient été grandement troublés, se trouvait alors tranquillisé par le rapport de sa sœur au sujet de Clare. Il lui présenta l’étranger; et, après avoir fait mention de l’accident qui lui était arrivé, désira qu’elle lui administrât sur-le-champ des secours. Mademoiselle vola vers son cabinet; et je ne sais si elle fut plus vivement affectée des souffrances de son hôte, que du plaisir d’avoir une occasion de déployer ses connaissances dans l’art de la médecine. Quoi qu’il en soit, elle quitta la chambre avec beaucoup d’empressement, et revint aussitôt avec une fiole de son baume sans pareil. Après avoir donné des renseignemens sur la manière d’en faire usage, elle laissa l’étranger aux soins de son domestique.

Laluc insista pour que le chevalier de Verneuil (tel était le nom de l’étranger) passât la nuit au château, et il y consentit volontiers. Ses manières, pendant la soirée, furent aussi franches et engageantes que l’hospitalité et la reconnaissance de Laluc étaient sincères, et ils ne tardèrent pas à lier une conversation intéressante. M. de Verneuil parlait comme un homme qui avait beaucoup vu, et encore plus réfléchi; et quand il montrait quelques préjugés dans ses opinions, c’étaient les préjugés d’un esprit qui, ayant observé les objets avec les yeux de la probité, leur donnait une teinte de sa qualité dominante. Laluc était très-satisfait; car, dans sa situation isolée, il n’avait guère d’occasion de goûter le plaisir qui résulte de la communication de deux êtres intelligens. Il s’aperçut que M. Verneuil avait voyagé. Laluc lui avait fait quelques questions sur l’Angleterre; ils eurent une conversation sur le caractère national des Français et des Anglais, qui se prolongea fort avant dans la nuit, mais que nous nous dispenserons de rapporter ici.

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