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«Je crains qu’il ne vous ait infligé sa conférence de propagande, disait Mme Randal en sortant de la tente, une demi-heure plus tard. Il vous a rasé, monsieur Delannes, avouez-le!
—Mais, non, Madame, pas du tout. Il m’a étonné d’abord: je ne m’attendais guère à ce ton presque religieux, à tant de noblesse alliée à tant de précision. Cela n’a rien d’ennuyeux, au contraire.
—Voyez-vous, mon mari est un type, un brave homme aussi. Vous vous habituerez à lui. Ses discours, ses sermons... il n’y a qu’à le laisser dire, à ne pas l’écouter. Ça vient par crises. En affaires, il est remarquable. Oh! oui, un drôle de mélange et, je le répète, le brave homme reparaît toujours.
—Je n’en doute pas... Votre troupe m’intéresse déjà prodigieusement, Madame; je voudrais l’étudier de près.
—Vous y trouverez de quoi vous amuser. Tenez, promenons-nous un peu. Je vous servirai de guide. Saviez-vous que j’étais française?... C’est bon de se sentir en France, d’y rester quelques mois, sans bouger... Si longtemps que je n’y étais revenue! Ça console de l’Amérique.
—M. Randal semble doué d’un rare instinct d’organisation; mon gérant m’a donné certains détails vraiment surprenants.
—Une grosse boîte... Si James n’était pas là pour diriger, pour surveiller, elle crèverait de partout... J’ai entrevu M. Hourgues; sa fillette est bien gentille.
—Charmante; sa femme aussi.
—Attention! voilà un de nos courtiers: M. Boucbélère... Bonjour, Boucbélère! Vous désirez parler à mon mari? Je devine à votre figure que vous apportez du nouveau...»
Et, s’adressant à Mathieu:
«Quand Boucbélère fait une découverte, il prend l’expression accablée qui convient: son trésor est trop lourd. Comme dit James, sans rire: il arrive chargé des péchés du monde.
—Salut, Madame! ah!... bonjour, Monsieur! je crois vous avoir déjà rencontré au café. Du nouveau? non, Madame, rien de nouveau, mais je voudrais montrer à M. Randal l’intérêt qu’il aurait à changer d’avis à propos du cul-de-jatte de Bordeaux: le bonhomme est libre depuis hier, je me charge de l’engager à des conditions excellentes... un numéro inédit et qui rapportera. Que M. Randal se montre moins intransigeant, et je télégraphie à Bordeaux, ce soir.
—Faire changer James d’avis! ah! Boucbélère, vous y perdrez votre accent toulousain! Comment va Rachel?
—Elle n’est pas à prendre avec des pincettes: graissée jusqu’au bout des doigts et de très mauvaise humeur, elle invente une pommade extraordinaire que nous lancerons un jour: «la bélériane». Les boîtes porteront sur le couvercle un bouc qui, si j’ose dire, aura «bel air»... Des bêtises! Tout de même, je vais voir le patron.
—Comme il vous plaira.
—Mais je tiens à rectifier quelque chose: M. Randal dit que je rentre chargé de toute l’horreur du monde et non pas de tous les péchés... C’est très différent.
—Évidemment! Pardon, Boucbélère; bonne chance.
—Au revoir, Madame; salut, Monsieur.»
Il rétablit du doigt l’ordonnance de ses cheveux luisants, s’inclina, sourit, boutonna son veston pour avantager sa taille et se dirigea vers la tente du chef.
«Je vous prie de croire que nous n’en comptons pas beaucoup de ce calibre, dit Mme Randal.
—Boucbélère est à tout le moins singulier.
—Oui, mais un, ça suffit. J’aurai mieux à vous montrer, plus tard. Celui-là, je le trouve abject. Vous savez, sans doute, qu’il nous procure nos monstres. J’avoue qu’il y met une habileté consommée: il a le flair du chien de chasse, dès qu’il s’agit de dénicher un être anormal, épouvantable, étonnant par sa taille, ou son poids, ou ses traits. Et comment expliquer?... il les aime d’un amour paternel et bizarre; il les soigne, il les protège avec une tendresse qui donne froid dans le dos. Au demeurant, cet affreux individu est honnête... Quant à sa femme, Rachel, on ne peut lui reprocher de gagner sa vie en confectionnant des pommades, des lotions, des crèmes et des poudres... Elle n’appartient pas officiellement à la troupe.
—Je l’ai vue.
—Je ne vous la décrirai donc pas... Mais voici Boucbélère qui revient; la séance n’a pas été longue; et voici James.»
M. Randal semblait indigné, tristement indigné. Il s’appliquait à garder un calme que démentait le trouble de sa voix.
«Boucbélère, dit-il d’abord, veuillez vous retirer.»
Puis, quand le délinquant fut parti, l’oreille basse:
«Ma chère Ida et vous, monsieur Delannes, je vous fais juges, tous deux, d’un cas infâme. Présenter au peuple les images les plus désolantes de la détresse humaine, cela ne se défend que par l’excellence du but que l’on veut atteindre. Un pareil spectacle force à réfléchir, à rentrer en soi-même; il apporte une leçon douloureuse et, par conséquent, un bienfait. On oublie si vite sa santé! Être normal, cela paraît tout naturel; on n’y songe pas... Je donne, ici, l’occasion d’y songer et j’incite à en rendre grâces, un jour, à qui de droit. C’est une prière qui monte, c’est une prière de plus. L’homme sain remercie Dieu de sa santé, au lieu de le supplier seulement au cours d’une maladie. Je pense que, pour sa rareté même, cette prière inattendue sera agréée, comme un don gratuit... Et que vient de me proposer Boucbélère, pour la seconde fois? un cul-de-jatte qui joue avec son infirmité, qui fait le singe, qui fait le clown! qui dessine la caricature de sa déchéance et provoque la gaieté par une parade sacrilège! A la façon de Ned Walkins, il casse des douzaines d’assiettes, sans arrêt, avec un sourire surpris et cette expression sottement ravie qui, chez Walkins, était une trouvaille... A-t-on jamais vu un forçat jongler avec ses chaînes?... A coup sûr, ce cas est infâme, et vous ne me contredirez pas!»
Il se tut, il s’éloigna d’un pas rapide, sentant qu’il ne se tenait plus en main.
Mme Randal ne paraissait nullement émue.
«Vous le retrouverez souvent dans cet état. J’avoue que j’ai peine à le comprendre, car, en somme... N’importe!... Au revoir, Monsieur.»
Il ne restait à Delannes que de prendre congé.