III LA DISSIPATION DU MONDE
Reading edition
Peignons au milieu de ce monde la vie de la femme mondaine.
Ce n'est que vers les onze heures qu'il commence à faire jour chez une femme de bon ton du dix-huitième siècle. Jusque-là «il n'est pas encore jour»: c'est l'expression consacrée qui ferme sa porte. Une raie de lumière glissant du haut du volet, un aboiement de bichon ou de la petite chienne gredine couchée sur le lit à ses pieds, l'éveille: elle détourne son rideau, elle ouvre les yeux dans ce demi-jour de sa chambre toute pleine encore des tiédeurs de la nuit, et elle sonne. On gratte; c'est le feu qu'une femme de chambre vient faire. La maîtresse demande le temps qu'il fait, se plaint d'une nuit affreuse, trempe ses lèvres à une tasse de chocolat. Puis, jetant ses pieds sur le tapis, sautant et s'asseyant sur le bord du lit, caressant d'une main la petite chienne, de l'autre retenant sa chemise, elle laisse ses deux femmes lui passer une jupe et lui chausser, en s'agenouillant, ses deux mules. Cela fait, elle s'abandonne aux bras de ses femmes, qui la transportent sur une magnifique délassante, et la voilà devant sa toilette. Dans l'appartement de la femme, c'est le meuble de triomphe que cette table surmontée d'une glace, parée de dentelles comme un autel, enveloppée de mousseline comme un berceau, toute encombrée de philtres et de parures, fards, pâtes, mouches, odeurs, vermillon, rouge minéral, végétal, blanc chimique, bleu de veine, vinaigre de Maille contre les rides [173], et les rubans, et les tresses, et les aigrettes, petit monde enchanté des coquetteries du siècle d'où s'envole un air d'ambre dans un nuage de poudre!—Depuis longtemps les experts ont réglé sa place: la toilette est toujours dans un cabinet au nord, pour que le jour net, la clarté sans miroitement d'un atelier de peinture tombe sur la femme qui s'habille.
Une femme alors devant la glace ajuste à sa maîtresse le corps échancré et serré des deux côtés, et le lui lace au dos avec un cordonnet qui par instants se prend dans la chemise qu'il retrousse. Le cartel en forme de lyre accroché au panneau marque plus de midi; la porte, mal fermée derrière le paravent, s'est déjà ouverte pour un charmant homme qui, assis à côté du coffre aux robes, le coude appuyé à la toilette, un bras jeté derrière le fauteuil, regarde habiller la dame d'un air de confidence. Le moment du grand lever est venu; et voici tous les courtisans et tous les familiers qui viennent faire cercle autour de la femme en manteau de lit. C'est l'instant du règne de la femme. Elle est friande, elle est charmante, ramassée dans son corset, avec cet aimable désordre et cet air chiffonné du déshabillé du matin. Aussi que de monde autour d'elle! C'est un marquis, un chevalier, ce sont des robins et des beaux esprits. Et, tout assaillie de compliments, elle répond, elle sourit, remuant à tout moment, choisissant un bonnet, puis un autre, laissant en suspens la main du coiffeur forcé d'attendre, le peigne en l'air, que cette tête de girouette se fixe un instant pour pouvoir enfin faire une boucle à la dérobée. C'est là qu'on dépêche les grandes affaires, qu'on reçoit l'amour, qu'on le gronde, qu'on le caresse, qu'on le congédie; c'est là qu'au milieu du babil interrompu et coupé, on écrit ces délicieux billets du matin plus aisés que ceux du soir et où le cœur se montre en négligé. Cependant les deux sonnettes du cabinet font sans cesse un carillon étourdissant: ce sont des caprices, des ordres, des commissions; toute la livrée est mise en campagne pour aller prendre l'affiche de la comédie, acheter des bouquets, s'informer quand la marchande de modes apportera des rubans d'un nouveau goût, et quand le vis-à-vis sera peint. Le colporteur entre avec les scandales du jour, tirant de sa balle des brochures dont une toilette ne peut se passer, et qu'on gardera trois jours, assure-t-il, sans être tenté d'en faire des papillotes. Le médecin de madame la complimente sur son magnifique teint, sa brillante santé, «la collection de ses grâces». Et l'abbé, car l'abbé est de fondation à la toilette, quelque petit abbé vif et sémillant, se trémoussant sur le siége qu'une femme lui a avancé, conte l'anecdote du jour, ou fredonne l'ariette courante, pirouette sur le talon, et taille des mouches tout en parlant. On va, on vient, on piétine autour de la toilette: un homme à talent gratte une guitare que les rires font taire, un marin présente un sapajou ou un perroquet, un petit marchand de fleurs, remarqué la veille à la porte du Vauxhall, offre des odeurs, des piqûres de Marseille ou des bonbons. Une marchande déroule sur un fauteuil une soie gorge de pigeon ou fleur de pêcher; et à tout cela: «Qu'en dit l'abbé?» fait la jolie femme qui se retourne à demi, et, revenant à la glace, se pose au coin de l'œil une mouche assassine, tandis que l'abbé lorgne la soierie et la marchande [174].
Heure charmante du matin, que le dix-huitième siècle appelait poétiquement la jeunesse de la journée! La coquetterie semblait se lever, la beauté renaissait dans le bruit, l'empressement, l'adoration d'une cour. Il y avait auprès de la toilette un mouvement délicieux, et qu'animait encore l'activité des femmes de chambre autour de leur maîtresse, le travail léger des soubrettes lestes et voltigeantes. On les voyait à tout moment passer et repasser, aller et revenir, et doucement trottiner, tantôt du vent de leur jupe faisant lever la poudre tombée, tantôt agenouillées tendant les mules, ou bien droites tirant du bout des doigts le lacet d'un corps, ou bien encore penchées mettant la main à un accommodage de cheveux. Et quel air à tout cela! Imaginez Clairette, Philippine ou Mutine, de fines matoises, des minois délicats, la plus jolie tournure de visage, les yeux les plus fripons, la peau blanche, le pied mignon, et l'ensemble de figure le plus frais [175]. Car la femme d'alors voulait du joli dans tout ce qui l'entourait. Elle aimait les suivantes avenantes et ragoûtantes. Elle les prenait, sans jalousie, pour accompagner sa beauté ou pour lui rappeler sa jeunesse; et elle mettait à les choisir l'amour-propre et le goût de la duchesse de Grammont dont les chambrières étaient si renommées [176]. Il semble qu'elle ait voulu donner à Baudouin ces modèles de filles ravissantes, si bien parées des dépouilles encore fraîches de leurs maîtresses, le petit papillon de dentelle posé sur le haut de la tête, le fichu des Indes glissant entre les deux seins, les bras nus sortant des dentelles, la jupe retroussée et falbalassée, le grand tablier de linge à bavette sur la poitrine [177]; toilette des grandes maisons qui fait si vite oublier à la femme de chambre sa tenue passée dans les maisons bourgeoises où elle a d'abord servi, le juste de molleton rayé, la jupe de calemande, le bonnet rond de simple batiste, les cheveux sans poudre, la croix d'or au cou au bout d'une ganse noire, et le tablier de toile à carreaux rouges [178]. Mais alors elle savait tout au plus lire et écrire, faire un lit, une petite soupe, blanchir le menu linge, coudre, raccommoder [179]; maintenant, que de talents! Elle est femme de chambre, coiffeuse, habilleuse, ouvrière, couturière. Elle sait faire de la tapisserie à point carré et à petit point, monter une blonde, attacher un falbala ou des quilles [180]. Elle est précieuse à madame qui la traite presque en femme de compagnie. Et à force de voir d'en bas la meilleure société, elle en prend à l'antichambre et dans l'office le maintien, les petits airs, les travers et l'élégance [181]; si bien qu'elle pourrait, comme Lisette, doubler sa maîtresse dans les Jeux de l'Amour. Elle porte dans toute sa personne comme un goût de monde qui fait dans ce siècle sa tentation si grande, qui irrite l'infidélité de ces maris peints par Baudouin dans l'Épouse indiscrète, qui inspire au fils du comte de Soyecourt cette furieuse passion pour la femme de chambre de sa mère [182]. Les grâces de la femme de chambre, ce sont les grâces de Marton devenant les grâces de Suzanne.
Si élégantes, si coquettes, si provocantes qu'elles soient, ces femmes de service ont souvent de la vertu; presque toujours elles ont une vertu: le dévouement, si commun dans le service plein de douceur de ce temps où les maîtresses faisaient danser aux chansons dans leur antichambre [183], où les Choiseul donnaient le bal aux domestiques de leurs amis [184]. A côté du nom de Mme du Deffand, de Mlle de Lespinasse, de Mlle Aïssé, l'histoire n'a-t-elle pas conservé le souvenir de ces trois servantes attachées à leur mémoire comme elles furent attachées et pour ainsi dire mêlées à leur vie: Devreux, Rondet, et cette Sophie qui, après la mort de sa maîtresse, entra de chagrin dans un couvent [185]?
La toilette finie,—et cette toilette n'est souvent qu'une des trois toilettes de la journée [186],—la femme va répéter l'ariette nouvelle et s'accompagner au clavecin; ou bien elle prend sa leçon de harpe, cette leçon, dessinée par Moreau dans l'Accord parfait, qui met le bras en si beau jour, fait jouer si joliment la main, et donne au visage un air d'enthousiasme fort apprécié par le siècle de Mme de Genlis [187]. Est-ce le temps du règne de Tronchin imposant l'exercice à la femme comme une sorte de devoir à la mode? L'ordre est donné de seller un joli cheval dont la crinière est nouée tout le long de rubans, dont la queue ornée d'une rosette flotte au vent qui la fouette. Et suivie par un seul palefrenier, la femme galope jusqu'au bois de Boulogne dans une veste amazone de satin vert galonné d'or, à la jupe rose soutachée de dentelles d'argent. C'est la grande distraction des élégantes quand l'hygiène est de bon ton. Le bois de Boulogne se remplit de cavalcades où les amazones se croisent avec les cavaliers. Le cheval donne à la femme mille coquetteries, une allure nouvelle, piquante, libre, le charme d'un demi-travestissement, les provocations singulières de ce costume d'homme dans lequel Mme du Barry a voulu être peinte, a voulu être gravée: ainsi l'on se figurerait la Volupté essayant l'uniforme de Chérubin. Tailleurs et couturières s'empressent à renouveler la mode théâtrale des amazones du commencement du siècle; ils s'appliquent à trouver l'habit le moins habillé qui soit en même temps le plus simple et le plus galant. Et les femmes à cheval, que le bois de Boulogne voit passer en 1786 dans ses allées de poussière, portent la veste de pékin puce à trois collets, garnie sur le devant et aux ouvertures des poches de petits boutons d'ivoire; la jupe pareille, bordée d'un ruban rose, cache et montre, en allant et venant, un soulier de peau rose à talon plat. Un petit gilet de pékin vert pomme se croise et se rabat sur la poitrine, au-dessous d'une large cravate de gaze blanche qui fait au cou un gros nœud. Sur un chapeau de feutre de laine couleur queue de serin, la nuance en vogue, tremble, se balance et s'envole un bouquet de plumes blanches et vertes; et les cheveux, serrés en gros catogan, à la manière des hommes, parfois enfermés dans une coiffure au flambeau d'amour, battent au dos des amazones [188].
Avant Tronchin, la lecture des nouvelles manuscrites, quelques brochures feuilletées menaient la femme jusqu'au dîner [189]. Le dîner achevé, les chevaux attelés, la femme sortait. Elle faisait ses visites, mille courses; elle passait au Palais-Marchand, et chez les marchandes de modes pour choisir quelques dentelles ou les petites oyes les plus élégantes. Elle entrait au Chagrin de Turquie, la boutique de joaillerie à la mode, où on lui montrait les aigrettes du dernier goût, les girandoles, les boucles, les esclavages, les rivières de diamants [190]. Elle battait la ville, courait les curiosités du jour, allait donner un regard au bâtiment fini, à l'incendie fumant, à la tapisserie exposée. Tout en courant d'ici là, d'une chose à une autre, elle mettait des billets de visite, elle se faisait écrire à une dizaine de portes, elle entrait dans vingt maisons, elle y restait le temps d'une embrassade, d'une médisance et d'un compliment. Souvent elle se montrait dans une désobligeante «azurée comme le firmament», et quand le jour commençait à baisser elle faisait toucher aux Tuileries: c'était le moment brillant de la promenade, la belle heure du beau monde, et il n'y aurait pas eu de décence à s'y montrer plus tôt. Les diamants brillaient dans la grande allée, dont quatre paniers prenaient toute la largeur; et jusqu'au bout de ces Tuileries, où Richelieu mourant se traînera pour saluer une dernière fois Paris, le soleil et la femme, on voyait des révérences de grandes dames rendues, d'un air distrait, aux hommes qui défilaient. Les grands habits, les grandes toilettes passaient, mêlés aux petites toilettes, aux déshabillés des femmes qui venaient promener «leur nonchalance ou leur mauvaise santé»; le panier à ouvrage à la ceinture, le petit chien sous le bras, ces dernières allaient lentement, la coiffure avancée, un soupçon de rouge à la joue, en robe ouverte, en jupe falbalassée et assez courte pour laisser voir un pied chaussé d'une mule blanche. A chaque pas, dans tout ce monde qui se croisait, c'étaient des rencontres, des reconnaissances, un regard, un mot échangé, un bras offert, et qu'on prenait pour l'enlever à une autre. Parfois, en se promenant, l'idée venait d'une partie improvisée. On attendait, en faisant le tour du grand bassin, que le Pont tournant fût fermé; et, après un souper chez le Suisse, on avait à soi le jardin et la nuit [191].—Parfois encore l'on finissait la journée par une partie de garçon, un souper aux Porcherons ou au Port à l'Anglais [192], à moins que l'on ne préférât le passe-temps de ces nuits blanches du Cours la Reine, nuits joyeuses et brillantes, pleines de symphonies, et d'illuminations, et de jeux, qui retenaient jusqu'à l'aube les hommes et les femmes à la mode [193].
Mais le plus souvent, les jours qui n'étaient point jours d'opéra ou grands jours de comédie, la femme se laissait entraîner à quelqu'une de ces foires qui mettaient un coin de carnaval dans Paris ou dans la campagne autour de Paris. Une compagnie l'emmenait à la foire de Bezons, à la foire Saint-Ovide, à la foire Saint-Laurent et de préférence à la foire Saint-Germain, qui l'éblouissaient, l'étourdissaient et l'amusaient avec leurs mille lumières, leurs bruits de toutes sortes, leurs spectacles de toute espèce: cris de marchands, appels et compliments, annonces et représentations de danseurs de corde, de joueurs de gobelets, de faiseurs de tours de gibecière, de montreurs d'ouvrages mécaniques, boutiques où l'on vendait de tout et des brochures nouvelles, fête de Babel dont la femme allait oublier la fatigue et le fracas à l'Opéra-Comique [194].
Plus tard tout est changé, les amusements, les promenades, la vogue des marchands et les rendez-vous de la mode. On ne va plus au Palais-Marchand, on va au Palais-Royal. Ce n'est plus au Chagrin de Turquie, à peine si l'on sait encore ce nom, c'est à la Descente du Pont-Neuf, au Petit Dunkerque, au Petit, comme on dit familièrement, que s'arrêtent les petites maîtresses désœuvrées, et qu'elles perdent agréablement deux heures à choisir une délicieuse inutilité [195]. Et de même que le Palais-Marchand est déserté pour le Palais-Royal, les Tuileries sont abandonnées pour les boulevards, la nouvelle promenade en vogue, qui a son jour de mode, le jeudi, où l'on voit se presser toutes les voitures d'élégantes, les allemandes, les diligences, les dormeuses, les vis-à-vis, les soli, les paresseuses, les cabriolets, les sabots, les gondoles, les berlines à cul de singe, les haquets et les diables. Et ce ne sont qu'hommes et femmes du bel air se lorgnant d'un carrosse à l'autre, se saluant en levant et abaissant les glaces. Les chevaux vont au pas pour permettre aux promeneurs d'aller à la portière dire un bonjour à leurs connaissances, et les bouquetières montent sur les marchepieds pour offrir leurs fleurs aux dames [196]. On s'arrête, on descend; on va prendre une glace aux tables placées devant le café Gaussin ou devant le café du Grand Alexandre; et l'on regarde passer tout ce monde, défiler toutes ces voitures, les livrées, les figures, la mode, dans ce bruit des boulevards fait de tous les bruits: le fracas lointain des parades, le grommellement bourdonnant des buveurs, le sifflement des petites marchandes de nougat, la musique des vielleuses montagnardes, le claquement des coups de fouet, le hennissement des chevaux, le son des tambours et des trompettes [197].
Le cadre des distractions de 1730, de 1740, de 1750 est bien élargi. Les femmes vont maintenant après le dîner, reculé à trois heures, aux sermons du père Anselme. Elles vont au Lycée. Elles vont voir la fabrication de la thériaque au Jardin des Plantes. Elles vont chez l'horloger Furet voir la négresse qui a l'heure peinte dans l'œil droit, les minutes dessinées dans l'œil gauche. Elles vont à Vincennes, qui a cessé d'être une prison, voir la chambre où fut enfermé le grand Condé [198], ou bien chez Greuze admirer son tableau de Danaé [199]. Elles vont encore voir la procession de trois cent treize esclaves français rachetés à Alger [200], ou l'hôtel Thélusson qui s'élève, ou les deux têtes parlantes de l'abbé Mical qui articulent quatre phrases [201]. Elles vont faire dessiner leur profil, le faire écrire à main levée par le calligraphe Bernard [202]. Elles vont assister à l'inventaire de la marquise de Massiac, voir ce mobilier de deux millions, ce magasin d'étoffes et de porcelaines et de bijoux, comme il n'y en avait pas un à Paris [203]. Après avoir fait dire une messe le matin pour le succès de l'ascension d'un aérostat, elles vont embrasser les frères Robert ou Pilatre du Rozier avant qu'ils ne s'enlèvent [204]. L'engouement des sciences, des arts, de l'industrie, entré dans la société, a développé chez la femme une curiosité universelle et fébrile, une envie de tout voir et de tout connaître. Son imagination vole d'idées en idées, de spectacles en spectacles, d'occupations en occupations; sa journée n'est que mouvement, empressement, projets d'un instant, ardeur tourbillonnante, inconstante, qui l'emporte aux quatre coins de Paris, sur les pas de l'opinion, sur les annonces des feuilles publiques, sur le bruit des systèmes, des théories, des cours et des expériences, sur le vent qu'il fait, sur l'air qui souffle, sur l'aile du caprice qui lui effleure le front en passant. Journée pleine et vide, grosse de désirs, d'aspirations, de résolutions, qui semble remuer avec ce qu'elle se promet de plaisirs sérieux et de distractions philosophiques, économiques même, la table d'une encyclopédie! Un méchant, qui est à peine un caricaturiste, l'a esquissée d'après nature, cette journée d'une femme de la fin du siècle, et il va nous en peindre le train, la fièvre, les zigzags, les arrêts à moitié chemin, la folie courante et à bâtons rompus. La femme sort; elle passe prendre le chevalier, elle l'enlève: il l'accompagnera au cours d'anatomie où elle va. En route, elle rencontre la marquise, qui a besoin de la consulter sur la chose du monde la plus essentielle, et qui la mène chez sa marchande de modes. A trois portes de la marchande de modes, le chasseur du baron aborde la voiture de ces dames retardée par un embarras: c'est le baron, qui leur propose de voir de nouvelles expériences sur l'air inflammable. «Je n'aime rien tant, répond la femme, mais vous me garantissez qu'il n'y aura point de détonations. Montez, baron.» Et le baron jette au cocher: «Rue de la Pépinière!» On arrive. «Je vous laisse, dit la femme; il est tard, et je manquerais mon cours de statique. Chevalier, serez-vous des nôtres?» Près de l'Arsenal: «Germain, voici l'adresse imprimée.» On commence à rouler. Mais on aperçoit de jolies perruches: il faut arrêter pour les regarder, leur parler; le marchand engage les dames à entrer pour voir un superbe perroquet disant, à ce qu'il assure, des polissonneries qui attireraient trop de monde autour de la voiture. «Oh! descendons, ma chère, nous nous amuserons comme des dieux!» On achète le perroquet. Une berline passe. La femme crie à l'homme qui est dedans: «Un mot. Où courez-vous, comte?—Je vais voir l'imprimerie des aveugles.—Unique! délicieux! charmant! Courons-y tous!» Mais en chemin, la femme demande au comte si c'est cette berline qu'il avait le jour où il l'a conduite voir le tableau de Drouais: voilà la marquise enflammée par la description du tableau, qui veut absolument le voir. On se dit que les aveugles imprimeront encore longtemps, que le tableau peut disparaître d'un moment à l'autre: «Chez Drouais!» On s'est mis à causer peinture, le chevalier avoue qu'il peint: aussitôt l'idée prend aux femmes de surprendre ses portefeuilles en désordre et de juger ses fleurs. «A la Barrière Blanche!» Les chevaux tournent et repartent. «Eh! bon dieu! à propos de fleurs, reprend la marquise, on est venu me dire que le grand cierge serpentaire du Jardin du Roi est fleuri, ce qui n'aura lieu que dans trente ou quarante ou cinquante ans peut-être... Si c'était le dernier moment, nous l'aurions manqué pour la vie.» Et du Jardin des Plantes, l'on revient encore, avant d'être arrivé, à un architecte de Parthénion qui demeure rue des Marais, de l'architecte à un stucateur du boulevard de l'Opéra, du stucateur à Réveillon, de Réveillon à Desenne pour prendre des brochures. Au bout de quoi le chevalier dit à la dame: «Vous vouliez aller au Lycée...» C'est le mot final de la journée [205].
Point de repos, point de silence, toujours du mouvement, toujours du bruit, une perpétuelle distraction de soi-même, voilà cette vie. La femme ne veut point avoir une heure de recueillement, un instant de solitude. Et même aux heures où le monde lui manque, aux heures où elle est menacée de retomber sur elle-même, il lui faut à côté d'elle, sous la main, quelque chose de vivant, de bruyant, d'étourdissant. Il faut, pour lui tenir compagnie et l'empêcher d'être seule, le jeu et le tapage d'animaux familiers. Ici c'est un singe, la bête d'élection et d'affection du dix-huitième siècle, la chimère du Rococo, un sapajou qui prend le chocolat avec sa maîtresse en face d'un perroquet. Là, capricieux et leste, sautillant comme une phrase de Carraccioli, un écureuil court sur le damas d'une ottomane et grimpe à la rocaille d'un lambris. Les chambres à coucher et les salons se remplissent de ces jolis angoras gris dont Mme de Mirepoix s'entoure, qu'elle installe sur sa grande table de loto, et qui poussent de la patte les jetons à leur portée [206]. Quelle femme n'a eu au moins un chien? un chien chéri, gâté, qu'on couche avec soi, qu'on fait manger sur son assiette, auquel on sert un filet de chevreuil, une aile de faisan, ou une carcasse de gelinotte [207], épagneul ou doguin qui règne en maître sur les oreillers et les coussins, levrette blanche ou chienne gredine dont on dit, lorsqu'elle n'est plus: «Ma pauvre défunte Diane ou Mitonnette [208]!...» Et quel amour, que de soins pareils à ceux de Marie Leczinska se relevant cent fois la nuit pour chercher sa chienne [209]! A panser de petits chiens, Lionais gagnait un château et une belle terre: on l'appelait Monseigneur en Bourgogne [210]. Et quelles belles éducations! Il semble que ces bêtes prennent, entre les mains de leurs maîtresses, quelque chose de leur cœur ou de l'esprit du temps: Patie, le chien de Mlle Aïssé, est toujours à la porte pour attendre les gens du chevalier; le chien de M. de Choiseul, Chanteloup, suit Mme de Choiseul au couvent [211], et la princesse de Conti dresse le sien à mordre son mari [212]! Intelligence, caresses, immoralité même, rien ne manque dans le dix-huitième siècle à tous ces jolis petits animaux domestiques, bêtes frottées de grâce à peu près comme l'abbé Trublet était frotté d'esprit. Le Mercure est rempli des élégies que leur mort inspire. De leur vivant ils sont fameux, ils ont un nom et une généalogie: c'est Filou, le chien du Roi; c'est Pouf, le petit chien de Mme d'Épinay, fils de Thisbé et de Sibéli, qui manque un moment de brouiller la Chevrette et le Grandval [213]. On les fait dessiner, on les fait graver. Cochin donne à la postérité les chats de Mme du Deffand. Les chiens de Mme de Pompadour n'ont pas seulement l'honneur de l'estampe: ils ont la gloire de la pierre gravée. Poëtes, artistes et peintres les chantent ou les représentent au-dessous d'un nom ou d'une figure de femme; et n'est-ce pas l'image de leur fortune que ce chien de la Gimblette, peint par Fragonard, modelé par Clodion, dans le cadre d'un conte de la Fontaine?
Cependant, malgré tout, des heures restent à la femme qui seraient bien vides, si la femme ne leur donnait un emploi physique, presque machinal. Au logis, au coin du feu où la tient un mauvais temps d'hiver, un accès de paresse, dans le salon même où elle va s'établir toute une soirée, elle a besoin d'un de ces travaux qui occupent dans tous les temps les mains et les yeux de son sexe: petits ouvrages ne demandant à la femme qu'une attention d'habitude et sans réflexion, passe-temps de son loisir qui est la contenance de son activité. Il y a au dix-huitième siècle une grande imagination de ces menues occupations de la femme: elles naissent comme une mode, elles se répandent comme une épidémie, elles disparaissent comme un engouement; un caprice les apporte et les emporte. Sous la Régence, la fureur est de découper. Toutes les estampes passent à la découpure, celles-là surtout qui sont enluminées, et le désœuvrement de la femme taille aux ciseaux les plus belles, les plus vieilles, les plus rares, des estampes de cent livres pièce [214]; une fois découpées, on les colle sur des cartons, on les vernit et on en fait des meubles et des tentures, des espèces de tapisseries, des paravents, des écrans. Folie générale, grand art que cet art des découpures! Crébillon ne manque pas de le faire appeler le chef-d'œuvre de l'esprit humain par le sultan Schah-Baham; et cet art ne va-t-il pas avoir en ce siècle son grand homme et son génie dans le fameux Huber, le Watteau, le Callot, et le Paul Potter du découpage improvisé?
Quand les découpures ont fait leur temps, arrive en 1747 l'invasion des pantins et des pantines, des petites figures de carton dont un fil remue les bras et les jambes. Point de cheminée qui n'en soit garnie; c'est l'étrenne demandée par toutes les femmes et toutes les filles, et partout les petites figures s'agitent sur l'air de la chanson:
Que Pantin serait content S'il avait l'art de vous plaire, Que Pantin serait content S'il vous plaisait en dansant!
Partout dansent et pantinent les Scaramouches, les Arlequins, les mitrons, les bergers, les bergères, un peuple de comédie et d'opéra en miniature, pantins de toutes sortes et à tout prix, depuis le pantin de vingt-quatre sols jusqu'au pantin de quinze cents livres que Mme la duchesse de Chartres fait dessiner et peindre à Boucher lui-même [215].—Dans la vogue des pantins passe, en 1749, la vogue des cheminées à la Popelinière, petites cheminées avec une plaque qui s'ouvre: un amusement fait d'un scandale.—A quelques années de là, en 1754, une brochure prend cette singulière date de publication: L'an 42 des bilboquets, 8 des pantins, 1 des navets [216]. Nous apprenons là que la mode des bilboquets, signalée par Mlle Aïssé avant la mode des découpures, est déjà vieille d'un demi-siècle et que les pantins ont fait place à une nouveauté. Collé va nous donner le secret de cet amusement singulier, dont l'idée fut peut-être donnée à la femme par l'usage de porter ses bouquets au bal dans une espèce de petite bouteille de fer blanc couverte de ruban vert, et de les garder frais en les tenant dans l'eau [217]. Cela consistait à creuser un navet et à faire entrer dans le creux un ognon de jacinthe, et le tout mis dans l'eau, le plaisir était de voir croître les deux plantes ensemble et l'une dans l'autre, la jacinthe poussant ses fleurs et le navet ses feuilles [218]. C'est le temps où pas une femme n'est meublée sans cabinets de la Chine, sans magots achetés à l'homme de la rue du Roule [219]; et ne semble-t-il pas qu'il y ait un goût de chinoiserie dans ses plaisirs, dans ses modes, dans le caprice de ses distractions?
Au milieu de ces fantaisies et de ces enfantillages d'un instant, la femme retrouve un travail que toutes les femmes adoptent, que le bon ton consacre, et qui fait tomber en désuétude tous les autres ouvrages et même la tapisserie au petit point. On voit reparaître et se répandre la mode des nœuds [220], mode charmante. En occupant les doigts de la femme d'un travail léger et négligent, en lui faisant tantôt allonger, tantôt crochir le petit doigt, elle laisse son corps sur une chaise longue; elle lui permet de s'abandonner coquettement aux grâces de la nonchalance éveillée, de la paresse qui semble faire quelque chose. Plus de femmes qui ne marchent armées de ces jolies navettes, de ces navettes dont Martin le peintre vernisseur fera des bijoux d'art, «petits magasins des grâces», comme on les appelle, que bientôt l'on ne voudra plus qu'en nacre, en acier ou en or. Et où ne fait-on point de nœuds? On en fait chez soi par tenue, dans sa chambre par air, dans son boudoir par désir de plaire, par embarras ou par décence. On en fait dans le monde, on en fait au spectacle; et l'on voit dans les salles de théâtre, pendant que l'on joue, les dames tirer l'une après l'autre une navette d'or d'un sac brodé et se mettre à faire des nœuds d'un air fort appliqué, et en ne regardant guère que le public [221].
Puis, vers 1770, les nœuds et le filet, qui semble venir après les nœuds, ne sont plus le goût du jour: on parfile. On parfile des galons, des épaulettes, toute passementerie où il y a de l'or. On parfile pour parfiler, et aussi pour faire sur son parfilage des bénéfices de cent louis par an [222]. Le gain se mêlant ici à la mode, ce fut une furie qui fit taire un moment dans les sociétés jusqu'à l'amour du jeu. L'excès devint tel qu'un homme entrant dans un salon où l'on parfilait, assailli par les parfileuses, sortait de leurs mains, de leurs ciseaux, l'habit entièrement dégalonné. C'est le moment où, pour rappeler la femme à la discrétion, à l'honnêteté, le duc d'Orléans imagine la charmante perfidie de faire mettre à son habit des brandebourgs d'or faux qu'il laisse sans rien dire découdre par les dames dans le salon de Villers-Cotterets, et parfiler avec de l'or vrai [223]. Corrigée de ces violences, la femme trouva bientôt dans le commerce mille objets de parfilage. Les fabriques filèrent pour elle l'or en toutes sortes de jouets. Au jour de l'an de l'année de 1772, l'on vit une boutique pleine de pièces d'or à parfiler pour étrennes: bobines à tout prix, meubles, fauteuils, cabriolets, écrans, cabarets, tasses à café, pigeons, poules, canards, moulins, danseurs de corde. Pendant une dizaine d'années, l'usage, la vogue dura des cadeaux en parfilage d'homme à femme et surtout de femme à femme: c'était la surprise et le souvenir de l'amitié. Mme du Deffand envoyait à la duchesse de la Vallière un panier rempli d'œufs de parfilage [224], à Mme la maréchale de Luxembourg une chaise de parfilage, enveloppée dans ces vers que Grimm lui dispute pour les donner à qui? à M. Necker!
Vive le parfilage! Plus de plaisir sans lui. Cet important ouvrage Chasse partout l'ennui. Tandis que l'on déchire Et galons et rubans, L'on peut encor médire Et déchirer les gens [225].
Dans le monde, à la maison, c'est la grande occupation de toutes les heures où l'on a les mains libres; c'est la ressource de toutes contre l'oisiveté, et l'on n'entend entre femmes que ce dialogue: «Mon cœur, avez-vous du gros or?—Assurément, de l'or de bobine?—Je n'en parfile jamais d'autre.—En voulez-vous un fagot? Allons, je vais vous en donner un fagot, c'est tout ce que j'aime de faire un fagot [226].»
En ce temps de la fin du siècle, quand la journée est finie, la femme a pour employer sa soirée toutes les maisons, toutes les réunions, toutes les fêtes dont tout à l'heure nous donnions la liste et la physionomie. Elle a encore tous les spectacles de Paris, où elle va, non point en grande loge, mais, selon l'usage suivi, en petite loge [227], dans une loge masquée par des stores; petit salon commode, entouré tout à la fois de monde et de mystère, où Lauzun et Mme de Stainville se donnaient leurs rendez-vous. On y arrive en déshabillé, on y apporte son épagneul, son coussin et sa chaufferette. On y échappe aux importuns qui assiégent une femme avant l'heure du souper [228]. On y reçoit le monde qu'on veut, et on y tient tout haut une conversation dont on n'interrompt le babil et les éclats que pour regarder par le morceau de verre de son éventail les entrants et les sortants sans qu'ils vous voient. Innovation charmante qui est une fortune pour les comédiens français, et leur fait remanier leur salle: une partie du parterre est supprimée pour augmenter le nombre de ces petites loges, dont chacune rapporte par an 4,800 livres à la Comédie [229].
Mais la femme a pour se distraire mieux encore que tous les spectacles: elle a le théâtre où elle joue, le théâtre de société.
C'est une fureur, une folie que le théâtre de société dans la seconde moitié du dix-huitième siècle. Le goût de jouer la comédie gagne toutes les classes. Il va des petits appartements de Versailles aux sociétés dramatiques de la rue des Marais et de la rue Popincourt [230]. La mimomanie règne dans le grand monde, et des mères comme Mme de Sabran donnent à leurs enfants pour professeurs Larive et Mlle Sainval. La mimomanie éclate dans tous les coins de Paris [231]. Elle se répand dans les campagnes aux environs de Paris. Un petit théâtre se dresse dans les hôtels, un grand théâtre se monte dans les châteaux. Toute la société rêve théâtre d'un bout de la France à l'autre, et il n'est pas de procureur qui dans sa bastide ne veuille avoir des tréteaux et une troupe. Les spectacles de société ont leurs deux grands auteurs: M. de Moissy, peintre moraliste en détrempe, et Carmontelle, peintre de ridicules à gouache [232]. Les grandes dames ne peuvent plus vivre sans théâtre, sans une scène à elles; et lorsque Mme de Guéménée est exilée après la «souveraine banqueroute» des Guéménée, que fait-elle tout d'abord en arrivant au lieu de son exil? Elle appelle des tapissiers, et leur fait arranger un théâtre [233].
Comptez toutes ces scènes où se presse la plus grande compagnie de France, dont les entrées sont si recherchées, et qui font rage au carême et surtout pendant la clôture des spectacles [234]:—théâtre de Monsieur, où se donnent les drames historiques de Desfontaines, les comédies-parades de Piis et Barré [235]; théâtre au Temple, chez le prince de Conti, où Jean-Jacques Rousseau fait jouer son grand opéra les Neuf Muses, déclaré injouable par toute la société du Temple [236]; théâtre à l'Ile-Adam, où le Comte de Comminges, le drame d'Arnaud, fait pleurer toutes les femmes [237]; théâtre de Mme de Montesson, où Mme de Montesson figure dans ses pièces en véritable comédienne, et rappelle, dans les autres, le jeu de Mlle Doligny, de Mlle Arnould et de Mme Laruette [238]; théâtre chez la duchesse de Villeroy, où les comédiens français représentent, avant de le jouer sur leur scène, l'Honnête Criminel; théâtre chez le duc de Grammont à Clichy, où Durosoy fait un rôle dans sa tragédie du Siége de Calais, et où paraissent les demoiselles Fauconnier; théâtre chez le baron d'Esclapon au faubourg Saint-Germain, où a lieu la représentation au bénéfice de Molé dont les six cents billets sont placés avec tant d'empressement par les femmes de la cour [239]; théâtre à Chilly chez la duchesse de Mazarin, qui offre à Mesdames la représentation de la Partie de chasse de Henri IV [240]; théâtre chez M. de Vaudreuil à Gennevilliers, où le Mariage de Figaro est représenté pour la première fois [241]; théâtre de M. le duc d'Ayen à Saint-Germain, où sa fille, la comtesse de Tessé, et le comte d'Ayen déploient tant de talents dans un drame de Lessing traduit par M. Trudaine [242]; théâtre de Mme d'Amblimont; théâtre de la Folie-Titon; théâtre à la Chaussée-d'Antin de Mme de Genlis, où ses deux filles jouent la Petite Curieuse, piquante satire contre les mœurs de la cour [243]; théâtres d'Auteuil et de Paris des demoiselles Verrière, qui ont des loges grillées pour les femmes du monde qui ne veulent pas être vues [244]; théâtre de M. de Magnanville à la Chevrette, le théâtre de société modèle, supérieur même au théâtre de Mme de Montesson par le goût, la magnificence, le local, les décorations, les auteurs, les acteurs, les actrices même; le théâtre qui attire deux cents carrosses à trois lieues de Paris, le théâtre où l'on joue Roméo et Juliette du chevalier de Chastellux «tiré du théâtre anglais et accommodé au nôtre», le théâtre où la marquise de Gléon montre un jeu si décent, si aisé, si noble, où Mlle Savalette fait les soubrettes de manière à donner de l'ombrage à Mlle Dangeville [245]!
Car c'était là la grande séduction du théâtre de société pour la femme: il lui permettait d'être une actrice, il la faisait monter sur les planches [246]. Il lui donnait l'amusement des répétitions, l'enivrement de l'applaudissement. Il lui mettait aux joues le rouge du théâtre qu'elle était si fière de porter, et qu'elle gardait au souper qui suivait la représentation, après avoir fait semblant de se débarbouiller. Il mettait dans sa vie l'illusion de la comédie, le mensonge de la scène, les plaisirs des coulisses, l'ivresse que fait monter au cœur et dans la tête l'ivresse d'un public. Que lui faisait un travail de six semaines, une toilette de six heures, un jeûne de vingt-quatre? N'était-elle pas payée de tout ennui, de toute privation, de toute fatigue, lorsqu'elle entendait à sa sortie de scène: «Ah! mon cœur, comme un ange!... Comment peut-on jouer comme cela? C'est étonnant! Ne me faites donc pas pleurer comme ça... Savez-vous que je n'en puis plus?» Et quelle plus jolie invention pour satisfaire tous les goûts de la femme, toutes ses vanités, mettre en lumière toutes ses grâces, en activité toutes ses coquetteries? Pour quelques-unes, le théâtre était une vocation: il y avait en effet des génies de nature, de grandes comédiennes et d'admirables chanteuses dans ces actrices de société. «Plus de dix de nos femmes du grand monde, dit le prince de Ligne, jouent et chantent mieux que ce que j'ai vu de mieux sur tous les théâtres.» Pour beaucoup, le théâtre était un passe-temps; pour un certain nombre, il était une occasion; pour toutes, il était une fièvre, une fièvre et un enchantement qui n'était rompu qu'à ces mots: «Ces dames sont servies.» On courait souper; car on avait à peine déjeuné pour être plus sûre de son organe. En passant, une glace faisait voir à une ou deux femmes que leurs épingles étaient tombées; on pensait aux fautes qu'on se ressouvenait d'avoir commises, on se disait: J'aurais dû dire ceci autrement. Puis on se rappelait que deux personnes, passant pour être bien ensemble, s'étaient parlé sur le troisième banc. On n'était plus comédienne, on redevenait femme, et la comédie finissait par une jalousie de talent, d'amant ou de figure [247].
Quand c'était l'hiver et le carnaval, la nuit de la femme s'achevait d'ordinaire à quelque bal masqué et de préférence au bal de l'Opéra [248].
Les préparatifs du bal au commencement du règne de Louis XV, le peintre Detroy nous les a gardés; et nous voici grâce à lui dans ce riche appartement où les bras allumés, se tordant aux murs, jettent leurs éclairs aux cadres superbement chantournés des glaces. La flamme pétille dans la cheminée, derrière les feux de bronze doré qui sont des sirènes coiffées à la Maintenon. Les grosses bougies de cire jaune brûlent aux deux coins de la toilette. Et debout ou assis, les dominos, largement étoffés dans leur robe sombre, causent, sourient, se rajustent, rattachent le gros nœud qui relève leurs manches. Les mains jouent avec les lourds masques de carton d'où pendent deux rubans; un coup léger d'éventail chatouille là-bas deux yeux qui commencent à se fermer. Ici, le coude poussé par les plus éveillés de la bande, une soubrette donne le dernier léché à la coiffure plate d'une jeune femme déjà animée de la joie et de l'esprit du bal, les épaules couvertes, la gorge à demi voilée d'un manteau de lit flottant laissant voir les ramages opulents de sa robe de brocart [249].—L'heure venue, l'on part; l'on est arrivé, et sitôt la rencontre faite de «quelqu'un qui en vaut la peine», que d'espiègleries dont le feu s'ouvre par la vieille phrase, toujours jeune: Je te connais, beau masque! Ce sont des libertés prises et des pardons demandés, des hardiesses suivies d'excuses, et des excuses accompagnées d'audaces, des éloges de la beauté appuyées par le geste. Pendant que les deux orchestres font leur bruit, les éventails donnent sur les doigts, et pas une minute ne se passe sans qu'on entende un froissement de soie, et ce mot d'une bouche de femme: Finissez vos folies [250]! C'est un flux, un reflux jusque dans les corridors. Que de rendez-vous donnés sur les degrés de l'amphithéâtre! Que de reconnaissances et de méprises! Tout se mêle, les rangs, les ordres, les plus grandes dames et les bourgeoises qui se gonflent sous leur carton pour jouer la dame de qualité [251]. Qu'est ce bruit? un masque déchiré sur le visage d'une duchesse par un prince du sang. Qu'est cette main qu'un masque baise au même bal? La main de la reine de France donnée à une poissarde qui reproche gaiement à Marie-Antoinette de n'être pas auprès de son mari [252].
Mais le plaisir, le vrai plaisir du bal est la causerie. L'esprit du dix-huitième siècle est à l'aise sous le masque: le masque lui donne la verve, il émancipe ses malices, il fait pétiller ses ironies. Sous la voûte de l'Opéra, les mots volent, les ripostes sifflent. L'épigramme de Piron se mêle à la chanson de Nivernois; et tous les esprits de la France, ivres et charmants comme à la fin d'un souper, y rappellent à tout instant que, là où ils parlent, le Régent causa de Rabelais avec Voltaire.
Au fond de ces saturnales de la conversation, la femme trouve et goûte la distraction des rencontres, l'amusement de la coquetterie, le jeu vif et léger de l'amour. Elle arrête ses amis par le bras, leur donne en passant un soupçon de jalousie. Elle reçoit, sans être forcée de rougir, les compliments des inconnus. Elle jouit, à l'abri du déguisement, des aveux et des déclarations. Elle peut laisser échapper les mots qu'elle ne veut pas dire à visage découvert, encourager la timidité, renouer après avoir rompu, ébaucher un roman d'un instant, laisser tomber, comme par mégarde, son sourire sur un mot, son cœur sur un passant. Et même si elle ne veut que jouer, badiner, n'a-t-elle pas aux mains cette tabatière que les dames laissent si volontiers échapper au bal de l'Opéra, pour avoir le lendemain, comme Mme d'Épinay, la visite de l'aimable homme qui la rapporte [253]?
Le goût et le ton du monde, gardé au milieu de la licence de l'esprit, une galanterie libre, mais relevée d'élégance, conservent pendant tout le siècle une délicatesse aux plus vifs plaisirs du carnaval. Une grosse joie, une turbulence folle, ne se montrent qu'un moment dans ce siècle à l'Opéra, alors que paraissent les arlequins, les pierrots, les polichinelles, les mendiants, les podagres, les chinois, les chauves-souris, les hirondelles de nuit de carême; mais tous ces masques de tapage sont bien vite renvoyés aux bals des maîtres de danse de la ville, et même plus bas, aux bals de la Courtille et du Grand-Salon. La mode des costumes espagnols emplissant la salle de duègnes et de señoras ne dure guère plus; et après quelques hivers, les hommes et les femmes reviennent au costume de la causerie, au manteau de l'intrigue: le domino reparaît, annonçant le retour des anciens plaisirs, qui rendent aux échos de l'Opéra le bruit, le rire et la gaieté d'un salon. Puis, à la fin du siècle, quand le domino est dans son plein règne, on trouve à sa couleur brune ou noire une monotonie trop sévère. Alors, ce ne sont plus sous le feu des lustres et des bougies que couleurs éclatantes et tendres, du blanc, du rose, du lilas, du gris de lin, du coquelicot, du soufre, tons frais et gais qu'égayent encore la gaze et les fleurs artificielles. Et la Folie ne sait pas pour ses nuits de fête de plus beau voile à jeter sur une femme qu'un domino jaune pâle noué par des rubans roses, les devants et le capuchon fleuris d'une guirlande de roses qui repasse deux fois sur un falbala de gaze blanche, le masque noir et luisant avec une barbe de taffetas rose [254].
La femme du dix-huitième siècle est sortie du bal. Mais sa nuit n'est pas encore finie. Après un médianoche, un souper, le jour est venu ou va venir: il lui prend fantaisie d'aller tempérer les vapeurs du champagne avec un ratafia qu'il est de bon goût de prendre au pont de Neuilly, et qu'il faut boire en mangeant des macarons, si l'on se pique d'usage [255].
Arrive enfin le coucher. Je l'ai là sous les yeux, ce coucher de la femme du temps, dans un fin et coquet dessin de Freudeberg. Auprès d'une cheminée dont le feu clair est masqué par un écran de Beauvais, à côté du marchepied de lit à deux marches cloutées d'or, devant le lit à la couronne empanachée, aux draps bombés par la bassinoire que promène une fille de chambre, la femme, debout sur le tapis peluché, où elle vient de laisser tomber une lettre, se laisse déshabiller par une femme de chambre. Elle est déjà coiffée du battant l'œil qui enferme ses cheveux pour la nuit; sa chemise glisse sur son sein découvert, son jupon falbalassé va tomber au bas des hauts talons de ses mules. Les lumières des bras vont s'éteindre; la femme demande ses bougies de nuit,—et derrière elle, dans un cadre éclairé d'une dernière lueur, un Amour rit comme le dieu de ses rêves et l'ange de sa nuit.
Cette dissipation de la vie, cette dissipation du monde, cet étourdissement des sens, de la tête et de l'âme, ne tardaient pas à amener chez la femme un certain étourdissement du cœur. Dans ce cercle de plaisirs où l'épouse s'éloignait chaque jour un peu plus de son mari et s'en détachait davantage, soit qu'elle eût contre lui le ressentiment de nouveaux torts, soit qu'elle se refroidît naturellement et d'elle-même, elle commençait bientôt à souffrir comme d'une vague inquiétude. Elle trouvait le vide au fond de son existence agitée; et dans cet état flottant où elle était entre la retenue, les scrupules, une disposition tendre, l'énervement, et les premières tentations des idées, son cœur inoccupé croyait se défendre et se remplir, en allant à quelque femme, à une amie, au choix de laquelle on mettait alors presque autant de vanité qu'au choix d'un amant. Encouragée par l'exemple et le bon ton du temps, elle se jetait à l'amitié brillante d'une femme à la mode, et y apportait l'engouement, la frénésie, l'excès d'emportement de son sexe. C'était là pour elle un premier pas vers l'amour et comme son essai enfantin et son jeu innocent. Car dans ces liaisons il y avait plus que des soins, exclusivement réservés à la famille, plus qu'un intérêt, banale politesse de cœur qu'une femme laissait tomber sur une douzaine de personnes; il y avait un sentiment, une illusion vive, une sorte de passion. On se jurait une amitié qui devait durer toute la vie; et que de mines, que d'embrassades, que de tendresses, que de transports mignards, que de chuchotages! On ne pouvait se quitter, vivre l'une sans l'autre; et tous les matins, c'étaient des lettres. Mon cœur, mon amour, ma reine, on ne s'appelait qu'ainsi d'une voix claire et traînante, en penchant doucement la tête. On portait les mêmes couleurs, on se soignait, on se gardait dans ses migraines, on se disait mille secrets à l'oreille; on n'allait qu'aux soupers où l'on était priées ensemble, et il fallait inviter l'une pour avoir l'autre. On se promenait dans les salons, les bras enlacés autour de la taille, ou bien on se tenait sur un sopha dans des attitudes qui montraient un groupe de l'Amitié. On ne parlait que des charmes de l'amitié; on était fière d'afficher son intimité sentimentale, et le portrait de la délicieuse amie ne manquait pas de se balancer au bracelet [256].
Vers la fin du siècle, quand la sécheresse des âmes cherche à se retremper ou plutôt à se tromper par la sensiblerie, quand la mode exige de la tendresse, les amitiés de femmes exagèrent encore leur spectacle et leur affectation. C'est une fureur d'autels à l'amitié, d'hymnes à l'amitié. Les femmes ne portent plus que des ajustements de cheveux pour porter leur amitié sur elle; et la manufacture de Sèvres fabrique à l'honneur de cette amitié des groupes d'une sensibilité passionnée. Alors entrent dans la langue toutes sortes de petites finesses alambiquées, d'expressions molles, et de coquettes mièvreries. Une femme dit, parlant d'une autre: «J'ai un sentiment pour elle, elle a un attrait pour moi... Ce qu'elle m'inspire a quelque chose de si vif et de si tendre, que c'est véritablement de la passion. Et puis il y a une telle conformité dans notre manière d'être, une telle sympathie entre nous...» Tel est le ton, le parler, et pour ainsi dire le son de voix de cette amitié toute nouvelle et véritablement propre à ce siècle, dont le plus gros ridicule et l'extravagance de générosité nous sont retracés dans une petite comédie de femme, la comédie où Juliette, femme de chambre de la marquise de Germini, ouvre la scène en lisant les mémoires des fournisseurs. «Pour un bureau, 800 livres!... C'est vraiment bien nécessaire pour écrire à la vicomtesse Dorothée; car, grâce au ciel, voilà la plus grande occupation de Madame: passer sa vie ensemble, et s'écrire régulièrement dix billets par jour! Pour une grande écritoire, 300 livres! Pour un portefeuille à secret... Pour un déjeuner de Sèvres, double chiffre de myrte et de roses, dix écus! Pour deux vases, double chiffre d'immortelles et de pensées, 400 livres! Pour un groupe représentant «la Confidence de deux jeunes personnes», 120 livres... Mémoires pour bagues de cheveux, montres de cheveux, chaînes de cheveux, bracelets de cheveux, cachets de cheveux, collier de cheveux, boîte de cheveux... [257].»
Cette grande amitié des femmes baissa pourtant un moment comme une mode qui va passer. La délicieuse amie fut pendant quelques années détrônée et remplacée par un confident, par l'ami, par un homme auquel la jeune femme confiait «ses vrais secrets».—Il y avait par le monde d'alors des hommes très-nuls, très-insignifiants, généralement hors d'âge, sans nul danger, en qui tout s'alliait, la douceur d'esprit, le caractère effacé, l'amabilité sans exigence, pour écarter de la femme qui s'approchait d'eux toute idée d'être compromise. Modestes, ils s'étaient rendu justice en bornant leur ambition dans la société à la familiarité amicale de la femme, leur rôle à la direction de la coquetterie féminine; et la considération qu'ils tiraient de cette place sans fatigue ni agitation, dans l'ombre, derrière la femme, souvent en tiers dans son cœur, leur suffisait. Discrets, portant dans toute leur personne une apparence de réserve, à l'écart et le dos tourné à la conversation générale, ils prenaient position dans un coin de cheminée où ils restaient à se chauffer: une femme passait-elle à leur portée? elle était prise, ils l'accaparaient toute la soirée, ils ne la quittaient plus, ils prenaient place à ses côtés au souper, ils étaient toujours auprès d'elle, affairés, penchés confidemment, parlant bas, glissant à tout moment un murmure à son oreille, des petits mots, de petites phrases, des riens qu'ils coupaient d'un air de mystère, de repos à intention. Les femmes, les maris, les amants eux-mêmes les laissaient faire, sans en prendre ombrage: ils demandaient si peu pour être heureux! D'ailleurs pour les femmes où trouver plus d'indulgence? Ces confesseurs de leurs secrets avaient si peu de mauvaises pensées ou les cachaient si bien, qu'ils paraissaient toujours croire que les intrigues dont on leur faisait confidence étaient des passions platoniques. Et comment s'étonner, après tant de qualités, du succès des deux grands amis des femmes: le marquis de Lusignan, appelé Grosse-tête, et le vieux marquis d'Estréhan, appelé familièrement par toutes les femmes le Père, suprême confident de tout le monde féminin, si bien en pleine possession de la confiance générale, qu'il regardait comme un mauvais procédé l'oubli qu'une femme faisait de s'ouvrir entièrement à lui [258]?
Il arrivait que ce coquetage de l'amitié avec un homme, ce commerce de sentiment passionné avec une femme, amusant, sans le satisfaire, le cœur de la jeune épouse, l'acheminaient doucement et insensiblement vers l'idée d'un caprice plus sérieux. Le tête à tête de l'amitié, assez froid, assez languissant lorsqu'il n'était plus en spectacle, en représentation dans un salon, se tournait naturellement vers ce qui occupe la pensée de la femme: la causerie se laissant aller à son cours se mettait à rouler sur les ridicules des maris, les inconvénients du mariage. On s'abandonnait à des dissertations sur l'amour, à des réflexions, à des confidences; et, l'amour-propre se mettant du jeu, on se contait les passions qu'on inspirait, tout cela ingénument, au moins de la part de la jeune mariée, sans penser à mal, sans croire au danger. Mais la coquetterie s'excitait, l'imagination s'enhardissait, la pensée s'échauffait. Il se dégageait, des paroles que se renvoyaient les deux femmes, des questions qu'elles soulevaient, des images qu'elles faisaient naître devant elles, un commencement de tentation, une sourde envie d'émulation pour celle qui était pure. Ce n'était rien que cette causerie badine et folâtre; et cependant, à chaque mot, elle touchait à fond une âme pleine de trouble. Et lorsque, selon l'ordinaire, cette amie de la jeune femme n'était ni aussi jeune ni aussi neuve qu'elle, lorsqu'elle savait le monde et qu'elle était de celles qui s'occupaient à former les jeunes femmes, ce n'était point pour elle un bien long ouvrage de monter tout à fait cette jeune tête et de disposer entièrement la petite personne à l'amour de quelque joli homme attendant le moment et l'heure.
Ces dialogues de femme à femme, qui avancent si fort les choses, il semble qu'on les écoute à la porte quand on entend Mme d'Épinay avec Mlle d'Ette, cette Flamande maîtresse du chevalier de Valory, que Diderot a peinte ainsi: «une grande jatte de lait sur laquelle on a jeté des feuilles de rose, et des tetons à servir de coussins au menton.» C'est un jour où la jeune femme, mal à l'aise, accablée de langueur, étouffant comme dans un grand vide, est couchée sur sa chaise longue, les yeux fermés et mouillés de larmes qui y montent, faisant semblant de dormir pour ne pas éclater, le cœur gros, débordant, prêt à se rompre et à se répandre. D'abord elle essaye de rejeter son état, sa tristesse sur les vapeurs, sur un ennui qu'elle ne peut définir. «Oui, l'ennui du cœur, et non de l'esprit,» lui dit Mlle d'Ette, et avec ce mot elle entre en elle, et met le doigt et la lumière sur tout ce que Mme d'Épinay craignait de creuser et de s'avouer. Elle lui affirme et lui prouve qu'elle n'aime plus son mari, qu'elle ne saurait plus l'aimer, qu'il n'y a plus en elle que la révolte d'un amour humilié. Et le remède c'est d'aimer quelque autre objet plus digne d'elle. Mme d'Épinay s'écrie vivement «qu'elle ne pourra aimer un autre homme». Puis, ce premier mouvement passé, elle demande où trouver un homme qui se sacrifie pour elle et se contente d'être son ami sans prétendre être son amant. «Mais je prétends bien qu'il sera votre amant,» interrompt la d'Ette jetant le grand mot et la vérité des choses dans ces illusions de pensionnaire. Cependant, comme Mme d'Épinay demeure effarouchée, balbutiant qu'elle ne veut pas mal se conduire, Mlle d'Ette lui développe la théorie qu'il n'y a qu'un mauvais choix ou l'inconstance d'une femme qui puissent flétrir une réputation. Au bout de cela, la jeune femme n'en est déjà plus aux principes; il n'est plus question de sa part que de la difficulté de cacher une intrigue aux yeux du monde. Mlle d'Ette, pour réponse, lui jette au nez sa propre histoire, l'amant avec lequel elle vit, que personne ne soupçonne, que Mme d'Épinay ignorait. Et comme elle voit, sous le coup qu'elle lui a porté, Mme d'Épinay chancelante, étourdie, confondue, éperdue, disant qu'il lui faudra du temps pour s'accoutumer à ces idées: «Pas tant que vous croyez, répond-elle. Je vous promets qu'avant peu ma morale vous paraîtra toute simple, et vous êtes faite pour la goûter [259].»