LIVRE PREMIER LES DEUX GARÇONS
E. La Chesnais translation
CHAPITRE PREMIER A L’ENSEIGNE DU SOLEIL, A KETTLEY
Sir Daniel et ses hommes passèrent cette nuit-là à Kettley, logés chaudement et bien gardés. Mais le chevalier de Tunstall était un homme en qui jamais ne se reposait le désir du gain ; et même à ce moment où il allait se lancer dans une aventure qui pouvait faire sa fortune ou la perdre, il était sur pieds une heure après minuit pour pressurer ses pauvres voisins. Il était de ceux qui trafiquent en grand dans les héritages contestés ; sa manière consistait à acheter les droits du prétendant le plus invraisemblable, puis, en captant la bienveillance des grands lords de l’entourage du roi, à obtenir d’injustes arrêts en sa faveur ; ou, si cela était trop compliqué, il s’emparait par la force des armes du manoir disputé, et se fiait à son influence et à l’habileté de Sir Olivier dans la chicane pour garder ce qu’il avait pris. Tel était le cas de Kettley, tombé tout récemment dans ses griffes ; il rencontrait encore de l’opposition de la part des tenanciers ; et c’était pour décourager le mécontentement qu’il avait conduit ses troupes par là.
Vers deux heures du matin, Sir Daniel était assis dans la salle d’auberge, tout près du feu, car il faisait froid, la nuit, dans ce pays de marais. A portée de sa main, un pot d’ale épicée. Il avait ôté son casque à visière, et était assis, sa tête chauve au long visage sombre, appuyée sur une main, chaudement enveloppé dans un manteau couleur de sang. A l’autre bout de la salle, une douzaine de ses hommes environ étaient en sentinelles près de la porte ou dormaient sur des bancs ; et, plus près de lui, un jeune garçon, paraissant âgé de douze ou treize ans, était étendu dans un manteau sur le plancher. L’hôtelier du Soleil était debout devant le grand personnage.
— Écoutez-moi bien, l’hôtelier, disait Sir Daniel, si vous suivez bien mes ordres, je serai toujours pour vous un bon maître. Il me faut de solides gaillards pour les principaux bourgs, et je veux Adam-a-More, comme connétable ; veillez-y. Si l’on en choisit d’autres, vous n’y gagnerez rien ; ou plutôt, il vous en cuira. Quant à ceux qui ont payé l’impôt à Walsingham, je saurai prendre des mesures… cela vous concerne aussi, l’hôtelier.
— Bon chevalier, dit l’hôtelier, je vous jure sur la croix de Holywood que je n’ai payé à Walsingham que par contrainte. Non, puissant chevalier, je n’aime pas les bandits Walsingham ; ils étaient pauvres, comme des voleurs, puissant chevalier. Donnez-moi un grand seigneur comme vous. Non, demandez-le aux voisins, je suis ferme pour Brackley.
— Possible, dit Sir Daniel sèchement. Alors vous paierez deux fois.
L’aubergiste fit une horrible grimace ; mais ceci était une malechance qui pouvait facilement tomber sur un tenancier en ces temps troublés, et il était peut-être content de faire sa paix si facilement.
— Amenez l’homme, Selden, cria le chevalier.
Et quelqu’un de sa suite amena un pauvre vieux affaissé, pâle comme une chandelle, tremblant de la fièvre des marais.
— Maraud, dit Sir Daniel, ton nom ?
— Plaise à Votre Seigneurie, répondit l’homme, je m’appelle Condall… Condall de Shoreby, au service de Votre Seigneurie.
— J’ai eu de mauvais renseignements sur vous, répliqua le chevalier. Vous trahissez, coquin ; vous chapardez dans tout le pays ; vous êtes fortement soupçonné de plusieurs meurtres. C’est de l’audace, mon gaillard ! mais je vais y mettre bon ordre.
— Mon très honorable et très révéré seigneur, s’écria l’homme, il y a là quelque méli-mélo, sauf votre respect. Je ne suis qu’un pauvre homme, et n’ai fait de mal à personne.
— Le sous-sheriff a donné sur vous les plus mauvais renseignements, dit le chevalier. Saisissez-moi, dit-il, ce Tyndal de Shoreby.
— Condall, mon bon seigneur ; Condall est mon pauvre nom, dit le malheureux.
— Condall ou Tyndal, c’est tout un, répliqua tranquillement Sir Daniel. Car, par ma foi, je vous tiens, et j’ai les plus grands doutes sur votre honnêteté. Si vous voulez sauver votre tête, écrivez-moi vite une reconnaissance de vingt livres.
— De vingt livres, mon bon seigneur ! s’écria Condall. C’est de la folie ! Tout mon avoir ne monte pas à soixante-dix shillings.
— Condall ou Tyndal, répliqua Sir Daniel en ricanant, je courrai le risque de cette perte. Écrivez-moi vingt, et, quand j’aurai recouvré tout ce que je pourrai, je serai un bon maître pour vous, et je vous ferai grâce du reste.
— Hélas ! mon bon seigneur, ce n’est pas possible ; je ne sais pas écrire, dit Condall.
— Bon, répliqua le chevalier, alors il n’y a pas de remède. Pourtant, j’aurais voulu vous épargner, Tyndal, si ma conscience l’avait permis. Selden, portez-moi ce vieux sorcier doucement jusqu’au premier orme, et pendez-le-moi gentiment par le cou, que je le voie en montant à cheval. Au revoir, bon maître Condall, cher maître Tyndal ; vous voilà en route pour le paradis ; portez-vous bien.
— Oh, mon très gracieux seigneur, répondit Condall en s’efforçant de sourire, si vous le prenez de si haut, et ça vous convient très bien, tout de même, je ferai tout ce que je pourrai pour vous obéir.
— Ami, dit Sir Daniel, vous écrirez maintenant le double. Allez ! vous êtes trop malin pour ne vivre que sur soixante-dix shillings. Selden, vois à ce qu’il m’écrive ça en due forme, et devant témoins.
Et Sir Daniel, qui était un très joyeux chevalier, le plus joyeux d’Angleterre, prit une gorgée de son ale tiède, et se renversa en souriant.
Cependant le garçon sur le plancher se mit à remuer, et aussitôt s’assit, et regarda autour de lui d’un air effaré.
— Ici, dit Sir Daniel ; et, comme l’autre se levait à son commandement, et s’avançait lentement vers lui, il s’appuya en arrière et éclata de rire. Par la croix, cria-t-il, quel hardi garçon !
Le garçon devint rouge de colère, et lança de ses yeux noirs un regard de haine. Maintenant qu’il était debout, il était plus difficile de déterminer son âge. Sa figure avait une expression plus âgée, mais délicate comme celle d’un jeune enfant ; la structure du corps était extrêmement grêle, et la démarche un peu gauche.
— Vous m’avez appelé, Sir Daniel, dit-il. Était-ce pour rire de ma pauvre mine ?
— Non, laissez-moi rire, dit le chevalier. Laissez-moi rire, je vous dis. Vous ririez vous-même si vous pouviez vous voir.
— Bien, dit le garçon, tout rouge, vous répondrez de ceci comme vous répondrez du reste. Riez tant que vous le pouvez encore.
— Voyons, nous sommes cousins, répondit Sir Daniel, d’un ton plus sérieux ; ne croyez pas que je me moque de vous, si ce n’est par plaisanterie, comme entre parents et bons amis. Je tirerai mille livres de votre mariage, allez ! et j’ai la plus grande affection pour vous. Je vous ai enlevée brutalement, c’est vrai, les circonstances l’ont voulu ; mais dorénavant, je prendrai soin de vous généreusement, et vous servirai de bon cœur. Vous serez Mme Shelton… lady Shelton, par ma foi ! car le garçon promet. Fi ! il ne faut pas avoir honte d’un rire honnête ; cela chasse la mélancolie. Ce ne sont pas les coquins qui rient, cousine. Ami l’hôtelier, apportez un repas maintenant pour mon cousin, maître John. Asseyez-vous, mon bon ami, et mangez.
— Non, dit maître John, je ne romprai pas le pain. Puisque vous me forcez à ce péché, je veux jeûner pour le salut de mon âme. Mais, ami l’hôtelier, soyez assez aimable pour me donner une coupe d’eau pure ; je vous serai vraiment bien obligé.
— Vous aurez une dispense, allez ! s’écria le chevalier. Et un bon confesseur, par ma foi ! Mangez donc, tout à votre aise.
Mais le garçon s’obstina : il but une coupe d’eau et, s’enveloppant dans son manteau serré, alla s’asseoir dans un coin éloigné, méditant.
Une heure ou deux plus tard, le village fut troublé par les qui-vive des sentinelles et le fracas des armes et des chevaux : puis, une troupe se rangea près de la porte de l’auberge, et Richard Shelton, couvert de boue, se présenta sur le seuil.
— Salut, Sir Daniel, dit-il.
— Comment ! Dick Shelton ! s’écria le chevalier ; et, en entendant nommer Dick, l’autre garçon avait regardé curieusement. Que fait Bennet Hatch ?
— Veuillez, sire chevalier, prendre connaissance de ce paquet qu’envoie Sir Olivier, où tout est consigné, répondit Richard, en présentant la lettre du prêtre. Et, s’il vous plaît encore, vous devriez rejoindre Risingham en toute hâte, car, en venant ici, nous avons rencontré un cavalier lancé à bride abattue, porteur de lettres, et, d’après son récit, monseigneur de Risingham serait en fâcheuse posture et aurait grand besoin de votre présence.
— Que dites-vous ? Fâcheuse posture ? répliqua le chevalier. Mais alors il faut nous dépêcher de nous tenir tranquilles, mon bon Richard. Dans le monde tel qu’il est en ce pauvre royaume d’Angleterre, qui va le plus doucement va le plus sûrement. Différer est dangereux, disent-ils ; mais c’est bien plutôt cette démangeaison d’action qui ruine les hommes ; notez cela, Dick. Mais que je voie d’abord le troupeau que vous avez amené. Selden ! une torche ici à la porte !
Et Sir Daniel s’avança dans la rue du village, et, à la lueur rougeâtre d’une torche, passa l’inspection de ses nouvelles troupes. Il était impopulaire comme voisin et impopulaire comme maître ; mais, comme chef de guerre, il était aimé de ceux qui suivaient sa bannière. Son audace, son courage éprouvé, son souci du confort des soldats, ses plaisanteries grossières même, tout cela convenait fort aux hardis porteurs d’épées et de salades.
— Non, par la croix, cria-t-il, quels pauvres chiens est-ce là ? Il y en a de tordus comme des arcs, et d’autres aussi efflanqués qu’une lance. Amis, vous prendrez le front de bataille ; je peux me passer de vous, amis. Regardez-moi ce vieux vilain sur son cheval pie ! Un mouton de deux ans monté sur un verrat aurait l’air plus guerrier ! Ha ! Clipsby, te voilà, vieux rat ? Voilà un homme que je perdrais de bon cœur ; tu marcheras en tête de tous, avec un œil de taureau peint sur ta jaque pour offrir une meilleure cible aux archers ; tu me montreras le chemin, maraud.
— Je vous montrerai tous les chemins que vous voudrez, Sir Daniel, excepté celui des volte-face, répondit Clipsby, hardiment.
Sir Daniel s’esclaffa.
— Hé, bien dit ! cria-t-il. Tu as la langue bien pendue ! Je te pardonne pour ce bon mot. Selden, fais-leur donner à manger, aux hommes et aux bêtes.
Le chevalier rentra dans l’auberge.
— Et, maintenant, ami Dick, dit-il, commence. Voilà de la bonne bière et du lard. Mange, pendant que je lis.
Sir Daniel ouvrit le paquet, et, en lisant, son regard s’assombrit. Quand il eut fini, il resta un instant à songer. Puis, jetant un regard pénétrant sur son pupille :
— Dick, dit-il, vous avez vu ces vers de deux sols ?
Le garçon répondit que oui.
— Le nom de votre père s’y trouve, continua le chevalier ; et notre pauvre diable de chapelain est accusé, par quelque fou, de l’avoir tué.
— Il l’a nié énergiquement, répondit Richard.
— Il a nié ? cria le chevalier d’une voix aiguë. Ne l’écoutez pas. Sa langue est bien pendue ; il bavarde comme une pie. Quelque jour, quand j’en trouverai l’occasion, Dick, je vous renseignerai moi-même plus complètement sur tout cela. Il y eut un certain Duckworth fortement soupçonné ; mais c’était à un moment troublé, et il n’y eut pas moyen de faire justice.
— Cela arriva à Moat-House ? hasarda Dick, avec un battement de cœur.
— Cela arriva entre Moat-House et Holywood, répliqua Sir Daniel avec calme ; mais son regard soupçonneux observait le visage de Dick, et maintenant, ajouta-t-il, hâtez-vous de finir votre repas ; vous allez retourner à Tunstall avec un mot de moi.
Le visage de Dick s’allongea tristement.
— Je vous en prie, Sir Daniel, dit vivement Dick, envoyez un de ces vilains ! Je vous supplie de me laisser aller à la bataille. Je peux frapper un coup, je vous assure.
— Je n’en doute pas, répliqua Sir Daniel, en s’asseyant pour écrire. Mais, cette fois, Dick, il n’y a pas d’honneur à gagner. Je reste à Kettley en attendant des nouvelles sûres de la guerre, pour me joindre ensuite au vainqueur. Ne criez pas à la lâcheté ; ce n’est que de la sagesse, Dick, car ce pauvre royaume est tellement ballotté entre les partis, et la garde du roi change de mains si souvent, que personne n’est sûr du lendemain. Bon pour les écervelés de se précipiter dans l’action, tête baissée ; mais les gens de bon conseil laissent passer, et attendent.
Aussitôt, Sir Daniel, tournant le dos à Dick, alla à l’autre bout de la longue table, et se mit à écrire sa lettre ; il avait la bouche de travers, car cette affaire de la flèche noire lui restait péniblement dans la gorge.
Cependant, le jeune Shelton continuait son déjeuner d’assez bon cœur, lorsqu’il se sentit toucher le bras, et entendit une voix très douce qui murmurait à son oreille.
— Ne faites pas un mouvement, je vous en prie, disait la voix, mais par charité, indiquez-moi le plus court chemin jusqu’à Holywood. Je vous en prie, brave garçon, aidez une pauvre âme en danger et extrême tourment, aidez-la à gagner le lieu de repos.
— Prenez le sentier près du moulin, répondit Richard, sur le même ton ; il vous mènera jusqu’à Till Ferry ; et là, demandez encore.
Et, sans tourner la tête, il se remit à manger. Mais du coin de l’œil, il entrevit le jeune garçon, appelé maître John, qui s’échappait furtivement de la salle.
— Hé, pensa Dick, il est aussi jeune que moi. Il m’appelle « brave garçon » ? Si j’avais su, j’aurais plutôt vu pendre le gredin, que de lui dire. Bah, s’il traverse les marais, je peux le rattraper, et lui tirer les oreilles.
Une demi-heure plus tard, Sir Daniel donna la lettre à Dick, et lui ordonna de se dépêcher vers Moat-House. Puis, encore environ une demi-heure après le départ de Dick, un messager arriva, en toute hâte, de la part de monseigneur de Risingham.
— Sir Daniel, dit le messager, vous perdez grand honneur, par ma foi ! La bataille a repris ce matin avant l’aurore, et nous avons battu leur avant-garde et dispersé leur aile droite. Leur centre seul résiste. Si nous avions eu vos troupes fraîches, nous vous les aurions tous jetés dans la rivière. Eh bien, sire chevalier ! Serez-vous le dernier ? Cela ne convient pas à votre bon renom.
— Mais, repartit le chevalier, j’étais sur le point de partir. Selden, sonnez-moi le boute-selle. Monsieur, je suis à vous à l’instant. Il n’y a pas plus de deux heures que la plus grande partie de mon corps est arrivée, sire messager. Que voulez-vous ? Éperonner est une bonne chose, mais cela abîme les bêtes. Vivement, les enfants !
Aussitôt, le boute-selle résonnait joyeusement dans l’air matinal, et, de tous côtés, les hommes de Sir Daniel se répandaient sur la route principale, et se rangeaient devant l’auberge. Ils avaient couché tout armés, les chevaux restés sellés, et, en dix minutes, cent hommes d’armes et archers proprement équipés et de vive allure, étaient en rangs, prêts à marcher. La plupart portaient les couleurs de Sir Daniel, rouge foncé et bleu, ce qui donnait la meilleure mine à leur front de bataille. Les mieux armés étaient en tête, et loin, hors de vue, en queue de la colonne, venait le triste renfort de la nuit précédente. Sir Daniel regarda cet ensemble avec orgueil.
— Voilà les gars pour vous servir dans la détresse, dit-il.
— Ce sont vraiment de beaux hommes, répondit le messager. Je regrette d’autant plus que vous ne soyez pas parti plus tôt.
— Hé ! dit le chevalier, que voulez-vous ? Nous commencerons la fête par la fin de la bataille, sire messager ; et il monta en selle. Sapristi ! s’écria-t-il, John ! Joanna ! non ! par la croix ! où est-elle ? Hôtelier, où est la jeune fille ?
— Jeune fille, Sir Daniel ? dit l’hôtelier. Mais, Seigneur, je n’ai vu aucune jeune fille.
— Garçon, alors, imbécile ! cria le chevalier. Vous ne pouviez pas voir que c’était une jeune fille. En manteau rouge foncé — qui n’a voulu que de l’eau pour son déjeuner, coquin — où est-elle ?
— Non, les saints nous protègent ! Maître John, vous l’appeliez, dit l’hôtelier. Eh bien ! Je n’y ai pas vu de mal. Il est parti. Je l’ai vu dans l’étable, il y a une bonne heure ; il sellait — elle, — elle sellait un cheval gris.
— Par la croix, criait Sir Daniel, la fille valait pour moi cinq cents livres au moins.
— Sire chevalier, remarqua le messager amèrement, pendant que vous êtes ici à crier pour cinq cents livres, le royaume d’Angleterre, là-bas, est perdu et gagné !
— Bien dit, répondit Sir Daniel. Selden, prenez-moi six archers. Courez-lui sus. A n’importe quel prix. Mais, à mon retour, il faut que je la trouve à Moat-House. Vous en répondez sur votre tête. Et maintenant, sire messager, nous partons.
Et la troupe partit à un trot rapide, et Selden et ses six hommes restèrent en arrière sur la route de Kettley, au milieu des habitants ébahis.
CHAPITRE II DANS LES MARAIS
Il était près de six heures, par ce matin de mai, lorsque Dick, à cheval, prit, à travers les marais, le chemin du retour. Le ciel était tout bleu ; un vent fort et continu soufflait joyeusement ; les ailes des moulins tournaient ; et les saules dans les marais ondulaient et brillaient comme un champ de blé. Il avait été toute la nuit en selle, mais il avait le cœur solide et le corps vigoureux, et il chevauchait gaiement.
Le sentier descendait de plus en plus dans le marais, en sorte que la vue de tous les points de repère environnants s’y perdait, excepté le moulin de Kettley sur le monticule derrière le cavalier, et la pointe extrême de la forêt de Tunstall, loin devant lui. Des deux côtés étaient de grands champs d’ajoncs en fleurs et de saules, des mares plissées par le vent, et de dangereuses fondrières, d’un vert d’émeraude, bien faites pour attirer et trahir le voyageur. Le sentier traversait le marécage presque en ligne droite. Il était très ancien ; il remontait à l’époque romaine ; par le cours des temps, une bonne partie avait été défoncée, et çà et là, pendant des centaines de mètres, il était submergé sous les eaux du marais.
A un mille environ de Kettley, Dick arriva à une de ces interruptions de la chaussée, où les ajoncs et les saules avaient poussé au hasard, formant comme de petites îles, et cachaient le chemin. En outre, le défoncement était plus long que les autres ; c’était un endroit où tout étranger devait aisément se perdre ; et Dick se mit à penser, avec une sorte d’angoisse, au garçon qu’il avait si imparfaitement renseigné. Quant à lui, jetant un regard en arrière vers les ailes du moulin qui tournaient, noir sur le bleu du ciel, — un regard en avant sur les hauteurs de la forêt de Tunstall, il eut une direction suffisante et continua tout droit, malgré l’eau qui venait aux genoux de son cheval, aussi sûrement que sur une grande route.
A mi-chemin de cette passe, et déjà en vue du sentier qui émergeait sec de l’autre côté, il entendit sur sa droite un violent clapotis, et vit un cheval gris enfoncé dans la boue jusqu’au ventre, et qui faisait encore des efforts spasmodiques. Subitement, comme s’il eût deviné l’approche du secours, la pauvre bête se mit à hennir bruyamment. Affolé par la terreur, il roulait des yeux injectés de sang ; et, tandis qu’il se démenait dans la fondrière, des nuées de moustiques s’élevaient dans l’air et bourdonnaient autour de lui.
— Hélas ! pensa Dick, le pauvre aurait-il péri ? Voilà son cheval, c’est sûr — un bon cheval gris ! Non, camarade, puisque tu appelles vers moi si lamentablement, je ferai tout ce qu’il est possible de faire pour t’aider. Tu ne resteras pas là à t’enfoncer peu à peu !
Et il prépara son arc, et mit une flèche dans la tête de l’animal.
Dick repartit après cet acte de brutale pitié, l’esprit un peu plus calme, et regardant avec soin autour de lui si aucune trace n’apparaîtrait de son moins heureux prédécesseur sur ce chemin.
— Je voudrais avoir osé lui en dire davantage, pensa-t-il, car je crains qu’il ne se soit perdu dans le bourbier.
Et, juste comme il pensait cela, une voix cria son nom, et, regardant par-dessus son épaule, il aperçut sur le côté de la chaussée, la figure du garçon, au milieu d’un bouquet d’ajoncs.
— Vous voilà ? dit-il, arrêtant son cheval. Vous êtes tellement caché par les roseaux que je vous aurais dépassé sans vous voir. J’ai vu votre cheval embourbé, et l’ai délivré de l’agonie ; ce que, par ma foi ! vous auriez dû faire vous-même, si vous aviez eu un peu de pitié. Mais sortez de votre cachette. Il n’y a personne ici pour vous inquiéter.
— Hé ! mon garçon, je n’ai pas d’armes et ne saurais m’en servir, si j’en avais, répliqua l’autre en s’avançant sur le sentier.
— Pourquoi m’appelez-vous garçon ? demanda Richard. Vous n’êtes pas, je pense, l’aîné de nous deux.
— Bon maître Shelton, dit l’autre, je vous en prie, pardonnez-moi. Je n’ai pas la moindre intention de vous offenser. Je ferais tout, plutôt, pour obtenir votre bienveillance et votre grâce, car je suis plus mal en point que jamais, ayant perdu mon chemin, mon manteau et mon pauvre cheval. Avoir une cravache et des éperons, et pas de cheval à monter ! Et, surtout, ajouta-t-il, avec un regard lamentable sur ses vêtements — surtout être si misérablement sali !
— Bah, s’exclama Dick. Prenez-vous garde à un plongeon ? Le sang d’une blessure ou la poussière du voyage, — voilà les ornements d’un homme.
— Eh bien, alors, je l’aime mieux sans ornement, fit le garçon. Je vous prie, bon maître Richard, je vous en prie, aidez-moi de votre bon conseil. Si je n’arrive pas sain et sauf à Holywood, je suis perdu.
— Non, dit Richard, descendant de cheval, je vous donnerai mieux qu’un conseil. Prenez mon cheval, et je vais courir un moment ; quand je serai fatigué, nous changerons, de manière que, à pied et à cheval, nous irons le plus vite possible.
Ce qui fut fait, et ils allèrent aussi vivement que le permettait le terrain inégal, Dick tenant la main sur le genou de l’autre.
— Comment vous appelez-vous ? demanda Dick.
— Appelez-moi John Matcham, répondit le garçon.
— Et qu’allez-vous faire à Holywood ? continua Dick.
— Je cherche asile contre un homme qui veut m’opprimer, fut la réponse. Le bon abbé de Holywood est un soutien puissant pour le faible.
— Et comment vous trouviez-vous avec Sir Daniel ? poursuivit Dick.
— Hé, dit l’autre, par la violence ! Il m’a enlevé de force de ma propre demeure ; il m’a couvert de ces haillons ; il a galopé avec moi, à m’en rendre malade ; il m’a nargué jusqu’à me faire pleurer ; et, lorsque plusieurs de mes amis se mirent à le poursuivre, dans l’espoir de me reprendre, il me mit en croupe derrière lui pour les empêcher de tirer ! Je fus même égratigné au pied droit et je boite un peu. Oh, il y aura un jour de règlement pour tout cela : il lui en cuira !
— Voulez-vous prendre la lune avec les dents ? dit Richard. C’est un vaillant chevalier, et sa main est de fer. S’il avait deviné que je me suis mêlé de votre fuite, je passerais un mauvais quart d’heure.
— Hé, mon pauvre garçon, répliqua l’autre, vous êtes son pupille, je sais bien. A propos, je le suis aussi, du moins il le dit ; à moins qu’il ait acheté le droit de me marier,… je ne sais pas au juste ; mais c’est quelque pratique pour m’opprimer.
— Garçon encore ! dit Dick.
— Quoi ? Dois-je donc vous appeler fille, bon Richard ? demanda Matcham.
— Pas de filles pour moi, répliqua Dick. Je les renie en bloc !
— Vous parlez en garçon, dit l’autre. Vous pensez plus à elles que vous ne le prétendez.
— Non, pas moi, dit Richard, résolument. Je ne m’en occupe pas. La peste soit d’elles, vous dis-je. Parlez-moi de chasser, de combattre et de festoyer, et de vivre avec de hardis compagnons. Je n’ai jamais entendu parler de fille qui fût bonne à quelque chose, sauf une ; et celle-là, la pauvre, fut brûlée comme sorcière et pour avoir porté des habits d’homme, malgré son sexe.
Maître Matcham se signa avec ferveur, et sembla prier.
— Que faites-vous ? demanda Dick.
— Je prie pour son âme, répondit l’autre, d’une voix un peu troublée.
— Pour l’âme d’une sorcière ? s’écria Dick. Mais priez pour elle, si vous voulez ; c’était bien la meilleure fille d’Europe, cette Jeanne d’Arc. Le vieil archer Appleyard a prié devant elle, a-t-il dit, comme si elle avait été Mahomet. C’était une brave fille.
— Soit, mais, bon maître Richard, conclut Matcham, si vous aimez si peu les filles, vous n’êtes pas vraiment un homme naturel ; car Dieu a fait les deux avec intention, et a répandu dans le monde le sincère amour, pour être l’espoir de l’homme et le soutien de la femme.
— Fi, dit Richard, vous êtes une poule mouillée de rabâcher ainsi sur les femmes. Si vous croyez que je ne suis pas un vrai homme, descendez sur le sentier, et soit à coups de poing, soit à l’épée, ou bien avec l’arc et les flèches, votre corps éprouvera si je suis un homme.
— Non, je ne suis pas batailleur, dit Matcham énergiquement. Je ne veux pas faire la moindre offense. Je veux plaisanter seulement. Et, si je parle de femmes, c’est que j’ai entendu dire que vous alliez vous marier.
— Moi, me marier ! s’exclama Dick. Bon, c’est la première nouvelle. Et qui épouserai-je ?
— Une Joanna Sedley, répliqua Matcham en rougissant. C’est une combinaison de Sir Daniel ; il a de l’argent à gagner des deux côtés ; et j’ai entendu la pauvre fille se lamenter de cette union à faire pitié. Il paraît qu’elle est de votre avis, ou bien que le fiancé lui déplaît.
— Bah ! le mariage est comme la mort, il vient pour tout le monde, dit Richard avec résignation. Et elle s’est lamentée ? Voyez un peu, voyez quelles têtes de linottes que toutes ces filles : se lamenter avant de m’avoir vu ! Est-ce que je me lamente ? Non pas. Si je me marie, je me marierai les yeux secs ! Mais, si vous la connaissez, je vous prie, de quelle couleur est-elle, blonde ou brune ? Et est-elle d’humeur méchante ou agréable ?
— Hé, qu’importe ? dit Matcham. Si vous vous mariez, vous n’avez qu’à vous marier. Qu’est-ce que cela fait, brune ou blonde ? Niaiseries que cela. Vous n’êtes pas une poule mouillée, maître Richard ; vous vous marierez les yeux secs, quand même.
— C’est bien dit, répliqua Shelton, peu m’importe.
— Cela promet un agréable mari à votre femme, dit Matcham.
— Elle aura le mari pour qui le ciel l’a faite, répondit Richard. Je pense qu’il y en a de pires, aussi bien que de meilleurs.
— Ah, la pauvre fille, dit l’autre.
— Et pourquoi pauvre ? demanda Dick.
— Épouser un homme en bois, répliqua son compagnon. Pauvre moi, si j’avais un mari en bois !
— On dirait vraiment que je suis un homme en bois, répliqua Dick, moi qui traîne à pied, pendant que vous êtes sur mon cheval ; mais, c’est du bon bois, je crois.
— Bon Dick, pardonnez-moi, s’écria l’autre. Oui, vous êtes le meilleur cœur d’Angleterre ; c’était pour rire. Pardonnez-moi, gentil Dick.
— Non, pas de mots bêtes, répliqua Dick, un peu embarrassé par la chaleur de son compagnon. Il n’y a pas de mal. Je ne suis pas susceptible, Dieu merci.
Et à ce moment, le vent qui soufflait en plein dans leur dos leur apporta la discordante fanfare du trompette de Sir Daniel.
— Écoutez, dit Dick, on sonne le boute-selle.
— Ah, dit Matcham, ils se sont aperçus de ma fuite, et maintenant je n’ai plus de cheval, et il devint pâle comme un mort.
— Quelle mine ! répondit Richard. Vous avez une grande avance, et nous sommes près du bac. Et il me semble que c’est moi qui n’ai pas de cheval.
— Hélas, on va me prendre ! cria le fugitif. Dick, bon Dick, je vous supplie, aidez-moi encore un peu !
— Allons, bon, qu’est-ce qui te prend ? dit Richard. Il me semble que je vous aide très manifestement. Mais cela me fait de la peine de voir un compagnon si abattu ! Et écoutez, John Matcham — puisque vous vous appelez John Matcham — moi, Richard Shelton, advienne que pourra, je vous verrai sain et sauf à Holywood. Que les saints me le rendent si je vous fais faute. Allons, remettez-vous un peu. Sir Blancheface. Le chemin est meilleur ici ; donnez de l’éperon. Plus vite ! Plus vite ! Ne vous occupez pas de moi : je cours comme un cerf.
Ainsi, le cheval trottant dur et Dick courant aisément à côté, ils traversèrent la fin du marais, ils arrivèrent au bord de la rivière, près de la cabane du passeur.
CHAPITRE III LE BAC DU MARAIS
La Till formait à cet endroit une nappe d’eau argileuse, suintement du marais, et coulait parmi une vingtaine d’îlots marécageux couverts de saules.
C’était une vilaine rivière ; mais, par cette matinée brillante et animée, tout était beau. Le vent et les martinets plissaient sa surface d’innombrables rides ; et le ciel s’y réfléchissait en taches d’un bleu riant.
Une crique s’avançait à la rencontre du sentier, et tout près de la rive était la hutte du passeur. Elle était faite de limon et d’osier, et l’herbe poussait verte sur le toit.
Dick alla à la porte et l’ouvrit. A l’intérieur, sur un vieux sale manteau rougeâtre, le passeur était étendu et grelottait ; c’était une grande carcasse d’homme, mais maigre et rongé par la fièvre du pays.
— Hé, maître Shelton, dit-il, venez-vous pour le bac ? Mauvais temps, mauvais temps ! Faites attention. Il y a une compagnie aux alentours. Vous feriez mieux de tourner vos talons et de prendre le pont.
— Non, je suis très pressé, répondit Richard. Le temps vole, passeur. Je n’en ai pas à perdre.
— Quel homme entêté, répondit le passeur, se levant. Si vous arrivez sain et sauf à Moat-House, vous aurez de la chance ; mais je n’en dis pas plus. Puis, apercevant Matcham : Qui est celui-ci ? demanda-t-il, en s’arrêtant, avec un clignement de l’œil, sur le seuil de sa hutte.
— C’est mon parent, maître Matcham, répondit Richard.
— Bien le bonjour, bon passeur, dit Matcham qui avait mis pied à terre, et s’avançait, tenant le cheval par la bride. Préparez-moi votre bateau, je vous prie ; nous avons grande hâte.
Le maigre passeur le regardait fixement.
— Par la messe ! dit-il enfin, et il rit à gorge déployée.
Matcham rougit jusqu’aux oreilles et frissonna ; et Dick, avec un air de colère, mit la main sur l’épaule du butor.
— Eh bien, quoi ! cria-t-il. Occupe-toi de tes affaires, et cesse de te moquer de ceux qui sont au-dessus de toi.
Hughes le passeur délia son bateau en grommelant et le poussa un peu vers l’eau profonde. Puis Dick fit entrer le cheval et Matcham suivit.
— Vous êtes vraiment bien petit, maître, dit Hughes, avec une large grimace : c’est du mauvais modèle, faut croire. Non, maître Shelton, je suis pour vous, ajouta-t-il, prenant les rames. Un chien peut bien regarder un évêque. Je n’ai fait que jeter un coup d’œil sur maître Matcham.
— Assez parlé, drôle, dit Richard. Courbe-moi ton dos.
Ils étaient à ce moment à l’ouverture de la crique, et la vue s’ouvrait en amont et en aval. Partout elle était limitée par des îles. Les rives de limon bordaient la rivière, les saules s’inclinaient, les roseaux pliaient, les martinets sifflaient et plongeaient. Aucune trace d’homme dans ce labyrinthe d’eaux.
— Mon maître, dit le passeur, maintenant le bateau d’une seule rame, j’ai une maudite idée que Jean-des-Marais est dans l’île. Il a une mauvaise dent contre tous les gens de Sir Daniel. Que diriez-vous si je remontais le courant pour aborder à une portée de flèche au-dessus du sentier ? Il vaut mieux ne pas avoir affaire avec Jean-des-Marais.
— Quoi ? Est-il de cette compagnie ? demanda Dick.
— Motus, dit Hughes. Mais je remonterais la rivière, Dick. Pensez, si maître Matcham attrapait une flèche ? Et il rit de nouveau.
— Soit, Hughes, répondit Richard.
— Attention, alors, poursuivit Hughes. S’il en est ainsi, détachez-moi votre arc… bien : maintenant préparez-le… bon ; mettez-moi une flèche. Là, gardez-la comme ça, et regardez-moi d’un air menaçant.
— Que signifie ? demanda Dick.
— Hé, mon maître, si je vous fais passer en cachette, il faut que ce soit par force ou par crainte, répliqua le passeur ; autrement, si Jean-des-Marais en avait vent, il serait capable de se montrer un désastreux voisin.
— Les coquins en agissent-ils si brutalement ? demanda Dick. Est-ce qu’ils commandent le bac de Sir Daniel ?
— Hé, murmura le passeur, clignotant. Remarquez bien ! Sir Daniel tombera. Chut ! Et il se courba sur les rames.
Ils remontèrent longtemps la rivière, tournèrent au bout d’une île, et descendirent doucement un chenal étroit près de la rive opposée. Hughes tenait l’eau au milieu du courant.
— Il faut que je vous fasse aborder ici dans les saules, dit-il.
— Mais il n’y a pas de sentier, rien que du limon et des fondrières, répondit Richard.
— Maître Shelton, répliqua Hughes, je n’ose pas vous faire aborder plus près, et dans votre intérêt maintenant. Il me surveille le bac, appuyé sur son arc. Tout ce qui passe et dépend de Sir Daniel, il les tue comme des lapins. Je l’ai entendu le jurer sur la croix. Si je ne vous avais connu depuis longtemps… oui, voilà bien longtemps… je vous aurais laissé aller ; mais en souvenir des jours passés, et à cause de ce jouet que vous avez avec vous, qui n’est pas fait pour la bataille et les blessures, j’ai risqué mes deux pauvres oreilles pour vous passer sain et sauf. Contentez-vous de ça ; je ne peux pas faire plus, sur mon salut !
Hughes parlait encore, courbé sur ses rames, lorsqu’un grand cri sortit des saules de l’île, et l’on entendit dans le bois comme le bruit d’un homme vigoureux qui se fraye un chemin à travers les branches.
— La peste ! cria Hughes. Il a été tout le temps dans l’île d’en haut ! Il dirigea droit sur le rivage. Menacez-moi de votre arc, bon Dick ; visez-moi bien en face, ajouta-t-il. J’ai essayé de sauver vos peaux, sauvez la mienne à votre tour !
Le bateau se jeta contre un épais fourré de saules avec un craquement. Matcham, pâle, mais ferme et alerte, sur un signe de Dick courut le long des bancs de rameurs et sauta sur la berge ; Dick, prenant le cheval par la bride, tâcha de suivre ; mais, soit à cause de la taille du cheval, soit à cause de l’épaisseur du fourré, ils ne pouvaient avancer. Le cheval hennit et rua, et le bateau qui flottait dans un remous allait et venait et plongeait avec violence.
— Il n’y a pas moyen, Hughes, on ne peut pas atterrir ici, cria Dick, tout en se débattant vigoureusement dans le taillis touffu avec l’animal effaré.
Un homme de haute taille parut au bord de l’île, un arc à la main. Dick le vit un instant du coin de l’œil bandant son arc avec grand effort et tout rouge tant il s’était pressé.
— Qui va là ? cria-t-il à Hughes, qui est là ?
— C’est maître Shelton, John, répondit le passeur.
— Arrêtez, Dick Shelton, cria l’homme de l’île. On ne vous fera pas de mal, par la croix ! Arrêtez ! Revenez, passeur Hughes.
Dick fit une réponse ironique.
— Eh bien alors vous irez à pied, répliqua l’homme en lançant une flèche.
Le cheval, frappé par le trait, dans son agonie fit des mouvements de frayeur ; le bateau se retourna et, l’instant d’après, tous se débattaient dans les tourbillons de la rivière.
Quand Dick revint sur l’eau, il était à un yard environ de la berge, et, avant que sa vue ne se fût éclaircie, sa main se ferma sur quelque chose de solide et de fort qui aussitôt le tira en avant. C’était la cravache que Matcham, rampant sur un saule dont les branches s’avançaient sur l’eau, avait au bon moment offerte à son étreinte.
— Par la messe, lui dit Dick en prenant pied sur le rivage, voilà une vie que je vous dois, car je nage comme un boulet de canon. Et il se tourna immédiatement vers l’île.
Au milieu de la rivière, Hughes le passeur nageait avec son bateau la coque en l’air, tandis que Jean-des-Marais, furieux du mauvais résultat de son coup, lui criait de se dépêcher.
— Venez, John, dit Shelton, il faut courir ! Avant que Hughes ait halé son bateau de l’autre côté où, tous les deux, ils pourront le remettre droit, il faut que nous soyons déjà loin.
Et, joignant l’exemple à la parole, il se mit à courir, faisant mille détours parmi les saules et dans les endroits marécageux, sautant de touffe d’herbes en touffe d’herbes.
Il n’avait pas le temps de se rendre compte de la direction qu’il prenait, tout ce qu’il pouvait faire, était de tourner le dos à la rivière et de courir de toutes ses forces.
Bientôt, cependant, le terrain commença à monter, ce qui prouvait qu’il était bien dans la bonne direction et, bientôt après ils arrivèrent à un talus de tourbe solide où des ormes commençaient à se mêler aux saules.
Mais là, Matcham, qui se traînait loin en arrière, se jeta par terre.
— Laissez-moi, Dick, dit-il haletant, je n’en peux plus.
Dick se retourna et revint vers l’endroit où son compagnon était étendu.
— Quoi ! John, te laisser, cria-t-il, ce serait vraiment une vilenie, quand tu as risqué une flèche et un plongeon, même une noyade, pour me sauver la vie. Une noyade, en vérité, car les saints pourraient seuls dire comment il se fait que je ne vous ai pas entraîné avec moi.
— Non, dit Matcham, nous aurions été sauvés tous deux, car je sais nager.
— Vraiment ? dit Dick en ouvrant les yeux. C’était le seul talent masculin dont il était incapable et dans l’ordre des choses qu’il admirait le plus, savoir nager venait de suite après le fait d’avoir tué un homme en combat singulier. Eh bien, cela m’apprendra qu’il ne faut mépriser personne. Je vous ai promis de prendre soin de vous jusqu’à Holywood, mais, par la croix, John, je crois que vous êtes plus capable de prendre soin de moi.
— Eh bien, Dick, nous sommes amis à présent, dit Matcham.
— Mais nous n’avons jamais été ennemis, répondit Dick. Vous êtes un brave garçon à votre manière, bien qu’un peu poule-mouillée. Je n’ai jamais rencontré votre pareil jusqu’ici. Mais, je vous en prie, reprenez haleine et marchons. Ce n’est pas le moment de bavarder.
— Mon pied me fait bien du mal, dit Matcham.
— Bon, j’avais oublié votre pied, répliqua Dick. Eh bien ! marchons plus doucement. Je voudrais savoir exactement où nous sommes. J’ai absolument perdu le chemin ; peut-être cela vaut mieux. Car, puisqu’on surveille le gué, on doit aussi surveiller le chemin. Je voudrais que Sir Daniel soit revenu avec une quarantaine d’hommes, ils me balayeraient ces coquins comme le vent balaye les feuilles. Venez, John, appuyez-vous sur mon épaule, pauvre diable. Mais non, vous n’êtes pas assez grand. Je me demande quel âge vous avez ?… douze ans ?
— J’ai seize ans, dit Matcham.
— Vous n’avez guère grandi, alors, répondit Dick. Mais donnez-moi la main. Nous irons doucement, ne craignez rien. Je vous dois la vie ; le bien et le mal, je rembourse tout, Jack.
Ils commencèrent à gravir la pente.
— Nous trouverons bien la route, tôt ou tard, continua Dick, et alors tout ira bien. Par la messe, votre main est bien mince, John. Si j’avais une main comme celle-là, j’en aurais honte. Je vais vous dire, ajouta-t-il avec un rire étouffé, je vous jure par la messe que Hughes vous a pris pour une femme.
— Jamais de la vie ! dit l’autre devenant cramoisi.
— C’est vrai, je le parie. Ce n’est pas étonnant de sa part. Vous avez plutôt l’air d’une femme que d’un homme, et je dirai même plus, vous êtes un drôle de type pour un garçon, mais pour une fille, John, vous seriez vraiment gentille. — Vous seriez une jolie fille.
— Mais vous savez bien que je n’en suis pas une.
— Oui, je sais, je plaisante, dit Dick. Vous serez un homme pour votre mère, John, vivat, mon brave ! Vous donnerez de fameux coups. Lequel de nous deux, je me demande, sera fait le premier chevalier, car je veux être chevalier, John, ou mourir pour cela. Sir Richard Shelton, chevalier, cela sonne bien. Mais Sir John Matcham ne fait pas mal non plus.
— De grâce, Dick, arrêtons-nous que je boive, dit l’autre, s’arrêtant près d’une petite source sortie du talus et enfermée dans un petit bassin de gravier grand comme une poche. Et Dick, si je pouvais avoir quelque chose à manger !… J’ai si faim que j’en ai mal au cœur.
— Pourquoi, diable, n’avez-vous pas mangé à Kettley ? demanda Dick.
— J’avais fait un vœu, c’était un péché auquel j’avais été entraîné, balbutia Matcham. Mais à présent je mangerais gloutonnement, ne fût-ce que du pain sec.
— Asseyez-vous alors et mangez, dit Dick, pendant que je vais explorer un peu en avant pour voir où est la route. Et il prit un bissac à sa ceinture où il avait du pain et du lard ; pendant que Matcham mangeait de bon cœur, il s’avança entre les arbres.
Un peu au delà, il y avait dans le terrain une dépression, d’où filtrait, parmi les feuilles mortes, un ruisselet, et encore un peu plus loin, les arbres étaient mieux venus et le chêne et le hêtre remplaçaient le saule et l’orme. Le son continu du vent parmi les feuilles couvrait suffisamment le bruit des pas sur les glands ; c’était à l’oreille ce qu’est à l’œil une nuit sans lune ; mais, malgré cela, Dick marchait avec précautions, se glissant d’un tronc à l’autre, attentif à regarder autour de lui à mesure qu’il avançait. Soudain, un cerf passa comme une ombre à travers le sous-bois devant lui, et il s’arrêta contrarié. Cette partie du bois était certainement déserte, mais cette bête était un messager qu’il envoyait devant lui pour annoncer sa venue ; au lieu de continuer, il se tourna vers le plus proche grand arbre et y grimpa rapidement.
Le hasard le servit bien. Le chêne sur lequel il avait monté était un des plus élevés de cette partie du bois et dépassait ceux qui l’entouraient d’au moins une toise et demie, et, quand Dick eut grimpé sur la plus haute branche fourchue et s’y cramponna, vertigineusement balancé dans le grand vent, il vit derrière lui toute la plaine marécageuse jusqu’à Kettley avec la Till courant parmi les îlots boisés et, devant lui, la ligne blanche de la grande route serpentant à travers la forêt. Le bateau avait été redressé ; — il était même à ce moment au-dessus du gué. A part cela, il n’y avait aucune trace d’homme ni même aucun mouvement que celui des branches sous le vent. Il allait descendre quand, jetant un dernier coup d’œil, il aperçut une ligne de points se mouvant à peu près au milieu des marais. Évidemment une petite troupe suivait la chaussée, et d’un bon pas ; cela lui donna à penser ; il descendit rapidement le long du tronc et rejoignit son camarade à travers le bois.
CHAPITRE IV LES COMPAGNONS DE LA FORÊT
Matcham était restauré et bien reposé. Ce que Dick venait de voir donnait des ailes aux jeunes gens. Ils franchirent cette partie de bois, traversèrent la route sans encombre et se mirent à gravir les terrains plus élevés de la forêt de Tunstall. Les arbres étaient de plus en plus en bouquets avec des landes roussâtres, couvertes d’ajoncs et, çà et là, de vieux ifs. Le terrain était de plus en plus inégal, avec des trous et des monticules. Et, à chaque pas de leur ascension, le vent soufflait et sifflait de plus en plus fort et les arbres se courbaient devant les rafales comme des cannes à pêche.
Ils venaient d’entrer dans une de ces clairières quand, tout d’un coup, Dick s’aplatit face contre terre parmi les ronces et se mit à ramper doucement en arrière, cherchant l’abri d’un bouquet d’arbres. Matcham, très étonné, car il ne voyait pas la raison de cette fuite, l’imita cependant ; ce ne fut que lorsqu’ils eurent atteint le refuge d’un fourré qu’il se tourna vers son compagnon et lui demanda sa raison.
Pour toute réponse Dick montra du doigt.
A l’autre bout de la clairière un sapin s’élevait bien au-dessus du bois environnant et dressait dans le ciel la masse noire de son feuillage. Jusqu’à cinquante pieds au-dessus du sol, le tronc était droit et solide comme une colonne. A cette hauteur, il se divisait en deux rameaux massifs, et, dans la fourche, comme un matelot dans un mât, était un homme vêtu d’une cotte d’armes verte, épiant de tous côtés. Le soleil brillait sur ses cheveux ; d’une main, il s’abritait les yeux pour voir de loin, et il tournait doucement la tête d’un côté à l’autre avec la régularité d’une machine.
Les jeunes gens se regardèrent.
— Essayons à gauche, dit Dick. Nous avons failli mal tomber, Jack.
Dix minutes après, ils arrivèrent à un sentier battu.
— Voici un endroit de la forêt que je ne connais pas, remarqua Dick. Où peut mener ce chemin ?
— Essayons tout de même, dit Matcham.
Quelques mètres plus loin, le sentier conduisait au haut d’une arête, puis, par une raide descente, dans un vallon creux en forme de coupe. Au pied, émergeant d’une épaisse ramure d’aubépines fleuries, deux ou trois pignons sans toits, noircis comme par le feu et une seule grande cheminée marquaient les ruines d’une maison.
— Qu’est-ce que cela peut être ? dit Matcham.
— Vrai, par la messe, je n’en sais rien, répondit Dick. Je suis tout désorienté. Avançons prudemment.
Avec des battements de cœur, ils descendirent à travers les aubépines. Çà et là ils virent des signes de culture récente ; des arbres fruitiers et des plantes potagères étaient devenus sauvages dans le fourré ; un cadran solaire était tombé dans l’herbe ; ils marchaient sans doute dans un ancien jardin. Encore quelques pas et ils se trouvèrent devant les ruines de la maison. Elle avait été une habitation agréable et bien défendue. Un fossé desséché était creusé profondément tout autour, mais il était, à présent, plein de gravats, et une poutre, tombée en travers, formait pont. Les deux murs opposés étaient encore debout, le soleil brillait à travers leurs fenêtres vides, mais le reste s’était effondré et ne formait plus qu’un grand tumulus de ruines, noircies par le feu. Déjà, dans l’intérieur, quelques plantes poussaient, vertes, dans les crevasses.
— A présent, j’y pense, murmura Dick, ce doit être Grimstone. C’était un fort à un certain Simon Malmesbury. Sir Daniel fut un fléau pour lui ! C’est Bennet Hatch qui l’a brûlé, il y a maintenant cinq ans. Et, ma foi, c’est dommage, car c’était une belle maison.
Dans le fond du vallon, où le vent ne soufflait pas, il faisait chaud et tout était tranquille ; et, Matcham, posant la main sur le bras de Dick, leva un doigt :
— Écoutez ! dit-il.
Alors on perçut un son étrange, qui troublait le calme. Il fut répété deux fois avant qu’ils n’en reconnussent la nature. C’était le bruit d’un gros homme s’éclaircissant la gorge ; puis une voix rude et fausse chanta :
— Alors, debout, il parla, le maître, le roi des Outlaws : — Que faites-vous là, mes joyeux compagnons, parmi les forêts vertes ? — Et Gamelyn répondit — il ne regardait jamais à terre ; — Oh, il faut qu’ils errent dans les bois, ceux qui ne peuvent aller en ville.
Le chanteur s’arrêta, un léger cliquetis de fer suivit, puis le silence.
Les deux jeunes gens se regardèrent. Quel qu’il fût, leur invisible voisin était de l’autre côté de la ruine. Tout d’un coup la figure de Matcham s’anima, et, en un instant, il franchit la poutre renversée et se mit à grimper avec précaution sur la haute pile de décombres qui remplissait l’intérieur de la maison sans toit ; Dick aurait voulu le retenir s’il en avait eu le temps, mais il ne put que le suivre.
Juste dans un coin de la ruine deux poutres étaient tombées en croix et protégeaient une place grande comme un banc d’église. Dans ce coin, les deux jeunes gens se blottirent en silence. Ils étaient parfaitement cachés et, par un trou de flèche, ils voyaient le côté opposé.
En regardant par là, ils furent paralysés de terreur en constatant leur position. La retraite était impossible ; à peine osaient-ils respirer. Sur le bord même du fossé, à trente pieds à peine de l’endroit où ils se tenaient accroupis, un chaudron de fonte bouillait et fumait sur un feu brillant. Tout auprès, dans l’attitude de quelqu’un qui écoute, comme s’il avait perçu le bruit de leur ascension parmi les ruines, un homme, grand, à la face rouge et basanée, était debout. Il tenait dans la main droite, une cuillère, et à sa ceinture pendaient une corne et une formidable dague. Sans aucun doute, c’était le chanteur ; et, sans doute aussi, il était en train d’agiter le contenu de la marmite, lorsque le bruit de quelque pas maladroit sur les plâtras, était venu à son oreille ; un peu plus loin, un autre homme sommeillait, étendu et roulé dans un manteau brun ; un papillon voltigeait autour de sa figure. Ils étaient dans un espace découvert, tout blanc de marguerites et, au bout opposé, un arc, un carquois avec des flèches et un morceau de carcasse de daim étaient suspendus à une aubépine fleurie.
Bientôt l’individu se relâcha de son attitude attentive, porta la cuillère à sa bouche, goûta, fit un signe de tête et recommença à remuer et à chanter.
Oh ! il faut qu’ils errent dans le bois ceux qui ne peuvent aller en ville.
croassa-t-il, reprenant son chant où il l’avait laissé.
O Seigneur, nous ne sommes pas du tout ici pour mal faire, Mais, si nous nous rencontrons avec un cerf du bon roi, pour lui lancer une flèche.
Tout en chantant, il prenait de temps en temps une cuillerée de bouillon, soufflait dessus et la goûtait en se donnant des airs de cuisinier expérimenté. Enfin, quand il jugea le ragoût prêt, il prit la corne de sa ceinture et en donna trois appels modulés. L’autre se réveilla, se retourna, chassa le papillon et regarda autour de lui.
— Eh quoi, frère ? dit-il. Dîner ?
— Oui, ivrogne, répliqua le cuisinier, c’est le dîner, et un dîner sec par-dessus le marché, sans bière ni pain. A présent on n’a plus d’agrément dans les bois, il fut un temps où un brave garçon pouvait y vivre aussi bien qu’un abbé mitré, à part la pluie et les gelées ; il avait tout son soûl de vin et d’ale. Mais, à présent, on a gâché le métier ; et ce Jean Répare-tout n’est qu’un nigaud empaillé, bon tout au plus à effaroucher les corbeaux.
— Bah ! répondit l’autre, vous êtes trop porté à boire et à manger, Lawless. Attendez un peu, le bon temps reviendra.
— Voyez-vous, répliqua le cuisinier, j’ai attendu ce bon temps depuis que j’étais grand comme ça. J’ai été frère gris ; j’ai été archer du roi ; j’ai été matelot, et j’ai navigué sur les mers salées ; et j’ai été dans les bois avant cette fois-ci, vraiment, et tué le gibier du roi. Qu’en résulte-t-il ? Rien. J’aurais mieux fait de rester au couvent. Jean l’Abbé était plus utile que Jean Répare-tout. Par Notre-Dame, les voilà.
L’un après l’autre, de grands individus bien tournés arrivèrent sur la prairie. Chacun en arrivant produisait un couteau et une écuelle de corne, se servait dans le chaudron et s’asseyait sur l’herbe pour manger. Ils étaient diversement équipés et armés ; quelques-uns en blouses rougeâtres avec un couteau et un vieil arc ; d’autres avec toute l’élégance de la forêt : chapeau et justaucorps en drap vert de Lincoln, avec des flèches armées de plumes de paons dans la ceinture, une corne sur un baudrier, et au côté un glaive et une dague. Ils arrivaient avec le silence de la faim, murmuraient à peine un salut, et se mettaient de suite à manger.
Il y en avait environ une vingtaine de réunis, lorsqu’un bruit de satisfaction étouffée s’éleva tout près dans l’aubépine, et aussitôt après un groupe de cinq ou six hommes des bois déboucha sur la prairie, portant un brancard. Un individu, grand et vigoureux, quelque peu grisonnant et aussi brun qu’un jambon fumé, marchait devant eux avec un certain air d’autorité, et un brillant épieu à la main.
— Garçons, cria-t-il, braves garçons et mes véritables et joyeux camarades, vous avez chanté ces temps-ci sur un sifflet sec et vécu médiocrement. Mais que vous ai-je dit, toujours ! Attendez vaillamment la fortune ; elle tourne, elle tourne vite. Et tenez, voici son premier bon mouvement : cette excellente chose, de l’ale.
Il y eut un murmure de satisfaction lorsque les porteurs déposèrent la civière et découvrirent une bonne barrique.
— Et à présent dépêchez-vous, garçons, il y a de l’ouvrage. Une poignée d’archers viennent d’arriver au gué. Leurs couleurs sont rouge sombre et bleu, ils sont votre but — ils goûteront tous aux flèches — pas un d’entre eux ne doit sortir du bois. Car, mes braves, nous sommes ici une cinquantaine, chacun de nous odieusement spolié ; quelques-uns ont perdu des terres, d’autres des amis ; et quelques-uns ont été mis hors la loi — tous opprimés ! Qui a fait cela ? Sir Daniel, par la croix ! Doit-il ainsi prospérer ? doit-il rester tranquillement dans nos maisons ? doit-il labourer nos champs ? doit-il sucer l’os qu’il nous a volé ? Je jure que non. Il s’est arrogé force de loi ; il a gagné des causes ; mais il y en a une qu’il ne gagnera pas. J’ai ici, à la ceinture, une sommation qui, plaise à Dieu, le vaincra.
Lawless, le cuisinier, en était à sa seconde coupe de bière. Il la leva comme pour un toast à l’orateur.
— Maître Ellis, dit-il, vous voulez la vengeance — cela vous convient ainsi ! — mais votre pauvre frère qui n’eut jamais rien à perdre, ni terre ni amis, pense plutôt, pour sa part, au profit de la chose. Il aimerait tout autant un noble d’or et une cruche de vin de canarie que toutes les vengeances du purgatoire.
— Lawless, répliqua l’autre, pour atteindre Moat-House, Sir Daniel doit passer par la forêt. Nous lui ferons le passage plus cher, parbleu, que n’importe quelle bataille. Alors, quand il sera à terre avec la poignée en haillons de ceux qui nous échapperont, tous ses grands amis tombés et en fuite et nul pour l’aider, nous assiégerons ce vieux renard et grande sera sa chute. C’est un gras chevreuil, nous en aurons chacun notre part.
— Oui, répondit Lawless ; j’en ai déjà mangé beaucoup de ces dîners-là, mais le difficile, c’est de les cuire, brave maître Ellis. Et, pendant ce temps, que faisons-nous ? Nous faisons des flèches, nous faisons des vers et nous buvons de l’eau pure et fraîche, cette boisson malsaine.
— Ce n’est pas vrai, Will Lawless. Vous vous ressentez de l’office de frère gris ; l’avidité sera votre perte, répondit Ellis. Nous avons pris vingt livres à Appleyard. Nous eûmes sept marks du messager la nuit dernière. Il n’y a qu’un jour, nous en avons eu cinquante du marchand.
— Et aujourd’hui, dit l’un des hommes, j’ai arrêté un gros marchand d’indulgences qui se dirigeait vers Holywood en grande hâte. Voici sa bourse.
Ellis en compta le contenu.
— Une centaine de shillings ! grommela-t-il. Imbécile, il en avait bien plus dans ses sandales, ou cousus dans sa palatine. Vous êtes un enfant, Tom Cuckow ; vous avez laissé échapper la proie.
Malgré cela Ellis empocha nonchalamment la bourse.
Il était debout, appuyé sur son épieu, et regardait autour de lui les autres. Ceux-ci, avec des attitudes diverses, prenaient gloutonnement un potage de venaison et le délayaient copieusement avec de l’ale. C’était un bon jour, ils étaient en veine ; mais les affaires pressaient et ils mangeaient rapidement. Les premiers venus avaient dépêché leur repas. Quelques-uns s’étendirent sur l’herbe et s’endormirent immédiatement comme des boas ; d’autres causaient ou examinaient leurs armes, l’un, dont l’humeur était particulièrement gaie, tendit une corne de bière et se mit à chanter.
Il n’y a pas de lois dans la bonne forêt verte, Ici on ne manque pas de vivres, C’est joyeux, tranquille, avec du gibier pour notre ordinaire. En été tout est doux. Vienne l’hiver avec le vent et la pluie, Vienne l’hiver avec la neige et les frimas, Rentrez chez vous le capuchon sur la figure, Et mangez au coin du feu.
Pendant tout ce temps, les deux jeunes gens avaient écouté, serrés l’un contre l’autre ; Richard avait seulement détaché son arc et tenait tout prêt le grappin dont il se servait pour le bander. Ils n’avaient pas osé bouger et cette scène de vie en forêt s’était déroulée sous leurs yeux comme une scène de théâtre. Mais voici que le spectacle changea d’une façon singulière. La grande cheminée qui dominait les ruines s’élevait juste au-dessus de leur cachette. Il y eut un sifflement dans l’air, puis un bruit sonore et les fragments d’une flèche tombèrent près d’eux. Quelqu’un d’un endroit plus élevé du bois, peut-être la sentinelle qu’ils avaient vue postée dans l’if, avait lancé une flèche sur le haut de la cheminée.
Matcham ne put retenir un petit cri qu’il étouffa aussitôt, et Dick, surpris, lâcha le grappin. Mais pour les hommes de la prairie, ce trait était un signal attendu. Ils furent tous sur pied à l’instant, rajustant leurs ceintures, essayant la corde de leurs arcs, faisant jouer leurs épées et dagues dans les fourreaux. Ellis leva la main, sa figure avait pris tout à coup un air de sauvage énergie ; le blanc de ses yeux brillait dans sa face basanée.
— Camarades, dit-il, vous connaissez vos postes. Que pas une âme ne vous échappe. Appleyard était un stimulant avant dîner ; mais à présent à table. Il y a trois hommes que je vengerai amèrement : Harry Shelton, Simon Malmesbury, et — frappant sur sa vaste poitrine — et Ellis Duckworth, par la messe !
Un homme arriva, rouge de la course, à travers les buissons.
— Ce n’est pas Sir Daniel, dit-il tout essoufflé. Ils ne sont que sept. La flèche a-t-elle touché ?
— Elle a frappé à l’instant, répliqua Ellis.
— La peste ! dit le messager. Il me semblait l’avoir entendue siffler. Et je m’en vais sans dîner.
En une minute, les uns courant, d’autres marchant vite, selon l’éloignement de leurs postes, les compagnons de la Flèche-Noire avaient tous disparu du voisinage de la maison en ruines ; le chaudron, le feu, qui à présent était bas, et la carcasse du daim sur l’aubépine restèrent seuls pour témoigner qu’ils avaient été là.
CHAPITRE V SANGUINAIRE COMME UN CHASSEUR
Les jeunes gens restèrent immobiles jusqu’à ce que le dernier bruit de pas se fût dissous dans celui du vent. Ils se levèrent alors, tout courbaturés, car la longue contrainte les avait fatigués, escaladèrent les ruines, et traversèrent de nouveau le fossé sur la poutre. Matcham avait ramassé le grappin et marchait le premier ; Dick le suivait avec raideur, son arc sur le bras.
— Et maintenant, dit Matcham, en avant pour Holywood.
— A Holywood ! cria Dick. Quand on tire sur de braves gens ! Pas moi, j’aimerais mieux vous voir pendre, Jack !
— Vous m’abandonneriez ? demanda Matcham.
— Oui, par ma foi ! répliqua Dick. Si je n’arrive pas à temps pour prévenir ces garçons, j’irai mourir avec eux. Quoi ! vous voudriez me voir abandonner mes compagnons avec qui j’ai toujours vécu ? J’espère que non ! Donnez-moi mon grappin !
Mais rien n’était plus loin de l’intention de Matcham.
— Dick, dit-il, vous avez juré par les saints que vous me conduiriez sain et sauf à Holywood. Voudriez-vous rompre votre serment ? Voulez-vous m’abandonner — un parjure ?
— Non, je l’ai bien juré, répliqua Dick, et je voulais le faire ; mais à présent ! Voyons, Jack, revenez avec moi. Laissez-moi seulement, prévenir ces hommes et s’il en est besoin courir les risques avec eux ; je serai libre alors et je reprendrai le chemin de Holywood pour remplir mon serment.
— Vous vous moquez de moi, répondit Matcham. Ces hommes que vous voulez secourir sont les mêmes qui me traquent pour me perdre.
Dick se gratta la tête.
— Je n’y peux rien, Jack, dit-il. Il n’y a pas de remède. Que voulez-vous ? Vous ne courrez pas grand risque, mon garçon, et ceux-là sont en péril de mort. De mort ! ajouta-t-il, pensez-y ! Pourquoi diable me retenez-vous ici ? donnez-moi le grappin. Par saint Georges ! faut-il qu’ils meurent tous ?
— Richard Shelton, dit Matcham, et il le regarda fixement, voulez-vous donc prendre parti pour Sir Daniel ? N’avez-vous pas d’oreilles ? N’avez-vous pas entendu cet Ellis, ce qu’il disait ? Ou n’avez-vous pas de cœur pour votre propre sang et votre père assassiné ? Harry Shelton, a-t-il dit, et Sir Harry Shelton était votre père aussi vrai que le soleil brille au ciel.
— Que voulez-vous ? cria de nouveau Dick. Voulez-vous que j’aie foi en des voleurs ?
— Non, je l’ai déjà entendu dire, répliqua Matcham. Le bruit en court partout ; c’est Sir Daniel qui l’a tué, il l’a tué malgré son serment ; dans sa propre maison, il a versé le sang d’un innocent. Le ciel en demande vengeance ; et vous — le fils de cet homme — vous voulez aller soutenir et défendre le meurtrier !
— Jack, cria le jeune homme, je ne sais pas. Cela peut-être, que sais-je ? Mais pensez à ceci : cet homme m’a nourri et élevé, et j’ai chassé avec ses serviteurs et joué parmi eux ; et les abandonner à l’heure du danger… homme, si je faisais cela, mon honneur serait bien mort ! Non, Jack, il ne faut pas me demander cela ; vous ne pouvez vouloir que je sois vil.
— Mais votre père, Dick ? dit Matcham, un peu ébranlé. Votre père ? et votre serment envers moi ? Vous avez pris les saints à témoins.
— Mon père, dit Shelton. Non ! il voudrait que j’y aille ! Si Sir Daniel l’a tué, quand l’heure viendra, cette main tuera Sir Daniel, mais je n’abandonnerai ni lui, ni les siens dans le danger. Et, quant à mon serment, mon bon Jack, vous m’en délierez ici. Pour la vie de ces hommes qui ne vous ont pas fait de mal et pour mon honneur, vous me rendrez ma liberté.
— Moi, Dick ? Jamais ! répliqua Matcham. Si vous m’abandonnez, vous serez un parjure et je le proclamerai.
— Mon sang bout, dit Dick ; donnez-moi le grappin ! Donnez !
— Je ne veux pas, dit Matcham. Je vous sauverai malgré vous.
— Non ? cria Dick. Je vous y obligerai !
— Essayez ! dit l’autre.
Ils étaient debout se regardant dans les yeux, tous deux prêts à bondir. Alors Dick s’élança ; et, bien que Matcham se fût aussitôt retourné pour fuir, en deux bonds l’autre l’atteignit, arracha le grappin à son étreinte, le jeta rudement à terre, et se tint debout en travers au-dessus de lui, rouge, menaçant, le poing fermé. Matcham restait où il était tombé, la figure dans l’herbe, sans idée de résistance.
Dick banda son arc.
— Je vous apprendrai, dit-il brutalement. Serment ou non, vous pouvez aller vous faire pendre !
Et il se retourna et se mit à courir. Matcham fut aussitôt sur pied et courut après lui.
— Que voulez-vous ? demanda Dick en s’arrêtant. Pourquoi me suivez-vous ? Arrière !
— Je vous suivrai, si cela me plaît, dit Matcham. Ce bois est libre.
— Restez en arrière, par Notre-Dame ! répliqua Dick levant son arc.
— Ah ! vous êtes un brave garçon, dit Matcham. Tirez !
Dick baissa son arme, un peu confus.
— Voyons, dit-il, vous m’avez fait assez de mal. Allez, allez votre chemin tranquillement ; ou, que je le veuille ou non, il faudra bien que je vous y force.
— Bien, dit avec entêtement Matcham, vous êtes le plus fort. Faites le pis. Rien ne m’empêchera de te suivre, Dick, à moins que…
Dick était presque hors de lui. Il était contre sa nature de battre un être si faible, mais il ne voyait pas d’autre moyen de se débarrasser de ce compagnon malencontreux, et, il commençait à le croire peut-être déloyal.
— Vous êtes fou, je pense, cria-t-il. Stupide garçon, je me hâte vers vos ennemis ; aussi vite que mes jambes peuvent me porter, j’y vais.
— Cela m’est égal, Dick, répliqua le garçon. Si vous êtes destiné à mourir, Dick, je mourrai aussi. J’aimerais mieux aller en prison avec vous que d’être libre sans vous.
— Bien, répliqua l’autre. Je ne bavarderai pas plus longtemps. Suivez-moi si cela vous convient ; mais, si vous me trahissez, cela ne vous servira guère, je vous assure. Vous aurez une flèche à travers le corps, mon garçon.
Disant cela, Dick se remit à courir en suivant la lisière du fourré. Il s’avançait en fouillant du regard autour de lui. D’un bon pas il sortit du vallon et arriva de nouveau dans les parties plus découvertes du bois. A gauche, se trouvait une petite éminence mouchetée de genêts dorés et couronnée d’un bouquet de sapins noirs.
— Je verrai de là, pensa-t-il, et il se dirigea dessus à travers une clairière de bruyère.
Il n’avait avancé que de quelques mètres, lorsque Matcham lui toucha le bras et montra du doigt.
Vers l’est du sommet, il y avait un creux, comme si une vallée eût passé de l’autre côté ; la bruyère s’y continuait ; tout le terrain était rougeâtre comme un bouclier mal nettoyé, et pointillé d’ifs de place en place ; et là, l’une suivant l’autre, Dick vit une dizaine de jaques vertes montant le sentier, et, marchant à leur tête, Ellis Duckworth en personne, que son épieu signalait. L’un après l’autre ils gagnèrent le sommet, se montrant un instant contre le ciel, et disparurent de l’autre côté jusqu’au dernier. Dick regarda Matcham d’un meilleur œil.
— Ainsi, vous m’êtes fidèle, Jack ? demanda-t-il, je pensais que vous étiez de l’autre parti.
Matcham se mit à sangloter.
— Qu’est-ce que cela signifie ? dit Dick. Que les saints nous pardonnent ! Allez-vous pleurnicher pour un mot ?
— Vous m’avez fait mal, sanglota Matcham. Vous m’avez fait mal, quand vous m’avez jeté par terre. Vous êtes un lâche d’abuser ainsi de votre force.
— Peuh ! c’est un propos de sot, dit rudement Dick. Vous n’aviez aucun droit sur mon grappin ; maître John. J’aurais bien fait de vous donner une raclée. Si vous venez avec moi, il faut m’obéir ; sur ce, marchons.
Matcham pensa vaguement à rester en arrière ; mais voyant que Dick continuait à courir à toute vitesse vers l’éminence et ne regardait même pas derrière lui, il eut une meilleure inspiration et se mit à courir à son tour. Mais le terrain était difficile et escarpé, Dick avait déjà une bonne avance, et avait, sans aucun doute, les meilleures jambes, et il était depuis longtemps arrivé au sommet, et avait rampé à travers les sapins et s’était blotti dans une touffe de genêts, lorsque Matcham, haletant comme un daim, le rejoignit et se tint silencieusement à côté de lui.
En bas, au fond d’une large vallée, le raccourci venant du hameau de Tunstall serpentait, descendant vers le gué. Il était bien marqué et l’œil le suivait aisément de place en place. Tantôt il était bordé de clairières ouvertes, tantôt la forêt le recouvrait ; chaque cent mètres, il côtoyait un piège. Au loin, sur le sentier, le soleil faisait briller sept salades d’acier, et, de temps en temps, dans l’intervalle des arbres, on pouvait apercevoir Selden et ses hommes chevauchant d’une vive allure toujours pour la mission de Sir Daniel.
Le vent était un peu tombé, mais il agitait joyeusement les arbres, et, peut-être, si Appleyard avait été là, il aurait tiré un avertissement de la conduite inquiète des oiseaux.
— Tenez, regardez, murmura Dick, les voilà déjà bien avancés dans le bois, leur salut serait plutôt d’avancer. Mais voyez-vous là, où cette large clairière se déroule devant nous, avec au milieu une quarantaine d’arbres, comme une île ? Là ils seraient en sûreté. S’ils arrivent jusque-là sans accident, je trouverai moyen de les prévenir. Mais je n’ai pas confiance ; ils ne sont que sept contre beaucoup, et ils n’ont que des arbalètes. L’arc aura toujours le dessus, Jack.
Pendant ce temps, Selden et ses hommes, ignorant leur danger, continuaient à monter le sentier et approchaient peu à peu. Une fois pourtant, ils s’arrêtèrent, se réunirent en groupe et parurent écouter et se montrer quelque chose. Mais c’était au loin vers la plaine que leur attention avait été attirée. Un grognement sourd du canon qui arrivait de temps en temps porté par le vent leur parlait de la grande bataille.
Cela valait la peine d’y penser, vraiment, car si la voix des grands canons était ainsi perceptible dans la forêt de Tunstall, le combat devait s’être rapproché toujours vers l’est et la journée, par conséquent, mauvaise pour Sir Daniel et les seigneurs de la rose rouge.
Mais bientôt la petite troupe se remit en marche et arriva à un endroit du chemin très ouvert et couvert de bruyères, où une langue de forêt seulement descendait rejoindre la route. Ils étaient juste en ligne parallèle à celle-ci lorsqu’une flèche brilla en volant. Un des hommes leva les bras, son cheval se cabra et tous deux tombèrent et se débattirent en une masse confuse. De l’endroit même où étaient les garçons, ils pouvaient entendre la rumeur des cris des hommes ; ils pouvaient voir les chevaux effrayés se cabrer et bientôt, lorsque la troupe commençait à se remettre de sa première surprise, un des hommes descendit de cheval. Une seconde flèche venant de plus loin décrivit un grand cercle ; un second cavalier mordit la poussière. L’homme qui était en train de descendre de cheval lâcha les rênes et son cheval prit la fuite au galop, le traînant par un pied sur la route, le cognant de pierre en pierre et le brisant sous ses sabots. Les quatre qui étaient encore en selle aussitôt se dispersèrent, l’un se retourna et galopa en hurlant vers le gué ; les trois autres, les rênes lâches et le manteau flottant, montèrent au galop la route de Tunstall. De chaque bouquet d’arbres devant lequel ils passaient, sortait une flèche. Bientôt un cheval tomba, mais le cavalier fut vite sur pied et continua à courir après ses compagnons jusqu’à ce qu’une autre flèche l’étendit mort. Un autre homme tomba ; puis un autre cheval ; de toute la troupe un seul homme restait, et à pied ; mais dans différentes directions le bruit de trois chevaux sans cavaliers s’éteignait dans le lointain.
Pendant tout ce temps pas un des assaillants ne s’était montré. Ici ou là, le long de la route, cheval ou homme tombait blessé, agonisant, et nul ennemi compatissant ne sortit de son couvert pour mettre fin à leur souffrance.
Le survivant, solitaire, était debout éperdu sur la route à côté de son coursier mort. Il avait traversé cette large plaine avec l’îlot d’arbres signalé par Dick. Il n’était peut-être pas à cinq cents mètres de l’endroit où les deux garçons étaient cachés et ils pouvaient le voir distinctement, regardant autour de lui dans l’attente de la mort. Mais rien ne vint ; l’homme commença à reprendre courage et soudain détacha et banda son arc. En ce moment, à quelque chose dans sa manière, Dick reconnut Selden. A cet essai de résistance, de tous côtés autour de lui dans le couvert du bois, s’éleva un bruit de rire. Une vingtaine d’hommes au moins, car c’était le centre de l’embuscade, s’unirent dans cette gaieté cruelle. Puis une flèche passa par-dessus l’épaule de Selden ; il sauta et courut un peu en arrière ; une autre flèche, frémissante, le frappa au talon. Il marcha vers le couvert. Un troisième trait lui sauta à la face et tomba par terre devant lui. Et un rire reprit, bruyant et se faisant écho dans plusieurs fourrés.
Il était clair que ses assaillants se contentaient de le harceler comme alors des hommes harcelaient le pauvre taureau, ou comme le chat joue avec la souris. L’escarmouche était bien finie ; plus loin sur la route, un homme en vert déjà ramassait tranquillement les flèches ; et à présent, par plaisir de mauvais cœurs, ils se donnaient le spectacle de la torture d’un pauvre pécheur comme eux.
Selden commença à comprendre ; il poussa un cri de rage, épaula son arbalète et envoya une flèche au hasard dans le bois. La chance le favorisa, car un léger cri répondit. Alors jetant son arme, Selden se mit à courir devant lui dans la clairière et en droite ligne sur Dick et Matcham.
Les compagnons de la Flèche-Noire commencèrent alors à tirer sérieusement.
Mais ils furent bien attrapés ; leur chance était passée ; la plupart d’entre eux avaient le soleil en face, et Selden en courant bondissait de côté et d’autre pour tromper leur tir. Le mieux était, qu’en visant vers le haut de la clairière il avait détruit leur plan, car il n’y avait pas de tireur posté plus haut que celui qu’il venait de tuer ou de blesser ; et l’échec de la combinaison des forestiers devint bientôt visible. Un sifflet se fit entendre trois fois, puis encore deux fois. Cela fut répété dans un autre endroit. Les bois de tous côtés se remplirent du bruit, de gens se faisant jour à travers le sous-bois ; un daim étonné sortit du bois dans la plaine, s’arrêta une seconde sur trois pieds, le nez en l’air, et de nouveau s’enfonça dans le fourré.
Selden courait et bondissait encore ; de moment en moment une flèche le suivait, mais le manquait toujours. On pouvait commencer à croire qu’il allait échapper. Dick avait son arc tout armé prêt à le soutenir ; Matcham lui-même oubliant son propre intérêt, était de tout cœur avec le pauvre fugitif, et les deux jeunes garçons étaient tout animés et tout tremblants jusqu’au fond du cœur. Il était à cinquante mètres d’eux environ, quand une flèche l’atteignit, et il tomba. Il fut debout presque aussitôt, mais alors il courut en boitant, et, comme un aveugle, s’écarta de sa direction.
Dick sauta sur ses jambes et lui fit signe.
— Ici, cria-t-il, par ici ! Il y a du secours, courez, l’ami, courez !
Mais juste à ce moment une seconde flèche frappa Selden à l’épaule, entre les plaques de son brigantin et, traversant sa jaque, le jeta par terre comme une pierre.
— Oh ! le pauvre ! cria Matcham, les mains jointes.
Et Dick pétrifié restait debout sur la colline, cible pour les archers.
Dix contre un qu’il aurait été rapidement frappé — car les hommes de la forêt étaient furieux contre eux-mêmes et étaient pris au dépourvu par l’apparition de Dick à l’arrière de leur position — mais aussitôt, sortant d’une partie du bois étonnamment près des deux jeunes gens, une voix de stentor s’éleva, la voix d’Ellis Duckworth.
— Arrêtez ! rugit-il, ne tirez pas ! Prenez-le vivant ! C’est le jeune Shelton, le fils de Harry.
Et aussitôt un sifflement aigu résonna plusieurs fois, fut de nouveau repris et répété plus loin. Le sifflet, semblait-il, était la trompe de guerre qui servait à Jean Répare-tout pour répandre ses ordres.
— Ah ! Malheur ! dit Dick. Nous sommes pris. Vivement, Jack, venez vite !
Et le couple tourna et courut en arrière, à travers les pins qui couvraient le sommet de la colline.
CHAPITRE VI JUSQU’A LA FIN DU JOUR
Il était en effet grand temps de courir. De toutes parts la compagnie de la Flèche-Noire se dirigeait vers la colline. Quelques-uns, meilleurs coureurs, ou ayant devant eux un terrain découvert, avaient de beaucoup dépassé les autres et étaient déjà tout près du but ; d’autres, suivant les vallées, s’étaient répandus à droite et à gauche et cernaient les jeunes gens des deux côtés.
Dick s’enfonça sous le couvert le plus proche. C’était un grand bosquet de chênes, avec un terrain ferme sous le pied et libre de broussailles, descendant la colline ; ils allèrent donc bon train. Ensuite venait un terrain découvert que Dick évita en inclinant à gauche. Deux minutes plus tard, le même obstacle se présentait encore, et ils firent de même. Par suite, tandis que les jeunes gens, décrivant une courbe vers la gauche, se rapprochaient de plus en plus de la grande route et de la rivière qu’ils avaient traversée une heure ou deux auparavant, la grande masse de leurs poursuivants se portait de l’autre côté vers Tunstall.
Les garçons s’arrêtèrent pour respirer. Il n’y avait aucun bruit de poursuite. Dick mit son oreille contre terre et n’entendit rien ; mais le vent faisait encore du bruit dans les arbres et il était difficile d’avoir une certitude.
— En avant encore ! dit Dick, et fatigués comme ils l’étaient, et Matcham boitant de son pied blessé, ils reprirent courage, et continuèrent, à toute vitesse, la descente de la colline.
Trois minutes plus tard, ils reprenaient haleine dans un bas, fourré d’arbustes verts. Haut, au-dessus de leurs têtes, les grands arbres formaient un toit continu de feuillage. C’était un bosquet avec des piliers hauts comme une cathédrale et, à part les houx avec lesquels ils se débattaient, libre et moelleusement gazonné.
De l’autre côté, ayant traversé le dernier fourré d’arbres verts, ils se jetèrent étourdiment dans le découvert crépusculaire.
— Arrêtez ! cria une voix.
Et là, entre les fortes racines à cinquante pieds à peine devant eux ils aperçurent un fort gaillard en jaque verte, hors d’haleine à force d’avoir couru, qui immédiatement arma son arc et les menaça. Matcham s’arrêta avec un cri ; mais Dick sans hésitation courut droit sur le forestier, et, tout en courant, tira sa dague. L’autre, soit qu’il fût surpris par l’audace de l’attaque, soit qu’il fût embarrassé par ses ordres, ne tira pas : il restait indécis, et, avant qu’il eût le temps de revenir à lui, Dick lui avait sauté à la gorge, et l’avait couché sur l’herbe. La flèche alla d’un côté, l’arc de l’autre en retentissant.
L’homme de la forêt, désarmé, se cramponna à son assaillant ; mais la dague brilla et descendit deux fois. Alors il y eut deux gémissements, puis Dick se remit sur pieds et l’homme resta sans mouvement, frappé au cœur.
— En avant ! dit Dick, et il se remit à dégringoler la pente, Matcham se traînant en arrière.
A dire vrai, ils n’allaient maintenant pas bien vite, peinant horriblement à courir, haletants comme poissons hors de l’eau. Matcham avait un cruel point de côté et la tête lui tournait ; quant à Dick, ses genoux lui semblaient être de plomb. Mais ils continuaient à courir avec la même ardeur.
Bientôt ils arrivèrent au bout du bosquet, qui se terminait brusquement ; et là, à quelques pas devant eux, la grande route de Risingham à Shoreby s’étendait entre deux murailles d’arbres.
A cette vue, Dick s’arrêta, et aussitôt qu’il eut cessé de courir, il entendit vaguement un bruit confus qui devint rapidement plus fort. C’était d’abord comme un violent coup de vent ; mais bientôt cela devint plus défini et se précisa en un galop de chevaux ; puis, comme un éclair, toute une compagnie d’hommes d’armes tournant l’angle de la route, passa devant les jeunes gens et disparut presque au même instant. Ils couraient comme en fuite, dans un complet désordre ; quelques-uns étaient blessés ; des chevaux sans cavaliers galopaient à côté d’eux avec des selles ensanglantées. C’étaient évidemment des fugitifs de la grande bataille.
A peine le bruit de leur passage commençait à s’éteindre vers Shoreby, de nouveaux sabots firent écho à leur suite et un autre déserteur fit résonner la route ; cette fois, un seul cavalier, et à voir sa splendide armure, un homme de haut rang. Immédiatement après lui, suivaient plusieurs chariots de bagages, dans un galop désordonné, les conducteurs fouettant les chevaux à tour de bras. Ils devaient s’être enfuis de bonne heure ; mais leur lâcheté ne devait pas les sauver. Juste un peu avant qu’ils ne fussent devant l’endroit où se trouvaient les jeunes gens étonnés, un homme à l’armure ébréchée, et qui paraissait hors de lui de fureur, atteignit les chariots et, avec le manche d’une épée se mit à renverser les conducteurs. Quelques-uns sautèrent de leurs places et plongèrent dans le bois, les autres furent sabrés par le cavalier qui ne cessait de les maudire comme des lâches, d’une voix à peine humaine.
Pendant tout ce temps le bruit au loin avait continué à augmenter, le roulement des chariots, le résonnement des sabots, les cris des hommes, une grande et confuse rumeur arrivaient portés par le vent, et il était hors de doute que la déroute de toute une armée se répandait comme une inondation sur la route.
Dick était sombre. Il avait pensé suivre la grande route jusqu’au tournant de Holywood, et, à présent il lui fallait changer son plan. Mais surtout il avait reconnu les couleurs du comte Risingham et il savait que la bataille avait finalement tourné contre la rose de Lancastre. Sir Daniel avait-il rejoint l’armée et était-il à présent fugitif et ruiné ? ou bien avait-il déserté pour la cause d’York et avait-il forfait à l’honneur ? C’était un vilain choix.
— Venez, dit-il, d’un ton ferme, et il tourna sur ses talons et se mit à marcher sous bois, Matcham boitant à sa suite. Pendant quelque temps ils continuèrent à longer sous bois la route en silence. La journée s’avançait ; le soleil se couchait dans la plaine au delà de Kettley, le sommet des arbres au-dessus de leur tête était doré, mais l’ombre commençait à s’épaissir et le frais de la nuit à tomber.
— Si l’on avait au moins quelque chose à manger ! s’écria tout à coup Dick, en s’arrêtant.
Matcham s’assit par terre et se mit à pleurer.
— Vous pouvez pleurer pour votre souper, mais quand il s’agissait de sauver des vies d’hommes vous aviez le cœur plus dur, dit Dick avec mépris. Vous avez sept morts sur la conscience, maître John, et je ne vous le pardonnerai jamais.
— Conscience, ma conscience ! dit Matcham le regardant fièrement. Et vous, vous avez le sang rouge de l’homme sur votre poignard ! Et pourquoi l’avez-vous tué, le malheureux ? Il a bandé son arc, mais il n’a pas tiré ; il vous avait en son pouvoir, mais il vous a épargné. Il est aussi brave de tuer un jeune chat qu’un homme qui ne se défend pas.
Dick était muet.
— Je l’ai tué loyalement, dit-il enfin. Je me suis jeté sur son arc.
— Ce fut un coup de lâche, répliqua Matcham. Vous n’êtes qu’un butor et un tyran, maître Dick : vous abusez de vos avantages ; qu’il vienne un plus fort nous vous verrons ramper sous sa botte ! Vous ne pensez pas non plus à la vengeance, car la mort de votre père n’est pas encore expiée et sa pauvre ombre demande justice. Mais qu’il vous tombe entre les mains une pauvre créature ni forte, ni adroite, mais qui voudrait être votre amie, elle sera écrasée.
Dick était trop furieux pour remarquer cet Elle.
— Par ma fois voici du nouveau ! Sur deux l’un est plus fort. Le plus fort renverse l’autre et l’autre n’a que son dû. Vous méritez une raclée, maître Matcham, pour votre mauvaise conduite et manque de reconnaissance envers moi, et ce que vous méritez, vous l’aurez.
Et Dick qui, même dans sa plus grande colère, conservait l’apparence du calme, se mit à déboucler sa ceinture.
— Voici votre souper, dit-il d’un air farouche.
Matcham ne pleurait plus, il était blanc comme un drap, mais il regardait Dick fixement sans faire un mouvement ; Dick fit un pas en balançant la ceinture. Puis il s’arrêta, embarrassé par les grands yeux et la pauvre figure fatiguée de son compagnon. Le courage commençait à lui manquer.
— Avouez, alors, que vous aviez tort, dit-il piteusement.
— Non, dit Matcham. J’avais raison. Allez, cruel ! je suis blessé, je suis fatigué ; je ne résiste pas ; je ne t’ai jamais fait de mal ; venez, battez-moi, lâche !
Dick leva la ceinture à cette dernière provocation ; Matcham tressaillit et se replia sur lui-même avec un air de si cruel effroi que le cœur lui manqua encore. La lanière tomba à son côté et il était planté là, indécis et se sentant très sot.
— Que la peste t’étouffe ! dit-il. Puisque vous avez la main si faible, vous devriez bien faire plus attention à votre langue. Mais j’aimerais mieux être pendu que de vous battre ! et il remit sa ceinture. Vous battre, non, continua-t-il, mais vous pardonner ? Jamais. Je ne vous connaissais pas, vous étiez l’ennemi de mon maître ; je vous ai prêté mon cheval ; vous avez mangé mon dîner, vous m’avez appelé un homme en bois, un lâche et un butor. Non, par la messe ! la mesure est comble et déborde. C’est une bonne chose d’être faible, ma foi ; vous pouvez faire le pis, et personne ne vous punira, vous pouvez voler ses armes à un homme au moment où il en a besoin et il ne faudra pas qu’il les reprenne… vous êtes faible, parbleu ! Quoi ! alors si on vient vous charger avec une lance en criant qu’on est faible, il faudra se laisser transpercer ! Peuh ! sottises !
— Et cependant vous ne me battez pas, répliqua Matcham.
— Passons, dit Dick… passons. Je vous éduquerai. Vous avez été mal élevé, je pense, et, cependant vous êtes capable d’un peu de bien, et, sans aucun doute, vous m’avez tiré de la rivière. Oui, je l’avais oublié, je suis aussi ingrat que toi-même. Mais venez, marchons. Si nous voulons être à Holywood cette nuit ou demain matin de bonne heure, le mieux est de nous mettre en route rapidement.
Mais, bien que Dick en bavardant ainsi, eût repris sa bonne humeur accoutumée, Matcham ne lui avait rien pardonné. Sa violence, le souvenir du forestier qu’il avait tué et, par-dessus tout, la vision de sa ceinture levée sur lui, étaient choses qu’il n’était pas facile d’oublier.
— Je vous remercierai pour la forme, dit Matcham. Mais vraiment, bon maître Shelton, j’aimerais autant trouver mon chemin tout seul. Voici un grand bois ; de grâce, choisissons chacun notre chemin ; je vous dois un dîner et une leçon ; adieu !
— Bah ! s’écria Dick, si cela est votre idée, qu’il en soit ainsi et que le diable vous emporte !
Chacun tourna de son côté et ils commencèrent à marcher séparément sans penser à leur direction, absorbés par leur querelle. Mais Dick n’avait pas fait dix pas qu’il était appelé par son nom et Matcham arrivait en courant.
— Dick, dit-il, c’était vilain de nous séparer si froidement. Voici ma main et mon cœur avec. Pour tout ce en quoi vous m’avez si bien servi et aidé, je vous remercie… non pour la forme mais du fond du cœur. Portez-vous bien !
— Bien, mon garçon, répliqua Dick en prenant la main qui lui était offerte, bonne chance pour vous si vous devez en avoir. Mais j’ai bien peur que non. Vous êtes trop querelleur.
Ainsi ils se séparèrent pour la seconde fois, et quelques instants après ce fut Dick qui courait après Matcham.
— Hé, dit-il, prenez mon arbalète ; vous ne pouvez aller ainsi sans armes.
— Une arbalète ! dit Matcham. Non, mon garçon, je n’aurais ni la force de la tendre, ni l’adresse de viser. Cela ne me servirait à rien, bon garçon. Mais je vous remercie.
La nuit était tombée, et, sous les arbres, ils ne pouvaient plus voir leurs visages.
— J’irai un peu avec vous, dit Dick. La nuit est sombre. Je voudrais au moins vous laisser sur un chemin. J’ai des pressentiments, vous pourriez vous perdre.
Sans un mot de plus il se mit en marche et l’autre le suivit.
L’obscurité devenait de plus en plus épaisse, et, çà et là seulement, dans des endroits découverts, ils apercevaient le ciel parsemé de petites étoiles. Au loin le bruit de la déroute de l’armée de Lancastre continuait à se faire entendre faiblement, mais à chaque pas s’éloignait derrière eux.
Au bout d’une demi-heure de marche silencieuse, ils arrivèrent à une large clairière de bruyère. Elle brillait sous la lumière des étoiles, hérissée de fougères, avec des bouquets d’ifs formant îlots. Et là ils s’arrêtèrent et se regardèrent.
— Vous êtes fatigué, dit Dick.
— Ah ! répliqua Matcham : je suis si fatigué qu’il me semble que je pourrais me coucher et mourir.
— J’entends le grondement d’une rivière, dit Dick, allons jusque-là, car je meurs de soif.
Le terrain descendait doucement, et en effet ils trouvèrent au bas une petite rivière murmurante qui courait entre des saules. Là ils se jetèrent tous deux à terre sur le bord et mettant leurs bouches au niveau d’une flaque étoilée, ils burent à satiété.
— Dick, dit Matcham, c’est assez. Je n’en peux plus.
— J’ai vu un creux comme nous descendions, dit Dick. Étendons-nous-y et dormons.
— Oh ! de tout mon cœur, dit Matcham.
Le creux était sec et sablonneux ; un fouillis de ronces pendait d’un côté et formait un abri à peu près sûr ; les deux jeunes garçons s’y étendirent, serrés l’un contre l’autre pour avoir plus chaud et ayant entièrement oublié leur querelle.
Et bientôt le sommeil tomba sur eux comme un nuage et sous la rosée et les étoiles ils reposèrent paisiblement.
CHAPITRE VII LA FACE MASQUÉE
Ils se réveillèrent à l’aube : les oiseaux ne chantaient pas encore à pleine gorge, mais gazouillaient çà et là dans le bois ; le soleil n’était pas encore levé, le ciel était seulement, à l’est, barré de couleurs solennelles. A demi morts de faim et surmenés comme ils étaient, ils restaient couchés sans bouger, plongés dans une lassitude délicieuse. Et, comme ils étaient ainsi, le son d’une clochette frappa soudain leurs oreilles.
— Une cloche ! dit Dick s’asseyant, sommes-nous donc si près de Holywood !
Un instant après la cloche résonna de nouveau, mais cette fois un peu plus près et ensuite, toujours se rapprochant, elle continua à sonner irrégulièrement et au large dans le silence du matin.
— Qu’est-ce que cela veut dire ? dit Dick, maintenant tout à fait éveillé.
— C’est quelqu’un qui marche, répliqua Matcham et la cloche résonne toujours quand il marche.
— Je vois bien cela, dit Dick, mais pourquoi ? que fait-il dans les bois de Tunstall ? Jack, ajouta-t-il, moquez-vous de moi si vous voulez, mais je n’aime pas ce son creux.
— Non, dit Matcham, avec un frisson, cela donne une note lugubre. Si le jour n’était pas venu…
A ce moment la cloche hâtant le pas se mit à sonner à coups pressés, puis le marteau frappa un son fort et discordant, enfin elle se tut pour un moment.
— On dirait que le porteur a couru pendant le temps d’un pater et a ensuite sauté la rivière, dit Dick.
— Et à présent il recommence à marcher tranquillement, ajouta Matcham.
— Non, répliqua Dick, non Jack, pas si tranquillement. C’est un homme qui marche très vite. C’est un homme qui craint pour sa vie ou qui a quelque affaire pressée. N’entendez-vous pas comme le battement se rapproche vite ?
— Il est tout près maintenant, dit Matcham.
Ils étaient alors sur le bord du creux, et comme ce creux lui-même se trouvait sur une petite éminence, ils commandaient la vue sur la plus grande partie de la clairière jusqu’au bois épais qui la terminait.
Le jour qui était très clair et gris leur montra le ruban blanc d’un sentier serpentant parmi les ajoncs. Il passait à quelque cent mètres du creux et traversait la clairière de l’est à l’ouest. A sa direction Dick jugea qu’il conduisait plus ou moins directement à Moat-House.
Sur ce sentier, sortant de la lisière du bois, une forme blanche apparut. Elle s’arrêta un instant et sembla regarder autour d’elle, puis, à pas lents, courbée presque en deux, elle s’avança sur la bruyère ; à chaque pas la cloche sonnait. Pas de tête, un capuchon blanc qui n’était même pas percé de trous pour les yeux voilait la face ; et à mesure que cette forme avançait, elle semblait tâtonner et chercher son chemin en frappant le sol avec un bâton. Une peur saisit les garçons, froide comme la mort.
— Un lépreux ! dit Dick d’une voix rauque.
— Son attouchement est la mort, dit Matcham, sauvons-nous.
— Non pas, répliqua Dick. Ne voyez-vous pas qu’il est aveugle ? Il se guide avec un bâton. Restons tranquilles, le vent souffle vers le sentier, il passera et ne nous fera pas de mal. Hélas ! pauvre malheureux, nous devrions plutôt le plaindre !
— Je le plaindrai quand il sera loin, répliqua Matcham.