Front matter (continued 2)
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«Eh! eh! dit le commandant, qui reconnut à ces terribles indices un des révoltés punis en 1741, tu es un vieux loup, à ce que je vois; tu as déjà été pris dans nos pièges. Ce n’est pas la première fois que tu te révoltes, puisque ta tête est si bien rabotée. Approche-toi, et dis qui t’a envoyé.»
Le vieux Bachkir se taisait et regardait le commandant avec un air de complète imbécillité.
«Eh bien, pourquoi te tais-tu? continua Ivan Kouzmitch; est-ce que tu ne comprends pas le russe? Ioulaï, demande-lui en votre langue qui l’a envoyé, dans notre forteresse.»
Ioulaï répéta en langue tatare la question d’Ivan Kouzmitch. Mais le Bachkir le regarda avec la même expression, et sans répondre un mot.
«Iachki[41]! s’écria le commandant; je te ferai parler. Voyons, ôtez-lui sa robe de chambre rayée, sa robe de fou, et mouchetez- lui les épaules. Voyons, Ioulaï, houspille-le comme il faut.»
Deux invalides commencèrent à déshabiller le Bachkir. Une vive inquiétude se peignit alors sur la figure du malheureux. Il se mit à regarder de tous côtés comme un pauvre petit animal pris par des enfants. Mais lorsqu’un des invalides lui saisit les mains pour les tourner autour de son cou et souleva le vieillard sur ses épaules en se courbant, lorsque Ioulaï prit les verges et leva la main pour frapper, alors le Bachkir poussa un gémissement faible et puissant, et, relevant la tête, ouvrit la bouche, où, au lieu de langue, s’agitait un court tronçon.
Nous fûmes tous frappés d’horreur.
«Eh bien, dit le commandant, je vois que nous ne pourrons rien tirer de lui. Ioulaï, ramène le Bachkir au grenier; et nous, messieurs, nous avons encore à causer.»
Nous continuions à débattre notre position, lorsque Vassilissa Iégorovna se précipita dans la chambre, toute haletante, et avec un air effaré.
«Que t’est-il arrivé? demanda le commandant surpris.
— Malheur! malheur! répondit Vassilissa Iégorovna: le fort de Nijnéosern a été pris ce matin; le garçon du père Garasim vient de revenir. Il a vu comment on l’a pris. Le commandant et tous les officiers sont pendus, tous les soldats faits prisonniers; les scélérats vont venir ici.»
Cette nouvelle inattendue fit sur moi une impression profonde; le commandant de la forteresse de Nijnéosern, jeune homme doux et modeste, m’était connu. Deux mois auparavant il avait passé, venant d’Orenbourg avec sa jeune femme, et s’était arrêté chez Ivan Kouzmitch. La Nijnéosernia n’était située qu’à vingt-cinq verstes de notre fort. D’heure en heure il fallait nous attendre à une attaque de Pougatcheff. Le sort de Marie Ivanovna se présenta vivement à mon imagination, et le coeur me manquait en y pensant.
«Écoutez, Ivan Kouzmitch, dis-je au commandant, notre devoir est de défendre la forteresse jusqu’au dernier soupir, cela s’entend. Mais il faut songer à la sûreté des femmes. Envoyez-les à Orenbourg, si la route est encore libre, ou bien dans une forteresse plus éloignée et plus sûre, où les scélérat n’aient pas encore eu le temps de pénétrer.»
Ivan Kouzmitch se tourna vers sa femme: «Vois-tu bien! ma mère; en effet, ne faudra-t-il pas vous envoyer quelque part plus loin, jusqu’à ce que nous ayons réduit les rebelles?
— Quelle folie! répondit la commandante. Où est la forteresse que les balles n’aient pas atteinte? En quoi la Bélogorskaïa n’est- elle pas sûre? Grâce à Dieu, voici plus de vingt et un ans que nous y vivons. Nous avons vu les Bachkirs et les Kirghises; peut- être y lasserons-nous Pougatcheff!
— Eh bien, ma petite mère, répliqua Ivan Kouzmitch, reste si tu peux, puisque tu comptes tant sur notre forteresse. Mais que faut- il faire de Macha? C’est bien si nous le lassons, ou s’il nous arrive un secours. Mais si les brigands prennent la forteresse?… — Eh bien! alors…»
Mais ici Vassilissa Iégorovna ne put que bégayer et se tut, étouffée par l’émotion.
«Non, Vassilissa Iégorovna, reprit la commandant, qui remarqua que ses paroles avaient produit une grande impression sur sa femme, peut-être pour la première fois de sa vie; il ne convient pas que Macha reste ici. Envoyons-la à Orenbourg chez sa marraine. Là il y a assez de soldats et de canons, et les murailles sont en pierre. Et même à toi j’aurais conseillé de t’en aller aussi là-bas; car, bien que tu sois vieille, pense à ce qui t’arrivera si la forteresse est prise d’assaut.
— C’est bien, c’est bien, dit la commandante, nous renverrons Macha; mais ne t’avise pas de me prier de partir, je n’en ferais rien. Il ne me convient pas non plus, dans mes vieilles années, de me séparer de toi, et d’aller chercher un tombeau solitaire en pays étranger. Nous avons vécu ensemble, nous mourrons ensemble.
— Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il n’y a pas de temps à perdre. Va équiper Macha pour la route; demain nous la ferons partir à la pointe du jour, et nous lui donnerons même un convoi, quoique, à vrai dire, nous n’ayons pas ici de gens superflus. Mais où donc est-elle?
— Chez Akoulina Pamphilovna, répondit la commandante; elle s’est trouvée mal en apprenant la prise de Nijnéosern! je crains qu’elle ne tombe malade. Ô Dieu Seigneur! jusqu’où avons-nous vécu?»
Vassilissa Iégorovna alla faire les apprêts du départ de sa fille. L’entretien chez le commandant continua encore; mais je n’y pris plus aucune part. Marie Ivanovna reparut pour le souper, pâle et les yeux rougis. Nous soupâmes en silence, et nous nous levâmes de table plus tôt que d’ordinaire. Chacun de nous regagna son logis après avoir dit adieu à toute la famille. J’avais oublié mon épée et revins la prendre; je trouvais Marie sous la porte; elle me la présenta.
«Adieu, Piôtr Andréitch, me dit-elle en pleurant; on m’envoie à Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-être que Dieu permettra que nous nous revoyions; si non…»
Elle se mit à sangloter.
«Adieu, lui dis-je, adieu, ma chère Marie! Quoi qu’il m’arrive, sois sûre que ma dernière pensée et ma dernière prière seront pour toi.»
Macha continuait à pleurer. Je sortis précipitamment.
CHAPITRE VII L’ASSAUT
De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai même pas mes habits. J’avais eu l’intention de gagner de grand matin la porte de la forteresse par où Marie Ivanovna devait partir, pour lui dire un dernier adieu. Je sentais en moi un changement complet. L’agitation de mon âme me semblait moins pénible que la noire mélancolie où j’étais plongé précédemment. Au chagrin de la séparation se mêlaient en moi des espérances vagues mais douces, l’attente impatiente des dangers et le sentiment d’une noble ambition. La nuit passa vite. J’allais sortir, quand ma porte s’ouvrit, et le caporal entra pour m’annoncer que nos Cosaques avaient quitté pendant la nuit la forteresse, emmenant de force avec eux Ioulaï, et qu’autour de nos remparts chevauchaient des gens inconnus. L’idée que Marie Ivanovna n’avait pu s’éloigner me glaça de terreur. Je donnai à la hâte quelques instructions au caporal, et courus chez le commandant.
Il commençait à faire jour. Je descendais rapidement la rue, lorsque je m’entendis appeler par quelqu’un. Je m’arrêtai.
«Où allez-vous? oserais-je vous demander, me dit Ivan Ignatiitch en me rattrapant; Ivan Kouzmitch est sur le rempart, et m’envoie vous chercher. Le Pougatch[42] est arrivé.
— Marie Ivanovna est-elle partie? demandai-je avec un tremblement intérieur.
— Elle n’en a pas eu le temps, répondit Ivan Ignatiitch, la route d’Orenbourg est coupée, la forteresse entourée. Cela va mal, Piôtr Andréitch.»
Nous nous rendîmes sur le rempart, petite hauteur formée par la nature et fortifiée d’une palissade. La garnison s’y trouvait sous les armes. On y avait traîné le canon dès la veille. Le commandant marchait de long en large devant sa petite troupe; l’approche du danger avait rendu au vieux guerrier une vigueur extraordinaire. Dans la steppe, et peu loin de la forteresse, se voyaient une vingtaine de cavaliers qui semblaient être des Cosaques; mais parmi eux se trouvaient quelques Bachkirs, qu’il était facile de reconnaître à leurs bonnets et à leurs carquois. Le commandant parcourait les rangs de la petite armée, en disant aux soldats: «Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourd’hui pour notre mère l’impératrice, et faisons voir à tout le monde que nous sommes des gens braves, fidèles à nos serments.»
Les soldats témoignèrent à grands cris de leur bonne volonté. Chvabrine se tenait près de moi, examinant l’ennemi avec attention. Les gens qu’on apercevait dans la steppe, voyant sans doute quelques mouvements dans le fort, se réunirent en groupe et parlèrent entre eux. Le commandant ordonna à Ivan Ignatiitch de pointer sur eux le canon, et approcha lui-même la mèche. Le boulet passa en sifflant sur leurs têtes sans leur faire aucun mal. Les cavaliers se dispersèrent aussitôt, en partant au galop, et la steppe devint déserte. En ce moment, parut sur le rempart Vassilissa Iégorovna, suivie de Marie qui n’avait pas voulu la quitter.
«Eh bien, dit la commandante, comment va la bataille? où est l’ennemi?
— L’ennemi n’est pas loin, répondit Ivan Kouzmitch; mais, si Dieu le permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu peur?
— Non, papa, répondit Marie; j’ai plus peur seule à la maison.»
Elle me jeta un regard, en s’efforçant de sourire. Je serrai vivement la garde de mon épée, en me rappelant que je l’avais reçue la veille de ses mains, comme pour sa défense. Mon coeur brûlait dans ma poitrine; je me croyais son chevalier; j’avais soif de lui prouver que j’étais digne de sa confiance, et j’attendais impatiemment le moment décisif.
Tout à coup, débouchant d’une hauteur qui se trouvait à huit verstes de la forteresse, parurent de nouveau des groupes d’hommes à cheval, et bientôt toute la steppe se couvrit de gens armés de lances et de flèches. Parmi eux, vêtu d’un cafetan rouge et le sabre à la main, se distinguait un homme monté sur un cheval blanc. C’était Pougatcheff lui-même. Il s’arrêta, fut entouré, et bientôt, probablement d’après ses ordres, quatre hommes sortirent de la foule, et s’approchèrent au grand galop jusqu’au rempart. Nous reconnûmes en eux quelques-uns de nos traîtres. L’un d’eux élevait une feuille de papier au-dessus de son bonnet; un autre portait au bout de sa pique la tête de Ioulaï, qu’il nous lança par-dessus la palissade. La tête du pauvre Kaimouk roula aux pieds du commandant.
Les traîtres nous criaient:
«Ne tirez pas: sortez pour recevoir le tsar; le tsar est ici.
— Enfants, feu!» s’écria le capitaine pour toute réponse.
Les soldats firent une décharge. Le Cosaque qui tenait la lettre vacilla et tomba de cheval; les autres s’enfuirent à toute bride. Je jetai un coup d’oeil sur Marie Ivanovna. Glacée de terreur à la vue de la tête de Ioulaï, étourdie du bruit de la décharge, elle semblait inanimée. Le commandant appela le caporal, et lui ordonna d’aller prendre la feuille des mains du Cosaque abattu. Le caporal sortit dans la campagne, et revint amenant par la bride le cheval du mort. Il remit la lettre au commandant. Ivan Kouzmitch la lut à voix basse et la déchira en morceaux. Cependant on voyait les révoltés se préparer à une attaque. Bientôt les balles sifflèrent à nos oreilles, et quelques flèches vinrent s’enfoncer autour de nous dans la terre et dans les pieux de la palissade.
«Vassilissa Iégorovna, dit le commandant, les femmes n’ont rien à faire ici. Emmène Macha; tu vois bien que cette fille est plus morte que vive.»
Vassilissa Iégorovna, que les balles avaient assouplie, jeta un regard sur la steppe, où l’on voyait de grands mouvements parmi la foule, et dit à son mari: «Ivan Kouzmitch, Dieu donne la vie et la mort; bénis Macha; Macha, approche de ton père.» Pâle et tremblante, Marie s’approcha d’Ivan Kouzmitch, se mit à genoux et le salua jusqu’à terre. Le vieux commandant fit sur elle trois fois le signe de la croix, puis la releva, l’embrassa, et lui dit d’une voix altérée par l’émotion: «Eh bien, Macha, sois heureuse; prie Dieu, il ne t’abandonnera pas. S’il se trouve un honnête homme, que Dieu vous donne à tous deux amour et raison. Vivez ensemble comme nous avons vécu ma femme et moi. Eh bien, adieu, Macha. Vassilissa Iégorovna, emmène-la donc plus vite.»
Marie se jeta à son cou, et se mit à sangloter. «Embrassons-nous aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon Ivan Kouzmitch; pardonne-moi si je t’ai jamais fâché.
— Adieu, adieu, ma petite mère, dit le commandant en embrassant sa vieille compagne; voyons, assez, allez-vous-en à la maison, et, si tu en as le temps, mets un sarafan[43] à Macha.»
La commandante s’éloigna avec sa fille. Je suivais Marie du regard; elle se retourna et me fit un dernier signe de tête.
Ivan Kouzmitch revint à nous, et toute son attention fut tournée sur l’ennemi. Les rebelles se réunirent autour de leur chef et tout à coup mirent pied à terre précipitamment. «Tenez-vous bien, nous dit le commandant, c’est l’assaut qui commence.» En ce moment même retentirent des cris de guerre sauvages. Les rebelles accouraient à toutes jambes sur la forteresse. Notre canon était chargé à mitraille. Le commandant les laissa venir à très petite distance, et mit de nouveau le feu à sa pièce. La mitraille frappa au milieu de la foule, qui se dispersa en tout sens. Leur chef seul resta en avant, agitant son sabre; il semblait les exhorter avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient un instant cessé, redoublèrent de nouveau. «Maintenant, enfants! s’écria le capitaine, ouvrez la porte, battez, le tambour, et en avant! Suivez-moi pour une sortie!»
Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouvâmes en un instant hors du parapet. Mais la garnison, intimidée, n’avait pas bougé de place. «Que faites-vous donc, mes enfants? s’écria Ivan Kouzmitch; s’il faut mourir, mourons; affaire de service!»
En ce moment les rebelles se ruèrent sur nous, et forcèrent l’entrée de la citadelle. Le tambour se tut, la garnison jeta ses armes. On m’avait renversé par terre; mais je me relevai et j’entrai pêle-mêle avec la foule dans la forteresse. Je vis le commandant blessé à la tête, et pressé par une petite troupe de bandits qui lui demandaient les clefs. J’allais courir à son secours, quand plusieurs forts Cosaques me saisirent et me lièrent avec leurs kouchaks[44] en criant: «Attendez, attendez ce qu’on va faire de vous, traîtres au tsar!»
On nous traîna le long des rues. Les habitants sortaient de leurs maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les cloches. Tout à coup des cris annoncèrent que le tsar était sur la place, attendant les prisonniers pour recevoir leurs serments. Toute la foule se jeta de ce côté, et nos gardiens nous y traînèrent.
Pougatcheff était assis dans un fauteuil, sur le perron de la maison du commandant. Il était vêtu d’un élégant cafetan cosaque, brodé sur les coutures. Un haut bonnet de martre zibeline, orné de glands d’or, descendait jusque sur ses yeux flamboyants. Sa figure ne me parut pas inconnue. Les chefs cosaques l’entouraient.
Le père Garasim, pale et tremblant, se tenait, la croix à la main, au pied du perron, et semblait le supplier en silence pour les victimes amenées devant lui. Sur la place même, on dressait à la hâte une potence. Quand nous approchâmes, des Bachkirs écartèrent la foule, et l’on nous présenta à Pougatcheff. Le bruit des cloches cessa, et le plus profond silence s’établit. «Qui est le commandant?» demanda l’usurpateur. Notre ouriadnik sortit des groupes et désigna Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le vieillard avec une expression terrible et lui dit: «Comment as-tu osé t’opposer à moi, à ton empereur?»
Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla ses dernières forces et répondit d’une voix ferme: «Tu n’es pas mon empereur: tu es un usurpateur et un brigand, vois-tu bien!»
Pougatcheff fronça le sourcil et leva son mouchoir blanc. Aussitôt plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine et l’entraînèrent au gibet. À cheval sur la traverse, apparut le Bachkir défiguré qu’on avait questionné la veille; il tenait une corde à la main, et je vis un instant après le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en l’air. Alors on amena à Pougatcheff Ivan Ignatiitch.
«Prête serment, lui dit Pougatcheff, à l’empereur Piôtr Fédorovitch[45].
— Tu n’es pas notre empereur, répondit le lieutenant en répétant les paroles de son capitaine; tu es un brigand, mon oncle, et un usurpateur.»
Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et le bon Ivan Ignatiitch fut pendu auprès de son ancien chef. C’était mon tour. Je fixai hardiment le regard sur Pougatcheff, en m’apprêtant à répéter la réponse de mes généreux camarades. Alors, à ma surprise inexprimable, j’aperçus parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu le temps de se couper les cheveux en rond et d’endosser un cafetan de Cosaque. Il s’approcha de Pougatcheff et lui dit quelques mots à l’oreille. «Qu’on le pende!» dit Pougatcheff sans daigner me jeter un regard. On me passa la corde au cou. Je me mis à réciter à voix basse une prière, en offrant à Dieu un repentir sincère de toutes mes fautes et en le priant de sauver tous ceux qui étaient chers à mon coeur. On m’avait déjà conduit sous le gibet. «Ne crains rien, ne crains rien!» me disaient les assassins, peut-être pour me donner du courage. Tout à coup un cri se fit entendre: «Arrêtez, maudits».
Les bourreaux s’arrêtèrent. Je regarde… Savéliitch était étendu aux pieds de Pougatcheff.
«Ô mon propre père, lui disait mon pauvre menin, qu’as-tu besoin de la mort de cet enfant de seigneur? Laisse-le libre, on t’en donnera une bonne rançon; mais pour l’exemple et pour faire peur aux autres, ordonne qu’on me pende, moi, vieillard.»
Pougatcheff fit un signe; on me délia aussitôt. «Notre père te pardonne», me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que j’étais très heureux de ma délivrance, mais je ne puis dire non plus que je la regrettais. Mes sens étaient trop troublés. On m’amena de nouveau devant l’usurpateur et l’on me fit agenouiller à ses pieds. Pougatcheff me tendit sa main musculeuse: «Baise la main, baise la main!» criait-on autour de moi. Mais j’aurais préféré le plus atroce supplice à un si infâme avilissement.
«Mon père Piôtr Andréitch, me soufflait Savéliitch, qui se tenait derrière moi et me poussait du coude, ne fais pas l’obstiné; qu’est-ce que cela te coûte? Crache et baise la main du bri… Baise-lui la main.»
Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en souriant: «Sa Seigneurie est, à ce qu’il paraît, toute stupide de joie; relevez-le». On me releva, et je restai en liberté. Je regardai alors la continuation de l’infâme comédie.
Les habitants commencèrent à prêter le serment. Ils approchaient l’un après l’autre, baisaient la croix et saluaient l’usurpateur. Puis vint le tour des soldats de la garnison: le tailleur de la compagnie, armé de ses grands ciseaux émoussés, leur coupait les queues. Ils secouaient la tête et approchaient les lèvres de la main de Pougatcheff; celui-ci leur déclara qu’ils étaient pardonnés et reçus dans ses troupes. Tout cela dura près de trois heures. Enfin Pougatcheff se leva de son fauteuil et descendit le perron, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc richement harnaché. Deux Cosaques le prirent par les bras et l’aidèrent à se mettre en selle. Il annonça au père Garasim qu’il dînerait chez lui. En ce moment retentit un cri de femme. Quelques brigands traînaient sur le perron Vassilissa Iégorovna, échevelée et demi-nue. L’un d’eux s’était déjà vêtu de son mantelet; les autres emportaient les matelas, les coffres, le linge, les services à thé et toutes sortes d’objets.
«Ô mes pères, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de grâce; mes pères, mes pères, menez-moi à Ivan Kouzmitch.»
Soudain elle aperçut le gibet et reconnut son mari.
«Scélérats, s’écria-t-elle hors d’elle-même, qu’en avez-vous fait? Ô ma lumière, Ivan Kouzmitch, hardi coeur de soldat; ni les baïonnettes prussiennes ne t’ont touché, ni les balles turques; et tu as péri devant un vil condamné fuyard.
— Faites taire la vieille sorcière!» dit Pougatcheff.
Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tête, et elle tomba morte au bas des degrés du perron. Pougatcheff partit; tout le peuple se jeta sur ses pas.
CHAPITRE VIII LA VISITE INATTENDUE
La place se trouva vide. Je me tenais au même endroit, ne pouvant rassembler mes idées troublées par tant d’émotions terribles.
Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus que toute autre chose. «Où est-elle? qu’est-elle devenue? a-t-elle eu le temps de se cacher? sa retraite est-elle sûre?» Rempli de ces pensées accablantes, j’entrai dans la maison du commandant. Tout y était vide. Les chaises, les tables, les armoires étaient brûlées, la vaisselle en pièces. Un affreux désordre régnait partout. Je montai rapidement le petit escalier qui conduisait à la chambre de Marie Ivanovna, où j’allais entrer pour la première fois de ma vie. Son lit était bouleversé, l’armoire ouverte et dévalisée. Une lampe brûlait encore devant le Kivot[46], vide également. On n’avait pas emporté non plus un petit miroir accroché entre la porte et la fenêtre. Qu’était devenue l’hôtesse de cette simple et virginale cellule? Une idée terrible me traversait l’esprit. J’imaginai Marie dans les mains des brigands. Mon coeur se serra; je fondis en larmes et prononçai à haute voix le nom de mon amante. En ce moment, un léger bruit se fit entendre, et Palachka, toute pâle, sortit de derrière l’armoire.
«Ah!-Piôtr Andréitch, dit-elle en joignant les mains, quelle journée! quelles horreurs!
— Marie Ivanovna? demandai-je avec impatience; que fait Marie Ivanovna?
— La demoiselle est en vie, répondit Palachka; elle est cachée chez Akoulina Pamphilovna.
— Chez la femme du pope! m’écriai-je avec terreur. Grand Dieu! Pougatcheff est là!»
Je me précipitai hors de la chambre, je descendis en deux sauts dans la rue, et, tout éperdu, me mis à courir vers la maison du pope. Elle retentissait de chansons, de cris et d’éclats de rire. Pougatcheff y tenait table avec ses compagnons. Palachka m’avait suivi. Je l’envoyai appeler en cachette Akoulina Pamphilovna. Un moment après, la femme du pope sortit dans l’antichambre, un flacon vide à la main.
«Au nom du ciel, où est Marie Ivanovna? demandai-je avec une agitation inexprimable.
— Elle est couchée, ma petite colombe, répondit la femme du pope, sur mon lit, derrière la cloison. Ah! Piôtr Andréitch, un malheur était bien près d’arriver. Mais, grâce à Dieu, tout s’est heureusement passé. Le scélérat s’était à peine assis à table, que la pauvrette se mit à gémir. Je me sentis mourir de peur. Il l’entendit: «Qui est-ce qui gémit chez toi, vieille?» Je saluai le brigand jusqu’à terre: «Ma nièce, tsar; elle est malade et alitée il y a plus d’une semaine. — Et ta nièce est jeune? — Elle est jeune, tsar. — Voyons, vieille, montre-moi ta nièce.» Je sentis le coeur me manquer; mais que pouvais-je faire? «Fort bien, tsar; mais la fille n’aura pas la force de se lever et de venir devant Ta Grâce. — Ce n’est rien, vieille; j’irai moi-même la voir.» Et, le croiras-tu? le maudit est allé derrière la cloison. Il tira le rideau, la regarda de ses yeux d’épervier, et rien de plus; Dieu nous vint en aide. Croiras-tu que nous étions déjà préparés, moi et le père, à une mort de martyrs? Par bonheur, la petite colombe ne l’a pas reconnu. Ô Seigneur Dieu! quelles fêtes nous arrivent! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui l’aurait cru? Et Vassilissa Iégorovna, et Ivan Ignatiitch! Pourquoi celui-là? Et vous, comment vous a-t-on épargné? Et que direz-vous de Chvabrine, d’Alexéi Ivanitch? Il s’est coupé les cheveux en rond, et le voilà qui bamboche avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et quand j’ai parlé de ma nièce malade, croiras-tu qu’il m’a jeté un regard comme s’il eût voulu me percer de son couteau? Cependant il ne nous a pas trahis. Grâces lui soient rendues, au moins pour cela!»
En ce moment retentirent à la fois les cris avinés des convives et la voix du père Garasim. Les convives demandaient du vin, et le pope appelait sa femme.
«Retournez à la maison, Piôtr Andréitch, me dit-elle tout en émoi. J’ai autre chose à faire qu’à jaser avec vous. Il vous arrivera malheur si vous leur tombez maintenant sous la main. Adieu, Piôtr Andréitch; ce qui sera sera; peut-être que Dieu daignera ne pas nous abandonner.»
La femme du pope rentra chez elle; un peu tranquillisé, je retournai chez moi. En traversant la place, je vis plusieurs Bachkirs qui se pressaient autour du gibet pour arracher les bottes aux pendus. Je retins avec peine l’explosion de ma colère, dont je sentais toute l’inutilité. Les brigands parcouraient la forteresse et pillaient les maisons des officiers. On entendait partout les cris des rebelles dans leurs orgies. Je rentrai à la maison. Savéliitch me rencontra sur le seuil.
«Grâce à Dieu, s’écria-t-il en me voyant, je croyais que les scélérats t’avaient saisi de nouveau. Ah! mon père Piôtr Andréitch, le croiras-tu? les brigands nous ont tout pris: les habits, le linge, les effets, la vaisselle; ils n’ont rien laissé. Mais qu’importe? Grâces soient rendues à Dieu de ce qu’ils ne t’ont pas au moins ôté la vie! Mais as-tu reconnu, maître, leur ataman[47]?
— Non, je ne l’ai pas reconnu; qui donc est-il?
— Comment, mon petit père! tu as déjà oublié l’ivrogne qui t’a escroqué le touloup, le jour du chasse-neige, un touloup de peau de lièvre, et tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes les coutures en l’endossant.»
Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et de mon guide était frappante en effet. Je finis par me persuader que Pougatcheff et lui étaient bien le même homme, et je compris alors la grâce qu’il m’avait faite. Je ne pus assez admirer l’étrange liaison des événements. Un touloup d’enfant, donné à un vagabond, me sauvait de la corde, et un ivrogne qui courait les cabarets assiégeait des forteresses et ébranlait l’empire.
«Ne daigneras-tu pas manger? me dit Savéliitch qui était fidèle à ses habitudes. Il n’y a rien à la maison, il est vrai; mais je chercherai partout, et je te préparerai quelque chose.»
Resté seul, je me mis à réfléchir. Qu’avais-je à faire? Ne pas quitter la forteresse soumise au brigand ou bien se joindre à sa troupe, était indigne d’un officier. Le devoir voulait que j’allasse me présenter là où je pouvais encore être utile à ma patrie, dans les critiques circonstances où elle se trouvait. Mais mon amour me conseillait avec non moins de force de rester auprès de Marie Ivanovna pour être son protecteur et son champion. Quoique je prévisse un changement prochain et inévitable dans la marche des choses, cependant je ne pouvais me défendre de trembler en me représentant le danger de sa position.
Mes réflexions furent interrompues par l’arrivée d’un Cosaque qui accourait m’annoncer que le grand tsar m’appelait auprès de lui.
«Où est-il? demandai-je en me préparant à obéir.
— Dans la maison du commandant, répondit le Cosaque. Après dîner notre père est allé au bain; il repose maintenant. Ah! Votre Seigneurie, on voit bien que c’est un important personnage; il a daigné manger à dîner deux cochons de lait rôtis; et puis il est monté au plus haut du bain[48], où il faisait si chaud que Tarass Kourotchine lui-même n’a pu le supporter; il a passé le balai à Bikbaïeff, et n’est revenu à lui qu’à force d’eau froide. Il faut en convenir, toutes ses manières sont si majestueuses, … et dans le bain, à ce qu’on dit, il a montré ses signes de tsar: sur l’un des seins, un aigle à deux têtes grand comme un pétak[49]_, _et sur l’autre, sa propre figure.»
Je ne crus pas nécessaire de contredire le Cosaque, et je le suivis dans la maison du commandant, tâchant de me représenter à l’avance mon entrevue avec Pougatcheff, et de deviner comment elle finirait. Le lecteur me croira facilement si je lui dis que je n’étais pas pleinement rassuré.
Il commençait à faire sombre quand j’arrivai à la maison du commandant. La potence avec ses victimes se dressait noire et terrible; le corps de la pauvre commandante gisait encore sous le perron, près duquel deux Cosaques montaient la garde. Celui qui m’avait amené entra pour annoncer mon arrivée; il revint aussitôt, et m’introduisit dans cette chambre où, la veille, j’avais dit adieu à Marie Ivanovna.
Un tableau étrange s’offrit à mes regards. À une table couverte d’une nappe, et toute chargée de bouteilles et de verres, était assis Pougatcheff, entouré d’une dizaine de chefs cosaques, en bonnets et en chemises de couleur, échauffés par le vin, avec des visages enflammés et des yeux étincelants. Je ne voyais point parmi eux les nouveaux affidés, les traîtres Chvabrine et l’ouriadnik.
«Ah! ah! c’est Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me voyant. Soyez le bienvenu. Honneur à vous et place au banquet!»
Les convives se serrèrent; je m’assis en silence au bout de la table. Mon voisin, jeune Cosaque élancé et de jolie figure, me versa une rasade d’eau-de-vie, à laquelle je ne touchai pas. J’étais occupé à considérer curieusement la réunion. Pougatcheff était assis à la place d’honneur, accoudé sur la table et appuyant sa barbe noire sur son large poing. Les traits de son visage, réguliers et agréables, n’avaient aucune expression farouche. Il s’adressait souvent à un homme d’une cinquantaine d’années, en l’appelant tantôt comte, tantôt Timoféitch, tantôt mon oncle. Tous se traitaient comme des camarades, et ne montraient aucune déférence bien marquée pour leur chef. Ils parlaient de l’assaut du matin, du succès de la révolte et de leurs prochaines opérations. Chacun se vantait de ses prouesses, exposait ses opinions et contredisait librement Pougatcheff. Et c’est dans cet étrange conseil de guerre qu’on prit la résolution de marcher sur Orenbourg, mouvement hardi et qui fut bien près d’être couronné de succès. Le départ fut arrêté pour le lendemain.
Les convives burent encore chacun une rasade, se levèrent de table, et prirent congé de Pougatcheff. Je voulais les suivre, mais Pougatcheff me dit:
«Reste là, je veux te parler.»
Nous demeurâmes en tête-à-tête.
Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pougatcheff me regardait fixement, en clignant de temps en temps son oeil gauche avec une expression indéfinissable de ruse et de moquerie. Enfin, il partit d’un long éclat de rire, et avec une gaieté si peu feinte, que moi-même, en le regardant, je me mis à rire sans savoir pourquoi.
«Eh bien! Votre Seigneurie, me dit-il; avoue-le, tu as eu peur quand mes garçons t’ont jeté la corde au cou? je crois que le ciel t’a paru de la grandeur d’une peau de mouton. Et tu te serais balancé sous la traverse sans ton domestique. J’ai reconnu à l’instant même le vieux hibou. Eh bien, aurais-tu pensé, Votre Seigneurie, que l’homme qui t’a conduit au gîte dans la steppe était le grand tsar lui-même?»
En disant ces mots, il prit un air grave et mystérieux.
«Tu es bien coupable envers moi, reprit-il, mais je t’ai fait grâce pour ta vertu, et pour m’avoir rendu service quand j’étais forcé de me cacher de mes ennemis. Mais tu verras bien autre chose, je te comblerai de bien autres faveurs quand j’aurai recouvré mon empire. Promets-tu de me servir avec zèle?»
La question du bandit et son impudence me semblèrent si risibles que je ne pus réprimer un sourire.
«Pourquoi ris-tu? me demanda-t-il en fronçant le sourcil; est-ce que tu ne crois pas que je sois le grand tsar? réponds-moi franchement.»
Je me troublai. Reconnaître un vagabond pour empereur, je n’en étais pas capable; cela me semblait une impardonnable lâcheté. L’appeler imposteur en face, c’était me dévouer à la mort; et le sacrifice auquel j’étais prêt sous le gibet, en face de tout le peuple et dans la première chaleur de mon indignation, me paraissait une fanfaronnade inutile. Je ne savais que dire.
Pougatcheff attendait ma réponse dans un silence farouche. Enfin (et je me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi- même) le sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse humaine. Je répondis à Pougatcheff:
«Écoute, je te dirai toute la vérité. Je t’en fais juge. Puis-je reconnaître en toi un tsar? tu es un homme d’esprit; tu verrais bien que je mens.
— Qui donc suis-je d’après toi?
— Dieu le sait; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu périlleux.»
Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond:
«Tu ne crois donc pas que je sois l’empereur Pierre? Eh bien! soit. Est-ce qu’il n’y a pas de réussite pour les gens hardis? est-ce qu’anciennement Grichka Otrépieff[50] n’a pas régné! Pense de moi ce que tu veux, mais ne me quitte pas. Qu’est-ce que te fait l’un ou l’autre? Qui est pope est père. Sers-moi fidèlement et je ferai de toi un feld-maréchal et un prince. Qu’en dis-tu?
— Non, répondis-je avec fermeté; je suis gentilhomme; j’ai prêté serment à Sa Majesté l’impératrice; je ne puis te servir. Si tu me veux du bien en effet, renvoie-moi à Orenbourg.»
Pougatcheff se mit à réfléchir:
«Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins de ne pas porter les armes contre moi?
— Comment veux-tu que je te le promette? répondis-je; tu sais toi-même que cela ne dépend pas de ma volonté. Si l’on m’ordonne de marcher contre toi, il faudra me soumettre. Tu es un chef maintenant, tu veux que tes subordonnés t’obéissent. Comment puis- je refuser de servir, si l’on a besoin de mon service? Ma tête est dans tes mains; si tu me laisses libre, merci; si tu me fais mourir, que Dieu te juge; mais je t’ai dit la vérité.»
Ma franchise plut à Pougatcheff.
«Soit, dit-il en me frappant sur l’épaule; il faut punir jusqu’au bout, ou faire grâce jusqu’au bout. Va-t’en des quatre côtés, et fais ce que bon te semble. Viens demain me dire adieu. Et maintenant va te coucher; j’ai sommeil moi-même.»
Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme et froide; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat, éclairaient la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre dans le reste de la forteresse. Il n’y avait plus que le cabaret où se voyait de la lumière et où s’entendaient les cris des buveurs attardés. Je jetai un regard sur la maison du pope; les portes et les volets étaient fermés; tout y semblait parfaitement tranquille.
Je rentrai chez moi et trouvai Savéliitch qui déplorait mon absence. La nouvelle de ma liberté recouvrée le combla de joie.
«Grâces te soient rendues, Seigneur! dit-il en faisant le signe de la croix. Nous allons quitter la forteresse demain au point du jour, et nous irons à la garde de Dieu. Je t’ai préparé quelque petite chose; mange, mon père, et dors jusqu’au matin, tranquille comme dans la poche du Christ…
Je suivis son conseil, et, après avoir soupé de grand appétit, je m’endormis sur le plancher tout nu, aussi fatigué d’esprit que de corps.
CHAPITRE IX LA SÉPARATION
De très bonne heure le tambour me réveilla. Je me rendis sur la place. Là, les troupes de Pougatcheff commençaient à se ranger autour de la potence où se trouvaient encore attachées les victimes de la veille. Les Cosaques se tenaient à cheval; les soldats de pied, l’arme au bras; les enseignes flottaient. Plusieurs canons, parmi lesquels je reconnus le nôtre, étaient posés sur des affûts de campagne. Tous les habitants s’étaient réunis au même endroit, attendant l’usurpateur. Devant le perron de la maison du commandant, un Cosaque tenait par la bride un magnifique cheval blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le corps de la commandante; on l’avait poussé de côté et recouvert d’une méchante natte d’écorce. Enfin Pougatcheff sortit de la maison. Toute la foule se découvrit. Pougatcheff s’arrêta sur le perron, et dit le bonjour à tout le monde. L’un des chefs lui présenta un sac rempli de pièces de cuivre, qu’il se mit à jeter à pleines poignées. Le peuple se précipita pour les ramasser, en se les disputant avec des coups. Les principaux complices de Pougatcheff l’entourèrent: parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos regards se rencontrèrent, il put lire le mépris dans le mien, et il détourna les yeux avec une expression de haine véritable et de feinte moquerie. M’apercevant dans la foule, Pougatcheff me fit un signe de la tête, et m’appela près de lui.
«Écoute, me dit-il, pars à l’instant même pour Orenbourg. Tu déclareras de ma part au gouverneur et à tous les généraux qu’ils aient à m’attendre dans une semaine. Conseille-leur de me recevoir avec soumission et amour filial; sinon ils n’éviteront pas un supplice terrible. Bon voyage, Votre Seigneurie.»
Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine: «Voilà, enfants, dit-il, votre nouveau commandant. Obéissez-lui en toute chose; il me répond de vous et de la forteresse».
J’entendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le maître de la place, Marie restait en son pouvoir. Grand Dieu! que deviendra- t-elle? Pougatcheff descendit le perron; on lui amena son cheval; il s’élança rapidement en selle, sans attendre l’aide des Cosaques qui s’apprêtaient à le soutenir.
En ce moment, je vis sortir de la foule mon Savéliitch; il s’approcha de Pougatcheff, et lui présenta une feuille de papier. Je ne pouvais imaginer ce que cela voulait dire.
«Qu’est-ce? demanda Pougatcheff avec dignité.
— Lis, tu daigneras voir», répondit Savéliitch.
Pougatcheff reçut le papier et l’examina longtemps d’un air d’importance. «Tu écris bien illisiblement, dit-il enfin; nos yeux lucides[51] ne peuvent rien déchiffrer. Où est mon secrétaire en chef?»
Un jeune garçon, en uniforme de caporal, s’approcha en courant de Pougatcheff. «Lis à haute voix», lui dit l’usurpateur en lui présentant le papier. J’étais extrêmement curieux de savoir à quel propos mon menin s’était avisé d’écrire à Pougatcheff. Le secrétaire en chef se mit à épeler d’une voix retentissante ce qui va suivre:
«Deux robes de chambre, l’une en percale, l’autre en soie rayée: six roubles.
— Qu’est-ce que cela veut dire? interrompit Pougatcheff en fronçant le sourcil.
— Ordonne de lire plus loin», répondit Savéliitch avec un calme parfait.
Le secrétaire en chef continua sa lecture:
«Un uniforme en fin drap vert: sept roubles.
«Un pantalon de drap blanc: cinq roubles.
«Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes: dix roubles.
«Une cassette avec un service à thé: deux roubles et demi.
— Qu’est-ce que toute cette bêtise? s’écria Pougatcheff. Que me font ces cassettes à thé et ces pantalons avec des manchettes?»
Savéliitch se nettoya la voix en toussant, et se mit à expliquer la chose: «Cela, mon père, daigne comprendre que c’est la note du bien de mon maître emporté par les scélérats.
— Quels scélérats? demanda Pougatcheff d’un air terrible.
— Pardon, la langue m’a tourné, répondit Savéliitch; pour des scélérats, non, ce ne sont pas des scélérats; mais cependant tes garçons ont bien fouillé et bien volé; il faut en convenir. Ne te fâche pas; le cheval à quatre jambes, et pourtant il bronche. Ordonne de lire jusqu’au bout.
— Voyons, lis.»
Le secrétaire continua:
«Une couverture en perse, une autre en taffetas ouaté: quatre roubles.
«Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge: quarante roubles.
«Et encore un petit touloup en peau de lièvre, dont on a fait abandon à Ta Grâce dans le gîte de la steppe: quinze roubles.
— Qu’est-ce que cela?» s’écria Pougatcheff dont les yeux étincelèrent tout à coup.
J’avoue que j’eus peur pour mon pauvre menin. Il allait s’embarquer dans de nouvelles explications, lorsque Pougatcheff l’interrompit.
«Comment as-tu bien osé m’importuner de pareilles sottises? s’écria-t-il en arrachant le papier des mains du secrétaire, et en le jetant au nez de Savéliitch. Sot vieillard! On vous a dépouillés, grand malheur! Mais tu dois, vieux hibou, éternellement prier Dieu pour moi et mes garçons, de ce que toi et ton maître vous ne pendez pas là-haut avec les autres rebelles… Un touloup en peau de lièvre! je te donnerai un touloup en peau de lièvre! Mais sais-tu bien que je te ferai écorcher vif pour qu’on fasse des touloups de ta peau.
— Comme il te plaira, répondit Savéliitch; mais je ne suis pas un homme libre, et je dois répondre du bien de mon seigneur.»
Pougatcheff était apparemment dans un accès de grandeur d’âme. Il détourna la tête, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les chefs le suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la forteresse. Le peuple lui fit cortège. Je restai seul sur la place avec Savéliitch. Mon menin tenait dans la main son mémoire, et le considérait avec un air de profond regret. En voyant ma cordiale entente avec Pougatcheff, il avait cru pouvoir en tirer parti. Mais sa sage intention ne lui réussit pas. J’allais le gronder vertement pour ce zèle déplacé, et je ne pus m’empêcher de rire.
«Ris, seigneur, ris, me dit Savéliitch; mais quand il te faudra remonter ton ménage à neuf, nous verrons si tu auras envie de rire.»
Je courus à la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme du pope vint à ma rencontre pour m’apprendre une douloureuse nouvelle. Pendant la nuit, la fièvre chaude s’était déclarée chez la pauvre fille. Elle avait le délire. Akoulina Pamphilovna m’introduisit dans sa chambre. J’approchai doucement du lit. Je fus frappé de l’effrayant changement de son visage. La malade ne me reconnut point. Immobile devant elle, je fus longtemps sans entendre le père Garasim et sa bonne femme, qui, selon toute apparence, s’efforçaient de me consoler. De lugubres idées m’agitaient. La position d’une triste orpheline, laissée seule et sans défense au pouvoir des scélérats, m’effrayait autant que me désolait ma propre impuissance; mais Chvabrine, Chvabrine surtout m’épouvantait. Resté chef, investi des pouvoirs de l’usurpateur, dans la forteresse où se trouvait la malheureuse fille objet de sa haine, il était capable de tous les excès. Que devais-je faire? comment la secourir, comment la délivrer? Un seul moyen restait et je l’embrassai. C’était de partir en toute hâte pour Orenbourg, afin de presser la délivrance de Bélogorsk, et d’y coopérer, si c’était possible. Je pris congé du pope et d’Akoulina Pamphilovna, en leur recommandant avec les plus chaudes instances celle que je considérais déjà comme ma femme. Je saisis la main de la pauvre jeune fille, et la couvris de baisers et de larmes.
«Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Piôtr Andréitch; peut-être nous reverrons-nous dans un temps meilleur. Ne nous oubliez pas et écrivez-nous souvent. Vous excepté, la pauvre Marie Ivanovna n’a plus ni soutien ni consolateur.»
Sorti sur la place, je m’arrêtai un instant devant le gibet, que je saluai respectueusement, et je pris la route d’Orenbourg, en compagnie de Savéliitch, qui ne m’abandonnait pas.
J’allais ainsi, plongé dans mes réflexions, lorsque j’entendis tout d’un coup derrière moi un galop de chevaux. Je tournai la tête et vis un Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en main un cheval de Bachkir, et me faisant de loin des signes pour que je l’attendisse. Je m’arrêtai, et reconnus bientôt notre ouriadnik. Après nous avoir rejoints au galop, il descendit de son cheval, et me remettant la bride de l’autre: «Votre Seigneurie, me dit-il, notre père vous fait don d’un cheval et d’une pelisse de son épaule.»
À la selle était attaché un simple touloup de peau de mouton.
«Et de plus, ajouta-t-il en hésitant, il vous donne un demi- rouble… Mais je l’ai perdu en route; excusez généreusement.»
Savéliitch le regarda de travers: «Tu l’as perdu en route, dit-il; et qu’est-ce qui sonne dans ta poche, effronté que tu es?
— Ce qui sonne dans ma poche! répliqua l’ouriadnik sans se déconcerter, Dieu te pardonne; vieillard! c’est un mors de bride et non un demi-rouble.
— Bien, bien! dis-je en terminant la dispute; remercie de ma part celui qui t’envoie; tâche même de retrouver en t’en allant le demi-rouble perdu, et prends-le comme pourboire.
— Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourner son cheval; je prierai éternellement Dieu pour vous.»
À ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa poche, et fut bientôt hors de la vue.
Je mis le touloup et montai à cheval, prenant Savéliitch en croupe.
«Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce n’est pas inutilement que j’ai présenté ma supplique au bandit? Le voleur a eu honte; quoique cette longue rosse bachkire et ce touloup de paysan ne vaillent pas la moitié de ce que ces coquins nous ont volé et de ce que tu as toi-même daigné lui donner en présent, cependant ça peut nous être utile. D’un méchant chien, même une poignée de poils.»
CHAPITRE X LE SIÈGE
En approchant d’Orenbourg, nous aperçûmes une foule de forçats avec les têtes rasées et des visages défigurés par les tenailles du bourreau[52]. Ils travaillaient aux fortifications de la place sous la surveillance des invalides de la garnison. Quelques-uns emportaient sur des brouettes les décombres qui remplissaient le fossé; d’autres creusaient la terre avec des bêches. Des maçons transportaient des briques et réparaient les murailles. Les sentinelles nous arrêtèrent aux portes pour demander nos passeports. Quand le sergent sut que nous venions de la forteresse de Bélogorsk, il nous conduisit tout droit chez le général. Je le trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le souffle d’automne avait déjà dépouillés de leurs feuilles, et, avec l’aide d’un vieux jardinier, il les enveloppait soigneusement de paille. Sa figure exprimait le calme, la bonne humeur et la santé. Il parut très content de me voir, et se mit à me questionner sur les terribles événements dont j’avais été le témoin. Je le lui racontai. Le vieillard m’écoutait avec attention, et, tout en m’écoutant, coupait les branches mortes.
«Pauvre Mironoff, dit-il quand j’achevai ma triste histoire! c’est tommage, il avait été pon officier. Et matame Mironoff, elle était une ponne tame, et passée maîtresse pour saler les champignons. Et qu’est devenue Macha, la fille du capitaine?»
Je lui répondis qu’elle était restée à la forteresse, dans la maison du pope.
«Aie! aie! aie! fit le général, c’est mauvais, c’est très mauvais; il est tout à fait impossible de compter sur la discipline des brigands.»
Je lui fis observer que la forteresse de Bélogorsk n’était pas fort éloignée, et que probablement Son Excellence ne tarderait pas à envoyer un détachement de troupes pour en délivrer les pauvres habitants. Le général hocha la tête avec un air de doute.
«Nous verrons, dit-il; nous avons tout le temps d’en parler. Je te prie de venir prendre le thé chez moi. Il y aura ce soir conseil de guerre; tu peux nous donner des renseignements précis sur ce coquin de Pougatcheff et sur son armée. Va te reposer en attendant.»
J’allai au logis qu’on m’avait désigné, et où déjà s’installait Savéliitch. J’y attendis impatiemment l’heure fixée. Le lecteur peut bien croire que je n’avais garde de manquer à ce conseil de guerre, qui devait avoir une si grande influence sur toute ma vie. À l’heure indiquée, j’étais chez le général.
Je trouvai chez lui l’un des employés civils d’Orenbourg, le directeur des douanes, autant que je puis me le rappeler, petit vieillard gros et rouge, vêtu d’un habit de soie moirée. Il se mit à m’interroger sur le sort d’Ivan Kouzmitch, qu’il appelait son compère, et souvent il m’interrompait par des questions accessoires et des remarques sentencieuses, qui, si elles ne prouvaient pas un homme vergé dans les choses de la guerre, montraient en lui de l’esprit naturel et de la finesse. Pendant ce temps, les autres conviés s’étaient réunis. Quand tous eurent pris place, et qu’on eut offert à chacun une tasse de thé, le général exposa longuement et minutieusement en quoi consistait l’affaire en question.
«Maintenant, messieurs, il nous faut décider de quelle manière nous devons agir contre les rebelles. Est-ce offensivement ou défensivement? Chacune de ces deux manières a ses avantages et ses désavantages. La guerre offensive présente plus d’espoir d’une rapide extermination de l’ennemi; mais la guerre défensive est plus sûre et présente moins de dangers. En conséquence, nous recueillerons les voix suivant l’ordre légal, c’est-à-dire en consultant d’abord les plus jeunes par le rang. Monsieur l’enseigne, continua-t-il en s’adressant à moi, daignez nous énoncer votre opinion.»
Je me levai et, après avoir dépeint en peu de mots Pougatcheff et sa troupe, j’affirmai que l’usurpateur n’était pas en état de résister à des forces disciplinées.
Mon opinion fut accueillie par les employés civils avec un visible mécontentement. Ils y voyaient l’impertinence étourdie d’un jeune homme. Un murmure s’éleva, et j’entendis distinctement le mot suceur de lait[53] prononcé à demi-voix. Le général se tourna de mon côté et me dit en souriant:
«Monsieur l’enseigne, les premières voix dans les conseils de guerre se donnent ordinairement aux mesures offensives. Maintenant nous allons continuer à recueillir les votes. Monsieur le conseiller de collège, dites-nous votre opinion.»
Le petit vieillard en habit d’étoffe moirée se hâta d’avaler sa troisième tasse de thé, qu’il avait mélangé d’une forte dose de rhum.
«Je crois, Votre Excellence, dit-il, qu’il ne faut agir ni offensivement ni défensivement.
— Comment cela, monsieur le conseiller de collège? repartit le général stupéfait. La tactique ne présente pas d’autres moyens; il faut agir offensivement ou défensivement.
— Votre Excellence, agissez subornativement[54].
— Eh! oh! votre opinion est très judicieuse; les actions subornatives sont admises aussi par la tactique, et nous profiterons de votre conseil. On pourra offrir pour la tête du coquin soixante-dix ou même cent roubles à prendre sur les fonds secrets.
— Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je sois un bélier kirghise au lieu d’être un conseiller de collège, si ces voleurs ne nous livrent leur ataman enchaîné par les pieds et les mains.
— Nous y réfléchirons et nous en parlerons encore, reprit le général. Cependant, pour tous les cas, il faut prendre aussi des mesures militaires. Messieurs, donnez vos voix dans l’ordre légal.»
Toutes les opinions furent contraires à la mienne. Les assistants parlèrent à l’envi du peu de confiance qu’inspiraient les troupes, de l’incertitude du succès, de la nécessité de la prudence, et ainsi de suite. Tous étaient d’avis qu’il valait mieux rester derrière une forte muraille en pierre, sous la protection du canon, que de tenter la fortune des armes en rase campagne. Enfin, quand toutes les opinions se furent manifestées, le général secoua la cendre de sa pipe, et prononça le discours suivant:
«Messieurs, je dois tous déclarer que, pour ma part, je suis entièrement de l’avis de M. l’enseigne; car cette opinion est fondée sur les préceptes de la saine tactique, qui préfère presque toujours les mouvements offensifs aux mouvements défensifs.»
Il s’arrêta un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais dans mon amour-propre. Je jetai un coup d’oeil fier sur les employés civils, qui chuchotaient entre eux d’un air d’inquiétude et de mécontentement.
«Mais, messieurs, continua le général en lâchant avec un soupir une longue bouffée de tabac, je n’ose pas prendre sur moi une si grande responsabilité, quand il s’agit de la sûreté des provinces confiées à mes soins par Sa Majesté Impériale, ma gracieuse souveraine. C’est pour cela que je me vois contraint de me ranger à l’avis de la majorité, laquelle a décidé que la prudence ainsi que la raison veulent que nous attendions dans la ville le siège qui nous menace, et que nous repoussions les attaques de l’ennemi par la force de l’artillerie, et, si la possibilité s’en fait voir, par des sorties bien dirigées.»
Ce fut le tour des employés de me regarder d’un air moqueur. Le conseil se sépara. Je ne pus m’empêcher de déplorer la faiblesse du respectable soldat qui, contrairement à sa propre conviction, s’était décidé à suivre l’opinion d’ignorants sans expérience.
Plusieurs jours après ce fameux conseil de guerre, Pougatcheff, fidèle à sa promesse, s’approcha d’Orenbourg. Du haut des murailles de la ville, je pris connaissance de l’armée des rebelles. Il me sembla que leur nombre avait décuplé depuis le dernier assaut dont j’avais été témoin. Ils avaient aussi de l’artillerie enlevée dans les petites forteresses conquises par Pougatcheff. En me rappelant la décision du conseil, je prévis une longue captivité dans les murs d’Orenbourg, et j’étais prêt à pleurer de dépit.
Loin de moi l’intention de décrire le siège d’Orenbourg, qui appartient à l’histoire et non à des mémoires de famille. Je dirai donc en peu de mots que, par suite des mauvaises dispositions de l’autorité, ce siège fut désastreux pour les habitants, qui eurent à souffrir la faim et les privations de tous genres. La vie à Orenbourg devenait insupportable; chacun attendait avec angoisse la décision de la destinée. Tous se plaignaient de la disette, qui était affreuse. Les habitants finirent par s’habituer aux bombes qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts mêmes de Pougatcheff n’excitait plus une grande émotion. Je mourais d’ennui. Le temps passait lentement. Je ne pouvais recevoir aucune lettre de Bélogorsk, car toutes les routes étaient coupées, et la séparation d’avec Marie me devenait insupportable. Mon seul passe-temps consistait à faire des promenades militaires.
Grâce à Pougatcheff, j’avais un assez bon cheval, avec lequel je partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du rempart, et j’allais tirailler contre les éclaireurs de Pougatcheff. Dans ces espèces d’escarmouches, l’avantage restait d’ordinaire aux rebelles, qui avaient de quoi vivre abondamment, et d’excellentes montures. Notre maigre cavalerie n’était pas en état de leur tenir tête. Quelquefois notre infanterie affamée se mettait aussi en campagne; mais la profondeur de la neige l’empêchait d’agir avec succès contre la cavalerie volante de l’ennemi. L’artillerie tonnait vainement du haut des remparts, et, dans la campagne, elle ne pouvait avancer à cause de la faiblesse des chevaux exténués. Voilà quelle était notre façon de faire la guerre, et voilà ce que les employés d’Orenbourg appelaient prudence et prévoyance.
Un jour que nous avions réussi à dissiper et à chasser devant nous une troupe assez nombreuse, j’atteignis un Cosaque resté en arrière, et j’allais le frapper de mon sabre turc, lorsqu’il ôta son bonnet, et s’écria:
«Bonjour, Piôtr Andréitch; comment va votre santé?»
Je reconnus notre ouriadnik. Je ne saurais dire combien je fus content de le voir.
«Bonjour, Maximitch, lui dis-je; y a-t-il longtemps que tu as quitté Bélogorsk?
— Il n’y a pas longtemps, mon petit père Piôtr Andréitch; je ne suis revenu qu’hier. J’ai une lettre pour vous.
— Où est-elle? m’écriai-je tout transporté.
— Avec moi, répondit Maximitch en mettant la main dans son sein. J’ai promis à Palachka de tacher de vous la remettre.»
Il me présenta un papier plié, et partit aussitôt au galop. Je l’ouvris, et lus avec agitation les lignes suivantes:
«Dieu a voulu me priver tout à coup de mon père et de ma mère. Je n’ai plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J’ai recours à vous, parce que je sais que vous m’avez toujours voulu du bien, et que vous êtes toujours prêt à secourir ceux qui souffrent. Je prie Dieu que cette lettre puisse parvenir jusqu’à vous. Maximitch m’a promis de vous la faire parvenir. Palachka a ouï dire aussi à Maximitch qu’il vous voit souvent de loin dans les sorties, et que vous ne vous ménagez pas, sans penser à ceux qui prient Dieu pour vous avec des larmes. Je suis restée longtemps malade, et lorsque enfin j’ai été guérie, Alexéi Ivanitch, qui commande ici à la place de feu mon père, a forcé le père Garasim de me remettre entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis sous sa garde dans notre maison. Alexéi Ivanitch me force à l’épouser. Il dit qu’il m’a sauvé la vie en ne découvrant pas la ruse d’Akoulina Pamphilovna quand elle m’a fait passer près des brigands pour sa nièce; mais il me serait plus facile de mourir que de devenir la femme d’un homme comme Chvabrine. Il me traite avec beaucoup de cruauté, et menace, si je ne change pas d’avis, si je ne consens pas à ses propositions, de me conduire dans le camp du bandit, où j’aurai le sort d’Élisabeth Kharloff[55]. J’ai prié Alexéi Ivanitch de me donner quelque temps pour réfléchir. Il m’a accordé trois jours; si, après trois jours, je ne deviens pas sa femme, je n’aurai plus de ménagement à attendre. Ô mon père Piôtr Andréitch, vous êtes mon seul protecteur. Défendez-moi, pauvre fille. Suppliez le général et tous vos chefs de nous envoyer du secours aussitôt que possible, et venez vous-même si vous le pouvez. Je reste votre orpheline soumise,
«Marie Mironoff.»
Je manquai de devenir fou à la lecture de cette lettre. Je m’élançai vers la ville, en donnant sans pitié de l’éperon à mon pauvre cheval. Pendant la course je roulai dans ma tête mille projets pour délivrer la malheureuse fille, sans pouvoir m’arrêter à aucun. Arrivé dans la ville, j’allai droit chez le général, et j’entrai en courant dans sa chambre.
Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe d’écume. En me voyant, il s’arrêta; mon aspect sans doute l’avait frappé, car il m’interrogea avec une sorte d’anxiété sur la cause de mon entrée si brusque.
«Votre Excellence, lui dis-je, j’accours auprès de vous comme auprès de mon pauvre père. Ne repoussez pas ma demande; il y va du bonheur de toute ma vie.
— Qu’est-ce que c’est, mon père? demanda le général stupéfait; que puis-je faire pour toi? Parle.
— Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de soldats et un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la forteresse de Bélogorsk.»
Le général me regarda fixement, croyant sans doute que j’avais perdu la tête, et il ne se trompait pas beaucoup.
«Comment? comment? balayer la forteresse de Bélogorsk! dit-il enfin.
— Je vous réponds du succès, repris-je avec chaleur; laissez-moi seulement sortir.
— Non, jeune homme, dit-il en hochant la tête. Sur une si grande distance, l’ennemi vous couperait facilement toute communication avec le principal point stratégique, ce qui le mettrait en mesure de remporter sur vous une victoire complète et décisive. Une communication interceptée, voyez-vous…»
Je m’effrayai en le voyant entraîné dans des dissertations militaires, et je me hâtai de l’interrompre.
«La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m’écrire une lettre; elle demande du secours. Chvabrine la force à devenir sa femme.
— Vraiment! Oh! ce Chvabrine est un grand coquin. S’il me tombe sous la main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et nous le fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en attendant, il faut prendre patience.
— Prendre patience! m’écriai-je hors de moi. Mais d’ici là il fera violence à Marie.
— Oh! répondit le général. Mais cependant ce ne serait pas un grand malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d’être la femme de Chvabrine, qui peut maintenant la protéger. Et quand nous l’aurons fusillé, alors, avec l’aide de Dieu, les fiancés se trouveront. Les jolies petites veuves ne restent pas longtemps filles; je veux dire qu’une veuve trouve plus facilement un mari.
— J’aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la céder à Chvabrine.
— Ah bah! dit le vieillard, je comprends à présent; tu es probablement amoureux de Marie Ivanovna. Alors c’est une autre affaire. Pauvre garçon! Mais cependant il ne m’est pas possible de te donner un bataillon et cinquante Cosaques. Cette expédition est déraisonnable, et je ne puis la prendre sous ma responsabilité.»
Je baissai la tête; le désespoir m’accablait. Tout à coup une idée me traversa l’esprit, et ce qu’elle fut, le lecteur le verra dans le chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers.
CHAPITRE XI LE CAMP DES REBELLES
Je quittai le général et m’empressai de retourner chez moi. Savéliitch me reçut avec ses remontrances ordinaires.
«Quel plaisir trouves-tu, seigneur, à batailler contre ces brigands ivres? Est-ce l’affaire d’un boyard? Les heures ne sont pas toujours bonnes, et tu te feras tuer pour rien. Encore, si tu faisais la guerre aux Turcs ou aux Suédois! Mais c’est une honte de dire à qui tu la fais.»
J’interrompis son discours:
«Combien ai-je en tout d’argent?
— Tu en as encore assez, me répondit-il d’un air satisfait. Les coquins ont eu beau fouiller partout, j’ai pu le leur souffler.»
En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tricotée toute remplie de pièces de monnaie d’argent.
«Bien, Savéliitch, lui dis-je; donne-moi la moitié de ce que tu as là, et garde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de Bélogorsk.
— Ô mon père Piôtr Andréitch, dit mon bon menin d’une voix tremblante, est-ce que tu ne crains pas Dieu? Comment veux-tu te mettre en route maintenant que tous les passages sont coupés par les voleurs? Prends du moins pitié de tes parents, si tu n’as pas pitié de toi-même. Où veux-tu aller? Pourquoi? Attends un peu. Les troupes viendront et prendront tous les brigands. Alors tu pourras aller des quatre côtés.»
Mais ma résolution était inébranlable.
«Il est trop tard pour réfléchir, dis-je au vieillard, je dois partir, je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas, Savéliitch, Dieu est plein de miséricorde; nous nous reverrons peut-être. Je te recommande bien de n’avoir aucune honte de dépenser mon argent, ne fais pas l’avare; achète tout ce qui t’est nécessaire, même en payant les choses trois fois leur valeur. Je te fais cadeau de cet argent, si je ne reviens pas dans trois jours…
— Que dis-tu là, seigneur? interrompit Savéliitch; que je te laisse aller seul! mais ne pense pas même à m’en prier. Si tu as résolu de partir, j’irai avec toi, fût-ce à pied, mais je ne t’abandonnerai pas. Que je reste sans toi blotti derrière une muraille de pierre! mais j’aurais donc perdu l’esprit. Fais ce que tu voudras, seigneur; mais je ne te quitte pas.»
Je savais bien qu’il n’y avait pas à disputer contre Savéliitch, et je lui permis de se préparer pour le départ. Au bout d’une demi-heure, j’étais en selle sur mon cheval, et Savéliitch sur une rosse maigre et boiteuse, qu’un habitant de la ville lui avait donnée pour rien, n’ayant plus de quoi la nourrir. Nous gagnâmes les portes de la ville; les sentinelles nous laissèrent passer, et nous sortîmes enfin d’Orenbourg.
Il commençait à faire nuit. La route que j’avais à suivre passait devant la bourgade de Berd, repaire de Pougatcheff. Cette route était encombrée et cachée par la neige; mais à travers la steppe se voyaient des traces de chevaux chaque jour renouvelées. J’allais au grand trot. Savéliitch avait peine à me suivre, et me criait à chaque instant:
«Pas si vite, seigneur; au nom du ciel! pas si vite. Ma maudite rosse ne peut pas attraper ton diable à longues jambes. Pourquoi te hâtes-tu de la sorte? Est-ce que nous allons à un festin? Nous sommes plutôt sous la hache, Piôtr Andréitch! Ô Seigneur Dieu! cet enfant de boyard périra pour rien.»
Bientôt nous vîmes étinceler les feux de Berd. Nous approchâmes des profonds ravins qui servaient de fortifications naturelles à la bourgade. Savéliitch, sans rester pourtant en arrière, n’interrompait pas ses supplications lamentables. J’espérais passer heureusement devant la place ennemie, lorsque j’aperçus tout à coup dans l’obscurité cinq paysans armés de gros bâtons. C’était une garde avancée du camp de Pougatcheff. On nous cria: «Qui vive?» Ne sachant pas le mot d’ordre, je voulais passer devant eux sans répondre; mais ils m’entourèrent à l’instant même, et l’un d’eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai mon sabre, et frappai le paysan sur la tête. Son bonnet lui sauva la vie; cependant il chancela et lâcha la bride. Les autres s’effrayèrent et se jetèrent de côté. Profitant de leur frayeur, je piquai des deux et partis au galop. L’obscurité de la nuit, qui s’assombrissait, aurait pu me sauver de tout encombre, lorsque, regardant en arrière, je vis que Savéliitch n’était plus avec moi. Le pauvre vieillard, avec son cheval boiteux, n’avait pu se débarrasser des brigands. Qu’avais-je à faire? Après avoir attendu quelques instants, et certain qu’on l’avait arrêté, je tournai mon cheval pour aller à son secours.
En approchant du ravin, j’entendis de loin des cris confus et la voix de mon Savéliitch. Hâtant le pas, je me trouvai bientôt à la portée des paysans de la garde avancée qui m’avait arrêté quelques minutes auparavant. Savéliitch était au milieu d’eux. Ils avaient fait descendre le pauvre vieillard de sa rosse, et se préparaient à le garrotter. Ma vue les remplit de joie. Ils se jetèrent sur moi avec de grands cris, et dans un instant je fus à bas de mon cheval. L’un d’eux, leur chef, à ce qu’il paraît, me déclara qu’ils allaient nous conduire devant le tsar.
«Et notre père, ajouta-t-il, ordonnera s’il faut vous pendre à l’heure même, ou si l’on doit attendre la lumière de Dieu.»
Je ne fis aucune résistance. Savéliitch imita mon exemple, et les sentinelles nous emmenèrent en triomphe.
Nous traversâmes le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les maisons de paysans étaient éclairées. On entendait partout des cris et du tapage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue, mais personne ne fit attention à nous et ne reconnut en moi un officier d’Orenbourg. On nous conduisit à une isba qui faisait l’angle de deux rues. Près de la porte se trouvaient quelques tonneaux de vin et deux pièces de canon.
«Voilà le palais, dit l’un des paysans; nous allons vous annoncer.»
Il entra dans l’isba. Je jetai un coup d’oeil sur Savéliitch; le vieillard faisait des signes de croix en marmottant ses prières. Nous attendîmes longtemps. Enfin le paysan reparut et me dit: «Viens, notre père a ordonné de faire entrer l’officier».
J’entrai dans l’isba, ou dans le palais, comme l’appelait le paysan. Elle était éclairée par deux chandelles en suif, et les murs étaient tendus de papier d’or. Du reste, tous les meubles, les bancs, la table, le petit pot à laver les mains suspendu à une corde, l’essuie-main accroché à un clou, la fourche à enfourner dressée dans un coin, le rayon en bois chargé de pots en terre, tout était comme dans une autre isba. Pougatcheff se tenait assis sous les saintes images, en cafetan rouge et en haut bonnet, la main sur la hanche. Autour de lui étaient rangés plusieurs de ses principaux chefs avec une expression forcée de soumission et de respect. On voyait bien que la nouvelle de l’arrivée d’un officier d’Orenbourg avait éveillé une grande curiosité chez les rebelles, et qu’ils s’étaient préparés à me recevoir avec pompe. Pougatcheff me reconnut au premier coup d’oeil. Sa feinte gravité disparut tout à coup.
«Ah! c’est Votre Seigneurie! me dit-il avec vivacité. Comment te portes-tu? pourquoi Dieu t’amène-t-il ici?»
Je répondis que je m’étais mis en voyage pour mes propres affaires, et que ses gens m’avaient arrêté.
«Et pour quelles affaires?» demanda-t-il.
Je ne savais que répondre. Pougatcheff, s’imaginant que je ne voulais pas m’expliquer devant témoins, fit signe à ses camarades de sortir. Tous obéirent, à l’exception de deux qui ne bougèrent pas de leur place.
«Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur cache rien.»
Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de l’usurpateur. L’un d’eux, petit vieillard chétif et courbé, avec une maigre barbe grise, n’avait rien de remarquable qu’un large ruban bleu passé en sautoir sur son cafetan de gros drap gris. Mais je n’oublierai jamais son compagnon. Il était de haute taille, de puissante carrure, et semblait avoir quarante-cinq ans. Une épaisse barbe rousse, des yeux gris et perçants, un nez sans narines et des marques de fer rouge sur le front et sur les joues donnaient à son large visage couturé de petite vérole une étrange et indéfinissable expression. Il avait une chemise rouge, une robe kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier, comme je le sus plus tard, était le caporal déserteur Béloborodoff. L’autre, Athanase Sokoloff, surnommé Khlopoucha[56], était un criminel condamné aux mines de Sibérie, d’où il s’était évadé trois fois. Malgré les sentiments qui m’agitaient alors sans partage, cette société où j’étais jeté d’une manière si inattendue fit sur moi une profonde impression. Mais Pougatcheff me rappela bien vite à moi-même par ses questions.
«Parle; pour quelles affaires as-tu quitté Orenbourg?»
Une idée singulière me vint à l’esprit. Il me sembla que la Providence, en m’amenant une seconde fois devant Pougatcheff, me donnait par là l’occasion d’exécuter mon projet Je me décidai à la saisir, et sans réfléchir longtemps au parti que je prenais, je répondis à Pougatcheff:
«J’allais à la forteresse de Bélogorsk pour y délivrer une orpheline qu’on opprime.»
Les yeux de Pougatcheff s’allumèrent.
«Qui de mes gens oserait offenser une orpheline? s’écria-t-il. Eût-il un front de sept pieds, il n’échapperait point à ma sentence. Parle, quel est le coupable?
— Chvabrine, répondis-je; il tient en esclavage la même jeune fille que tu as vue chez la femme du prêtre, et il veut la contraindre à devenir sa femme.
— Je vais lui donner une leçon, à Chvabrine, s’écria Pougatcheff d’un air farouche. Il apprendra ce que c’est que de faire chez moi à sa tête et d’opprimer mon peuple. Je le ferai pendre.
— Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d’une voix enrouée. Tu t’es trop hâté de donner à Chvabrine le commandement de la forteresse, et maintenant tu te hâtes trop de le pendre. Tu as déjà offensé les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour chef; ne va donc pas offenser à présent les gentilshommes en les suppliciant à la première accusation.
— Il n’y a ni à les combler de grâces ni à les prendre en pitié, dit à son tour le petit vieillard au ruban bleu; il n’y a pas de mal de faire pendre Chvabrine; mais il n’y aurait pas de mal de bien questionner M. l’officier. Pourquoi a-t-il daigné nous rendre visite? S’il ne te reconnaît pas pour tsar, il n’a pas à te demander justice; et s’il te reconnaît, pourquoi est-il resté jusqu’à présent à Orenbourg au milieu de tes ennemis? N’ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et d’y allumer un peu de feu[57]? Il me semble que Sa Grâce nous est envoyée par les généraux d’Orenbourg.»
La logique du vieux scélérat me sembla plausible à moi-même. Un frisson involontaire me parcourut tout le corps quand je me rappelai en quelles mains je me trouvais. Pougatcheff aperçut mon trouble.
«Eh! eh! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l’oeil, il me semble que mon feld-maréchal a raison. Qu’en penses-tu?»
Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma résolution. Je lui répondis avec calme que j’étais en sa puissance, et qu’il pouvait faire de moi ce qu’il voulait.
«Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel état est votre ville.
— Grâce à Dieu, répondis-je, tout y est en bon ordre.
— En bon ordre! répéta Pougatcheff, et le peuple y meurt de faim.»
L’usurpateur disait la vérité; mais d’après le devoir que m’imposait mon serment, je l’assurai que c’était un faux bruit, et que la place d’Orenbourg était suffisamment approvisionnée.
«Tu vois, s’écria le petit vieillard, qu’il te trompe avec impudence. Tous les fuyards déclarent unanimement que la famine et la peste sont à Orenbourg, qu’on y mange de la charogne, et encore comme un mets d’honneur. Et Sa Grâce nous assure que tout est en abondance. Si tu veux pendre Chvabrine, fais pendre au même gibet ce jeune garçon, pour qu’ils n’aient rien à se reprocher.»
Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir ébranlé Pougatcheff. Par bonheur Khlopoucha se mit à contredire son camarade.
«Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu’à pendre et à étrangler, il te va bien de faire le héros. À te voir, on ne sait où ton âme se tient; tu regardes déjà dans la fosse, et tu veux faire mourir les autres. Est-ce que tu n’as pas assez de sang sur la conscience?
— Mais quel saint es-tu toi-même? repartit Béloborodoff; d’où te vient cette pitié?
— Sans doute, répondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pécheur, et cette main… (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa manche, il montra son bras velu), et cette main est coupable d’avoir versé du sang chrétien. Mais j’ai tué mon ennemi, et non pas mon hôte, sur le grand chemin libre et dans le bois obscur, mais non à la maison et derrière le poêle, avec la hache et la massue, et non pas avec des commérages de vieille femme.»
Le vieillard détourna la tête, et grommela entre ses dents: «Narines arrachées!
— Que murmures-tu là, vieux hibou? reprit Khlopoucha; je t’en donnerai, des narines arrachées; attends un peu, ton temps viendra aussi. J’espère en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un jour, et jusque-là prends garde que je ne t’arrache ta vilaine barbiche.
— Messieurs les généraux, dit Pougatcheff avec dignité, finissez vos querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les chiens galeux d’Orenbourg frétillaient des jambes sous la même traverse; mais ce serait un malheur si nos bons chiens à nous se mordaient entre eux.»
Khlopoucha et Béloborodoff ne dirent mot, et échangèrent un sombre regard. Je sentis la nécessité de changer le sujet de l’entretien, qui pouvait se terminer pour moi d’une fort désagréable façon. Me tournant vers Pougatcheff, je lui dis d’un air souriant: «Ah! j’avais oublié de te remercier pour ton cheval et ton touloup. Sans toi je ne serais pas arrivé jusqu’à la ville, car je serais mort de froid pendant le trajet.»
Ma ruse réussit. Pougatcheff se mit de bonne humeur.
«La beauté de la dette, c’est le payement, me dit-il avec son habituel clignement d’oeil. Conte-moi maintenant l’histoire; qu’as-tu à faire avec cette jeune fille que Chvabrine persécute? n’aurait-elle pas accroché ton jeune coeur, eh?
— Elle est ma fiancée, répondis-je à Pougatcheff en m’apercevant du changement favorable qui s’opérait eu lui, et ne voyant aucun risque à lui dire la vérité.
— Ta fiancée! s’écria Pougatcheff; pourquoi ne l’as-tu pas dit plus tôt? Nous te marierons, et nous nous en donnerons à tes noces.»
Puis, se tournant vers Béloborodoff: «Écoute, feld-maréchal, lui dit-il; nous sommes d’anciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons- nous à souper. Demain nous verrons ce qu’il faut faire de lui; le matin est plus sage que le soir.»
J’aurais refusé de bon coeur l’honneur qui m’était proposé; mais je ne pouvais m’en défendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants du maître de l’isba, couvrirent la table d’une nappe blanche, apportèrent du pain, de la soupe au poisson et des brocs de vin et de bière. Je me trouvais ainsi pour la seconde fois à la table de Pougatcheff et de ses terribles compagnons.
L’orgie dont je devins le témoin involontaire continua jusque bien avant dans la nuit. Enfin l’ivresse finit par triompher des convives. Pougatcheff s’endormit sur sa place, et ses compagnons se levèrent en me faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux. Sur l’ordre de Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe, où je trouvai Savéliitch, et l’on me laissa seul avec lui sous clef. Mon menin était si étonné de tout ce qu’il voyait et de tout ce qui se passait autour de lui, qu’il ne me fit pas la moindre question. Il se coucha dans l’obscurité, et je l’entendis longtemps gémir et se plaindre. Enfin il se mit à ronfler, et moi, je m’abandonnai à des réflexions qui ne me laissèrent pas fermer l’oeil un instant de la nuit.
Le lendemain matin on vint m’appeler de la part de Pougatcheff. Je me rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une kibitka attelée de trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue. Pougatcheff, que je rencontrai dans l’antichambre, était vêtu d’un habit de voyage, d’une pelisse et d’un bonnet kirghises. Ses convives de la veille l’entouraient, et avaient pris un air de soumission qui contrastait fort avec ce que j’avais vu le soir précédent. Pougatcheff me dit gaiement bonjour, et m’ordonna de m’asseoir à ses côtés dans la kibitka.
Nous prîmes place.
«À la forteresse de Bélogorsk!» dit Pougatcheff au robuste cocher tatar qui, debout, dirigeait l’attelage.
Mon coeur battit violemment. Les chevaux s’élancèrent, la clochette tinta, la kibitka vola sur la neige.
«Arrête! arrête!» s’écria une voix que je ne connaissais que trop; et je vis Savéliitch qui courait à notre rencontre. Pougatcheff fit arrêter.
«Ô mon père Piôtr Andréitch, criait mon menin, ne m’abandonne pas dans mes vieilles années au milieu de ces scél…
— Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore rencontrer. Voyons, assieds-toi sur le devant.
— Merci, tsar, merci, mon propre père, répondit Savéliitch en prenant place; que Dieu te donne cent années de vie pour avoir rassuré un pauvre vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour toi, et je ne parlerai jamais du touloup de lièvre.»
Ce touloup de lièvre pouvait à la fin fâcher sérieusement Pougatcheff, Mais l’usurpateur n’entendit pas ou affecta de ne pas entendre cette mention déplacée. Les chevaux se remirent au galop. Le peuple s’arrêtait dans la rue, et chacun nous saluait en se courbant jusqu’à la ceinture. Pougatcheff distribuait des signes de tête à droite et à gauche. En un instant nous sortîmes de la bourgade et prîmes notre course sur un chemin bien frayé.
On peut aisément se figurer ce que je ressentais. Dans quelques heures je devais revoir celle que j’avais crue perdue à jamais pour moi. Je me représentais le moment de notre réunion; mais aussi je pensais à l’homme dans les mains duquel se trouvait ma destinée, et qu’un étrange concours de circonstances attachait à moi par un lien mystérieux. Je me rappelais la cruauté brusque, et les habitudes sanguinaires de celui qui se portait le défenseur de ma fiancée. Pougatcheff ne savait pas qu’elle fût la fille du capitaine Mironoff; Chvabrine, poussé à bout, était capable de tout lui révéler, et Pougatcheff pouvait apprendre la vérité par d’autres voies. Alors, que devenait Marie? À cette idée un frisson subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma tête.
Tout à coup Pougatcheff interrompit mes rêveries: «À quoi, Votre Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser?
— Comment veux-tu que je ne pense pas? répondis-je; je suis un officier, un gentilhomme; hier encore je te faisais la guerre, et maintenant je voyage avec toi, dans la même voiture, et tout le bonheur de ma vie dépend de toi.
— Quoi donc! dit Pougatcheff, as-tu peur?»
Je répondis qu’ayant déjà reçu de lui grâce de la vie, j’espérais, non seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide.
«Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l’usurpateur. Tu as vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore aujourd’hui, le petit vieux voulait me prouver à toute force que tu es un espion et qu’il fallait te mettre à la torture, puis te pendre. Mais je n’y ai pas consenti, ajouta-t-il en baissant la voix de peur que Savéliitch et le Tatar ne l’entendissent, parce que je me suis souvenu de ton verre de vin et de ton touloup. Tu vois bien que je ne suis pas un buveur de sang, comme le prétend ta confrérie.»
Me rappelant la prise de la forteresse de Bélogorsk je ne crus pas devoir le contredire, et ne répondis mot.
«Que dit-on de moi à Orenbourg? demanda Pougatcheff après un court silence.
— Mais on dit que tu n’es pas facile à mater. Il faut en convenir, tu nous as donné de la besogne.»
Le visage de l’usurpateur exprima la satisfaction de l’amour- propre.
«Oui, me dit-il d’un air glorieux, je suis un grand guerrier. Connaît-on chez vous, à Orenbourg, la bataille de Iouzeïeff[58]? Quarante généraux ont été tués, quatre armées faites prisonnières. Crois-tu que le roi de Prusse soit de ma force?»
La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drôle.
«Qu’en penses-tu toi-même? lui dis-je; pourrais-tu battre Frédéric?
— Fédor Fédorovitch[59]? et pourquoi pas? Je bats bien vos généraux, et vos généraux l’ont battu. Jusqu’à présent mes armes ont été heureuses. Attends, attends, tu en verras bien d’autres quand je marcherai sur Moscou.
— Et tu comptes marcher sur Moscou?»
L’usurpateur se mit à réfléchir; puis il dit à demi-voix: «Dieu sait, … ma rue est étroite, … j’ai peu de volonté, … mes garçons ne m’obéissent pas, … ce sont des pillards, … il me faut dresser l’oreille… Au premier revers ils sauveront leurs cous avec ma tête.
— Eh bien, dis-je à Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les abandonner toi-même avant qu’il ne soit trop tard, et avoir recours à la clémence de l’impératrice?»
Pougatcheff sourit amèrement: «Non, dit-il, le temps du repentir est passé; on ne me fera pas grâce; je continuerai comme j’ai commencé. Qui sait?… Peut-être!… Grichka Otrépieff a bien été tsar à Moscou.
— Mais sais-tu comment il a fini? On l’a jeté par une fenêtre, on l’a massacré, on l’a brûlé, on a chargé un canon de sa cendre et on l’a dispersée à tous les vents.»
Le Tatar se mit à fredonner une chanson plaintive; Savéliitch, tout endormi, vacillait de côté et d’autre. Notre kibitka glissait rapidement sur le chemin d’hiver… Tout à coup j’aperçus un petit village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un clocher sur la rive escarpée du Iaïk. Un quart d’heure après, nous entrions dans la forteresse de Bélogorsk.
CHAPITRE XII L’ORPHELINE
La kibitka s’arrêta devant le perron de la maison du commandant. Les habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et étaient accourus en foule. Chvabrine vint à la rencontre de l’usurpateur; il était vêtu en Cosaque et avait laissé croître sa barbe. Le traître aida Pougatcheff à sortir de voiture, en exprimant par des paroles obséquieuses son zèle et sa joie. À ma vue il se troubla; mais se remettant bientôt: «Tu es avec nous? dit-il; ce devrait être depuis longtemps».
Je détournai la tête sans lui répondre.
Mon coeur se serra quand nous entrâmes dans la petite chambre que je connaissais si bien, où se voyait encore, contre le mur, le diplôme du défunt commandant, comme une triste épitaphe. Pougatcheff s’assit sur ce même sofa où maintes fois Ivan Kouzmitch s’était assoupi au bruit des gronderies de sa femme. Chvabrine apporta lui-même de l’eau-de-vie à son chef. Pougatcheff en but un verre, et lui dit en me désignant: «Offres-en un autre à Sa Seigneurie».
Chvabrine s’approcha de moi avec son plateau; je me détournai pour la seconde fois. Il me semblait hors de lui-même. Avec sa finesse ordinaire, il avait deviné sans doute que Pougatcheff n’était pas content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec méfiance. Pougatcheff lui fit quelques questions sur l’état de la forteresse, sur ce qu’on disait des troupes de l’impératrice et sur d’autres sujets pareils. Puis, tout à coup, et d’une manière inattendue:
«Dis-moi, mon frère, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille que tu tiens sous ta garde? Montre-la-moi.»
Chvabrine devint pâle comme la mort.
«Tsar, dit-il d’une voix tremblante, tsar, … elle n’est pas sous ma garde, elle est au lit dans sa chambre.
— Mène-moi chez elle», dit l’usurpateur en se levant.
Il était impossible d’hésiter. Chvabrine conduisit Pougatcheff dans la chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis.
Chvabrine s’arrêta dans l’escalier: «Tsar, dit-il, vous pouvez exiger de moi ce qu’il vous plaira; mais ne permettez pas qu’un étranger entre dans la chambre de ma femme.
— Tu es marié! m’écriai-je, prêt à le déchirer.
— Silence! interrompit Pougatcheff, c’est mon affaire. Et toi, continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne fais pas l’important. Qu’elle soit ta femme ou non, j’amène qui je veux chez elle. Votre Seigneurie, suis-moi.»
À la porte de la chambre Chvabrine s’arrêta de nouveau et dit d’une voix entrecoupée: «Tsar, je vous préviens qu’elle a la fièvre, et depuis trois jours elle ne cesse de délirer.
— Ouvre!» dit Pougatcheff.
Chvabrine se mit à fouiller dans ses poches et finit par dire qu’il avait oublié la clef. Pougatcheff poussa la porte du pied; la serrure céda, la porte s’ouvrit et nous entrâmes.
Je jetai un rapide coup d’oeil dans la chambre et faillis m’évanouir. Sur le plancher et dans un grossier vêtement de paysanne, Marie était assise, pâle, maigre, les cheveux épars. Devant elle se trouvait une cruche d’eau recouverte d’un morceau de pain. À ma vue elle frémit et poussa un cri perçant. Je ne saurais dire ce que j’éprouvai.
Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec un amer sourire: «Ton hôpital est en ordre!»
Puis, s’approchant de Marie: «Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi ton mari te punit-il ainsi?
— Mon mari! reprit-elle; il n’est pas mon mari; jamais je ne serai sa femme. Je suis résolue à mourir plutôt, et je mourrai si l’on ne me délivre pas.»
Pougatcheff lança un regard furieux sur Chvabrine: «Tu as osé me tromper, s’écria-t-il; sais-tu, coquin, ce que tu mérites?»
Chvabrine tomba à genoux.
Alors le mépris étouffa en moi tout sentiment de haine et de vengeance. Je regardai avec dégoût un gentilhomme se traîner aux pieds d’un déserteur cosaque. Pougatcheff se laissa fléchir.
«Je te pardonne pour cette fois, dit-il à Chvabrine; mais sache bien qu’à ta première faute je me rappellerai celle-là.»
Puis, s’adressant à Marie, il lui dit avec douceur: «Sors, jolie fille, je suis le tsar».
Marie Ivanovna lui jeta un coup d’oeil rapide, et devina que c’était l’assassin de ses parents qu’elle avait devant les yeux. Elle se cacha le visage des deux mains, et tomba sans connaissance. Je me précipitais pour la secourir, lorsque ma vieille connaissance Palachka entra fort hardiment dans la chambre et s’empressa autour de sa maîtresse. Pougatcheff sortit, et nous descendîmes tous trois dans la pièce de réception.
«Eh! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nous avons délivré la jolie fille; qu’en dis-tu? ne faudrait-il pas envoyer chercher le pope, et lui faire marier sa nièce. Si tu veux, je serai ton père assis, Chvabrine le garçon de noce, puis nous nous mettrons à boire, et nous fermerons les portes.»
Ce que je redoutais arriva. Dès qu’il entendit la proposition de Pougatcheff, Chvabrine perdit la tête.
«Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti; mais Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille n’est pas la nièce du pope: elle est la fille d’Ivan Mironoff, qui a été supplicié à la prise de cette forteresse.»
Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants.
«Qu’est-ce que cela veut dire? s’écria-t-il avec la surprise de l’indignation.
— Chvabrine t’a dit vrai, répondis-je avec fermeté.
— Tu ne m’avais pas dit celai reprit Pougatcheff dont le visage s’assombrit tout à coup.
— Mais sois-en le juge, lui répondis-je; pouvais-je déclarer devant tes gens qu’elle était la fille de Mironoff? Ils l’eussent déchirée à belles dents; rien n’aurait pu la sauver.
— Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes n’auraient pas épargné cette pauvre fille; ma commère la femme du pope a bien fait de les tromper.
— Écoute, continuai-je en voyant sa bonne disposition; je ne sais comment t’appeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je serais prêt à te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi. Seulement, ne me demande rien qui soit contraire à mon honneur et à ma conscience de chrétien. Tu es mon bienfaiteur; finis comme tu as commencé. Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline là où Dieu nous amènera. Et nous, quoi qu’il arrive, et où que tu sois, nous prierons Dieu chaque jour pour qu’il veille au salut de ton âme…»
Je parus avoir touché le coeur farouche de Pougatcheff.
«Qu’il soit fait comme tu le désires, dit-il; il faut punir jusqu’au bout, ou pardonner jusqu’au bout; c’est là ma coutume. Prends ta fiancée, emmène-la où tu veux, et que Dieu vous donne bonheur et raison.»
Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de m’écrire un sauf- conduit pour toutes les barrières et forteresses soumises à son pouvoir. Chvabrine se tenait immobile et comme pétrifié. Pougatcheff alla faire l’inspection de la forteresse; Chvabrine le suivit, et moi je restai, prétextant les préparatifs de voyage.
Je courus à la chambre de Marie; la porte était fermée. Je frappai:
«Qui est là?» demanda Palachka.
Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derrière la porte.
«Attendez, Piôtr Andréitch, dit-elle, je change d’habillement. Allez chez Akoulina Pamphilovna; je m’y rends à l’instant même.»
J’obéis et gagnai la maison du père Garasim. Le pope et sa femme accoururent à ma rencontre. Savéliitch les avait déjà prévenus de tout ce qui s’était passé.
«Bonjour, Piôtr Andréitch, me dit la femme du pope. Voilà que Dieu a fait de telle sorte que nous nous revoyons encore. Comment allez-vous? Nous avons parlé de vous chaque jour. Et Marie Ivanovna, que n’a-t-elle pas souffert sans vous, ma petite colombe! Mais dites-moi, mon père, comment vous en êtes-vous tiré avec Pougatcheff? Comment ne vous a-t-il pas tué? Eh bien! pour cela merci au scélérat!
— Finis, vieille, interrompit le pète Garasim! ne radote pas sur tout ce que tu sais; à trop parler, point de salut. Entrez, Piôtr Andréitch, et soyez le bienvenu. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus.»
La femme du pope me fit honneur de tout ce qu’elle avait sous la main, sans cesser un instant de parler. Elle me raconta comment Chvabrine les avait contraints à lui livrer Marie Ivanovna; comment la pauvre fille pleurait et ne voulait pas se séparer d’eux; comment elle avait eu avec eux des relations continuelles par l’entremise de Palachka, fille adroite et résolue, qui faisait, comme on dit, danser l’ouriadnik lui-même au son de son flageolet; comment elle avait conseillé à Marie Ivanovna de m’écrire une lettre, etc. De mon côté, je lui racontai en peu de mots mon histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix quand ils entendirent que Pougatcheff savait qu’ils l’avaient trompé.
«Que la puissance de la croix soit avec nous! disait Akoulina Pamphilovna; que Dieu détourne ce nuage! Bien, Alexéi Ivanitch! bien, fin renard!»
En ce moment, la porte s’ouvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un sourire sur son pâle visage. Elle avait quitté son vêtement de paysanne, et venait habillée comme de coutume, avec simplicité et bienséance.
Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule parole. Nous gardions tous deux le silence par plénitude de coeur. Nos hôtes sentirent que nous avions autre chose à faire qu’à causer avec eux; ils nous quittèrent. Nous restâmes seuls. Marie me raconta tout ce qui lui était arrivé depuis la prise de la forteresse, me dépeignit toute l’horreur de sa situation, tous les tourments que lui avait fait souffrir l’infâme Chvabrine. Nous rappelâmes notre heureux passé, en versant tous deux des larmes. Enfin je ne pouvais lui communiquer mes projets. Il lui était impossible de demeurer dans une forteresse soumise à Pougatcheff et commandée par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus penser à me réfugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce moment toutes les calamités d’un siège. Marie n’avait plus un seul parent dans le monde, je lui proposai donc de se rendre à la maison de campagne de mes parents. Elle fut toute surprise d’une telle proposition. La mauvaise disposition qu’avait montrée mon père à son égard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon père tiendrait à devoir et à honneur de recevoir chez lui la fille d’un vétéran mort pour sa patrie.
«Chère Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces événements étranges nous ont réunis irrévocablement. Rien au monde ne saurait plus nous séparer.»
Marie Ivanovna m’écoutait dans un silence digne, sans feinte timidité, sans minauderies déplacées. Elle sentait, aussi bien que moi, que sa destinée était irrévocablement liée à la mienne; mais elle répéta qu’elle ne serait ma femme que de l’aveu de mes parents. Je ne trouvai rien à répliquer. Mon projet devint notre commune résolution.
Une heure après, l’ouriadnik m’apporta mon sauf-conduit avec le griffonnage qui servait de signature à Pougatcheff, et m’annonça que le tsar m’attendait chez lui. Je le trouvai prêt à se mettre en route. Comment exprimer ce que je ressentais en présence de cet homme, terrible et cruel pour tous excepté pour moi seul? Et pourquoi ne pas dire l’entière vérité? Je sentais en ce moment une forte sympathie m’entraîner vers lui. Je désirais vivement l’arracher à la horde de bandits dont il était le chef et sauver sa tête avant qu’il fût trop tard. La présence de Chvabrine et la foule qui s’empressait autour de nous m’empêchèrent de lui exprimer tous les sentiments dont mon coeur était plein.
Nous nous séparâmes en amis. Pougatcheff aperçut dans la foule Akoulina Pamphilovna, et la menaça amicalement du doigt en clignant de l’oeil d’une manière significative. Puis il s’assit dans sa kibitka, en donnant l’ordre de retourner à Berd, et lorsque les chevaux prirent leur élan, il se pencha hors de la voiture et me cria: «Adieu, Votre Seigneurie; peut-être que nous nous reverrons encore.»
En effet, nous nous sommes revus une autre fois; mais dans quelles circonstances!
Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle glissait rapidement sa kibitka. La foule se dissipa, Chvabrine disparut. Je regagnai la maison du pope, où tout se préparait pour notre départ. Notre petit bagage avait été mis dans le vieil équipage du commandant. En un instant les chevaux furent attelés. Marie alla dire un dernier adieu au tombeau de ses parents, enterrés derrière l’église. Je voulais l’y conduire; mais elle me pria de la laisser aller seule, et revint bientôt après en versant des larmes silencieuses. Le père Garasim et sa femme sortirent sur le perron pour nous reconduire. Nous nous rangeâmes à trois dans l’intérieur de la kibitka, Marie, Palachka et moi, et Savéliitch se jucha de nouveau sur le devant.
«Adieu, Marie Ivanovna, notre chère colombe; adieu, Piôtr Andréitch, notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope; bon voyage, et que Dieu vous comble tous de bonheur!»
Nous partîmes. Derrière la fenêtre du commandant, j’aperçus Chvabrine qui se tenait debout, et dont la figure respirait une sombre haine. Je ne voulus pas triompher lâchement d’un ennemi humilié, et détournai les yeux.
Enfin, nous franchîmes la barrière principale, et quittâmes pour toujours la forteresse de Bélogorsk.
CHAPITRE XIII L’ARRESTATION
Réuni d’une façon si merveilleuse à la jeune fille qui me causait le matin même tant d’inquiétude douloureuse, je ne pouvais croire à mon bonheur, et je m’imaginais que tout ce qui m’était arrivé n’était qu’un songe. Marie regardait d’un air pensif, tantôt moi, tantôt la route, et ne semblait pas, elle non plus, avoir repris tous ses sens. Nous gardions le silence; nos coeurs étaient trop fatigués d’émotions. Au bout de deux heures, nous étions déjà rendus dans la forteresse voisine, qui appartenait aussi à Pougatcheff. Nous y changeâmes de chevaux. À voir la célérité qu’on mettait à nous servir et le zèle empressé du Cosaque barbu dont Pougatcheff avait fait le commandant, je m’aperçus que grâce au babil du postillon qui nous avait amenés, on me prenait pour un favori du maître.
Quand nous nous remîmes en route, il commençait à faire sombre. Nous nous approchâmes d’une petite ville où, d’après le commandant barbu, devait se trouver un fort détachement qui était en marche pour se réunir à l’usurpateur. Les sentinelles nous arrêtèrent, et au cri de: «Qui vive?» notre postillon répondit à haute voix: «Le compère du tsar, qui voyage avec sa bourgeoise.»
Aussitôt un détachement de hussards russes nous entoura avec d’affreux jurements.
«Sors, compère du diable, me dit un maréchal des logis aux épaisses moustaches. Nous allons te mener au bain, toi et ta bourgeoise.»
Je sortis de la kibitka et demandai qu’on me conduisit devant l’autorité. En voyant un officier, les soldats cessèrent leurs imprécations, et le maréchal des logis me conduisit chez le major. Savéliitch me suivait en grommelant: «En voilà un, de compère du tsar! nous tombons du feu dans la flamme. Ô Seigneur Dieu, comment cela finira-t-il?»