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La culture des idées

Note (retour) — III LE PRINCIPE DE LA CHARITÉ

Reading edition

L'Angleterre, qui a une littérature, n'a pas ou n'a plus de langue littéraire. Tels Anglais qu'on nous apprend à vénérer comme de grands écrivains ignorent jusqu'à l'art élémentaire de la phrase et du rythme; ils écrivent comme ils parlent, en oubliant une partie des mots, et comme ils pensent, en oubliant une partie des idées. Quand ils croient composer, ils juxtaposent. Ils envoient leurs pensées à la bataille, comme lord Methuen ses soldats, par petits groupes compacts et isolés. On ne sait pas encore ce que veut dire Hamlet; on sait qu'enlevée la broderie admirable des images il ne reste de Roméo et Juliette qu'un conte enfantin. Mais Shakespeare est un tel brodeur! Ici, il y a une langue littéraire, et plus forte que la pensée même dont elle est l'expression. Moment unique: les poètes anglais ne sont presque jamais des artistes, et c'est l'inverse en Italie, où l'art verbal recouvre si peu de vraie poésie. Il n'est pas probable que l'ironie d'un Swift ou d'un Carlyle soit goûtée par un peuple glorieux de sa force et ardent à la vie. Ce n'est pas là de la littérature de vainqueur. Le passage de la langue anglaise de l'état vivant à l'état classique ne pourra donc être déterminé que par le respect dont même des barbares auront appris à entourer le nom de Shakespeare. Si Shakespeare demeure, si le texte de son oeuvre est déclaré sacré, des centaines de noms et de livres anglais peuvent entrer dans le temple, escorte du génie sauveur; mais ce triomphe n'est pas certain. Trop libre et trop passionné, Shakespeare, dans les derniers siècles de l'Europe, aura été fort négligé par une Angleterre de plus en plus méthodiste et commerciale. La mort de Ruskin a clos une ère d'activité esthétique ou du moins de tentatives intéressantes pour l'impossible fusion des idées de beauté et de vie humaine. Après la disparition du prophète de la lumière, l'Angleterre est revenue avec délices à ses joies sombres et closes. La peinture claire et les étoffes transparentes sont incompatibles avec la nécessité de la houille; là où il faut se chauffer beaucoup et beaucoup activer des machines, le plaisir est d'avoir une maison solide, de manger des choses fortes, de boire en écoutant la pluie battre les vitres. Quelques distractions violentes suffisent, aux jours de beau temps. Mais les revers militaires et des difficultés sociales ont encore durci le caractère de l'Anglais, et les hommes comme la nation se sont enfermés dans un isolement cruel. L'Angleterre se fait souffrir elle-même pour oublier les blessures qu'elle a reçues de l'étranger et c'est la religion qui a bénéficié de cette longue crise d'orgueil. Oublié dans le reste de l'ancienne Europe ou retourné parmi les peuples latins à l'état de superstition païenne, le christianisme est encore vivant en Angleterre au jour même de l'invasion87. L'orgueil a fini par se liquéfier en une résignation noire: le peuple de Dieu souffre parce que Dieu l'a voulu, et pour être jusqu'au bout le nouvel Israël, il faut que l'Angleterre souffre en silence, ainsi que les Juifs de jadis. Ces idées ont inspiré toute une vaste et basse littérature. Depuis deux ou trois siècles, les femmes seules écrivent, la baisse des salaires dans les travaux intellectuels ayant à la fin écarté les hommes d'une profession dépréciée. Elles cultivent le seul genre littéraire auquel de tout temps elles aient été propres, le roman. Mais ce roman, depuis qu'elles sont sans concurrents ou plutôt sans maîtres, est toujours le même et toujours optimiste: il s'agit invariablement d'un amour contrarié par l'état de péché d'un des amoureux (l'homme, la femme étant le lys parmi les chardons) et dont une conversion soudaine (ou lente, si la magazine a besoin de copie) permet la délicieuse réalisation. Aucune jeune fille de dix-huit ans, aucun homme dépassant la trentaine, aucun personnage marié, ni mâle ni femelle, hormis de vénérables parents, ne figurent jamais dans ces histoires dévotes, sinon tout au fond du tableau. De même que les insectes, les Anglais n'ont plus d'histoire, franchie leur crise nubile; ils ne meurent pas immédiatement sans doute, comme les coléoptères, mais ils vivent dans le silence, le travail et la vertu. Entre le vingt-deuxième siècle et l'envahissement de l'Angleterre, une seule romancière osa une timide allusion au mécanisme de l'amour; elle dut s'exiler en Allemagne. C'est le seul écrivain anglais dont le nom, pendant cette longue période, fut connu sur le continent.

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