LA FAUSSE MAITRESSE. (continued 2)
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Clémentine regarda Thaddée en femme fâchée et dit à son mari:
Il me boude tant depuis deux mois que je me garderais bien d'insister.
—Oh! mon Dieu, répondit Thaddée, comme je ne puis pas empêcher les journaux de le publier, je vous révélerai bien ce secret: l'empereur Nicolas me fait la grâce de me nommer capitaine dans un régiment destiné à l'expédition de Khiva.
—Et tu y vas? s'écria Adam.
—J'irai, mon cher. Je suis venu capitaine, capitaine je m'en retourne... Malaga pourrait me faire faire des sottises. Nous dînons demain pour la dernière fois ensemble. Si je ne partais pas en septembre pour Saint-Pétersbourg, il faudrait y aller par terre, et je ne suis pas riche, je dois laisser à Malaga sa petite indépendance. Comment ne pas veiller à l'avenir de la seule femme qui m'ait su comprendre? elle me trouve grand, Malaga! Malaga me trouve beau! Malaga m'est peut-être infidèle, mais elle passerait dans le...
—Dans le cerceau pour vous et retomberait très-bien sur son cheval, dit vivement Clémentine.
—Oh! vous ne connaissez pas Malaga, dit le capitaine avec une profonde amertume et un regard plein d'ironie qui rendirent Clémentine rêveuse et inquiète.
—Adieu les jeunes arbres de ce beau bois de Boulogne où se promènent les Parisiennes, où se promènent les exilés qui y retrouvent une patrie. Je suis sûr que mes yeux ne reverront plus les arbres verts de l'allée de Mademoiselle, ni ceux de la route des Dames, ni les acacias, ni le cèdre des ronds-points... Sur les bords de l'Asie, obéissant aux desseins du grand empereur que j'ai voulu pour maître, arriver peut-être au commandement d'une armée à force de courage, à force de mettre ma vie au jeu, peut-être regretterai-je les Champs-Élysées où vous m'avez, une fois, fait monter à côté de vous. Enfin, je regretterai toujours les rigueurs de Malaga, la Malaga de qui je parle en ce moment.
Ce fut dit de manière à faire frissonner Clémentine.
—Vous aimez donc bien Malaga? demanda-t-elle.
—Je lui ai sacrifié cet honneur que nous ne sacrifions jamais...
—Lequel?
—Mais celui que nous voulons garder à tout prix aux yeux de notre idole.
Après cette réponse, Thaddée garda le plus impénétrable silence; et il ne le rompit qu'en passant aux Champs-Élysées, où il dit en montrant un bâtiment en planches:—Voilà le Cirque!
Il alla quelques moments avant le dîner à l'ambassade de Russie, de là aux affaires étrangères, et il partit pour le Havre le matin, avant le lever de la comtesse et d'Adam.
—Je perds un ami, dit Adam les larmes aux yeux en apprenant le départ du comte Paz, un ami dans la véritable acception du mot, et je ne sais pas ce qui peut lui faire fuir ma maison comme la peste. Nous ne sommes pas amis à nous brouiller pour une femme, dit-il en regardant fixement Clémentine, et cependant tout ce qu'il disait hier de Malaga... Mais il n'a jamais touché le bout du doigt à cette fille...
—Comment le savez-vous? dit Clémentine.
—Mais j'ai naturellement eu la curiosité de voir mademoiselle Turquet, et la pauvre fille ne peut pas encore s'expliquer la réserve absolue de Thad...
—Assez, monsieur, dit la comtesse, qui se retira chez elle en se disant:—Ne serais-je pas victime d'une mystification sublime?
A peine achevait-elle cette phrase en elle-même, que Constantin remit à Clémentine la lettre suivante, que Thaddée avait griffonnée pendant la nuit.
«Comtesse, aller se faire tuer au Caucase et emporter votre mépris, c'est trop: on doit mourir tout entier. Je vous ai chérie en vous voyant pour la première fois, comme on chérit une femme que l'on aime toujours, même après son infidélité, moi l'obligé d'Adam qui vous avait choisie et que vous épousiez, moi pauvre, moi le régisseur volontaire, dévoué de votre maison. Dans cet horrible malheur, j'ai trouvé la plus délicieuse vie. Être chez vous un rouage indispensable, me savoir utile à votre luxe, à votre bien-être, fut une source de jouissances; et si ces jouissances étaient vives dans mon âme quand il s'agissait d'Adam, jugez de ce qu'elles furent alors qu'une femme adorée en était le principe et l'effet! J'ai connu les plaisirs de la maternité dans l'amour: j'acceptais la vie ainsi. Je m'étais, comme les pauvres des grands chemins, bâti une cabane de cailloux sur la litière de votre beau domaine, sans vous tendre la main. Pauvre et malheureux, aveuglé par le bonheur d'Adam, j'étais le donnant. Ah! vous étiez entourée d'un amour pur comme celui d'un ange gardien, il veillait quand vous dormiez, il vous caressait du regard quand vous passiez, il était heureux d'être, enfin vous étiez le soleil de la patrie à ce pauvre exilé, qui vous écrit les larmes aux yeux en pensant à ce bonheur des premiers jours. A dix-huit ans, n'étant aimé de personne, j'avais pris pour maîtresse idéale une charmante femme de Varsovie à qui je rapportais mes pensées, mes désirs, la reine de mes jours et de mes nuits! Cette femme n'en savait rien; mais pourquoi l'en instruire?... Moi! j'aimais mon amour. Jugez, d'après cette aventure de ma jeunesse, combien j'étais heureux de vivre dans la sphère de votre existence, de panser votre cheval, de chercher des pièces d'or toutes neuves pour votre bourse, de veiller aux splendeurs de votre table et de vos soirées, de vous voir éclipsant des fortunes supérieures à la vôtre par mon savoir-faire. Avec quelle ardeur ne me précipitais-je pas dans Paris quand Adam me disait:—Thaddée, elle veut telle chose! C'est une de ces félicités impossibles à exprimer. Vous avez souhaité des riens, dans un temps donné, qui m'ont obligé à des tours de force, à courir pendant des sept heures en cabriolet; et quelles délices de marcher pour vous! A vous voir souriante au milieu de vos fleurs, sans être vu de vous, j'oubliais que personne ne m'aimait... Enfin je n'avais alors que mes dix-huit ans. Par certains jours où mon bonheur me tournait la tête, j'allais, la nuit, baiser l'endroit où, pour moi, vos pieds laissaient des traces lumineuses, comme jadis je fis des miracles de voleur pour aller baiser la clef que la comtesse Ladislas avait touchée de ses mains en ouvrant une porte. L'air que vous respiriez était balsamique; il y avait pour moi plus de vie à l'aspirer, et j'y étais comme on est, dit-on, sous les tropiques, accablé par une vapeur chargée de principes créateurs. Il faut bien vous dire ces choses pour vous expliquer l'étrange fatuité de mes pensées involontaires. Je serais mort avant de vous avouer mon secret! Vous devez vous rappeler les quelques jours de curiosité pendant lesquels vous avez voulu voir l'auteur des miracles qui vous avaient enfin frappée. J'ai cru, pardonnez-moi, madame, j'ai cru que vous m'aimeriez. Votre bienveillance, vos regards interprétés par un amant, m'ont paru si dangereux pour moi, que je me suis donné Malaga, sachant qu'il est de ces liaisons que les femmes ne pardonnent point: je me la suis donnée au moment où j'ai vu mon amour se communiquer fatalement. Accablez-moi maintenant du mépris que vous m'avez versé à pleines mains sans que je le méritasse; mais je crois être certain que dans la soirée où votre tante a emmené le comte, si je vous avais dit ce que je viens de vous écrire l'ayant dit une fois, j'aurais été comme le tigre apprivoisé qui a remis ses dents à de la chair vivante, qui sent la chaleur du sang, et...
«Minuit,
«Je n'ai pu continuer, le souvenir de cette heure est encore trop vivant! Oui, j'eus alors le délire. L'Espérance était dans vos yeux, la Victoire et ses pavillons rouges eussent brillé dans les miens et fasciné les vôtres. Mon crime a été de penser tout cela, peut-être à tort. Vous seule êtes le juge de cette terrible scène où j'ai pu refouler amour, désir, les forces les plus invincibles de l'homme, sous la main glaciale d'une reconnaissance qui doit être éternelle. Votre terrible mépris m'a puni. Vous m'avez prouvé qu'on ne revient ni du dégoût ni du mépris. Je vous aime comme un insensé. Je serais parti, Adam mort: je dois à plus forte raison partir, Adam sauvé. L'on n'arrache pas son ami des bras de la mort pour le tromper. D'ailleurs, mon départ est la punition de la pensée que j'ai eue de le laisser périr quand les médecins m'ont dit que sa vie dépendait de ses garde-malades. Adieu, madame; je perds tout en quittant Paris, et vous ne perdez rien en n'ayant plus auprès de vous
«Votre dévoué
«Thaddée Paç.»
—Si mon pauvre Adam dit avoir perdu un ami, qu'ai-je donc perdu, moi? se dit Clémentine en restant abattue et les yeux attachés sur une fleur de son tapis.
Voici la lettre que Constantin remit en secret au comte.
«Mon cher Mitgislas, Malaga m'a tout dit. Au nom de ton bonheur, qu'il ne t'échappe jamais avec Clémentine un mot sur tes visites chez l'écuyère, et laisse-lui toujours croire que Malaga me coûte cent mille francs. Du caractère dont est la comtesse, elle ne te pardonnerait ni tes pertes au jeu ni tes visites à Malaga. Je ne vais pas à Khiva, mais au Caucase. J'ai le spleen, et du train dont j'irai, je serai prince Paz en trois ans ou mort. Adieu; quoique j'aie repris soixante mille francs chez Rothschild, nous sommes quittes.
«Thaddée.»
—Imbécile que je suis! j'ai failli me couper tout à l'heure, se dit Adam.
Voici trois ans que Thaddée est parti, les journaux ne parlent encore d'aucun prince Paz. La comtesse Laginska s'intéresse énormément aux expéditions de l'empereur Nicolas, elle est Russe de cœur, elle lit avec une espèce d'avidité toutes les nouvelles qui viennent de ce pays. Une ou deux fois par hiver, elle dit d'un air indifférent à l'ambassadeur: «Savez-vous ce qu'est devenu notre pauvre comte Paz?»
Hélas! la plupart des Parisiennes, ces créatures prétendues si perspicaces et si spirituelles, passent et passeront toujours à côté d'un Paz sans l'apercevoir. Oui, plus d'un Paz est méconnu; mais, chose effrayante à penser! il en est de méconnus même lorsqu'ils sont aimés. La femme la plus simple du monde exige encore chez l'homme le plus grand un peu de charlatanisme; et le plus bel amour ne signifie rien quand il est brut: il lui faut la mise en scène de la taille et de l'orfévrerie.
Au mois de janvier 1842, la comtesse Laginska, parée de sa douce mélancolie, inspira la plus furieuse passion au comte de La Palférine, un des lions les plus entreprenants du Paris actuel. La Palférine comprit combien la conquête d'une femme gardée par une Chimère était difficile, il compta sur une surprise et sur le dévouement d'une femme un peu jalouse de Clémentine pour entraîner cette charmante femme.
Incapable, malgré tout son esprit, de soupçonner une trahison pareille, la comtesse Laginska commit l'imprudence d'aller avec cette femme au bal masqué de l'Opéra. Vers trois heures du matin, entraînée par l'ivresse du bal, Clémentine, pour qui La Palférine avait déployé toutes ses séductions, consentit à souper et allait monter dans la voiture de cette fausse amie. En ce moment critique, elle fut prise par un bras vigoureux, et, malgré ses cris, portée dans sa propre voiture, dont la portière était ouverte, et qu'elle ne savait pas là.
—Il n'a pas quitté Paris, s'écria-t-elle en reconnaissant Thaddée, qui se sauva quand il vit la voiture emportant la comtesse.
Jamais femme eut-elle un pareil roman dans sa vie. A toute heure, Clémentine espère revoir Paz.
Paris, janvier 1842.