AVERTISSEMENT (continued 2)
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—«Quelle leçon pour ceux que mon ami Varegnana dénomme les iconoclastes, quand ils sauront cette étonnante histoire!... Tout y est: un peintre inventé de toutes pièces, sa biographie, ses œuvres, sa signature, et cette glorieuse découverte, le chef-d'œuvre de la méthode scientifique, est fondée, sur quoi? Sur une croûte, brossée à la va-vite par un pauvre diable de rapin à court d'argent. Un antiquaire pour patiner la chose, et le tour est joué!... Non. La vie est vraiment par trop farce quelquefois...»
Et le gavroche qui sommeille dans tout artiste, malgré les tableaux du Luxembourg, la cravate de commandeur, la candidature à l'Institut, et les cheveux gris, me faisait m'esclaffer d'une façon si retentissante qu'à plusieurs reprises le cocher se retourna. Ce monsieur grave et décoré d'une rosette qui fouriait ainsi tout seul sur le chemin d'un pauvre couvent n'était-il pas un aliéné en rupture d'asile? Puis la voix sévère reprenait, et je l'écoutais, sans avoir plus l'envie de trouver comique une histoire qui risquait de tourner à l'escroquerie:
—«... Cinquante mille francs? Cette marquise Ariosti demande cinquante mille francs de ce tableau? Le croit-elle vrai seulement? Elle et ce jeune prince de San Cataldo ont tellement l'air d'une paire d'aigrefins... Non. Ce n'est pas possible qu'elle le croie faux. Elle voit seulement un beau coup à monter, grâce à la subtile réclame que ce nigaud de critique fait à son panneau..... Mais moi qui sais que ce panneau ne vaut pas un clou, vais-je laisser le Boudron ou le Kennedy payer cinquante mille francs l'ânerie de ce pauvre Courmansel, et celle du défunt comte Pappalardo? Non, non et non. Je n'en ai pas le droit... J'aurais dû, là, sur place, quand j'ai reconnu le tableau, dénoncer l'erreur... Mais ce hasard était si extraordinaire! Qu'après vingt-cinq ans, je retrouve le «faux» fabriqué pour le père Sanfré, et que ce «faux» soit justement cette soi-disante merveille dénichée par ce Courmansel et qui a servi à authentiquer l'auteur du portrait Varegnana!... Sur le moment, le coup a été trop fort... D'ailleurs, cet innocent de fiancé qui voit dans cette trouvaille le principe de son bonheur était là, qui bêlait de joie. Je n'ai pas pu égorger ce mouton, surtout devant ces étrangers... Pourquoi ne lui ai-je point parlé à lui-même, quand nous sommes sortis?... C'est un honnête homme. Il se serait confessé à son beau-père. Il aurait dit: «Je me suis trompé»... C'est trop tard. Il a trompetté sa découverte dans toutes les revues d'art d'Europe et d'Amérique. Il faudrait qu'il déclarât son erreur publiquement. Et ce serait sa fin... Ah! Tant pis! Mon honneur avant tout. Il s'arrangera comme il pourra avec le couturier et les critiques, ses confrères. Il ne sera pas dit que j'aurai laissé s'accomplir, devant moi, un marché de cette nature. Ni M. Boudron, ni M. Kennedy n'achèteront ce tableau faux cinquante mille francs, quand bien même Courmansel devrait venir se noyer dans ce canal ou se pendre à l'un de ces saules...»
Vous vous rendez compte, Madame, que ce tumulte de mes pensées ne me permit guère de visiter avec profit l'antique église cistercienne, si digne de son joli nom:—Chiaravalle,—le val de lumière. Il y a là un vieux gardien, le même que dans ma jeunesse, et il raconte aux touristes, avec les mêmes mots, la même mimique—depuis combien d'années?—ses transes de patriote durant la journée du 4 juin 1859, et comment, grimpé au sommet de son campanile, il écoutait le canon de Magenta. Vous devinez aussi que, rentré à Milan, je n'eus plus qu'une idée: ne rencontrer ni George Courmansel, ni M. Boudron, ni surtout Christiane. J'allai dîner, tout seul, dans une petite Trattoria, au bord du Naviglio. Trois de ces canaux parcourent la ville, reliant la petite rivière de l'Olona au Tessin, au Pô et à l'Adda. C'est sur un d'entre eux que donnait la terrasse de ma Trattoria, à la naïve enseigne de la Rosa Bianca. J'y venais, lors de mon premier passage, et je la retrouvai, n'ayant pas plus changé que le comte Varegnana, l'église de Chiaravalle et son campanile. L'Italie est bien gâtée de modernisme, mais tout de même elle reste la terre du passé. Les habitants gardent un instinct de durer et de faire durer que l'exécrable manie d'être au courant, dont meurt l'Europe, ne détruira pas de sitôt. Dans une cage d'osier, appendue à une treille où pointaient des feuilles, un merle sautelait en sifflant, comme autrefois. Comme autrefois, un fiascho de Chianti reposait sur chaque table, avec sa grosse panse habillée de paille et son fin goulot allongé. Comme autrefois, l'onde presque morte du Naviglio contournait des façades de palais, des fabriques et des masures. Quand j'eus devant moi une grande assiette remplie de minestrone, de ce potage aux choux, au riz et aux pois que les Milanais mangent froid,—et ils le digèrent!—j'aurais pu me croire revenu au temps des Ginevra, des faux tableaux anciens fabriqués pour cinq cents francs et des divines frénésies. Je crois bien avoir, pour une minute, assis en pensée avec moi, devant cette table bohémienne, une Dame de vos bonnes amies, qui ne loge pas loin de la place des Invalides. Je la voyais, amusée de cette escapade, trempant peureusement sa cuiller dans l'épaisseur de cette soupe lombarde, mouillant la pointe de ses lèvres à l'âpre parfum du vin toscan, me souriant avec ses jolies dents... Ah! folles chimères auxquelles je me serais déchiré l'âme, comme bien souvent, si elles n'avaient été exorcisées par le Démon ou l'Ange du scrupule qui, tout de suite, recommença de me tourmenter!
«—Huit heures du soir... Il en était trois quand nous avons quitté le palais Ariosti, Courmansel et moi... M. Boudron et M. Kennedy ont eu dix fois le temps de conclure avec la marquise. Le tableau est peut-être livré, le chèque signé, à cet instant... Hé bien! le tableau sera rendu. Le chèque ne sera pas payé... Oui. Mais un procès peut sortir de là, un affreux scandale, et quelle figure ferai-je, en venant déposer devant un tribunal que j'ai reconnu le tableau et que je n'ai pas parlé?... Par conséquent, il est honteux de ne pas avoir parlé... Donc, plus de doute, je parlerai... D'ailleurs, je rêve. La marquise est bien trop fine pour ne pas jouer du Boudron contre le Kennedy et du Kennedy contre le Boudron. Si l'un a fait une offre aujourd'hui, elle aura reculé sa réponse jusqu'à demain pour presser sur l'autre... Je parlerai. Quand?... Dès ce soir... Ah! j'ai trouvé!...»
Illustrant la phrase du professeur Grasset, je dévorais mon minestrone avec mon polygone, tout en criant cet «Eureka», comme Archimède, avec mon O. Je venais d'entrevoir le moyen. Si le marché restait encore en suspens, je l'empêcherais sans provoquer un contre-coup immédiat sur les fiançailles de la fine Christiane avec ce romanesque badaud de George Courmansel. Il fallait avertir la marquise d'une telle manière qu'elle ne pût passer outre à cet avertissement. Une intervention obtiendrait certainement ce résultat: celle du comte Varegnana. C'était son cousin. Dès l'instant qu'il serait venu lui affirmer la fausseté du tableau, avec une preuve incontestable à l'appui, elle s'inclinerait. La seule question était d'obtenir d'elle le silence vis-à-vis de l'infortuné Courmansel et de son beau-père. Varegnana s'intéressait trop à Christiane pour ne pas obtenir de sa parente qu'elle se fît notre complice dans la protection de ce jeune bonheur. Il suffirait que Mme Ariosti prétextât un changement d'idée. Elle dirait à M. Boudron et à M. Ralph Kennedy qu'elle ne voulait plus vendre le tableau. J'avais un tel désir d'accomplir mon devoir de véracité, sans qu'il en coûtât des larmes à la fiancée du critique si sincèrement, mais si bouffonnement abusé! L'espérance fit certitude devant ma pensée. Je me hâtai d'achever mon dîner solitaire, et quelques minutes plus tard, je sonnais à la porte, maintenant close, du palais Varegnana. Si le comte n'avait pas été chez lui, j'aurais vu dans son absence le plus funeste des présages. On a de ces superstitions quand on souhaite fortement le succès d'une entreprise, et cette après-midi d'hésitations m'avait donné la petite fièvre de l'homme qui veut à tout prix réussir.
IX
L'aimable grand seigneur—il schiccoso Mecenate dell'Aristocrazia Milanese, les journaux du cru l'appellent ainsi—s'était interrompu de son dîner pour venir au-devant de moi. L'heure insolite de ma visite lui faisait craindre qu'un incident désagréable n'en fût la cause. Les Italiens de bonne race, comme lui, ont cette coquetterie que l'étranger de passage ne rencontre aucune difficulté. Ils le considèrent comme un hôte personnel. Leur patrie leur est si chère! Ils ont pour elle l'amour-propre que nous avons tous pour notre maison. Celui-ci parut soulagé d'un poids, quand j'eus répondu à son affectueuse enquête:
—«Non, cher Comte, je n'ai à me plaindre de rien ni de personne. Il s'agit d'empêcher quelqu'un de votre famille de commettre, à son insu d'ailleurs, une de ces actions que l'on regrette toute la vie. C'est de la marquise Ariosti que je veux parler...»
Et pêle-mêle, sans autre préambule, je commençai de lui raconter tout: et ma rencontre l'avant-veille avec George Courmansel, et ma soirée avec les Boudron, et comment j'avais cru remarquer que les rapports du futur beau-père avec le futur gendre étaient très tendus, et la visite chez Mme Ariosti, et la présence, là, du second acheteur invité certainement à notre intention, et ma curiosité de voir le fameux portrait qui authentiquait définitivement l'existence de l'Amico di Solario, et le coup de foudre de surprise qui m'avait cloué immobile là devant. J'ajoutai où et quand j'avais fabriqué ce tableau faux, fantastiquement promu au rang de chef-d'œuvre par la bévue de mon malheureux compatriote. A mesure que je parlais, je voyais cette noble physionomie, d'ordinaire si amène, s'éclairer d'un sourire où il y avait autant d'ironie que de surprise. Le possesseur du Léonard débaptisé prenait sa revanche, en même temps que l'humoriste de bonne compagnie ne pouvait se retenir de s'amuser à cette prodigieuse histoire:
—«Ainsi, l'Amico di Solario, c'est vous, mon cher Commandeur?...» Il me donnait le titre de ma décoration, à la manière de son pays. «Mais c'est délicieux!...» Il répéta: «C'est délicieux!... Vous vous rappelez: je m'étonnais que Pappalardo eût légué une belle chose à ma cousine. Il avait été parasite chez eux, sa vie durant, et parasite bafoué. Nourri et moqué, ça lui faisait deux sujets de rancune. Per Bacco! Ce legs a été sa vengeance. Soyez persuadé qu'il savait le tableau faux. Il s'y connaissait beaucoup mieux que moi, puisque je me suis laissé tromper... Ah! c'est la faute de mon vieil ami Morelli. Ce terrible homme m'a donné trop de leçons de doute. Je crois toujours entendre sa voix sarcastique, quand je m'exaltais devant lui sur une toile: «L'enthousiasme n'est pas une méthode», me disait-il, et il me citait le mot de votre La Bruyère, qu'il a inscrit en épigraphe à la première page de ses Peintres Italiens: «Dans les choses du monde, presque tout n'est qu'une question de méthode...» Vous comprenez, ce Courmansel, avec sa méthode, lui aussi, m'a intimidé, suggestionné... J'ai mauvaise grâce à dire cela maintenant, mais je n'ai jamais été tout à fait tranquille, quand je regardais ce portrait de la prétendue Genovefa... D'ailleurs, puisque ce panneau était de vous, cher Commandeur, je n'avais pas si tort de l'admirer... Seulement, à partir d'aujourd'hui, j'enferme sous clef tous mes Morelli, tous mes Frizzoni, tous mes Berenson. Je ne lis plus jamais un critique d'art, je n'en écoute plus. Je ne crois plus qu'aux attributions légendaires. Pour moi, tous les Giorgione sont des Giorgione, tous les Léonard des Léonard, à commencer par le mien... Vous me direz: et la lettre du Monsignore Pierotto? Et la note ajoutée au manuscrit du notaire ferrarais?... Rien! Je vous le répète, je n'écoute plus rien... Hé! Hé!» conclut-il en riant haut et gai: «Hé? Ma Dame a retrouvé son peintre! Elle doit en être joliment contente dans l'autre monde?...»
—«Et ma pauvre Genovefa a perdu le sien!...» répondis-je en me laissant gagner à cette communicative et endiablée gaîté. «Mais,» ajoutai-je, «il faut que ni le Boudron ni le Kennedy ne perdent leurs cinquante mille francs. Il ne faut pas non plus que la signorina Christiane perde son mari, puisqu'elle aime ce pauvre Courmansel qui, lui-même, au demeurant, est un excellent homme... Et j'ai compté sur vous pour arranger tout cela...»
—«Soit,» reprit-il, quand je lui eus expliqué le projet, ébauché dans ma pensée devant le minestrone de la Trattoria. «Dès demain matin, j'irai chez ma cousine. Soyez tranquille. Elle se gardera de raconter que Pappalardo lui a joué ce mauvais tour. Elle est fine. Elle trouvera le moyen d'évincer le Boudron et le Kennedy. Nous nous chargerons ensuite, ou vous ou moi, d'avertir doucement le Courmansel. Il en sera quitte pour ne pas publier son livre sur son Cristoforo Saronno, lequel, évidemment, n'a jamais existé... Non! Mais, c'est trop drôle! C'est trop drôle!... Un beau soir, pendant leur lune de miel, il racontera l'histoire de sa bévue à sa jeune femme qui l'embrassera très tendrement pour le consoler... Cette aventure l'ayant rendu modeste, il se contentera d'écrire sur l'art, comme faisaient nos pères, et ils avaient bien raison, en n'essayant pas d'inventer des alunni, des fratelli, des Bonifazio primo, secondo, terzo.—Revenez demain, à midi, voulez-vous? Nous déjeunerons ensemble. Mon cuisinier nous fera un vrai risotto. Tout sera fini. Et nous mangerons gaiement, en riant de cette étonnante aventure. Quel artiste en vengeance que ce Pappalardo!... Si vous aviez lu, comme moi, le passage du testament: A mes chers parents et amis, l'illustrissime marquis Ariosti et sa digne épouse, en échange des attentions si délicates qu'ils ont toujours eues pour moi... Il faut dire qu'ils le traitaient!... Il leur demanda un jour, devant moi, si cela leur ferait plaisir d'avoir son portrait, qu'un de nos peintres allait commencer. Je le vois toujours, regardant les murs du salon et disant: «Vous avez tant de belles choses, je ne vois pas trop où vous le mettrez?»—«Mais à table, mon cher ami, à table...» répondit Ariosti. Ils n'ont pas eu le portrait de Pappalardo et ils ont celui de Ginevra, votre modèle... Ah! c'est une plaisanterie excellente!... Mais, vous avez raison, elle ne doit pas tourner à l'escroquerie... Ciaô...»
Il y avait tant de belle humeur dans le geste d'adieu esquissé par le possesseur du Léonard à la veille d'être réhabilité et dans son ciaô (schiavo-serviteur), prononcé à la milanaise, que je ne doutai pas une minute, ni de sa démarche, ni du succès. Aussi, demeurai-je péniblement interloqué, le lendemain matin, lorsqu'à midi, je le trouvai allant et venant dans ses salons, avec une physionomie que je ne lui connaissais pas. Ses atavismes passionnés s'étaient réveillés. Les traits énergiques de son masque, adoucis d'habitude par l'urbanité, s'accusaient avec un relief saisissant. Son nez d'aigle semblait se courber de colère, ses yeux bruns brillaient d'un feu sombre dans sa face rouge, et sa politesse accomplie fut pour une fois en défaut, car il m'accueillit avec une demi-brusquerie dont d'ailleurs il s'excusa aussitôt:
—«Ah! Monsieur Monfrey, pourquoi n'avez-vous pas parlé hier, quand vous avez reconnu le tableau? Vous m'auriez évité cette scène odieuse, la plus odieuse à laquelle j'aie assisté de ma vie, et j'ai soixante-dix ans!... Mais pardon. Vous aviez vos motifs. Vous ne pouviez pas deviner que votre silence serait interprété ainsi... J'ai vu la marquise,» continua-t-il, «j'arrive de chez elle... Je commence de lui raconter votre visite et votre confidence... Dès les premiers mots, elle m'interrompt par cette simple phrase: «Je ne vous savais pas si naïf, Uccio.»—«Naïf?» ai-je répété...—«C'est pourtant bien clair,» a-t-elle confirmé. «M. Monfrey est venu ici avec M. Courmansel. Ils y ont rencontré M. Kennedy. Ils ont compris que la vente était imminente. Tous deux, ils ont trouvé ce moyen pour l'empêcher. Voyons, vous admettez cela, vous, que M. Monfrey ait reconnu ce portrait de femme comme étant son œuvre, et qu'il se soit tu?... Mais l'étonnement seul lui aurait arraché une exclamation, une phrase, un geste... Ai-je eu assez raison de ne pas permettre que M. Courmansel le photographiât? Leur plan est simple: prétendre que le tableau est faux, le faire acheter par quelque intermédiaire, au rabais. Puis nouvelle manœuvre: M. Monfrey déclarera qu'il s'est trompé et qu'il se rend aux raisons de M. Courmansel. Car les deux compères sont assez rusés pour n'avoir pas l'air de s'entendre. Ils ont déjà commencé...»
—«Elle a pensé cela de moi?» interrompis-je douloureusement. «Ah! que vous avez raison!... Si j'avais parlé tout de suite!...»
—«Elle aurait été plus gênée pour vous accuser,» répondit le comte en hochant la tête, «mais elle et son Berto auraient bien imaginé quelque procédé pour garder son prix au faux tableau.»
—«Vous croyez?...» interrompis-je.
—«Qu'elle le savait tel,» répliqua-t-il. «Parfaitement. J'en ai acquis la conviction aujourd'hui... Et vous l'auriez acquise aussi, je vous l'affirme, si vous l'aviez vue ensuite s'écrier, en levant les yeux au ciel:—«Et notre cher Pappalardo nous aurait légué un tableau faux, lui qui s'y connaissait si bien, lui qui nous aimait tant?...»—Elle a osé prononcer cette phrase, devant moi qui leur ai si souvent reproché, à elle et à son mari, leur dureté pour ce parent pauvre! Elle a continué:—«C'est insulter sa mémoire. Et vous, Uccio! Vous! Ah! Je ne vous comprends pas...»—Alors la patience m'a manqué. Je lui ai servi ses vérités rudement. Je lui ai répété qui vous étiez, que je me portais garant de votre honneur, et que, si elle vendait le tableau comme authentique, après votre affirmation sur son origine, elle commettrait un véritable vol... Elle s'est dressée sur sa chaise alors. Barnabo Visconti n'est pas plus fier dans la statue équestre de son tombeau.—«Uccio, vous insultez une femme sans défense, une pauvre veuve abandonnée, c'est lâche!... Et tout cela parce que vous ne pouvez pas vous consoler de vous être couvert de ridicule en prenant une mauvaise copie pour un Léonard...»—Là-dessus San Cataldo est entré, sans frapper, comme chez lui. Il avait sans doute tout écouté, derrière la porte, car il était fort pâle. Il a remis à la marquise une carte de visite. Je pensai aussitôt que c'était celle de l'Américain, au regard qu'elle m'a jeté et à l'accent de défi dont elle a répondu:—«C'est bien. Dites que l'on m'attende dans le petit salon.»—Si jamais le mot de notre langue qui signifie prendre congé: levar l'incommodo, a été juste, ç'a été pour moi quand j'ai fait mine de me retirer. J'étais tellement irrité que j'ai eu peur de ma propre colère... Et me voici! Mais tout Milan saura demain ce qui en est. Mme Ariosti ne vendra pas son tableau, et son infamie sera connue. Cela m'est égal qu'elle soit veuve! Tout m'est égal!... Le vol n'aura pas lieu, moi vivant...»
—«Si bon que soit votre cuisinier, mon cher comte,» répondis-je, «je ferai mieux de renoncer à votre risotto et de courir dare dare à la recherche de M. Kennedy. Si vraiment la carte de visite était la sienne, il n'y a plus de temps à perdre. Après la manière dont elle vous a reçu, la marquise est capable d'avoir bâclé l'affaire, là, tout de go. Et qui sait? L'Américain est peut-être en route déjà,—et pour où?—avec le tableau qu'il enlève dans son automobile, en s'imaginant dépouiller l'Italie d'un chef-d'œuvre...»
—«Vous avez raison,» fit mon hôte, «mais vous me devez une compensation. Je vous attends à dîner ce soir, pour sept heures et demie. Nous boirons une coupe de vin d'Asti à la Dame qui avait perdu son Léonard... Bien entendu, si vous avez besoin de moi pour cette affaire, auparavant, vous me trouverez à la maison tout l'après-midi. Ma porte sera condamnée pour tout le monde excepté pour vous... L'Ariosti est ma cousine, malgré tout, et c'est une femme. Si le Kennedy et le Boudron sont sauvés de ses griffes, le reste importe peu. Courmansel est un honnête homme, lui. Il fera le nécessaire pour que le tableau soit reconnu faux universellement, et la scène de tout à l'heure n'aura eu d'autre résultat que de me brouiller avec la marquise et son Sigisbée. J'aime mieux cela. Allez donc et faites vite...»
X
Je n'avais pas cru être si bon prophète. Quand, après beaucoup de recherches, et en allant d'hôtel en hôtel, j'eus trouvé celui où était descendu le collectionneur d'outre-mer, une automobile chauffait devant la porte, la sienne. Je ne m'en rendis pas compte, d'abord, car sur les panneaux laqués de jaune s'étalait un blason,—avec des fleurs de lys d'or sur champ d'azur, tout simplement! J'ai su depuis que sir Kennedy—comme disent volontiers les journalistes qui ne savent pas le premier mot d'anglais—avait remarqué ces armes chez un carrossier. Elles lui avaient plu et il se les était attribuées, sans hésiter. «Well, you know, I fancy that crest [2].» L'entendez-vous nasiller cette petite phrase? C'est le pendant de ce que disait ce grand cynique de Casanova quand il s'était fait de Seingalt: «L'alphabet est à moi.» Le duc d'Aumale de Denver (Colorado) était, au moment où l'on m'introduisit dans son salon, occupé à régler sa note. Il vérifiait l'addition avec cette minutie que les milliardaires de sa sorte associent aux plus extravagantes somptuosités. Ils veulent bien dépenser cent mille francs pour un caprice. Ils ne veulent pas être volés de quinze centimes. Celui-ci s'était fait apporter la carte des vins, et il prouvait, pièces en main, au maître d'hôtel confondu, qu'un champagne marqué vingt francs sur cette carte, lui avait été facturé vingt-cinq.
—«C'est une cuvée que le propriétaire a fait réserver exprès pour lui,» disait l'homme, un Italien de l'espèce lourde. Ce sont les plus fins. La bonhomie de leur grosse face à bajoues tombantes dissimule mieux leur simplicité. «Je ne le donne jamais qu'à Son Altesse Royale le duc de ***.» Et il nomma un des princes de la Maison de Savoie. «Alors, comme Votre Excellence...»
—«Mon Excellence vous avait demandé du champagne à vingt francs,» répondit Kennedy. «Vous effacerez les cinq francs sur la note. Vingt-cinq fois cinq, cela fait vingt-cinq dollars... Vous garderez cela pour vous, avec ceci:» Et il jeta sur la table un autre billet—il y avait un témoin,—que le camérier en chef engloutit dans sa poche, et il se retira en faisant à ce moderne Magnifique un salut—d'une profondeur! Celle de vos amies que vous appelez si malicieusement Snobinette, Madame, n'a jamais plongé comme cela devant un grand-duc. Alors Kennedy, retrouvant l'ironie d'un citoyen de la libre Amérique pour les servilités de la vieille Europe, dit simplement, en s'adressant à moi. Il avait observé chez Mme Ariosti que je paraissais savoir l'anglais:
—«The bow comes high [3].»
L'œil aigu du personnage traduisait tant de finesse avisée, un pli si amèrement sarcastique se creusait au coin de sa lèvre que j'en conçus le meilleur espoir pour l'issue de ma démarche. Sans précaution oratoire aucune, je commençai de lui raconter, comme à Varegnana, la veille, toute mon histoire. Je ne me crus pas le droit, pourtant, de l'initier à mes observations sur les rapports de Courmansel, de Christiane et de Boudron, non plus qu'à la honteuse comédie jouée le matin même par Mme Ariosti. Le millionnaire avait tranquillement mis ses pieds sur une chaise pour m'écouter, après avoir allumé un énorme cigare très noir que décorait une bague de papier rouge, aussi armoriée que les panneaux de son automobile. Il avait pris, ce que j'appellerais,—si vous n'étiez pas, Madame, de la génération du bridge,—sa physionomie de poker. Vous n'êtes pas sans avoir entendu nommer ce jeu de ma jeunesse, auquel nous devons trois vocables de notre langue: bluff, bluffeur et bluffer? Peut-être bien quand vous étiez toute petite fille, avez-vous vu, autour d'une table à tapis vert, quatre de vos proches illustrer ces mots, en jouant des sommes considérables, «avec sans atouts» comme nous disons, nous autres rapins. Il n'y a pas d'atout au poker, mais vous me comprenez. Cela veut dire sans la moindre carte de valeur. Leurs visages se tendaient à demeurer impassibles, en cachant même cet effort. Telle la face glabre et grise de l'Américain, pendant que je lui démontrais et démontais l'escroquerie dont il avait failli être la victime. Je le pensais du moins. Comment aurais-je supposé que, même milliardaire, il apprît avec ce flegme qu'un tableau, payé par lui soixante-quinze mille francs—la machiavélique marquise l'avait fait monter à ce bâton de l'échelle—valait cent dollars au plus? Quand j'eus terminé, il me répondit en anglais, et sans plus se départir de ce flegme que de sa commode position:
—«Well, mon cher monsieur Monfrey, vous voyez bien ce cigare?...»
—«Oui», répliquai-je, étonné, je vous l'avoue, jusqu'à l'ahurissement. Quel rapport le cher monsieur Kennedy, pour parler à l'américaine, comme lui, pouvait-il bien établir entre le portrait du modèle Ginevra, devenu le chef-d'œuvre du fantastique Cristoforo Saronno, et ce Havane mirifique, ce tronc d'arbre odorant dont il mâchonnait la pointe, du bout de ses dents mosaïquées d'or?
—«Savez-vous combien je le paie ce cigare, et pas ici, pas en Amérique, mais à Cuba?... Deux dollars. Plus de dix francs, dix francs quarante-huit centimes, au cours d'aujourd'hui... Well. Imaginez qu'un monsieur qui n'a pas dans sa poche ces dix francs quarante-huit centimes ait envie de ce cigare, et veuille m'empêcher de l'acheter?... Il essaiera de me persuader qu'il n'a pas été fabriqué à La Havane, mais à Hambourg, et qu'il devrait porter sur sa bague, à la place de cette marque, un simple made in Germany. Au lieu de valoir ces dix francs quarante-huit centimes, il ne vaudrait plus que huit centimes ou cinq.—Laissez-moi finir. Le monsieur (Je vous traduis bien mal, Madame, l'intraduisible dear old chap) se rêve déjà, payant les cinq centimes, prenant le cigare et le fumant au nez de l'imbécile Ralph Kennedy qui l'aura cru sur parole... Malheureusement Ralph Kennedy s'y connaît en cigares. Il voit que celui-ci est de première classe. (Vous reconnaissez, Madame, le first class éternel des Anglo-Saxons.) Il s'est payé le cigare de deux dollars et il le fume...»
Le sens de cet épilogue était aussi insolent que clair. En vous le rapportant, je ne comprends pas que je n'aie pas riposté à cette goujaterie du pince-sans-rire yankee, par une jolie paire de gifles à la française. Kennedy ne me l'envoyait pas dire: il me prenait pour le compère de Boudron et de Courmansel. A nous trois, nous avions, d'après lui, organisé un petit trust de dépréciation, autour du tableau que les deux collectionneurs s'étaient jusqu'ici disputé à coups de chèque. Je jouais dans l'affaire le rôle du faux témoin qui s'est chargé du mensonge initial. Que serait-il arrivé, je me le demande, si cette couple de soufflets avait été donnée? Le milliardaire et moi, nous serions-nous boxés à l'anglo-saxonne? J'ai fait le coup de poing dans ma jeunesse et même joué de la savate. Je travaillais avec un maître, je me rappelle, qui souffrait d'une extinction de voix, et rien n'était pittoresque comme cet athlète aphone me tendant sa poitrine et me disant: «Allez-y de toute votre force, monsieur Monfrey», d'une voix éteinte comme celle d'un poitrinaire. Oui, que serait-il arrivé? Quel fait divers que ce pugilat entre votre inutile serviteur et le dilettante Américain! Ou bien, en vertu du vieil adage «noblesse oblige», aurait-il cru devoir à son crest de me mener sur le pré? Me voyez-vous, à mon âge, dégaînant pour les beaux yeux du portrait de Ginevra? N'y a-t-il pas dans une comédie de Shakespeare un personnage qui dit de lui-même: «Je suis celui qui meurt bêtement?» Dans l'espèce, la bêtise eût été d'autant plus forte que cette insolence du buveur de champagne brut—vingt-cinq bouteilles en une semaine!—ne s'accompagnait d'aucun mépris. Ce fut la raison de ma placidité. Je saisis d'instinct cette nuance. Kennedy n'avait en aucune manière l'intention de m'insulter, pour cette raison, et il me la dit aussitôt, qu'il ne trouvait nullement blâmable ce procédé de concurrence. Il n'en était pas la dupe, voilà tout, et il tenait à bien me le faire savoir. C'était le joueur de poker qui abat un brelan carré d'as devant un bluffeur maladroit.
—«Mais oui», insista-t-il, «j'ai acheté le tableau. Voilà. Je comprends très bien, mon cher monsieur Monfrey, que M. Boudron et M. Courmansel en soient fort ennuyés. Je comprends qu'étant leur ami, vous ayiez eu l'idée de me dégoûter de cet achat. C'est trop tard. Mes précautions sont prises et le tableau sortira d'Italie. Il est surveillé. La marquise ne me l'a pas caché, mais mon automobile fait du cent à l'heure, et je vous défie, vous, M. Boudron et M. Courmansel et toutes les Académies des Beaux-Arts de la Péninsule, de savoir où J. R. K.»—Il y avait du Moi, le Roi dans sa façon de prononcer ses propres initiales,—toujours le crest et les fleurs de lys!—«où J. R. K. sera demain. Sans rancune, mon cher monsieur Monfrey. Annoncez, je vous prie, à M. Courmansel que je ne suis pas comme la marquise, moi. Je ne suis pas jaloux de mes objets. Il aura la photographie qu'il désire, pour son livre. Je la lui enverrai de Paris...»
Dieu m'en est témoin, et vous aussi, Madame,—je viens de me confesser à vous si ingénument!—j'étais arrivé à l'hôtel de M. Ralph Kennedy avec la volonté bien arrêtée de l'éclairer sur la véritable valeur du prétendu Cristoforo Saronno. Ma conscience—mon «moi» scrupuleux, le fameux centre O du docteur Grasset—avait fait taire tous les paradoxes des «moi» inférieurs, cette anarchie polygonale condamnée par le savant professeur à obéir humblement. J'avais compté sans le prestigieux entêtement du milliardaire. Ne vivant plus depuis des années qu'avec des boscards, il avait fini par ne plus même concevoir qu'il pût se tromper, lui J. R. K. le prominent citizen de Denver (Colorado), le fondateur du Musée Kennedy dans cette ville.—C'est le nom dont il a baptisé sa maison destinée à devenir une propriété municipale, après sa mort.—Qu'il se fût laissé bluffer par cette petite marquise italienne et qu'il eût acheté un tableau faux avec cette incroyable surenchère? Allons donc! Et cet enlèvement en automobile, ces ruses d'apache déployées pour tromper la surveillance des douaniers académiques, cet orgueil de raconter plus tard cette expédition à un reporter du Chicago Mail ou du Minneapolis Herald, dans son car privé, à un arrêt de son train spécial, quand il rentrerait de son tour d'Europe, comme Jason rentra d'Asie, possesseur de la toison d'or—il eût renoncé à toutes ces joies? Allons donc encore! Autant aurait valu lui demander de renoncer aux cinquante ou cent millions de dollars qu'il avait conquis dans les caoutchoucs, les porcs salés, les mines de cuivre, je ne sais plus. Devant cette étonnante obstination à repousser le plus indiscutable des témoignages, voici qu'un des démons polygonaux se remit à polissonner dans votre serviteur. Un peintre, si arrivé soit-il, garde au fond de lui un rapin, qui ne demande qu'à renouveler les joyeuses charges d'autrefois. J'avais d'abord trouvé follement gaie, puis sinistrement ténébreuse, l'attribution du portrait de la petite Ginevra au compagnon imaginaire d'Andrea Solario. Elle m'apparut soudain comme une des farces les plus drôlatiques dont j'eusse jamais ouï parler. Une irrésistible tentation me saisit d'y participer. J'avais fait mon devoir en racontant la vérité à Kennedy. Il ne voulait pas la croire? Libre à lui. Il était le seul à qui cette volontaire erreur fît du tort, et combien peu! Les soixante-quinze mille francs étaient versés. Il ne s'apercevrait même pas que cette somme manquât à son compte-courant, chez son banquier. Ce tableau ne serait plus revendu, puisqu'il allait passer dans le Musée Kennedy. Qu'importait qu'il y figurât avec un cartouche où fût gravé le nom d'un peintre qui n'a jamais existé? Et je répondis, sans plus discuter, bonassement:
—«Ne pourrai-je pas avoir une photographie du tableau pour moi aussi, monsieur Kennedy?»
—«Pour vous?» fit-il, avec une ironie où il y avait tout de même quelque surprise... «Volontiers. Mais quel intérêt pouvez-vous bien trouver à ce tableau, mon cher monsieur Monfrey, puisque vous prétendez qu'il est faux?...»
—«L'intérêt de l'examiner de plus près», répliquai-je... «J'ai cru au premier moment, je viens de vous le dire, reconnaître un portrait de ma façon. Mais quand un amateur d'art qui possède une collection mondiale, comme vous, s'obstine à m'affirmer l'authenticité d'une peinture, je demande à y regarder encore...»
Vous avez lu des réclames américaines, Madame. Vous savez que le moindre éloge décerné par un inventeur à son produit—poudre pour les dents ou pilules pour le rhume, pneu pour bicyclette ou rasoir mécanique,—est toujours celui-ci: beats everything in the world. Il bat n'importe quoi dans ce monde! L'épithète dont j'avais à tout hasard magnifié la galerie de Kennedy n'était donc pas pour lui déplaire. Cette grosse flatterie provoqua d'abord une poussée plus vigoureuse des bouffées qu'il continuait d'arracher à son cigare obélisque. Un sourire amer crispa sa bouche rasée. Puis, il me regarda de cet œil impénétrable où il y a du défi, de la goguenardise, et cette gêne arrogante que les Américains ont si aisément avec les gens de l'Europe.—Ils méprisent nos vieilles races, et elles les intimident.
—«Well!» répondit-il, «vous vous en tirez avec esprit. Vous aurez aussi la photographie. Si le tableau n'était pas déjà parti, je vous le montrerais tout à loisir. Mais la photographie suffira pour vous persuader que c'est bien un original. Vous ne vous offenserez pas de ce que je vais vous dire...?» ajouta-t-il. Et sur un signe de dénégation: «S'il y avait vraiment cette ressemblance entre le tableau que vous avez fabriqué à Rome, il y a vingt-cinq ans, vous auriez une autre place en peinture.»—Je m'inclinai.—«Et puis, vous l'auriez reconnu, ce tableau, du premier coup. Un cri vous serait échappé hier, un geste... N'en parlons plus, les affaires sont les affaires. Si je n'avais pas acheté le tableau, vous aviez la chance de me faire douter et de me l'enlever. Je le tiens.» A ce moment de son discours il rit haut, cette fois. Avançant sa mâchoire, il fit la mine de happer. «Oui, je le tiens,» répéta-t-il, «et je suis comme les dogues, quand j'ai mordu, je ne lâche plus le morceau.»
XI
Ainsi ni le voleur ni le volé n'avaient voulu reconnaître, Mme Ariosti, son escroquerie, Ralph Kennedy—comment vous dirais-je? Ma foi, le rapin risque le mot:—sa jobarderie.—Je continuais à trouver l'aventure si gaie que la fantaisie me vint d'essayer sur Courmansel la même expérience. La comédie serait complète, si lui non plus, ne voulait pas me croire. Quand on se met à gaminer après cinquante ans, on n'a plus de mesure. L'hôtel où je venais d'avoir cet extraordinaire dialogue avec le collectionneur américain n'était pas très loin de mon hôtel. Je déjeunai en hâte dans le premier petit restaurant venu. Je hélai un fiacre, dans mon impatience de surprendre le jeune homme avant qu'il ne fût sorti. Je savais que, vers les trois heures, il devait aller au Musée Poloti-Pozzoli donner aux membres du comité d'achat son opinion sur un tableau qui leur était proposé,—en sa qualité d'«autorité» en matière de peinture lombarde! Tandis que le Brumista, comme on appelle les cochers à Milan—le célèbre lord Brougham reconnaîtrait-il son nom transposé [4]?—poussait de son mieux son cheval, je me préparais mentalement à me donner à moi-même un délicieux plaisir de mystification. Il y a quelque chose comme cela dans Musset, je crois:
C'est un chat qui taquine et qui tue à plaisir Un misérable rat dont il a le loisir...
Je ne voulais pas renouveler la scène avec Kennedy, où mon abrupte franchise avait si mal réussi. Je vous l'ai déjà dit, ma conscience était désormais tranquille. Le scrupuleux centre O avait tout fait pour empêcher le marché. Ce fumiste de Polygone pouvait s'amuser en toute liberté. Il s'agissait de suggérer le doute au «jeune et déjà éminent critique», de le conduire par un chemin détourné à un point où il s'écriât lui-même: «Mais le tableau est faux!» Tout un plan s'ébauchait dans ma pensée qui me divertissait par avance, comme autrefois les charges d'atelier. Mon cœur a souvent battu un peu trop fort, Madame, lorsque j'arrivais à Paris, devant une certaine porte d'une certaine rue, le long d'une certaine place et que je demandais au maître d'hôtel: «Madame *** est-elle chez elle?» Il battait beaucoup moins fort, mais un peu tout de même, à mon débarqué devant ma demeure de passage, qui était aussi celle de l'inventeur du Cristoforo Saronno. Quand, à ma question, le concierge eut répondu: «Vous pouvez monter, monsieur, le numéro 114 n'est pas sorti», j'eus un mouvement d'une vraie joie,—celle d'un enfant en train d'exécuter une gaminerie défendue:
—«S'il n'est pas guéri, après cela, de la manie de débaptiser les Léonard», songeais-je, tandis que l'ascenseur, manœuvré par un nègre en costume égyptien, me hissait au quatrième étage, «ce ne sera pas ma faute.» Et tout haut, dès que le personnage m'eut ouvert la porte du 114: «Est-ce un Tiepolo ou un Véronèse?...» demandai-je à maître Courmansel en lui montrant d'un geste l'Otello de l'élévateur—style Kennedy.
—«Vous savez la nouvelle?» me répondit l'iconoclaste, sans relever mes plaisanteries sur sa manie... «Kennedy a le tableau!... M. Boudron n'a pas voulu m'écouter. Ce chef-d'œuvre part pour l'Amérique... La marquise a fini par en avoir soixante-quinze mille francs. Il y a quinze jours, elle nous le donnait pour cinquante...»
Son visage exprimait un désespoir si comique, vue la situation, que j'eus quelque mérite à ne pas lui retourner le fer dans la plaie, en lui racontant que je quittais à peine l'heureux vainqueur dans ce combat autour de mon «faux». Il maniait d'un geste fébrile, en se lamentant de la sorte, deux grandes photographies où je crus reconnaître ma Ginevra, baptisée de par la méchanceté vindicative de Pappalardo et sa propre sottise, à lui, Courmansel, princesse de la cour des Valois. Je ne me trompais pas. La subtile Mme Ariosti, elle non plus, n'était pas pour rien la compatriote de l'auteur du Prince. Son premier soin, une fois le tableau vendu, avait été d'adresser au critique d'art la reproduction, refusée jusqu'alors. Elle répondait ainsi, par avance, au témoignage que Varegnana et moi pouvions porter contre elle. Remettre ce document, d'elle-même, en de telles mains, n'était-ce pas déclarer qu'elle ne redoutait aucune discussion sur l'authenticité du panneau?
—«La lance d'Ajax guérissait les blessures qu'elle faisait», me dit George, après m'avoir expliqué le procédé, si correct en sa forme, si perfide en son fond, qu'avait employé à son égard la subtile femme... «Ce cadeau est destiné à opérer le même miracle. Pour l'historien de Cristoforo Saronno, ces photographies sont d'un prix inestimable. Croiriez-vous que la marquise vient d'élargir la blessure, tout au contraire?... Examinez-les, ces épreuves,—et elles ne sont pas très bonnes,—vous verrez quel chef-d'œuvre nous avons perdu. Je dis: nous. La galerie de M. Boudron, c'est beaucoup mon œuvre. J'ai vécu parmi ces tableaux, j'y vivrai davantage encore... Je les donnerais tous pour celui-ci...»
—«Vous auriez bien tort», fis-je en ayant l'air d'étudier la photographie, comme il me le demandait. Je guignais de l'œil l'effet de ma phrase. Ce fut à peu près comme si j'avais tiré avec un pistolet Flobert sur un rhinocéros. Le critique haussa les épaules pour répondre:
—«Mais non. Je n'aurais pas tort!... Le Jean Bellin de M. Boudron est beau. J'en conviens. Ce n'est pas le Jean Bellin des Frari. Son Cosimo Tura est curieux. Ce n'est pas le Tura de la collection Layard. Son Francesco di Giorgio ne vaut pas ceux de Sienne... Au lieu que ceci...», et il m'avait repris les photographies sur lesquelles il s'hypnotisait: «Ceci, c'est la pièce unique, le joyau qui ne souffre pas de comparaison.»
—«A condition qu'il n'y ait pas de doute sur l'authenticité», répliquai-je. Cette fois, l'insinuation était si directe qu'il ne pouvait pas la laisser passer. J'essayais la balle de fusil. Le rhinocéros ne la distingua pas beaucoup de l'autre.
—«Plût à Dieu qu'il y eût des doutes!...» s'écria Courmansel. «Nous aurions le tableau. Je le disais devant vous à M. Boudron. Il était bien de cet avis. Je comprends maintenant pourquoi il hochait la tête devant cette admirable peinture. Ah! Il sait acheter, lui! C'est un commerçant. Moi, je ne suis qu'un critique. Je ne peux pas cacher ma pensée. Je ne considère pas que j'en aie le droit. La Méthode avant tout!...»
—«Comment?» interrompis-je, «vous supposez que M. Boudron...»
—«Oh!» répondit-il, «je ne suppose rien. Il sait acheter, voilà tout. Je vous le répète, il s'en vante souvent, et c'est vrai. Vous le verrez, et sa colère. Il est allé de ce pas chez Mme Ariosti pour essayer encore de faire rompre le marché... Ainsi...»
—«La comédie est en cinq actes!...» pensai-je. «Que lui aura dit la sublime marquise?...» Et tout haut: «Eh bien! moi, qui n'ai jamais eu d'interviews sur le tableau, et dont, par conséquent, vous ne soupçonnerez pas la sincérité, je vous affirme que ce prétendu Cristoforo m'est suspect, très suspect...»
—«Je voudrais bien connaître vos raisons», riposta Courmansel avec ironie. Je retrouvais enfin l'arrogance qui m'avait tant frappé durant la soirée passée entre lui et son futur beau-père, chaque fois qu'il s'était agi non pas de lui, mais de ses idées, mais de la Méthode. De quel accent il avait prononcé les sacro-saintes syllabes! Et il me tendait de nouveau les photographies, du geste dont les chevaliers croisés jetaient leur gant à un infidèle.
—«Mes raisons? J'en ai plusieurs», répartis-je en étudiant sur son visage l'effet de mes révélations progressives: «La première est tirée du modèle lui-même. La femme représentée ici est une Italienne, et une Italienne d'aujourd'hui. Jamais cette bouche, ces yeux, ce menton n'ont appartenu à une grande dame. Voyez... Ma seconde raison est l'évident travail que cette peinture a subi. Elle a été éraillée exprès, puis passée à une espèce de vernis mastic. La preuve en est la symétrie de toutes ces éraillures. C'est le grand signe du truquage, cela. Les faussaires en remettent. Ils fabriquent un objet trop complètement vieilli. Un vrai tableau aurait eu des parties très gâtées, et des parties moins gâtées... Enfin, les lettres que vous avez supposées dansent dans la signature. Vous avez, dans le commencement l'inscription X... R... US, avec des intervalles entre l'X et l'R, puis l'R et la syllabe US. Vous mettez un F dans le premier de ces intervalles. Il y a place pour deux lettres et un blanc. Vous ne mettez rien entre l'R et l'US. Il y a place pour une lettre.—Tenez.» Et tirant un crayon de ma poche, je traçai sur une feuille de papier le détail de la véritable inscription, celle que j'avais composée moi-même, jadis:
P. X. T. F. RIUS.
Et je les traduisis.
—«Pinxit Falsarius...»
—«Un faussaire a peint?...» répondit-il en éclatant d'un rire gai qui me prouva que le boulet—car c'était un boulet, cette fois,—n'avait pas même fait un noir au cuir du rhinocéros. «Pardonnez-moi, mon cher Maître... Je n'ai pas l'intention de vous offenser. Mais à chacun sa partie, n'est-ce pas?... Vous êtes, vous, le rival des Ingres et des Delacroix.» Il en était à ces noms, pour toute la peinture moderne. «Moi, je ne suis qu'un savant, un apprenti savant plutôt, mais quand on sait le carré de l'hypnothénuse à quatorze ans, on le sait comme on le saura à cinquante, à soixante, à soixante-dix... La Critique» et sa physionomie exprima de nouveau l'irréductible orgueil de tout à l'heure. «La Critique a ses certitudes aussi absolues que celles de la géométrie. Elle a ses lois, qui ne souffrent pas d'exceptions. Une de ces lois, et absolue, c'est qu'un faussaire n'a jamais, en fabriquant l'objet faux, jamais, entendez-vous, introduit volontairement dans cet objet un signe qui en prouvât la fausseté. C'est l'évidence même: On ne fabrique un objet faux que pour tromper. Sans cela on ne le fabriquerait point...»
—«Et vous n'admettez pas», lui dis-je, «un cas pourtant bien simple? Un jeune artiste est à Rome, par exemple. Il a une maîtresse et il a besoin d'argent. Un antiquaire lui commande un faux tableau. L'artiste a bien quelque scrupule. Il passe outre, parce qu'il est amoureux. Il ne veut voir dans ce pastiche qu'une étude à brosser d'après les vieux maîtres. Toutefois, pour mettre sa conscience entièrement en repos, il marque son œuvre du petit signe qui doit en dénoncer la fausseté... Et nous avons», mon doigt lui complétait la démonstration sur la photographie: «P.X.T.F. RIUS. M. PARISIENSIS. M. Parisien et faussaire a peint le portrait.»
Ce n'était plus un boulet. C'était un bombardement. Le rhinocéros n'était toujours pas percé. Sa cuirasse était si hermétique, si compacte, si totale que ma mimique, le son de ma voix pour prononcer le M., cette première lettre de mon nom, mon clignement d'yeux qui signifiaient si clairement: «Mais le faussaire, c'est moi,» toutes ces indications, multipliées à plaisir, ne lui donnaient même pas l'ombre de l'ombre d'un doute.
—«C'est très ingénieux», répondit-il en riant plus gaiement encore. Cette conversation technique l'avait distrait de son désespoir. Ce n'étaient pas les arts qu'il aimait, c'étaient, à propos des arts, des discussions comme celle-là. «Mais,» continua-t-il, «voilà encore une des lois de la Critique et que les ignorants ne soupçonnent pas. Encore pardon. Nous causons idées. Toutes les explications ingénieuses sont inexactes... Je comprends, cher Maître,» et il eut son regard le plus fin—«que vous voulez, comme on dit, vous payer la tête d'un de ces pauvres diables de critiques d'art que vous n'aimez pas, vous autres peintres... Vous estimez que nous nous mêlons de ce que nous ne connaissons pas, parce que nous ne pratiquons pas la technique... Permettez-moi d'entrer dans votre paradoxe, pour vous montrer comment nous arrivons à la vérité. Examinons votre hypothèse sur l'origine de ce tableau. Première impossibilité: on n'est pas consciencieux à demi. Il n'y a pas d'honnête voleur. Si votre artiste a eu le scrupule de vouloir que son tableau faux fût marqué d'un signe, il n'a pas fait le tableau. Ou bien il n'y a plus de lois de la nature humaine. Et il y en a. De ces lois psychologiques, la Critique d'art doit tenir compte aussi. La loi, toujours la loi, c'est la Science... Seconde impossibilité: l'antiquaire qui commande un faux tableau est un professionnel, lui, un expert. Il n'accepte pas une peinture signée d'une façon mystificatrice. Et le peintre ne se hasarde pas à la lui porter. Donc... A quoi se réduit votre objection? A ceci, que les lettres de la signature sont trop espacées; hé bien! Elles sont trop espacées. C'est un fait, et la Méthode.»—Non, il était trop bouffon de solennité.—«La Méthode consiste à d'abord accepter le fait. C'est un autre fait que les éraillures de ce panneau sont très régulières. Elles sont très régulières. Voilà tout... Quant à la physionomie de la femme, allez demain chez M. Crespi voir son magnifique portrait de la reine Cornaro, attribué par les uns à Titien, pour les autres à Giorgione. Pour moi, c'est... Peu importe!» Il eut la mine du découvreur de trésors qui garde jalousement son secret, afin de ne pas en être dépouillé. «En tout cas, c'est la reine Cornaro. Et c'est une marchande de poissons du quai des Esclavons en 1906!... Vous voyez, rien ne tient debout dans vos objections. Voici de l'airain, comme disait l'Empereur de ses victoires. Nous n'ignorons pas que Léonard était une façon d'alchimiste, toujours en train d'inventer. Il préparait lui-même ses couleurs. Ces fantaisies nous ont coûté cher. S'il n'avait pas employé le stucco lucido, au lieu de l'intonaco, nous aurions encore les quatre portraits qu'il exécuta pour la grande fresque de Donato Montorfano, dans le réfectoire de Sainte-Marie des Grâces. Le Montorfano est toujours là. Plus de Léonard! Et c'étaient, ces quatre portraits: Ludovic le Maure avec son fils aîné Maximilien, et Béatrice Sforza avec son plus jeune enfant, Francesco. Enfin!... Je me suis dit...—Oh! c'est très simple, mais encore un coup, l'œuf de Colomb!—Je me suis dit qu'un pareil homme préparait certainement, d'une manière à lui, ses toiles et ses panneaux... Et j'ai découvert cette manière!... Il enduisait d'abord son fond d'une substance dont je crois connaître la composition. C'est une autre découverte que celle du Cristoforo, n'est-ce pas? Pensez: un moyen sûr de distinguer, sans contestation possible, tous les tableaux authentiques de Léonard d'abord, et ensuite de ses élèves directs! Car le Vinci est un de ces magnifiques génies, tout générosité, qui ne plaignent pas les miettes de leur festin. Tous les jeunes peintres qui l'ont approché ont eu son procédé et l'ont appliqué. De là, ces tons si particuliers à cette école, et qui proviennent de la pénétration des couleurs par cette substance. Un de mes camarades d'Ecole Normale, qui est chimiste, a étudié ce problème pour moi sur un Gian Pietrino de la collection Boudron... Mon premier soin, quand j'ai pu examiner depuis le Cristoforo Saronno de la marquise, a été de vérifier si le bois avait subi une préparation antérieure. Or, il en a subi une. Vous me direz: mais est-ce la même? Oui c'est la même, puisque chez tous les tableaux de cette école on la retrouve, et d'ailleurs les tons l'indiquent. Il y a un certain vert, dont je ne peux pas plus douter que de votre existence. Il n'est possible qu'avec le procédé vincien!... Vous objecterez encore que Morelli, dont je suis l'élève, était très opposé à ces recherches techniques, à cette analyse de la palette, c'était son mot? Nous avons dépassé Morelli. Nous avons fait la critique de sa critique, avec sa propre méthode. Je vous pose donc le dilemme suivant: ou bien ce portrait est de l'école de Léonard, ou bien il a été fabriqué par un faussaire qui avait surpris le secret de la préparation chimique—vous entendez bien, chimique—dont Léonard faisait usage. Mais s'il avait surpris ce secret, ce personnage l'aurait raconté. Le bruit en serait arrivé à l'un des innombrables critiques d'art qui pullulent à Rome et à Londres. C'est une découverte d'une conséquence immense. Elle est de moi.—Par conséquent ce tableau n'est pas un faux. Il est du commencement du seizième siècle. Il est Lombard. Il est de Cristoforo. Ce ne sont pas des hypothèses. Ce sont des inductions, et aussi certaines dans leur aboutissement que des théorèmes de géométrie. Direz-vous encore que j'ai tort de déplorer qu'une pièce aussi authentique aille chez les sauvages, quand elle pouvait être en France, et presque chez moi?»
—«Je ne le dirai plus,» répliquai-je, presque ébaubi d'admiration devant le talent extraordinaire qu'il venait de déployer pour se mettre le doigt dans l'œil—passez-moi la vulgarité de cette image, Madame,—jusqu'au coude. Il s'était levé. Et, protecteur:
—«Au moins,» fit-il, «vous êtes de bonne foi, vous... Ce n'est pas comme certaines personnes... Ah! cela m'a remis un peu de m'escrimer avec vous. J'en avais besoin. Vous m'excusez?... Je n'ai que le temps d'arriver au musée Poldi où l'on m'attend... Je crains bien qu'ils ne se soient laissé flouer et qu'ils n'aient acheté pour un Foppa une copie ultra-moderne... Ces marchands sont d'une habileté aujourd'hui!...»
XII
—«Et de trois!» me disais-je, redescendu dans le hall de l'hôtel. «Si cela continue, j'arriverai à croire moi-même que Ginevra fut dame d'honneur à la Cour du roi François Ier, d'héroïque et galante mémoire, et que j'ai rêvé....» Faut-il vous avouer, Madame, qu'en me balançant de nouveau sur un rocking-chair, avec le sans-gêne d'un compatriote de Kennedy, et en savourant l'ironie intense de toute cette aventure, je n'avais d'yeux que pour la porte de l'hôtel? Et j'attendais... Qui? Vous avez deviné: M. Boudron en personne, le nouvel arbitre auquel il fallait, vous entendez, Madame, il fallait que je racontasse mon histoire et soumisse mon témoignage. Pourquoi? Poussé par quel génie de perversité? A ma première rencontre avec le prétendu Cristoforo et quand mon cri de reconnaissance eût été la preuve indiscutable, celle dont ni Mme Ariosti, ni l'Américain, ni Courmansel lui-même n'eussent méconnu la vérité, j'avais ravalé ce cri. La seule idée d'un conflit entre le jeune homme et le père de Christiane, puis de ces fiançailles rompues, avait scellé mes lèvres. Mes raisons pour me taire étaient identiques. Seulement je ne les sentais plus. J'avais un désir trop vif d'entendre le couturier collectionneur me dire lui aussi à sa manière: «Ce tableau-là, un tableau faux? Vous voulez rire!...» D'ailleurs il venait d'avoir un entretien avec cette incomparable menteuse, la fourbe des fourbes...—Vivat Mascarilla, fourbûm imperatrix! l'étonnante, la sublime marquise! Comment résister à la curiosité de connaître la manœuvre de cette maîtresse femme dans cette passe difficile? Quelle attitude ce Machiavel-femelle aurait-il adoptée avec un amateur notoire, futur beau-père d'un critique d'art plus notoire encore, et qui me connaissait, qui connaissait Varegnana? Elle devait s'être dit que nous parlerions à M. Boudron, que nous le féliciterions d'avoir perdu cette occasion d'annexer à son musée un faux caractérisé. De telles révélations, tombant dans l'oreille d'un acheteur évincé et furieux, risquaient d'avoir des conséquences plutôt désagréables. La marquise et son Sigisbée princier, le subtil et dangereux San Cataldo, avaient certainement prévu ces possibilités. Comment y avaient-ils paré? J'allais le savoir et m'en désintéresser aussitôt, pour ne plus avoir qu'un sentiment: l'admiration devant ce miracle vivant que sera toujours un sincère amour. Cela rime presque et je vous vois d'ici, Madame, ayant sur vos lèvres ce sourire qui les a effleurées si souvent, lorsque votre inutile et déraisonnable serviteur vous laissait deviner, non pas même son culte pour vous, mais sa foi profonde, indestructible, dans la divinité de l'amour. Vous y croirez peut-être, vous aussi, comme tant d'autres, quand il sera trop tard. Je vous disais, en vous commençant ce récit, que je voulais uniquement vous amuser une heure. Ce n'est pas vrai. Je ne vous ai griffonné toutes ces pages que pour arriver à celle-ci, qui contient toute la moralité de cette histoire. Elle aurait pu s'intituler, comme un proverbe du théâtre de Madame: «On ne trompe pas un cœur qui aime». Écoutez plutôt, et ne soyez plus trop moqueuse, quoique le sentimentalisme d'un peintre quinquagénaire, en train de rocker à l'américaine, dans le hall d'un hôtel cosmopolite, prête à la raillerie, j'en conviens. Riez de moi alors, mais pas de Christiane. Car vous avez deviné déjà qu'elle va rentrer en scène.... J'étais donc là, guettant la porte, quand je vis apparaître Boudron, et derrière lui, la silhouette de la fiancée de George Courmansel. Le père parlait à la fille, avec un visage et une gesticulation qui trahissaient une fureur mal contenue. Il était si absorbé dans sa pensée qu'il semblait ne plus comprendre où il était. Il me frôla sans me voir. Je l'entendais qui disait: «Je te répète qu'il est sans excuse!...» Christiane, elle, toute bouleversée qu'elle fût par cette scène, m'avait aperçu. Je compris, à un mouvement de sa part aussitôt réprimé, qu'elle avait failli venir droit à moi. Et puis elle suivit M. Boudron dans l'ascenseur, dont la cage se trouvait—heureusement—à l'autre extrémité du hall. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, et avec une stupeur qui se changea vite en une pitié profonde, je la voyais reparaître. Elle descendait en courant les marches de l'escalier. Elle avait pris juste le temps d'entrer dans sa chambre et de s'en échapper. Elle m'arrivait, toute rouge de pudeur émue. La démarche qu'elle tentait auprès d'un inconnu, ou presque, était si hardie, et cependant elle ne pouvait pas ne pas la tenter:
—«Monsieur,» commença-t-elle d'un accent implorateur: «pardonnez-moi si je me permets de vous adresser une question... Est-ce vrai, ce que Madame la marquise Ariosti a dit à mon père? Vous l'auriez avertie que le tableau dont nous voulions faire l'acquisition, ce Cristoforo Saronno... n'était pas authentique?...»
Elle me regardait, en prononçant cette phrase, avec ses douces prunelles dont le brun était devenu noir, tant l'émotion en dilatait le point central. Et une pensée était au fond, que je lisais distinctement: elle savait, elle, que le tableau était faux, et elle ne voulait pas le savoir! Le voilà, Madame, ce miracle vivant de l'Amour dont je vous parlais. Cette ignorante, mais qui chérissait son fiancé d'une tendresse passionnée, ne pouvait pas ne pas y voir clair, du moment qu'il s'agissait de lui. Et comme toutes les amoureuses de tous les temps, elle implorait, elle conjurait qu'on lui mentît contre sa propre évidence. Ce tableau reconnu faux, c'était son fiancé désespéré, c'était aussi, c'était surtout son père déchaîné et qui prendrait prétexte de cette erreur pour retirer sa parole. C'était l'antipathie secrète entre les deux hommes soudain découverte, une brouille peut-être irrémédiable. La terreur de cette tragédie domestique emplissait ses beaux yeux, et—toujours le miracle!—une espérance. De même qu'elle savait que le tableau était faux, elle savait que j'étais l'ami de son amour. Nous avions causé ensemble une fois, à peine, et cette certitude de son instinct était absolue. Dans la crise qu'elle sentait venir, cette divination la faisait s'adresser à ma sympathie, pour obtenir quoi? Elle eût été bien embarrassée de formuler une demande précise. Mais elle était sûre que j'agirais dans la mesure du possible et sans attendre ma réponse, elle continuait à me mettre au courant des événements:
—«Oui», disait-elle, «Madame Ariosti prétend que M. le comte Varegnana est venu de votre part l'informer que le tableau était un faux, et que vous en donneriez la preuve. Cette démarche,—c'est toujours la marquise qui parle,—l'a indignée. Elle a cru y voir une manœuvre de notre part pour avoir le portrait au rabais. Elle était quasi engagée avec mon père. Elle s'est considérée comme libre et elle a accepté l'offre de M. Kennedy... Oh! Elle n'a pas dit cela d'abord. Elle a commencé par nous recevoir très froidement, avec des sous-entendus qui ont exaspéré papa. Il est si loyal! Il lui a arraché cet aveu... Alors»—et sa voix se fit plus tremblante—«alors il a eu un accès d'un véritable chagrin à la seule idée d'être soupçonné d'un pareil procédé. Il savait que vous avez été conduit chez Madame Ariosti par M. Courmansel. Il s'est dit que vous aviez certainement communiqué à celui-ci vos doutes sur ce tableau. Il s'imagine que M. Courmansel lui a caché votre témoignage, pour ne pas avouer qu'il pouvait s'être trompé... Ah! monsieur Monfrey, je suis bien malheureuse!»
Elle avait mis sa petite main sur ses paupières, d'où je vis deux larmes jaillir,—deux grosses larmes qui tracèrent deux raies sur ses joues brûlantes. Elle se domina aussitôt et sa bouche se contraignit à un frémissant sourire, tandis que je lui répondais:
—«Madame Ariosti est une femme abominable.» J'insistai: «abominable...» Si j'avais vu un fusil braqué sur cette charmante enfant, aurais-je hésité à détourner le canon de l'arme? Je n'hésitai pas davantage pour ajouter: «Elle a manqué de parole à votre père, et elle a inventé toute cette histoire pour se justifier...»
—«Inventé?...» répéta Christiane. C'était une stupeur que je lisais maintenant dans ses beaux yeux. Qu'avait-elle espéré en s'adressant à moi? Pas cette radicale dénégation, à coup sûr. Et moi-même, je me serais certes récrié si l'on m'avait annoncé, dix minutes plus tôt, que j'annulerais à jamais mon témoignage sur l'origine du faux Cristoforo et que j'entrerais dans cette vaste conspiration organisée pour doter Solario d'un élève imaginaire et l'art Italien d'un peintre mythique! Pourtant, j'écoutais la jeune fille continuer, frémissante: «George ne s'est pas trompé alors?... Vous pensez que le tableau est authentique.... Vous êtes prêt à l'affirmer à mon père?...»
—«J'y suis prêt,» répondis-je. J'avais brûlé mes vaisseaux, et sans remords. J'aurais incendié une armada pour voir la joie illuminer ainsi ce gracieux visage... «Voulez-vous que je monte chez M. Boudron tout de suite?... Je me rends compte de ce qui s'est passé. Le comte Varegnana et moi, nous avons causé du tableau à propos du portrait qu'il possède...»
—«La Cassandra dei Rangoni, celle que M. Courmansel a tant étudiée?» interrogea-t-elle.
—«Précisément. J'ai émis des doutes sur l'identité entre le peintre de ce portrait et le peintre du portrait Ariosti. La marquise l'aura su, et, je vous le répète, elle a trouvé commode de manquer à sa parole en ayant l'air de croire que ces doutes portaient sur l'authenticité même du portrait. Quant à M. Courmansel, je ne l'ai plus revu, entre la visite que nous avons faite ensemble au palais Ariosti et le moment où M. Kennedy a acheté le tableau. Je ne lui avais donc pas parlé de mon idée. Il n'aurait, en aucun cas, pu avertir monsieur votre père... Tout cela sera rapporté, comme je vous le raconte... Encore une fois, j'y vais de ce pas...»
—«Non,» répondit-elle, «laissez-moi causer avec papa, seule, d'abord... Mais que je suis contente! Mon Dieu!...» Et ses deux mains se joignirent dans un mouvement de reconnaissance presque enfantin. «Vous savez, monsieur Monfrey, on se fait souvent des idées, tout un monde... L'on a si peur qu'elles ne soient vraies que l'on n'ose pas les croire fausses... Quand Madame Ariosti a commencé de parler, une terreur m'a saisie. Ah! c'est mal! Mais on n'est pas toujours maîtresse de sa pensée... Je me suis dit que les plus habiles connaisseurs s'abusent. Je me suis rappelé cette tiare du Louvre que mon père vous citait, avant-hier encore. Si George s'était trompé cependant?... J'ai senti là, par avance, tout le chagrin qu'il éprouverait... Et il y avait mon père! Je le connais. J'ai redouté un éclat entre lui et mon fiancé... Je peux bien tout vous dire, monsieur Monfrey, quand ce ne serait que pour vous expliquer comment j'ai osé vous aborder, et pour que vous ne me jugiez pas mal... Quand mon cousin m'a demandée, mon père n'a pas consenti aussitôt. Il a fallu bien des jours pour le décider. A de certains moments, j'ai cru m'apercevoir qu'il regrettait ce consentement... Mais j'ai rêvé. Dieu! que je suis contente! Ah! monsieur Monfrey, vous venez de m'enlever un poids du cœur!... Merci et pardon!...»
Vous êtes allée à Venise, Madame, et vous avez visité la petite chapelle de Saint-Georges-des-Esclavons, décorée par Carpaccio? Oui. Nous en avons parlé ensemble un jour. C'était au début de ma faveur, quand la nouveauté de notre relation vous donnait un peu d'indulgence pour ma pauvre personne. Alors vous ne me taquiniez pas trop. Vous vous souvenez du panneau où le Saint est représenté fonçant sur le dragon, la lance basse? Quelle allégresse dans sa poussée en avant! Quelle aisance! C'est qu'il n'a qu'à se retourner pour voir, enchaînée au roc, la princesse qu'il a juré de délivrer. Quelle gêne au contraire, quelle gaucherie dans le panneau d'à côté, où il est figuré auprès du dragon mort, très sottement embarrassé de sa monstrueuse victime, qu'il ne sait comment traîner! Toute proportion gardée, je me retrouvai, Mlle Boudron une fois partie et devant l'action que je venais de commettre pour elle, aussi empêtré que le saint Georges du maître vénitien après son exploit. Mentir à cette charmante enfant, quand il s'agissait d'effacer le pli d'angoisse, creusé entre ses blonds sourcils, n'avait été un bien facile effort. Mentir à son père, quand nous nous retrouverions face à face, me serait déjà plus malaisé. L'embarras était ailleurs. Je n'avais pas menti pour moi seulement. J'avais menti aussi pour Varegnana. La comédie que je venais de jouer dans l'intérêt de la jeune fille comportait, pour réussir, la complicité du grand seigneur, et de cette complicité je n'étais rien moins que sûr. Madame Ariosti avait nommé au père de Christiane le possesseur du Léonard débaptisé. Elle l'avait fait par un suprême coup d'audace, se disant que ni le comte ni moi ne nous tairions, et préférant venir au devant de notre dénonciation, afin de la mieux déjouer. En toute circonstance, il eût été immanquable que M. Boudron et Varegnana se rencontrassent, immanquable qu'ils en vinssent à causer du prétendu Cristoforo et de l'achat fait par Kennedy. C'était plus certain encore maintenant. Point n'était même besoin de cette rencontre et de cet entretien pour que M. Boudron fût averti de l'opinion du comte sur le faux Cristoforo. «Tout Milan saura demain ce qui en est... Son infamie sera connue...» Ces phrases du vieux gentilhomme résonnaient dans mes oreilles. C'était à mon tour d'éprouver, devant la catastrophe imminente, la terreur qui précipitait vers moi, tout à l'heure, la fiancée du malencontreux critique d'art, surpris en flagrant délit d'une si épique ânerie! Un petit détail redoubla l'inquiétude soudain éveillée, je peux bien dire dans mon cœur, tant la pitié pour la jeune fille m'avait pris tout entier. Au moment même où Christiane remontait dans l'ascenseur, j'avais remarqué qu'un domestique descendait l'escalier, une lettre à la main. Il avait posé quelques questions au bureau, et on lui avait fait avancer une voiture. Je demandai au concierge si cet homme était le valet de chambre de M. Boudron. Sa réponse affirmative, changea mon doute en certitude. Ce message était pour Varegnana. Dans son premier spasme d'irritation, M. Boudron avait écrit au comte. Pourquoi? Sinon pour avoir de lui la vérité sur le tableau qu'il avait tant désiré acheter. C'était le signe, entre parenthèses, que Courmansel ne s'était pas mépris sur ce point. Avec ces attitudes sceptiques, M. Boudron avait cru profondément à l'authenticité du Cristoforo. La lettre était portée et non envoyée par la poste. On devait donc attendre la réponse, au cas où Varegnana serait à la maison. Et il y serait, il me l'avait promis. Là-dessus, moi-même je hélai, en hâte, un nouveau brumista, et dix minutes plus tard, je descendais devant la porte du palais de la rue Bagutta. Le fiacre qui m'avait précédé attendait encore. J'aperçus en entrant dans l'antichambre le domestique de M. Boudron. La réponse n'était pas encore donnée. J'arrivais à temps.
XIII
Le comte se tenait, quand on m'introduisit, dans le plus petit des salons, celui qui lui servait de cabinet de travail. Au premier coup d'œil je vis que le Léonard—c'en est un, je le jurerais sur votre tête, Madame,—avait repris sa place d'honneur sur son précieux lutrin. Varegnana écrivait, assis à son bureau, si l'on peut donner ce nom bourgeois à un pareil chef-d'œuvre de marqueterie et de sculpture sur bois. Des plumes de cygne au long empennage faisaient bouquet, auprès de lui, dans une coupe de la Renaissance. Ce sont les seules qu'il emploie, et il les plonge dans un encrier ciselé par Benvenuto Cellini, s'il vous plaît. Je vous ai dit que c'est un Seigneur, un noble et vieux Seigneur, un de ces types d'un autre âge que nos ignobles démocraties modernes rangeraient volontiers dans le dictionnaire des monstres antédiluviens, entre le Mammouth et l'Epiornis, le Plésiosaure et le Diplodocus. Il était si occupé à sa besogne, qu'il ne m'entendit même pas entrer. Plusieurs feuilles de papier déchirées et jetées dans un vaste bassin de cuivre repoussé, un antique brasero aux armes de sa famille—encore le Seigneur!—attestaient sa difficulté à composer cette lettre, la réponse à celle de M. Boudron. Je demeurai quelques instants à le regarder. Je cherchais à discerner, sur son altière physionomie et dans son attitude, un indice de ses dispositions présentes. Il me sembla que sa colère de la matinée était, sinon passée, au moins diminuée. Enfin, d'un geste où je crus reconnaître l'énergie d'une résolution définitive, sa main crispée traça au bas de la feuille sa large et claire signature. Comme il relevait la tête, il m'aperçut:
—«Vous arrivez bien», me dit-il. «Si je ne vous avais pas promis de ne pas sortir, je serais allé chez vous... J'ai une question à vous poser. Mais, d'abord, voulez-vous prendre connaissance de cette lettre?»
—«C'est une réponse à M. Boudron?», m'écriai-je étourdiment.
—«Oui», fit-il, «d'où le savez-vous?»
Je me sentis rougir, comme la pauvre Christiane tout à l'heure, oh! moins joliment! Mon imprudente demande prenait un mauvais air d'espionnage devant ce personnage d'ancien régime, si parfaitement bien élevé. J'eus le courage de mon indiscrétion. Le motif en était par trop désintéressé. Je lui dis donc:
—«J'ai vu le domestique sortir avec une lettre et monter en voiture. J'ai pensé, sachant la scène que M. Boudron venait d'avoir avec Madame Ariosti, qu'il voulait avoir par vous des renseignements plus précis... Et me voici...»
—«Ne vous excusez pas», interrompit-il avec sa grâce habituelle, «et écoutez ma lettre. C'est en effet une réponse à celle de M. Boudron: «Monsieur, J'ai été très sensible à la marque de confiance que vous avez bien voulu me donner. Mais vous comprendrez que Madame la marquise Ariosti étant une de mes parentes, je m'impose la règle absolue de me taire sur l'incident auquel vous faites allusion. Tout ce que je peux vous en dire, c'est qu'il ne vous a pas été exactement rapporté. Vous trouverez ici, avec mes regrets pour une fin de non-recevoir à laquelle je vous demande de ne voir aucun autre motif, l'expression de mes sentiments bien distingués. Comte Andrea Varegnana...» «Il n'y a pas trop de fautes de français?...» ajouta-t-il. Toujours le Seigneur! Il entendait bien que je ne me permettrais pas d'apprécier le bien ou le mal fondé d'une de ses démarches. Il désirait que je fusse au courant. Rien de plus.
—«Si j'écrivais votre langue comme vous la mienne...» répondis-je.
—«Alors, j'envoie le billet?...» dit-il.
Vous jugez, Madame, si je m'abstins de toute réflexion. Dans le temps que j'avais mis à franchir l'assez longue distance qui séparait mon hôtel du palais Varegnana, j'avais ébauché ou rejeté quatre ou cinq plans, tous destinés à conduire le comte juste au point où il était venu tout seul: donner une explication qui me laissât le champ libre. Comment en était-il arrivé là?... J'y ai beaucoup réfléchi depuis et je n'ai pas résolu ce petit problème. Mais qui a jamais vu clair dans l'intention d'un Italien, quand une fois il s'est fermé? Si leurs peintres nous ont laissé tant d'admirables portraits, la cause en est dans le caractère, si impénétrable à la fois et si expressif, des physionomies de ce pays. Elles sont ardentes et secrètes, passionnées et elles ne disent pas leur mot. Quand je me souviens de l'accent ému avec lequel Varegnana m'avait parlé de Christiane Boudron, je me dis qu'il a eu tout simplement pitié d'elle et de son bonheur,—comme votre serviteur, Madame.—On est si près d'aimer l'amour des autres quand on a aimé soi-même, et vous savez mon opinion sur l'hôte du palais de la via Bagutta et son roman caché.—Puis, je me souviens de l'hypnotisme exercé sur lui par la critique d'art, soi-disant scientifique. Je me rends compte qu'au fond, tout au fond, ce possesseur de tant de merveilles n'est qu'un amateur. Il n'a jamais tenu le crayon et le pinceau. Devant une toile ou une statue, il n'a pas cette intuition de l'outil, qui ne s'apprend que par la pratique. Je vois distinctement, moi, un Titien et un Raphaël, un Mantegna et un Longhi travailler, broyer leurs couleurs sur leur palette, attaquer leur tableau. Pour employer une locution vulgaire, mais très juste, je sais comment c'est fait. Varegnana, non. Il n'a donc pas de certitudes, ne jugeant pas vraiment par lui-même. Pour qu'il eût débaptisé sur le cadre le Léonard—son Léonard!—il fallait qu'il fût,—j'allais parler d'une façon plus vulgaire encore, et dire épaté,—mettons médusé par Courmansel, son bagou de pédant, son érudition affirmée. Courmansel, pour Varegnana, c'était Morelli lui faisant peur du fond de sa tombe, et l'on n'est pas un Seigneur sans être un peu timide. Ces traits semblent contradictoires, mais être un Seigneur, c'est se vouloir toujours le premier, ou du moins à part. C'est donc avoir un amour-propre toujours en éveil. C'est craindre, par-dessus tout, le ridicule d'une prétention mal justifiée. Je cherche à expliquer une volte-face au demeurant moins étonnante que la mienne. Mais l'on connaît, ou l'on croit connaître, la logique de ses illogismes, au lieu que les brusques changements des autres nous déconcertent jusqu'à l'ahurissement. Je me comparais au saint Georges de Carpaccio, Madame, tout à l'heure—sans trop de modestie. Ne me le dites pas, je le sais. Imaginez ce brave chevalier sentant soudain venir à lui la corde avec laquelle il traînait son dragon. Il constate que le cadavre de l'énorme bête a disparu!... Il ne serait pas plus étonné que je ne le fus, le billet du comte à M. Boudron une fois envoyé. Désormais tout dépendrait de ce que je raconterais au père de Christiane. Mon parti était pris. En tout cas, je ne m'attendais guère à entendre Varegnana me dire:
—«Ainsi le portrait est vendu à M. Ralph Kennedy? Vous êtes arrivé trop tard?»—Et comme je lui faisais signe que oui... «C'est peut-être mieux,» continua-t-il et après un court silence: «Car enfin, êtes-vous sûr, bien sûr, que vous ne vous êtes pas trompé?...»
—«Trompé?» répétai-je. «En reconnaissant mon tableau?»
—«En vous imaginant le reconnaître», rectifia le comte. «Vous n'avez eu que quelques minutes pour l'examiner, et une ressemblance est si perfide... Vous-même, vous m'avez dit que vous avez failli n'en pas croire vos yeux, tant ce panneau avait une physionomie de vieille chose... Sur le premier moment, je n'ai pas pensé plus que vous à la possibilité que vous fissiez erreur. Je vous l'ai dit. Je n'ai jamais été tranquille devant ce portrait... Je lui en voulais d'avoir servi à débaptiser celui-ci...» Et il me montrait son Léonard réinstallé à sa place d'honneur. Il ne lui avait pas encore enlevé son brevet de déchéance, le cartouche sur lequel figurait un des noms de l'usurpateur, cet Amico di Solario, mélancoliquement suivi d'un signe interrogateur,—dernier et faible essai de protestation!
—«Enfin», reprit-il, «après avoir eu la scène que vous savez avec la marquise, et une fois seul, je me suis demandé: n'avons-nous pas été un peu vite, M. Monfrey et moi? Madame Ariosti est ma cousine, comme je l'écrivais à M. Boudron. Quand je vous eus laissé partir, je ne me sentis pas la conscience entièrement en paix. Je n'avais pas fait un assez long crédit à cette femme, qui pouvait être de bonne foi... Et elle l'était, témoin les photographies qu'elle vient de m'envoyer de son tableau, sans un mot. Je lui ai manqué très gravement. Cet envoi n'était-il pas un appel à un examen, auquel j'ai procédé? J'ai là une autre photographie, celle du dessin de l'Académie de Venise, dont je vous ai déjà parlé, et qui est une étude pour mon ex-Cassandra.» Ici un soupir, et fermement: «Eh bien! Il n'y a pas à dire, l'X dont est signé ce dessin est exactement le même que l'X qui figure au bas du portrait où vous avez cru reconnaître votre œuvre de jeunesse... Est-il admissible que cette particularité soit un pur hasard?... Voyez: les deux petites barres d'en bas et d'en haut allant ainsi, d'un seul côté et se relevant un peu à la pointe... Or vous n'aviez pas vu le dessin de Venise quand vous avez peint votre tableau. Donc...»
Il me tendait les deux épreuves, où il y avait en effet une identité entre les deux lettres, dont l'explication était trop naturelle. Le père Sanfré avait savamment retouché ou fait retoucher dans le style du quinzième siècle les lettres de la signature destinées à subsister. Ce dessin de Venise était de cette époque. A moins que... Depuis cette aventure j'en suis à me demander, moi, s'il ne fonctionne pas, en Italie, un immense camorra artistique dont tous les associés sont dressés à estampiller de marques, savamment choisies, les dix mille objets faux qui émigrent chaque année de la Péninsule. Je regardais le profil de l'inconnue qui avait posé pour ce crayon. Je regardais l'image de Ginevra. L'intense comique de la situation me ressaisissait. Même Varegnana ne croyait plus à mon témoignage! J'aurais pu, comme j'avais fait avec Courmansel, discuter point par point. Dans ma confidence hâtive de la veille, je n'avais pas insisté sur les irréfutables indices, notamment sur le petit signe du coin de la lèvre que je connaissais si bien et qui me rappelait de délicieux souvenirs d'amours bohémiennes. A quoi bon? Je levai les yeux sur le Comte. Il me sembla qu'une angoisse contractait son visage. Dans le doute sur l'authenticité d'un tableau, estimait-il que mieux valait faire pencher la balance du côté qui favoriserait un jeune et profond amour? Le possesseur du Léonard éprouvait-il un suprême regret? Le gentilhomme désirait-il abriter ses scrupules derrière mon affirmation? Il est certain que son visage se détendit lorsque j'acquiesçai à sa nouvelle opinion en lui répondant:
—«C'est vrai, je ne reconnais plus bien mon tableau. A vingt-huit ans de distance, vous savez!... D'ailleurs, Madame Ariosti, Kennedy et Courmansel ont été prévenus...»
—«Ah!» fit-il, «Courmansel aussi... Et il pense?...»
—«Que son Cristoforo est plus vrai que jamais...»
—«Vous voyez!...» s'écria Varegnana, et regardant le portrait jadis attribué au Vinci avec une tristesse singulière... «Décidément, ma Dame aura perdu son peintre, mais elle ne nous en voudra pas... Nous aurons fait une heureuse... Ne soyez pas en retard pour le dîner», ajouta-t-il; «vous aurez un plat milanais dont je veux vous faire la surprise et qui ne peut pas attendre...»
... Voilà pourquoi, Madame et amie, si jamais Adalbert de Rumesnil, ou quelque autre Snob de cette lignée, vient vous raconter que l'on a découvert le véritable auteur de la Joconde et que cet auteur s'appelle Cristoforo Saronno, n'en croyez pas un traître mot. Et si vous apprenez qu'un collectionneur de nos amis se prépare, dans une grande vente, à enrichir sa galerie d'un panneau du même Cristoforo, engagez-le à se méfier. Et puis, permettez à votre serviteur de vous offrir pour votre fête, qui tombe le 17 du mois, une médiocre reproduction de la Cassandra du palais Varegnana: qu'il a exécutée pour vous—con amore.—Vous placerez cette aquarelle dans un des coins de votre salon, et quand on vous demandera quelle est cette tête adorable, vous répondrez hardiment que c'est une copie d'un Léonard. Ce sera vrai, aussi vrai que vous êtes un Vinci, vous-même, pour le malheur de celui qui vient de vous raconter cette trop longue histoire et qui s'excuse, en mettant à vos pieds une fois de plus votre passionné, votre fidèle, votre inutile serviteur.
L. M.
Pour copie conforme.
Thoune. Août 1906.