M. PROUDHON. (continued 2)
Reading edition
«Les vulgarisateurs sont en général des esprits féminisés; mais l'homme n'aime pas à servir la gloire de l'homme, et la nature prévoyante a chargé la femme de ce rôle (Id., p. 442 et 441).
«Qu'elle parle donc, qu'elle écrive même, je l'y autorise et je l'y invite; mais qu'elle le fasse selon la mesure de son intelligence féminine, puisque c'est à cette condition qu'elle peut nous servir et nous plaire, sinon je lui ôte la parole (Id., p. 405).
«L'homme a la force; mais cette constance dont il se vante en sus, il la tient surtout de la femme..... Par elle (la femme) il dure et apprend le véritable héroïsme. A l'occasion elle saura lui donner l'exemple, alors elle sera plus sublime que lui (Id., p. 443).
«La femme rendra le droit aimable et, de ce glaive à double tranchant, fera un rameau de paix..... Point de justice sans tolérance; or, c'est à l'exercice de la tolérance que la femme excelle; par la sensibilité de son cœur, la délicatesse de ses impressions, par la tendresse de son âme, par son amour, enfin, elle arrondit les angles tranchants de la justice, détruit ses aspérités, d'une divinité de terreur, fait une divinité de miséricorde. La justice, mère de paix, ne serait pour l'humanité qu'une cause de désunion sans ce tempérament qu'elle reçoit surtout de la femme.» (Id., p. 443 et 444.)
Et quelle chasteté possède la femme! Avec quelle constance elle attend son fiancé! Quelle continence elle observe pendant l'absence ou la maladie de son mari! Ah! «la femme seule sait être pudique... Par cette pudeur qui est sa prérogative la plus précieuse, elle triomphe des emportements de l'homme et ravit son cœur.» (Id., p. 444.)
Et quelle sagesse dans le choix qu'elle fait du compagnon de sa vie!
«Elle veut l'homme fort, vaillant, ingénieux; elle le méconnaît s'il n'est que gentil et mignon.»
Maintenant, ma peu chère, peu docile, et fort peu révérencieuse disciple, résumons-nous.
La femme, sous le rapport de la beauté physique intellectuelle et morale, est à l'homme comme 3 est à deux; «ainsi l'on peut bien dire qu'entre l'homme et la femme il existe une certaine équivalence, provenant de leur comparaison respective, au double point de vue de la force et de la beauté; si par le travail, le génie et la justice l'homme est à la femme comme 27 est à 8, à son tour par les grâces de la figure et de l'esprit, par l'aménité du caractère et la tendresse du cœur, elle est à l'homme comme 27 est à 8..... Mais ces qualités respectives sont incommutables, ne peuvent être la matière d'aucun contrat...
«Or, comme toute question de prépondérance dans le gouvernement de la vie humaine, ressortit soit de l'ordre économique, soit de l'ordre philosophique ou juridique, il est évident que la supériorité de la beauté, même intellectuelle et morale, ne peut créer une compensation à la femme, dont la condition est ainsi fatalement subordonnée.» (Id., p. 445.) Me comprenez-vous maintenant?
MOI. Ce que je comprends, c'est que cela est pur sophisme, chose facile à démontrer; c'est que, si votre thèse est absurde, votre antithèse, quelque complimenteuse qu'elle soit, l'est tout autant; c'est que vous avez entassé contradictions sur contradictions, et c'est pour moi un triste spectacle que de voir une intelligence aussi forte et aussi belle que la vôtre se livrer à de tels exercices.
Vous allez juger vous-même si mes reproches et mes regrets sont fondés.
Dans la Thèse vous dites: l'homme seul est par lui-même intelligent et juste, seul il est adéquat à sa destinée; la femme n'a pas de raison d'être; sans l'homme elle ne sortirait pas de l'état bestial.
Dans l'antithèse: sans la femme, qui est le principe d'animation de l'homme, le moteur de toute science, de tout art, de toute industrie, de toute vertu; sans la femme, qui rend la justice possible, la pensée compréhensible et applicable, l'homme, bien loin d'être par lui-même juste, intelligent, travailleur, ne serait qu'une brute qui violerait sa femelle, étranglerait ses petits et ferait la chasse à ses pareils pour les dévorer.
Que résulte-t-il de ces affirmations divergentes? Que si la femme seule est inadéquate à sa destinée, l'homme seul est inadéquat à la sienne, et que l'adéquation de l'un et de l'autre se fait par la synthèse de leurs qualités respectives.
Il en résulte encore que, de votre propre aveu, l'homme reçoit autant de la femme que celle-ci reçoit de lui, puisque, s'il la tire de l'état bestial, elle le tire de l'état de brute féroce.
Il en résulte enfin que, toujours de votre propre aveu, il y a équivalence entre les qualités respectives des deux sexes. Seulement vous prétendez que ces qualités ne peuvent se mesurer, ne peuvent être pour cela matière à contrat, et que les qualités de l'homme, important plus à l'état social que celles de la femme, celle-ci doit être subordonnée au premier.
Dites-moi, Monsieur, y a-t-il commutabilité entre les qualités qui différencient les hommes?
Entre l'homme de génie et le modeste chiffonnier?
Entre le philosophe qui renouvelle l'esprit humain et le portefaix qui ne sait même pas lire?
Entre le cerveau qui découvre une grande loi naturelle et celui qui ne pense à rien?
Répondre affirmativement est impossible: car on ne compare que des choses de même nature.
Or, s'il ne peut y avoir commutabilité entre des individus si différents, il n'y a donc pas, d'après votre système, matière entre eux à contrat social?
Pourquoi donc alors prétendez-vous que ces hommes doivent être égaux socialement?
Pourquoi donc acceptez-vous qu'ils puissent associer, dans un contrat particulier, des choses qui ne peuvent être soumises à une commune mesure?
Il n'est pas besoin d'être bien fort en philosophie, en économie, Monsieur, pour savoir qu'un contrat quelconque est un aveu d'insuffisance personnelle; que l'on ne s'associerait pas si l'on pouvait se passer des autres; et qu'en général les contractants ont pour motif de se compléter, sous un certain point de vue, en mettant la commutabilité où la nature des choses ne l'a pas mise.
Dans une œuvre commune, l'un apporte son idée, un autre ses bras, un troisième son argent, un quatrième la clientèle: si chacun d'eux avait eu tout cela ensemble, aucun n'aurait songé à s'associer: une heureuse insuffisance les a rapprochés, et leur a fait établir l'équivalence entre chacun des apports qui ne pouvaient être soumis à une commune mesure.
Donc il serait vrai que les qualités respectives des sexes diffèrent comme vous le prétendez, que, par cela même qu'elles sont également nécessaires à l'œuvre collective, elles sont essentiellement matière à contrat et équivalentes.
Mais diffèrent-elles comme vous le dites? Vous savez ce que répondent et la science et les faits. Nous n'y reviendrons pas. Toutes vos distinctions de beauté et de force ne sont que des classements de fantaisie. Nous savons tous que sur dix-huit millions de mâles français, à l'heure qu'il est, nous avons quelques hommes de génie, très spécialistes, un peu plus d'hommes de talent, peut-être pas quatre philosophes, énormément de médiocrités et une foule immense de nullités. C'est donc une dérision d'établir le droit de prépotence d'un sexe d'après des qualités qui, d'une part, ne sont pas chez chacun de ses membres, et de l'autre se trouvent souvent à un plus haut degré dans le sexe qu'on prétend soumettre.
D'ailleurs votre sexe possédât-il les qualités que vous lui attribuez, à l'exclusion du mien, puisque, de votre aveu, il n'y aurait ni civilisation, ni science, ni art, ni justice, sans les qualités que vous dites spéciales à la femme; que sans ces qualités l'homme ne serait qu'une brute et un anthropophage, il en résulterait que la femme est au moins l'équivalente de l'homme, si ce n'est sa supérieure.
Relevons maintenant quelques-unes de vos contradictions.
1re Thèse. La femme est une sorte de moyen terme entre l'homme et le reste des animaux.
Antithèse. Non; la femme est l'idéalisation de l'homme, dans ce qu'il a de plus sublime et de plus pur.
2e Thèse. La femme est une créature inerte, sans entendement, qui n'a pas de raison d'être.
Antithèse. Non; la femme est le principe d'animation de l'homme; sans elle, il ne pourrait remplir sa destinée; elle est le mobile de toute justice, de toute science, de toute industrie, de toute civilisation, de toute vertu.
3e Thèse. La femme ne sait ni formuler un jugement, ni le motiver; elle n'a que des idées décousues, des raisonnements à contre sens; elle prend des chimères pour des réalités, ne compose que des macédoines, des monstres.
Antithèse. Non; l'intelligence de la femme est plus belle que celle de l'homme; elle a l'esprit plus sage, plus prudent, plus réservé; elle fait la contre-épreuve des idées masculines. C'est Minerve faisant honte à Ulysse de ses paradoxes et de ses roueries; c'est un siége de Sapience.
4e Thèse. Sans l'aimantation de l'homme, la femme ne sortirait pas de l'état bestial.
Antithèse. Sans l'aimantation de la femme, l'homme ne serait qu'une bête féroce.
5e Thèse. La femme qui philosophe et écrit tue sa progéniture; elle ferait mieux d'aller repasser ses collerettes; elle n'est bonne qu'à être concubine et courtisane.
Antithèse. La femme doit entrer en participation de la philosophie et des spéculations de l'homme, et les vulgariser par ses écrits.
6e Thèse. La conversation de la femme épuise, énerve; celui qui voudra conserver intacte la force de son esprit et de son corps fuira la femme.
Antithèse. La conversation de la femme rafraîchit les hommes les plus éminents.
7e Thèse. La femme a la conscience débile; elle est immorale, anti-juridique; elle ne vaut comme responsabilité morale qu'à quarante-cinq ans.
Antithèse. La femme est le miroir de la conscience de l'homme, l'incarnation de cette conscience; par elle seule la justice devient possible; elle est la gardienne des mœurs; elle est supérieure à l'homme en beauté morale.
8e Thèse. La femme est sans vertu.
Antithèse. La femme excelle dans la tolérance; c'est par elle que l'homme apprend la constance et le véritable héroïsme.
9e Thèse. La femme est impudique: c'est elle qui a l'initiative aux œuvres de l'amour.
Antithèse. La femme seule sait être pudique; en principe, il n'y a pas de femmes impures; c'est la femme qui calme les emportements sensuels de l'homme.
10e Thèse. La femme préfère un mâle laid, vieux et méchant;
Non, la femme préfère un mannequin joli, gentil, un galantin, un fripon.
Antithèse. Non; la femme veut l'homme fort, vaillant, ingénieux; elle le méconnaît quand il n'est qu'un mannequin joli, gentil, un galantin.
J'irais ainsi jusqu'à cent, et je ferais une croix pour recommencer une autre centaine. Est-il bien possible, Monsieur, que vous vous moquiez ainsi de vos lecteurs!
M. PROUDHON. La contradiction n'est pas dans ma pensée, mais seulement dans les termes. La femme de ma thèse est celle qui n'a pas subi l'aimantation masculine, tandis qu'au contraire, celle de l'antithèse l'a subie.
MOI. Vous ririez bien de nous, si nous prenions au sérieux une telle réponse. Quoi, vous avez vu des femmes hors de la société, et qui auraient pu prendre les hommes pour des oies de frère Philippe?
Vous avez constaté que, dans cette ménagerie, on pensait faux, on écrivait mal, on ne valait comme conscience qu'à quarante-cinq ans?
Que là, en l'absence des hommes, les femmes ont l'initiative aux œuvres de l'amour?
Que la conversation de ces femmes épuise, énerve les hommes qui n'y sont pas?
Que ces femmes préfèrent les hommes vieux, laids, méchants, ou les mannequins jolis, gentils, qui ne sont pas à leur disposition?
Si la femme de votre thèse est celle qui n'a pas subi l'influence masculine, pourquoi prenez-vous les femmes que vous attaquez parmi celles qui l'ont subie?
Vos contradictions, mon Maître, sont de vraies et bonnes contradictions. Pour vous comme pour nous, il n'y a qu'une femme: celle qui vit dans la société de l'homme, qui a comme lui des défauts et des vices, et l'influence autant qu'elle en est influencée: l'autre n'a jamais existé que dans le cerveau des mystiques et des hallucinés.
Mais laissons cela.
On m'a dit que vous aviez parlé de l'amour: cela me semblerait impossible, si je ne vous savais pas tant d'audace.
M. PROUDHON. J'en ai parlé, ainsi que du Mariage.
MOI. Eh bien! faisons une petite excursion sur ces deux territoires. Parlons de l'Amour d'abord.
VI
M. PROUDHON., secouant la tête: l'Amour!... Il m'ennuie et m'embarrasse beaucoup. Je n'ai pu parvenir encore à me mettre d'accord avec moi là-dessus.
J'ai d'abord défini l'amour: «l'attrait des deux sexes l'un vers l'autre en vue de la reproduction», ajoutant que cet attrait se purifie par l'adjonction de l'Idéal. J'ai même, à ce sujet, trouvé une fort jolie chose: c'est qu'il y a une division sexuelle parce qu'on ne peut idéaliser que l'objectif (3e vol. p. 192).
MOI. Peste! Comme vous y allez! Alors toutes les espèces animales et végétales où les sexes sont séparés ont un idéal en amour? Un idéal dans le cerveau d'un cheval et d'une jument, passe, puisqu'il y a cerveau; mais où se logera celui de la fleur mâle et de la fleur femelle?
M. PROUDHON. Je n'ai, ma foi, pas songé à me faire cette question. Revenons, s'il vous plaît, à la définition de l'amour humain. Je dis donc que l'amour est un attrait donné en vue de la reproduction; cependant je pense aussi qu'à l'amour proprement dit, la progéniture est odieuse (p. 208).
MOI. Mais il y a contradiction...
M. PROUDHON. Que voulez-vous que j'y fasse? Vous saurez, qu'à mes yeux, l'homme et la femme forment l'organe de la justice, l'Androgyne humanitaire. Or j'affirme que l'amour est le mobile de la justice, parce que c'est lui qui attire l'une vers l'autre, les deux moitiés du couple. C'est donc par l'amour que la conscience de l'homme et de la femme s'ouvre à la justice; ce qui n'empêche pas qu'il ne soit «la plus puissante fatalité au moyen de laquelle la nature ait trouvé le secret d'obscurcir en nous la raison, d'affliger la conscience et d'enchaîner le libre-arbitre.» (Id., p. 207.)
MOI. Le mobile de la justice, le sentiment qui ouvre la conscience des sexes à la justice, qui forme l'organe juridique, troubler la raison et affliger la conscience! Mais il y a contradiction.
M. PROUDHON. Encore une fois, que voulez-vous que j'y fasse? L'amour, recherché pour lui-même, rend l'homme indigne et la femme vile (pag. 419), et tenez, «l'amour, même sanctionné par la justice, je ne l'aime pas.» (Id., p. 450.)
MOI. N'avez-vous pas dit que, sans l'amour inspiré à l'homme par la beauté de la femme, il n'y aurait ni art, ni science, ni industrie, ni justice, que l'homme ne serait qu'une brute?
M. PROUDHON. Ah! j'en ai dit bien d'autres!... Cet amour, moteur de justice, père de la civilisation, est cependant l'abolition de la justice (Id., p. 465), ce qui exige qu'on l'écarte aussitôt son office de moteur rempli. L'élan, le mouvement donné, il faut se passer de lui. Dans le mariage, il doit avoir la plus petite part possible; «toute conversation amoureuse, même entre fiancés, même entre époux, est messéante, destructive du respect domestique, de l'amour du travail et de la pratique du devoir social.» (Id., p. 473.) Un mariage de pure inclination est près de la honte et «le père qui y donne son consentement mérite le blâme.» (Id., p. 483.)
MOI. Un père mériter le blâme parce qu'il unit ceux qui cèdent au mobile de la justice!
M. PROUDHON. «Que les jeunes gens s'épousent sans répugnance, à la bonne heure...» Mais «quand un fils, une fille, pour satisfaire son inclination, foule aux pieds le vœu de son père, l'exhérédation est pour celui-ci le premier des droits et le plus saint des devoirs.» (Id., p. 483.)
MOI. Ainsi l'amour, moteur de justice, cause de civilisation, nécessaire à la reproduction, est en même temps une chose honteuse, qu'on doit craindre et bannir du mariage et qui, en certains cas, mérite l'exhérédation... Que les Dieux bénissent vos contradictions, et que la postérité leur soit légère!
M. PROUDHON., soucieux: Je ne puis rien vous dire de plus satisfaisant sur la matière; mais, en revanche, parlons du mariage; je suis véritablement de première force sur ce sujet.
Toute fonction suppose un organe; l'homme est l'organe de la liberté; mais la justice exige un organe composé de deux termes, c'est le couple. Il faut que les deux personnes qui le composent soient dissemblables et inégales «parce que, si elles étaient pareilles, elles ne se complèteraient pas l'une l'autre; ce seraient deux touts indépendants, sans action réciproque, incapables pour cette raison de produire de la justice... En principe, il n'y a de différence entre l'homme et la femme qu'une simple diminution d'énergie dans les facultés.
«L'homme est plus fort, la femme est plus faible, voilà tout... L'homme est la puissance de ce que la femme est l'idéal, et réciproquement la femme est l'idéal de ce que l'homme est la puissance.» (Id., p. 474.)
L'Androgyne posé, je définis le Mariage, «le sacrement de la justice, le mystère vivant de l'harmonie universelle; la forme donnée par la nature même à la religion du genre humain. Dans une sphère moins haute, le mariage est l'acte par lequel l'homme et la femme, s'élevant au dessus de l'amour et des sens, déclarent leur volonté de s'unir selon le Droit, et de poursuivre, autant qu'il est en eux, la destinée sociale, en travaillant au Progrès de la Justice.
«Dans cette religion de la famille, on peut dire que l'époux ou le père est le prêtre, la femme l'idole, les enfants, le peuple..... Tous sont dans la main du père, nourris de son travail, protégés de son épée, soumis à son gouvernement, ressortissant de son tribunal, héritiers et continuateurs de sa pensée...... La femme reste subordonnée à l'homme, parce qu'elle est un objet de culte, et qu'il n'y a pas de commune mesure entre la force et l'idéal..... L'homme mourra pour elle, comme il meurt pour sa foi et ses dieux, mais il gardera le commandement et la responsabilité.» (Id. p. 474 et 475.)
En résultat les époux sont égaux, puisqu'il y a communauté de fortune, d'honneur, de dévouement absolu; «en principe et dans la pratique..... cette égalité n'existe pas, ne peut pas exister..... L'égalité des droits supposant une balance des avantages dont la nature a doué la femme avec les facultés plus puissantes de l'homme, il en résulterait que la femme, au lieu de s'élever par cette balance, serait dénaturée, avilie. Par l'idéalité de son être, la femme est pour ainsi dire hors prix..... Pour qu'elle conserve cette grâce inestimable, qui n'est pas en elle une faculté positive, mais une qualité, un mode, un état, il faut qu'elle accepte la loi de la puissance maritale: l'égalité la rendrait odieuse, serait la dissolution du mariage, la mort de l'amour, la perte du genre humain. (Id., p. 454.)
«Et la gloire de l'homme est de régner sur cette merveilleuse créature, de pouvoir se dire: c'est moi-même idéalisé, c'est plus que moi, et pourtant ce ne serait rien sans moi..... Malgré cela ou à cause de cela, je suis et je dois rester le chef de la communauté: que je lui cède le commandement, elle s'avilit et nous périssons.» (Id., p. 472.)
Le mariage doit être monogame «parce que la conscience est commune entre les époux, et qu'elle ne peut pas, sans se dissoudre, admettre un tiers participant.» (Id., p. 475.)
Il doit être indissoluble, parce que la conscience est immuable, et que les époux ne sauraient se donner un rechange sans commettre un sacrilége. S'ils sont obligés de se séparer «le digne n'a besoin que de guérir les plaies faites à sa conscience et à son cœur, l'autre n'a plus le droit d'aspirer au mariage: ce qu'il lui faut, c'est le concubinage.» (Id., p. 476.)
Hein! Que dites-vous de cette théorie là?
MOI. Jusqu'ici j'avais refusé de croire au dieu Protée; mais en vous contemplant, j'abjure mon incrédulité, Maître.
Vous nous apparaissez d'abord sous l'habit et la forme de Manou, et nous débitez sa physiologie;
Vous nous apparaissez ensuite, et successivement, sous la forme et les vêtements de Moïse, de saint Thomas d'Aquin, de saint Bonaventure; vous vous incarnez un moment dans Paracelse;
Enfin vous prenez la toge romaine, par dessus laquelle vous endossez le frac disgracieux d'Auguste Comte.
Tout cela est bien vieux, bien laid pour notre époque..... Est-ce que, vraiment, vous n'avez pas mieux à nous donner que la résurrection du droit romain au beau temps où Cincinnatus mangeait tout nu son plat de lentilles?
M. PROUDHON. Quoi! contesteriez-vous que le mariage par confarreation n'est pas le chef-d'œuvre de la conscience humaine?
MOI. Si je vous le conteste? Par dieu, oui; et bien d'autres choses encore. Mais, dites-moi, quel sens donnez-vous aux mots sacrement, mystère, qui sonnent si creux et si faux dans votre bouche?
M. PROUDHON. Malgré toutes mes explications sur le mariage, il n'en reste pas moins un mystère (Id., p. 457). Voilà tout ce que je puis vous dire de plus clair. Il faut que vous compreniez que «le mariage est une institution sui generis, formée tout à la fois au for extérieur par le contrat, au for intérieur par le sacrement, et qui périt aussitôt que l'un ou l'autre de ces deux éléments disparaît.» (Id., p. 211.) Il faut que vous compreniez encore que «le mariage est une fonction de l'humanité, hors de laquelle l'amour devient un fléau, la distinction des sexes n'a plus de sens, la perpétuation de l'espèce constitue pour les vivants un dommage réel, la justice est contre nature et le plan de la création absurde.» (Id., p. 231.)
MOI. Le plan de la création absurde et la justice contre nature sans le mariage! Qu'est-ce que cela veut dire en bon français, Maître?
M. PROUDHON. Quoi! Votre intelligence est si débile qu'elle ne comprend pas que, sans le mariage, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de justice?
MOI. Alors le mariage est nécessaire à tous?
M. PROUDHON. Non; mais «tous y participent et en reçoivent l'influence par la filiation, la consanguinité, l'adoption, l'amour qui, universel par essence, n'a pas besoin pour agir, de cohabitation..... Au point de vue animique ou spirituel, le mariage est pour chacun de nous une condition de félicité... Tout adulte, sain d'esprit et de corps, que la solitude ou l'abstraction n'a pas séquestré du reste des vivants, aime, et, en vertu de cet amour, se fait un mariage en son cœur... La justice qui est la fin du mariage, et que l'on peut obtenir soit par l'initiation domestique, soit par la communion civique, soit enfin par l'amour mystique» suffit «au bonheur dans toutes les conditions d'âge et de fortune.» (Id., p. 481.)
Et ne confondez pas le mariage avec tout autre union, avec le concubinage, par exemple, «qui est la marque d'une conscience faible.» Je ne condamne cependant pas le concubinat car «la société n'est pas l'œuvre d'un jour, la vertu est d'une pratique difficile, sans parler de ceux à qui le mariage est inaccessible.»
A mon avis, il est dans l'intérêt des femmes, des enfants et des mœurs que le législateur réglemente le concubinage. Tout enfant devrait porter le nom du père concubin qui pourvoierait à sa subsistance et aux frais de son éducation; «la concubine délaissée aurait droit aussi à une indemnité, à moins qu'elle n'ait la première convolé en un autre concubinage.» (Id., p. 477.)
Mais ce n'est pas du concubinage, c'est du mariage que ressort toute justice, tout droit. Ceci est tellement vrai, que si vous «ôtez le mariage, la mère reste avec sa tendresse, mais sans autorité, sans droits: d'elle à son fils il n'y a plus de justice; il y a bâtardise, un premier pas en arrière, un retour à l'immoralité.» (Id., p. 357.)
MOI. Tout ce que vous venez de me dire sur l'amour, le mariage, la justice et le droit, renferme tant d'équivoques, d'erreurs, de sophismes, et une si haute dose de pathos, mon Maître, que, pour vous réfuter après vous avoir préalablement éclairci, il ne faudrait rien moins qu'un gros volume. Nous allons donc nous contenter d'insister sur les points principaux.
VII
1o L'Androgyne, par définition, est un être réunissant les deux sexes. Or, le mariage ne fait point de l'homme et de la femme un seul être; chacun d'eux conserve son individualité; donc votre Androgyne humanitaire ne vaut pas la peine d'être discuté: ce n'est qu'une fantaisie.
2o Toute fonction suppose un organe, c'est vrai, mais quels faits vous autorisent à dire que le couple marié est l'organe de la justice? Surtout lorsque vous prenez vous-même la peine de vous contredire, en avouant que l'on produit de la justice hors du mariage; qu'on n'a pas besoin d'être marié pour être juste?
L'organe de la justice est en chacun de nous, comme tous les autres; c'est le sens moral qui entre en action lorsqu'il s'agit d'apprécier la valeur morale d'un acte, ou d'appliquer à notre propre conduite la science morale acceptée par la raison du siècle.
3o D'après vous, la balance, c'est l'égalité; l'égalité c'est la justice: il y a donc, de votre part, contradiction d'exiger de deux créatures douées chacune de liberté, de volonté, d'intelligence, qu'elles se reconnaissent inégales pour produire de l'égalité.
4o Affirmer, comme vous l'avez fait, que le progrès est la réalisation de l'idéal par le libre arbitre; que, conséquemment, l'idéal est supérieur à la réalité, et que l'homme progresse parce qu'il se laisse guider par lui; puis affirmer que la femme est l'idéal de l'homme et que, cependant, elle est moindre et doit obéir, c'est une double contradiction. Si l'on admettait votre point de départ, la logique exigerait que l'homme se laissât guider par la femme. Mais à quoi bon discuter une chose qui n'offre aucun sens à l'intelligence? Si l'homme, d'après vous, représente en réalité la force, la raison, la justice, la femme étant l'idéalisation de l'homme, serait donc la plus grande force, la plus haute raison, la plus sublime justice..... Avez-vous prétendu dire cela, vous qui affirmez le contraire?
5o Dire que le mariage est une institution sui generis, un sacrement, un mystère, c'est affirmer quoi? Et quelles lumières pensez-vous nous avoir données? Êtes-vous bien sûr de vous être compris plus que nous ne vous avons compris? J'en doute.
6o Pourriez-vous nous démontrer pourquoi dans une association entre des hommes forts, intelligents et des hommes faibles et bornés, la justice exige l'égalité, le respect de la dignité de tous, et déclare avili l'esclave qui se soumet, tandis que dans l'association de l'homme et de la femme, identiques d'espèce selon vous, la femme qui, toujours selon vous, est l'être faible et borné, serait avilie et deviendrait odieuse par l'égalité?
Pourriez-vous nous expliquer aussi comment dans un couple producteur de justice ou d'égalité, cette égalité serait la mort de l'amour et la perte du genre humain?
Convenez qu'un tel tohu-bohu de non sens et de contradictions offre autant de mystères insondables que votre mariage.
7o Nous ne parlerons point ensemble du divorce: nous nous en référerons à la raison et à la conscience modernes que la dissolution des mœurs et de la famille, dues en grande partie à l'indissolubilité du mariage, mettent à même de se prononcer. Quelles raisons d'ailleurs donnez-vous pour soutenir votre opinion? Une plaisanterie; que la rupture du mariage est un sacrilége; une affirmation démentie par les faits: que la conscience est immuable.
8o Entre le bâtard et sa mère, il n'y a pas de justice, dites-vous. Votre conscience est plus jeune de deux mille et quelques cents ans que la conscience moderne, Monsieur. Dans l'œuvre de la reproduction, la tâche à remplir envers le nouvel être se partage entre les parents. A la femme plus vivante, plus élastique, plus résistante, est dévolue la partie la plus périlleuse de cette tâche. Tu risqueras ta vie pour former l'humanité de ta propre substance, lui a dit la nature. A l'homme de payer sa dette envers ses enfants, en bâtissant le toit où ils s'abritent, d'apporter la nourriture que tu élabores ou prépares pour eux. A lui d'accomplir ses devoirs envers ses fils par l'emploi de ses forces, comme tu l'accomplis, toi, en fournissant ton sang et ton lait.
Vos droits sur l'enfant ressortent, ajoute la conscience, de son incapacité de se guider lui-même, des devoirs que vous remplissez envers lui, de l'obligation où vous êtes de former sa raison, sa conscience, d'en faire un citoyen utile et moral.
Eh bien! Monsieur, qu'arrive-t-il, la plupart du temps, dans les cas de bâtardise? C'est que le père, ayant lâchement, cruellement, contre toute justice, déserté sa tâche, la mère seule a rempli le double devoir envers ses enfants: elle a été à la fois père et mère.
Et c'est quand cette mère a un double droit que vous osez dire qu'elle n'en a aucun! qu'entre elle et son fils il n'y a pas de justice! En vérité, j'aimerais mieux vivre au milieu des sauvages que dans une société qui penserait et sentirait comme vous.
Une mère, Monsieur, a sur son enfant un droit incontestable, car elle a risqué sa propre vie pour lui donner le jour: le père n'acquiert des droits sur lui que quand il remplit son devoir: lorsqu'il ne le remplit pas, il n'a pas de droit; ainsi le veut la raison. Dans cette question, le mariage ne signifie rien. Si j'étais bâtarde, et que mon père m'eût lâchement abandonnée, je l'aurais méprisé et haï comme le bourreau de ma mère, comme un homme sans cœur et sans conscience, un vil égoïste: et j'aurais doublement aimé et respecté celle qui eût été à la fois ma mère et mon père: Voilà ce que disent, Monsieur, ma conscience, ma raison et mon cœur.
9o Qu'est-ce que votre mariage, première forme donnée par la nature à la religion du genre humain, où la femme est une idole qui fait la cuisine et raccommode les chausses de son prêtre?
Qu'est-ce que cette institution où l'homme est censé défendre, de son épée, sa femme et ses enfants que la loi défend, même contre lui?
Où l'homme est censé nourrir de son travail celle qui travaille souvent plus que lui ou lui apporte une dot?
La femme et les enfants ressortir du tribunal de l'homme! Que les dieux nous préservent de cet affreux retour aux mœurs patriarcales et romaines! Femmes et enfants ressortent du tribunal social, et c'est plus sûr pour eux: au moins la femme française n'a pas à craindre que son Abraham sacrifie son petit Isaac, ni que son despote domestique, laissant l'enfant à terre, comme le vieux Romain, le condamne ainsi à la mort. La société a un cœur et des procureurs généraux qui, heureusement, ne comprennent plus le tribunal de famille comme M. P. J. Proudhon. Il est vrai que notre auteur est un Épiménide qui s'éveille après un sommeil de plus de deux mille ans.
J'ai fini, Maître; avez-vous quelque chose à me dire encore?
M. PROUDHON. Certainement. J'ai à vous parler du rôle de la femme. Ce rôle est «le soin du ménage, l'éducation de l'enfance, l'instruction des jeunes filles sous la surveillance des magistrats, le service de la charité publique. Nous n'oserions ajouter les fêtes nationales et les spectacles qu'on pourrait définir les semailles de l'amour (3e vol. p. 480).
«L'homme est travailleur, la femme ménagère.
«Le ménage est la pleine manifestation de la femme.
«Pour la femme le ménage est une nécessité d'honneur, disons même de toilette.
«De même que toute sa production littéraire se réduit toujours à un roman intime dont toute la valeur est de servir, par l'amour et le sentiment, à la vulgarisation de la justice; de même sa production industrielle se ramène en dernière analyse à des travaux de ménage; elle ne sortira jamais de ce cercle.» (Id., p. 482.)
MOI. Vous me permettrez de m'étonner, Maître, que la femme, qui a l'esprit d'une fausseté irrémédiable, qui est immorale, qui ne compose que des macédoines, des monstres, qui prend des chimères pour des réalités, qui ne sait pas même faire un roman, sache cependant, de votre aveu, faire un roman pour vulgariser la justice par le sentiment et l'amour. Elle comprend donc, sent donc et aime donc la justice?
Je vous ferai remarquer ensuite que les soins du ménage sont un travail;
Que l'éducation est un travail;
Que le service de la charité publique est un travail;
Que l'organisation et l'intendance des fêtes et des spectacles supposent des travaux variés.
Que vulgariser la justice par un roman intime est un travail;
D'où il résulte que la femme est une travailleuse, c'est à dire une productrice d'utilité; elle ne différerait donc de l'homme que par le genre de production; et il n'y aurait plus qu'à examiner si le travail de la femme est aussi utile à la société que celui de l'homme. Je me charge, quand vous voudrez, d'établir par les faits cette équivalence.
Je vous ferai remarquer, en second lieu, que l'éducation de l'enfance, celle des jeunes filles, le service de la charité publique, l'organisation des fêtes et spectacles, la vulgarisation de la justice par la littérature ne font pas partie des travaux du ménage; qu'alors la femme n'est pas uniquement ménagère.
Je vous ferai remarquer troisièmement que nos contre-maîtresses, nos commerçantes, nos artistes, nos comptables, nos commises, nos professeurs ne sont pas plus ménagères que vos contre-maîtres, vos commerçants, vos artistes, vos teneurs de livres, vos commis et vos professeurs; que nos cuisinières, nos femmes de chambre ne le sont pas plus que vos cuisiniers, pâtissiers, confiseurs, valets de chambre; que, dans toutes ces fonctions et dans bien d'autres, les femmes égalent les hommes, ce qui prouve qu'elles ne sont pas moins faites que vous pour les emplois qui ne tiennent point au ménage, et que vous n'êtes pas moins faits qu'elles pour ceux qui y tiennent. Ainsi les faits brutaux étranglent vos affirmations, et nous montrent que la femme peut n'être ni ménagère ni courtisane.
Dites-moi enfin, Maître, quelle est la situation de toutes les femmes relativement à tous les hommes?
M. PROUDHON. L'infériorité; car le sexe féminin tout entier remplit à l'égard de l'autre sexe, sous certains rapports, le rôle de l'épouse à l'égard de l'époux: cela ressort de l'ensemble des facultés respectives.
MOI. Ainsi donc il n'y a ni liberté ni égalité pour la femme même qui n'a pas un père ou un mari?
M. PROUDHON. «La femme vraiment libre est la femme chaste; est chaste celle qui n'éprouve aucune émotion amoureuse pour personne, pas même pour son mari.» (Id., p. 483.)
MOI. Une telle femme n'est pas chaste: c'est une statue. La chasteté étant une vertu, suppose la domination de la raison et du sens moral sur un instinct: donc la femme chaste est celle qui domine certain instinct, non pas celle qui en est dépourvue. J'ajoute que la femme qui se livre à son mari sans attrait joue le rôle d'une prostituée. Je savais bien que vous n'entendiez rien à l'amour ni à la femme!
Voulez-vous que, pour terminer, nous comparions votre doctrine sur le droit de la femme à celle que vous professez sur le droit en général?
M. PROUDHON. Volontiers... puisque je ne puis faire autrement.
MOI. Vous admettez que la femme est d'espèce identique à l'homme?
M. PROUDHON. Oui, seulement ses facultés sont moins énergiques.
Moi. Je vous accorde cela pour les besoins de la discussion.
Exposez-moi votre doctrine générale sur le droit, j'en ferai l'application à la femme, et vous tirerez la conclusion.
VIII
M. PROUDHON. «La loi ne réglant que des rapports humains, elle est la même pour tous; en sorte que, pour établir des exceptions, il faudrait prouver que les individus exceptés sont au dessus ou au dessous de l'espèce humaine.» (Créat. de l'ordre, etc., p. 210.)
MOI. Or, vous avouez que la femme n'est ni au dessus ni au dessous de l'espèce humaine, mais est d'espèce identique à l'homme; donc la loi est la même pour elle que pour l'homme.
M. PROUDHON. Je conclus le contraire, parce que l'homme est le plus fort.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «Ni la figure, ni la naissance, ni les facultés, ni la fortune, ni le rang, ni la profession, ni le talent, ni rien de ce qui distingue les individus n'établit entre eux une différence d'espèce: étant tous hommes, et la loi ne réglant que des rapports humains, elle est la même pour tous.» (Ordre dans l'humanité, p. 209.)
MOI. Or, la femme est d'essence identique à l'homme; elle n'en diffère que par des modes et qualités qui, selon vous, ne la font point différer d'essence; donc encore la loi est la même pour elle que pour l'homme.
M. PROUDHON. C'est logique; mais je conclus le contraire, parce que l'homme est le plus fort.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «La balance sociale est l'égalisation du fort et du faible. Tant que le fort et le faible ne sont pas égaux, ils sont étrangers, ils ne forment point une alliance, ils sont ennemis.» (1er Mémoire sur la propriété, p. 57.)
MOI. Or, d'après vous, l'homme est le fort et la femme le faible d'une espèce identique; donc la balance sociale doit les égaliser, pour qu'ils ne soient ni étrangers ni ennemis.
M. PROUDHON. C'est logique; mais je prétends, moi, qu'ils doivent être inégalisés dans la société et dans le mariage. L'homme doit avoir la prépotence, parce qu'il est le plus fort.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «De l'identité de la raison chez tous les hommes, et du sentiment de respect qui les porte à maintenir à tout prix leur dignité mutuelle, résulte l'égalité devant la justice.» (1er volume De la justice, etc., p. 183.) Chacun est né libre: entre les libertés individuelles il n'y a d'autre juge que la balance, qui est l'égalité; l'identité d'essence ne permet pas de créer une hiérarchie. (2e vol. toute la 8e Étude.)
MOI. Or, la femme est d'essence identique à l'homme. Elle est née libre: entre elle et l'homme il n'y a donc d'autre juge que l'égalité; il n'est donc pas permis d'établir entre eux une hiérarchie.
M. PROUDHON. C'est logique. Mais je conclus au contraire qu'il faut hiérarchiser les sexes et donner la prépotence à l'homme, parce qu'il est le plus fort.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «C'est la dignité de l'âme humaine de ne vouloir souffrir qu'aucune de ses puissances subalternise les autres, de vouloir que toutes soient au service de l'ensemble; là est la morale, là est la vertu. Qui dit harmonie ou accord, en effet, suppose nécessairement des termes en opposition. Essayez une hiérarchie, une prépotence, vous pensiez faire de l'ordre, vous ne faites que de l'absolutisme.» (2e vol. de la Justice, p. 381 et 382.)
MOI. La femme, selon vous, forme avec l'homme un organisme, celui de la justice. Or les deux moitiés de l'androgyne ont, toujours d'après vous, des qualités diverses, appelées à s'harmoniser dans l'égalité sous peine de faire de l'absolutisme au lieu de faire de l'ordre; donc la faculté féminine est appelée à s'équilibrer avec la faculté masculine dans l'égalité.
M. PROUDHON. C'est logique: mais je conclus que la dignité de l'androgyne humanitaire est d'asservir la faculté féminine et de faire du despotisme, parce que l'homme est le plus fort.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «La justice est le respect spontanément éprouvé et réciproquement garanti de la dignité humaine, en quelque personne et en quelque circonstance qu'elle se trouve compromise.» (1er vol. de la Justice, p. 182.)
MOI. Or la femme est une personne humaine, ayant une dignité qu'on doit respecter et garantir par la loi de réciprocité; donc on ne peut manquer de respect envers la dignité féminine sans manquer à la justice.
M. PROUDHON. C'est logique; mais quoique la femme soit une personne humaine, identique d'espèce avec l'homme et que je croie qu'il n'y a pas d'autre base du droit que l'égalité, je n'en affirme pas moins que la dignité de la femme est inférieure à celle de l'homme, parce qu'il est le plus fort.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «Le droit est pour chacun la faculté d'exiger des autres le respect de la dignité humaine dans sa personne,» le devoir «est l'obligation pour chacun de respecter cette dignité en autrui.» (1er vol. de la Justice, p. 183.)
MOI. Or la femme étant d'espèce identique, l'homme a une dignité égale à la sienne; donc elle doit être respectée dans sa dignité, c'est à dire dans sa personne, sa liberté, sa propriété, ses affections; c'est son droit comme personne humaine, et l'homme ne peut le méconnaître sans manquer à la justice et à son devoir.
M. PROUDHON. C'est logique. Mais moi, je prétends que la femme n'a pas le droit que mes principes lui attribuent; que l'homme seul a des droits, parce que l'homme est le plus fort.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «La liberté est un droit absolu, parce qu'elle est à l'homme comme l'impénétrabilité est à la matière, une condition sine quâ non d'existence.» (1er mémoire sur la Propriété, p. 47.)
MOI. Or la femme est un être humain, elle a donc un droit absolu à la liberté, qui est sa condition sine quâ non d'existence.
M. PROUDHON. C'est logique. Mais je conclus au contraire que la femme n'a pas besoin de liberté, que cette condition sine qua non d'existence pour notre espèce, ne regarde pas la moitié de l'espèce, qu'il n'y a que l'homme qui ne puisse exister sans liberté, parce qu'il est le plus fort.
MOI. Contradiction, mon Maître.
M. PROUDHON. «L'égalité est un droit absolu, parce que sans l'égalité, il n'y a pas de société.» (Id.)
MOI. Or la femme est un être humain et social; elle a donc un droit absolu à cette égalité sans laquelle, dans la société, elle ne serait qu'une paria.
M. PROUDHON. C'est logique. Mais je n'en conclus pas moins que la femme n'a pas plus de droit à l'égalité qu'à la liberté. Que quoique de même espèce que l'homme, conséquemment devant relever de la loi d'égalité, cependant elle n'en relève pas, et doit être inégale et soumise à l'homme, parce qu'il est le plus fort.
MOI. Fi! mon Maître. Vous contredire de la sorte est honteux pour votre réputation. Il aurait mieux valu soutenir que la femme n'a pas les mêmes droits que l'homme, parce qu'elle est d'une autre espèce.
M. PROUDHON. La femme est tenue de sentir qu'elle n'a pas une dignité égale à celle de l'homme; dans leur association formée pour produire de la justice, les notions de droit et de devoir ne seront plus corrélatives. L'homme aura tous les droits et n'acceptera de devoirs que ceux qu'il voudra bien se reconnaître.
MOI. Songez-vous que l'homme, après avoir nié la dignité et le droit de la femme, travaillera de plus en plus à l'abêtir dans l'intérêt de son despotisme?
M. PROUDHON. Cela ne me regarde pas: la famille doit être murée: le mari y est prêtre et roi. Si, comme toute liberté opprimée, la femme regimbe, nous lui dirons quelle ne se connaît pas elle-même, qu'elle est incapable de se juger et de se régir; qu'elle est un néant; nous l'outragerons dans sa valeur morale, nous la nierons dans son intelligence et son activité: et à force de l'intimider, nous parviendrons à la faire taire: car mordieu! il faut que l'homme reste le maître, puisqu'il est le plus fort!
MOI. Niez et outragez; cela ne nous fait rien, Maître: les seigneurs usaient de cette méthode contre vos pères leurs serfs... aujourd'hui on s'indigne contre eux. Les possesseurs d'esclaves usaient et usent de cette méthode contre les noirs, et le monde civilisé s'indigne contre eux, l'esclavage est restreint et tend à disparaître.
En attendant je signale à mes lecteurs vos contradictions: votre autorité sur les esprits en sera, j'espère, amoindrie.
Ceux qui prétendront, d'après la majeure des syllogismes précédents, que vous fondez le droit sur l'identité d'espèce, abstraction faite des qualités individuelles; que vous croyez le droit et le devoir corrélatifs, que vous voulez l'égalité, la liberté, auront tout aussi raison que ceux qui prétendront, d'après la conclusion des mêmes syllogismes, que vous basez le droit sur la force, la supériorité des facultés; que vous acceptez l'inégalité, le despotisme, niez la liberté individuelle et l'égalité sociale, et ne croyez point à la corrélation du droit et du devoir.
S'il est triste pour vous d'être tombé dans des contradictions aussi monstrueuses, croyez qu'il ne l'est pas moins pour moi, dans l'intérêt de ma cause, de les signaler devant tous.
Prenant en main la cause de mon sexe, j'étais dans l'obligation de riposter à vos attaques, en retournant contre vous toutes vos allégations contre nous.
Il fallait le faire, non par des dénégations et des déclamations qui ne prouvent rien, ou par des affirmations sans preuves selon votre procédé; mais en vous opposant la science et les faits; en ne me servant que de la méthode rationnelle que vous préconisez sans vous en servir, en vous chargeant souvent de vous contredire quand les preuves de fait eussent demandé trop de détail et de temps.
Vous accusiez les femmes de prendre des chimères pour des réalités... Je vous ai prouvé que vous méritez ce reproche, puisque votre théorie est en contradiction avec la science et les faits.
Vous accusiez les femmes d'ériger en principes de vaines analogies... Je vous ai prouvé que vous en avez fait autant, en induisant de la prétendue absence de germes physiques chez la femme, l'absence de germes intellectuels et moraux.
Vous accusiez la femme de raisonner à contre sens.... je vous ai mis en présence de vos propres principes, pour en tirer des conséquences contradictoires.
Vous accusiez la femme de ne faire que des Macédoines, des Monstres... L'anatomie de votre théorie prouve que vous en savez faire tout autant.
Vous accusiez la femme d'inintelligence, de défaut de justice, de vertu, de chasteté... J'en appelle à vous même, et vous dites positivement le contraire.
Où vous êtes fantasque, contradictoire, j'en appelle moi, femme, à la logique.
Où vous manquez de méthode, moi, femme, j'emploie la méthode scientifique et rationnelle.
Où vous démentez vos propres principes, j'en appelle à ces mêmes principes pour vous juger et vous condamner.
Lequel de nous deux, Monsieur, est le plus raisonnable et le plus rationnel?
Ma modestie souffre, je vous l'avoue, de penser que j'ai joué le rôle de Minerve faisant honte à Ulysse de ses paradoxes et de ses roueries. Enfin, cet ennuyeux rôle est fini!
Je vous ai adressé tant de duretés, et d'un ton si ferme et si résolu, que j'aurais regret de vous quitter sans vous dire quelques bonnes paroles partant du fond de mon cœur. Vous devez être bien convaincu de ma sincérité, car vous voyez que vous avez affaire à une femme qui ne recule devant personne; qu'on n'intimide pas, quelque grand qu'on soit et quelque nom qu'on porte. Vous pouvez être mon adversaire: je ne serai jamais votre ennemie, car je vous estime comme un honnête homme, un vigoureux penseur, une des gloires de la France, une des illustrations de notre Comté, toujours si chère au cœur de ses enfants, enfin comme une des admirations de ma jeunesse. Vous et moi, M. Proudhon, nous appartenons à la grande armée qui donne l'assaut à la citadelle des abus et y porte la mine et la sape: je ne fuis pas cette solidarité. Est-il donc si nécessaire que nous nous battions? Vivons en paix; je puis vous en prier sans m'abaisser, puisque je ne vous crains pas. Comprenez une chose que je vous dis sans fiel: c'est que vous êtes incapable de comprendre la femme, et qu'en continuant la lutte, vous la rangerez immanquablement sous la bannière de la Contre-Révolution.
Votre orgueil a mis inimitié entre vous et la femme, et vous lui avez mordu le talon: personne ne serait plus affligé que moi de la voir vous écraser la tête.