JEAN COCTEAU (continued 2)
Reading edition
IV
Cruel désir tendu vers une vaste cible Aux cercles nuageux, Comment vous supporter, lorsque mon corps sensible À la forme des jeux? Je vous lance, pareil au discobole antique, Comme une balle d'or, Qui part et qui revient au bout d'un élastique, Et qui vous frappe à mort.
V
Toi qui m'as fait si mal, je ne peux plus me taire; C'est la chaude saison. Que fais-tu? Où vis-tu? Sur quel lambeau de terre, Et dans quelle maison? Je regarde mes mains où la forme demeure De tes tièdes genoux; Et respire en pleurant le mois, le jour et l'heure, Qui sont pareils pour nous.
VI
Après la mort on ne voit rien qui plaise.
RONSARD.
Chaque instant que je vis marque un pas de ma course, Vers mon tombeau certain; Il est court le chemin de la mer à la source, Et du soir au matin! Je pense avec horreur à cette porte étroite, Où rit le bel Archer; Et je regarde à gauche, et je regarde à droite. Et n'ose plus marcher!
VII
Dans ces jours sans éclat, ô Byron, je t'envie, Avec ta jeune mort! La nef éblouissante où tu voguas ta vie, Fait oublier ce port. Qu'importe la terrible et dernière seconde, Où s'arrête le sang, Lorsqu'on est reconnu plus beau que tout le monde, Plus noble et plus puissant!
VIII
Et celui-là qui sculpte, et celui-là qui chante, Et celui-là qui peint, Je voudrais tous les être à cette heure touchante, Où sombre le sapin. Praxitèle! Chopin! Manet! Je vous envie, Si distants et si beaux... Et la bercelonnette où me berce la vie, Penche sur vos tombeaux.
IX
Vous étiez mon reflet, mon double et ma complice, Mon rocher et mon eau, Et je vous souriais comme le dur Narcisse, À la docile Écho. Vous pensiez: «C'est par moi qu'il est tendre ou lyrique, Je sais plus qu'il ne sait!» Mais un jour mon orgueil a dansé la Pyrrhique! ... Vous n'avez pas dansé.
X
Vingt fois l'été fébrile a précédé l'automne Que l'hiver a suivi; Et vingt fois le printemps qui s'éveille et s'étonne, M'a tendrement ravi. Combien de fois encor, combien de fois verrai-je, Ces torpeurs, ces éveils? Ce pompeux, immuable et célèbre cortège, Et ses quatre soleils?
XI
Respire à ton matin la rose épanouie, Au jardin des parents; Les rosiers de plus tard, au centre de la vie, Seront moins apparents. Crédule et chaque fois trompé dans ton délice, Et chaque fois rôdeur, Tu trouveras des fleurs... mais jamais ce calice, Et jamais cette odeur.
XII
Ne sens-tu pas la chute et sa croissante étreinte, Et son vol vertical? Ils sont loin maintenant le haineux Labyrinthe, Et l'azur amical. Le soleil a déjà fondu tes ailes promptes, Pour ton échec amer; Et ce ciel délectable où tu crois que tu montes, C'est le ciel dans la mer!
XIII
Jeunes gens que l'espoir emplit d'un cher malaise, Jeunes femmes rêvant, Ô vous, sans rien de vif qui vous peine ou vous plaise, Rien après... rien avant! Mon livre tout à coup fera frémir des ailes, Entre vos doigts nerveux; Et vous serez émus, et vous rêverez d'elles, Et vous rêverez d'eux.
À MON LIVRE
Pren mon livre, pren cœur.
RONSARD.
À MON LIVRE
Comme un pâtre qui chante écoute en se penchant S'évanouir son chant sur la confuse route, Après l'avoir chanté je me penche, et j'écoute Sur les chemins confus s'évanouir mon chant. Des jeunes hommes doux, attentifs et moroses, Appuyaient leur fatigue aux terrasses du soir; Et remplis de scrupule, ils n'osaient pas s'asseoir, Au centre des jardins illuminés de roses. Moroses, attentifs et doux ils restaient là... Leurs pauvres yeux ouverts exténués d'attendre; Et leur rêve unissait dans un mélange tendre La blanche Virginie et la sombre Atala. Ils se disaient: «Hélas! À quoi sert d'être jeunes? Quelle attente nous fait si sombrement nerveux? Pour quel combat divin ce casque de cheveux? Pour quel verger futur ces impossibles jeûnes? Pourquoi sentir en nous frémir nos lendemains, Comme un fils qui se forme et croît et se secoue? Pourquoi ce Beethoven que notre mère joue Vient-il pétrir nos cœurs entre de chaudes mains? Romanesques, pareils, et loin les uns des autres, Prenant leurs langes clairs pour de pâles linceuls, Ils sentaient naître en eux, à force d'être seuls, L'humble rébellion et l'orgueil des apôtres. Mon livre, enchaîne-les par leurs faibles poignets; Attache à ton beau char cet le émouvante escorte; Traîne-les doucement, ô mon livre, et m'apporte, Ces captifs éblouis sur lesquels je régnais. Alors grave, debout, chef qui doute et recule, J'écouterai leurs pas se rapprocher en chœur; Comme au jour où Jésus entendit dans son cœur, Ceux des Samaritains remplir le crépuscule.