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La dette de jeu (1572)

La plus belle lettre. (continued 2)

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Il n'eut donc pas besoin d'aide pour sortir du lit et pour se couvrir de ses armes, d'autant plus que le sire de Boulainvilliers avait eu soin de lui apporter, au lieu d'une lourde cuirasse d'airain, un gambeson ou pourpoint de cuir à endosser sous sa casaque ou cotte d'armes; au lieu d'un heaume ou casque pesant surmonté d'un cimier gigantesque en métal, un simple morion de fer battu; en un mot, en choisissant ce qui pouvait déguiser le qualité du prince, on avait eu égard à son état de faiblesse et de convalescence.

Charles d'Orléans se reprochait intérieurement d'abandonner ainsi la duchesse, sans l'avoir prévenue, sans lui dire adieu.

—Maître Fredet, dit-il à son secrétaire, mettez la plume à la main et vitement écrivez ce que je vous dicterai.

Fredet portait à sa ceinture tout ce qu'il fallait pour écrire: papier, encre et plume; il écrivit ces vers que le prince improvisa sur-le-champ:

Mieux vaut mourir que vivre sans honneur! Or, vivre ainsi ne ferait pas mon compte. Consolez-vous, en cas qu'une mort prompte Sur le carreau laisse votre seigneur: Car, échappant aux périls que j'affronte, Si, sain de corps et non de déshonneur, J'eusse évité la mort au champ d'honneur, Je serais mort de même, mais de honte.

Le duc prit la plume de son secrétaire et apposa son seing au bas de ces vers qu'il attacha aux courtines de son lit.

Hermine entr'ouvrit la porte et annonça, d'une voix émue, que la duchesse allait s'éveiller.

Le prince s'appuya sur le bras de Boulainvilliers et sortit, à pas comptés, de sa chambre. En passant près de celle de Bonne d'Armagnac, il s'arrêta un moment, comme indécis; il écoutait, et il entendit la princesse répéter, en dormant, ce vers qui la troublait dans ses rêves:

Morte de deuil en pleurant tant de morts.

—Oh! la bonne femme que j'ai! pensa-t-il avec cette satisfaction intime d'un auteur qui se voit applaudi et apprécié: elle sait par cœur mes poésies et elle les répète en son sommeil! Je ne changerais pas mon vert laurier de poëte contre la couronne du roi de France.

Ce départ ressemblait à une fuite.

La damoiselle de Lahern, qui l'avait préparée, précédait son maître, la lampe à la main. Ils descendirent avec précaution les escaliers sonores; ils traversèrent sans bruit plusieurs galeries désertes, et ils arrivèrent sous une voûte basse qui aboutissait à un souterrain par lequel on sortait du château dans la campagne.

Toutes les issues étaient ouvertes, et personne ne se présenta sur le passage du prince, qui n'eût pas d'ailleurs été reconnu par ses propres officiers.

Il ne restait plus qu'une porte à ouvrir: c'était la dernière. Dans les ténèbres du souterrain, où la lampe ne jetait qu'une douteuse clarté, apparut alors une espèce de forme humaine qui aurait pu appartenir à un être des mondes invisibles.

Charles d'Orléans, malgré sa préoccupation inquiète, ne se retint pas de rire en voyant son fou Bejaune, complice aussi de son évasion, pousser les verrous et tourner les clés dans les serrures et les cadenas qui fermaient cette porte de fer.

—Je ne pensais pas, dit-il, que je dusse jamais m'enfuir de mon châtel ainsi que d'une prison!

—Monseigneur, répondit la damoiselle de Lahern; voici plus de trois mois que vous êtes prisonnier de madame d'Orléans, sans le savoir.—Dieu fasse que je n'aie jamais de prison plus rigoureuse! murmura-t-il avec mélancolie. Que t'en semble, monsieur le fou?—Hélas! hélas! s'écria le bouffon avec un accent consterné, qui exprimait comme un pressentiment.

Le duc ne put se défendre d'une triste émotion en se rappelant que les fous avaient le privilége, suivant la croyance généralement répandue, de connaître l'avenir.

Il leva les yeux vers les fenêtres du château qu'il laissait derrière lui, et il vit s'éclairer tout à coup les verrières d'une chambre qui devait être la sienne; mais la lumière s'éteignit presque aussitôt, et il crut entendre un long cri étouffé qui ne retentissait que dans son cœur.

Il hésita encore une fois, et il se reprocha de partir de la sorte, à la hâte et en cachette, à l'instar d'un voleur de nuit, et non comme un prince et seigneur qui va combattre.

Il saisit le bras de Fredet pour lui donner un ordre:

—Monseigneur, dit Fredet, nous sommes tous vos serviteurs soumis et fidèles; mais aucun de nous n'eût osé vous enlever de vive force à madame d'Orléans.

—Votre gloire, mon redouté seigneur, m'est plus chère que la vie, reprit Hermine avec fierté; il ne sera pas écrit dans l'histoire que toute la noblesse et chevalerie de France s'est ruée contre les Anglais et que le duc d'Orléans n'est point venu faire son devoir à la bataille.

Des chevaux étaient là, tout sellés, avec une escorte de quelques gens d'armes commandés par le capitaine Annebon, qui mit un genou en terre, sans bien se rendre compte si cet hommage s'adressait au duc d'Orléans ou à la damoiselle de Lahern.

Le duc d'Orléans n'avait donc plus à balancer: il se mit en selle et donna le signal du départ.

IX

La route fut longue et pénible, surtout pour le prince qui était encore affaibli comme s'il relevait d'une maladie véritable: il eut pourtant le courage de faire en trois jours plus de vingt-cinq lieues, pour atteindre l'armée des Français, qui était campée dans les plaines d'Azincourt, vis-à-vis l'armée anglaise qu'elle enveloppait de tous côtés.

Le prince, harassé de la route qu'il avait faite à franc étrier, n'eut pas le temps de se reposer avant la bataille.

C'était le vendredi, 25 octobre: il faisait à peine jour, quand les Français, impatients d'écraser un ennemi qui paraissait incapable de leur résister, se précipitèrent en tumulte, sans tenir compte de l'ordonnance du combat que les chefs avaient arrêtée entre eux.

Les princes et les seigneurs donnèrent eux-mêmes l'exemple de ce désordre en voulant combattre les premiers; mais les Anglais formaient une masse compacte et immobile, protégée par leurs archers qui lancèrent une grêle de traits. La cavalerie française, étonnée de ce rude accueil, recula et mit en désarroi l'infanterie qui la suivait et qui manquait d'espace pour se développer.

Ce fut une mêlée effroyable, qui s'augmentait sans cesse du mouvement continuel des troupes dans la même direction.

Les archers anglais tiraient toujours au milieu de cette mêlée, où chaque coup portait, où les chevaux en tombant écrasaient les hommes, où ceux qui auraient dû s'entr'aider luttaient les uns contre les autres, où d'horribles clameurs d'effroi et de désespoir empêchaient la voix des chefs de se faire entendre, où la retraite était devenue aussi impossible que le combat.

L'armée française fut perdue avant de s'être rangée en bataille.

Vainement les seigneurs essayèrent-ils de rétablir un peu d'ordre parmi ces insensés, qui jetaient leurs armes ou qui s'en servaient au hasard; vainement firent-ils des efforts inouïs pour enfoncer le corps d'armée des Anglais.

Ceux-ci refermèrent leurs rangs derrière une poignée d'assaillants qui les avaient rompus, et il n'y eut pas de prisonniers.

Le duc d'Orléans resta enseveli sous un monceau de cadavres.

Alors commença le carnage: les Anglais égorgèrent avec leurs épées ou leurs poignards, assommèrent avec leurs maillets de fer une foule de malheureux qui ne se défendaient plus ou qui s'offraient à rançon.

Le roi d'Angleterre avait fait crier, au son de la trompette, que chacun, sous peine de la mort, tuât ses prisonniers. Cet ordre barbare s'exécuta de toutes parts, jusqu'à ce que la lassitude suspendît le massacre.

Plus de dix-huit mille hommes avaient péri du côté des Français, presque tous appartenant à la noblesse; parmi eux, on comptait les plus grands seigneurs de France, plusieurs princes du sang, plusieurs grands officiers de la couronne, le connétable, l'amiral, et les meilleurs gentilshommes.

Toutefois, malgré l'ordre du roi d'Angleterre, qui avait eu peur de sa victoire contre un ennemi si supérieur en nombre, il y eut encore bien des prisonniers de distinction auxquels on accorda la vie sauve. Les Anglais n'eurent pas seize cents morts pour leur part.

Le soir de cette déplorable journée, deux femmes, vêtues de l'habit des religieuses augustines, parcouraient, en sanglotant et en se lamentant, le champ de bataille couvert de sang et de débris, de mourants et de morts.

Le costume religieux de ces femmes les faisait respecter des maraudeurs qui dépouillaient les cadavres et qui les eussent dépouillées elles-mêmes, si elles avaient été vêtues selon leur condition.

C'était la duchesse d'Orléans, accompagnée d'Isabeau de Grailly.

Celle-ci poussa un cri de joie et de douleur en se jetant sur un blessé qui l'avait reconnue et qui l'appelait par son nom.

C'était Philippe de Boulainvilliers.

—Et monseigneur? lui demanda Bonne d'Armagnac, avec un trouble inexprimable qui se peignait dans ses yeux fixes, remplis de larmes.—Il est mort! répondit le sire de Boulainvilliers: il était là, près de moi qui veillais encore sur lui, après qu'il eut rendu son âme à Dieu!...—Où est-il? s'écria d'une voix sourde la duchesse dont la raison s'égarait: ne pourrai-je l'embrasser, tout mort qu'il est! Mort! mort! Et moi, moi!... Morte de deuil en pleurant tant de morts.

La duchesse d'Orléans ne recouvra pas la raison: elle mourut peu de jours après, en répétant sans cesse ce fatal horoscope, sans avoir appris que son mari vivait.

On avait trouvé le duc, criblé de blessures, mais respirant encore, sous un amas de cadavres.

Son écuyer, qui n'était autre qu'Hermine de Lahern, lui avait fait un rempart de son corps, et avait reçu la moitié des coups qui lui étaient destinés.

Tous les deux restèrent prisonniers des Anglais et furent menés en Angleterre, où la captivité de Charles d'Orléans se prolongea pendant vingt-cinq années.

La damoiselle de Lahern réalisa ainsi la prophétie qui la concernait: Prison auras avec ton gentil maître.

Isabeau de Grailly ne pouvait manquer de voir également se confirmer son horoscope; elle avait soigné les blessures de son fiancé, Philippe de Boulainvilliers, et elle put se dire en l'épousant: Mariage est la fin de tes ennuis.

Quant à Fredet, qui eût volontiers imité cet exemple en se mariant avec la damoiselle de Lahern, il attendit qu'elle fût de retour en France pour s'apercevoir qu'il avait attendu trop tard pour se marier.

FIN.

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