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La conquête d'une cuisinière I

EUGÈNE CHAVETTE (continued 3)

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Au prix exorbitant où se taxe le terrain à Paris, ce jardin représentait un gros capital improductif. Longtemps il avait appartenu à un propriétaire assez riche pour dédaigner la spéculation, mais tout dernièrement l'immeuble et ses dépendances avaient passé aux mains d'un acquéreur qui se proposait d'utiliser le jardin en y élevant des constructions de rapport. En conséquence, M. Grandvivier avait reçu un congé qui l'obligeait, sous peu à changer de résidence.

Sans s'étonner de cette invitation à dîner faite après coup, Camuflet avait suivi le magistrat jusqu'au pavillon où un perron de trois marches donnait accès dans le vestibule.

—Vous permettez que je vous laisse seul un moment? dit M. Grandvivier à son hôte en lui ouvrant la porte d'un petit salon du rez-de-chaussée où ce dernier l'attendrait pendant qu'il irait déposer dans son cabinet la serviette gonflée de papiers qu'il rapportait du Palais.

Mais Camuflet refusa l'attente et, avec la familiarité d'un habitué de la maison, il répondit gaiement:

—Non, non. J'aime mieux descendre à la cuisine faire à Cydalise une petite visite intéressée, car, en lui apprenant que je suis votre convive, cela stimulera son amour-propre de grande artiste culinaire.

Au fond, le veuf, plus gourmand que deux chattes, désirait connaître le menu afin de décider à l'avance sur quels plats il aurait à restreindre son appétit pour pouvoir le faire charger à fond sur d'autres.

Pendant que le magistrat montait à l'étage supérieur, il enfila donc l'escalier qui conduisait à la cuisine installée dans le sous-sol.

—Il y a un siècle qu'on vous a vu, monsieur Camuflet. s'écria Cydalise en saluant le familier de la maison. Restez-vous à dîner aujourd'hui?

—Oui, ma toute belle; aussi suis-je venu pour me recommander à vos meilleures sauces.

Mais tout à coup:

—Oh! oh! lâcha-t-il avec étonnement après avoir examiné la cuisinière, qui s'offrait à lui bien éclairée par une des fenêtres du sous-sol.

—Quoi, monsieur Camuflet? fit Cydalise.

—Etes-vous ou avez-vous été malade, mon enfant? demanda le petit homme.

—Est-ce que vous me trouvez changée?

—Que sont devenues vos joues fraîches et vos belles couleurs?

Cydalise sembla chercher un peu sa réponse, puis elle finit par dire:

—Je souffre, depuis un mois, de migraines atroces. C'est le charbon de mes fourneaux qui me vaut ça... M. Grandvivier devrait bien me laisser partir... Un peu de campagne me remettrait... J'ai besoin de m'éloigner d'ici.

Pendant qu'elle prononçait les derniers mots, elle eut un léger frisson et son regard, passant par le soupirail du sous-sol, alla se poser sur le haut d'une des masures du fond du jardin dont l'étroite ouverture laissait apercevoir le dernier étage.

—Avant peu, M. Grandvivier va déménager. Peut-être le nouveau domicile vous donnera-t-il une cuisine mieux aérée que ce sous-sol, avança Camuflet qui, en gourmand intéressé, ne tenait pas à voir partir d'une maison où il avait son couvert la cuisinière qui faisait tant de plats délicieux.

—Non, rien ne me vaudra l'air de la campagne, affirma Cydalise en secouant la tête.

Il y avait dans sa voix un tremblement qui fit croire à Camuflet que la fille se sentait plus malade qu'il ne la voyait; son égoïsme de goinfre se laissa donc attendrir et il demanda avec empressement:

—Voulez-vous que je fasse part à M. Grandvivier de votre désir de quitter son service?

—Il le connaît.

—Ah! fit Camuflet étonné, et il refuse de vous rendre la liberté... vous sachant malade?

—Il dit que je m'écoute trop, fit Cydalise avec une hésitation qui donnait à douter que ce fût bien là ce qu'avait répondu son maître.

Mais ce détail échappa au triple veuf qui s'empressa d'avancer cette proposition:

—Voulez-vous que je me fasse votre avocat près de M. Grandvivier pour appuyer une nouvelle requête?

—Je vous en serai obligée, dit la cuisinière après une pause durant laquelle elle avait semblé se consulter.

Dans son désir d'obliger celle qui voyait sa santé menacée sérieusement si son congé ne lui était accordé, Camuflet passa à l'ennemi en disant:

—Et puis, ma belle, après que votre maître vous aura encore refusé, il vous restera toujours une ressource.

—Laquelle?

—De prendre, un beau matin, la clef des champs.

—Ah! oui... m'enfuir? dit Cydalise dont un nouveau frisson secoua tout le corps comme si, à prendre la fuite, elle voyait un terrible danger.

Craignant que le juge, redescendu de son cabinet, fût là-haut à l'attendre dans le petit salon, Camuflet, qui n'avait rien vu du trouble de la cuisinière, se résuma en ces mots:

—C'est convenu. Entre la poire et le fromage, je demanderai votre liberté à M. Grandvivier.

Et il s'empressa de remonter l'escalier après avoir lancé cette recommandation dernière, qui exigeait la juste rémunération du service qu'il allait rendre:

—Surtout, un bon dîner!

Quand il entra dans le petit salon, M. Grandvivier l'y avait précédé. Le retour de Camuflet était assez bruyant pour faire tourner la tête au juge qui se montrait de dos à l'arrivant. Il n'en fut rien pourtant, car le juge resta immobile devant la croisée qui éclairait sur le jardin, les regards attachés sur les rideaux qui tombaient devant les vitres.

—S'amuse-t-il à contempler les broderies de la mousseline? pensa le veuf étonné.

Quand il se fut approché du magistrat qui ne l'avait pas entendu venir, tant il était absorbé dans sa distraction, Camuflet constata que ce n'étaient pas les rideaux qui captivaient l'attention du magistrat. Ces rideaux étaient d'un tissu si fin que, s'ils eussent été relevés, ils n'auraient pas mieux laissé voir le jardin.

—Que peut-il ainsi examiner? se demanda Camuflet qui, en se penchant de côté, chercha les yeux du juge pour connaître la direction du regard.

—Peste! quels yeux furibonds! se dit-il.

Et, comme il avait découvert que M. Grandvivier, à l'abri derrière ce rideau qui le cachait sans lui rien laisser perdre de la vue des objets du dehors, avait les yeux tournés vers le haut de la maison qui, derrière le mur de séparation, se dressait au fond du jardin, Camuflet, à son tour, regarda dans la même direction.

A une fenêtre du quatrième étage de cette maison était accoudé un jeune homme d'une trentaine d'années, à la figure hardie, aux longues moustaches blondes, qui, pour le moment, semblait n'avoir pas de meilleur passe-temps que de savourer l'arôme du tabac qu'il était en train de fumer dans une de ces courtes pipes qu'on a baptisées du vulgaire nom de brûle-gueule.

La pipe, du reste, s'accordait avec la mise du jeune homme qui était vêtu d'une blouse malpropre et coiffé d'une casquette ignoble.

—Ce n'est pas à ce garçon qu'il en veut? se dit Camuflet après avoir encore regardé les yeux étincelants et la figure convulsée cruellement du magistrat.

Camuflet étant un homme qui aimait à chercher la cause de tout effet, il finit par se donner cette explication de la fureur sourde du juge:

—A moins que ce ne soit parce que ce fumeur crache dans son jardin.

Ensuite, pour que son hôte ne le surprît pas en flagrant délit d'espionnage, il regagna, sur la pointe du pied la porte qu'il rouvrit brusquement en s'écriant:

—Me voici! Pardon, cher ami, de m'être fait attendre!

Quand M. Grandvivier, à cette bruyante entrée, se retourna vers son invité, son visage avait retrouvé l'expression froide qui lui était habituelle.

—Eh bien, demanda-t-il, Cydalise est-elle prête à nous servir?

En réponse à cette question, Camuflet n'eut qu'à montrer la porte sur le seuil de laquelle venait d'apparaître le valet de chambre qui annonça:

—Monsieur est servi!

Jadis la maison avait compté une nombreuse domesticité; mais depuis qu'il s'était séparé de sa fille, le magistrat l'avait réduite à Cydalise et à ce valet de chambre, vieux serviteur de vingt années, dont le dévouement l'aurait fait se jeter au feu pour son maître.

Camuflet s'était engagé à parler pour la cuisinière entre la poire et le fromage; mais, à peine à table, il plaida pour le cordon bleu.

—Savez-vous, débuta-t-il, que j'ai trouvé bien mauvaise mine à Cydalise? Elle m'a semblé être assez gravement malade. N'êtes-vous pas d'avis qu'un congé de trois mois, passés à la campagne, la remettrait du bon côté?

—Est-ce elle qui vous a chargé d'obtenir de moi ce congé? demanda tranquillement M. Grandvivier.

—Ma foi, oui! confessa Camuflet trouvant plus court d'employer la franchise.

Le juge se tourna vers son valet de chambre.

—Va chercher Cydalise, commanda-t-il.

—L'affaire est dans le sac, se dit Camuflet avec la conviction que la cuisinière avait sa cause gagnée.

Quand Cydalise se présenta, elle était pâle et tremblante. Le juge darda dans ses yeux un regard froid et sinistre, en même temps qu'il demandait d'une voix qui contrastait avec le regard, car elle était douce et affectueuse:

—Est-il vrai, Cydalise, que vous ayez témoigné, devant M. Camuflet, le désir de quitter ma maison?

La servante, plus pâle encore, ferma les yeux devant ce regard implacable qui semblait lui brûler la vue et répondit d'un ton qu'elle s'efforçait de raffermir:

—Mais non, mais non!... M. Camuflet aura voulu plaisanter.

—La peste soit des femmes et de leurs caprices! pensa Camuflet ahuri par cette réponse.

Cependant le juge avait continué:

—Je profite de l'occasion pour vous annoncer, Cydalise, qu'en récompense de vos bons services j'augmente vos appointements de cent francs.

—Ah! Parfait! je comprends! La finaude s'est servie de moi pour tirer une carotte à son maître! pensa alors Camuflet en se donnant cette explication du revirement de la cuisinière.

XII

A l'annonce de l'augmentation de ses appointements, Cydalise s'était inclinée sans mot dire, puis elle s'était éloignée, toujours pâle et frémissante encore de ce frisson qui l'avait secouée sous le regard aigu de son maître.

—Ah! Cydalise! fit M. Grandvivier au moment où elle allait disparaître. En passant dans le salon, aérez cette pièce qui sent un peu le renfermé... Ouvrez la fenêtre sur le jardin.

Le trouble du cordon bleu avait échappé à Camuflet dont l'attention avait été subitement accaparée par un canard-bigarade que le valet venait de servir sur la table, devant son nez.

M. Grandvivier était resté l'oreille tendue, semblant attendre l'exécution de son ordre.

—Cydalise! cria-t-il encore aussitôt que le grincement de la crémone de la fenêtre du salon lui eut annoncé, de loin, qu'il était obéi.

A cet appel, la cuisinière reparut sur le seuil de la salle à manger. Son émotion de tout à l'heure n'était rien à côté de celle qui la torturait maintenant, après avoir ouvert la fenêtre. Le teint livide, les yeux agrandis par l'épouvante, les lèvres convulsives, s'appuyant, pour ne pas tomber, au chambranle de la porte, elle attendit que son maître lui fît savoir pourquoi il l'avait rappelée.

L'ordre d'ouvrir la fenêtre sur le jardin avait-il quelque chose qui concernât l'individu que, vingt minutes auparavant, le magistrat avait regardé si haineusement fumer sa pipe à la croisée de son taudis? Après cet ordre exécuté, le maître voulait-il constater l'effet produit sur la cuisinière? S'il en était ainsi, rien n'en témoigna, car, sans paraître avoir remarqué l'émotion de cette fille, il dit gaiement:

—Je vous ai rappelée, Cydalise, pour vous faire souvenir que M. Camuflet est très friand de ces «panequets» que vous préparez si bien.

—Oh! oui!!! fit goulûment le petit homme qui, s'arrachant à son extase devant le canard-bigarade, tourna vers le cordon bleu un regard tout suppliant de bien lui soigner cette friandise.

Alors, avant qu'elle eût disparu, il remarqua le visage décomposé de la servante.

—Décidément cette fille est malade! dit-il au juge. Elle a eu beau nier, je vous atteste qu'elle m'avait véritablement chargé de vous demander un congé.

—Peuh! peuh! fit insoucieusement M. Grandvivier, c'est tout au plus un malaise qui tient à la mauvaise ventilation du sous-sol où est établie la cuisine. J'aviserai à ce que le nouvel appartement que je vais chercher ait une cuisine vaste et, sur tout, bien aérée... car vous savez qu'un congé m'oblige à déménager bientôt?

—Vous regretterez votre jardin... C'est si agréable d'avoir un peu de verdure sous les yeux! avança Camuflet ne pensant plus à Cydalise.

—Oui, fit le juge, c'est agréable... mais ça n'est pas, non plus, sans ennuis. On n'est pour ainsi dire pas chez soi. A peine met-on le pied dans les allées qu'on se trouve immédiatement surveillé par un voisin.

—Comme celui qui, tout à l'heure, fumait sa pipe à la fenêtre du cinquième étage de la bicoque qui ferme le fond de la propriété, dit Camuflet se rappelant le fumeur, à l'allure de chenapan, qu'il avait surpris le magistrat épiant, à travers le rideau, d'un regard chargé de tant de haine.

M. Grandvivier tourna vers lui un visage étonné:

—Un mauvais chenapan? répéta-t-il.

—Ou, du moins, en ayant tout l'air. Un garçon d'une trentaine d'années, à longues moustaches blondes...

—Je ne l'ai pas encore remarqué, dit le juge d'un ton tellement naturel que Camuflet, au souvenir de ce qu'il avait vu, se demanda aussitôt:

—Ah çà! si ce n'était pas ce drôle qui, pourtant, devait lui crever la vue, que regardait-il donc dans la maison en face d'un si mauvais oeil?

En plus que Camuflet ne se serait pas permis d'aller contre l'affirmation d'un amphitryon chez lequel on dégustait si fine cuisine, il fut dispensé d'insister sur ce point par M. Grandvivier qui détourna brusquement la conversation par cette demande:

—Si nous parlions du baron de Walhofer?

—Walhofer? Quel Walhofer? fit Camuflet qui avait la mémoire courte.

—Ce baron, m'avez-vous dit, dont vous avez trouvé la carte dans la poche du tablier de celle de vos belles-mères qui s'appelle madame Buffard des Palombes... Quel homme est-ce, ce baron?... Jeune? Vieux?...

—Mais, cher ami, je ne le connais pas autrement que de nom... rien que de nom... par sa carte prise dans la poche du tablier.

—Ah! je croyais!... fit négligemment M. Grandvivier dont pourtant l'oeil avait trahi une expression de mécontentement à cette réponse.

Puis, après une courte pause, il ajouta en souriant:

—Moi, à votre place, je tiendrais à connaître ce baron.

—A quoi bon?

—Qui sait si ce n'est pas pour vous un futur libérateur?...

—De qui ou de quoi diable peut-il me délivrer? lâcha le petit homme ahuri.

—Parbleu! de la belle-mère en question!... Rien ne vous dit que ce baron ne soit pas un soupirant qui la convoite en mariage?

A cette supposition, Camuflet tressauta sur sa chaise en s'écriant:

—Mais elle a ses cinquante-six ans sonnés, la bonne dame!

—Le baron a peut-être la soixantaine. A tout âge, le coeur est jeune, affirma M. Grandvivier.

Camuflet partit d'un éclat de rire.

—Sapristi! fit-il, je ne demanderais pas mieux qu'il en fût ainsi!... Et bien volontiers, je fournirais une petite dot pour être débarrassé de noble dame Buffard des Palombes.

Et, se laissant aller à l'espérance:

—Que dis-je! reprit-il; je fournirais même trois dots, si trois amoureux voulaient me faire la maison nette de mes trois belles-mères.

M. Grandvivier appuya sur la corde sensible.

—Vous avez dit que chez madame Craquefer, votre numéro 1, vous aviez surpris une odeur de fumée de tabac. N'est-ce pas aussi, là, quelque soupirant qui a laissé trace de son passage?... C'est comme ces deux grands pieds tout boueux qui avaient laissé leurs empreintes sur le parquet: ne se peut-il pas aussi que ces pieds appartiennent à un coeur gonflé d'amour pour votre numéro 2?... Oui, j'ai le pressentiment que bientôt vos trois dames vous quitteront pour convoler à de justes noces.

—Oh! fit Camuflet avec indulgence, ces noces ne seraient pas «justes» que, pourvu qu'elles me débarrassassent de mes belles-mères, je m'en accommoderais encore.

M. Grandvivier, à coup sûr, poursuivait un but secret, car il revint à ses moutons en disant:

—D'abord et avant tout, je voudrais, à votre place, avoir le coeur net au sujet du baron de Walhofer.

—Pourquoi lui plutôt que les autres?

—Vos dames se jalousent, n'est-ce pas?

—Si les autres en voyaient une se mordre le nez, elles chercheraient aussitôt à se mordre le front.

—Donc, si, en sous-main, vous favorisez le mariage de l'une, il y aura chez les autres une rage envieuse du conjungo qui vous rendra vite votre liberté... Favorisez donc le baron de Walhofer... Celui-là, vous le connaissez au moins de nom... Tâchez, pourtant, d'en savoir plus sur son compte; ce qu'il est, d'où il vient, quelles sont ses ressources, ses ambitions, ses projets, etc.

—Dès demain, je me mettrai sur la piste. Aussitôt le baron découvert, je ne quitterai plus ses talons.

—Sans qu'il s'en aperçoive, bien entendu.

—Oui, bien entendu! promit Camuflet tout palpitant de l'espoir d'être bientôt délivré du trio qui empoisonnait, tout à la fois, son existence par des tracasseries et son appartement par la puanteur d'une triple cuisine.

—Vous connaissez trop bien l'intérêt que je vous porte pour ignorer combien je serai heureux d'être tenu au courant de vos découvertes, dit M. Grandvivier.

—Demain même, si j'ai du neuf, j'arriverai ici, à toutes jambes, pour vous le conter.

—Demain, soit! accorda le juge, mais dans la soirée, car mon après-midi sera prise par le Palais. Faites mieux, cher ami. Au lieu de vous présenter dans la soirée, venez encore me demander à dîner.

—Accepté! prononça sans barguiner Camuflet, pris par son faible pour les bons morceaux.

Une heure plus tard, quand le petit homme, tout gonflé par une digestion laborieuse, quitta le juge, ce dernier le suivit des yeux comme il traversait la cour et murmura:

—Mon espion sans le savoir.

Cependant son convive s'éloignait en repassant dans sa mémoire tous les incidents de sa soirée:

—J'aurais pourtant juré que c'était bien le fumeur à longues moustaches que le magistrat guettait d'un si mauvais oeil quand je l'ai surpris à l'affût derrière son rideau... Il a dit non... Alors que regardait-il de façon si hargneuse... Aurait-il maintenant la manie de faire des cachotteries?

A cette pensée, il sourit au souvenir d'une remarque qu'il avait faite.

—En fait de manies, il en a contracté, depuis peu, une assez cocasse. Il y a gros à parier qu'il ne s'est pas aperçu qu'après le dessert il n'a cessé de rouler entre ses doigts une grosse boulette de mie de pain... Est-ce qu'il a l'intention d'apprendre le piano? Alors ce serait pour s'assouplir les articulations.

Après le départ de son convive, M. Grandvivier était remonté à son cabinet de travail. Quelqu'un qui l'eût surveillé du jardin l'aurait vu écrire ou compulser des pièces judiciaires, car les rideaux de ses fenêtres, qu'il avait oublié de tirer, permettaient, à travers les vitres dégagées, d'apercevoir du dehors tous ses faits et gestes, éclairé en plein qu'il était par la lampe posée sur son bureau.

Au coup de onze heures, qui sonnaient à une église voisine, M. Grandvivier se leva, prit la lampe et passa dans sa chambre voisine. Dans cette pièce, les rideaux doublaient la vitre, mais à travers leur mince tissu filtrait la lueur de la lampe.

Pendant longtemps encore, cette lueur se montra. M. Grandvivier lisait sans doute dans son lit en attendant l'arrivée du sommeil.

Tout à coup l'obscurité se fit à la fenêtre. Le magistrat avait dû éteindre sa lampe en se sentant s'assoupir.

Voilà tout ce qu'un guetteur aurait pu voir du dehors. Mais ce dont il ne pouvait se douter, c'était que le magistrat n'était ni couché ni endormi.

Aussitôt après avoir éteint sa lampe, il était venu se poster derrière le rideau et, à travers les dessins à jour de la guipure, il s'était mis, lui à présent dans l'ombre, à surveiller le jardin éclairé par un splendide clair de lune.

Au fond apparaissait le mur de clôture, se détachant en noir sur les façades des masures blanchies par la lune.

Après une longue attente, une tête apparut à la crête de ce mur, puis un buste, enfin un homme enjamba le chaperon et sauta dans le jardin.

—Il a été pris à l'ancien signal de la fenêtre du salon ouverte par Cydalise! ricana doucement le juge de façon sinistre.

A ce moment, l'inconnu longeait un massif de lilas dans la direction de la maison. Il allait à petits pas, évitant de faire craquer le sable de l'allée.

—Si je le tuais d'un coup de fusil? se demanda M. Grandvivier.

Mais vivement:

—Non, non, dit-il, l'autre m'échapperait peut-être... il me faut frapper ensemble les deux misérables qui, seuls au monde, connaissent le secret de ma pauvre fille.

Dans l'ombre, il montra le poing à l'homme disant d'une voix étranglée par la colère:

—A bientôt, bandit!

Et ce fut le lendemain que le juge vint chez Athanase Fraimoulu lui louer son appartement,—le même jour où Fraimoulu, en quête d'une bonne cuisinière, se présenta chez Camuflet qu'on lui avait dit en posséder trois, visite dont profita le triple veuf pour prendre la poudre d'escampette en faisant passer Athanase pour un commissaire de police venant l'arrêter comme complice dans l'affaire de «la Femme sous le parquet»,—le même jour encore où Fraimoulu, après avoir surpris le juge au guet dans un fiacre, était venu dîner chez son ami Ducanif, repas qu'il comptait partager avec l'épouse et la fille du placeur et qui, à la place des deux femmes, l'avait mis en face du docteur Cabillaud fils et du baron de Walhofer.

XIII

Le lendemain matin de la soirée passée chez son ami Ducanif, le brave Athanase Fraimoulu se réveilla de méchante humeur. Il avait vu s'en aller à veau-l'eau ce projet de mariage avec mademoiselle Ducanif qu'il avait si longtemps caressé au profit de son neveu Gontran.

Si Ducanif ne lui avait pas déjà annoncé qu'il s'adressait trop tard à lui, car il avait déjà disposé de la main de sa fille, Fraimoulu n'aurait pas manqué de se demander s'il était prudent de faire entrer son neveu dans une famille où la mère et la fille vivaient d'un côté, pendant que, de l'autre, le père était accaparé par un trio de coquins.

Tout en s'habillant, Athanase repassait dans sa mémoire ses observations de la veille.

—Oui, pensait-il, Ducanif, à n'en pas douter, est entre les pattes de ce trio qui s'entend, comme larrons en foire, pour le dépiauter. Les gredins sont déjà parvenus à l'isoler en le séparant de sa femme et de sa fille... La fortune de Ducanif va la danser!

Là-dessus, Athanase Fraimoulu, en se rappelant les détails, résumait la situation. Selon lui, la cuisinière Héloïse et son amant, le docteur Cabillaud fils, le beau Gustave, devaient avoir été seuls d'abord à essayer le coup. Ensuite, soit qu'ils eussent eu besoin de s'adjoindre un auxiliaire en appelant le baron, soit que M. Walhofer fût venu de lui-même, en dogue affamé et menaçant qui a senti une copieuse pâtée, et se fût imposé, le trio s'était complété. Le bon accord régnerait-il toujours entre eux?

A cette question qu'il s'adressait, Fraimoulu secouait la tête. Heu! heu! Walhofer lui avait semblé être un mâtin qui, à l'heure du partage, montrerait de terribles crocs à ses associés Gustave et Héloïse. Il serait le troisième larron qui volerait l'âne. Quel rôle s'était-il donné dans la comédie, ce baron qui, pour mieux surveiller le pigeon à plumer, était venu se loger dans la maison de Ducanif!

Quand Fraimoulu avait proposé son neveu Gontran pour gendre à Ducanif, ce dernier n'avait-il pas annoncé qu'il avait engagé déjà sa parole ailleurs? Est-ce que le baron ne serait pas, par hasard, celui qui devait épouser la fille?

Fraimoulu n'avait pas la prétention de se poser en devin, mais il pouvait prédire que mademoiselle Ducanif n'aurait pas une existence de miel avec ce baron de Walhofer qui, la veille, avait mangé fort, bu sec et très peu parlé. Malgré cette tenue prudente de celui dans lequel il suspectait un aventurier, Athanase n'en avait pas moins éprouvé la plus mauvaise impression.

Quand il eut achevé sa toilette, Fraimoulu avait pris résolument son parti de l'échec subi par son projet de marier son neveu Gontran à mademoiselle Ducanif.

—Baste! fit-il, le monde ne manque pas d'autres filles à marier...

Un souvenir lui donna sa fin de phrase:

—... Quand ce ne serait que la fille de mon très prochain locataire, M. Grandvivier. L'intention où il est, a-t-il dit, de donner des bals et des dîners dans son nouveau logement laisse à supposer que mademoiselle Grandvivier, complètement guérie, va revenir près de son père... Je n'ai pas compté avec le magistrat, mais j'ai l'idée que Gontran trouverait des écus de ce côté-là.

En pointant ainsi ses visées, Athanase pensa combien un magistrat, sur la décence et les moeurs, devait chercher la petite bête, et il s'applaudit fort d'avoir exigé de Gontran qu'il menât une existence moins irrégulière.

Oui, mais ce dernier s'était-il résigné? Un doute vint à l'esprit de Fraimoulu en se rappelant cette exclamation de Ducanif, alors qu'il lui proposait Gontran pour gendre: «Eh! mon cher, pouvais-je supposer que ton neveu voulait de ma fille, lui qui vit maritalement avec une maîtresse!...» Et comme il avait répliqué en affirmant que cette liaison était rompue, Ducanif avait ajouté: «Alors, pas depuis longtemps, car il y a tout au plus deux heures que j'ai rencontré Gontran avec sa particulière au bras... Une personne très jolie et fort distinguée».

Du moment que son neveu avait accepté les dix mille francs qui devaient faciliter la rupture, Fraimoulu était convaincu que Gontran avait obéi; mais comme deux certitudes valent encore mieux qu'une seule, l'oncle, dont la toilette était terminée, mit son chapeau en se disant:

—Je vais aller chez Gontran pour voir si la place est nette.

Fraimoulu, en partant, trouva la cour encombrée de meubles. C'était le déménagement de M. Picador, ce locataire tant pressé de décamper qu'il avait offert l'abandon de ses six mois d'avance si Athanase voulait lui résilier son bail; ce à quoi le propriétaire avait consenti puisque, contraint par ordre des médecins à modifier sa vie, il lui fallait un appartement plus confortable que l'exigu local de célibataire, ne mangeant jamais chez lui, qui lui avait suffi jusqu'à ce jour.

Cet appartement, situé au-dessous de celui que M. Grandvivier avait loué la veille, était bien vaste pour lui; mais ne se pouvait-il pas qu'une fois Gontran marié, celui-ci consentît à venir vivre avec sa femme sous le toit de son oncle.

A cette perspective qui promettait une existence moins sombre au vieux diable se faisant ermite, l'oncle secoua la tête en répétant son refrain:

—Mais, pour que Gontran se marie, il faut qu'il ait quitté sa maîtresse.

Il se mit donc en route pour aller au domicile de son neveu, situé sur le boulevard Saint-Martin.

Chemin faisant, il continua ses réflexions. Après tout, si son neveu et sa future femme ne voulaient pas habiter avec lui, il égayerait son existence par la société de quelques bons amis qu'il traiterait de son mieux. Oui, mais pour faire festoyer ses amis il lui fallait cette introuvable bonne cuisinière. Où la dénicherait-il? La veille, il avait pensé à détourner celle de son prochain, mais son envie était sinon éteinte, du moins fort refroidie. A coup sûr il n'irait pas prendre une des trois cuisinières de M. Camuflet qu'on lui avait dit en posséder trois. En plus qu'il savait maintenant à quel titre elles étaient chez ce monsieur, il croyait sentir encore l'odeur des ragoûts infects qui l'auraient asphyxié, si Camuflet n'avait pas ouvert la fenêtre.

Il avait aussi songé à soudoyer Héloïse, le cordon bleu de Ducanif. Mais à celle-là il croyait prudent de renoncer. La gaillarde n'aurait pas lâché la proie pour l'ombre. Cette proie, elle la tenait en la personne de son maître le placeur, et Fraimoulu prévoyait dans l'avenir de Ducanif une catastrophe où seraient mêlés le baron de Walhofer et le médecin Cabillaud fils.

Des cuisinières émérites qui lui avaient été citées, restait encore Clarisse et Cydalise.

Clarisse au docteur Cabillaud père, le savant à la verrue? Il serait toujours temps de s'occuper de celle-là quand il aurait échoué près de cette fameuse Cydalise, la cuisinière du juge, que Ducanif lui avait tant prônée lorsqu'il lui avait annoncé en confidence qu'elle allait quitter son maître. Quand M. Grandvivier serait venu habiter sa maison, Fraimoulu aurait cette fille bien à portée pour l'attirer à son service. Du moment que Cydalise ne voulait plus rester chez le juge, il se dit que ce ne serait pas tâche difficile que de s'attacher l'illustre cordon bleu.

Et, tout certain de son triomphe, Fraimoulu se léchait d'avance les babines à la pensée des plats succulents qui, dans l'avenir, se succéderaient sur sa table.

Tout en réfléchissant, il avait atteint la maison où habitait Gontran Lambert, son neveu.

Il monta, d'un pas alourdi par la cinquantaine, les cinq étages qui conduisaient au logement du jeune homme. D'habitude, il donnait un coup de sonnette brutal, qui produisait un vacarme de sonnerie. Les dix dernières fois qu'il s'était présenté, Fraimoulu s'était si bien cassé le nez devant la porte toujours obstinément fermée, malgré ses coups de sonnette réitérés, qu'il s'était dit:

—Si mon bandit de neveu et sa drôlesse n'ont pas quelque trou par lequel ils puissent apercevoir qui sonne et, par cela, juger s'ils doivent ouvrir, c'est qu'ils me reconnaissent à mon coup de sonnette.

Cette fois, son coup de sonnette fut doux, presque timide. Tout en souriant de sa ruse, il attendit en tendant l'oreille.

—On vient ouvrir. Mazette! ce n'est nullement un pas d'homme, car il est diantrement léger, pensa-t-il en soufflant comme un phoque, car s'il avait l'oreille fine, il possédait, par contre, une respiration courte, qui s'était mal accordée des cinq raides étages qu'il lui avait fallu grimper.

Donc, soit qu'il se fût trompé en croyant entendre un pas léger, soit que les rauques sifflements de sa respiration eussent annoncé l'ennemi à la personne qui allait ouvrir, la porte demeura fermée.

Après deux autres coups de sonnette, demeurés inutiles, Fraimoulu se résigna au seul parti qu'il avait à prendre, celui de descendre les cinq étages si péniblement montés. Ah! dame! il n'était pas précisément à la gaieté, ce pauvre Athanase, et il n'eût pas fallu lui marcher fort sur le pied pour le mettre hors de lui. Quoi! ce gamin de Gontran le faisait poser!

Quand il passa devant la loge, il crut indigne de faire bavarder le concierge qui, du reste, l'ayant vu déjà plus de vingt fois, le connaissait pour l'oncle de son locataire.

—Vous direz à mon neveu que je suis venu pour le voir, se contenta-t-il de dire.

Quand il fut sur le trottoir, Athanase consulta sa montre, qui lui accusa neuf heures.

—Mon neveu ne va chez son architecte qu'à dix heures... il ne pourra donc pas me prétendre qu'il était déjà parti à son bureau.

Et, en forme de conclusion, il ajouta:

—Le brigand n'a pas congédié sa princesse!... Ils vont rire de moi en gobelotant avec les dix mille francs que j'ai donnés comme un vrai serin.

Mais Fraimoulu connaissait son neveu bien à fond; il se rétracta aussitôt:

—Non, non, pensa-t-il. Gontran est un honnête garçon qui m'eût renvoyé mon argent si sa résolution eût été de ne pas rompre... Or, pas de restitution... donc, rupture.

A sa rentrée dans sa maison, le portier, qui causait avec le facteur sur le pas de la loge, s'écria en l'apercevant:

—Tenez! voilà justement monsieur!... il va vous donner la signature que vous demandez.

—Lettre recommandée! annonça le facteur à Athanase en lui présentant son livret à signer.

Au pied de l'escalier Fraimoulu ouvrit la lettre. Elle contenait dix billets de mille francs et la carte de Gontran avec ces mots écrits sous le nom:

«Mon cher oncle,

»Je vous renvoie les billets de banque, oubliés par vous, dans le restaurant où nous déjeunions hier quand vous m'avez quitté si précipitamment pour rejoindre mademoiselle Pistache.»

A cette restitution, qui parlait d'elle-même, Athanase fut pris d'un accès de colère qu'il exhala en ces mots:

—Mon satané polisson a gardé sa poupée!... J'irai, moi, la faire décamper!!!

Pour un rien, il y serait même allé tout de suite: mais il réfléchit que c'était avoir une prétention niaise que de vouloir surprendre un ennemi sur ses gardes. Cela, en somme, ne le mènerait qu'à venir carillonner sur le carré, comme ce matin. Pour faire déguerpir quelqu'un d'un endroit, il faut soi-même se trouver dans cet endroit. Or il ne pouvait pas regarder son expédition de la matinée comme une entrée dans la place. Il était donc à présumer qu'il en serait de même à tout nouvel assaut.

Fraimoulu était un de ces têtus qui, une fois qu'ils veulent n'importe quoi, le veulent bien et que les obstacles à vaincre rendent ingénieux. Son ardent désir de se trouver en face de la femme qu'il se promettait d'expulser lui souffla une ruse de guerre.

—Dussé-je me déguiser en charbonnier, j'entrerai la première fois en me présentant par l'escalier de service! se promit-il.

Il déjeuna chez lui de plats que le concierge avait été lui chercher dans un restaurant voisin.

C'était d'autant plus exécrable que le portier, en passant devant la loge, avait emprunté la sauce de chaque mets pour se corser un certain ragoût de veau qu'il trouvait un peu fade et dont, après ce mélange, il se promettait une fête.

Ce déjeuner lui fit oublier son neveu pour ressusciter plus vive son ambition de posséder un cordon bleu.

—Quand j'aurai Cydalise!!! pensa-t-il, ne doutant pas de la facilité qu'il trouverait à s'attacher cette fille, qui voulait quitter son maître actuel.

Le portier lui apporta son café.

—Pourquoi les pauvres gens n'auraient-ils pas aussi des douceurs? s'était dit ce fonctionnaire en passant encore devant sa loge. Il s'était donc mis de côté une demi-tasse à déguster à la suite de son ragoût «corsé», puis, après avoir comblé le vide dans la cafetière du propriétaire par une addition d'eau chaude qu'il avait sur le feu pour sa barbe, il avait monté ce café baptisé, qu'il plaça devant Fraimoulu en annonçant:

—Il y a en bas un monsieur qui demande à vous parler. Dois-je le faire monter?

Sa mésaventure avec son neveu ne laissait pas à Fraimoulu assez de patience pour écouter le premier venu.

—Un importun, sans doute? dit-il au portier pour qu'il complétât ses renseignements sur celui qui demandait audience.

—C'est un monsieur qui m'a d'abord demandé à visiter l'appartement qu'a loué hier M. Grandvivier, afin, a-t-il dit, de se rendre compte de petits travaux à exécuter pour le locataire et autorisés par vous. Après cette visite, il s'est informé si vous étiez visible.

—C'est le monsieur Camuflet qui vient pour les cloisons, se dit le propriétaire en pensant au petit homme qui, la veille, quand il lui avait rendu visite, l'avait transformé en commissaire de police afin de pouvoir échapper à ses belles-mères.

Le concierge, sur le «oui» répondu par Fraimoulu, n'eut pas besoin de redescendre, car celui qu'il annonçait était monté sur ses talons et, tout aussitôt, du seuil de la chambre, se fit entendre une voix gaie qui demandait:

—Comment se porte mon libérateur? Hein! je ne suis pas long à rendre les visites qu'on m'a faites?

C'était bien Camuflet. Il s'avança en tendant la main à Athanase.

En prenant dans la sienne la main qui lui était offerte, le propriétaire eut un mouvement de surprise.

—Oh! oh! fit-il. Que vous est-il donc arrivé? Avez-vous eu une explication un peu vive avec vos belles-mères?

—Ah! oui, dit tranquillement Camuflet, vous dites cela à cause de mon oeil? Ça se voit, n'est-ce pas?

—C'est un superbe pochon.

En effet, l'oeil droit du triple veuf était entouré d'un large cercle du plus beau noir qui, s'il provenait d'un coup de poing, attestait chez celui qui l'avait octroyé un biceps de première force.

—Non, reprit Camuflet tout guilleret, ce n'est pas à mes dames que je dois ce pochon. Je l'ai attrapé dans une attaque nocturne.

—Et c'est cela qui vous rend si joyeux? demanda Fraimoulu qui venait de remarquer sur le visage de son visiteur un air de contentement qui faisait même rayonner son pochon.

—Ah! c'est que je vais vous dire... commença Camuflet.

Ensuite, après l'immense soupir de satisfaction d'un homme qui sent sa poitrine soulagée du poids de tout un monde, il s'écria:

—Je vais être délivré de mes belles-mères!!

—Par la police?

—Non, par l'amour, ou, pour mieux dire, par le mariage!

—Ah! vous allez encore vous marier? demanda Fraimoulu au hasard.

—Du tout! du tout! pas moi! Ce sont mes belles-mères qui vont se marier.

—A leur âge!

Camuflet éclata de rire.

—Oui, à leur âge... C'est aussi ce que je me suis écrié quand M. Grandvivier a fait luire à mes yeux cet espoir de délivrance. Je ne voulais pas y croire; cela me paraissait n'être qu'un conte de fées... car, du diable si je pouvais m'imaginer que chacune de mes trois vieilles folles avait son amoureux!

Et, en frappant sur un côté de sa redingote, Camuflet ajouta:

—Là, dans ma poche, j'ai une lettre de chacun des soupirants de mes belles-mères... D'un seul coup de filet, j'ai amené cette correspondance.

Tout en fouillant dans sa poche, Camuflet continua avec une feinte gravité:

—Je dois rendre cette justice à mes belles-mères que, chez elles, si le coeur a parlé, ce n'est pas pour les millions des paladins qui les courtisent... Ecoutez plutôt...

Ce disant, le veuf avait tiré trois lettres de sa poche; il en ouvrit une en poursuivant:

—Celle-ci est adressée à madame Craquefer, mon numéro 1... Elle est d'un laconisme éloquent.

Et Camuflet lut:

«Tu sais, la vieille, que j'ai besoin d'argent. Je te l'ai dit déjà une fois; je te le répète... Aboule vite, ou sinon gare à la danse... Signé: Ton Antoine.»

—Vous aviez raison. Ce paladin-là ne me semble pas, comme vous l'avanciez, posséder des millions, avança Fraimoulu après cette lecture.

—Et il en est de même pour le galant chevalier de madame Giraudon, mon numéro 2. Écoutez ce billet d'amour, dit Camuflet.

Il avait déplié la deuxième lettre et se mit à lire:

«Eh! la mère, est-ce qu'on oublie son Boniface dont la bourse est à sec, oh! mais à sec, que ça en fait pitié à tous les camarades! Tâche donc d'expédier au plus vite des monacos à ton chéri.»

—Mazette! fit Fraimoulu, en voici encore un qui ne nage pas dans l'or!

—Pas plus que l'amoureux de la noble Belge Buffard des Palombes dont je vais vous lire l'épître, répliqua Camuflet qui ouvrit la troisième lettre:

«Il me faut deux billets de mille francs ou je sombre au port. Prouve-moi ainsi cette affection sans bornes que tu prétends toujours éprouver pour moi...»

Comme Camuflet s'était arrêté, Fraimoulu demanda:

—C'est tout?

—Non, cela se termine par une phrase assez énigmatique, répondit Camuflet qui se remit à lire:

«J'ai deux grues couchées en joue. Laquelle? De l'une ou de l'autre, il y aura toujours des picaillons à fricoter.»

Cela lu, Camuflet regarda Fraimoulu.

—Comprenez-vous? demanda-t-il.

—Non, fit Athanase.

Mais, la curiosité l'excitant:

—Comment avez-vous pu vous procurer ces trois lettres étranges? reprit-il.

Camuflet se redressa tout fiérot et avec un sourire malin:

—En pratiquant un précepte bien connu.

—Lequel?

—Diviser pour régner.

Camuflet disait la vérité. Mais, pour connaître l'exploit qui l'avait rendu maître de ces lettres et la circonstance qui lui avait valu ce superbe coup de poing sur l'oeil, il faut remonter de trente-six heures en arrière.

L'avant-veille, quand il avait quitté M. Grandvivier, après que celui-ci lui eut fait entrevoir la possibilité d'être délivré de son esclavage en mariant ses trois belles-mères, il était parti en se promettant d'arriver à découvrir, en chair et en os, ce baron de Walhofer qu'il ne connaissait encore que par le nom de la carte trouvée dans la poche du tablier de haute dame Buffard des Palombes.

—Oui, se disait-il en marchant, le conseil du juge est bon. Le tout est de donner le branle. Or, en favorisant l'union de l'illustre dame avec le baron, je verrai mes numéros 1 et 2, en vrais moutons de Panurge, courir au conjungo.

Il avait promis de revenir le lendemain chez le magistrat, qui l'attendait encore à dîner, pour lui donner des nouvelles du baron. A l'heure dite, il reparut, mais avec la mine du renard qui a manqué sa poule.

—Rien de neuf sur le Walhofer, annonça-t-il, pendant que mes mégères étaient allées aux provisions,—car chacune fait son marché séparément, tant elle aurait peur de manger quelque chose acheté par l'autre,—j'ai fureté dans tous les coins, et meubles de la chambre de madame des Palombes avec l'espoir de dénicher un portrait, une lettre, ou l'indice quelconque de la voie à suivre... Rien! rien!

Puis en riant:

—Si mauvais résultat que j'aie à vous annoncer, j'ai encore failli ne pas pouvoir venir vous en faire part. Mes trois gaillardes, qui sont à court d'argent, faisaient si bonne garde autour de moi pour m'empêcher de m'évader avant d'avoir regarni leurs porte-monnaie, que je n'aurais pu m'enfuir s'il ne s'était présenté un M. Fraimoulu se disant propriétaire d'une maison où, paraît-il, vous avez loué, ce matin, un appartement.

—C'est vrai. J'ai terminé avec M. Fraimoulu, après qu'il a été convenu de certains travaux à exécuter, pour lesquels je vous ai désigné au propriétaire.

—C'est aussi ce que m'a dit ce monsieur. Sa visite avait pour but de s'entendre avec moi sur la prompte exécution de ces travaux qu'il s'imaginait être fort pressés. A quoi j'ai répondu qu'il faisait erreur, car votre intention était de n'emménager qu'après que vous seriez parfaitement libre de l'instruction de l'affaire la Godaille... ce qui demanderait peut-être un mois.

—Sur ce point, vous vous êtes trompé, mon cher Camuflet.

—C'est pourtant vous-même qui m'avez annoncé ce délai.

—Oui, mais depuis quarante-huit heures des faits se sont présentés à moi, qui feront probablement que cette instruction, qui s'annonçait devoir être si longue, se terminera par une ordonnance de non lieu.

—Alors l'assassin de mon associé Bazart serait donc autre que son neveu le saltimbanque?

—Il n'y a pas d'assassin, pour cette raison qu'il n'y a pas d'assassinat. J'ai acquis la conviction que je me trouvais devant un suicide... Dans deux ou trois jours, je l'espère, la Godaille sera remis en liberté.

—Mais l'affaire du cadavre de madame Bazart trouvé sous un plancher?

—Tout certifie que c'est Bazart lui-même qui a vengé son honneur de mari outragé.

—Diable! il n'y allait pas de main morte à se débarrasser de ceux qui le gênaient!!! S'il avait eu trois belles-mères, lui! Voyez-vous ça d'ici?

Cette réflexion de Camuflet l'ayant ramené à ses moutons, il fit au juge le récit de sa ruse, pour prendre sa volée, d'avoir travesti Fraimoulu en commissaire de police venant l'arrêter comme complice de l'assassinat de la femme Bazart.

Ensuite, revenant à la question présente:

—Avec tout ça, continua-t-il, je ne vois pas trop comment j'arriverai à découvrir le baron de Walhofer, ce vieux soupirant de mon numéro trois.

L'intérêt mystérieux qu'avait M. Grandvivier à faire de Camuflet, à l'insu de ce dernier, un espion qu'il mettrait aux trousses du baron, lui fit jouer la comédie; il parut réfléchir, puis, en secouant la tête:

—Peut-être vous y prenez-vous mal, mon cher ami, dit-il. A votre place, je chercherais à apprendre la vérité par les deux autres belles-mères. Dans la vie commune que mènent ces dames, elles ne sont pas sans avoir surpris leurs secrets mutuels.

—Possible! Mais, voyez-vous, pour ce qui est de m'en dire un mot, jamais!... Sans qu'elles soient convenues de rien, il y a entre elles, sur ce point, une alliance complète.

—Heu! heu! fit M. Grandvivier d'un ton de doute, il n'est si ferme alliance qu'on ne puisse rompre quand on sait mettre en pratique certain précepte.

—Quel précepte!

—Diviser pour régner.

—Non, non, mes gaillardes s'entendent trop bien, je le répète, sur cet unique point: me fourrer dedans! dit Camuflet convaincu.

—Alors cherchez autour d'elles, conseilla le magistrat qui, en voyant le veuf le regarder sans comprendre, s'empressa d'ajouter: Souvent une alliance n'est pas toujours seulement défensive. Quelquefois elle est neutre. C'est-à-dire qu'à côté de ceux qui se sont engagés à se défendre mutuellement, il y a aussi cette sorte d'alliance qui consiste à regarder faire, sans prendre parti pour personne... Cherchez parmi ceux-là.

Camuflet devint rêveur.

Soudain il tressaillit en s'écriant:

—Si je couvrais d'or ma concierge. Elle doit en savoir long sur le trio.

—La concierge prendrait votre or et n'ouvrirait la bouche que pour vous berner au profit de l'ennemi... Non pas que je condamne votre idée d'employer cette femme, car elle est bonne. Seulement vous la mettez mal en pratique; il faut agir, mais sans que vous paraissiez en scène.

—Alors, comment...?

—Je vous l'ai dit: diviser pour régner.

—C'est-à-dire les mettre à couteaux tirés, sans paraître y être pour rien.

—Parfaitement.

A la fin de la soirée, le magistrat dit à Camuflet sur le point de partir:

—Vous savez du reste combien je m'intéresse à vous. N'oubliez pas de me tenir au courant de vos découvertes. Je n'ai pas besoin de vous recommander le secret sur les quelques conseils que je vous ai donnés.

—On m'arracherait plutôt le nez que de m'en tirer les vers, répondit naïvement le veuf.

Il s'en allait lentement, l'esprit à la recherche d'un moyen d'utiliser sa portière, quand, à cinquante mètres de la demeure du magistrat, un homme sortit d'une rue latérale et se mit à suivre la rue de Turenne, dans la même direction que Camuflet qui le précédait.

Cet homme était coiffé d'une casquette et vêtu d'une blouse; il marchait en fumant sa pipe.

Au moment où il avait débouché de la rue latérale, le bec de gaz, placé à l'angle, l'avait si bien éclairé que Camuflet avait pu voir son visage.

—Je ne me trompe pas, se dit-il, c'est ce garçon que M. Grandvivier, hier, à travers son rideau, regardait de façon si féroce alors qu'il fumait à la fenêtre de son taudis ayant vue sur le jardin... et que le juge, plus tard, m'a dit n'avoir pas vu.

Et, sans penser à mal, puisque c'était sa route à suivre, Camuflet continua sa marche derrière le fumeur.

Camuflet n'avait pas l'imagination prompte. En conséquence, il fut bientôt absorbé par le problème que M. Grandvivier lui avait donné à résoudre: savoir: diviser pour régner, en faisant, avec adresse, et sans paraître y avoir poussé en rien, sortir la concierge de son alliance avec les belles-mères.

—Le juge a raison, pensait-il; si mes trois numéros, d'une manière quelconque, font leurs frasques, elles doivent, à coup sûr, être protégées par le silence de mes concierges... de la portière surtout, une maîtresse curieuse qui sait bien vite votre compte de puces.

Ainsi pensif, Camuflet marchait donc tout machinalement à dix mètres derrière l'homme à la pipe et aux longues moustaches blondes qu'il avait fini par oublier complètement.

Il n'était pas loin de minuit. A cette heure, où, dans certains quartiers de Paris, le mouvement et la vie veillent encore, la solitude était profonde dans la rue de Turenne.

Le fumeur, dont la pensée n'était pas, comme celle du triple veuf, travaillée par la solution d'un problème, ne tarda donc pas à entendre le pas qui résonnait derrière lui. Tout en continuant sa marche, il tourna la tête pour voir qui lui arrivait sur les talons. Si l'obscurité de la rue et la distance lui défendaient de voir les traits de son suiveur, elles lui permettaient de constater sa petite taille et de se rassurer contre le danger d'une attaque nocturne.

A l'angle de la rue Charlot, il prit cette rue qui allait le conduire sur le boulevard. C'était aussi le chemin de Camuflet qui, pareillement, doubla l'angle et, comme celui qu'il précédait, tourna à gauche, en arrivant au boulevard. Puis, l'un croyant, après ce crochet, avoir laissé son suiveur continuer sa route en droite ligne, l'autre n'ayant pas conscience qu'il eût emboîté le pas à celui qu'il avait oublié, ils remontèrent le même trottoir.

Sur le boulevard Saint-Martin, le fumeur, à court de provision pour sa pipe, fit un quart de conversion pour entrer dans un bureau de tabac et comme, au lieu d'avancer, il resta sur place, fouillant ses poches au préalable, soit pour en tirer sa blague, soit pour vérifier s'il était en fonds, Camuflet, marchant toujours, franchit la distance et lui passa devant le nez, prenant ainsi de l'avance.

A ce passage de Camuflet dans la traînée de lumière produite par le bureau de tabac encore pleinement éclairé, le fumeur vit le triple veuf, pas assez tôt pourtant, car celui-ci l'avait déjà assez dépassé pour qu'il n'eût pu voir ses traits, mais suffisamment pour reconnaître à sa petite taille celui qu'il ne voyait plus que de dos.

—L'avorton de tout à l'heure, se dit-il, mais sans y attacher la moindre importance.

Après une courte station dans le bureau de tabac, le jeune homme aux longues moustaches reprit sa route, tout occupé de tirer sur sa pipe dont, au bureau, il avait imparfaitement allumé la nouvelle charge.

Cent mètres plus loin, la pipe était éteinte. L'homme tira de sa poche une boîte d'allumettes. Comme le vent assez vif, qui lui soufflait dans la figure, menaçait d'éteindre son allumette, il se retourna pour donner à la flamme l'abri de son individu, ce qui le mit en face de l'espace qu'il venait de parcourir.

—Oh! oh! fit-il subitement d'un ton composé de méfiance et de surprise, est-ce que ce moucheron-là me filerait, par hasard?

Dame! il y avait motif à surprise. Le petit homme qui, après l'avoir dépassé devant le bureau de tabac, aurait dû, maintenant, être bien avant, se retrouvait encore derrière lui, à une trentaine de mètres, d'autant plus visible qu'à cette heure avancée les passants n'étaient plus assez nombreux sur le trottoir pour masquer la vue de sa petite taille.

En ce bas monde, où il n'est pas de miracle, le fait était des plus simples à expliquer. Pendant que le fumeur était dans le bureau de tabac, Camuflet, au lieu de gagner du terrain, avait fait une pause devant la boutique d'un marchand de vin pour voir l'heure à l'oeil-de-boeuf placé au-dessus du comptoir, et comme sa montre était arrêtée, il l'avait remontée et mise à l'heure. C'était alors que le jeune homme, à sa sortie du bureau de tabac, avait à son tour dépassé le petit homme sans le remarquer, occupé qu'il était à tirer sa pipe dont le tabac humide se refusait à la combustion.

Étant expliqué ce qui avait causé la surprise du fumeur, il resterait encore à chercher ce qui avait éveillé sa méfiance. Il est à croire qu'il faisait partie de ceux que leur conscience tient toujours sur le qui-vive, et qui, suivant le dicton, en se sentant morveux, sont sans cesse prêts à se moucher. Bref, il devait être en situation de craindre d'être épié, car il gronda encore:

—Oui, il doit me filer. La preuve en est que, me voyant arrêté, il ne continue pas sa marche.

En effet, le veuf était resté sur place, mais non pour la cause que lui prêtait le fumeur aux longues moustaches blondes. S'il n'avançait plus, c'est qu'il venait d'être immobilisé par la joie d'avoir soudainement trouvé le moyen de mettre ses belles-mères en hostilité avec sa portière.

—Oui, oui, se répétait-il, de cette façon, je les amènerai tout gentiment à se manger le nez... et la portière, en leur tournant casaque, viendra me crier gare!...

Cependant le fumeur s'était remis en marche, mais en doublant le pas. A ce train-là, si tout à l'heure il retrouvait encore le particulier sur ses talons, c'est que, bien décidément, il le filait.

—Alors, tant pis pour toi, mon joli coco! se disait-il avec un vilain rire.

Après dix minutes d'un petit pas de course, il se retourna encore. Toujours à même distance et courant aussi, il aperçut Camuflet. Pouvait-il se douter que, si le petit homme accélérait ainsi sa marche, c'était que, maintenant qu'il tenait son idée, il lui tardait d'être rentré au logis pour bien étudier son projet.

Les circonstances transformant donc Camuflet en espion, le fumeur serra les poings et murmura entre ses dents:

—Si je te trouve encore sur mon dos au premier tournant, ton affaire est bonne!

Et bientôt, au coin de la rue Richelieu, il quitta le boulevard.

—Allons! c'est bien à moi qu'il en veut, se dit-il, quand, au même tournant, il vit apparaître Camuflet dont c'était le chemin pour gagner, par la place Louvois, la rue Méhul qu'il habitait.

Le jeune homme tenta encore une épreuve. Il entra dans la sombre rue Delayrac, déserte à cette heure avancée, car il était passé minuit. Une minute après, le triple veuf arrivait dans la rue.

Et, sans prêter la moindre attention à celui qui le précédait, absorbé, qu'il était dans ses combinaisons machiavéliques contre ses belles-mères, il s'avançait dans l'obscurité en se disant:

—Oui, excellente idée qui me permettra de diviser pour régn...

Malheureusement, il n'acheva pas le mot. Il en fut empêché par un terrible coup de poing qui venait de lui être asséné par un homme, bondissant de l'encoignure sombre d'une porte. L'attaque avait été si soudaine et, surtout, si vigoureuse, que le pauvre Camuflet n'eut pas le temps de voir son agresseur. Sous la force du coup, il s'affaissa sur le trottoir où il s'évanouit.

Après son ennemi terrassé, le jeune homme n'avait pas l'intention de s'en tenir là, car, se penchant sur le corps, il avançait déjà ses deux mains qui allaient serrer le cou de sa victime quand, tout à coup, il se releva en murmurant avec surprise:

—Eh! mais, c'est le pante aux écus!!! J'allais faire de la belle besogne, moi!... J'ai failli crever la caisse de la vieille.

Sur ce, il prit sa course et se perdit dans les détours des rues voisines en se disant:

—Après tout, un mauvais horion sur l'oeil, ce n'est pas la mort d'un homme. Si je n'en avais jamais accommodé que comme cela, j'en connais qui mangeraient encore de la soupe.

Ensuite, en souriant:

—Je ne m'étonne plus, à présent, s'il suivait le même chemin que moi... Nous allions au même endroit.

Cependant Camuflet avait repris connaissance et s'était relevé. Tout trébuchant et la main sur son oeil endolori, il regagnait son domicile en se demandant:

—A qui dois-je ce coup de poing-là? On m'a laissé ma montre et mon porte-monnaie; donc c'est une vengeance qui a dû se tromper d'individu.

Le brave garçon pouvait-il, en bonne conscience, accuser de l'aventure le jeune homme moustachu auquel il ne pensait plus depuis la rue de Turenne?

Pouvait-il aussi se douter, quand il tira la sonnette de sa porte cochère, que ce même jeune homme, de l'autre côté de la rue, caché dans l'ombre, guettait sa rentrée en se disant:

—Il en sera quitte pour un oeil au beurre noir!... Pourvu qu'à rentrer si tard il n'empêche pas la vieille de venir.

De quelle vieille parlait-il? Elles étaient trois vieilles chez le veuf.

La portière avait guetté le retour de Camuflet pour lui faire algarade au passage devant la loge. Elle lui mit son bougeoir sous le nez, ce qui lui permit de voir en quel piteux état son locataire avait un oeil, et elle grogna hargneusement:

—Il y a des gens qui se soucient peu de faire mourir le pauvre monde par la privation de sommeil. Au lieu d'aller faire le coup de poing dans les brasseries, ils devraient penser aux infortunés qui veillent à les attendre.

—Toi, ma sorcière, demain tu me feras la risette! pensa le retardaire qui fila sans répondre.

Au moment où Camuflet, étendu dans son lit, souffla sa bougie pour s'endormir, un long coup de sifflet retentit dans la rue, au pied de la maison.

XIV

Elles s'exécraient du plus fin fond de leur coeur, les trois belles-mères de Camuflet. Celle qui serait tombée à l'eau n'aurait pu compter, pour ne pas se noyer, sur un fétu de paille que lui aurait lancé une des deux autres. Des chiens de faïence se seraient, à coup sûr, réconciliés avant que, dans le trio, se fût produite une marque de conciliation.

Ce qui a été dit sur la cuisine séparée que chacune se faisait, tant leur haine était doublée de méfiance, se reproduisait dans les autres détails. Vous n'auriez pas même obtenu que celle-ci se lavât les mains dans l'eau qu'auraient montée ses rivales.

C'était, à ce sujet, la première occupation à laquelle se livraient le matin ces bonnes dames. Chacune descendait remplir à la pompe de la cour le seau d'eau nécessaire aux usages de la journée. A prix d'or, vous n'eussiez pas obtenu que ces seaux fussent déversés dans une fontaine commune.

Et il en était ainsi pour tout.

Après la provision d'eau montée, chacune partait aux vivres qu'elle comptait fricoter séparément pour ses repas de la journée. C'était, pour leur gendre, le plus doux moment de la journée, car ces dames, potinières au premier chef, jacassaient chez les fournisseurs pendant deux bonnes heures, durant lesquelles Camuflet savourait le charme d'un calme profond.

Quand, le lendemain de son pochon reçu, le petit homme s'éveilla, son premier souci fut de tendre l'oreille. A la complète tranquillité de l'appartement, il sut à quel point du programme quotidien en étaient ses belles-mères.

—Elles ont déjà monté leurs seaux d'eau et, à cette heure, elles jouent de la langue chez les marchands du quartier... Alerte! c'est le vrai moment pour moi! se dit-il, après s'être habillé en un clin d'oeil.

Il se rendit chez chacune de ses belles-mères et, trois fois, il sortit sur le carré avec un seau plein, puis, trois fois aussi, il rentra avec un seau vide qu'il alla soigneusement reporter à sa place habituelle.

Cela fait, il attendit.

Un quart d'heure après, un violent coup de sonnette se fit entendre à la porte de l'appartement. Un éléphant en fureur aurait sonné moins fort.

Camuflet alla ouvrir.

Il fut presque renversé par la portière, qui se précipita comme une trombe dans l'appartement. Ses yeux, qui lançaient des flammes, lui sortaient de la tête, une terrible colère lui contractait le visage, et, ce fut d'une voix rauque, car la rage l'étranglait, qu'elle put à grand'peine demander:

—Où sont-elles?

—Elles... qui? fit Camuflet, d'un ton des plus innocents.

—Vos saligaudes de belles-mères!...

Le mot était roide. Camuflet aurait protesté si la portière lui en eût laissé le temps, mais cette dernière reprit avec une furie croissante:

—Est-ce qu'elles se figurent, quand le propriétaire vient de me laver la tête de si rude façon, et par leur faute, que cela va se passer ainsi!

Et, avec un redoublement d'exaspération:

—Ah! çà, toutes les trois, elles étaient donc, ce matin, ivres à ne pouvoir se tenir sur leurs jambes?

Camuflet se redressa digne et sévère.

—Madame Crotin, dit-il, apprenez que mes belles-mères n'ont pas les habitudes d'ivrognerie que vous leur prêtez.

Cette réponse fit repartir de plus belle la concierge qui s'écria:

—Alors, si elles étaient de sang-froid, elles l'ont donc fait exprès pour me faire perdre ma place?... Ah! les misérables! elles me le paieront!!!

On aurait donné le bon Dieu sans confession à Camuflet tant il y avait en lui de bonhomie quand il demanda:

—Mais enfin, madame Crotin, que vous ont-elles donc fait?

—Ce qu'elles m'ont fait? répéta la portière en grinçant des dents.

Alors, en tournant sur ses talons:

—Venez le voir! dit-elle.

Camuflet suivit la concierge qui marchait vers le carré en répétant: «venez le voir! venez le voir!»

Quand ils eurent atteint le palier, la portière, avec un geste tragique, montra la descente de l'escalier en prononçant ce seul mot:

—Regardez!

Mais mot et geste suffisaient pour faire comprendre d'avance combien les coupables auraient à défendre énergiquement leurs chignons et leurs yeux contre les griffes de la portière en proie à une de ces rages bleues qui font mordre du fer.

En effet, pour une portière «ayant le respect», comme on dit, de son escalier, il y avait de quoi se fâcher tout rouge.

Depuis le carré de Camuflet jusqu'à la loge du concierge, c'est-à-dire sur une descente de trois étages, l'escalier s'était transformé en une cascade. Chaque marche s'égouttait sur la suivante avec un petit bruit charmant. On se serait cru en Suisse quand sautille, le long du rocher, l'eau produite par la fonte des glaciers.

—Ah! vous allez laver votre escalier à grande eau, chère madame Crotin? demanda Camuflet avec une ingénuité qui semblait croire que le déluge provenait du fait de la concierge.

—Puisque je vous dis que ce sont vos saligaudes de belles-mères qui m'ont joué ce mauvais tour! hurla la Crotin.

—Croyez-vous? croyez-vous? répéta Camuflet avec doute. Ces dames sont incapables d'une telle légèreté; je les connais...

Il fut interrompu par le rire gouailleur de la portière qui haussa brusquement les épaules et articula sous le nez du veuf:

—Ah! ouiche! que vous les connaissez!... Comme moi je connais le Congo!

Et comme elle tenait à son épithète, elle répéta:

—Trois vraies saligaudes qui me le paieront, je ne vous dis que ça, mon bonhomme.

Camuflet avait intérêt à ne pas laisser se refroidir, chez la Crotin, la colère qui pouvait la rendre bavarde. Il remua la tête en répliquant:

—Vous devez accuser à tort.

La bile se remua immédiatement chez le cerbère femelle qui glapit:

—De quoi! J'accuse à tort!... Est-ce qu'elles auront le toupet de nier!... Mais regardez donc vous-même... Est-ce que les traces d'eau ne vont pas se perdre sous la porte de votre cuisine? C'est parti de là!... Et pas une goutte d'eau à l'étage supérieur... Vous avez beau être aveugle sur bien des choses, ça doit pourtant vous crever les yeux.

On juge avec quelle joie secrète le triple veuf avait entendu le «Vous avez beau être aveugle sur bien des choses.» C'était l'écluse des révélations qui commençait à s'ouvrir. Il appuya donc sur la chanterelle en disant d'un ton convaincu:

—Oui, vous accusez à tort. Mes belles-mères sont des personnes d'âge... par conséquent posées, sérieuses...

Un nouveau «Ah! ouiche!» des plus railleurs, lancé par la rageuse Crotin, coupa la phrase de Camuflet qui, sans paraître avoir entendu, poursuivit:

—... Qui ne peuvent vous avoir fait une pareille farce.

—Avec ça qu'elles en sont à compter leurs farces, les mâtines! insinua la portière irritée par la contradiction.

Mais, décidé à faire le sourd, le petit homme continua en appuyant sur les mots:

—Car c'est une farce... Il ne s'agit pas d'un seau renversé par accident... Non, il y a là, répandu sur vos marches, le contenu d'au moins dix seaux, peut-être quinze, méchamment versés à la file... Oui, l'intention de vous créer un ennui est patente, avérée... Mais, je vous le répète, de cette stupide plaisanterie, j'affirme que mesdames mes belles-mères sont parfaitement incapables.

—Elles sont capables de tout! articula la concierge d'un ton sec qui accusait la plus profonde conviction.

De ce qui précède, Camuflet avait tiré la leçon que son trio n'était pas irréprochable, mais rien de précis ne lui avait été révélé. La Crotin devait avoir dans son sac des secrets qu'il fallait en faire sortir avant que sa fureur fût apaisée.

—Ceci est une vengeance, reprit-il. Cherchons ensemble de qui elle peut venir.

Et en s'appuyant une main sur le coeur:

—Je puis vous jurer, en commençant par moi, que jamais une pensée de vengeance, contre vous n'a battu sous mon sein gauche.

—Oh! vous, fit franchement le concierge, vous êtes un serin, un vrai serin, mais pas une méchante bête pour deux sous!

Avant que le veuf pût remercier la Crotin de la bonne opinion qu'elle avait de lui, cette dernière serra les poings et grinça entre ses dents:

—Mais elles, les gourgandines?

—Qui appelez-vous gourgandines? demanda innocemment Camuflet.

—Parbleu, vos trois créatures!

—Oh! oh! fit le veuf d'un ton doucement grondeur, pouvez-vous, maman Crotin, parler ainsi de trois personnes respectables?

—Vous êtes, dans le quartier, le seul de votre avis! gouailla la Pipelet, dont la furie, devenue froide tournait à l'ironie.

—... de personnes que leur âge met à l'abri du plus petit soupçon, insista Camuflet.

—Flûte! flûte! flûte pour vos femmes d'âge! débita la concierge. De la meilleure de vos fines commères, je ne donnerais pas un os de côtelette.

Il était patent pour le gendre que la Crotin avait ses trois belles-mères en piètre estime; mais sur quels faits appuyait-elle cette opinion défavorable? Dans l'espoir de lui tirer les vers du nez, il reprit donc:

—En admettant que l'infamie d'avoir inondé vos escaliers soit le résultat d'une vengeance, mes belles-mères ne peuvent avoir aucun motif de se venger de vous.

—Qui sait? lâcha la Crotin.

Après une petite pause, elle ajouta:

—Quand ce ne serait qu'à cause de la nuit dernière.

Camuflet ne commit pas la faute de demander une explication. La soupape aux révélations venait de se soulever. Il s'agissait de la laisser s'ouvrir d'elle-même béante, il donna de l'éperon en poursuivant:

—Non, il ne me souvient pas que mes dames aient eu contre vous quelque gros motif de reproche qui leur conseillât la vengeance. Non, ce n'étaient que petites peccadilles dont elles se plaignaient. Je les ai entendues dire... souvent, je l'avoue... que vous étiez bavarde, curieuse...

La colère remonta furieuse au cerveau de la Pipelet, qui se redressa l'oeil en feu.

—Ah! bavarde!... Ah! curieuse! répéta-t-elle. Est-ce que j'ai bavardé sur les hommes qu'elles reçoivent quand vous n'êtes pas là, ou qu'elles vont retrouver chez la crémière et le marchand de vin? Est-ce que j'ai été jamais curieuse d'aller entendre ce qu'elles descendent conter dans la rue, après minuit, quand vous dormez, à ceux qui les appellent à coups de sifflet ou avec leurs piiouit! Ah! bavarde! Ai-je jamais appris à l'une les manigances des autres? car chacune fait ses farces en cachette des autres. Le peu de fois qu'elles sont d'accord, c'est pour répéter que vous n'êtes qu'un idiot et vous carotter vos écus.

Tout ce qu'il entendait n'avait rien de très flatteur pour l'amour-propre du petit homme, mais il n'en jubilait pas moins de tout son coeur. Dieu savait quelle oreille avide il tendait aux sorties furibondes de la concierge! Aussi son tympan fut-il agréablement chatouillé par ces paroles de la Crotin:

—Oui, on m'a inondé l'escalier parce que, cette nuit, j'ai refusé de tirer le cordon à je ne sais laquelle des trois qui voulait aller rejoindre dans la rue le particulier qui, pendant un quart d'heure, l'avait régalé de ses coups de sifflet d'appel.

Elle vint se mettre sous le nez de Camuflet dont la face tendue étalait au grand jour son oeil au pourtour noir et tuméfié.

—Il ne vous reste qu'on oeil de bon; mais, à l'avenir, ouvrez-le... C'est un conseil que je vous donne...

Ensuite, comme si la seule présence du petit homme ne lui suffisait pas pour décharger sa bile, elle prit la rampe, et, en faisant jaillir sous la semelle de ses savates les flaques d'eau recueillies par les marches creuses, elle dévala par l'escalier en criant:

—Je vais aller attendre au passage la rentrée de vos coquines et je vous jure que je les ferai rire jaune!

Camuflet suivit un instant du regard la descente de celle qui promettait de faire passer à ses respectables dames un vilain quart d'heure. Après quoi, il rentra chez lui tout souriant.

—Je ne suis pas prophète, murmurait-il, mais je crois pouvoir prédire que la bonne harmonie entre la Crotin et mes belles-mères va être légèrement troublée.

Au chapitre particulier de chaque belle-mère, il n'avait recueilli rien de précis, mais l'ensemble des renseignements suffisait pour l'engager à ne plus s'apitoyer sur le sort de celles que, jusqu'à ce jour, il avait cru tant isolées en ce bas monde qu'il constituait leur unique relation.

Il aurait bien pu rester sur le carré à écouter par-dessus la rampe la réception promise à ses belles-mères par la Crotin. Il connaissait assez l'organe criard de ces dames pour être certain, en sachant aussi à quel diapason était accordée la portière, que le quatuor furieux qui allait être chanté dans le vestibule lui monterait bien distinct des profondeurs de l'escalier. Mais à quoi bon? Une scène bien plus curieuse et tout aussi aigre ne lui était-elle pas réservée?

Après avoir passé ensemble sous la langue de la portière, les bonnes dames, quand elles allaient se retrouver nez à nez, devaient infailliblement se prendre de bec. Car, enfin, devant ce fait de l'escalier inondé, elles ne pouvaient manquer de s'accuser mutuellement du délit. De cette scène orageuse, où la fureur ferait oublier la prudence, Camuflet avait l'espoir d'extraire d'utiles détails... espoir qui lui faisait se dire avec une satisfaction sincère:

—Je vais donc pouvoir flanquer à la porte ces très chères dames.

Effectivement au bout d'un quart d'heure, la porte de la cuisine claqua de vigoureuse façon, annonçant la rentrée des belles-mères.

L'ouragan allait se déchaîner avec violence. Camuflet, en conséquence, dressa ses deux oreilles.

Par malheur, le petit homme, tout à l'heure sur le carré ruisselant d'eau, avait pris l'humidité aux pieds à travers les minces semelles de ses pantoufles, et sa tête nue s'était refroidie entre deux airs. Des pieds et du nez, il avait gagné un bon rhume qui, au moment même où allait éclater l'orage chez les belles-mères, se traduisit par un éternuement.

A ce bruit qui leur signalait le voisinage de l'ennemi commun, les trois femmes, par suite de l'accord qui liait ces ennemies irréconciliables tant qu'il s'agissait de leur gendre, calmèrent subitement leur fureur. Au lieu des éclats d'une trombe de rage, un profond silence régna dans le logis.

Par expérience, Camuflet n'ignorait pas que les douces personnes agissaient envers lui comme les cochers de fiacre qui, dans une dispute entre collègues, soulagent leur rage en tombant à coups de fouet sur un de leurs voyageurs.

—Je ferais bien de décamper, se dit-il.

Et, sans se le répéter à quatre fois, il gagna doucement la porte du carré et fila comme un lièvre.

—Eh! monsieur Camuflet! lui cria la Crotin comme il passait devant la loge.

Quand il se fut arrêté, elle lui tendit trois lettres en disant avec le plus profond mépris:

—Voici trois lettres que le facteur vient d'apporter pour vos propres à rien. Vous les leur remettrez vous-même, car, dorénavant, je ne veux plus avoir de rapports avec ces créatures.

Elle se tourna vers son époux qui, dans un coin de la loge, ingurgitait une tasse de chocolat.

—Es-tu de mon avis, Pancrace?

—Le mieux est de ne plus se commettre avec de telles espèces, déclara dédaigneusement Pancrace.

Camuflet plaça les trois lettres dans une poche de son portefeuille et, d'une autre, il sortit un billet de cinquante francs qu'il offrit à la Crotin.

—Croyez, dit-il, que je suis au regret de l'accident arrivé. Voici de quoi payer la peine de celui qui épongera les marches.

La portière prit le billet, puis avec un attendrissement dans la voix:

—Vous êtes tout de même une vraie bête du bon Dieu... C'est pitié de voir qu'on vous en pende tant au nez! dit-elle.

Après une petite pause de réflexion:

—Venez donc causer de temps en temps avec moi, ajouta-t-elle.

—Je n'y manquerai pas, chère madame Crotin, promit Camuflet, comprenant que l'ancienne alliée de ses belles-mères passait dans son camp.

Il avait fait trois pas, quand elle le rappela:

—Accepteriez-vous un bon conseil? demanda-t-elle.

—Deux même.

—Eh bien! aussitôt que vous serez couché, ce soir, ne vous endormez pas.

—Parce que?

—Parce que, ce soir, ce sera le tour des piiouit.

Et, sur ce renseignement énigmatique, elle retourna à son fourneau sur lequel chauffait sa part de chocolat.

Camuflet prit dans son portefeuille un second billet et le tendit à la femme.

—Voulez-vous avoir l'obligeance de porter cette somme à un de mes amis? demanda-t-il.

—Sans doute. Où demeure-t-il?

—Je n'ai jamais su son adresse, déclara Camuflet qui décampa sans reprendre son billet.

—Il n'est pas déjà si bête, cet imbécile! pensa la portière en empochant le cadeau.

«Qui veut la fin veut les moyens», dit un proverbe. Puisque Camuflet avait accepté de la concierge les trois lettres adressées à ses belles-mères, ce n'était pas pour les garder intactes dans son portefeuille. Sa curiosité était d'autant plus justifiable que, depuis deux jours que sa méfiance avait été éveillée, il en découvrait de belles sur le compte des bonnes dames. Odeur de pipe chez l'une! empreintes boueuses de pieds énormes chez l'autre! carte de baron dans la poche de la troisième!... Et voilà que, tout à l'heure, on lui avait appris que ces dames connaissaient de mystérieux piiouit qui, la nuit, les faisaient descendre dans la rue, ou que, le jour, elles allaient rejoindre dans les crémeries ou chez les marchands de vin du quartier.

Dire qu'il les avait crues seules au monde sans la plus petite parenté, sans même un ami qui s'intéressât à elles... et il avait, à présent dans son portefeuille, la preuve que chacune était en correspondance réglée... Oui, avec qui?

—Ce ne doit être qu'avec des amoureux venus depuis peu, se répondait Camuflet qui se rappelait les cent fois que le trio lui avait affirmé ne plus connaître personne en cette vallée de misère qu'on appelle l'existence.

Des amoureux! à leur âge! Mais quand il les aurait appelées vieilles folles, cela n'en ferait pas moins que les amoureux existaient, qu'ils écrivaient, et que lui, Camuflet, allait se régaler de leur prose... car, tout en réfléchissant ainsi, il venait de retirer de son portefeuille les trois lettres d'amour.

Ils ne payaient pas de mine, ces billets doux qui devaient contenir un cri du coeur! L'un empoisonnait l'odeur de pipe. L'autre avait son enveloppe maculée de taches de vin. Le dernier portait la marque des doigts crasseux qui l'avaient plié... Et quelle écriture, quelle orthographe trahissait l'adresse de ces poulets.

—Mes belles-mères n'ont pas placé leur coeur dans les hautes classes! pensa Camuflet en ouvrant la première lettre.

Fichtre! non, ce n'était pas dans les hautes classes qu'aimaient ces dames!... Elles avaient même attrapé en plein dans le mille, si leur intention première avait été de viser parmi les archi-sans le sou, car, ainsi qu'on l'a vu en un chapitre précédent, toutes ces lettres, dans un style plus ou moins impérieux, réclamaient de l'argent.

—Comment! c'est ainsi que peut écrire un baron! se demanda Camuflet après avoir lu l'écrit destiné à madame Buffard des Palombes.

Pour Camuflet, cette lettre devait émaner d'autant plus infailliblement du baron qu'elle n'était pas signée, preuve certaine, selon lui, que le noble correspondant n'avait pas voulu compromettre le blason de ses pères!

—Un vieux roué, se dit Camuflet, que le fait de soupirer pour une dame de l'âge respectable de madame Buffard des Palombes ancrait dans cette conviction que l'amoureux devait avoir la soixantaine bien sonnée.

Et, au lieu de s'affliger de ce que ces lettres n'étaient que des demandes d'argent, Camuflet en était heureux.

—Tous ces soupirants qui tirent la langue après un écu vont se jeter sur la petite dot que j'offrirai, et, avant peu, un triple mariage m'aura débarrassé de mes trois belles-mères, se disait il en se frottant les mains.

Cette perspective d'un triple mariage lui souriait. A lui, homme doux, elle plaisait d'autant mieux qu'elle l'exemptait de demander la séparation à des moyens violents. Aussi, tout en marchant par les rues à l'aventure, semblable à la Jeannette de la fable de la Laitière et le Pot au lait, il faisait mille doux projets sur l'emploi de sa liberté reconquise. Le plus pressé était de faciliter le mariage du vieux baron avec le no 3. Aussitôt les nos 1 et 2, jaloux, et envieux, sauteraient d'eux-mêmes dans le conjungo... et alors, lui, libre! libre! libre!

Soudain, dans ce ciel bleu que l'espérance lui montrait, Camuflet vit apparaître un petit nuage noir. Que signifiait donc le dernier paragraphe du billet adressé à madame Buffard des Palombes?

Camuflet, reprenant l'épître dans sa poche, relut lentement la phrase énigmatique:

«J'ai deux grues couchées en joue. Laquelle? De l'une ou de l'autre, il y aura toujours des picaillons à fricoter.»

—Je consulterai M. Grandvivier, se dit le petit homme à bout d'efforts pour comprendre.

Alors il pensa à reconnaître en quel endroit le hasard de sa marche l'avait conduit. Il se trouvait à l'entrée de la rue Vivienne. Il était donc tout porté pour aller visiter ce nouvel appartement, loué par M. Grandvivier, dans lequel il avait quelques travaux à diriger.

Et voilà comment Camuflet, après avoir inspecté le local, avait rendu visite au propriétaire, M. Fraimoulu, qu'il avait trouvé achevant un exécrable déjeuner, à son retour de l'expédition chez son neveu, qui n'avait eu d'autre résultat que de le faire inutilement carillonner devant la porte de Gontran obstinément fermée.

A celui que, la veille, il avait transformé en commissaire de police pour qu'il l'aidât à échapper à ses belles-mères, Camuflet, tout heureux de la possession de ses lettres, en avait fait la lecture. Il espérait que Fraimoulu l'aiderait à déchiffrer l'énigme qui terminait la lettre adressée à dame Buffard de Palombes.

—Comprenez-vous? avait-il demandé.

A quoi, on s'en souvient, Fraimoulu avait négativement répondu. Puis, comme les affaires du petit homme l'intéressaient moins que les siennes, il reprit:

—Le travail à exécuter dans l'appartement que M. Grandvivier m'a loué sera-t-il de longue durée?

—Du tout. Avec quelques carreaux de plâtre et vingt ou trente heures de travail, ce sera chose bâclée.

—Mon nouveau locataire m'a parlé vaguement de cloisons, sans m'en préciser la place, dit Fraimoulu pour obtenir du veuf plus de détails.

—Oui, deux. Une qui doit diminuer une pièce de débarras au profit d'un cabinet de toilette.

—Et l'autre?

—Ah! fit Camuflet en haussant les épaules, pour celle-là, je ne comprends guère M. Grandvivier. Dans le logement qu'il va quitter, la cuisine est étroite et à ce point si mal aérée que sa cuisinière Cydalise en est malade.

—Dans la cuisine qu'il va trouver ici, il en sera autrement, car la pièce est vaste. La cuisinière y respirera à pleins poumons, avança Fraimoulu.

—Justement! Justement! répéta vivement Camuflet. Eh bien! croiriez-vous que c'est cette cuisine que M. Grandvivier veut diminuer avec sa cloison? «Cela fera une office pour Cydalise», a-t-il répondu à mon observation.

—Mais la cuisine, de l'autre côté du couloir, possède déjà une office, objecta Fraimoulu.

—C'est aussi ce que j'ai dit au magistrat qui m'a répliqué que cette office était trop loin et trop séparée de la cuisine. «Dans la nouvelle, Cydalise aura tout sous la main», m'a-t-il répliqué.

En somme, c'était le locataire qui payait les travaux. Il était donc maître d'en agir à son caprice et c'était là chose sur laquelle il n'y avait rien à voir pour les autres.

—Après tout, ça le regarde, dit Fraimoulu.

—Oui, mais cela diminue la cuisine d'un bon tiers... oh! oui, d'un bon tiers... et, après le travail, elle ne sera plus qu'un long boyau incommode, répliqua le triple veuf.

Il porta la main à sa poche.

—Au fait, fit-il, vous allez en juger. J'ai inscrit mes mesures et tracé une espèce de plan sur un papier que j'ai là.

Il tendit le plan à Fraimoulu en ajoutant:

—Tenez, là, au dos de cette carte de visite.

Seulement, il la présenta sur la face contraire, ce qui permit à Athanase de voir le nom.

—Baron de Walhofer, lut-il.

Et, pris de l'avide curiosité d'avoir des renseignements sur cet homme qu'il avait rencontré, la veille, à la table de Ducanif, il s'écria:

—Connaissez-vous ce baron?

—Nullement.

Comme le regard d'Athanase, qui se reportait de lui à la carte, était plein d'interrogation, Camuflet se hâta d'ajouter:

—Pas autrement que de nom... par cette carte trouvée dans la poche de ma belle-mère n° 3.

Il frappa sur la poche qui contenait les lettres.

—Et, reprit-il, j'ai tout lieu de croire que c'est de lui que vient la missive où se trouve le paragraphe incompréhensible des deux grues couchées en joue.

Style, écriture et orthographe répondaient si mal à ce jeune homme avec lequel il avait dîné que Fraimoulu haussa les épaules.

—Ne croyez donc pas cela! fit-il avec l'accent convaincu.

A ce ton, une espérance subite vint à l'esprit de Camuflet. Est-ce que son heureuse chance voulait qu'il fût en présence de quelqu'un qui pût lui donner sur le baron ces renseignements qu'il désirait si ardemment, mais qu'il ne savait où prendre.

—Connaissez-vous donc ce M. de Walhofer? demanda-t-il.

—Hier soir, nous nous sommes rencontrés à la table d'un de mes amis, avoua Athanase.

Dans le thème qu'il s'était créé, Camuflet, on le sait, voyait le soupirant de madame Buffard des Palombes sous les traits d'un vieillard. A cette rose de cinquante-cinq ans ne pouvait convenir qu'un rosier de soixante années. De là vint donc qu'il s'écria:

—Ah! vous connaissez ce vieillard?

—Quel vieillard? fit Fraimoulu dérouté.

—Le baron, parbleu!

—Le baron n'est pas un vieillard. C'est un jeune homme de trente ans au plus, affirma Athanase.

Le petit homme tenait trop à son idée pour en démordre.

—Alors, fit-il, c'est du fils que vous parlez?

—Je ne sais plus à propos de quoi j'ai entendu le baron avancer qu'il était orphelin, affirma Fraimoulu.

Ensuite, à l'appui de son dire, il continua:

—Mon baron est un blond, à chevelure coupée ras, ce qui contraste avec ses moustaches qu'il porte fort longues. Ce serait un fort beau garçon, sans certain pli, entre les sourcils, qui lui fait la visage dur... sans compter une balafre sur la joue gauche.

A mesure que Fraimoulu avait parlé, la face de Camuflet s'était empreinte de surprise. Le propriétaire était en train, trait pour trait, de lui faire le portrait de ce jeune homme que, trois jours auparavant, il avait vu fumant sa pipe, en tenue déguenillée, à la fenêtre d'une des masures qui s'éclairaient sur le jardin de M. Grandvivier.

Il confondit si bien dans sa pensée le fumeur avec le personnage dont parlait Fraimoulu, qu'il repartit:

—Je comprends que, dans ses lettres, ce baron demande deux billets de mille francs à une femme. C'est sans doute pour s'habiller, car il a triste apparence sous sa blouse en loques.

Ce fut au tour de Fraimoulu d'ouvrir des yeux étonnés.

—Une blouse! répéta-t-il. Loin d'exhiber la blouse en loques que vous lui prêtez, je vous jure que ce jeune homme, malgré sa tenue un peu raide, avait fort bon air sous l'habit noir qu'il portait chez mon ami.

—Et vous êtes certain que c'était le baron? insista Camuflet s'entêtant.

—Pour tel il m'a été présenté par le maître de la maison et tel je l'ai entendu désigner tout le long du repas par ce dernier qui, au dessert, a fini par lui donner son petit nom.

—Qui était? demanda Camuflet jugeant qu'il n'est aucun renseignement inutile à prendre.

—Alfred, s'il m'en souvient bien.

Le triple veuf avait trop à coeur de renoncer à son idée pour ne pas revenir à l'assaut.

—Est-ce qu'il ne demeure pas du côté de la rue de Turenne, votre baron? demanda-t-il.

—Nullement. Il habite le numéro 4 de la rue Caumartin, dans la maison même où j'ai dîné.

Battu sur tous les points, Camuflet se rendit. Comme depuis son lever il ne s'était pas mis une seule bouchée dans son estomac qui faisait rage, il songea à aller déjeuner.

—Pardon! je vous reprends cette carte au dos de laquelle sont mes mesures pour les cloisons, dit-il en retirant le carton des mains d'Athanase.

Puis, en le retournant sur le bon sens où s'étalait le nom du baron sans aucune adresse:

—A tant faire que d'avoir des cartes, on devrait au moins y faire imprimer aussi son domicile, dit-il.

—Donner sa carte avec une adresse, c'est se mettre à la disposition du premier venu auquel il plairait de venir vous ennuyer de sa visite... Probablement que le baron a voulu écarter ces gêneurs-là, répondit Fraimoulu.

Cinq minutes après, le triple veuf était attablé dans un restaurant. Son déjeuner fut des plus brefs, car une idée, qui s'était logée en sa tête, lui fit mettre les bouchées doubles.

—Je n'aurai pas le démenti sur cette ressemblance, se dit-il, quand il se retrouva sur le trottoir.

De son pas accéléré, il gagna la rue de Turenne. Aux environs de la demeure de M. Grandvivier, il chercha dans les rues adjacentes à retrouver les masures qui, sur leurs façades de derrière, devaient clore le jardin du magistrat.

—Ce doit être là, pensa-t-il en s'engageant dans une allée sombre et puante au bout de laquelle, dans un trou infect, il vit le portier occupé du ressemelage d'un soulier.

—Alfred est-il là-haut? demanda-t-il en se rappelant le nom de baptême appris de Fraimoulu.

—Alfred? dit le savetier. Quel Alfred? Il y en a deux dans la maison... Est-ce Boîte-à-Poivre ou bien le Tombeur-des-Crânes?

—Le blond à longues moustaches, dit Camuflet se tirant d'embarras entre ces deux sobriquets.

—Ah! bon! fit le portier. Alors le Tombeur-des-Crânes?

Après avoir prononcé le nom du Tombeur-des-Crânes avec une emphase qui attestait combien il était fier de posséder un tel locataire, le portier qui, tout en parlant, avait été occupé à enfoncer des clous dans sa semelle, releva la tête et regarda mieux Camuflet.

Alors il sourit, et d'une voix goguenarde:

—Que je suis bête, dit-il, de vous avoir demandé auquel de mes deux Alfred vous avez affaire! dit-il.

—Pourquoi? fit le petit homme.

—Parce qu'il suffisait simplement de vous regarder pour savoir tout de suite que c'est le Tombeur-des-Crânes que vous cherchez.

—Bah! Et à quoi, s'il vous plaît, voit-on ça en me regardant?

—A votre pochon. Ah! le gaillard qui vous a collé cette tape-là sur l'oeil ne vous a pas ménagé la marchandise! Il vous a copieusement servi!

Avant que Camuflet pût demander quel rapport existait entre le Tombeur-des-Crânes et le coup de poing qui lui avait enjolivé l'oeil, le savetier continua de son ton toujours gouailleur:

—Comme ça, mon bonhomme, nous disons donc que vous avez le trac?

—Quel trac? dit Camuflet.

—Ne faites donc pas celui qui ne comprend pas! Si vous aimez mieux, je dirai que vous n'avez pas de coeur au ventre... que vous refoulez devant l'occasion de montrer que vous êtes un gas à poil... Hein! C'est ça? Pas vrai?

Camuflet, ahuri, ne répondant pas, faute de deviner ce que parler voulait dire, le portier prit ce silence pour un aveu et continua en son langage qui n'avait rien de celui des cours.

—Faut pas en rougir. Tous les jours ça arrive, quoi! un particulier vous allonge une mornifle sur la frime. On ne demanderait pas mieux, en manière de rebiffe, que de lui crever la paillasse... Malheureusement, nib de courage... Alors, qu'est-ce qu'on fait?

—Oui, qu'est-ce qu'on fait? répéta Camuflet de plus en plus ébaubi.

—Alors on vient trouver le Tombeur-des-Crânes et on lui dit: «Je ne regarde pas au prix, flanquez-moi donc mon ennemi les quatre fers en l'air... Réglez-lui mon compte.» Et le Tombeur-des-Crânes, qui est bon garçon et très complaisant pour qui lui aboule des monacos, fait votre commission.

Emerveillé par l'industrie du jeune homme aux moustaches blondes, Camuflet restait bouche béante. Le savetier put continuer à son aise:

—Vous savez, le Tombeur-des-Crânes n'est pas regardant. Il règle le compte à ce que vous voulez: au sabre, à l'épée, au bâton, à la savate.

Sur ce dernier mot, le portier hocha un peu la tête d'un air triste et continua:

—La savate, ce n'est plus trop son fort depuis un mauvais atout, reçu dans le temps, qui lui alourdit la jambe... Non pas qu'il rechigne à la savate, car il y trouverait difficilement son maître, seulement il aime mieux jouer d'autre chose... C'est comme pour moi la morue. Oui, j'en mange... mais je lui préfère le gigot à l'ail.

Le savetier, après cette confession sur la morue, frappa familièrement sur le ventre de Camuflet en lui disant d'un ton paternel:

—Soyez tranquille, mon petit. Pourvu que vous ayez seulement du courage à la poche, le Tombeur-des-Crânes liquidera si amplement votre pochon, que l'autre aura du retour.

Le bavardage du savetier avait eu un bon côté, celui de fournir à Camuflet, qui n'y avait pas d'abord pensé, le prétexte pour aborder son jeune homme aux moustaches blondes. Bien que, par les renseignements du portier, il eût reconnu que le Tombeur-des-Crânes ne pouvait être le baron de Walhofer, il lui fallait, devant le savetier, motiver sa visite dans la maison à la recherche d'un des deux Alfred qui l'habitaient.

En conséquence, il remua négativement la tête en disant:

—Je ne viens pas pour mon pochon, attendu que ce coup m'est arrivé par une chute de l'impériale d'un omnibus et je ne sache pas que votre locataire se charge de corriger les omnibus.

—Ça, c'est vrai.

—Après tout le bien que j'avais entendu dire du talent à l'escrime de M. Alfred, dit le Tombeur-des-Crânes, je venais pour m'entendre avec lui sur des leçons à donner à deux de mes fils.

En avançant ce mensonge, l'intention de Camuflet était, pour tromper le savetier qui allait lui indiquer la porte et l'étage du Tombeur-des-Crânes, de faire une pause dans les escaliers, puis de redescendre, au bout d'un quart d'heure, comme s'il avait vu le locataire. Il se trouverait ainsi dégagé de la fausse piste sur laquelle l'avait lancé la ressemblance du fumeur aux moustaches, qu'il avait aperçu de chez M. Grandvivier, avec le portrait de Walhofer que lui avait fait Fraimoulu, disant avoir dîné, la veille, avec le baron.

Camuflet fut exempté de la station qu'il se proposait de faire dans l'escalier.

Le portier, qui aurait dû, s'il n'en avait été détourné par le pochon, commencer par cette déclaration, lâcha ces mots:

—Mon locataire n'est pas chez lui. Laissez votre nom et votre adresse. Je les lui remettrai la première fois que je le verrai... un de ces soirs.

—Il ne rentre donc pas régulièrement chaque jour?

—Non. Depuis qu'il a ouvert une salle d'armes par là-bas, dans les beaux quartiers, je ne le vois revenir que bien rarement dans sa chambre qu'il a conservée.

Forcé par son mensonge d'avoir l'air d'être pressé de trouver le professeur d'escrime qu'il voulait donner à ses prétendus fils, Camuflet ne put faire autrement que de demander:

—Où se trouve cette salle?

—Là-dessus je ne saurais vous répondre. D'abord le Tombeur n'aime pas trop à conter ses affaires par le menu. Ensuite, cela ne m'intéresse guère. Tout ce que je sais, c'est qu'il reparaît ici de loin en loin... Tenez, pas plus tard qu'il y a deux jours, vous seriez venu que vous l'auriez trouvé... Il a passé quarante-huit heures dans sa chambrette qu'il lui peine toujours de quitter...

A cette fin de phrase, le savetier cligna de l'oeil, puis, avec un sourire malin il articula:

—Et pour cause.

Le portier était de ces bavards qui n'attendent pas qu'on leur tire les vers du nez. Aussi, son écouteur n'ayant témoigné nulle curiosité à ce: «Et pour cause», il se hâta de dire à Camuflet, d'une voix basse, qui par suite de la proximité du nez à l'oreille, envoya aux narines du petit homme tout un parfum de chique et d'échalotes combinées:

—Oui, et pour cause, car il paraît qu'il en tient ferme pour une cuisinière du voisinage... Rien qu'un mur à sauter et il est chez sa belle.

—En vérité, dit machinalement Camuflet qui, loin de penser que ce mur franchi pouvait bien être celui qui fermait le jardin de M. Grandvivier, poursuivait une autre idée.

Il faisait bon être des locataires du savetier, car il ne rechignait pas à les faire mousser.

—Voyez-vous, reprit-il, c'est moi qui vous le dis, s'il n'arrive pas malheur à ce gaillard-là, il fera son chemin par les femmes.

L'idée qu'avait le petit homme en tête lui était soufflé par un dernier doute: Si péremptoirement qu'il lui fût prouvé qu'il s'était trompé en se mettant aux trousses du Tombeur-des-Crânes, quand il poursuivait le baron, Camuflet ne voulait pas se résigner.

En somme, «Alfred» était un petit nom, et le «Tombeur des Crânes» un sobriquet. Quel mal pouvait-il résulter de ce que, entre ce prénom et ce sobriquet, il laissât tomber le nom de Walhofer.

Il arracha donc un feuillet de son portefeuille et, tout en traçant au crayon deux renseignements faux, il dit au savetier:

—Voici mon nom et mon adresse que je vous prie, quand vous le verrez, de remettre à M. Walhofer.

A ce nom, le portier ouvrit des yeux surpris.

—Walhofer? répéta-t-il. Qui appelez-vous Walhofer?... Votre chien?

—Je croyais que, de son nom de famille, votre locataire s'appelle ainsi.

—Lui! pas le moins du monde! C'est un Dupicant, du nom de sa brave farceuse de mère... surnommée la Belle Flamande... Une rude gaillarde, allez! qui n'avait pas sa pareille pour attirer le public dans les foires... Fallait la voir avaler des cailloux et des lapins vivants!

Ensuite, tristement:

—Mais la gloire n'a qu'un temps, poursuivit-il. A cette heure, la Belle Flamande qui, entre nous, doit être fièrement dégommée, est revenue de tous ces triomphes... La déveine lui était arrivée à la suite de la mort de son homme, un hercule qui s'était cassé un ressort dans le coffre en voulant soulever une charrette trop chargée de militaires... J'étais là, quand ça lui est arrivé. Il a d'abord fait: «Hein!» puis il a lâché. «Aïe!» il a vomi le sang pas seulement de quoi remplir ce soulier d'enfant que vous voyez là... C'était la fin. Il était toisé. La veuve Dupicant en a vu de dures alors. Mais c'était une fine mouche qui s'est bien vite rattrapée aux branches.

Tout désireux de décamper, Camuflet tendait sa fausse adresse au savetier; il était tant impatient de partir qu'il n'avait plus prêté l'oreille aux derniers commérages du portier qui, au lieu de prendre le papier, continua en souriant:

—Il paraît que la Belle Flamande, aujourd'hui, est remontée sur sa bête. Je me suis laissé dire qu'elle avait trouvé le moyen de se loger dans la vie d'un bourgeois imbécile chez qui elle trouve à gogo sa pâtée.

Renonçant à voir le bavard prendre enfin son papier, Camuflet le posa sur une petite table, au milieu de vieilles savates, en disant d'un ton sec:

—Vous voudrez bien remettre cette adresse à votre locataire quand vous le verrez.

Et, sans plus tarder, il enfila l'allée au petit pas de course, poursuivi néanmoins par la voix du savetier, qui, la tête passée par le vasistas de la loge, lui criait:

—C'est pourtant le moins, quand on a fait causer le monde, qu'on offre un verre de vin.

Camuflet n'arrêta sa course qu'à deux cents mètres de la maison d'Alfred, le Tombeur-des-Crânes.

—Ouf! fit-il tout essoufflé, à quoi pensai-je en allant chercher le baron dans cette masure?... Il est vrai que la ressemblance d'Alfred, que j'avais vu fumant à sa fenêtre, répondait tellement au portrait que M. Fraimoulu m'avait fait du baron avec lequel il a dîné hier, que je suis bien excusable d'avoir voulu que les deux personnages fussent un seul et même individu... Car tout y est: cheveux ras, longues moustaches blondes, air mauvais, même cicatrice sur la joue et même âge de trente ans.

En pensant à l'âge, Camuflet eut un sourire.

—M'est avis, pensa-t-il, que, si mes trente ans m'étaient rendus, je ne les emploierais pas à m'amouracher d'une femme de cinquante-cinq... portât-elle l'illustre nom de Buffard des Palombes.

Sur cette réflexion, il pressa le pas.

—A présent, ajouta-t-il, allons rue Caumartin pour voir si l'autre paire de moustaches, dont Fraimoulu m'a donné l'adresse, est bien sur les lèvres du vrai baron.

Il modéra pourtant son pas pour trouver le prétexte sous lequel il se présenterait devant M. Walhofer.

Il ne fut pas long à l'inventer. Son nom d'entrepreneur de travaux publics était assez connu sur la place pour qu'il pût avancer que, sur le point de commencer une grande entreprise par actions, il avait besoin que son conseil de surveillance fût composé de noms à particules, parmi lesquels celui du baron belge ne serait pas déplacé.

Le trou du savetier ne ressemblait guère à la loge de la rue Caumartin. Celle-ci était presque un salon, au milieu duquel se tenait un monsieur en jaquette de velours et pantoufles brodées, qui, en retirant la calotte dont était couverte sa tête chauve, demanda poliment:

—Que désire monsieur?

—Suis-je assez heureux pour que M. le baron de Walhofer soit chez lui? débita Camuflet.

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