V (continued 2)
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Elle sanglotait, les mains sur son visage. Il s'approcha, s'agenouilla devant elle, lui écarta les mains de force.
—Voyons, dis-moi pourquoi tu m'as nommé M. de Saffré.
Alors, détournant encore la tête, elle répondit au milieu de ses larmes, à voix basse:
—Je croyais que tu me quitterais, si tu savais que ton père....
Il se releva, reprit son cigare qu'il avait posé sur un coin de la cheminée, et se contenta de murmurer:
—Tu es bien drôle, va!...
Elle ne pleurait plus. Les flammes de la cheminée et le feu de ses joues séchaient ses larmes. L'étonnement de voir Maxime si calme devant une révélation qu'elle croyait devoir l'écraser lui faisait oublier sa honte. Elle le regardait marcher, elle l'écoutait parler comme dans un rêve. Il lui répétait, sans quitter son cigare, qu'elle n'était pas raisonnable, qu'il était tout naturel qu'elle eût des rapports avec son mari, qu'il ne pouvait vraiment songer à s'en fâcher. Mais aller avouer un amant quand ce n'était pas vrai. Et il revenait toujours à cela, à cette chose qu'il ne pouvait comprendre, et qui lui semblait réellement monstrueuse. Il parla des «imaginations folles» des femmes.
—Tu es un peu fêlée, ma chère, il faut soigner ça.
Il finit par demander curieusement:
—Mais pourquoi M. de Saffré plutôt qu'un autre?
—Il me fait la cour, dit Renée.
Maxime retint une impertinence; il allait dire qu'elle s'était sans doute crue plus vieille d'un mois, en avouant M. de Saffré pour amant. Il n'eut que le sourire mauvais de cette méchanceté, et, jetant son cigare dans le feu, il vint s'asseoir de l'autre côté de la cheminée. Là, il parla raison, il donna à entendre à Renée qu'ils devaient rester bons camarades. Les regards fixes de la jeune femme l'embarrassaient un peu, pourtant; il n'osa pas lui annoncer son mariage. Elle le contemplait longuement, les yeux encore gonflés par les larmes. Elle le trouvait pauvre, étroit, méprisable, et elle l'aimait toujours, de cette tendresse qu'elle avait pour ses dentelles. Il était joli sous la lumière du candélabre, placé au bord de la cheminée, à côté de lui. Comme il renversait la tête, la lueur des bougies lui dorait les cheveux, lui glissait sur la face, dans le duvet léger des joues, avec des blondeurs charmantes.
—Il faut pourtant que je m'en aille, dit-il à plusieurs reprises.
Il était bien décidé à ne pas rester. Renée ne l'aurait pas voulu d'ailleurs. Tous deux le pensaient, le disaient; ils n'étaient plus que deux amis. Et, quand Maxime eut enfin serré la main de la jeune femme et qu'il fut sur le point de quitter la chambre, elle le retint encore un instant, en lui parlant de son père. Elle en faisait un grand éloge.
—Vois-tu, j'avais trop de remords. Je préfère que ça soit arrivé.... Tu ne connais pas ton père; j'ai été étonnée de le trouver si bon, si désintéressé. Le pauvre homme a de si gros soucis, en ce moment.
Maxime regardait la pointe de ses bottines, sans répondre, d'un air gêné. Elle insistait.
—Tant qu'il ne venait pas dans cette chambre, ça m'était égal. Mais après.... Quand je le voyais ici, affectueux, m'apportant un argent qu'il avait dû ramasser dans tous les coins de Paris, se ruinant pour moi sans une plainte, j'en devenais malade.... Si tu savais avec quel soin il a veillé à mes intérêts!
Le jeune homme revint doucement à la cheminée, contre laquelle il s'adossa. Il restait embarrassé, la tête basse, avec un sourire qui montait peu à peu de ses lèvres.
—Oui, murmura-t-il, mon père est très fort pour veiller aux intérêts des gens.
Le son de sa voix étonna Renée. Elle le regarda, et lui, comme pour se défendre:
—Oh! je ne sais rien.... Je dis seulement que mon père est un habile homme.
—Tu aurais tort d'en mal parler, reprit-elle. Tu dois le juger un peu en l'air.... Si je te faisais connaître tous ses embarras, si je te répétais ce qu'il me confiait encore ce soir, tu verrais comme on se trompe, quand on croit qu'il tient à l'argent....
Maxime ne put retenir un haussement d'épaules. Il interrompit sa belle-mère, d'un rire d'ironie.
—Va, je le connais, je le connais beaucoup.... Il a dû te dire de bien jolies choses. Conte-moi donc ça.
Ce ton railleur la blessait. Alors elle renchérit encore sur ses éloges, elle trouva son mari tout à fait grand, elle parla de l'affaire de Charonne, de ce tripotage où elle n'avait rien compris, comme d'une catastrophe dans laquelle s'étaient révélées à elle l'intelligence et la bonté de Saccard. Elle ajouta qu'elle signerait l'acte de cession le lendemain, et que, si c'était réellement là un désastre, elle acceptait ce désastre en punition de ses fautes.
Maxime la laissait aller, ricanant, la regardant en dessous; puis il dit à demi-voix:
—C'est ça, c'est bien ça....
Et, plus haut, mettant la main sur l'épaule de Renée:
—Ma chère, je te remercie, mais je savais l'histoire.... C'est toi qui es d'une bonne pâte!
Il fit de nouveau mine de s'en aller. Il éprouvait une démangeaison furieuse de tout conter. Elle l'avait exaspéré, avec ses éloges sur son mari, et il oubliait qu'il s'était promis de ne pas parler, pour s'éviter tout désagrément.
—Quoi! que veux-tu dire? demanda-t-elle.
—Eh! pardieu! que mon père te met dedans de la plus jolie façon du monde.... Tu me fais de la peine, vrai; tu es trop godiche!
Et il lui conta ce qu'il avait entendu chez Laure, lâchement, sournoisement, goûtant une secrète joie à descendre dans ces infamies. Il lui semblait qu'il se vengeait d'une injure vague qu'on venait de lui faire. Son tempérament de fille s'attardait béatement à cette dénonciation, à ce bavardage cruel, surpris derrière une porte.
Il n'épargna rien à Renée, ni l'argent que son mari lui avait prêté à usure, ni celui qu'il comptait lui voler, à l'aide d'histoires ridicules, bonnes à endormir les enfants. La jeune femme l'écoutait, très pâle, les lèvres serrées. Debout devant la cheminée, elle baissait un peu la tête, elle regardait le feu. Sa toilette de nuit, cette chemise que Maxime avait fait chauffer, s'écartait, laissait voir des blancheurs immobiles de statue.
—Je te dis tout cela, conclut le jeune homme, pour que tu n'aies pas l'air d'une sotte.... Mais tu aurais tort d'en vouloir à mon père. Il n'est pas méchant. Il a ses défauts comme tout le monde.... A demain, n'est-ce pas?
Il s'avançait toujours vers la porte. Renée l'arrêta d'un geste brusque.
—Reste! cria-t-elle impérieusement.
Et le prenant, l'attirant à elle, l'asseyant presque sur ses genoux, devant le feu, elle le baisa sur les lèvres, en disant:
—Ah! bien, ce serait trop bête de nous gêner, maintenant.... Tu ne sais donc pas que, depuis hier, depuis que tu as voulu rompre, je n'ai plus la tête à moi. Je suis comme une imbécile. Ce soir, au bal, j'avais un brouillard devant les yeux. C'est qu'à présent, j'ai besoin de toi pour vivre. Quand tu t'en iras, je serai vidée.... Ne ris pas, je te dis ce que je sens.
Elle le regardait avec une tendresse infinie, comme si elle ne l'eût pas vu depuis longtemps.
—Tu as trouvé le mot, j'étais godiche, ton père m'aurait fait voir aujourd'hui des étoiles en plein midi.
Est-ce que je savais! Pendant qu'il me contait son histoire, je n'entendais qu'un grand bourdonnement, et j'étais tellement anéantie qu'il m'aurait fait mettre à genoux, s'il avait voulu, pour signer ses paperasses. Et je m'imaginais que j'avais des remords!... Vrai, j'étais bête à ce point!...
Elle éclata de rire, des lueurs de folie luisaient dans ses yeux. Elle continua, en serrant plus étroitement son amant.
—Est-ce que nous faisons le mal, nous autres! Nous nous aimons, nous nous amusons comme il nous plaît.
Tout le monde en est là, n'est-ce pas?... Vois, ton père ne se gêne guère. Il aime l'argent et il en prend où il en trouve. Il a raison, ça me met à l'aise.... D'abord, je ne signerai rien, et puis tu reviendras tous les soirs. J'avais peur que tu ne veuilles plus, tu sais, pour ce que je t'ai dit.... Mais puisque ça ne te fait rien.... D'ailleurs, je lui fermerai ma porte, tu comprends, maintenant.
Elle se leva, elle alluma la veilleuse. Maxime hésitait, désespéré. Il voyait la sottise qu'il avait commise, il se reprochait durement d'avoir trop causé. Comment annoncer son mariage maintenant! C'était sa faute, la rupture était faite, il n'avait pas besoin de remonter dans cette chambre, ni surtout d'aller prouver à la jeune femme que son mari la dupait. Et il ne savait plus à quel sentiment il venait d'obéir, ce qui redoublait sa colère contre lui-même. Mais s'il eut la pensée, un instant, d'être brutal une seconde fois, de s'en aller, la vue de Renée qui laissait tomber ses pantoufles, lui donna une lâcheté invincible. Il eut peur, il resta.
Le lendemain, quand Saccard vint chez sa femme pour lui faire signer l'acte de cession, elle lui répondit tranquillement qu'elle n'en ferait rien, qu'elle avait réfléchi. D'ailleurs, elle ne se permit pas même une allusion; elle s'était juré d'être discrète, ne voulant pas se créer des ennuis, désirant goûter en paix le renouveau de ses amours. L'affaire de Charonne s'arrangerait comme elle pourrait; son refus de signer n'était qu'une vengeance; elle se moquait bien du reste. Saccard fut sur le point de s'emporter. Tout son rêve croulait. Ses autres affaires allaient de mal en pis. Il se trouvait à bout de ressources, se soutenant par un miracle d'équilibre; le matin même, il n'avait pu payer la note de son boulanger. Cela ne l'empêchait pas de préparer une fête splendide pour le jeudi de la mi-carême. Il éprouva, devant le refus de Renée, cette colère blanche d'un homme vigoureux arrêté dans son œuvre par le caprice d'un enfant. Avec l'acte de cession en poche, il comptait bien battre monnaie, en attendant l'indemnité. Puis, quand il se fut un peu calmé et qu'il eut l'intelligence nette, il s'étonna du brusque revirement de sa femme: à coup sûr, elle avait dû être conseillée. Il flaira un amant. Ce fut un pressentiment si net qu'il courut chez sa sœur pour l'interroger, lui demander si elle ne savait rien sur la vie cachée de Renée. Sidonie se montra très aigre.
Elle ne pardonnait pas à sa belle-sœur l'affront qu'elle lui avait fait en refusant de voir M. de Saffré. Aussi, quand elle comprit, aux questions de son frère, que celui-ci accusait sa femme d'avoir un amant, s'écria-t-elle qu'elle en était certaine. Et elle s'offrit d'elle-même pour espionner «les tourtereaux». Cette pimbêche verrait comme cela de quel bois elle se chauffait.
Saccard, d'habitude, ne cherchait pas les vérités désagréables; son intérêt seul le forçait à ouvrir des yeux qu'il tenait sagement fermés. Il accepta l'offre de sa sœur.
—Va, sois tranquille, je saurai tout, lui dit-elle d'une voix pleine de compassion.... Ah! mon pauvre frère, ce n'est pas Angèle qui t'aurait jamais trahi! Un mari si bon, si généreux! Ces poupées parisiennes n'ont pas de cœur.... Et moi qui ne cesse de lui donner de bons conseils!