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La coucaratcha (III/III)

LES MONTAGNES DE LA RONDA.

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CHAPITRE PREMIER. FRAGMENT DU JOURNAL D'UN INCONNU.

..... J'avais alors seize ans, je crois, et j’étais embarqué à bord de la frégate***, comme aspirant de marine. Notre bâtiment vint stationner à Cadix, où il resta environ huit mois. J'avais emporté de Paris un assez bon nombre de recommandations pour les personnes les plus distinguées de cette ville; mais, hormis la lettre qui était adressée à un banquier chargé de me donner de l’argent, je ne remis aucune des autres missives à sa destination.

Comme je savais que notre séjour devait être assez long dans ce port, je m’arrangeai pour passer à terre, et le plus agréablement possible, tout le temps que je pourrais arracher à ce service de rade, le plus ennuyeux, le plus détestable de tous les services. Je louai donc sur le rempart, près le quartier d’artillerie, un joli appartement, et j’achetai un cheval andalou de cinq ans, entier, gris sanguin, à crins noir.

J'avais voulu prendre cet animal au pré, afin de m’amuser à le dresser à ma façon, n’ayant rien de mieux à faire pour tuer les heures qui, je l’avoue, avaient la vie diablement dure.

Tant qu’il fut, pour ainsi dire, sous l’influence molle et réfrigérante du pâturage, Frasco (c’était le nom de mon cheval) se montra d’un naturel aussi aimable que conciliant, mais lorsque je l’eus dans mon écurie, et que, contrairement à l’usage espagnol, j’eus substitué l’avoine à l’orge, ce fut tout autre chose; Frasco devint un démon incarné et se mit en état de rébellion ouverte.

Ayant assez l’habitude du cheval, je goûtai peu les espiègleries de Frasco; aussi nous commençâmes à lutter de colère et d’opiniâtreté. A la moindre faute, je le rouais de coups; alors lui de se cabrer, de ruer, de bondir comme un chevreuil et de me prodiguer les pointes et les sauts de mouton. Il avait beau faire, je le serrais si fort entre mes genoux et mes cuisses que je restais comme vissé sur son dos. Or, à la fin, voyant qu’il ne pouvait me désarçonner, il prit le parti de tâcher de mordre; et ne pouvant y parvenir, il fit mieux, quand je le montai, il se coucha. Les choses en vinrent à un point tel que je désespérais de le rendre jamais traitable, ce dont j’enrageais, car c’était bien le plus beau, le plus noble, le plus vigoureux étalon qui fût jamais sorti des prairies de Sainte-Marie.

J'étais donc à peu près décidé à lui casser la tête à la première incartade, lorsqu’un de mes amis, le seigneur Hasth’y, me tira d’embarras. Ici je dois avouer que je n’avais pas, comme j’aurais pu, choisi mes connaissances dans la meilleure compagnie de Cadix. Mon ami Hasth’y était simplement un cavalier bohémien, grand amateur de combats de coqs et de chiens, maquignon effréné, joueur comme les cartes, très-adroit au tir, à l’escrime et par-dessus tout écuyer; vivant d’ailleurs assez noblement et fort retiré du monde, sans posséder un réal au soleil. Hasth’y avait à peu près quarante ans, était petit, sec, nerveux; son nez, comme ceux des gens de sa caste, était mince et recourbé en bec d’aigle, ses yeux vifs et noirs; ses cheveux grisonnaient, et il portait d’habitude le costume national espagnol connu sous le nom de vêtement de Majo; enfin, en homme prudent, qui pense aux cas imprévus, Hasth’y aimait à avoir toujours sur lui un grand couteau à deux tranchants bien émoulus, dont la lame s’emboîtait fort proprement dans un manche d’ivoire.

Au reste, la manière dont je fis connaissance avec Hasth’y est assez bizarre.

Un jour, je me promenais sur la jetée qui conduit de l'île de Léon à Cadix, et je m’amusais à tirer à balle des mouettes et des goélands. Je me servais pour cet exercice d’une excellente carabine tyrolienne dont la portée était merveilleuse; tout-à-coup je vis venir à moi avec une rapidité effrayante un homme qui paraissait emporté par son cheval.

Pour concevoir le péril de cet homme, il faut savoir que la jetée sur laquelle il courait ainsi était assez étroite, sans parapets, et haute de chaque côté d’au moins soixante pieds au-dessus du niveau de la mer, et qu’enfin le cheval s’avançait avec une vitesse incroyable vers une coupée d’environ quinze pieds qui divisait la jetée dans toute sa largeur, coupée que je n’avais traversée, moi, qu’au moyen d’une planche très-étroite placée d’un bord à l’autre, le pont-levis qui servait ordinairement de passage étant en réparation. Je pensai que cet homme, se voyant ainsi emporté, ne laissait prendre autant de carrière à son cheval qu’afin de le lasser et de le dompter plus facilement après, mais je pensai aussi que, venant sans doute de l'île de Léon, le cavalier s’attendait peu à trouver un énorme fossé infranchissable à la place du pont; aussi fis-je avec assez de bonheur le raisonnement qui suit.

Cet homme est infailliblement perdu; je vais donc tâcher de tirer le cheval avant qu’il n’arrive au fossé; si par hasard je tue l’homme, cela ne fait rien, puisqu’il est déjà comme mort; au lieu que si je tue le cheval, je sauve l’homme. Tout cela fut fait et résolu avec la rapidité de la pensée.

Ma carabine était armée au moment où l’homme passa près de moi, lancé comme une flèche; calculant mon coup sur la vitesse du cheval, je l’ajustai à l’épaule, voulant le tirer à la hanche: je fis feu et ma balle lui cassa le fémur, net comme verre. Le pauvre animal s’enleva encore une fois de l’avant-main, puis faiblit, et tomba sur le côté hors montoir: je me le rappelle parfaitement.

Il n’y avait pas, je crois, deux toises de distance de l’endroit où je l’abattis à la diable de coupée qui, du reste, était un ouvrage de fortification fort agréable.

Je courus au cavalier, qui n’avait reçu qu’une foulure assez forte au genou; le cavalier était Hasth’y. Voilà de quelle façon je fis sa connaissance.

Depuis ce temps, Hasth’y et moi nous devînmes inséparables; nous faisions des armes ensemble, nous tirions à la cible, nous ne bougions du manège et des maisons de jeu; aux combats, nous étions de moitié dans les paris; et, comme il était grand connaisseur, il m’apprit à connaître les ergots de la bonne espèce; aussi j’eus bientôt, grâce à lui, un des meilleurs perchoirs de coqs de Grenade qui fût dans tout Cadix.

J'oubliais une des raisons qui contribuait encore à m’attacher à Hasth’y; c’est que j’étais l’amant de sa fille Tintilla, qui, disait-il, était veuve d’un contrebandier.

De dire si elle était veuve d’un ou de plusieurs contrebandiers, ce serait fort délicat, mais, ce qui est bien vrai, c’est qu’elle était veuve.

Mais une veuve de vingt ans au plus, une vraie Bohême, jaune comme un citron, souple comme l’osier, lascive comme une fauvette, avec des yeux plus grands que sa bouche et aussi noirs que ses dents étaient blanches, que ses lèvres étaient rouges, que ses joues étaient pâles; puis, des cheveux qui traînaient à terre, et un pied si court... qu’elle en enfermait la longueur dans sa petite main. Seulement, ce qu’il y aurait eu de fâcheux pour un autre, mais cela m’était fort égal à moi, c’est que mes camarades de la frégate trouvaient que Tintilla se mettait toujours d’une façon ridicule et extravagante: c’étaient en effet des robes courtes et décolletées à damner un clérigo, des couleurs horriblement tranchantes, par exemple, un monillo rouge et une jupe bleue, ou un monillo vert et une jupe jaune; et puis, elle s’attifait dans les cheveux un tas d’oripeaux d’or et d’argent, portait des bagues à tous les doigts, des chaînes en profusion: enfin la mise de Tintilla était ridicule au dernier point; mais je ne sais pas comment diable cela se faisait, moi je la trouvais charmante ainsi.

Et son caractère!... Ah! quel caractère! têtue comme mon cheval Frasco avant sa conversion, insolente, vaniteuse, gourmande, colère... et jalouse!... si jalouse, que, me voyant une fois faire des œillades avec une belle sénora du quartier Saint-Jean, elle tira tout doucettement son petit couteau qu’elle cachait dans sa gorge, et, sans me quitter le bras, me fit sournoisement une bonne entaille dans le côté.

Encore une fois, oui, je l’avouerai, Tintilla était horriblement mal élevée, impudente, éhontée; mais, je le répète, je la trouvais charmante ainsi.

Et puis, il ne faut pas croire non plus que Tintilla n’eût que des défauts, elle possédait aussi des qualités, et de précieuses qualités.....

D'abord elle dansait la Tuanchega dans la perfection... Vive Dieu! oui, elle la dansait, et si bien, qu’elle eût fait étinceler les yeux ternes d’un mort;... et moi, qui n’avais que seize ans, jugez donc! Et puis Tintilla savait encore une foule de boléros si drôles, si amoureux, qu’elle accompagnait sur sa guitare ou avec ses castagnettes, d’une façon tellement folle, gentille et libertine, que j’étais fou, mais fou à lier, de Tintilla la Bohême.

Et puis hardie à cheval! il fallait voir! tirant le pistolet presque aussi bien que son père.

Et puis enfin, par-dessus tout... mais malheureusement on ne peut pas dire ces choses là... toujours est-il que j’en étais furieusement épris.

Si épris qu’un jour elle voulut me forcer à l’accompagner sur l'Alaneda, par un beau dimanche de juin, quand tout Cadix était dehors, elle dans son damné costume de Bohême de toutes les couleurs, et moi en grand uniforme; je cédai à son caprice, et j’y gagnai trois jours d’arrêts, que notre vieil animal de capitaine de frégate m’infligea avec la joie la plus hargneuse, la plus maligne du monde.

Pourtant je gagnai aussi à cette liaison de devenir un des officiers les plus assidus à leur service. Car j’avais une telle frayeur des arrêts, et un tel appétit de la terre, que j’étonnais tout le monde par mon zèle et mon exactitude. Je vécus ainsi trois mois, au grand scandale des honnêtes gens et de mon banquier, qui ne cessait de me répéter: Vous ne quittez pas les courses de taureaux, les combats de coqs, les salles d’armes et les académies; vous vous êtes engoué d’une franche catin, passez-moi le terme, et de monsieur son père, qui vit à vos crochets; au lieu de fréquenter la bonne compagnie, où vous seriez si bien placé, où vous trouveriez des plaisirs décents, etc.

A cela, moi je répondais avec une naïveté d’enfant: Je n’aime pas les plaisirs décents; en fait de bonheur, personne n’est meilleur juge que soi-même: je me trouve bien comme cela, et j’y reste. Le fait est que j’étais extrêmement heureux, seulement je maigrissais à la vue, quoique je mangeasse avec emportement.

Mais j’oubliais de dire de quelle façon mon ami Hasth’y dompta mon cheval Frasco: les caveçons, les entraves, les coups, les mors à bascule, à crocs, à lame, ne faisant rien sur ce caractère sauvage et opiniâtre..., Hasth’y me conseilla de priver Frasco de sommeil.

Pour ce faire, je le faisais attacher très-court à son râtelier par une forte chaîne de fer, et mon palefrenier se relevait avec un autre de mes gens, pendant la nuit, pour lui faire entendre un roulement continuel de tambour. Au bout de cinq jours de ce régime, je montai Frasco et le trouvai souple comme un gant.

Vous m’avouerez que ce sont là de ces sortes de services qu’on n’oublie pas. Aussi mon intimité avec Hasth’y se resserra-t-elle. Je lui prêtais de l’argent qu’il ne me rendait pas, ce dont j’étais ravi, car sans connaître alors beaucoup les hommes, je devinais par instinct que les obligations de ce genre, qu’il contractait avec moi, devaient le rendre plus indulgent sur ma liaison avec sa fille.

Ce n’est pas que le digne homme fût gênant. Mon Dieu non! la chambre de Tintilla était fort éloignée de la sienne et les fenêtres donnaient sur le rempart; tous les soirs je sortais à dix heures par la porte et je rentrais par la fenêtre; les convenances étaient donc parfaitement gardées, et la réputation de la veuve du contrebandier ne courait aucun risque.

Une seule chose m’intriguait assez dans les commencements, c’est que mon excellent ami ne me parlait jamais de madame Hasth’y. De cela j’augurai assez sagement que des chagrins de famille avaient dû profondément ulcérer le cœur du père de Tintilla, qui, séparé d’une coupable épouse, mettait toute sa joie, tout son avenir dans sa fille.

Ou bien qu'Hasth’y n’était pas plus veuf que sa fille n’était veuve et que Tintilla était bâtarde.

Après tout, qu’est-ce que cela me faisait à moi? je n’étais ni maire, ni curé; aussi, jamais je ne fis à ce sujet la moindre question qui eût pu embarrasser mon ami.

Du reste, Hasth’y était fort amusant à entendre, et nous passions, ma foi, des soirées fort pleines, sa fille et moi, en fumant et buvant de l’agria glacée, à l’écouter parler de ses aventures; car il avait fait, disait-il, par-ci par-là, un peu de guerre dans les guérillas, et un peu de contrebande avec monsieur son gendre. Or cette vie de partisan ne manque ni de poésie, ni d’étrangeté; vivre dans les montagnes au bord du torrent; franchir des précipices en s’accrochant à une corde, tout cela nous paraissait charmant à nous deux: aussi nous brodions sur ce thème les plus beaux romans qu’on puisse imaginer.

J'étais donc fort heureux, point jaloux du tout, surtout depuis que Tintilla m’avait sacrifié les assiduités d’un certain colosse appelé Matteo Torreados, fort en vogue, qu’elle paraissait accueillir avec assez de coquetterie; aussi rien ne semblait-il devoir troubler mon heureuse existence. Un jour pourtant que j’entrais chez Hasth’y, je rencontrai sous le pâtis un grand homme scrupuleusement enveloppé dans un manteau brun, qui sortait de chez mon ami.

Quoique son chapeau fût enfoncé sur ses yeux et que sa cape fût relevée jusqu’à son nez, je vis assez sa figure rude et brune pour être convaincu que je ne l’avais jamais rencontré chez le père de Tintilla.

L'homme au manteau se rangea pour me laisser passer, et j’entrai avec un cruel pressentiment, qui, je ne sais pourquoi, se rattachait à la visite de cet inconnu. En effet, je trouvai Tintilla toute rêveuse, et Hasth’y profondément préoccupé.—«Nous quittons Cadix pour une quinzaine,» me dit cet excellent homme; Tintilla, elle, ne me dit rien; seulement elle me regarda d’une certaine façon que je connaissais bien, ce qui fit que je me promis de ne pas quitter Tintilla, quoiqu’il pût m’arriver.—«Et où allez-vous donc, lui dis-je?—Oh! vous êtes bien curieux, seigneur Arthur.—Je puis bien être curieux de savoir où vous allez..., lui dis-je, puisque je veux aller avec vous.—Avec nous! répéta-t-il avec les marques du plus profond étonnement, avec nous!... Tintilla, dit-il à sa fille, d’un air si stupéfait qu’il en était comique.—Et pourquoi pas? dit Tintilla.—Pourquoi pas? lui dis-je à mon tour.—Pourquoi pas? reprit Hasth’y... Allons donc! tu es folle, enfant.—Non, je ne suis pas folle; s’il le veut, il peut venir.» Puis elle parla assez longtemps à l’oreille de son père, qui finit par dire: «Si tu promets cela, à la bonne heure! Eh bien, seigneur Arthur, nous allons visiter... visiter un de nos parents dans les montagnes de la Ronda.—Et vous y allez seul? lui dis-je.—Seul avec Tintilla.—Pour quinze jours?—Pour quinze jours.—Je pars avec vous.—Et votre frégate? me dit Tintilla.—Ma frégate!... Eh bien elle m’attendra, je m’en moque, le service du roi m’ennuie. Si à mon retour ils me donnent des arrêts pour trop longtemps, je me fais bourgeois.»

Je fus largement payé de ce sublime dévoûment par un coup d'œil de Tintilla. Le soir de ce jour, cet animal de capitaine de frégate que j’ai dit, me fit appeler au moment où je me disposais à descendre à terre.—Vous allez à terre, Monsieur?—Oui, capitaine.—J'y consens, mais soyez ici avant la retraite.—Pourquoi cela, capitaine, avant la retraite? Ne puis-je pas rester la nuit à terre? Mon tour de garde n’est que dans deux jours.—Il n’y a pas d’explications à vous donner, on sait vos allures, Monsieur; et puisque vous voulez à toute force ruiner votre santé et votre bourse, il est du devoir de vos supérieurs de mettre ordre à vos débordements.—Cela suffit, capitaine, dis-je d’un air sournois, et riant sous cape de la figure qu’il ferait en ne me revoyant ni le lendemain, ni le surlendemain, ni... ni... etc. J'arrivai chez Tintilla léger comme un oiseau, et comme je n’avais emporté du bord que du linge et de l’argent, je trouvai chez Hasth’y une surprise fort agréable que m’avait ménagée sa fille... C'était un costume de majo complet fait à ma taille. Ce costume était de couleur brune, avec des broderies et galons de soie noire sur toutes les coutures; rien n’y manquait, depuis le chapeau jusqu’aux grandes guêtres de cuir de Séville brodées de soie de mille couleurs, et garnies de larges éperons d’acier brillant qui rappelaient ceux des chevaliers du moyen-âge.

Tintilla voulut me coiffer à la bohême; elle releva mes cheveux que je portais fort longs et les noua par derrière, ce qui faisait à peu près une coiffure à la chinoise; puis elle m’attacha sur la tête un grand mouchoir de soie rouge dont les bouts flottaient sur mes épaules, et me coiffa ensuite d’un chapeau tout plat et à larges bords.

Ma veste brune était doublée de satin cerise comme l’écharpe, et ornée de deux gros réseaux de soie noire à franges, qui faisaient des espèces d’épaulettes; le gilet était de satin noir, et garni, ainsi que la veste, d’une multitude de petits boutons d’or; la culotte courte de tricot brun avait aussi une rangée de ces petits boutons d’or, qui couraient tout le long de la cuisse sur un large galon de soie noire qui s’arrêtait au-dessus des guêtres. Vêtu de la sorte, et monté sur Frasco, équipé à la moresque, ayant à mon côté ma carabine et un long poignard de marine passé dans ma ceinture, j’étais méconnaissable. Tintilla, hardiment placée sur un fort beau cheval rouan, était habillée en femme et avait un costume tout pareil au mien.

Enfin Hasth’y, vêtu d’un costume de même façon que le nôtre, mais de couleur noire, maniait avec une habileté rare un petit cheval pie, qui m’avait bien l’air de venir de Tunis.

Ce fut donc par un beau clair de lune, par le temps le plus délicieux du monde, au bout de la mer qui mourait sur la grève, que nous sortîmes de Cadix, Tintilla, son père et moi, bien montés, bien armés, bien enveloppés dans nos manteaux et fumant nos cigarritos (car Tintilla fumait aussi son petit papelito, la vraie Bohême qu’elle était!). Nos cigarritos, dont l’odeur suave se mariait merveilleusement à la senteur forte et aromatique que les bruyères espagnoles exhalent pendant ces belles nuits, si douces et calmes. Nous avions pour toute suite un vieux nègre, perché sur une grande mule blanche, qui faisait fièrement sonner ses sonnettes.

Nous devions marcher toute la nuit pour éviter la grande chaleur du jour, et nous arrêter seulement à Xérès, où Hasth’y avait, disait-il, une visite à faire.

CHAPITRE II.

En arrivant à Xérès, nous allâmes loger chez le seigneur Juan Dulce, l’hôte que Hasth’y y avait à visiter.

Juan Dulce demeurait tout au bout de la ville, près de la Chartreuse; sa maison, isolée, paraissait vaste et commode.

Il vint à notre rencontre, et je n’oublierai jamais sa belle et respectable figure. Comme sa haute taille était un peu voûtée par l’âge, il s’appuyait sur un des bâtons à crosse appelés cachiporra; ses grands cheveux blancs et brillants comme de l’argent, s’échappaient d’une résille noire qui couvrait sa tête, et jamais gentilhomme espagnol n’avait été plus noblement drapé sous les longs plis d’un vaste manteau brun.

Sans même s’informer de mon nom, le bon vieillard m’accueillit avec une cordialité expansive qui m’aurait touché jusqu’aux larmes, s’il ne m’avait pas paru un peu ivre. Quoiqu’il en eût, il nous prévint que le dîner nous attendait, un simple puchero, dit-il avec une feinte et orgueilleuse modestie.

Tintilla disparut et revint bientôt vêtue de ses habits de femme.

Le dîner fut parfait. L'olla podrida, épicée à vous brûler le palais; le guspacho, frais à vous donner le frisson; le vin de Xérès, je n’en dis rien; quant au vin de Catalogne, il sentait la peau de bouc à ce point de vous faire croire qu’on aspirait la vapeur d’une chévrerie; en un mot, tout était délicieux.

Au dessert un nègre apporta un flacon de muscatelle, des cigares, un brazero, et se retira. Alors Juan Dulce dit à mon ami Hasth’y: «Ah ça, maintenant que nous sommes seuls, compère, parlons de notre affaire.»

A ces mots, Hasth’y fit un signe à Tintilla, qui, sans plus de cérémonie, se leva de table, alluma un cigare, qu’elle passa de ses lèvres aux miennes, prit un cigarrito pour elle, et me dit: «Querido, viens-tu te promener?—Pourquoi s’en vont-ils? dit le bon vieillard en vidant d’un air capable son grand verre rempli de muscatelle. Corps de Christ, pourquoi s’en vont-ils, mon compère? est-ce que ta fille et son amant ne sont pas de l’escorte?

Avant que j’aie pu entendre la réponse du père de Tintilla, elle m’avait entraîné, sans aucune résistance de ma part, je l’avoue, dans un grand jardin tout couvert de berceaux de vigne qui avaient pour supports des palmiers et des orangers. Sous ces berceaux épars et presque impénétrables aux rayons du soleil, s’étendait un gazon touffu, sur lequel le prévoyant et sensuel Juan Dulce avait disposé plusieurs bons carreaux bien moelleux et bon nombre de nattes de Lima, afin qu’on pût s’asseoir à l’ombre sans craindre la fraîcheur qui pouvait résulter du voisinage d’un grand bassin à cascades dont l’eau filtrait quelque peu sous les hautes herbes si touffues.

C'était, pardieu, un séjour charmant que la retraite de Juan Dulce, et ces sombres voûtes de verdure me paraissaient surtout faites exprès pour passer mon après-dînée, couché mollement sur le dos, en fumant mon cigare et en entendant chanter ma maîtresse. Aussi dis-je à Tintilla: «Chante-moi quelque chose; mais avant, explique-moi donc de quelle diable d’escorte veut parler ce vieux bonhomme qui a de si bon vin, et qui se le prouve à lui-même avec tant de complaisance?

—«Une escorte! Querido mio... que je sois damnée si je sais ce que tu veux dire.

—Pardieu! je le sais moi, car j’ai bien entendu Juan Dulce demander à Hasth’y: Est-ce que ta fille et son amant ne sont pas de l’escorte? Or, la fille d'Hasth’y, c’est toi, et ton amant, c’est à peu près moi, je suppose.

—Tu es fou, cœur de diable, dit Tintilla en riant et en m’embrassant comme une folle. Tiens, Querido, laisse-moi t’arranger ce carreau sous ta tête, cet autre sous tes épaules, celui-ci sous ton bras, allons, étendez-vous bien, mon sultan, et pendant que vous fumerez, moi je vous chanterai, pour vous endormir, les Trois Baisers de la Bohémienne, tu sais, Querido? Justement voici la guitare du vieux bonhomme.

—Non, non, par le diable!... ne chante pas cela si tu veux m’endormir, entends-tu, Tintilla? m’écriai-je en me levant à demi.

Mais la damnée fille pinçait déjà les cordes de la guitare et préludait par des cadences perlées, qu’elle laissait tomber d’une voix suave et argentine qui faisait tout vibrer en moi.

—Encore une fois, pas cela, Tintilla! m’écriai-je d’un air suppliant.

—Tu m’entendras, me dit l’entêtée; et, se penchant sur moi, elle me donna un long baiser qui me rendit incapable de la contredire, et je retombai résigné sur les carreaux de Juan Dulce.

Sur ma foi, je vivrais mille ans que je me souviendrais toujours de la figure et de la pose de Tintilla pendant qu’elle chantait, que je n’oublierais ni les accents, ni les modulations de sa voix, ni la senteur balsamique des palmiers, ni la façon bizarre et coquette dont la Bohême était éclairée; le soleil, à son déclin, jetait ses chauds et derniers rayons sur le berceau de vigne qui nous abritait; et, par un admirable caprice de la lumière, un de ces rayons passant à travers quelques feuilles moins serrées, tombait d’aplomb sur la figure pâle et jaune de Tintilla, qu’il couvrait d’une clarté vermeille.

Oh! qui la peindrait ainsi ferait un ravissant tableau! Assise à la mauresque sur un carreau, une jambe pliée sous elle et l’autre étendue, et cette autre, chaussée d’un bas écarlate à coins noirs, relevant un peu son jupon jaune bien drapé qui se découpait sur son corsage rouge tout broché d’or.

Mais qui pourrait peindre ses doigts fins et longs voltigeant sur la guitare, ses cheveux noirs tressés de rubans incarnats? Qui peindrait cette figure si mobile et si animée, brusquement éclairée par un rayon qui semblait la dorer, et la faisait resplendir sur le fond noir et sombre du feuillage?

Et tout au bout du jardin, cette cascade transparente que le soleil faisait reluire comme un globe de cristal lumineux! et cette chaleur énervante qui rend la mollesse si voluptueuse!..... qui peindrait cela?..... Et ce silence..... interrompu seulement par les chants de Tintilla! et le murmure de la cascade qui voilait légèrement la voix de la Bohémienne, et lui donnait un charme indicible et comparable à celui que prête la vapeur à un paysage! Encore une fois, qui rendrait dignement ce tableau?

Et moi, je voyais cela, vrai, réel, avec une imagination de feu; je voyais cela, j’entendais cela à demi-couché, ayant encore la tête exaltée par la chaleur et la fumée. Je me disais: j’ai seize ans, je suis jeune, libre, riche et fort..... Cette femme est à moi..... Rien au monde ne peut empêcher qu’elle soit à moi!—Oh! alors j’éprouvai une de ces plénitudes de bonheur et de bien-être, une de ces dilatations de cœur qui, plus tard, font prendre en grande pitié ces creuses rêveries de gloire et de renommée; car il me semble que la gloire ne peut et ne doit jamais donner une sensation plus profondément délicieuse que celle que j’éprouvais alors.

Pour m’achever, c’est le boléro suivant que j’entendais chanter avec une expression d’amour et de volupté irritante impossible à rendre, et qui empruntait un nouveau charme du lieu, de la solitude, du soleil couchant, que sais-je, moi? et puis cela chanté en andalous avec la prononciation gutturale et sonore des Arabes; encore une fois, c’est impossible à peindre.

Voici le boléro:

LES TROIS BAISERS DE LA BOHÉMIENNE.

«Shispa’y a vingt ans, et à vingt ans Shispa’y n’a pas d’amant; si Shispa’y était laide, je vous dirais: Plaignez Shispa’y. Mais Shispa’y n’est pas laide; au contraire, Shispa’y est belle, et si belle, que lorsqu’elle se baigne dans l'Irmack avec ses compagnes, toutes la regardent d’un air de haine et d’envie. Mais à quoi te sert ta beauté, Shispa’y? Le Juif a aussi de beaux sequins luisants qu’il cache, qui ne servent à personne, et dont lui-même ignore la valeur, puisqu’il s’est refusé tous les plaisirs qu’on se procure avec la richesse.

«Le Juif est bien riche, Shispa’y, et pourtant un pauvre esclave haletant, manquant de tout, viendrait à genoux, les mains jointes, lui dire: Seigneur, donnez-moi une piastre, que le Juif lui donnera plutôt un coup de kanghiar qu’une piastre; tu fais comme le Juif, Shispa’y, qui peut tout avoir et se prive de tout parce qu’il ne connaît rien. Mais sais-tu ce qui lui est arrivé au Juif?—Je vais te le dire, Shispa’y.

«Une nuit, des klephtes, qui lui voulaient plus de bien que de mal, sont entrés dans sa maison pendant qu’il dormait, et l’ont doucement garrotté avec leurs belles ceintures de soie ouvragée.

«Et puis ils ont commencé à prendre les sequins du Juif, non pour les voler par Mahom, mais pour lui acheter du bon vin de Chiraz et du bon miel d'Eschil, et des torches de gomme d’olivier qui sentent si bon; et ils ont apporté tout cela dans la maison du juif; entends-tu, Shispa’y?

«Et les klephtes lui ont dit avec de grandes menaces:—Toi qui n’as jamais bu que de l’eau froide et insipide de l'Irmack, bois ce vin de Chiraz;

«Toi qui n’as jamais senti que l’odeur mauvaise de tes vieux murs, sens les parfums de cette gomme embaumée;

«Toi qui n’as jamais mis sous ta dent que du maïs cuit sous la cendre, goûte ce miel mêlé d’ambre et de raisin de Corinthe.

«Et quand le Juif a eu goûté de tout cela, les bons klephtes se sont en allés sans emporter seulement un talek, Shispa’y.

«De sorte que le Juif trouvant le chiraz meilleur que l’eau, le miel meilleur que le maïs, et la senteur de la gomme d’olive meilleure que l’odeur de sa masure, employa désormais ses sequins à acheter du chiraz, du miel et de la gomme d’olivier, et devint aussi prodigue qu’il avait été avare.

«Voilà ce qui arriva au Juif, Shispa’y. Maintenant écoute ce qui t’arrivera à toi, Shispa’y, écoute, car je sais l’avenir; je suis Bohême.—Et la Bohême prit la main de Shispa’y et lui dit...»

Mais voilà que mes souvenirs m’entraînent un peu trop loin; car il faut laisser ignorer la fin de ce boléro, qui est en vérité d’une naïveté un peu crue et tant soit peu biblique.

Tintilla, qui n’avait pas à garder avec moi les mêmes ménagements, la chanta jusqu’au bout; non pas tout à fait, car je l’interrompis avant la fin du jour... pour lui demander, je crois, si les petits pois fleurissaient en avril.

Après cette sotte et intempestive question, je m’endormis d’un profond sommeil.

Quand je m’éveillai, il était nuit close, et je pouvais voir les étoiles scintiller à travers les feuilles de vigne qui se balançaient sur ma tête; j’allongeai les bras, et je m’aperçus qu’une main charitable m’avait soigneusement couvert de mon manteau.

A ce moment, j’entendis marcher près de moi.—Qui va là?—C'est moi, Querido, répondit Tintilla. Allons, vite à cheval! il est tard; mon père est déjà parti. Nous le rejoindrons.

—Pourquoi diable ne nous a-t-il pas attendus? lui dis-je avec étonnement.

—Parce qu’il a de l’argent à remettre à un escribano de la rue Ancha, et qu’il ne veut pas te faire attendre à la porte de cet âne en robe.

La raison n’étant pas absolument mauvaise, je m’en contentai; et nous allâmes avec Tintilla, qui avait repris ses habits d’homme, chercher nos chevaux que le vieux nègre tenait par la bride.

—Ah! ça, dis-je à Tintilla, où sont les gens de Juan Dulce, que je leur donne ma bienvenue?

—Ils sont couchés... partons, partons, reprit-elle avec vivacité.

—Et leur maître?...

—Aussi couché... Mais à cheval! à cheval!....

Ceci me paraissait assez bizarre; pourtant je sautai en selle, avec l’abnégation insouciante qui alors surtout me caractérisait.

Il fallait que Tintilla fût alors bien pressée de sortir de la maison du respectable Juan Dulce, car, au lieu d’ordonner au nègre d’ouvrir une espèce de claire-voie de quatre pieds de haut qui servait de porte au jardin, elle fit intrépidement franchir cette barre à son cheval. Je la suivis, car Frasco sautait comme un cerf; et la grande mule blanche, encouragée par cet exemple, nous imita, malgré les cris et les injonctions contraires du vieux nègre, qui jetait des cris de paon.

Nous prîmes une ruelle qui nous conduisit sur la route où nous devions retrouver Hasth’y. Tintilla ne me disait mot; et, comme nos chevaux étaient lancés à fond de train, nous n’entendions que le branle sonore et régulier du galop qui retentissait sur ce sol ferme et battu et au loin derrière nous, les sonnettes de la grande mule blanche.

Pour la première fois, ce qui paraîtra bizarre peut-être, je me demandais où diable j’allais ainsi. Je commençai à trouver la conduite d'Hasth’y assez mystérieuse, et la demande de Juan Dulce à propos de l’escorte me vint à la pensée.

Après tout, me dis-je, je suis bien armé, bien monté; y compris le diable, je ne crains à peu près rien; voyons donc jusqu’au bout.

—Pardieu! dis-je à Tintilla, ton père n’avait pas, je le vois, dix mille piastres à compter à l’escribano, car il a pris une furieuse avance sur nous.—Je suis sûre qu’il nous attend à la Tienda, qui est au bas de la montagne, dit Tintilla; nous y voici bientôt.

En effet, deux minutes après, nous aperçûmes, car la nuit était claire et la lune pleine, nous aperçûmes les murs blancs d’une hôtellerie. Tintilla mit son cheval au pas, et je ralentis aussi l’allure de Frasco.

—Ecoute... écoute, Querido, me dit tout à coup la Bohême en arrêtant son cheval et prenant la rêne du mien pour l’arrêter aussi, écoute.

Nous écoutâmes, et nous entendîmes le bruit assez éloigné des clochettes de plusieurs mulets et le roulement sourd d’une voiture.

Ce sont eux, dit vivement Tintilla en partant comme un trait.—Ah ça! mille tonnerres, à la fin, qui, eux? criai-je avec colère à Tintilla, en la suivant de près.

Mais elle ne m’entendit pas, ou ne voulut pas m’entendre, et j’allais arrêter son cheval de force, lorsqu’à vingt pas, à un détour que faisait la route, nous vîmes devant nous une voiture attelée de quatre mules; à l’une des portières se tenait Hasth’y, qui se dandinait sur son cheval en sifflant un air de fandango; à l’autre portière était l’homme au manteau que j’avais rencontré chez Hasth’y le jour où il m’apprit son départ. Je le reconnus bien.

Le cocher qui conduisait la voiture chantait aussi un de ces airs monotones particuliers aux muletiers d'Andalousie; la voiture, dont les stores étaient baissés, allait au pas, car la côte était longue et rapide.

Fort étonné de tout ceci, et voulant savoir à quoi m’en tenir, je poussai mon cheval près de celui d'Hasth’y, et je lui dis d’un air assez sec:

—Ah ça, mon cher, voilà donc l’escorte dont ce vieil ivrogne de Juan Dulce vous parlait tantôt, je veux savoir, et à l’instant, ce que cela signifie, ou je m’en retourne...

—Chacun son goût, me répondit Hasth’y d’un air froid et railleur que je ne lui connaissais pas encore. L'âge m’a calmé, mais j’étais alors d’une violence épouvantable. Cette réponse me mit hors de moi, et, lui saisissant le bras avec force:

—Ce n’est pas répondre, Monsieur... m’écriai-je. Pardieu je saurai à quoi m’en tenir sur le rôle qu’on me fait jouer ici, ou vous n’avancerez pas; et je mis mon cheval en travers du sien.

Aux premiers mots de notre dispute, l’autre homme à manteau avait dit tranquillement à Hasth’y, entre deux bouffées de tabac: Maître, quand il faudra debarigare el mosu (ce qui peut à peu près se traduire par ces mots: éventrer le jeune homme), je suis là.

Tintilla vint mêler sa voix glapissante aux nôtres, et gourmanda son père, dont le calme et le sang-froid me faisaient bouillir le sang; car au lieu de tourner bride et de regagner Xérès comme j’aurais dû le faire, je m’emportais, je criais avec une fureur telle que je réveillai sans doute les gens qui étaient dans la voiture, puisque j’entendis une voix de femme pousser un cri d’effroi, en disant en français: Ces brigands se disputent entre eux... il vont nous assassiner....

Vous êtes une folle, avait répondu dans la même langue une voix d’oncle ou de mari. A ce cri de femme, moi et Tintilla restâmes stupéfaits.

Par les mille plaies du Christ, il y a donc une femme là-dedans, cria la Bohémienne avec une expression indéfinissable de colère, de crainte et de jalousie... Pourquoi ne me l’avoir pas dit.

Et elle regardait son père et moi d’un air presque féroce.

—Parce que je n’en savais rien moi-même, dit Hasth’y; mais ne me rompez pas la tête davantage de ceci. Il y a un moyen bien simple de terminer tout cela; que ce gentilhomme s’en retourne à Xérès, demain au soir il sera à Cadix, et, sur mon âme, il fera mieux que de nous suivre, et qu’il me croie, car c’est un ami qui lui donne ce conseil.

—Et moi je lui défends de partir, reprit Tintilla d’un air arrogant.

—Et moi je reste, ajoutai-je en pensant aux dangers que pouvait courir cette pauvre Française qui était si mal entourée.

Tintilla, voyant dans ma résolution un acquiescement à sa volonté, voulut me prendre la main pour m’en remercier; je la repoussai: je ne sais pourquoi dès ce moment elle me dégoûta et me devint insupportable.

Le calme se rétablit peu à peu, et je me mis à marcher seul derrière la voiture, et l’examinai d’un œil curieux. C'était une grande berline; sur un des panneaux il y avait une couronne de comte que surmontait un chiffre. Ce qui me paraissait singulier, c’était de ne voir aucun domestique sur les siéges qui paraissaient disposés pourtant pour recevoir les gens; j’étais occupé de ces pensées, lorsque l’homme au manteau partit au grand trot et disparut derrière le versant de la montagne.

Fort alarmé de ce manége, j’armai silencieusement ma carabine, qui reposait dans un porte-crosse, comme un fusil à la chasse, et j’attendis. Dix minutes après, il revint tranquillement dire à Hasth’y: Les ladrones (les voleurs).

Je suis dans un coupe-gorge, pensai-je; mais je vendrai cher ma vie et celle de cette femme qui est là-dedans, mais ma première balle sera pour Tintilla, qui m’a conduit ici.

En effet, une vingtaine d’hommes, dont quelques-uns étaient à cheval, parurent sortir comme par enchantement de toutes les crevasses des rochers qui bordaient la route, mais sans cris, sans désordre; tous étaient fort calmes et fort posés. Le cocher arrêta ses mules de lui-même, et l’homme qui paraissait commander la bande s’approcha d'Hasth’y.

Celui qui s’était avancé à sa rencontre lui montra je ne sais en vérité quel talisman; car à l’instant qu’il l’eut vu, le chef donna son indigne main à Hasth’y, et lui dit: Allez avec Dieu, mon compère.

Que les saints vous protègent, messeigneurs! dit à son tour Hasth’y.

Et la voiture reprenant le trot, nous laissâmes derrière nous cette mauvaise compagnie, dont nous venions d'être délivrés d’une si miraculeuse façon.

CHAPITRE III.

J'avais été si fort étonné de la singulière et tranquille retraite des voleurs, qu’au bout d’un quart-d’heure seulement, je m’approchai de Tintilla afin de savoir le mot de cette énigme.

La Bohémienne paraissait rêveuse et absorbée, et je fus forcé de la secouer assez rudement par le bras pour en obtenir une réponse.

Tintilla, lui dis-je, que signifie tout cela? quels sont ces hommes, et de quelle diabolique influence peut user votre père pour les obliger à nous laisser causer ainsi librement?

—Ce que cela signifie, reprit la Bohémienne avec exaltation... ce que cela signifie? C'est que tout à l’heure je te disais de rester, et que maintenant je veux que tu partes, entends-tu... je le veux.

Et sa main me serrait le poignet d’une assez vigoureuse façon.

—Quant à cela, lui répondis-je, ça ne sera pas, car je reste... Oui je reste... Ainsi ôte ta main de dessus mon bras, car tu t’abîmes les ongles, et voilà tout.

—Et moi je te dis que tu partiras, reprit la bohémienne; et pour t’y décider, s’il le faut, je partirai avec toi cette nuit-même: nous retournerons à Cadix; mon père nous joindra plus tard..... Je suis sûre de son consentement.

—Merci, ma chère, de votre offre; mais encore une fois je resterai, lui dis-je d’un ton ferme qui annonçait une volonté qu’elle savait bien être inébranlable.

—Mais par Mahomet, tu ignores donc qui je suis, quel est mon père, quel est son métier?

—Je m’en doute, et c’est pour cela que je reste.

—Ah! tu le sais, corps de Christ, tu sais que mon père est un des chefs de la bande de los ladrones de Contrato[A], des voleurs à l’amiable qui rançonnent les voyageurs, et leur fait payer quelquefois cher, par Mahomet, les sauf-conduits qu’elle accorde! Sais-tu aussi que si les gardes de ronde nous surprenaient, nous serions tués sur la place... le sais-tu..... et par la bande de mon père? Il serait beau de voir un officier du roi de France pendu comme complice d’une bande de voleurs et d’assassins bohémiens. Maintenant tu sais tout..... méprise-moi, chasse-moi comme une voleuse, je le souffrirai, mais va-t’en; emmène-moi comme esclave, je te suivrai..., ordonne-moi de rester ici, je resterai; mais, par Mahomet, va-t’en..... par pitié, va-t’en... Et la bohémienne, quittant les rênes de son cheval, me prenant le bras de ses deux mains, me suppliait avec les plus vives instances.

Je compris parfaitement. Ce peu de mots m’expliqua le paisible far-niente d'Hasth’y, et le mystère de l’escorte du vénérable Juan Dulce, qui était probablement le digne chef de la compagnie d’assurance de Xérès. On conçoit que la nature de ces révélations augmenta encore la résolution où j’étais de ne pas abandonner ma compatriote à la merci de mes amis intimes, car je n’avais pas la moindre foi, je l’avoue, et j’avais tort, dans la promesse jurée de leur aide et protection aux voyageurs qui s’abandonnent à eux. Je répondis donc à Tintilla, qui, sans doute, comptait beaucoup sur l’effet de cette déclaration:

J'ai là deux balles dans ma carabine que tu mériterais bien de recevoir dans la tête, ma bien-aimée, pour t’apprendre à ne plus entraîner un jeune homme confiant dans un piège aussi abominable. Mais tu as été franche, et je te pardonne; seulement aie bien soin de ne pas m’adresser la parole d’ici à Séville, où toi et ton digne père quitterez sans doute cette voiture... car ce sera peine perdue.....

—Mais tu restes donc, fils de louve?

—Tu le vois bien.

—Ah! j’en suis bien sûre maintenant..... c’est pour faire la cour à cette femme qui est là dedans que tu restes, dit Tintilla d’une voix tremblante et étouffée par la colère, en montrant la voiture... Eh bien, par ma mère, si tu as seulement le malheur de la regarder entre les yeux, je vous tue tous les deux. Tu m’entends, et tu sais si la fille de mon père a peur du sang.

—Et moi, je vous assure que vous ne tuerez personne des voyageurs, fille de mon âme, car je réponds sous caution de leur vie ou de leur argent au seigneur Juan Dulce, dit une voix. C'était Hasth’y, qui nous suivait, et s’était approché de nous sans être entendu, grâce au ton animé de la conversation que j’entretenais avec sa fille.

—Je vous dis, moi, que je le tuerai s’il regarde cette femme, reprit Tintilla d’un air féroce.

—Vous me comprenez mal, fille chérie de mon cœur, reprit Hasth’y avec un sang-froid imperturbable; j’ai garanti à ces voyageurs leur vie, leur argent, et on ne touchera ni à un de leurs cheveux, ni à un de leurs réaux, tant que moi et le compère au manteau noir nous pourrons tenir un poignard ou une escopette; quant à tuer le seigneur Arthur, vous aurez tort, fille de mon sang, car il m’a sauvé la vie; je lui ai déjà offert de s’en aller, il n’en a rien fait... tant pis pour lui; j’ai sa parole d’officier de ne rien divulguer de ce qu’il aura vu pendant notre voyage; si les gardes de ronde nous surprennent, tant pis pour lui. Quant à ce qui est de regarder ou non la femme qui est là-dedans, c’est une dispute d’amoureux à laquelle ma gravité de père me permet de prendre peu de part, ajouta Hasth’y, de cet air froid et railleur qui avait la faculté de me mettre hors de moi.

—Eh bien donc, toi qui n’es pas assuré, tu paieras pour elle! s’écria Tintilla avec un accent d’horrible méchanceté, en donnant une si furieuse saccade au mors de mon cheval, qu’il se câbra violemment et se renversa avec moi dans un profond ravin que je côtoyais depuis un quart d’heure sans y faire attention.

Tout ce que je me rappelle de cet infernal accident, c’est que, lorsque mon cheval pointa, j’étais penché en avant, de sorte que la boucle de têtière de la bride me donna un coup si violent au front qu’il m’étourdit et me fit heureusement tomber avant le cheval, car je me sentis tourner deux fois sur moi-même, et un coup sourd et retentissant qui ébranla tout en moi, jusqu’aux fibres les plus déliées, me fit perdre tout-à-fait connaissance.

Quand je revins à moi il était grand jour, et j’étais assis sur le devant d’une voiture qui marchait au pas; les stores étaient baissés.

Je me sentais la tête horriblement pesante; j’y portai la main, et je la trouvai enveloppée d’un bandeau encore imbibé d’eau de Cologne.

Nous étions quatre dans cette berline. En face de moi dormait un homme de cinquante ans; il avait une figure sèche et maigre, des cheveux gris, assez rares, et une grande distinction dans tous les traits; il portait un ruban de plusieurs ordres noué à la boutonnière d’une grande redingote de voyage. A côté de moi était un grand et beau jeune homme de trente ans au plus, d’une figure pleine de noblesse et de charmes, et vêtu avec autant de soin et de fraîcheur que s’il n’eût pas passé la nuit en voiture; il ne s’était pas aperçu du mouvement que j’avais fait en m’éveillant, car il attachait un regard fixe et amoureux sur une jeune femme endormie, placée en face de lui, à côté de l’homme aux cheveux gris.

J'avoue qu’à la vue de cette merveilleuse créature j’oubliai et la blessure que je me sentais à la tête et les contusions dont j’étais moulu.

Le soleil, déjà fort élevé, frappait sur les stores de soie cramoisie, et jetait dans l’intérieur de la voiture une teinte pourprée qui répandait autour de nous un délicieux reflet.

Cette femme endormie paraissait avoir au plus vingt ans, et son joli visage était d’une incarnation si délicate et si transparente, qu’on voyait de petits réseaux de veines azurées courir sur son menton, sous ses longues paupières fermées et sur les côtés de son front blanc et poli comme du marbre, que de longues boucles de cheveux châtains laissaient voir par moment.

Un nez digne d’une statue grecque, et deux sourcils bien arqués, et plus foncés que la chevelure, donnaient un charmant caractère à cette délicieuse physionomie.

Un tout petit chapeau de moire bleue à l’anglaise, garni en dedans d’une ruche de dentelle, je crois, encadrait cette ravissante figure.

Quoique cette femme fût vêtue d’une longue et large blouse de couleur sombre, comme elle était penchée sur un des côtés de la voiture, on devinait la taille la plus gracieuse et la plus svelte.

Une de ses mains était gantée d’un gant de peau de Suède; et l’autre, d’une blancheur, d’une délicatesse et d’une beauté merveilleuse, était nue et aussi toute veinée de bleu.

Mon voisin tenait cette main si mignonne et si potelée dans les siennes; sans doute que cette jolie femme l’avait oubliée en s’endormant, car ce jeune homme la tenait avec amour et respect; sans oser changer sa position, qui devait être horriblement gênante, car il avait le bras presque tendu, mais il avait peur sans doute d’éveiller la belle dormeuse par le plus léger mouvement.

Je ne saurais dire l’atroce sensation de jalousie et d’envie qui vint me serrer le cœur à la vue de ces deux jeunes gens si beaux et si distingués. Par instant je leur devinais un amour si délicat, si gracieux, si plein de charme et de poésie! Je compris tout-à-coup, avec une facilité désespérante, qu’il y avait un autre amour que l’amour brutal et emporté que j’avais éprouvé pour Tintilla.

Expliquer comment la vue de cette femme fit sur mon âme et sur mon corps une impression aussi rapide et aussi profonde, c’est ce que je puis à peine comprendre, aujourd’hui que j’ai l’expérience de l’âge; mais jamais passion plus profonde et plus subite n’a éclaté dans le cœur d’un homme ardent.

Les yeux fixes, j’attendais avec une anxiété dévorante que cette jeune femme ouvrît les siens, car j’éprouvais le besoin de me dissimuler une vérité devinée malgré moi. Je cherchais à me persuader que ce jeune homme était le frère ou le mari de cette femme, ce qui m’eût bien consolé et donné quelque espoir.

Enfin, un léger cahot de la voiture fit un peu dévier le bras de mon voisin, et ce mouvement éveilla sans doute la jolie dormeuse, car elle retira d’abord sa main, puis la posa sur son front, et ouvrit languissamment les deux plus grands yeux que j’aie vus de ma vie.

Je m’étais brusquement rejeté dans mon coin, et, grâce au capuchon de mon manteau que j’avais rabaissé sur mon front, en feignant de dormir, je pouvais tout voir sans être vu. Je crois encore ressentir l’angoisse cruelle que j’éprouvai quand j’aperçus le regard long et passionné que cette femme jeta sur son amant, car on ne peut regarder ainsi que son amant.

Qu’il était doux, ce charmant, ce délicieux regard du réveil, qui allait aussitôt, et comme par instinct, chercher le regard d’un ami.

Puis la jolie femme entr’ouvrit sa petite bouche, garnie de dents admirables, et, par un léger et gracieux pincement de ses lèvres, elle parut envoyer des baisers sans nombre à son amant. Il fallait voir aussi comme à chaque tressaillement de ses lèvres ses beaux yeux se fermaient à demi, et tout ce qu’ils révélaient de bonne et tendre passion!

Enfer!... enfer!... chacun de ces coups d'œil, de ces baisers feints, m’arrivèrent au cœur aigus et acérés; j’eus en vérité un épouvantable mouvement de rage et de jalousie; j’en vins à regretter que Tintilla n’eût pas tué cette femme.

Et puis je me mettais tellement à haïr la Bohême que je l’aurais, je crois, étranglée de mes propres mains et le beau jeune homme aussi.

Ma damnation commençait; mort Dieu! elle n’était pas à bout.

Bientôt le jeune homme prit cette jolie main qu’on lui avait laissée, et, malgré une moue charmante et le jeu menaçant de deux grands yeux qui montraient d’un air d’effroi, assez rassuré d’ailleurs, l’homme à cheveux gris, l’amant porta cette main à sa bouche; il la baisait délicatement depuis le bout des doigts jusqu’au poignet, et puis il la mettait avec ivresse sur ses yeux, sur son front, sur ses cheveux, sur sa joue, et il la baisait encore avec admiration, il la baisait comme un avare, n’en perdant rien, ne laissant pas une fossette ni une phalange, pas un ongle rose et poli, sans y avoir amoureusement porté ses lèvres.

Sa maîtresse, elle, lui souriait avec idolâtrie; ses joues, un peu pâles, se coloraient légèrement, et son autre main s’appuyait sur son sein, qui commençait à battre avec force. Non, cent fois non, les souffrances physiques les plus aiguës ne sont rien auprès de la cuisante et profonde angoisse morale qui me tordait le cœur, tandis que je voyais cet amant si immensément heureux de ces légères faveurs; aussi fis-je avec cruauté un mouvement assez brusque qui envoya bien vite la petite main se cacher dans les plis d’un vaste cachemire.

—Prenez garde, Paul, cet homme se réveille, dit-elle bien bas d’une voix fraîche et suave comme sa douce haleine.

—Non, ne craignez rien, Marie, répondit Paul en demandant une main qu’on lui refusa sincèrement.

—Oh! vous avez beau faire, Marie, dit Paul, et cacher cette main divine, il me semble que si vous éprouviez autant d’amour que moi, ces baisers muets que je vous envoie iraient la caresser à travers les plis de votre schall, et que vous en sentiriez l’impression brûlante.

—Que vous êtes fou, Paul! et pourtant non, vous n'êtes pas fou, dit Marie; car je sais bien que quand tu me regardes fixément j’éprouve comme un coup électrique, là..., dans mon cœur. Aussi, pourquoi un baiser muet ne m’atteindrait-il pas sous ce cachemire?

—Oh! Marie, Marie, dit Paul, quel bonheur est le nôtre! et combien cette contrainte même que les convenances nous imposent en augmente encore le charme! Crois-tu pas, dis, mon ange aimé, qu’un regard, qu’un serrement de main nous plongeraient dans ces extases délicieuses, si nous étions toujours seuls?

A ma grande joie, la conversation fut interrompue par un effroyable bâillement du monsieur à cheveux gris, qui étendit ses bras, se raidit, se tourna, se retourna, et dit d’abord:

—Bonjour, Marie..... Puis: Mirval, quelle heure est-il?

—Mais bientôt midi, je pense, mon oncle, dit Marie.

Puis me montrant du doigt, l’oncle dit à voix basse: Est-ce qu’il dort?

—Il n’a fait qu’un mouvement depuis ce matin, dit Mirval.

—Il est néanmoins fort peu agréable d’avoir une pareille espèce dans sa voiture, dit l’oncle; mais quand Marie veut quelque chose...

—Voyons, monsieur Mirval, je vous en fais juge, dit Marie; nous sommes à la merci de ces horreurs de guides; un d’eux est renversé par son cheval, cette nuit, il est grièvement blessé, pouvions-nous faire autrement que de le recevoir dans notre voiture, par humanité d’abord, et puis ensuite pour nous faire bien venir de ces hommes avec lesquels, je l’avoue, je suis loin d'être en confiance?

—Et vous avez tort, Marie. Ces canailles-là ont un point d’honneur inconcevable; c’est singulier, mais c’est cela; et aussi, escorté par des voleurs, je dors aussi tranquillement que je le ferais escorté par des gendarmes de notre belle patrie.

—Le fait est, dit Mirval, qu’à part le peu de gêne que nous occasionne la présence de ce misérable, nous avons fait une action assez politique, je crois, en le prenant avec nous.

—Pourquoi ne pas l’avoir placé sur le siége comme je le voulais, puisque la place est libre, et que nous ne retrouverons nos gens qu’à Séville?

—Y pensez-vous, dit Marie, sur un siége aussi élevé! ce pauvre homme était évanoui, et ils y ont mis d’ailleurs un autre de leurs camarades, je ne sais pourquoi.

—A la bonne heure! j’ai tort, Marie; mais voyez donc un peu la mine de notre compagnon de voyage, dit l’oncle en relevant le capuchon de mon manteau. Je fermai les yeux et je restai immobile.

—Ah! mon Dieu! mais ce malheureux là n’a pas dix-huit ans! s’écria l’oncle avec horreur.

—Si jeune, et déjà infâme! et digne de la potence et des galères! dit Paul.

—Le fait est qu’il y a bien de la fatalité sur ce visage, dit Marie avec une expression de frayeur... C'est dommage, car il a d’assez beaux traits.

Cette dernière réflexion me fit monter le sang au visage.

—Tiens, il rougit, dit l’oncle.

—C'est qu’il a la fièvre, dit Mirval.

—Et penser, ajouta l’oncle, qu’un pareil scélérat a peut-être déjà dix meurtres à se reprocher!

Je passe sous silence le reste d’une communication à peu près aussi flatteuse pour moi, et qui me fit passer les trois plus cruelles heures de ma vie.

A Sibeyra la voiture s’arrêta.

Feignant toujours de dormir, je laissai les voyageurs descendre.

Je vis Hasth’y s’approcher de la voiture, et j’en descendis d’un saut.

—Mon cheval, lui dis-je, est-il tué ou blessé?

—Ni l’un ni l’autre.

—Faites-le seller, je pars...

—Comme vous voudrez!... ça enchantera ma fille.

—Écoutez, Hasth’y, votre damnée fille a voulu me tuer. Quoique ce soit une femme, si je ne m’étais pas évanoui sur le coup, ma violence m’eût peut-être entraîné au-delà des bornes de la politesse. Je retourne à Cadix, vous avez ma parole: pas un mot de ce que j’ai vu ne sortira de ma bouche; mais jurez-moi, si vous pouvez jurer par quelque chose, de veiller avec dévouement au salut de cette femme qui est là; vous savez si je suis généreux, une fois de retour à Cadix, prouvez-moi qu’elle est arrivée sans malheur à Séville, il y a dix onces d’or pour vous.

—Je n’avais pas besoin de cet encouragement, seigneur Arthur; je vais faire seller votre cheval. Voulez-vous voir Tintilla?

—Non, au diable! Mon cheval! mon cheval!

En attendant Frasco, je jetai un dernier regard d’amour et de regret sur cette auberge qui renfermait la femme dont la grâce avait fait naître en moi la première et véritable passion.

Frasco vint, je sautai en selle et partis au galop. J'étais alors d’un tempérament de fer, aussi, malgré ma chute et ma blessure, j’arrivai tout d’une traite à Xérès, où je ne fus pas tenté de visiter Juan Dulce. Le surlendemain j’étais à Cadix, le jour d’après à bord, et le jour d’ensuite au fort Sainte-Catherine, où je fus emprisonné pendant un mois pour avoir quitté et déserté le bord.

Pendant ce mois de captivité, vingt fois je me reprochai ma faute; je me disais: j’ai agi comme un sot, il fallait rester, peut-être que ma bizarre aventure aurait intéressé cette femme à mon amour. Enfin, ce furent des remords affreux pendant les premiers huit jours, puis je n’y pensai plus, puis je l’oubliai.

Comme mon temps de prison finissait, notre frégate reçut l’ordre d’aller à Malte, et nous partîmes le jour où j’appris par la voix publique, qu'Hasth’y et ses associés avaient été qui pendus, qui aux galères. Mon ami intime était, j’aime à le croire, de ces derniers. En conscience je le regrettai un peu, car il est de ces amitiés qu’on n’oublie pas.

CHAPITRE IV.

Lorsque plus tard je vins à me rappeler cette singulière aventure, par une bizarrerie assez étrange, le souvenir de la jeune femme si Française, si jolie, si distinguée, s’effaça peu à peu de ma mémoire, et je me remis à penser avec acharnement à Tintilla la Bohême!

Malgré moi je voyais toujours ses grands yeux noirs vifs et hardis, son teint pâle, sa taille souple et lascive.

Or, ce souvenir et bien d’autres me damnaient.

Car voilà comme nous sommes, misérables créatures! Je dis nous, car qui de nous n’a pas aimé aussi, sa Bohême, sa Manon, sa Tintilla?

Oui, on a seize ans, on aime le bien, on y croit, on est plein d’espoir et d’amour,—on cherche la sœur de son âme, comme on dit alors,—et puis on rencontre une femme facile qui a l’imagination bien corrompue, le cœur bien ossifié!

Alors on devient amoureux à lier de cette femme! à elle, tout ce rêve d’amour et de jeunesse! à elle, les belles illusions dorées de ces seize ans! à elle, à elle seule, ce beau et bon cœur, bien dévoué, bien noble et bien ardent!

De sorte qu’on use sur cette âme sèche, froide et dure, tout ce pur et saint amour du jeune âge.

Et puis plus tard, si le hasard vous jette une femme tendre et passionnée, qui vous aime avec idolâtrie,—vous n’avez plus pour répondre à cet amour profond et vrai,—qu’un cœur flétri, un esprit égoïste et des sens blasés, car vous avez prodigué et épuisé à tout jamais, pour une femme méprisable, ces précieux trésors d’amour et de jeunesse, qui, bien qu’on dise, ne se renouvellent plus.

Aussi croyons-nous profondément à cette vulgarité sublime.—On n’aime qu’une fois dans sa vie.

Pour arriver à la conclusion de cette histoire, je suis forcé de passer sous silence un assez grand laps de temps, quelques années d’une vie voyageuse et inoccupée, folle ou triste, vie d’opposition et de contraste, s’il en fût, et supportable en cela qu’elle était au moins toute imprévue.

Or, après une campagne du Levant assez longue qui suivit ma station à Cadix, et dura, je crois, trois ans, je revins en France pour y aller prendre les eaux dans les Pyrénées, afin de me guérir des suites d’une blessure assez douloureuse.

Je m’arrêtai à quelques lieues de Perpignan chez un de mes amis, qui possédait, dans une position délicieuse, une fort belle terre, où je me décidai à rester quelque temps.

Un jour qu’il recevait quelques visites de voisines de campagne, je fus frappé de l’air profondément chagrin d’une jeune fille qui n’était pas jolie, mais dont la figure avait une expression ravissante de grâce et de beauté; je demandai à la femme de mon ami qui elle était. «Ah! bon Dieu, me dit-elle, c’est une pauvre enfant bien à plaindre, il y a six mois qu’elle devait se marier avec un de nos voisins de terre, le fils d’un homme fort riche. Quoique ce jeune homme fût un sot, cette ange de douceur et d’amabilité en était éprise sans aucune arrière-pensée d’intérêt, je vous jure, car elle est riche, et avait auparavant refusé un parti aussi brillant comme fortune; cet imbécile s’est amouraché d’une femme qui est à mille lieues de valoir cette charmante personne, mais qui est, dit-on, d’une grande naissance. C'est à cette considération qu’il a sacrifié l’affection la plus pure et la plus désintéressée. Depuis ce temps la pauvre enfant dépérit à vue d'œil, et inquiète vraiment beaucoup ses amis; mais si vous voulez voir le sot en question, mon mari vous mènera chez son père, qui est assez amusant à voir et à entendre une fois: c’est un homme qui s’est enrichi on ne sait trop comment dans les fournitures, qui mène un train de prince et fait le libéral à donner un mal au cœur. L'occasion est belle, car c’est, je crois, dans trois jours que son fils se marie.»

Les moyens de distraction sont assez rares en province. J'acceptai la proposition, et je partis avec mon ami pour assister aux noces, à l’occasion desquelles on déployait l’hospitalité la plus large et la plus généreuse.

Nous arrivâmes au château de M. Bardou. Mon ami me présenta, et je m’aperçus que mon titre flattait extrêmement l’aristocratique démocratie du fournisseur.

Il nous présenta son fils: c’était un grand et fort garçon, d’un blond fade, rouge, commun à faire peur, avec de gros yeux bêtes en l’air, aussi sot qu’insolent.

Ce n’est pas que j’aime assez l’impertinence; mais ce niais avait la plate et lourde insolence d’un laquais.

Somme toute, je concevais l’engouement de cette pauvre petite fille pour cette espèce, qui était ce qu’on appelle un bel homme de province; la preuve de cela est qu’on le nommait le beau Bardou.

La noce était pour le surlendemain, nous nous mîmes à table. Après dîner, les deux filles de M. Bardou se cramponnèrent l’une à un piano, dont elle tapa, et l’autre à une guitare, dont elle gratta. C'était à faire dresser les cheveux sur la tête.

Le beau Bardou, lui, avait disparu au dessert pour aller faire la cour, comme me l’apprit son père.

Le père Bardou était un gros homme d’une haute taille, avec les façons d’un crocheteur. Je causais avec mon ami: il s’approcha de nous.

—N'est-ce pas que mon dîner était bon? nous dit-il.

—Tout est parfait ici, Monsieur, lui dis-je.

Cette réponse le mit en confiance.

—Et mes filles ont un fameux talent, n’est-ce pas? Que voulez-vous? elles ont une si bonne maîtresse! Qu’est-ce que je dis, une maîtresse! une amie... et qui bientôt sera leur sœur... sera ma fille. Mais il faut que je vous conte cela, monsieur, me dit-il, puisque vous voulez bien assister à la noce; il faut bien que vous sachiez comment et pourquoi mon Bardou se marie (c’est ainsi qu’il appelait ce grand corps dont la figure ressemblait à un abricot entortillé dans de la filasse). Et cet animal se mit à cheval sur une chaise, en appuyant ses deux grosses mains rouges sur le dossier; il commença ainsi:

—D'abord, Monsieur, moi je brave le pouvoir, et je dis tout haut que je suis libéral. J'ai fait ma fortune moi-même, et je n’entends pas que les despotes me vilipendent. Nous ne sommes pas faits pour être les esclaves des jésuites et de la prêtraille; aussi, j’ai acheté deux mille exemplaires du Voltaire Touquet, que j’ai distribué à mes paysans, et dix mille tabatières à la charte.

—Pour un ennemi du gouvernement, vous encouragez furieusement les droits réunis, lui fis-je.

—Ah! je vais vous dire, reprit-il: c’est que j’ai quelques plants de tabac; mais pour en revenir au mariage de mon fils, figurez-vous, Monsieur, que j’ai demandé à ces canailles de ministres, moi qui suis grand propriétaire, un mauvais titre de baron qu’ils m’ont refusé, comme je m’y attendais, car, une ruse de ma part, j’avais demandé cela exprès pour les mettre dans leur tort, et avoir le droit d'être d’une opposition bien plus enragée; et c’est ce que j’ai fait, comme vous allez voir. Lors de la guerre d'Espagne, il y a eu des réfugiés politiques, tous logés chez moi, Monsieur! Les réfugiés, tous!... défrayés de tout et entretenus à mes frais. Il fallait voir la figure du gouverneur pendant ce temps là!... Vous concevez s’il était humilié! Si humilié, qu’un membre du comité directeur m’a dit qu’à Montrouge, on avait proposé de m’assassiner. Mais on a craint une révolte du département, et voilà comme j’ai été sauvé. Mais, ce n’est pas tout; vous allez voir jusqu’où va l’humiliation du gouvernement. Ces réfugiés sont rentrés en Espagne pour la plupart; mais il en est resté un, et cet un est un grand seigneur, un marquis, un général en chef, un gouverneur d’une foule de provinces, pas plus fier que vous et moi, un digne vieillard qui a été la victime des nobles et des prêtres de son pays, parce qu’il parlait pour le peuple. Ah! Monsieur, quel homme! il me fendait le cœur, en me racontant qu’on avait rasé son château, abattu ses arbres, bouleversé ses jardins, de façon, me disait-il, que je retournerais maintenant en Catalogne, où j’avais une terre qui me rapportait vingt mille piastres de rentes (les piastres sont les pièces de cent sous de leur pays) que je ne pourrais plus, disait-il, reconnaître seulement la place de mes propriétés. Voilà pourtant où les jésuites veulent nous mener, Monsieur! Et puis, ce saint vieillard me conduisait sur la montagne, et là, Monsieur, il ne passait pas une hirondelle qu’il ne lui dît des choses à fendre l’âme, sur le bonheur qu’elle avait de retourner dans son pays natal. Tenez, il y a même une chanson de Béranger dans ce genre-là... Et moi, je pleurais comme un enfant, rien que de l’entendre. Mais ce n’est pas tout, ce digne seigneur avait avec lui sa fille, une personne superbe, un peu brune, mais si bien élevée, que c’est un charme depuis bientôt six mois qu’ils sont venus loger à la maison du Petit-Parc; elle a donné des leçons de guitare à mes filles... et quelles manières distinguées, Monsieur!..... Ah! tenez, on peut avouer cela entre soi: il n’y a que les grandes familles pour ces manières-là. Enfin, tant il y a, que mon fils, mon Bardou, qui était presque fiancé à une petite fille de rien, est devenu fou de la demoiselle de monsieur le marquis de la Ronda-Mayor; et, après bien des peines, il s’est fait aimer de la belle Espagnole. Son père veut bien la lui donner en mariage, et a l’extrême bonté de lui conférer son titre. Aussi, après demain, Monsieur, mon Bardou sera le marquis Bardou de la Ronda-Mayor, et le plus heureux des époux. Maintenant jugez du camouflet que reçoit le gouvernement! Il ne voulait pas me faire baron, et mon fils est marquis! Car j’ai là les titres de général sur parchemin, ainsi que ses brevets de général et de gouverneur. Maintenant, vous savez tout, Monsieur, et j’espère que vous nous honorerez en signant au contrat.

Jusqu’au moment où cet imbécile d’homme parla de Ronda-Mayor, je n’avais eu aucun soupçon. J'étais à mille lieues de penser que Tintilla et son digne père, que je croyais encore aux galères, fussent pour rien dans tout ceci. Les mots de Ronda me les rappelèrent malgré moi; et je ne sais quel pressentiment me dit que c’était une nouvelle rouerie tramée par le père et sa fille.

Pour m’éclaircir, je fus me promener le lendemain matin du côté du Petit-Parc. J'entendis une voix bien connue fredonner un bolero: c’était Tintilla.

Je m’avançai; elle ne me reconnut pas.

Elle était mise fort simplement à la Française; ses grands cheveux étaient bouclés et retenus par un peigne d’écaille; sa robe blanche éclaircissait son teint et dessinait sa taille, qu’elle avait toujours voluptueuse au possible; car, il faut l’avouer, vive Dieu! elle était toujours séduisante, et je conçois qu’un homme même moins niais que le brave Bardou s’en soit épris au point de l’épouser.

—Tintilla de mi carazou... Gitanissa mia, lui dis-je.

Elle devint pâle comme la mort: elle m’avait reconnu. A ce moment parut monsieur son père, fort agréablement décoré de cinq ou six ordres de toutes les couleurs, vêtu d’un habit bleu tout neuf, d’une culotte et de bas de soie noirs. Le respectable marquis de la Ronda-Mayor s’appuyait sur une grande canne, et tenait à la main un chapeau à cornes, emplumé et à large cocarde rouge.

—Le Français du diable! dit Tintilla à son père.

—Pour vous servir, compère, ajoutai-je en saluant Hasth’y.

Le misérable fit le mouvement qui lui était familier pour chercher son couteau dans sa poche.

—Il n’y a pas de couteau dans ta poche, drôle que tu es, lui dis-je... Mais rassure-toi... La dupe que toi et ta fille avez enlacée est si stupide et si méprisable, que je vous l’abandonne.... Seulement, Tintilla, il me faut la première nuit de tes noces, ou je parlerai; car, quoique fait, le mariage pourrait alors avoir des suites désagréables pour ce seigneur marquis... Mon silence est à ce prix.

—Mais songez donc, dit Hasth’y...

—C'est mon dernier mot, et je tournai les talons.

Le soir on signa le contrat en grande pompe, et je signai mon nom avec le plus grand plaisir.

Le lendemain, à midi, Tintilla et son bouquet de fleur d’orange furent conduits à l’autel par M. Bardou qui pleurait de joie.

Le marquis de la Ronda-Mayor, en grand uniforme d’officier-général, donnait le bras à madame Bardou; tous deux pleuraient aussi...

Le beau Bardou suivait par derrière, les yeux encore plus saillants que de coutume... Ils avaient l’air de vouloir sauter de sa tête; il était rouge cramoisi et souriait d’un air radieux.

Le dîner fut splendide.

Le bal étourdissant.

Pendant l’intervalle d’une contredanse, je m’approchai de Tintilla, et je lui dis en espagnol... Je t’attends dans la maison de ton père, songe à ta promesse ou je parle...

Elle me dit à voix basse... Que le diable me soit en aide. On coucha les mariés.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le lendemain matin, je me promenais d’assez bonne heure dans le Parc, assez proche de la maison qu’habitait Hasth’y, lorsque je vis arriver une kyrielle de violons et de musiciens, et derrière eux toute la noce, conduite par le beau Bardou, qui avait un de ses gros yeux tout noir et tout contus, et riait d’un air capable; des domestiques portaient des haches et des leviers. Tout le monde était d’une gaîté folle.

—Vous ne savez donc pas, me dit M. Bardou père, qui pour sa part était armé d’un énorme merlin, il s’en est passé de drôles cette nuit. Est-ce que l'Espagnole n’a pas été effarouchée au point de battre mon Bardou, de se sauver de la chambre nuptiale, et de venir comme une folle s’enfermer chez son père, où elle a passé la nuit. Est-ce ça une vertu, hein?

—Les Espagnoles sont toutes comme cela, lui dis-je.

—Mais nous allons faire le siège de la maison, nous enfoncerons la porte, nous démolirons le mur, s’il le faut, mais nous l’aurons; tenez, voilà déjà mon Bardou qui commence à démolir la muraille. Au dixième coup de pioche, le marquis de la Ronda-Mayor parut sur le seuil tenant Tintilla par la main, qui, toute rouge et honteuse, cachait sa tête dans le sein du respectable vieillard...

—Victoire!... victoire!... cria Bardou.

Le beau Bardou, lui, ne cria pas victoire; mais comme il était fort comme un bœuf, il prit Tintilla dans ses bras et courut la porter aux pieds de madame Bardou (douairière), qui les bénit.

Hasth’y les bénit aussi.

Je retournai le lendemain chez mon ami; et, quelque temps après, j’appris avec peine que cette pauvre créature, que ce niais avait si sottement sacrifiée, était morte de chagrin.

Notes in this chapter

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