LES SECRETS DE LA PRINCESSE DE CADIGNAN. (continued 2)
Reading edition
—Madame d’Espard! s’écria Daniel en faisant un geste d’horreur.
—Oh! je lui ai pardonné, mon ami. D’abord le mot est excessivement spirituel, et peut-être ai-je dit moi-même de plus cruelles épigrammes sur de pauvres femmes tout aussi pures que je l’étais.
D’Arthez rebaisa la main de cette sainte femme qui, après lui avoir servi une mère hachée en morceaux, avoir fait du prince de Cadignan que vous connaissez, un Othello à triple garde, se mettait elle-même en capilotade et se donnait des torts, afin de se donner aux yeux du candide écrivain cette virginité que la plus niaise des femmes essaie d’offrir à tout prix à son amant.
—Vous comprenez, mon ami, que je suis rentrée dans le monde avec éclat et pour y faire des éclats. J’ai subi là des luttes nouvelles, il a fallu conquérir mon indépendance et neutraliser monsieur de Maufrigneuse. J’ai donc mené par d’autres raisons une vie dissipée. Pour m’étourdir, pour oublier la vie réelle par une vie fantastique, j’ai brillé, j’ai donné des fêtes, j’ai fait la princesse, et j’ai fait des dettes. Chez moi, je m’oubliais dans le sommeil de la fatigue, je renaissais belle, gaie, folle pour le monde; mais, à cette triste lutte de la fantaisie contre la réalité, j’ai mangé ma fortune. La révolte de 1830 est arrivée, au moment où je rencontrais au bout de cette existence des Mille et une Nuits l’amour saint et pur que (je suis franche!) je désirais connaître. Avouez-le? n’était-ce pas naturel chez une femme dont le cœur comprimé par tant de causes et d’accidents se réveillait à l’âge où la femme se sent trompée, et où je voyais autour de moi tant de femmes heureuses par l’amour. Ah! pourquoi Michel Chrestien fut-il si respectueux? Il y a eu là encore une raillerie pour moi. Que voulez-vous? En tombant, j’ai tout perdu, je n’ai eu d’illusion sur rien; j’avais tout pressé, hormis un seul fruit pour lequel je n’ai plus ni goût, ni dents. Enfin, je me suis trouvée désenchantée du monde quand il me fallait quitter le monde. Il y a là quelque chose de providentiel, comme dans les insensibilités qui nous préparent à la mort. (Elle fit un geste plein d’onction religieuse.)—Tout alors m’a servi, reprit-elle, les désastres de la monarchie et ses ruines m’ont aidée à m’ensevelir. Mon fils me console de bien des choses. L’amour maternel nous rend tous les autres sentiments trompés! Et le monde s’étonne de ma retraite; mais j’y ai trouvé la félicité. Oh! si vous saviez combien est heureuse ici la pauvre créature qui est là devant vous! En sacrifiant tout à mon fils, j’oublie les bonheurs que j’ignore et que j’ignorerai toujours. Qui pourrait croire que la vie se traduit, pour la princesse de Cadignan, par une mauvaise nuit de mariage; et toutes les aventures qu’on lui prête, par un défi de petite fille à deux épouvantables passions? Mais personne. Aujourd’hui j’ai peur de tout. Je repousserai sans doute un sentiment vrai, quelque véritable et pur amour, en souvenir de tant de faussetés, de malheurs; de même que les riches attrapés par des fripons qui simulent le malheur repoussent une vertueuse misère, dégoûtés qu’ils sont de la bienfaisance. Tout cela est horrible, n’est-ce pas? mais croyez-moi, ce que je vous dis est l’histoire de bien des femmes.
Ces derniers mots furent prononcés d’un ton de plaisanterie et de légèreté qui rappelait la femme élégante et moqueuse. D’Arthez était abasourdi. A ses yeux, les gens que les tribunaux envoient au Bagne, qui pour avoir tué, qui pour avoir volé avec des circonstances aggravantes, qui pour s’être trompés de nom sur un billet, étaient de petits saints, comparés aux gens du monde. Cette atroce élégie, forgée dans l’arsenal du mensonge et trempée aux eaux du Styx parisien, avait été dite avec l’accent inimitable du vrai. L’écrivain contempla pendant un moment cette femme adorable, plongée dans son fauteuil, et dont les deux mains pendaient aux deux bras du fauteuil, comme deux gouttes de rosée à la marge d’une fleur, accablée par cette révélation, abîmée en paraissant avoir ressenti toutes les douleurs de sa vie à les dire, enfin un ange de mélancolie.
—Et jugez, fit-elle en se redressant par un soubresaut et levant une de ses mains et lançant des éclairs par les yeux où vingt soi-disant chastes années flambaient, jugez quelle impression dut faire sur moi l’amour de votre ami; mais par une atroce raillerie du sort... ou Dieu peut être... car alors, je l’avoue, un homme, mais un homme digne de moi, m’eût trouvée faible, tant j’avais soif de bonheur! Eh! bien, il est mort, et mort en sauvant la vie à qui?... à monsieur de Cadignan! Étonnez-vous de me trouver rêveuse...
Ce fut le dernier coup. Le pauvre d’Arthez n’y tint pas, il se mit à genoux, il fourra sa tête dans les mains de la princesse, et il y pleura, il y versa de ces larmes douces que répandraient les anges, si les anges pleuraient. Comme Daniel avait la tête là, madame de Cadignan put laisser errer sur ses lèvres un malicieux sourire de triomphe, un sourire qu’auraient les singes en faisant un tour supérieur, si les singes riaient.—Ah! je le tiens, pensa-t-elle; et elle le tenait bien en effet.
—Mais, vous êtes... dit-il en relevant sa belle tête et la regardant avec amour.
—Vierge et martyre, reprit-elle en souriant de la vulgarité de cette vieille plaisanterie mais en lui donnant un sens charmant par ce sourire plein d’une gaieté cruelle. Si vous me voyez riant, c’est que je pense à la princesse que connaît le monde, à cette duchesse de Maufrigneuse à qui l’on donne et de Marsay, et l’infâme de Trailles, un coupe-jarret politique, et ce petit sot d’Esgrignon, et Rastignac, Rubempré, des ambassadeurs, des ministres, des généraux russes, que sais-je? l’Europe! On a glosé de cet album que j’ai fait faire en croyant que ceux qui m’admiraient étaient mes amis. Ah! c’est épouvantable. Je ne comprends pas comment je laisse un homme à mes pieds: les mépriser tous, telle devrait être ma religion.
Elle se leva, alla dans l’embrasure de la fenêtre par une démarche pleine de motifs magnifiques.
D’Arthez resta sur la chauffeuse où il se remit, n’osant suivre la princesse, mais la regardant; il l’entendit se mouchant sans se moucher. Quelle est la princesse qui se mouche? Diane essayait l’impossible pour faire croire à sa sensibilité. D’Arthez crut son ange en larmes, il accourut, la prit par la taille, la serra sur son cœur.
—Non, laissez-moi, dit-elle d’une voix faible et en murmurant, j’ai trop de doutes pour être bonne à quelque chose. Me réconcilier avec la vie est une tâche au-dessus de la force d’un homme.
—Diane! je vous aimerai, moi, pour toute votre vie perdue.
—Non, ne me parlez pas ainsi, répondit-elle. En ce moment je suis honteuse et tremblante comme si j’avais commis les plus grands péchés.
Elle était entièrement revenue à l’innocence des petites filles, et se montrait néanmoins auguste, grande, noble autant qu’une reine. Il est impossible de décrire l’effet de ce manége, si habile qu’il arrivait à la vérité pure sur une âme neuve et franche comme celle de d’Arthez. Le grand écrivain resta muet d’admiration, passif dans cette embrasure de fenêtre, attendant un mot, tandis que la princesse attendait un baiser; mais elle était trop sacrée pour lui. Quand elle eut froid, la princesse alla reprendre sa position sur son fauteuil, elle avait les pieds gelés.
—Ce sera bien long, pensait-elle en regardant Daniel le front haut et la tête sublime de vertu.
—Est-ce une femme? se demandait ce profond observateur du cœur humain. Comment s’y prendre avec elle?
Jusqu’à deux heures du matin, ils passèrent le temps à se dire les bêtises que les femmes de génie, comme est la princesse, savent rendre adorables. Diane se prétendit trop détruite, trop vieille, trop passée; d’Arthez lui prouva, ce dont elle était convaincue, qu’elle avait la peau la plus délicate, la plus délicieuse au toucher, la plus blanche au regard, la plus parfumée; elle était jeune et dans sa fleur. Ils disputèrent beauté à beauté, détail à détail, par des:—Croyez-vous?—Vous êtes fou.—C’est le désir!—Dans quinze jours, vous me verrez telle que je suis.—Enfin, je vais vers quarante ans. Peut-on aimer une si vieille femme. D’Arthez fut d’une éloquence impétueuse et lycéenne, bardée des épithètes les plus exagérées. Quand la princesse entendit ce spirituel écrivain disant des sottises de sous-lieutenant, elle l’écouta d’un air absorbé, tout attendrie, mais riant en elle-même.
Quand d’Arthez fut dans la rue, il se demanda s’il n’aurait pas dû être moins respectueux. Il repassa dans sa mémoire ces étranges confidences qui naturellement ont été fort abrégées ici, elles auraient voulu tout un livre pour être rendues dans leur abondance melliflue et avec les façons dont elles furent accompagnées. La perspicacité rétrospective de cet homme si naturel et si profond fut mise en défaut par le naturel de ce roman, par sa profondeur, par l’accent de la princesse.
—C’est vrai, se disait-il sans pouvoir dormir, il y a de ces drames-là dans le monde; le monde couvre de semblables horreurs sous les fleurs de son élégance, sous la broderie de ses médisances, sous l’esprit de ses récits. Nous n’inventons jamais que le vrai. Pauvre Diane! Michel avait pressenti cette énigme, il disait que sous cette couche de glace il y avait des volcans! Et Bianchon, Rastignac ont raison: quand un homme peut confondre les grandeurs de l’idéal et les jouissances du désir, en aimant une femme à jolies manières, pleine d’esprit, de délicatesse, ce doit être un bonheur sans nom. Et il sondait en lui-même son amour, et il le trouvait infini.
Le lendemain, sur les deux heures, madame d’Espard, qui depuis plus d’un mois ne voyait plus la princesse, et n’avait pas reçu d’elle un seul traître mot, vint amenée par une excessive curiosité. Rien de plus plaisant que la conversation de ces deux fines couleuvres pendant la première demi-heure. Diane d’Uxelles se gardait, comme de porter une robe jaune, de parler de d’Arthez. La marquise tournait autour de cette question comme un Bédouin autour d’une riche caravane. Diane s’amusait, la marquise enrageait. Diane attendait, elle voulait utiliser son amie, et s’en faire un chien de chasse. De ces deux femmes si célèbres dans le monde actuel, l’une était plus forte que l’autre. La princesse dominait de toute la tête la marquise, et la marquise reconnaissait intérieurement cette supériorité. Là, peut-être, était le secret de cette amitié. La plus faible se tenait tapie dans son faux attachement pour épier l’heure si long-temps attendue par tous les faibles, de sauter à la gorge des forts, et leur imprimer la marque d’une joyeuse morsure. Diane y voyait clair. Le monde entier était la dupe des câlineries de ces deux amies. A l’instant où la princesse aperçut une interrogation sur les lèvres de son amie, elle lui dit:—Eh! bien, ma chère, je vous dois un bonheur complet, immense, infini, céleste.
—Que voulez-vous dire?
—Vous souvenez-vous de ce que nous ruminions, il y a trois mois, dans ce petit jardin, sur le banc, au soleil, sous le jasmin? Ah! il n’y a que les gens de génie qui sachent aimer. J’appliquerais volontiers à mon grand Daniel d’Arthez le mot du duc d’Albe à Catherine de Médicis: la tête d’un seul saumon vaut celle de toutes les grenouilles.
—Je ne m’étonne point de ne plus vous voir, dit madame d’Espard.
—Promettez-moi, si vous le voyez, de ne pas lui dire un mot de moi, mon ange, dit la princesse en prenant la main de la marquise. Je suis heureuse, oh! mais heureuse au delà de toute expression, et vous savez combien dans le monde un mot, une plaisanterie vont loin. Une parole tue, tant on sait mettre de venin dans une parole! Si vous saviez combien, depuis huit jours, j’ai désiré pour vous une semblable passion! Enfin, il est doux, c’est un beau triomphe pour nous autres femmes que d’achever notre vie de femme, de s’endormir dans un amour ardent, pur, dévoué, complet, entier, surtout quand on l’a cherché pendant si long-temps.
—Pourquoi me demandez-vous d’être fidèle à ma meilleure amie? dit madame d’Espard. Vous me croyez donc capable de vous jouer un vilain tour?
—Quand une femme possède un tel trésor, la crainte de le perdre est un sentiment si naturel qu’elle inspire les idées de la peur. Je suis absurde, pardonnez-moi, ma chère.
Quelques moments après, la marquise sortit; et, en la voyant partir, la princesse se dit: Comme elle va m’arranger! puisse-t-elle tout dire sur moi; mais pour lui épargner la peine d’arracher Daniel d’ici, je vais le lui envoyer.
A trois heures, quelques instants après, d’Arthez vint. Au milieu d’un discours intéressant, la princesse lui coupa net la parole, et lui posa sa belle main sur le bras.
—Pardon, mon ami, lui dit-elle en l’interrompant, mais j’oublierais cette chose qui semble une niaiserie, et qui cependant est de la dernière importance. Vous n’avez pas mis le pied chez madame d’Espard depuis le jour mille fois heureux où je vous ai rencontré; allez-y, non pas pour vous ni par politesse, mais pour moi. Peut-être m’en avez-vous fait une ennemie, si elle a par hasard appris que depuis son dîner vous n’êtes pour ainsi dire pas sorti de chez moi. D’ailleurs, mon ami, je n’aimerais pas à vous voir abandonnant vos relations et le monde, ni vos occupations et vos ouvrages. Je serais encore étrangement calomniée. Que ne dirait-on pas? je vous tiens en lesse, je vous absorbe, je crains les comparaisons, je veux encore faire parler de moi, je m’y prends bien pour conserver ma conquête, en sachant que c’est la dernière. Qui pourrait deviner que vous êtes mon unique ami? Si vous m’aimez autant que vous dites m’aimer, vous ferez croire au monde que nous sommes purement et simplement frère et sœur. Continuez.
D’Arthez fut pour toujours discipliné par l’ineffable douceur avec laquelle cette gracieuse femme arrangeait sa robe pour tomber en toute élégance. Il y avait je ne sais quoi de fin, de délicat dans ce discours qui le toucha aux larmes. La princesse sortait de toutes les conditions ignobles et bourgeoises des femmes qui se disputent et se chicanent pièce à pièce sur des divans, elle déployait une grandeur inouïe; elle n’avait pas besoin de le dire, cette union était entendue entre eux noblement. Ce n’était ni hier, ni demain, ni aujourd’hui; ce serait quand ils le voudraient l’un et l’autre, sans les interminables bandelettes de ce que les femmes vulgaires nomment un sacrifice; sans doute elles savent tout ce qu’elles doivent y perdre, tandis que cette fête est un triomphe pour les femmes sûres d’y gagner. Dans cette phrase, tout était vague comme une promesse, doux comme une espérance et néanmoins certain comme un droit. Avouons-le? Ces sortes de grandeurs n’appartiennent qu’à ces illustres et sublimes trompeuses, elles restent royales encore là où les autres femmes deviennent sujettes. D’Arthez put alors mesurer la distance qui existe entre ces femmes et les autres. La princesse se montrait toujours digne et belle. Le secret de cette noblesse est peut-être dans l’art avec lequel les grandes dames savent se dépouiller de leurs voiles; elles arrivent à être, dans cette situation, comme des statues antiques; si elles gardaient un chiffon, elles seraient impudiques. La bourgeoise essaie toujours de s’envelopper.
Enharnaché de tendresse, maintenu par les plus splendides vertus, d’Arthez obéit et alla chez madame d’Espard, qui déploya pour lui ses plus charmantes coquetteries. La marquise se garda bien de dire à d’Arthez un mot de la princesse, elle le pria seulement à dîner pour un prochain jour.
D’Arthez vit ce jour-là nombreuse compagnie. La marquise avait invité Rastignac, Blondet, le marquis d’Ajuda Pinto, Maxime de Trailles, le marquis d’Esgrignon, les deux Vandenesse, du Tillet, un des plus riches banquiers de Paris; le baron de Nucingen, Nathan, lady Dudley, deux des plus perfides attachés d’ambassade, et le chevalier d’Espard, l’un des plus profonds personnages de ce salon, la moitié de la politique de sa belle-sœur.
Ce fut en riant que Maxime de Trailles dit à d’Arthez:—Vous voyez beaucoup la princesse de Cadignan?
D’Arthez fit en réponse à cette question une sèche inclination de tête. Maxime de Trailles était un bravo d’un ordre supérieur, sans foi ni loi, capable de tout, ruinant les femmes qui s’attachaient à lui, leur faisant mettre leurs diamants en gage, mais couvrant cette conduite d’un vernis brillant, de manières charmantes et d’un esprit satanique. Il inspirait à tout le monde une crainte et un mépris égal; mais comme personne n’était assez hardi pour lui témoigner autre chose que les sentiments les plus courtois, il ne pouvait s’apercevoir de rien, ou il se prêtait à la dissimulation générale. Il devait au comte de Marsay le dernier degré d’élévation auquel il pouvait arriver. De Marsay, qui connaissait Maxime de longue main, l’avait jugé capable de remplir certaines fonctions secrètes et diplomatiques qu’il lui donnait, et desquelles il s’acquittait à merveille. D’Arthez était depuis un an assez mêlé aux affaires politiques pour connaître à fond le personnage, et lui seul peut-être avait un caractère assez élevé pour exprimer tout haut ce que le monde pensait tout bas.
—C’esde sans titte bire elle que fus néclichez la Champre, dit le baron de Nucingen.
—Ah! la princesse est une des femmes les plus dangereuses chez lesquelles un homme puisse mettre le pied, s’écria doucement le marquis d’Esgrignon, je lui dois l’infamie de mon mariage.
—Dangereuse? dit madame d’Espard. Ne parlez pas ainsi de ma meilleure amie. Je n’ai jamais rien su ni vu de la princesse qui ne me paraisse tenir des sentiments les plus élevés.
—Laissez donc dire le marquis, s’écria Rastignac. Quand un homme a été désarçonné par un joli cheval, il lui trouve des vices et il le vend.
Piqué par ce mot, le marquis d’Esgrignon regarda Daniel d’Arthez, et lui dit:—Monsieur n’en est pas, j’espère, avec la princesse, à un point qui nous empêche de parler d’elle.
D’Arthez garda le silence. D’Esgrignon, qui ne manquait pas d’esprit, fit en réponse à Rastignac un portrait apologétique de la princesse qui mit la table en belle humeur. Comme cette raillerie était excessivement obscure pour d’Arthez, il se pencha vers madame de Montcornet, sa voisine, et lui demanda le sens de ces plaisanteries.
—Mais, excepté vous, à en juger par la bonne opinion que vous avez de la princesse, tous les convives ont été, dit-on, dans ses bonnes grâces.
—Je puis vous assurer qu’il n’y a rien que de faux dans cette opinion, répondit Daniel.
—Cependant voici monsieur d’Esgrignon, un gentilhomme du Perche, qui s’est complétement ruiné pour elle, il y a douze ans, et qui, pour elle, a failli monter sur l’échafaud.
—Je sais l’affaire, dit d’Arthez. Madame de Cadignan est allée sauver monsieur d’Esgrignon de la Cour d’assises, et voilà comment il l’en récompense aujourd’hui.
Madame de Montcornet regarda d’Arthez avec un étonnement et une curiosité presque stupides, puis elle reporta ses yeux sur madame d’Espard en le lui montrant comme pour dire: Il est ensorcelé!
Pendant cette courte conversation, madame de Cadignan était protégée par madame d’Espard, dont la protection ressemblait à celle des paratonnerres qui attirent la foudre. Quand d’Arthez revint à la conversation générale, il entendit Maxime de Trailles lançant ce mot:—Chez Diane la dépravation n’est pas un effet, mais une cause; peut-être doit-elle à cette cause son naturel exquis: elle ne cherche pas, elle n’invente rien; elle vous offre les recherches les plus raffinées comme une inspiration de l’amour le plus naïf, et il vous est impossible de ne pas la croire.
Cette phrase, qui semblait avoir été préparée pour un homme de la portée de d’Arthez, était si forte que ce fut comme une conclusion. Chacun laissa la princesse, elle parut assommée. D’Arthez regarda de Trailles et d’Esgrignon d’un air railleur.
—Le plus grand tort de cette femme est d’aller sur les brisées des hommes, dit-il. Elle dissipe comme eux des biens paraphernaux, elle envoie ses amants chez les usuriers, elle dévore des dots, elle ruine des orphelins, elle fond de vieux châteaux, elle inspire et commet peut-être aussi des crimes, mais...
Jamais aucun des deux personnages auxquels répondait d’Arthez n’avait entendu rien de si fort. Sur ce mais, la table entière fut frappée, chacun resta la fourchette en l’air, les yeux fixés alternativement sur le courageux écrivain et sur les assassins de la princesse, en attendant la conclusion dans un horrible silence.
—Mais, dit d’Arthez avec une moqueuse légèreté, madame la princesse de Cadignan a sur les hommes un avantage: quand on s’est mis en danger pour elle, elle vous sauve, et ne dit de mal de personne. Pourquoi, dans le nombre, ne se trouverait-il pas une femme qui s’amusât des hommes, comme les hommes s’amusent des femmes? Pourquoi le beau sexe ne prendrait-il pas de temps en temps une revanche?...
—Le génie est plus fort que l’esprit, dit Blondet à Nathan.
Cette avalanche d’épigrammes fut en effet comme le feu d’une batterie de canons opposée à une fusillade. On s’empressa de changer de conversation. Ni le comte de Trailles, ni le marquis d’Esgrignon ne parurent disposés à quereller d’Arthez. Quand on servit le café, Blondet et Nathan vinrent trouver l’écrivain avec un empressement que personne n’osait imiter, tant il était difficile de concilier l’admiration inspirée par sa conduite, et la peur de se faire deux puissants ennemis.
—Ce n’est pas d’aujourd’hui que nous savons combien votre caractère égale en grandeur votre talent, lui dit Blondet. Vous vous êtes conduit là, non plus comme un homme, mais comme un Dieu: ne s’être laissé emporter ni par son cœur, ni par son imagination; ne pas avoir pris la défense d’une femme aimée, faute qu’on attendait de vous, et qui eût fait triompher ce monde dévoré de jalousie contre les illustrations littéraires... Ah! permettez-moi de le dire, c’est le sublime de la politique privée.
—Ah! vous êtes un homme d’État, dit Nathan. Il est aussi habile que difficile de venger une femme sans la défendre.
—La princesse est une des héroïnes du parti légitimiste, n’est-ce pas un devoir pour tout homme de cœur de la protéger quand même? répondit froidement d’Arthez. Ce qu’elle a fait pour la cause de ses maîtres excuserait la plus folle vie.
—Il joue serré, dit Nathan à Blondet.
—Absolument comme si la princesse en valait la peine, répondit Rastignac qui s’était joint à eux.
D’Arthez alla chez la princesse, qui l’attendait en proie aux plus vives anxiétés. Le résultat de cette expérience que Diane avait favorisée pouvait lui être fatal. Pour la première fois de sa vie, cette femme souffrait dans son cœur et suait dans sa robe. Elle ne savait quel parti prendre au cas où d’Arthez croirait le monde qui dirait vrai, au lieu de la croire, elle qui mentait; car, jamais un caractère si beau, un homme si complet, une âme si pure, une conscience si ingénue ne s’étaient offerts à sa vue, à sa portée. Si elle avait ourdi de si cruels mensonges, elle y avait été poussée par le désir de connaître le véritable amour. Cet amour, elle le sentait poindre dans son cœur, elle aimait d’Arthez; elle était condamnée à le tromper, car elle voulait rester pour lui l’actrice sublime qui avait joué la comédie à ses yeux. Quand elle entendit le pas de Daniel dans la salle à manger, elle éprouva une commotion, un tressaillement qui l’agita jusque dans les principes de sa vie. Ce mouvement qu’elle n’avait jamais eu pendant l’existence la plus aventureuse pour une femme de son rang, lui apprit alors qu’elle avait joué son bonheur. Ses yeux, qui regardaient dans l’espace, embrassèrent d’Arthez tout entier; elle vit à travers sa chair, elle lut dans son âme: le soupçon ne l’avait même donc pas effleuré de son aile de chauve-souris. Le terrible mouvement de cette peur eut alors sa réaction, la joie faillit étouffer l’heureuse Diane; car il n’est pas de créature qui n’ait plus de force pour supporter le chagrin que pour résister à l’extrême félicité.
—Daniel, on m’a calomniée et tu m’as vengée! s’écria-t-elle en se levant et en lui ouvrant les bras.
Dans le profond étonnement que lui causa ce mot dont les racines étaient invisibles pour lui, Daniel se laissa prendre la tête par deux belles mains, et la princesse le baisa saintement au front.
—Comment avez-vous su...
—O niais illustre! ne vois-tu pas que je t’aime follement?
Depuis ce jour, il n’a plus été question de la princesse de Cadignan, ni de d’Arthez. La princesse a hérité de sa mère quelque fortune, elle passe tous les étés à Genève dans une villa avec le grand écrivain, et revient pour quelques mois d’hiver à Paris. D’Arthez ne se montre qu’à la Chambre, et ses publications sont devenues excessivement rares. Est-ce un dénoûment? Oui, pour les gens d’esprit; non, pour ceux qui veulent tout savoir.
Aux Jardies, juin 1839.