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La faute de l'abbé Mouret

LIVRE PREMIER (continued 2)

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Mais elle lui coupa la parole d'un nouveau regard, si fixe, si fâché, qu'il eut les jambes comme rompues. Il s'assit, il se mit a manger. Elle le servait, avec des sécheresses d'automate, risquant de casser les assiettes, tant elle les posait avec violence. Le silence devenait si formidable, qu'il ne put avaler la troisième bouchée, étranglé par l'émotion.

- Et ma soeur a déjeuné? demanda-t-il. Elle a bien fait. Il faut toujours déjeuner, lorsque je suis retenu dehors.

Pas de réponse. La Teuse, debout, attendait qu'il eût vidé son assiette pour la lui enlever. Alors, sentant qu'il ne pourrait manger sous cette paire d'yeux implacables qui l'écrasaient, il repoussa son couvert. Ce geste de colère fut comme un coup de fouet, qui tira la Teuse de sa roideur entêtée. Elle bondit.

- Ah! c'est comme ça! cria-t-elle. C'est encore vous qui vous fâchez! Eh bien! je m'en vais! Vous allez me payer mon voyage, pour que je m'en retourne chez moi. J'en ai assez des Artaud, et de votre église! et de tout!

Elle retirait son tablier de ses mains tremblantes.

- Vous deviez bien voir que je ne voulais pas parler... Est-ce une vie, çà! Il n'y a que les saltimbanques, monsieur le curé, qui font ça! Il est onze heures, n'est-ce pas? Vous n'avez pas honte, d'être encore à table à près de deux heures? Ce n'est pas d'un chrétien, non, ce n'est pas d'un chrétien!

Puis, se plantant devant lui:

- Enfin, d'où venez-vous? qui avez-vous vu? quelle affaire a pu vous retenir?... Vous seriez un enfant qu'on vous donnerait le fouet. Un prêtre n'est pas à sa place sur les routes, au grand soleil, comme les gueux qui n'ont pas de toit... Ah! vous êtes dans un bel état, les souliers tout blancs, la soutane perdue de poussière! Qui vous la brossera, votre soutane? qui vous en achètera une autre?... Mais parlez donc, dites ce que vous avez fait! Ma parole! si l'on ne vous connaissait pas, on finirait par croire de drôles de choses. Et, voulez-vous que je vous le dise? eh bien! je n'en mettrais pas la main au feu. Quand on déjeune à des heures pareilles, on peut tout faire.

L'abbé Mouret, soulagé, laissait passer l'orage. Il éprouvait comme une détente nerveuse, dans les paroles emportées de la vieille servante.

- Voyons, ma bonne Teuse, dit-il, vous allez d'abord remettre votre tablier.

- Non, non, cria-t-elle, c'est fini, je m'en vais.

Mais lui, se levant, lui noua le tablier à la taille, en riant. Elle se débattait, elle bégayait:

- Je vous dis que non!... Vous êtes un enjôleur. Je lis dans votre jeu, je vois bien que vous voulez m'endormir, avec vos paroles sucrées... Où êtes-vous allé? Nous verrons ensuite.

Il se remit à table, gaiement, en homme qui a victoire gagnée.

- D'abord, reprit-il, il faut me permettre de manger... Je meurs de faim.

- Sans doute, murmura-t-elle, apitoyée. Est-ce qu'il y a du bon sens!... Voulez-vous que j'ajoute deux oeufs sur le plat? Ce ne serait pas long. Enfin, si vous avez assez... Et tout est froid! Moi qui avais tant soigné vos aubergines! Elles sont propres, maintenant! On dirait de vieilles semelles... Heureusement que vous n'êtes pas sur votre bouche, comme ce pauvre monsieur Caffin... Oh! çà, vous avez des qualités, je ne le nie pas.

Elle le servait, avec des attentions de mère, tout en bavardant. Puis, quand il eut fini, elle courut à la cuisine voir si le café était encore chaud. Elle s'abandonnait, elle boitait d'une façon extravagante, dans la joie du raccommodement. D'ordinaire, l'abbé Mouret redoutait la café, qui lui occasionnait de grands troubles nerveux; mais, en cette circonstance, voulant sceller la paix, il accepta la tasse qu'elle lui apporta. Et comme il s'oubliait un instant à table, elle s'assit devant lui, elle répéta doucement, en femme que la curiosité torture:

- Où êtes-vous allé, monsieur le curé?

- Mais, répondit-il en souriant, j'ai vu les Brichet, j'ai parlé à Babousse...

Alors, il fallut qu'il lui racontât ce que les Brichet avaient dit, ce qu'avait décidé Bambousse, et la mine qu'ils faisaient, et l'endroit où ils travaillaient. Lorsqu'elle connut la réponse du père de Rosalie:

- Pardi! cria-t-elle, si le petit mourait, la grossesse ne compterait pas.

Puis, joignant les mains d'un air d'admiration envieuse:

- Avez-vous dû bavarder, monsieur le curé! Plus d'une demi-journée pour arriver à ce beau résultat!... Et vous êtes revenu tout doucement? Il devait faire diablement chaud sur la route?

L'abbé; qui s'était levé, ne répondit pas. Il allait parler du Paradou, demander des renseignements. Mais la crainte d'être questionné trop vivement, une sorte de honte vague qu'il ne s'avouait pas à lui-même, le firent garder le silence sur sa visite à Jeanbernat. Il coupa court à tout nouvel interrogatoire, en demandant:

- Et ma soeur, où est-elle donc? Je ne l'entends pas.

- Venez, monsieur, dit la Teuse qui se mit à rire, un doigt sur la bouche.

Ils entrèrent dans la pièce voisine, un salon de campagne, tapissé d'un papier à grandes fleurs grises d'éteintes, meublé de quatre fauteuils et d'un canapé tendus d'une étoffe de crin. Sur le canapé, Désirée dormait, jetée tout de son long, la tête soutenue par ses deux poings fermés. Ses jupes pendaient, lui découvrant les genoux; tandis que ses bras levés, nus jusqu'aux coudes, remontaient les lignes puissantes de la gorge. Elle avait un souffle un peu fort, entre ses lèvres rouges entr'ouvertes, montrant les dents.

- Hein? dort-elle? murmura la Teuse. Elle ne vous a seulement pas entendu me crier vos sottises, tout à l'heure... Dame! elle doit être joliment fatiguée. Imaginez qu'elle a nettoyé ses bêtes jusqu'à près de midi... Quand elle a eu mangé, elle est venue tomber là comme un plomb. Elle n'a plus bougé.

Le prêtre la regarda un instant, avec une grande tendresse.

- Il faut la laisser reposer tant qu'elle voudra, dit-il.

- Bien sûr... Est-ce malheureux qu'elle soit si innocente! Voyez donc, ces gros bras! Quand je l'habille, je pense toujours à la belle femme qu'elle serait devenue. Allez, elle vous aurait donné de fiers neveux, monsieur le curé... Vous ne trouvez pas qu'elle ressemble à cette grande dame de pierre qui est à la halle au blé de Plassans?

Elle voulait parler d'une Cybèle allongée sur des gerbes, oeuvre d'un élève de Puget, sculptée au fronton du marché. L'abbé Mouret, sans répondre, la poussa doucement hors du salon, en lui recommandant de faire le moins de bruit possible. Et, jusqu'au soir, le presbytère resta dans un grand silence. La Teuse achevait sa lessive, sous le hangar. Le prêtre, au fond de l'étroit jardin, son bréviaire tombé sur les genoux, était abîmé dans une contemplation pieuse, pendant que des pétales roses pleuvaient des pêchers en fleurs.

XI.

Vers six heures, ce fut un brusque réveil. Un tapage de portes ouvertes et refermées, au milieu d'éclats de rire, ébranla toute la maison, et Désirée parut, les cheveux tombants, les bras toujours nus jusqu'aux coudes, criant:

- Serge! Serge!

Puis, quand elle eut aperçu son frère dans le jardin, elle accourut, elle s'assit un instant par terre, à ses pieds, le suppliant:

- Viens donc voir les bêtes!... Tu n'as pas encore vu les bêtes, dis! Si tu savais comme elles sont belles, maintenant!

Il se fit beaucoup prier. La basse-cour l'effrayait un peu. Mais voyant des larmes dans les yeux de Désirée, il céda. Alors, elle se jeta à son cou, avec une joie soudaine de jeune chien, riant plus fort, sans même s'essuyer les joues.

- Ah! tu es gentil! balbutia-t-elle en l'entraînant. Tu verras les poules, les lapins, les pigeons, et mes canards qui ont de l'eau fraîche, et ma chèvre, dont la chambre est aussi propre que la mienne à présent... Tu sais, j'ai trois oies et deux dindes. Viens vite. Tu verras tout.

Désirée avait alors vingt-deux ans. Grandie à la campagne, chez sa nourrice, une paysanne de Saint-Eutrope, elle avait poussé en plein fumier. Le cerveau vide, sans pensées graves d'aucune sorte, elle profitait du sol gras, du plein air de la campagne, se développant toute en chair, devenant une belle bête, fraîche, blanche, au sang rose, à la peau ferme. C'était comme une ânesse de race qui aurait eu le don du rire. Bien que pataugeant du matin au soir, elle gardait ses attaches fines, les lignes souples de ses reins, l'affinement bourgeois de son corps de vierge; si bien qu'elle était une créature à part, ni demoiselle, ni paysanne, une fille nourrie de la terre, avec une ampleur d'épaules et un front borné de jeune déesse.

Sans doute, ce fut sa pauvreté d'esprit qui la rapprocha des animaux. Elle n'était à l'aise qu'en leur compagnie, entendait mieux leur langage que celui des hommes, les soignait avec des attendrissements maternels. Elle avait, à défaut de raisonnement suivi, un instinct qui la mettait de plain-pied avec eux. Au premier cri qu'ils poussaient, elle savait où était leur mal. Elle inventait des friandises sur lesquelles ils tombaient gloutonnement. Elle mettait la paix d'un geste dans leurs querelles, semblait connaître d'un regard leur caractère bon ou mauvais, racontait des histoires considérables, donnait des détails si abondants, si précis, sur les façons d'être du moindre poussin, qu'elle stupéfiait profondément les gens pour lesquels un petit poulet ne se distingue en aucune façon d'un autre petit poulet. Sa basse-cour était ainsi devenue tout un pays, où elle régnait en maîtresse absolue; un pays d'une organisation très compliquée, troublé par des révolutions, peuplé des êtres les plus différents, dont elle seule connaissait les annales. Cette certitude de l'instinct allait si loin, qu'elle flairait les oeufs vides d'une couvée, et qu'elle annonçait à l'avance le nombre des petits, dans une portée de lapins.

A seize ans, lorsque la puberté était venue, Désirée n'avait point eu les vertiges ni les nausées des autres filles. Elle prit une carrure de femme faite, se porta mieux, fit éclater ses robes sous l'épanouissement splendide de sa chair. Dès lors, elle eut cette taille ronde qui roulait librement, ces membres largement assis de statue antique, toute cette poussée d'animal vigoureux. On eût dit qu'elle tenait au terreau de sa basse-cour, qu'elle suçait la sève par ses fortes jambes, blanches et solides comme de jeunes arbres. Et, dans cette plénitude, pas un désir charnel ne monta. Elle trouva une satisfaction continue à sentir autour d'elle un pullulement. Des tas de fumier, des bêtes accouplées, se dégageait un flot de génération, au milieu duquel elle goûtait les joies de la fécondité. Quelque chose d'elle se contentait dans la ponte des poules; elle portait ses lapines au mâle, avec des rires de belle fille calmée; elle éprouvait des bonheurs de femme grosse à traire sa chèvre. Rien n'était plus sain. Elle s'emplissait innocemment de l'odeur, de la chaleur, de la vie. Aucune curiosité dépravée ne la poussait à ce souci de la reproduction, en face des coqs battant des ailes, des femelles en couches, du bouc empoisonnant l'étroite écurie. Elle gardait sa tranquillité de belle bête, son regard clair, vide de pensées, heureuse de voir son petit monde se multiplier, ressentant un agrandissement de son propre corps, fécondée, identifiée à ce point avec toutes ces mères, qu'elle était comme la mère commune, la mère naturelle, laissant tomber de ses doigts, sans un frisson, une sueur d'engendrement.

Depuis que Désirée était aux Artaud, elle passait ses journées en pleine béatitude. Enfin, elle contentait le rêve de son existence, le seul désir qui l'eût tourmentée, au milieu de sa puérilité de faible d'esprit. Elle possédait une basse-cour, un trou qu'on lui abandonnait, où elle pouvait faire pousser les bêtes à sa guise. Dès lors, elle s'enterra là, bâtissant elle-même des cabanes pour les lapins, creusant la mare aux canards, tapant des clous, apportant de la paille, ne tolérant pas qu'on l'aidât. La Teuse en était quitte pour la débarbouiller. La basse-cour se trouvait située derrière le cimetière; souvent même, Désirée devait rattraper, au milieu des tombes, quelque poule curieuse, sautée par-dessus le mur. Au fond, se trouvait un hangar où étaient la lapinière et le poulailler; à droite, logeait la chèvre, dans une petite écurie. D'ailleurs, tous les animaux vivaient ensemble, les lapins lâchés avec les poules, la chèvre prenant des bains de pieds au milieu des canards, les oies, les dindes, les pintades, les pigeons fraternisant en compagnie de trois chats. Quand elle se montrait à la barrière de bois qui empêchait tout ce monde de pénétrer dans l'église, un vacarme assourdissant la saluait.

- Hein! les entends-tu? dit-elle à son frère, dès la porte de la salle à manger.

Mais, lorsqu'elle l'eût fait entrer, en refermant la barrière derrière eux, elle fut assaillie si violemment, qu'elle disparut presque. Les canards et les oies, claquant du bec, la tiraient par ses jupes; les poules goulues sautaient à ses mains qu'elles piquaient à grands coups, les lapins se blottissaient sur ses pieds, avec des bonds qui lui montaient jusqu'aux genoux; tandis que les trois chats lui sautaient sur les épaules, et que la chèvre bêlait, au fond de l'écurie, de ne pouvoir la rejoindre.

- Laissez-moi donc, bêtes! criait-elle, toute sonore de son beau rire, chatouillée par ces plumes, ces pattes, ces becs qui la frôlaient.

Et elle ne faisait rien pour se débarrasser. Comme elle le disait, elle se serait laissé manger, tout cela lui était doux, de sentir cette vie s'abattre contre elle et la mettre dans une chaleur de duvet. Enfin, un seul chat s'entêta à vouloir rester sur son dos.

- C'est Moumou, dit-elle. Il a des pattes comme du velours.

Puis, orgueilleusement, montrant la basse-cour à son frère, elle ajouta:

- Tu vois comme c'est propre!

La basse-cour, en effet, était balayée, lavée, ratissée. Mais de ces eaux sales remuées, de cette litière retournée à la fourche, s'exhalait une odeur fauve, si pleine de rudesse, que l'abbé Mouret se sentit pris à la gorge. Le fumier s'élevait contre le mur du cimetière en un tas énorme qui fumait.

- Hein! quel tas! reprit Désirée, en menant son frère dans la vapeur âcre. J'ai tout mis là, personne ne m'a aidée... Va, ce n'est pas sale. Ça nettoie. Regarde mes bras.

Elle allongeait ses bras, qu'elle avait simplement trempés au fond d'un seau d'eau, des bras royaux, d'une rondeur superbe, poussés comme des roses blanches et grasses, dans ce fumier.

- Oui, oui, murmura le prêtre, tu as bien travaillé. C'est très joli, maintenant.

Il se dirigeait vers la barrière; mais elle l'arrêta.

- Attends donc! Tu vas tout voir. Tu ne te doutes pas...

Elle l'entraîna sous le hangar, devant la lapinière.

- Il y des petits dans toutes les cases, dit-elle, en tapant les mains d'enthousiasme.

Alors, longuement, elle lui expliqua les portées. Il fallut qu'il s'accroupit, qu'il mît le nez contre le treillage, pendant qu'elle donnait des détails minutieux. Les mères, avec leurs grandes oreilles anxieuses, les regardaient de biais, soufflantes, clouées de peur. Puis, c'était, dans une case, un trou de poils, au fond duquel grouillait un tas vivant, une masse noirâtre, indistincte, qui avait une grosse haleine, comme un seul corps. A côté, les petits se hasardaient au bord du trou, portant des têtes énormes. Plus loin, ils étaient déjà forts, ils ressemblaient à de jeunes rats, furetant, bondissant, le derrière en l'air, taché du bouton blanc de la queue. Ceux-là avaient des grâces joueuses de bambins, faisant le tour des cases au galop, les blancs aux yeux de rubis pâle, les noirs aux yeux luisants comme des boutons de jais. Et des paniques les emportaient brusquement, découvrant à chaque saut leurs pattes minces, roussies par l'urine. Et ils se remettaient en un tas, si étroitement, qu'on ne voyait plus les têtes.

- C'est toi qui leur fais peur, disait Désirée. Moi, ils me connaissent bien.

Elle les appelait, elle tirait de sa poche quelque croûte de pain. Les petits lapins se rassuraient, venaient un à un, obliquement, le nez frisé, se mettant debout contre le grillage. Et elle les laissait là, un instant, pour montrer à son frère le duvet rose de leur ventre. Puis, elle donnait la croûte au plus hardi. Alors, toute la bande accourait, se coulait, se serrait, sans se battre; trois petits, parfois, mordaient à la même croûte; d'autres se sauvaient, se tournaient contre le mur, pour manger tranquilles; tandis que les mères, au fond, continuaient à souffler, méfiantes, refusant les croûtes.

- Ah! les gourmands! cria Désirée, ils mangeraient comme cela jusqu'à demain matin!... La nuit, on les entend qui croquent les feuilles oubliées.

Le prêtre s'était relevé, mais elle ne se lassait point de sourire aux chers petits.

- Tu vois, le gros, là-bas, celui qui est tout blanc, avec les oreilles noires... Eh bien! il adore les coquelicots. Il les choisit très bien, parmi les autres herbes... L'autre jour, il a eu des coliques. Ça le tenait sous les pattes de derrière. Alors, je l'ai pris, je l'ai gardé au chaud, dans ma poche. Depuis ce temps-là, il est joliment gaillard.

Elle allongeait les doigts entre les mailles du treillage, elle leur caressait l'échine.

- On dirait un satin, reprit-elle. Ils sont habillés comme des princes. Et coquets avec cela! Tiens, en voilà un qui est toujours à se débarbouiller. Il use ses pattes... Si tu savais comme ils sont drôles! Moi je ne dis rien, mais je m'aperçois bien de leurs malices. Ainsi, par exemple, ce gris qui nous regarde, détestait une petite femelle, que j'ai dû mettre à part. Il y a eu des histoires terribles entre eux. Ça serait trop long à conter. Enfin, la dernière fois qu'il l'a battue, comme j'arrivais furieuse, qu'est-ce que je vois? ce gredin-là, blotti dans le fond, qui avait l'air de râler. Il voulait me faire croire que c'était lui qui avait à se plaindre d'elle...

Elle s'interrompit; puis, s'adressant au lapin:

- Tu as beau m'écouter, tu n'es qu'un gueux!

Et se tournant vers son frère:

- Il entend tout ce que je dis, murmura-t-elle, avec un clignement d'yeux.

L'abbé Mouret ne put tenir davantage, dans la chaleur qui montait des portées. La vie, grouillant sous ce poil arraché du ventre des mères, avait un souffle fort, dont il sentait le trouble à ses tempes. Désirée, comme grisée peu à peu, s'égayait davantage, plus rose, plus carrée dans sa chair.

- Mais rien ne t'appelle! cria-t-elle; tu as l'air de toujours te sauver... Et mes petits poussins, donc! Ils sont nés de cette nuit.

Elle prit du riz, elle en jeta une poignée devant elle. La poule, avec des gloussements d'appel, s'avança gravement, suivie de toute la bande des poussins, qui avaient un gazouillis et des courses folles d'oiseaux égarés. Puis, quand ils furent au beau milieu des grains de riz, la mère donna de furieux coups de bec, rejetant les grains qu'elle cassait, tandis que les petits piquaient devant elle, d'un air pressé. Ils étaient adorables d'enfance, demi-nus, la tête ronde, les yeux vifs comme des pointes d'acier, le bec planté si drôlement, le duvet retroussé d'une façon si plaisante, qu'ils ressemblaient à des joujoux de deux sous. Désirée riait d'aise, à les voir.

- Ce sont des amours! balbutiait-elle.

Elle en prit deux, un dans chaque main, les couvrant d'une rage de baisers. Et le prêtre dut les regarder partout, tandis qu'elle disait tranquillement:

- Ce n'est pas facile de reconnaître les coqs. Moi, je ne me trompe pas... Ça, c'est une poule, et ça, c'est encore une poule.

Elle les remit à terre. Mais les autres poules arrivaient, pour manger le riz. Un grand coq rouge, aux plumes flambantes, les suivait, en levant ses larges pattes avec une majesté circonspecte.

- Alexandre devient superbe, dit l'abbé pour faire plaisir à sa soeur.

Le coq s'appelait Alexandre. Il regardait la jeune fille de son oeil de braise, la tête tournée, la queue élargie. Puis, il vint se planter au bord de ses jupes.

- Il m'aime bien, dit-elle. Moi seule peux le toucher... C'est un bon coq. Il a quatorze poules, et je ne trouve jamais un oeuf clair dans les couvées... N'est-ce pas, Alexandre?

Elle s'était baissée. Le coq ne se sauva pas sous sa caresse. Il sembla qu'un flot de sang allumait sa crête. Les ailes battantes, le cou tendu, il lança un cri prolongé, qui sonna comme soufflé par un tube d'airain. A quatre reprises, il chanta, tandis que tous les coqs des Artaud répondaient, au loin. Désirée s'amusa beaucoup de la mine effarée de son frère.

- Hein! il te casse les oreilles, dit-elle. Il a un fameux gosier... Mais, je t'assure, il n'est pas méchant. Ce sont les poules qui sont méchantes... Tu te rappelles la grosse mouchetée, celle qui faisait des oeufs jaunes? Avant-hier, elle s'était écorché la patte. Quand les autres ont vu le sang, elles sont devenues comme folles. Toutes la suivaient, la piquaient, lui buvaient le sang, si bien que le soir elles lui avaient mangé la patte... Je l'ai trouvée la tête derrière une pierre, comme une imbécile, ne disant rien, se laissant dévorer.

La voracité des poules la laissait riante. Elle raconta d'autres cruautés, paisiblement: de jeunes poulets le derrière déchiqueté, les entrailles vidées, dont elle n'avait retrouvé que le cou et les ailes; une portée de petits chats mangée dans l'écurie, en quelques heures.

- Tu leur donnerais un chrétien, continua-t-elle, qu'elles en viendraient à bout... Et dures au mal! Elles vivent très bien avec un membre cassé.

Elles ont beau avoir des plaies, des trous dans le corps à y fourrer le poing, elles n'en avalent pas moins leur soupe. C'est pour cela que je les aime; leur chair repousse en deux jours, leur corps est toujours chaud comme si elles avaient une provision de soleil sous les plumes... Quand je veux les régaler, je leur coupe de la viande crue. Et les vers donc! Tu vas voir si elles les aiment.

Elle courut au tas de fumier, trouva un ver qu'elle prit sans dégoût. Les poules se jetaient sur ses mains. Mais elle, tenant le ver très haut, s'amusait de leur gloutonnerie. Enfin, elle ouvrit les doigts. Les poules se poussèrent, s'abattirent; puis, une d'elles se sauva, poursuivie par les autres, le ver au bec. Il fut ainsi pris, perdu, repris, jusqu'à ce qu'une poule, donnant un grand coup de gosier, l'avala. Alors, toutes s'arrêtèrent net, le cou renversé, l'oeil rond, attendant un autre ver. Désirée, heureuse, les appelait par leurs noms, leur disait des mots d'amitié; tandis que l'abbé Mouret, reculait de quelques pas, en face de cette intensité de vie vorace.

- Non, je ne suis pas rassuré, dit-il à sa soeur qui voulait lui faire peser une poule qu'elle engraissait. Ça m'inquiète, quand je touche des bêtes vivantes.

Il tâchait de sourire. Mais Désirée le traita de poltron.

- Eh bien! et mes canards, et mes oies, et mes dindes! Qu'est-ce que tu ferais, si tu avais tout cela à soigner?... C'est ça qui est sale, les canards. Tu les entends claquer du bec, dans l'eau? Et quand ils plongent, on ne voit plus que leur queue, droite comme une quille... Les oies et les dindes non plus ne sont pas faciles à gouverner. Hein! est-ce amusant, lorsqu'elles marchent, les unes toutes blanches, les autres toutes noires, avec leurs grands cous. On dirait des messieurs et des dames... En voilà encore auxquels je ne te conseillerais pas de confier un doigt. Ils te l'avaleraient proprement, d'un seul coup... Moi, ils me les embrassent, les doigts, tu vois!

Elle eut la parole coupée par un bêlement joyeux de la chèvre, qui venait enfin de forcer la porte mal fermée de l'écurie. En deux sauts, la bête fut près d'elle, pliant sur ses jambes de devant, la caressant de ses cornes. Le prêtre lui trouva un rire de diable, avec sa barbiche pointue et ses yeux troués de biais. Mais Désirée la prit par le cou, l'embrassa sur la tête, jouant à courir, parlant de la téter. Ça lui arrivait souvent, disait-elle. Quand elle avait soif, dans l'écurie, elle se couchait, elle tétait.

- Tiens, c'est plein de lait, ajouta-t-elle en soulevant les pis énormes de la bête.

L'abbé battit des paupières, comme si on lui eût montré une obscénité. Il se souvenait d'avoir vu, dans le cloître de Saint-Saturnin, à Plassans, une chèvre de pierre décorant une gargouille, qui forniquait avec un moine. Les chèvres, puant le bouc, ayant des caprices et des entêtements de filles, offrant leurs mamelles pendantes à tout venant, étaient restées pour lui des créatures de l'enfer, suant la lubricité. Sa soeur n'avait obtenu d'en avoir une qu'après des semaines de supplications. Et lui, quand il venait, évitait le frôlement des longs poils soyeux de la bête, défendait sa soutane de l'approche de ses cornes.

- Va, je vais te rendre la liberté, dit Désirée qui s'aperçut de son malaise croissant. Mais, auparavant, il faut que je te montre encore quelque chose... Tu promets de ne pas me gronder? Je ne t'en ai pas parlé, parce que tu n'aurais pas voulu... Si tu savais comme je suis contente!

Elle se faisait suppliante, joignant les mains, posant la tête contre l'épaule de son frère.

- Quelque folie encore, murmura celui-ci, qui ne put s'empêcher de sourire.

- Tu veux bien, dis? reprit-elle, les yeux luisants de joie. Tu ne te fâcheras pas?... Il est si joli!

Et, courant, elle ouvrit une porte basse, sous le hangar. Un petit cochon sauta d'un bond dans la cour.

- Oh! le chérubin! dit-elle d'un air de profond ravissement, en le regardant s'échapper.

Le petit cochon était charmant, tout rose, le groin lavé par les eaux grasses, avec le cercle de crasse que son continuel barbotement dans l'auge lui laissait près des yeux. Il trottait, bousculant les poules, accourant pour leur manger ce qu'on leur jetait, emplissant l'étroite cour de ses détours brusques. Ses oreilles battaient sur ses yeux, son groin ronflait à terre; il ressemblait, sur ses pattes minces, à une bête à roulettes. Et, par derrière, sa queue avait l'air du bout de ficelle qui servait à l'accrocher.

- Je ne veux pas ici de cet animal! s'écria le prêtre très contrarié.

- Serge, mon bon Serge, supplia de nouveau Désirée, ne sois pas méchant... Vois comme il est innocent, le cher petit. Je le débarbouillerai, je le tiendrai bien propre. C'est la Teuse qui se l'est fait donner pour moi. On ne peut pas le renvoyer maintenant... Tiens, il te regarde, il te sent. N'aie pas peur, il ne te mangera pas.

Mais elle s'interrompit, prise d'un rire fou. Le petit cochon, ahuri, venait de se jeter dans les jambes de la chèvre, qu'il avait culbutée. Il reprit sa course, criant, roulant, effarant toute la basse-cour. Désirée, pour le calmer, dut lui donner une terrine d'eau de vaisselle. Alors, il s'enfonça dans la terrine jusqu'aux oreilles; il gargouillait, il grognait, tandis que de courts frissons passaient sur sa peau rose. Sa queue, défrisée, pendait.

L'abbé Mouret eut un dernier dégoût à entendre cette eau sale remuée. Depuis qu'il était là, un étouffement le gagnait, des chaleurs le brûlaient aux mains, à la poitrine, à la face. Peu à peu sa tête avait tourné. Maintenant, il sentait dans un même souffle pestilentiel la tiédeur fétide des lapins et des volailles, l'odeur lubrique de la chèvre, la fadeur grasse du cochon. C'était comme un air chargé de fécondation, qui pesait trop lourdement à ses épaules vierges. Il lui semblait que Désirée avait grandi, s'élargissant des hanches, agitant des bras énormes, balayant de ses jupes, au ras du sol, cette senteur puissante dans laquelle il s'évanouissait. Il n'eut que le temps d'ouvrir la claie de bois. Ses pieds collaient au pavé humide encore de fumier, à ce point qu'il se crut retenu par une étreinte de la terre. Et le souvenir du Paradou lui revint tout d'un coup, avec les grands arbres, les ombres noires, les senteurs puissantes, sans qu'il pût s'en défendre.

- Te voilà tout rouge, à présent, dit Désirée en le rejoignant de l'autre côté de la barrière. Tu n'es pas content d'avoir tout vu?... Les entends-tu crier?

Les bêtes, en la voyant partir, se poussaient contre les treillages, jetaient des cris lamentables. Le petit cochon surtout avait un gémissement prolongé de scie qu'on aiguise. Mais, elle, leur faisait des révérences, leur envoyait des baisers du bout des doigts, riant de les voir tous là, en tas, comme amoureux d'elle. Puis, se serrant contre son frère, l'accompagnant au jardin:

- Je voudrais une vache, lui dit-elle à l'oreille, toute rougissante.

Il la regarda, refusant déjà du geste.

- Non, non, pas maintenant, reprit-elle vivement. Plus tard, je t'en reparlerai... Il y aurait de la place dans l'écurie. Une belle vache blanche, avec des taches rousses. Tu verras comme nous aurions du bon lait. Une chèvre, ça finit par être trop petit... Et quand la vache ferait un veau!

Elle dansait, elle tapait des mains, tandis que le prêtre retrouvait en elle la basse-cour qu'elle avait emportée dans ses jupes. Aussi la laissa-t-il au fond du jardin, assise par terre, en plein soleil, devant une ruche dont les abeilles ronflaient comme des balles d'or sur son cou, le long de ses bras nus, dans ses cheveux, sans la piquer.

XII.

Frère Archangias dînait à la cure tous les jeudis. Il venait de bonne heure, d'ordinaire, pour causer de la paroisse. C'était lui qui, depuis trois mois, mettait l'abbé au courant, le renseignait sur toute la vallée. Ce jeudi-là, en attendant que la Teuse les appelât, ils allèrent se promener à petits pas, devant l'église. Le prêtre, lorsqu'il raconta son entrevue avec Bambousse, fut très surpris d'entendre le Frère trouver naturelle la réponse du paysan.

- Il a raison, cet homme, disait l'ignorantin. On ne donne pas son bien comme ça... La Rosalie ne vaut pas grand'chose; mais c'est toujours dur de voir sa fille se jeter à la tête d'un gueux.

- Cependant, reprit l'abbé Mouret, il n'y a que le mariage pour faire cesser le scandale.

Le Frère haussa ses fortes épaules. Il eut un rire inquiétant.

- Si vous croyez, cria-t-il, que vous allez guérir le pays, avec ce mariage!... Avant deux ans, Catherine sera grosse; puis, les autres viendront, toutes y passeront. Du moment qu'on les marie, elles se moquent du monde... Ces Artaud poussent dans la bâtardise, comme dans leur fumier naturel. Il n'y aurait qu'un remède, je vous l'ai dit, tordre le cou aux femelles, si l'on voulait que le pays ne fût pas empoisonné... Pas de mari, des coups de bâton, monsieur le curé, des coups de bâton!

Il se calma, il ajouta:

- Laissons chacun disposer de son bien comme il l'entend.

Et il parla de régler les heures du catéchisme. Mais l'abbé Mouret répondait d'une façon distraite. Il regardait le village, à ses pieds, sous le soleil couchant. Les paysans rentraient, des hommes muets, marchant lentement, du pas des boeufs harassés qui regagnent l'écurie. Devant les masures, les femmes debout jetaient un appel, causaient violemment d'une porte à une autre, tandis que des bandes d'enfants emplissaient la route du tapage de leurs gros souliers, se poussant, se roulant, se vautrant. Une odeur humaine montait de ce tas de maisons branlantes. Et le prêtre se croyait encore dans la basse-cour de Désirée, en face d'un pullulement de bêtes sans cesse multipliées. Il trouvait là la même chaleur de génération, les mêmes couches continues, dont la sensation lui avait causé un malaise. Vivant depuis le matin dans cette histoire de la grossesse de Rosalie, il finissait par penser à cela, aux saletés de l'existence, aux poussées de la chair, à la reproduction fatale de l'espèce semant les hommes comme des grains de blé. Les Artaud étaient un troupeau parqué entre les quatre collines de l'horizon, engendrant, s'étalant davantage sur le sol, à chaque portée des femelles.

- Tenez, cria Frère Archangias, qui s'interrompit pour montrer une grande fille se laissant embrasser par son amoureux, derrière un buisson, voilà encore une gueuse, là-bas!

Il agita ses longs bras noirs, jusqu'à ce qu'il eût mis le couple en fuite. Au loin, sur les terres rouges, sur les roches pelées, le soleil se mourait, dans une dernière flambée d'incendie. Peu à peu, la nuit tomba. L'odeur chaude des lavandes devint plus fraîche, apportée par les souffles légers qui se levaient. Il y eut, par moments, un large soupir, comme si cette terre terrible, toute brûlée de passions, se fût enfin calmée, sous la pluie grise du crépuscule. L'abbé Mouret, son chapeau à la main, heureux du froid, sentait la paix de l'ombre redescendre en lui.

- Monsieur le curé! Frère Archangias! appela la Teuse. Vite! la soupe est servie.

C'était une soupe aux choux, dont la vapeur forte emplissait la salle à manger du presbytère. Le Frère s'assit, vidant lentement l'énorme assiette que la Teuse venait de poser devant lui. Il mangeait beaucoup, avec un gloussement du gosier qui laissait entendre la nourriture tomber dans l'estomac. Les yeux sur la cuiller, il ne soufflait mot.

- Ma soupe n'est donc pas bonne, monsieur le curé? demanda la vieille servante. Vous êtes là, à chipoter dans votre assiette.

- Je n'ai guère faim, ma bonne Teuse, répondit le prêtre en souriant.

- Pardi! ce n'est pas étonnant, quand on fait les cent dix-neuf coups!... Vous auriez faim, si vous n'aviez pas déjeuné à deux heures passées.

Frère Archangias, après avoir versé dans sa cuiller les quelques gouttes de bouillon restées au fond de son assiette, dit posément:

- Il faut être régulier dans ses repas, monsieur le curé.

Cependant Désirée, qui avait, elle aussi, mangé sa soupe, sérieusement, sans ouvrir les lèvres, venait de se lever pour suivre la Teuse à la cuisine. Le Frère, resté seul avec l'abbé Mouret, se taillait de longues bouchées de pain, qu'il avalait, tout en attendant le plat.

- Alors, vous avez fait une grande tournée? demanda-t-il.

Le prêtre n'eut pas le temps de répondre. Un bruit de pas, d'exclamations, de rires sonores, s'éleva au bout du corridor, du côté de la cour. Il y eut comme une courte dispute. Une voix de flûte qui troubla l'abbé, se fâchait, parlant vite, se perdant au milieu d'une bouffée de gaieté.

- Qu'est-ce donc? dit-il en quittant sa chaise.

Désirée rentra d'un bond. Elle cachait quelque chose sous sa jupe retroussée. Elle répétait vivement:

- Est-elle drôle! Elle n'a pas voulu venir. Je la tenais par sa robe; mais elle est joliment forte, elle m'a échappé.

- De qui parle-t-elle? interrogea la Teuse, qui accourait de la cuisine, apportant un plat de pommes de terre, sur lequel s'allongeait un morceau de lard.

La jeune fille s'était assise. Avec des précautions infinies, elle tira de dessous sa jupe un nid de merles, où dormaient trois petits. Elle le posa sur son assiette. Dès que les petits aperçurent la lumière, ils allongèrent des cous frêles, ouvrant leurs becs saignants, demandant à manger. Désirée tapa les mains, charmée, prise d'une émotion extraordinaire, en face de ces bêtes qu'elle ne connaissait pas.

- C'est cette fille du Paradou! s'écria l'abbé, se souvenant brusquement.

Le Teuse s'était approchée de la fenêtre.

- C'est vrai, dit-elle. J'aurais dû la reconnaître à sa voix de cigale... Ah! la bohémienne! Tenez, elle est restée là-bas, à nous espionner.

L'abbé Mouret s'avança. Il crut voir, en effet, derrière un genévrier, la jupe orange d'Albine. Mais Frère Archangias se haussa violemment derrière lui, allongeant le poing, branlant sa tête rude, tonnant:

- Que le diable te prenne, fille de bandit! Je te traînerai par les cheveux autour de l'église, si je t'attrape à venir ici tes maléfices!

Un éclat de rire, frais comme une haleine de la nuit, monta du sentier. Puis, il y eut une course légère, un murmure de robe coulant sur l'herbe, pareil à un frôlement de couleuvre. L'abbé Mouret, debout devant la fenêtre, suivait au loin une tache blonde glissant entre les bois de pins, ainsi qu'un reflet de lune. Les souffles qui lui arrivaient de la campagne, avaient ce puissant parfum de verdure, cette odeur de fleurs sauvages qu'Albine secouait de ses bras nus, de sa taille libre, de ses cheveux dénoués.

- Une damnée, une fille de perdition! gronda sourdement Frère Archangias, en se remettant à table.

Il mangea gloutonnement son lard, avalant des pommes de terre entières en guise de pain. Jamais la Teuse ne put décider Désirée à finir de dîner. La grande enfant restait en extase devant le nid de merles, questionnant, demandant ce que ça mangeait, si ça faisait des oeufs, à quoi on reconnaissait les coqs, chez ces bêtes-là.

Mais la vieille servante eut comme un soupçon. Elle se posa sur sa bonne jambe, regardant le jeune curé dans les yeux.

- Vous connaissez donc les gens du Paradou? dit-elle.

Alors, simplement, il dit la vérité, il raconta la visite qu'il avait faite au vieux Jeanbernat. La Teuse échangeait des regards scandalisés avec Frère Archangias. Elle ne répondit d'abord rien. Elle tournait autour de la table, boitant furieusement, donnant des coups de talon à fendre le plancher.

- Vous auriez bien pu me parler de ces gens, depuis trois mois, finit par dire le prêtre. J'aurais su au moins chez qui je me présentais.

La Teuse s'arrêta net, les jambes comme cassées.

- Ne mentez pas, monsieur le curé, bégaya-t-elle; ne mentez pas, ça augmenterait encore votre péché... Comment osez-vous dire que je ne vous ai pas parlé du Philosophe, de ce païen qui est le scandale de toute la contrée! La vérité est que vous ne m'écoutez jamais, quand je cause. Ça vous entre par une oreille, ça sort par l'autre... Ah! si vous m'écoutiez, vous vous éviteriez bien des regrets!

- Je vous ai dit aussi un mot de ces abominations, affirma le Frère.

L'abbé Mouret eut un léger haussement d'épaules.

- Enfin, je ne me suis plus souvenu, reprit-il. C'est au Paradou seulement que j'ai cru me rappeler certaines histoires... D'ailleurs, je me serais rendu quand même auprès de ce malheureux, que je croyais en danger de mort.

Frère Archangias, la bouche pleine, donna un violent coup de couteau sur la table, criant:

- Jeanbernat est un chien. Il doit crever comme un chien.

Puis, voyant le prêtre protester de la tête, lui coupant la parole:

- Non, non, il n'y a pas de Dieu pour lui, pas de pénitence, pas de miséricorde... Il vaudrait mieux jeter l'hostie aux cochons que de la porter à ce gredin.

Il reprit des pommes de terre, les coudes sur la table, le menton dans son assiette, mâchant d'une façon furibonde. La Teuse, les lèvres pincées, toute blanche de colère, se contenta de dire sèchement:

- Laissez, monsieur le curé n'en veut faire qu'à sa tête, monsieur le curé a des secrets pour nous, maintenant.

Un gros silence régna. Pendant un instant, on n'entendit que le bruit des mâchoires du Frère, accompagné de l'étrange ronflement de son gosier. Désirée, entourant de ses bras nus le nid de merles resté sur son assiette, la face penchée, souriant aux petits, leur parlait longuement, tout bas, dans un gazouillis à elle, qu'ils semblaient comprendre.

- On dit ce qu'on fait, quand on n'a rien à cacher! cria brusquement la Teuse.

Et le silence recommença. Ce qui exaspérait la vieille servante, c'était le mystère que le prêtre semblait lui avoir fait de sa visite au Paradou. Elle se regardait comme une femme indignement trompée. Sa curiosité saignait. Elle se promena autour de la table, ne regardant pas l'abbé, ne s'adressant à personne, se soulageant toute seule.

- Pardi, voilà pourquoi on mange si tard!... On s'en va sans rien dire courir la pretentaine, jusqu'à des deux heures de l'après-midi. On entre dans des maisons si mal famées, qu'on n'ose pas même ensuite raconter ce qu'on a fait. Alors, on ment, on trahit tout le monde...

- Mais, interrompit doucement l'abbé Mouret, qui s'efforçait de manger, pour ne pas fâcher la Teuse davantage, personne ne m'a demandé si j'étais allé au Paradou, je n'ai pas eu à mentir.

La Teuse continua, comme si elle n'avait pas entendu:

- On abîme sa soutane dans la poussière, on revient fait comme un voleur. Et, si une bonne personne s'intéressant à vous, vous questionne pour votre bien, on la bouscule, on la traite en femme de rien qui n'a pas votre confiance. On se cache comme un sournois, on préférait crever que de laisser échapper un mot, on n'a pas même l'attention d'égayer son chez soi en disant ce qu'on a vu.

Elle se tourna vers le prêtre, le regarda en face.

- Oui, c'est pour vous, tout çà... Vous êtes un cachottier, vous êtes un méchant homme!

Et elle se mit à pleurer. Il fallut que l'abbé la consolât.

- Monsieur Caffin me disait tout, cria-t-elle encore.

Mais elle se calmait. Frère Archangias achevait un gros morceau de fromage, sans paraître le moins du monde dérangé par cette scène. Selon lui, l'abbé Mouret avait besoin d'être mené droit; la Teuse faisait bien de lui faire sentir la bride. Il vida un dernier verre de piquette, se renversa sur sa chaise, digérant.

- Enfin, demanda la vieille servante, qu'est-ce que vous avez vu, au Paradou? Racontez-nous, au moins.

L'abbé Mouret, souriant, dit en peu de mots la singulière façon dont Jeanbernat l'avait reçu. La Teuse, qui l'accablait de questions, poussait des exclamations indignées. Frère Archangias serra les poings, les brandit en avant.

- Que le ciel l'écrase! dit-il; qu'il les brûle, lui et sa sorcière!

Alors, l'abbé, à son tour, tâcha d'avoir de nouveaux détails sur les gens du Paradou. Il écoutait avec une attention profonde le Frère qui racontait des faits monstrueux.

- Oui, cette diablesse est venue un matin s'asseoir à l'école. Il y a longtemps, elle pouvait avoir dix ans. Moi, je la laissai faire; je pensai que son oncle l'envoyait pour sa première communion. Pendant deux mois, elle a révolutionné la classe.

Elle s'était fait adorer, la coquine! Elle savait des jeux, elle inventait des falbalas avec des feuilles d'arbre et des bouts de chiffon. Et intelligente, avec cela, comme toutes ces filles de l'enfer! Elle était la plus forte sur le catéchisme... Voilà qu'un matin, le vieux tombe au beau milieu des leçons. Il parlait de casser tout, il criait que les prêtres lui avaient pris l'enfant. Le garde champêtre a dû venir pour le flanquer à la porte. La petite s'était sauvée. Je la voyais, par la fenêtre, dans un champ, en face, rire de la fureur de son oncle... Elle venait d'elle-même à l'école, depuis deux mois, sans qu'il s'en doutât. Histoire de faire battre les montagnes.

- Jamais elle n'a fait sa première communion, dit la Teuse, à demi-voix, avec un léger frisson.

- Non, jamais, reprit Frère Archangias. Elle doit avoir seize ans. Elle grandit comme une bête. Je l'ai vue courir à quatre pattes, dans un fourré, du côté de la Palud.

- A quatre pattes, murmura la servante, qui se tourna vers la fenêtre, prise d'inquiétude.

L'abbé Mouret voulut émettre un doute; mais le Frère s'emporta.

- Oui, à quatre pattes! Et elle sautait comme un chat sauvage, les jupes troussées, montrant ses cuisses. J'aurais eu un fusil que j'aurais pu l'abattre. On tue des bêtes qui sont plus agréables à Dieu... Et, d'ailleurs, on sait bien qu'elle vient miauler toutes les nuits autour des Artaud. Elle a des miaulements de gueuse en chaleur. Si jamais un homme lui tombait dans les griffes, à celle-là, elle ne lui laisserait certainement pas un morceau de peau sur les os.

Et toute sa haine de la femme parut. Il ébranla la table d'un coup de poing, il cria ses injures accoutumées:

- Elles ont le diable dans le corps. Elles puent le diable; elles le puent aux jambes, aux bras, au ventre, partout... C'est ce qui ensorcelle les imbéciles.

Le prêtre approuva de la tête. La violence de Frère Archangias, la tyrannie bavarde de la Teuse, étaient comme des coups de lanières, dont il goûtait souvent le cinglement sur ses épaules. Il avait une joie pieuse à s'enfoncer dans la bassesse, entre ces mains pleines de grossièretés populacières. La paix du ciel lui semblait au bout de ce mépris du monde, de cet encanaillement de tout son être. C'était une injure qu'il se réjouissait de faire à son corps, un ruisseau dans lequel il se plaisait à traîner sa nature tendre.

- Il n'y a qu'ordure, murmura-t-il, en pliant sa serviette.

La Teuse desservait la table. Elle voulut enlever l'assiette, où Désirée avait posé le nid de merles.

- Vous n'allez pas coucher là, mademoiselle, dit-elle. Laissez donc ces vilaines bêtes.

Mais Désirée défendit l'assiette. Elle couvrait le nid de ses bras nus, ne riant plus, s'irritant d'être dérangée.

- J'espère qu'on ne va pas garder ces oiseaux, s'écria Frère Archangias. Ça porterait malheur... Il faut leur tordre le cou.

Et il avançait déjà ses grosses mains. La jeune fille se leva, recula, frémissante, serrant le nid contre sa poitrine. Elle regardait le Frère fixement, les lèvres gonflées, d'un air de louve prête à mordre.

- Ne touchez pas les petits, bégaya-t-elle. Vous êtes laid!

Elle accentua ce mot avec un si étrange mépris, que l'abbé Mouret tressaillit, comme si la laideur du Frère l'eût frappé pour la première fois. Celui-ci s'était contenté de grogner. Il avait une haine sourde contre Désirée, dont la belle poussée animale l'offensait.

Lorsqu'elle fut sortie, à reculons, sans le quitter des yeux, il haussa les épaules, en mâchant entre les dents une obscénité que personne n'entendit.

-Il vaut mieux qu'elle aille se coucher, dit la Teuse. Elle nous ennuierait, tout à l'heure, à l'église.

- Est-ce qu'on est venu? demanda l'abbé Mouret.

- Il y a beau temps que les filles sont là dehors, avec des brassées de feuillages... Je vais allumer les lampes. On pourra commencer quand vous voudrez.

Quelques secondes après, on l'entendit jurer dans la sacristie, parce que les allumettes étaient mouillées. Frère Archangias, resté seul avec le prêtre, demanda d'une voix maussade:

- C'est pour le Mois de Marie?

- Oui, répondit l'abbé Mouret. Ces jours derniers, les filles du pays, qui avaient de gros travaux, n'ont pu venir, selon l'usage, orner la chapelle de la Vierge. La cérémonie a été remise à ce soir.

- Un joli usage, marmotta le Frère. Quand je les vois déposer chacune leurs rameaux, j'ai envie de les jeter par terre, pour qu'elles confessent au moins leurs vilenies, avant de toucher à l'autel... C'est une honte de souffrir que des femmes promènent leurs robes si près des saintes reliques.

L'abbé s'excusa du geste. Il n'était aux Artaud que depuis peu, il devait obéir aux coutumes.

- Quand vous voudrez, monsieur le curé? cria la Teuse.

Mais Frère Archangias le retint un instant encore.

- Je m'en vais, reprit-il. La religion n'est pas une fille, pour qu'on la mette dans les fleurs et dans les dentelles.

Il marchait lentement vers la porte. Il s'arrêta de nouveau, levant un de ses doigts velus, ajoutant:

- Méfiez-vous de votre dévotion à la Vierge.

XIII.

Dans l'église, l'abbé Mouret trouva une dizaine de grandes filles, tenant des branches d'olivier, de laurier, de romarin. Les fleurs de jardin ne poussant guère sur les roches des Artaud, l'usage était de parer l'autel de la Vierge d'une verdure résistante qui durait tout le mois de mai. La Teuse ajoutait des giroflées de muraille, dont les queues trempaient dans de vieilles carafes.

- Voulez-vous me laisser faire, monsieur le curé? demanda-t-elle. Vous n'avez pas l'habitude... Tenez, mettez-vous là, devant l'autel. Vous me direz si la décoration vous plaît.

Il consentit, et ce fut elle qui dirigea réellement la cérémonie. Elle était montée sur un escabeau; elle rudoyait les grandes filles qui s'approchaient tour à tour, avec leurs feuillages.

- Pas si vite, donc! Vous me laisserez bien le temps d'attacher les branches. Il ne faut pas que tous ces fagots tombent sur la tête de monsieur le curé... Eh bien! Babet, c'est ton tour. Quand tu me regarderas, avec tes gros yeux! Il est joli, ton romarin! il est jaune comme un chardon. Toutes les bourriques du pays ont donc pissé dessus!... A toi, la Rousse. Ah! voilà un beau laurier, au moins! Tu as pris ça dans ton champ de la Croix-Verte.

Les grandes filles posaient leurs rameaux sur l'autel, qu'elles baisaient. Elles restaient un instant contre la nappe, passant les branches à la Teuse, oubliant l'air sournoisement recueilli qu'elles avaient pris pour monter le degré; elles finissaient par rire, elles butaient des genoux, ployaient les hanches au bord de la table, enfonçaient la gorge en plein dans le tabernacle. Et, au-dessus d'elles, la grande Vierge de plâtre doré inclinait sa face peinte, souriait de ses lèvres roses au petit Jésus tout nu qu'elle portait sur son bras gauche.

- C'est ça, Lisa! cria la Teuse, assieds-toi sur l'autel, pendant que tu y es! Veux-tu bien baisser tes jupes! Est-ce qu'on montre ses jambes comme ça!... Qu'une de vous s'avise de se vautrer! je lui envoie ses branches à travers la figure... Vous ne pouvez donc pas me passer cela tranquillement!

Et se tournant:

- Est-ce à votre goût, monsieur le curé? Trouvez-vous que ça aille?

Elle établissait, derrière la Vierge, une niche de verdure, avec des bouts de feuillage qui dépassaient, formant berceau, retombant en façon de palmes. Le prêtre approuvait d'un mot, hasardait une observation.

- Je crois, murmura-t-il, qu'il faudrait un bouquet de feuilles plus tendres, en haut.

- Sans doute, gronda la Teuse. Elles ne m'apportent que du laurier et du romarin... Quelle est celle qui a de l'olivier? Pas une, allez! Elles ont peur de perdre quatre olives, ces païennes-là.

Mais Catherine monta le degré, avec une énorme branche d'olivier, sous laquelle elle disparaissait.

- Ah! tu en as, toi, gamine, reprit la vieille servante.

- Pardi, dit une voix, elle l'a volé. J'ai vu Vincent qui cassait la branche, pendant qu'elle faisait le guet.

Catherine, furieuse, jura que ce n'était pas vrai. Elle s'était tournée, sans lâcher sa branche, dégageant sa tête brune du buisson qu'elle portait; elle mentait avec un aplomb extraordinaire, inventait une longue histoire pour prouver que l'olivier était bien à elle.

- Et puis, conclut-elle, tous les arbres appartiennent à la sainte Vierge.

L'abbé Mouret voulut intervenir. Mais la Teuse demanda si on se moquait d'elle, à lui laisser si longtemps les bras en l'air. Et elle attacha solidement la branche d'olivier, pendant que Catherine, grimpée sur l'escabeau, derrière son dos, contre-faisait la façon pénible dont elle tournait sa taille énorme, à l'aide de sa bonne jambe; ce qui fit sourire le prêtre lui-même.

- Là, dit la Teuse, en descendant auprès de celui-ci, pour donner un coup d'oeil à son oeuvre; voilà le haut terminé... Maintenant, nous allons mettre des touffes entre les chandeliers, à moins que vous ne préfériez une guirlande qui courrait le long des gradins.

Le prêtre se décida pour de grosses touffes.

- Allons, avancez, reprit la servante, montée de nouveau sur l'escabeau. Il ne faut pas coucher ici... Veux-tu bien baiser l'autel, Miette? Est-ce que tu t'imagines être dans ton écurie?... Monsieur le curé, voyez donc ce qu'elles font, là-bas? Je les entends qui rient comme des crevées.

On éleva une des deux lampes, on éclaira le bout noir de l'église. Sous la tribune, trois grandes filles jouaient à se pousser; une d'elles était tombée la tête dans le bénitier, ce qui faisait tant rire les autres, qu'elles se laissaient aller par terre pour rire à leur aise. Elles revinrent, regardant le curé en dessous, l'air heureux d'être grondées, avec leurs mains ballantes qui leur tapaient sur les cuisses.

Mais ce qui fâcha surtout la Teuse, ce fut d'apercevoir brusquement la Rosalie montant à l'autel comme les autres, avec son fagot.

- Veux-tu bien descendre! lui cria-t-elle. Ce n'est pas l'aplomb qui te manque, ma fille!... Voyons, plus vite, emporte-moi ton paquet.

- Tiens, pourquoi donc? dit hardiment Rosalie. On ne m'accusera peut-être pas de l'avoir volé.

Les grandes filles se rapprochaient, faisant les bêtes, échangeant des coups d'oeil luisants.

- Va-t'en, répétait la Teuse; ta place n'est pas ici, entends-tu!

Puis, perdant son peu de patience, brutalement, elle lâcha un mot très gros, qui fit courir un rire d'aise parmi les paysannes.

- Après? dit Rosalie. Est-ce que vous savez ce que font les autres? Vous n'êtes pas allée y voir, n'est-ce pas?

Et elle crut devoir éclater en sanglots. Elle jeta ses rameaux, elle se laissa emmener à quelques pas par l'abbé Mouret, qui lui parlait très sévèrement. Il avait tenté de faire taire la Teuse, il commençait à être gêné au milieu de ces grandes filles éhontées, emplissant l'église, avec leurs brassées de verdure. Elles se poussaient jusqu'au degré de l'autel, l'entouraient d'un coin de forêt vivante, lui apportaient le parfum rude des bois odorants, comme un souffle monté de leurs membres de fortes travailleuses.

- Dépêchons, dépêchons, dit-il en tapant légèrement dans les mains.

- Pardi! j'aimerais mieux être dans mon lit, murmura la Teuse; si vous croyez que c'est commode d'attacher tous ces bouts de bois!

Cependant, elle avait fini par nouer entre les chandeliers de hauts panaches de feuillage. Elle plia l'escabeau, que Catherine alla porter derrière le maître-autel. Elle n'eut plus qu'à planter des massifs, aux deux côtés de la table. Les dernières bottes de verdure suffirent à ce bout de parterre; même il resta des rameaux, dont les filles jonchèrent le sol, jusqu'à la balustrade de bois. L'autel de la Vierge était un bosquet, un enfoncement de taillis, avec une pelouse verte, sur le devant.

La Teuse consentit alors à laisser la place à l'abbé Mouret. Celui-ci monta à l'autel, tapa de nouveau légèrement dans ses mains.

- Mesdemoiselles, dit-il, nous continuerons demain les exercices du Mois de Marie. Celles qui ne pourront venir, devront tout au moins dire leur chapelet chez elles.

Il s'agenouilla, tandis que les paysannes, avec un grand bruit de jupes, se mettaient par terre, s'asseyant sur leurs talons. Elles suivirent son oraison d'un marmottement confus, où perçaient des rires. Une d'elles, se sentant pincée par derrière, laissa échapper un cri, qu'elle tâcha d'étouffer dans un accès de toux; ce qui égaya tellement les autres, qu'elles restèrent un instant à se tordre, après avoir dit Amen, le nez sur les dalles, sans pouvoir se relever.

La Teuse renvoya ces effrontées, pendant que le prêtre, qui s'était signé, demeurait absorbé devant l'autel, comme n'entendant plus ce qui se passait derrière lui.

- Allons, déguerpissez, maintenant, murmurait-elle. Vous êtes un tas de propres à rien, qui ne savez même pas respecter le bon Dieu... C'est une honte, ça ne s'est jamais vu, des filles qui se roulent par terre dans une église, comme des bêtes dans un pré... Qu'est-ce que tu fais là-bas, la Rousse? Si je t'en vois pincer une, tu auras affaire à moi! Oui, oui, tirez-moi la langue, je dirai tout à monsieur le curé. Dehors, dehors, coquines!

Elle les refoulait lentement vers la porte, galopant autour d'elles, boitant d'une façon furibonde. Elle avait réussi à les faire sortir jusqu'à la dernière, lorsqu'elle aperçut Catherine tranquillement installée dans le confessionnal avec Vincent; ils mangeaient quelque chose, d'un air ravi. Elle les chassa. Et comme elle allongeait le cou hors de l'église, avant de fermer la porte, elle vit la Rosalie se pendre aux épaules du grand Fortuné qui l'attendait; tous deux se perdirent dans le noir, du côté du cimetière, avec un bruit affaibli de baisers.

- Et ça présente à l'autel de la Vierge! bégaya-t-elle, en poussant les verrous. Les autres ne valent pas mieux, je le sais bien. Toutes des gourgandines qui sont venues ce soir, avec leurs fagots, histoire de rire et de se faire embrasser par les garçons, à la sortie! Demain, pas une ne se dérangera; monsieur le curé pourra bien dire ses Ave tout seul... On n'apercevra plus que les gueuses qui auront des rendez-vous.

Elle bousculait les chaises, les remettait en place, regardait si rien de suspect ne traînait, avant de monter se coucher. Elle ramassa dans le confessionnal une poignée de pelures de pomme, qu'elle jeta derrière le maître-autel. Elle trouva également un bout de ruban arraché de quelque bonnet, avec une mèche de cheveux noirs, dont elle fit un petit paquet, pour ouvrir une enquête.

A cela près, l'église lui parut en bon ordre. La veilleuse avait de l'huile pour la nuit, les dalles du choeur pouvaient aller jusqu'au samedi sans être lavées.

- Il est près de dix heures, monsieur le curé, dit-elle en s'approchant du prêtre toujours agenouillé. Vous feriez bien de monter.

Il ne répondit pas, il se contenta d'incliner doucement la tête.

- Bon, je sais ce que ça veut dire, continua la Teuse. Dans une heure, il sera encore là, sur la pierre, à se donner des coliques... Je m'en vais, parce que je l'ennuie. N'importe, ça na guère de bon sens: déjeuner quand les autres dînent, se coucher à l'heure où les poules se lèvent!... Je vous ennuie, n'est-ce pas? monsieur le curé. Bonsoir. Vous n'êtes guère raisonnable, allez!

Elle se décidait à partir; mais elle revint éteindre une des deux lampes, en murmurant que de prier si tard "c'était la mort à l'huile". Enfin, elle s'en alla, après avoir essuyé de sa manche la nappe du maître-autel, qui lui parut grise de poussière. L'abbé Mouret, les yeux levés, les bras serrés contre la poitrine, était seul.

XIV.

Éclairée d'une seule lampe brûlant sur l'autel de la Vierge, au milieu des verdures, l'église s'emplissait, aux deux bouts, de grandes ombres flottantes. La chaire jetait un pan de ténèbre jusqu'aux solives du plafond. Le confessionnal faisait une masse noire, découpant sous la tribune le profil étrange d'une guérite crevée. Toute la lumière, adoucie, comme verdie par les feuillages, dormait sur la grande Vierge dorée, qui semblait descendre d'un air royal, portée par le nuage où se jouaient des têtes d'anges ailées. On eût dit, à voir la lampe ronde luire au milieu des branches, une lune pâle se levant au bord d'un bois, éclairant quelque souveraine apparition, une princesse du ciel, couronnée d'or, vêtue d'or, qui aurait promené la nudité de son divin enfant au fond du mystère des allées. Entre les feuilles, le long des hauts panaches, dans le large berceau ogival, et jusque sur les rameaux jetés à terre, des rayons d'astres coulaient, assoupis, pareils à cette pluie laiteuse qui pénètre les buissons, par les nuits claires. Des bruits vagues, des craquements venaient des deux bouts sombres de l'église; la grande horloge, à gauche du choeur, battait lentement, avec une haleine grosse de mécanique endormie. Et la vision radieuse, la Mère aux minces bandeaux de cheveux châtains, comme rassurée par la paix nocturne de la nef, descendait davantage, courbait à peine l'herbe des clairières, sous le vol léger de son nuage.

L'abbé Mouret la regardait. C'était l'heure où il aimait l'église. Il oubliait le Christ lamentable, le supplicié barbouillé d'ocre et de laque, qui agonisait derrière lui, à la chapelle des Morts. Il n'avait plus la distraction de la clarté crue des fenêtres, des gaietés du matin entrant avec le soleil, de la vie du dehors, des moineaux et des branches envahissant la nef par les carreaux cassés. A cette heure de nuit, la nature était morte, l'ombre tendait de crêpe les murs blanchis, la fraîcheur lui mettait aux épaules un cilice salutaire; il pouvait s'anéantir dans l'amour absolu, sans que le jeu d'un rayon, la caresse d'un souffle ou d'un parfum, le battement d'une aile d'insecte, vînt le tirer de sa joie d'aimer. Sa messe du matin ne lui avait jamais donné les délices surhumains de ses prières du soir.

Les lèvres balbutiantes, l'abbé Mouret regardait la grande Vierge. Il la voyait venir à lui, du fond de sa niche verte, dans une splendeur croissante. Ce n'était plus un clair de lune roulant à la cime des arbres. Elle lui semblait vêtue de soleil, elle s'avançait majestueusement, glorieuse, colossale, si toute-puissante, qu'il était tenté, par moments, de se jeter la face contre terre, pour éviter le flamboiement de cette porte ouverte sur le ciel. Alors, dans cette adoration de tout son être, qui faisait expirer les paroles sur la bouche, il se souvint du dernier mot de Frère Archangias, comme d'un blasphème. Souvent le Frère lui reprochait cette dévotion particulière à la Vierge, qu'il disait être un véritable vol fait à la dévotion de Dieu. Selon lui, cela amollissait les âmes, enjuponnait la religion, créait toute une sensiblerie pieuse indigne des forts. Il gardait rancune à la Vierge d'être femme, d'être belle, d'être mère; il se tenait en garde contre elle, pris de la crainte sourde de se sentir tenté par sa grâce, de succomber à sa douceur de séductrice. "Elle vous mènera loin!" avait-il crié un jour au jeune prêtre, voyant en elle un commencement de passion humaine, une pente aux délices des beaux cheveux châtains, des grands yeux clairs, du mystère des robes tombant du col à la pointe des pieds. C'était la révolte d'un saint, qui séparait violemment la Mère du Fils, en demandant comme celui-ci: "Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?" Mais l'abbé Mouret résistait, se prosternait, tâchait d'oublier les rudesses du Frère. Il n'avait plus que ce ravissement dans la pureté immaculée de Marie, qui le sortit de la bassesse où il cherchait à s'anéantir. Lorsque, seul en face de la grande Vierge dorée, il s'hallucinait jusqu'à la voir se pencher pour lui donner ses bandeaux à baiser, il redevenait très jeune, très bon, très fort, très juste, tout envahi d'une vie de tendresse.

La dévotion de l'abbé Mouret pour la Vierge datait de sa jeunesse. Tout enfant, un peu sauvage, se réfugiant dans les coins, il se plaisait à penser qu'une belle dame le protégeait, que deux yeux bleus, très doux,avec un sourire, le suivaient partout. Souvent, la nuit, ayant senti un léger souffle lui passer sur les cheveux, il racontait que la Vierge était venue l'embrasser. Il avait grandi sous cette caresse de femme, dans cet air plein d'un frôlement de jupe divine. Dès sept ans, il contentait ses besoins de tendresse, en dépensant tous les sous qu'on lui donnait à acheter des images de sainteté, qu'il cachait jalousement, pour en jouir seul. Et jamais il n'était tenté par les Jésus portant l'agneau, les Christ en croix, les Dieu le Père se penchant avec une grande barbe au bord d'une nuée; il revenait toujours aux tendres images de Marie, à son étroite bouche riante, à ses fines mains tendues. Peu à peu, il les avait toutes collectionnées: Marie entre un lis et une quenouille, Marie portant l'enfant comme une grande soeur, Marie couronnée de roses, Marie couronnée d'étoiles. C'était pour lui une famille de belles jeunes filles, ayant une ressemblance de grâce, le même air de bonté, le même visage suave, si jeunes sous leurs voiles, que, malgré leur nom de mère de Dieu, il n'avait point peur d'elles comme des grandes personnes. Elles lui semblaient avoir son âge, être les petites filles qu'il aurait voulu rencontrer, les petites filles du ciel avec lesquelles les petits garçons morts à sept ans doivent jouer éternellement, dans un coin du paradis. Mais il était grave déjà; il garda, en grandissant, le secret de son religieux amour, pris des pudeurs exquises de l'adolescence. Marie vieillissait avec lui, toujours plus âgée d'un ou deux ans, comme il convient à une amie souveraine. Elle avait vingt ans, lorsqu'il en avait dix-huit. Elle ne l'embrassait plus la nuit sur le front; elle se tenait à quelques pas, les bras croisés, dans son sourire chaste, adorablement douce. Lui, ne la nommait plus que tout bas, éprouvant comme un évanouissement de son coeur, chaque fois que le nom chéri lui passait sur les lèvre, dans ses prières. Il ne rêvait plus des jeux enfantins, au fond du jardin céleste, mais une contemplation continue, en face de cette figure blanche, si pure, à laquelle il n'aurait pas voulu toucher de son souffle. Il cachait à sa mère elle-même qu'il l'aimât si fort.

Puis, à quelques années de là, lorsqu'il fut au séminaire, cette belle tendresse pour Marie, si droite, si naturelle, eut de sourdes inquiétudes. Le culte de Marie était-il nécessaire au salut? Ne volait-il pas Dieu, en accordant à Marie une part de son amour, la plus grande part, ses pensées, son coeur, son tout? Questions troublantes, combat intérieur qui le passionnait, qui l'attachait davantage. Alors il s'enfonça dans les subtilités de son affection. Il se donna des délices inouies à discuter la légitimité de ses sentiments. Les livres de dévotion à la Vierge l'excusèrent, le ravirent, l'emplirent de raisonnements, qu'il répétait avec des recueillements de prière. Ce fut là qu'il apprit à être l'esclave de Jésus en Marie. Il allait à Jésus par Marie. Et il citait toutes sortes de preuves, il distinguait, il tirait des conséquences: Marie à laquelle Jésus avait obéi sur la terre, devait être obéi par tous les hommes; Marie gardait sa puissance de mère dans le ciel, où elle était la grande dispensatrice des trésors de Dieu, la seule qui pût l'implorer, la seule qui distribuât les trônes; Marie, simple créature auprès de Dieu, mais haussée jusqu'à lui, devenait ainsi le lien humain du ciel à terre, l'intermédiaire de toute grâce, de toute miséricorde; et la conclusion était toujours qu'il fallait l'aimer par-dessus tout, en Dieu lui-même. Puis, c'étaient des curiosités théologiques plus ardues, le mariage de l'Époux céleste, le Saint-Esprit scellant le vase d'élection, mettant la Vierge Mère dans un miracle éternel, donnant sa pureté inviolable à la dévotion des hommes; c'était la Vierge victorieuse de toutes les hérésies, l'ennemie irréconciliable de Satan, l'Ève nouvelle annoncée comme devant écraser la tête du serpent, la Porte auguste de la grâce, par laquelle le Sauveur était entré une première fois, par laquelle il entrerait de nouveau, au dernier jour, prophétie vague, annonce d'un rôle plus large de Marie, qui laissait Serge sous le rêve de quelque épanouissement immense d'amour. Cette venue de la femme dans le ciel jaloux et cruel de l'Ancien Testament, cette figure de blancheur, mise au pied de la Trinité redoutable, était pour lui la grâce même de la religion, ce qui le consolait de l'épouvante de la foi, son refuge d'homme perdu au milieu des mystères du dogme. Et quand il se fut prouvé, points par points, longuement, qu'elle était le chemin de Jésus, aisé, court, parfait, assuré, il se livra de nouveau à elle, tout entier, sans remords; il s'étudia à être son vrai dévot, mourant à lui-même, s'abîmant dans la soumission.

Heure de volupté divine. Les livres de dévotion à la Vierge brûlaient entre ses mains. Ils lui parlaient une langue d'amour qui fumait comme un encens. Marie n'était plus l'adolescente voilée de blanc, les bras croisés, debout à quelques pas de son chevet; elle arrivait au milieu d'une splendeur, telle que Jean la vit, vêtue de soleil, couronnée de douze étoiles, ayant la lune sous les pieds; elle l'embaumait de sa bonne odeur, l'enflammait du désir du ciel, le ravissait jusque dans la chaleur des astres flambant à son front. Il se jetait devant elle, se criait son esclave; et rien n'était plus doux que ce mot d'esclave, qu'il répétait, qu'il goûtait davantage, sur sa bouche balbutiante, à mesure qu'il s'écrasait à ses pieds, pour être sa chose, son rien, la poussière effleurée du vol de sa robe bleue. Il disait avec David: "Marie est faite pour moi." Il ajoutait avec l'évangéliste: "Je l'ai prise par tout mon bien." Il la nommait: "Ma chère maîtresse," manquant de mots, arrivant à un babillage d'enfant et d'amant, n'ayant plus que le souffle entrecoupé de sa passion. Elle était la Bienheureuse, la Reine du ciel célébrée par les neuf choeurs des Anges, la Mère de la belle dilection, le Trésor du Seigneur. Les images vives s'étalaient, la comparaient à un paradis terrestre, fait d'une terre vierge, avec des parterres de fleurs vertueuses, des prairies vertes d'espérance, des tours imprenables de force, des maisons charmantes de confiance. Elle était encore une fontaine que le Saint-Esprit avait scellée, un sanctuaire où la très sainte Trinité se reposait, le trône de Dieu, la cité de Dieu, l'autel de Dieu, le temple de Dieu, le monde de Dieu. Et lui, se promenait dans ce jardin, à l'ombre, au soleil, sous l'enchantement des verdures; lui, soupirait après l'eau de cette fontaine; lui, habitait le bel intérieur de Marie, s'y appuyant, s'y cachant, s'y perdant, sans réserve, buvant le lait d'amour infini qui tombait goutte à goutte de ce sein virginal.

Chaque matin, dès son lever, au séminaire, il saluait Marie de cent révérences, le visage tourné vers le pan de ciel qu'il apercevait par sa fenêtre; le soir, il prenait congé d'elle, en s'inclinant le même nombre de fois, les yeux sur les étoiles. Souvent, en face des nuits sereines, lorsque Vénus luisait toute blonde et rêveuse dans l'air tiède, il s'oubliait, il laissait tomber de ses lèvres, ainsi qu'un léger chant, l'Ave maris stella, l'hymne attendrie qui lui déroulait au loin des plages bleues, une mer douce, à peine ridée d'un frisson de caresse, éclairée par une étoile souriante, aussi grande qu'un soleil. Il récitait encore le Salve Regina, le Regina coeli, l'O gloriosa Domina, toutes les prières, tous les cantiques. Il lisait l'Office de la Vierge, les livres de sainteté en son honneur, le petit Psautier de saint Bonaventure, d'une tendresse si dévote, que les larmes l'empêchaient de tourner les pages. Il jeûnait, il se mortifiait, pour lui faire l'offrande de sa chair meurtrie. Depuis l'âge de dix ans, il portait sa livrée, le saint scapulaire, la double image de Marie, cousue sur drap, dont il sentait la chaleur à son dos et à sa poitrine, contre sa peau nue, avec des tressaillements de bonheur. Plus tard, il avait pris la chaînette, afin de montrer son esclavage d'amour. Mais son grand acte restait toujours la Salutation angélique, l'Ave Maria, la prière parfaite de son coeur. "Je vous salue Marie," et il la voyait s'avancer vers lui, pleine de grâce, bénie entre toutes les femmes; il jetait son coeur à ses pieds, pour qu'elle marchât dessus, dans la douceur.

Cette salutation, il la multipliait, il la répétait de cent façons, s'ingéniant à la rendre plus efficace. Il disait douze Ave, pour rappeler la couronne de douze étoiles, ceignant le front de Marie; il en disait quatorze, en mémoire de ses quatorze allégresses; il en disait sept dizaines, en l'honneur des années qu'elle a vécues sur la terre. Il roulait pendant des heures les grains du chapelet. Puis, longuement, à certains jours de rendez-vous mystique, il entreprenait le chuchotement infini du Rosaire.

Quand, seul dans sa cellule, ayant le temps d'aimer, il s'agenouillait sur le carreau, tout le jardin de Marie poussait autour de lui, avec ses hautes floraisons de chasteté. Le Rosaire laissait couler entre ses doigts sa guirlande d'Ave coupée de Pater, comme une guirlande de roses blanches, mêlées des lis de l'Annonciation, des fleurs saignantes du Calvaire, des étoiles du Couronnement. Il avançait à pas lents, le long des allées embaumées, s'arrêtant à chacune des quinze dizaines d'Ave, se reposant dans le mystère auquel elle correspondait; il restait éperdu de joie, de douleur, de gloire, à mesure que les mystères se groupaient en trois séries, les joyeux, les douloureux, les glorieux. Légende incomparable, histoire de Marie, vie humaine complète, avec ses sourires, ses larmes, son triomphe, qu'il revivait d'un bout à l'autre, en un instant. Et d'abord il entrait dans la joie, dans les cinq mystères souriants, baignés des sérénités de l'aube: c'étaient la salutation de l'archange, un rayon de fécondité glissé du ciel, apportant la pâmoison adorable de l'union sans tâche; la visite à Elisabeth, par une claire matinée d'espérance, à l'heure où le fruit de ses entrailles donnait pour la première fois à Marie cette secousse qui fait pâlir les mères; les couches dans un étable de Bethléem, avec la longue file des bergers venant saluer la maternité divine; le nouveau-né porté au Temple, sur les bras de l'accouchée, qui sourit, lasse encore, déjà heureuse d'offrir son enfant à la justice de Dieu, aux embrassements de Siméon, aux désirs du monde; enfin, Jésus grandi, se révélant devant les docteurs, au milieu desquels sa mère inquiète le retrouve, fière de lui et consolée, puis après ce matin, d'une lumière si tendre, il semblait à Serge que le ciel se couvrait brusquement. Il ne marchait plus que sur des ronces, s'écorchait les doigts aux grains du Rosaire, se courbait sous l'épouvantement des cinq mystères de douleur: Marie agonisant dans son fils au Jardin des Oliviers, recevant avec lui les coups de fouet de la flagellation, sentant à son propre front le déchirement de la couronne d'épines, portant l'horrible poids de sa croix, mourant à ses pieds sur le Calvaire. Ces nécessités de la souffrance, ce martyre atroce d'une Reine adorée, pour qui il eût donné son sang comme Jésus, lui causaient une révolte d'horreur, que dix années des mêmes prières et des mêmes exercices n'avaient pu calmer. Mais les grains coulaient toujours, une trouée soudaine se faisait dans les ténèbres du crucifiement, la gloire resplendissante des cinq derniers mystères éclatait avec une allégresse d'astre libre. Marie, transfigurée, chantait l'alléluia de la résurrection, la victoire sur la mort, l'éternité de la vie; elle assistait, les mains tendues, renversée d'admiration, au triomphe de son fils, qui s'élevait au ciel, parmi des nuées d'or frangées de pourpre; elle rassemblait autour d'elle les Apôtres, goûtant comme au jour de la conception l'embrasement de l'esprit d'amour, descendu en flammes ardentes; elle était à son tour ravie par un vol d'anges, emportées sur des ailes blanches ainsi qu'une arche immaculée, déposée doucement au milieu de la splendeur des trônes célestes; et là, comme gloire suprême, dans une clarté si éblouissante, qu'elle éteignait le soleil, Dieu la couronnait des étoiles du firmament. La passion n'a qu'un mot. En disant à la file les cent cinquante Ave, Serge ne les avait pas répétés une seule fois. Ce murmure monotone, cette parole sans cesse la même qui revenait, pareille au: "Je t'aime" des amants, prenait chaque fois une signification plus profonde; il s'y attardait, causant sans fin à l'aide de l'unique phrase latine, connaissait Marie tout entière, jusqu'à ce que, le dernier grain du Rosaire s'échappant de ses mains, il se sentit défaillir à la pensée de la séparation.

Bien des fois le jeune homme avait ainsi passé les nuits, recommençant à vingt reprises les dizaines d'Ave, retardant toujours le moment où il devrait prendre congé de sa chère maîtresse. Le jour naissait, qu'il chuchotait encore. C'était la lune, disait-il pour se tromper lui-même, qui faisait pâlir les étoiles. Ses supérieurs devaient le gronder de ces veilles dont il sortait alangui, le teint si blanc, qu'il semblait avoir perdu du sang. Longtemps il avait gardé au mur de sa cellule une gravure coloriée du Sacré-Coeur de Marie. La Vierge, souriant d'une façon sereine, écartait son corsage, montrait dans sa poitrine un trou rouge, où son coeur brûlait, traversé d'une épée, couronné de roses blanches. Cette épée le désespérait; elle lui causait cette intolérable horreur de la souffrance chez la femme, dont la seule pensée le jetait hors de toute soumission pieuse. Il l'effaça, il ne garda que le coeur couronné et flambant, arraché à demi de cette chair exquise pour s'offrir à lui. Ce fut alors qu'il se sentit aimé. Marie lui donnait son coeur, son coeur vivant, tel qu'il battait dans son sein, avec l'égouttement rose de son sang. Il n'y avait plus là une image de passion dévote, mais une matérialité, un prodige de tendresse, qui, lorsqu'il priait devant la gravure, lui faisait élargir les mains pour recevoir religieusement le coeur sautant de la gorge sans tache. Il le voyait, il l'entendait battre. Et il était aimé, le coeur battait pour lui! C'était comme un affolement de tout son être, un besoin de baiser le coeur, de se fondre en lui, de se coucher avec lui au fond de cette poitrine ouverte. Elle l'aimait activement, jusqu'à le vouloir dans l'éternité auprès d'elle, toujours à elle. Elle l'aimait efficacement, sans cesse occupée de lui, le suivant partout, lui évitant les moindres infidélités. Elle l'aimait tendrement, plus que toutes les femmes ensemble, d'un amour bleu, profond, infini comme le ciel. Où aurait-il jamais trouvé une maîtresse si désirable? Quelle caresse de la terre était comparable à ce souffle de Marie dans lequel il marchait? Quelle union misérable, quelle jouissance ordurière pouvaient être mises en balance avec cette éternelle fleur du désir montant toujours sans s'épanouir jamais? Alors, le Magnificat, ainsi qu'une bouffée d'encens, s'exhalait de sa bouche. Il chantait le chant d'allégresse de Marie, son tressaillement de joie à l'approche de l'Époux divin. Il glorifiait le Seigneur qui renversait les puissants de leurs trônes, et qui lui envoyait Marie, à lui, un pauvre enfant nu, se mourant d'amour sur le carreau glacé de sa cellule.

Et, lorsqu'il avait tout donné à Marie, son corps, son âme, ses biens terrestres, ses biens spirituels, lorsqu'il était nu devant elle, à bout de prières, les litanies de la Vierge jaillissaient de ses lèvres brûlées, avec leurs appels répétés., entêtés, acharnés, dans un besoin suprême de secours célestes. Il lui semblait qu'il gravissait un escalier de désir; à chaque saut de son coeur, il montait une marche. D'abord, il la disait Sainte. Ensuite, il l'appelait Mère, très pure, très chaste, aimable, admirable. Et il reprenait son élan, lui criant six fois sa virginité, la bouche comme rafraîchie chaque fois par ce mot de vierge, auquel il joignait des idées de puissances, de bonté, de fidélité. A mesure que son coeur l'emportait plus haut, sur les degrés de lumière, une voix étrange, venue de ses veines, parlait en lui, s'épanouissant en fleurs éclatantes. Il aurait voulu se fondre en parfum, s'épandre en clarté, expirer en un soupir musical. Tandis qu'il la nommait Miroir de justice. Temple de sagesse, Source de sa joie, il se voyait pâle d'extase dans ce miroir, il s'agenouillait sur les dalles tièdes de ce temple, il buvait à longs traits l'ivresse de cette source. Et il la transformait encore, lâchant la bride à sa folie de tendresse pour s'unir à elle d'une façon toujours plus étroite. Elle devenait un Vase d'honneur choisi par Dieu, un Sein d'élection où il souhaitait de verser son être, de dormir à jamais. Elle était la Rose mystique, une grande fleur éclose au paradis, faite des Anges entourant leur Reine, si pure, si odorante, qu'il la respirait du bas de son indignité avec un gonflement de joie dont ses côtes craquaient. Elle se changeait en Maison d'or, en Tour de David, en Tour d'ivoire, d'une richesse inappréciable, d'une pureté jalousée des cygnes, d'une taille haute, forte, ronde, à laquelle il aurait voulu faire de ses bras tendus une ceinture de soumission. Elle se tenait debout à l'horizon, elle était la Porte du ciel, qu'il entrevoyait derrière ses épaules, lorsqu'un souffle de vent écartait les plis de son voile. Elle grandissait derrière la montagne, à l'heure où la nuit pâlit, Étoile du matin, secours des voyageurs égarés, aube d'amour. Puis, à cette hauteur, manquant d'haleine, non rassasie encore, mais les mots trahissant les forces de son coeur, il ne pouvait plus que la glorifier du titre de Reine qu'il lui jetait neuf fois comme neuf coups d'encensoir. Son cantique se mourait d'allégresse dans ces cris du triomphe final: Reine des vierges, Reine de tous les saints, Reine conçue sans péché! Elle toujours plus haut, resplendissait. Lui, sur la dernière marche, la marche que les familiers de Marie atteignent seuls, restait là un instant, pâmé au milieu de l'air subtil qui l'étourdissait, encore trop loin pour baiser le bord de la robe bleue, se sentant déjà rouler, avec l'éternel désir de remonter, de tenter cette jouissance surhumaine.

Que de fois les litanies de la Vierge, récitées en commun, dans la chapelle, avaient ainsi laissé le jeune homme, les genoux cassés, la tête vide, comme après une grande chute! Depuis sa sortie du séminaire, l'abbé Mouret avait appris à aimer la Vierge davantage encore. Il lui vouait ce culte passionné où Frère Archangias flairait des odeurs d'hérésie. Selon lui, c'était elle qui devait sauver l'Église par quelque prodige grandiose dont l'apparition prochaine charmerait la terre. Elle était le seul miracle de notre époque impie, la dame bleue se montrant aux petits bergers, la blancheur nocturne vue entre deux nuages, et dont le bord du voile traînait sur les chaumes des paysans. Quand Frère Archangias lui demandait brutalement s'il l'avait jamais aperçue, il se contentait de sourire, les lèvres serrées, comme pour garder son secret. La vérité était qu'il la voyait toutes les nuits. Elle ne lui apparaissait plus ni soeur joueuse, ni belle jeune fille fervente; elle avait une robe de fiancée, avec des fleurs blanches dans les cheveux, les paupières à demi baissées, laissant couler des regards humides d'espérance qui lui éclairaient les joues. Et il sentait bien qu'elle venait à lui, qu'elle lui promettait de ne plus tarder, qu'elle lui disait: "Me voici, reçois-moi." Trois fois chaque jour, lorsque l'Angelus sonnait, au réveil de l'aube, dans la maturité du midi, à la tombée attendrie du crépuscule, il se découvrait, il disait un Ave en regardant autour de lui, cherchant si la cloche ne lui annonçait pas enfin la venue de Marie. Il avait vingt-cinq ans. Il l'attendait.

Au mois de mai, l'attente du jeune prêtre était pleine d'un heureux espoir. Il ne s'inquiétait même plus des gronderies de la Teuse. S'il restait si tard à prier dans l'église, c'était avec l'idée folle que la grande Vierge dorée finirait par descendre. Et pourtant, il la redoutait, cette Vierge qui ressemblait à une princesse. Il n'aimait pas toutes les Vierges de la même façon. Celle-là le frappait d'un respect souverain. Elle était la Mère de Dieu; elle avait l'ampleur féconde, la face auguste, les bras forts de l'Épouse divine portant Jésus. Il se la figurait ainsi au milieu de la cour céleste, laissant traîner parmi les étoiles la queue de son manteau royal, trop haute pour lui, si puissante, qu'il tomberait en poudre, si elle daignait abaisser les yeux sur les siens. Elle était la Vierge de ses jours de défaillance, la Vierge sévère qui lui rendait la paix intérieure par la redoutable vision du paradis.

Ce soir-là, l'abbé Mouret resta plus d'une heure agenouillé dans l'église vide. Les mains jointes, les regards sur la Vierge d'or se levant comme un astre au milieu des verdures, il cherchait l'assoupissement de l'extase, l'apaisement des troubles étranges qu'il avait éprouvés pendant la journée. Mais il ne glissait pas au demi-sommeil de la prière avec l'aisance heureuse qui lui était accoutumée. La maternité de Marie, toute glorieuse et pure qu'elle se révélât, cette taille ronde de femme faite, cet enfant nu qu'elle portait sur un bras, l'inquiétaient, lui semblaient continuer au ciel la poussée débordante de génération au milieu de laquelle il marchait depuis le matin. Comme les vignes des coteaux pierreux, comme les arbres du Paradou, comme le troupeau humain des Artaud, Marie apportait l'éclosion, engendrait la vie. Et la prière s'attardait sur ses lèvres, il s'oubliait à des distractions, voyant des choses qu'il n'avait point encore vues, la courbe molle des cheveux châtains, le léger gonflement du menton, barbouillé de rose. Alors, elle devait se faire plus sévère, l'anéantir sous l'éclat de sa toute-puissance, pour le ramener à la phrase de l'oraison interrompue. Ce fut enfin par sa couronne d'or, par son manteau d'or, par tout l'or qui la changeait en une princesse terrible, qu'elle acheva de l'écraser dans une soumission d'esclave, la prière coulant régulière de la bouche, l'esprit perdu au fond d'une adoration unique. Jusqu'à onze heures, il dormit éveillé de cet engourdissement extatique, ne sentant plus ses genoux, se croyant suspendu, balancé ainsi qu'un enfant qu'on endort, se laissant aller à ce repos, tout en gardant la conscience d'un poids qui lui alourdissait le coeur. Autour de lui, l'église s'emplissait d'ombre, la lampe charbonnait, les hauts feuillages assombrissaient le visage verni de la grande Vierge.

Quand l'horloge, avant de sonner l'heure, grinça, d'une voix arrachée, l'abbé Mouret eut un frisson. Il n'avait pas senti la fraîcheur de l'église lui tomber sur les épaules. Maintenant, il grelottait. Comme il se signait, un rapide souvenir traversa la stupeur de son réveil; le claquement de ses dents lui rappelait les nuits passées sur le carreau de sa cellule, en face du Sacré-Coeur de Marie, le corps tout secoué de fièvre. Il se leva péniblement, mécontent de lui. D'ordinaire, il quittait l'autel, la chair sereine, avec la douceur du souffle de Marie sur le front. Cette nuit-là, lorsqu'il prit la lampe pour monter à sa chambre, il lui sembla que ses tempes éclataient: la prière était restée inefficace, il retrouvait, après un court soulagement, la même chaleur grandie depuis le matin de son coeur à son cerveau. Puis, arrivé à la porte de la sacristie, au moment de sortir, il se tourna, il éleva la lampe, d'un mouvement machinal, cherchant à voir une dernière fois la grande Vierge. Elle était noyée sous les ténèbres descendues des poutres, enfoncée dans les feuillages, ne laissant passer que la croix d'or de sa couronne.

XV.

La chambre de l'abbé Mouret, située à un angle du presbytère, était une vaste pièce, trouée sur deux de ses faces de deux immenses fenêtres carrées; l'une de ces fenêtres s'ouvrait au-dessus de la basse-cour de Désirée; l'autre donnait sur le village des Artaud, avec la vallée au loin, les collines, tout l'horizon. Le lit tendu de rideaux jaunes, la commode de noyer, les trois chaises de paille, se perdaient sous le haut plafond à solives blanchies. Une légère âpreté, cette odeur un peu aigre des vieilles bâtisses campagnardes, montait du carreau, passé au rouge, luisant comme une glace. Sur la commode, une grande statuette de l'Immaculée Conception mettait une douceur grise, entre deux pots de faïence que la Teuse avait emplis de lilas blancs.

L'abbé Mouret posa la lampe devant la Vierge, au bord de la commode. Il se sentait si mal à l'aise, qu'il se décida à allumer le feu de souches de vignes qui était tout préparé. Et il resta là, les pincettes à la main, regardant brûler les tisons, la face éclairée par la flamme. Au-dessous de lui, il entendait le gros sommeil de la maison. Le silence, qui bourdonnait à ses oreilles, finissait par prendre des voix chuchotantes. Lentement, invinciblement, ces voix l'envahissaient, redoublaient l'anxiété dont il avait, dans la journée, senti plusieurs fois le serrement à la gorge. D'où venait donc cette angoisse? quel pouvait être ce trouble inconnu, grossi doucement, devenu intolérable? Il n'avait pas péché cependant. Il lui semblait être sorti la veille du séminaire, avec toute l'ardeur de sa foi, si fort contre le monde, qu'il marchait au milieu des hommes en ne voyant que Dieu.

Alors, il se crut dans sa cellule, un matin, à cinq heures, au moment du lever. Le diacre de service passait en donnant un coup de bâton dans sa porte, avec le cri réglementaire:

- Benedicamus Domino!

- Deo gratias! répondait-il, mal réveillé, les yeux enflés de sommeil.

Et il sautait sur l'étroit tapis, se débarbouillait, faisait son lit, balayait sa chambre, renouvelait l'eau de son cruchon. Ce petit ménage était une joie, dans le frisson matinal qui lui courait sur la peau. Il entendait les pierrots des platanes de la cour se lever en même temps que lui, au milieu d'un tapage d'ailes et de gosiers assourdissant. Il pensait qu'ils disaient leurs prières, à leur façon. Lui, descendait dans la salle des Méditations, où, après les oraisons, il restait une demi-heure agenouillé, à méditer sur cette pensée d'Ignace: "Que sert à l'homme de conquérir l'univers, s'il perd son âme?" C'était un sujet fertile en bonnes résolutions, qui le faisait renoncer à tous les biens de la terre, avec le rêve si souvent caressé d'une vie au désert, sous la seule richesse d'un grand ciel bleu. Au bout de dix minutes, ses genoux, meurtris sur la dalle, devenaient tellement douloureux, qu'il éprouvait peu à peu un évanouissement de tout son être, une extase dans laquelle ils se voyait grand conquérant, maître d'un empire immense, jetant sa couronne, brisant son sceptre, foulant aux pieds un luxe inouï, des cassettes d'or, des ruissellements de bijoux, des étoffes cousues de pierreries, pour aller s'ensevelir au fond d'une Thébaïde, vêtu d'une bure qui lui écorchait l'échine. Mais la messe le tirait de ces imaginations, dont il sortait comme d'une belle histoire réelle, qui lui serait arrivée en des temps anciens. Il communiait, il chantait le psaume du jour, très ardemment, sans entendre aucune autre voix que sa voix, d'une pureté de cristal, si claire, qu'il la sentait s'envoler jusqu'aux oreilles du Seigneur. Et lorsqu'il remontait à sa chambre, il ne gravissait qu'une marche à la fois, ainsi que le recommandent saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin; il marchait lentement, l'air recueilli, la tête légèrement penchée, trouvant à suivre les moindres prescriptions une jouissance indicible. Ensuite, venait le déjeuner. Au réfectoire, les croûtons de pain, alignés le long des verres de vin blanc, l'enchantaient; car il avait bon appétit, il était d'humeur gaie, il disait par exemple que le vin était bon chrétien, allusion très audacieuse à l'eau qu'on accusait l'économe de mettre dans les bouteilles. Cela ne l'empêchait pas de retrouver son air grave pour entrer en classe. Il prenait des notes sur ses genoux, tandis que le professeur, les poignets au bord de la chaire, parlait un latin usuel, coupé parfois d'un mot français, quand il ne trouvait pas mieux. Une discussion s'élevait; les élèves argumentaient en un jargon étrange, sans rire. Puis, c'était, à dix heures, une lecture de l'Écriture sainte, pendant vingt minutes. Il allait chercher le livre sacré, relié richement, doré sur tranche. Il le baisait avec une vénération particulière, le lisait tête nue, en saluant chaque fois qu'il rencontrait les noms de Jésus, de Marie ou de Joseph. La seconde méditation le trouvait alors tout préparé à supporter, pour l'amour de Dieu, un nouvel agenouillement, plus long que le premier. Il évitait de s'asseoir une seule seconde sur ses talons; il goûtait cet examen de conscience de trois quarts d'heure, s'efforçant de découvrir en lui des péchés, arrivant à se croire damné pour avoir oublié la veille au soir de baiser les deux images de son scapulaire, ou pour s'être endormi sur le côté gauche; fautes abominables, qu'il aurait voulu racheter en usant jusqu'au soir ses genoux, fautes heureuses qui l'occupaient, sans lesquelles il n'aurait su de quoi entretenir son coeur candide, endormi par la blanche vie qu'il menait. Il entrait au réfectoire tout soulagé, comme s'il était débarrassé la poitrine d'un grand crime. Les séminaristes de service, les manches de la soutane retroussées, un tablier de coutil bleu noué à la ceinture, apportaient le potage au vermicelle, le bouilli coupé par petits carrés, les portions de gigot aux haricots. Il y avait des bruits terribles de mâchoires, un silence glouton, un acharnement de fourchettes seulement interrompu par des coups d'oeil envieux jetés sur la table en fer à cheval, où les directeurs mangeaient des viandes plus tendres, buvaient des vins plus rouges; pendant que la voix empâtée de quelque fils de paysan, aux poumons solides, ânonnait sans points ni virgules, au-dessus de cette rage d'appétit, quelque lecture pieuse, des lettres de missionnaires, des mandements d'évêques, des articles de journaux religieux. Lui, écoutait, entre deux bouchées. Ces bouts de polémiques, ces récits de voyages lointains le surprenaient, l'effrayaient même, en lui révélant, au delà des murailles du séminaire, une agitation, un immense horizon, auxquels il ne pensait jamais. On mangeait encore, qu'un coup de claquoir annonçait la récréation. La cour était sablée, plantée de huit gros platanes qui, l'été, jetaient une ombre fraîche; au midi, il y avait une muraille, haute de cinq mètres, hérissée de culs de bouteille, au-dessus de laquelle on ne voyait de Plassans que l'extrémité du clocher de Saint-Marc, une courte aiguille de pierre, dans le ciel bleu. D'un bout de la cour à l'autre, lentement, il se promenait avec un groupe de camarades, sur une seule ligne; et chaque fois qu'il revenait, le visage vers la muraille, il regardait le clocher, qui était pour lui toute la ville, toute la terre, sous le vol libre des nuages.

Des cercles bruyants, au pied des platanes, discutaient; des amis s'isolaient, deux à deux, dans les coins, épiés par quelque directeur caché derrière les rideaux de sa fenêtre; des parties de paume et de quilles s'organisaient violemment, dérangeant de tranquilles joueurs de loto à demi couchés par terre, devant leurs cartons, qu'une boule ou une balle lancée trop fort couvrait de sable. Quand la cloche sonnait, le bruit tombait, une nuée de moineaux s'envolait des platanes, les élèves encore tout essoufflés se rendaient au cours de plain-chant, les bras croisés, la nuque grave. Et il achevait la journée au milieu de cette paix; il retournait en classe; il goûtait à quatre heures, reprenant son éternelle promenade, en face de la flèche de Saint-Marc; il soupait au milieu des mêmes bruits de mâchoires, sous la grosse voix achevant la lecture du matin; il montait à la chapelle dire les actions de grâce du soir, et se couchait à huit heures un quart, après avoir aspergé son lit d'eau bénite, pour se préserver des mauvais rêves.

Que de belles journées semblables il avait passées, dans cet ancien couvent du vieux Plassans, tout plein d'une odeur séculaire de dévotion! Pendant cinq ans, les jours s'étaient suivis, coulant avec le même murmure d'eau limpide. A cette heure, il se souvenait de mille détails qui l'attendrissaient. Il se rappelait son premier trousseau, qu'il était allé acheter avec sa mère: ses deux soutanes, ses deux ceintures, ses six rabats, ses huit paires de bas noirs, son surplis, son tricorne. Et comme son coeur avait battu, ce doux soir d'octobre, lorsque la porte du séminaire s'était refermée sur lui! Il venait là, à vingt ans, après ses années de collège, pris d'un besoin de croire et d'aimer. Dès le lendemain, il avait tout oublié, comme endormi au fond de la grande maison silencieuse. Il revoyait la cellule étroite où il avait passé ses deux années de philosophie, une case meublée d'un lit, d'une table et d'une chaise, séparée des cases voisines par des planches mal jointes, dans une immense salle qui contenait une cinquantaine de réduits pareils. Il revoyait sa cellule de théologien, habitée pendant trois autres années, plus grande, avec un fauteuil, une toilette, une bibliothèque, heureuse chambre emplie des rêves de sa foi. Le long des couloirs interminables, le long des escaliers de pierre, à certains angles, il avait eu des révélations soudaines, des secours inespérés. Les hauts plafonds laissaient tomber des voix d'anges gardiens. Pas un carreau des salles, pas une pierre des murs, pas une branche des platanes, qui ne lui parlaient des jouissances de sa vie contemplative, ses bégayements de tendresse, sa lente initiation, les caresses reçues en retour du don de son être, tout ce bonheur des premières amours divines. Tel jour, en s'éveillant, il avait vu une vive lueur qui l'avait baigné de joie. Tel soir, en fermant la porte de sa cellule, il s'était senti saisir au cou par des mains tièdes, si tendrement, qu'en reprenant connaissance, il s'était trouvé par terre, pleurant a gros sanglots. Puis parfois, surtout sous la petite voûte qui menait à la chapelle, il avait abandonné sa taille à des bras souples qui l'enlevaient. Tout le ciel s'occupait alors de lui, marchait autour de lui, mettait dans ses moindres actes, dans la satisfaction de ses besoins les plus vulgaires, un sens particulier, un parfum surprenant dont ses vêtements, sa peau elle-même, semblaient garder à jamais la lointaine odeur. Et il se souvenait encore des promenades du jeudi. On partait à deux heures pour quelque coin de verdure, à une lieue de Plassans. C'était le plus souvent au bord de la Viorne, dans le bout d'un pré, avec des saules noueux qui laissaient tremper leurs feuilles au fil de l'eau. Il ne voyait rien, ni les grandes fleurs jaunes du pré, ni les hirondelles buvant au vol, rasant des ailes la nappe de la petite rivière. Jusqu'à six heures, assis par bandes sous les saules, ses camarades et lui récitaient en choeur l'Office de la Vierge, ou lisaient, deux à deux, les Petites Heures, le bréviaire facultatif des jeunes séminaristes.

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