LIVRE V L’HIBERNATION ET AUTRES MISÈRES
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I
Je n’ai pas la prétention de contribuer au progrès des sciences naturelles par des découvertes sensationnelles et qui renverseraient tout ce qui a été dit ou écrit en sujet semblable. Mais je m’estimerais assez peu consciencieux, si je ne déclarais hautement que nous nous trouvons ici en face d’un champ sans bornes dont toute parcelle est à défricher, et que ce défrichement peut, en mainte occasion, le recouvrir de beaucoup moins de bon blé que de mauvaise herbe. L’observation est traîtresse fatalement, même quand celui qui se passionne pour de telles études possède de bons yeux et une saine raison ; tout ce qui date de plus de quatre-vingts ans peut être tenu, non pour de l’histoire, mais pour de la pré-histoire ou de la légende naturelle.
Quand il s’agit de travaux officiels, les œuvres se succèdent en renouvelant souvent les erreurs des œuvres précédentes ; on y rencontre parfois une réfutation, mais la mise en disponibilité d’une observation hâtive ou de seconde main est rarement remplacée par une précision ou une exactitude. S’il était une science qui ne doive point se fonder sur le blanc et le noir incertains des livres et des rapports, ce serait cependant celle qui fait de la vie terrestre son objet ; or, il semble que l’on ait oublié cela : une copieuse bibliographie au début ou en fin de l’ouvrage, des références, des renvois, des annotations et des citations, et tout le monde, y compris l’auteur, est content.
Les vrais maîtres eux-mêmes ont le tort de ne point prendre garde que le champ qui s’offre à leur activité est, comme je viens de le dire, sans bornes. Ainsi, quand le magnifique Fabre projeta, pour la première fois, d’inoubliables éclairs dans les ténèbres du monde entomologique, il n’en eut pas moins le tort de vouloir trop embrasser ; de procéder de l’inconnu au connaissable, par une méthode en somme scolastique ; de s’occuper résolument de tous les insectes de son hermas et non pas de quelques-uns d’entre eux ; et aussi d’oublier que vérité dans l’hermas de Sérignan pouvait quelquefois être erreur au delà.
En fait, son œuvre si neuve, si belle et si pure, est déjà de la fable en maints passages, et je sais quelques petits enfants des champs qui se sont, par devers moi, inscrits avec raison en faux contre diverses affirmations du maître.
Ma profonde dévotion pour les mérites de ce prodigieux défricheur me fait écrire avec regret de telles phrases. Je ne suis pas un savant officiel et ne prétends pas à passer pour un savant tout court ; mais mon devoir est de m’exprimer de la sorte, désirant montrer combien l’erreur est facile, même pour qui, peu ambitieux, se borne à des faits minimes, constatés expérimentalement durant des ans, et qui veut rester hostile à tout ce qu’il s’est contenté de lire ou d’entendre dire.
Ainsi, un campement hivernal de chauves-souris ne se serait pas fondé entre les volets et les vitres de mon ami landais, que j’aurais écrit sans hésiter ici, en lieu et place de cette digression méthodologique : « Durant les trois mois de la longue torpeur, l’attitude de repos des chauves-souris est indifféremment l’allongée ou la suspendue… » Erreur qui n’eût pas eu, je l’accorde, grande importance dans l’ordre du monde, qui n’eût pas éloigné ou rapproché Sirius de nous, ni modifié le considérable volume de l’étoile Canope. L’essentiel, ici, est de marquer qu’en l’ordre d’études où je me complais, j’ai failli me tromper de la meilleure foi du monde pour une toute petite chose.
C’est uniquement dans la position suspendue que Noctu et ses pareilles savourent ou subissent l’hivernale torpeur. Les crochets des pattes, pouces ou ergots, savent profiter des moindres aspérités de la pierre ou du bois pour s’y fixer confortablement et maintenir la bête en équilibre très stable. Les membranes alaires s’accommodent de façon à voiler parfois presque complètement le museau : le lit a ses rideaux, en somme. Cependant, quand on va observer le campement vers décembre, c’est-à-dire environ deux mois après son occupation, on constate sur le rebord pierreux de la fenêtre quelques chauves-souris allongées le museau entre leurs ailes, comme elles font quand elles dorment pour une heure ou deux dans leur nid d’été.
Le nombre de ces irrégulières croît à mesure que le temps passe ; elles sont douze sur vingt-cinq au milieu d’avril 1911, alors que le printemps commence à darder de chaleureuses flèches sur le bois des volets et que de menus frémissements agitent déjà celles de leurs sœurs qui dormaient suspendues ; en moins de vingt-quatre heures, l’éveil total se produit pour celles-ci ; étirements d’ailes, dérouillement des musculatures et des ossatures, reconnaissances, pépiements et jacasseries ; si le temps se maintient tiède et beau, comme il advint en l’avril de 1911, les chauves-souris qui dormaient suspendues le 13 au soir encore sont toutes reparties le 15, dès le crépuscule, à la conquête hasardeuse de l’amour et de la subsistance. Celles qui dormaient allongées continuent à ne bouger point.
Un doute me vient ; j’ouvre les fenêtres, et je m’aperçois alors qu’elles sont mortes.
Mortes. Mortes et très fragilement momifiées. L’apparence est sauve, aucune odeur de putréfaction ne s’exhale ; mais, touchez la petite chose et la voici qui s’émiette ou même se pulvérise entre vos doigts ; le tissu des membranes alaires n’est plus qu’une poudre aux grains impalpables et l’on ne sait par quel miracle demeurés cohérents ; il laisse contre notre épiderme des traces grisâtres, luisantes et givrées, analogues à celles qu’y feraient les ailes maladroitement et brutalement saisies d’un grand paon de nuit ou d’un sphinx tête-de-mort ; chair, fibres et muscles ne sont également plus que poussière et les os les plus volumineux du minuscule organisme sont eux-mêmes curieusement friables ; les ébrouements et les battements d’ailes des survivantes avant leur départ définitif suffisent souvent à disperser ces restes et à les rayer du monde visible.
Comme s’éteint la lampe où manque l’huile, c’est donc bien d’inanition, pour cause de réserve graisseuse insuffisante, que ces chauves-souris sont mortes, en des âges à coup sûr prématurés souvent. Vieux et moins agiles dès leur quatrième année, moins aptes aux acrobaties de la crépusculaire chasse, il est évident que les vieillards et les vieillardes de la race sont les victimes désignées de l’hécatombe hiémale ; mais, parmi les jeunes, il y a bon nombre de malchanceuses et de malchanceux qui partagent leur sort.
J’imagine ce trépas avec un sentiment d’envie. Hier encore la bête sommeillait profondément, accrochée à du bois ou à de la pierre comme un fruit à son rameau, comme une de ces figues sombres dont elle a quelque peu l’apparence en cette attitude ; la mort est venue si doucement que la petite âme ne l’a pas entendue marcher vers elle ; la chauve-souris s’est détachée de son point d’accrochage ainsi que fait, en sa maturité, le fruit du rameau, mais pour d’autres raisons, et comme si la nature qui lui fomente une si difficile vie lui réservait en compensation une ordinaire mort infiniment dépourvue de noires pensées et de souffrances.
II
Nous avons vu les quelque vingt ou trente minuscules sujets des ballets aériens s’enfuir à l’approche du froid vers la demeure traditionnelle de leur torpeur ; il se peut d’ailleurs qu’en celle-ci d’autres vols de réfugiés amis ou alliés les viennent rejoindre, si elle est assez vaste et commode.
Mais n’allons pas croire que l’emménagement ait lieu sans grabuge et sans tumulte ; dans ce phalanstère, les couples et leur enfant veulent se loger côte à côte et se disputent les meilleures places avec une véhémente âpreté ; l’être humain qui observe de tels manèges avec la discrétion et l’effacement nécessaires, se trouve là en pays de connaissances, et n’a pas besoin de beaucoup d’imagination pour se rendre compte qu’en pareil cas il en irait exactement de même, s’il s’agissait d’individualités ou de groupements familiaux de son espèce.
Les mâles échangent des horions et des coups de dents, après des bousculades sans nombre ; les femelles sont plus calmes, mais affectent cet air pincé qu’on remarque chez certaines dames voyageant en train de plaisir vis-à-vis d’autres personnes de leur sexe ; les jeunes, énervés, ont sommeil déjà ou ont encore faim, se montrent turbulents et se font vertement attraper par leurs parents. Il faut laisser courir deux ou trois jours et deux ou trois nuits avant que l’installation se stabilise et que les suprêmes déshérités soient allés se suspendre, en désespoir de cause, à la patte ou à l’aile d’un camarade déjà profondément et confortablement endormi.
Il y a beaucoup à dire sur le sommeil qui commence de la sorte. Il ne me paraît pas différer essentiellement de celui, déjà signalé, des marmottes, des loirs, lérots et muscardins, et le tout est ici de nous garder des inexactitudes et des erreurs qu’ont développées en assez bon style, après Buffon, les observateurs de ces bêtes. Buffon et ses respectueux disciples ont maintes fois paru admettre que les mammifères hibernants se transforment durant l’hibernation en animaux à sang froid, n’ayant d’autre température que celle de l’élément ambiant et relégués pour l’occasion, en somme, au rang, à l’échelon des batraciens, des poissons, des reptiles.
Ceci est une erreur, autant pour la chauve-souris européenne que pour le loir.
Écoutons l’Homme-aux-manchettes discourir de celui-ci et du lérot :
« Ces animaux ont si peu de chaleur intérieure qu’elle n’excède guère celle de la température de l’air. Lorsque la chaleur de l’air est, au thermomètre, de dix degrés au-dessus de la congélation, celle de ces animaux n’est aussi que de dix degrés. Nous avons plongé la boule d’un petit thermomètre dans le corps de plusieurs lérots vivants ; la chaleur de l’intérieur de leurs corps étoit à peu près égale à la température de l’air ; quelquefois même le thermomètre plongé, et, pour ainsi dire, appliqué sur le cœur, a baissé d’un demi-degré ou d’un degré, la température de l’air étant onze… »
Voici le typique exemple de l’expérience absurde, mal conçue, déplorablement exécutée. Je ne la dénonce point par malignité, mais parce que, devant le chaos persistant encore des études où ils s’adonnent, beaucoup de très remarquables spécialistes continuent à expérimenter avec autant de négligence, ou à s’en tenir aveuglément à la parole d’un illustre précurseur, comme s’il y avait de leur part infirmité, inconscience, ou pis encore : espoir que leur public ou leur auditoire n’ira pas y regarder de si près… Et Buffon a tout simplement négligé que son loir ou son lérot était mort, quand il introduisait dans « le corps et même contre le cœur » de sa bestiole la boule du petit thermomètre destiné à mesurer la chaleur interne…
Car, si la bestiole n’eût point été morte, comment aurais-je pu, moi, mesurant sa chaleur interne d’aussi inoffensive manière que je le fais sur moi-même quand je doute de ma santé, noter qu’elle se chiffre respectivement chez le lérot et la noctuelle en état de torpeur hivernale par 29 et 33 degrés centigrades, température à peine inférieure d’un degré à celle qui est la normale pour ces animaux désengourdis ?
Poursuivons. Parti d’une observation fausse, Buffon en tire des déductions avec une logique rigoureuse et vraiment digne d’un meilleur sort :
« Il n’est donc pas étonnant que ces animaux, qui ont si peu de chaleur en comparaison des autres [mammifères], tombent dans l’engourdissement dès que cette petite quantité de chaleur intérieure cesse d’être aidée par la chaleur extérieure de l’air ; et cela arrive lorsque le thermomètre n’est plus qu’à dix ou onze degrés au-dessus de la congélation. C’est là la vraie cause de l’engourdissement de ces animaux, cause que l’on ignorait, et qui cependant s’étend généralement sur tous les animaux qui dorment pendant l’hiver : car nous l’avons reconnue dans les loirs, dans les hérissons, dans les chauves-souris ; et quoique nous n’ayons pas eu l’occasion de l’éprouver sur la marmotte, je suis persuadé qu’elle a le sang froid comme les autres… »
Je n’ai pas, moi non plus, observé sérieusement la marmotte, mais je n’en proclame pas moins que celle-ci a, tout autant que le loir ou la chauve-souris, le sang chaud, en hiver comme en été, à une différence d’un degré près.
Un peu plus loin, Buffon explique que l’engourdissement des animaux hibernants dure autant que la cause qui le produit et que celle-ci est unique : le froid. Rappelons-nous qu’il fixe à 10 ou 11 degrés « au-dessus de la congélation » le point où la rigueur du temps condamnerait les bestioles au sommeil et qu’il compte en degrés Réaumur ; soyons généreux, comptons en degrés centigrades ainsi qu’il est, du reste, dans les usages de notre temps, mais ne manquons point de noter qu’une température de 4 ou 5 degrés au plus au-dessus de zéro, c’est-à-dire assez rigoureuse, n’empêche nullement le loir de gambader et la chauve-souris de voleter. Entre avril à son début et octobre à sa fin, ce froid, surtout au crépuscule, n’est pas excessivement rare, même dans le Midi ; je l’ai constaté le 20 septembre 1912 au sommet de la petite montagne que les automobilistes ont à franchir entre Orio et Zarauz, en pays basque espagnol ; mais il ne parvint pas à me transir au point de m’empêcher de voir quantité de chauves-souris chassant dans le ciel limpide et assombri, parmi les branches de la forêt qui couronne la petite montagne.
Ce n’est pas le froid, mais la faim qui contraint la chauve-souris européenne à l’hibernation. Dès que l’air du soir est déserté des seules proies qui lui soient permises, elle n’a plus à compter pour subsister que sur ses réserves graisseuses et c’est afin d’épargner celles-ci que sa race s’est instruite à s’immobiliser durant les mois où la vie des insectes volants est comme suspendue ; car tout mouvement est cause de déperdition de combustible, de calorique ; et il faut cependant, sous peine de mort prématurée, que la dormeuse conserve sa température à peu près fixe d’animal à sang chaud ; nombreux sont les cas, nous l’avons vu, où elle n’y parvient pas et succombe.
On m’objectera que les loirs, dont l’alimentation est à peu près la même que celle des rats des champs et des écureuils, ne sauraient invoquer la famine comme prétexte à leur engourdissement hivernal. Mais il s’agit ici de la chauve-souris et non du loir ; celui-ci est un grand amateur de sommeil en toutes saisons ; et, en revanche, bien différent en cela de notre bestiole, si l’hiver se montre clément, il s’éveille assez souvent et ne manque pas d’aller alors prendre aux environs de son repaire terreux, pierreux ou ligneux une collation substantielle. Il n’est d’ailleurs jamais plus gras qu’aux lendemains de la maturité et de la chute des fruits, des graines, des faînes, des noisettes, des pignes, des châtaignes, et tout se passe comme s’il ne cherchait à acquérir cette graisse que pour se livrer sans crainte et sans remords à sa distraction favorite, qui est de dormir le plus souvent et le plus longtemps possible. Il est un hibernant amateur, un épicurien qui sait organiser sa vie selon ses goûts ; la chauve-souris subit une rude et stricte nécessité. Il est paresseux ; elle est une infirme et une indigente.
Que de fois j’ai tenté d’imaginer les sensations ou les sentiments qui pourraient en nous correspondre à ceux qui précèdent, dominent, suivent la torpeur absolue où la chauve-souris est plongée pendant la moitié de son existence ! Seul un homme atteint de catalepsie chronique pourrait probablement avoir une idée exacte de cet état qui n’est ni la vie ni la mort et que ne traverse presque certainement aucune image onirique.
Si je parle ici d’images oniriques, c’est qu’il est incontestable que, durant ses courts sommeils estivaux, la bestiole rêve tout comme un chien, un singe ou un homme : on voit alors ses ailes frémir parfois, voluptueusement ou coléreusement, on l’entend même prononcer quelques mots en son langage embryonnaire ; mais, durant la longue torpeur, rien de pareil ne se produit jamais.
Leur insensibilité est alors presque absolue ; une piqûre ne provoque même pas un tressaillement ; les battements du cœur ont la même fréquence qu’à l’état de veille, mais leur intensité est infiniment moindre, comme s’il y avait là aussi une économie de carburant à réaliser. Le mort seule, à son approche, semble les ranimer pour quelques secondes, quand les muscles de leurs pattes n’ont plus la force de maintenir dans la position voulue les menus crochets par quoi elles se suspendent ; j’ai assisté à trois de ces agonies ; chaque fois, la petite bête déploya ses membranes alaires et les agita faiblement, comme pour tomber avec plus de douceur ou enveloppée par elles dans son naturel suaire.
Je préfère ne pas tenter certaines expériences cruelles, d’un intérêt d’ailleurs contestable, et inscrire en lieu et place des observations qu’elles auraient provoquées ici : « Je ne sais et ne veux savoir ». Finissons-en avec les observations de Buffon sur les bestioles hibernantes et admettons qu’il ait été, pour une fois, sérieusement informé, — ce que je crois en la circonstance :
« Lorsqu’ils (les loirs) sentent le froid, ils se serrent et se mettent en boule pour offrir moins de surface à l’air et se conserver un peu de chaleur (!)… On les prend, on les tient, on les roule sans qu’ils remuent, sans qu’ils s’étendent ; rien ne peut les faire sortir de leur engourdissement qu’une chaleur douce et graduée ; ils meurent lorsqu’on les met tout à fait près du feu ; il faut, pour les dégourdir, les en approcher par degrés… »
N’oublions pas qu’en pareil chapitre, Buffon assimile aux loirs, aux lérots et aux muscardins, les chauves-souris et les hérissons qu’il connaît peu, et les marmottes qu’il professe loyalement ne pas connaître. J’ai pris une fois une chauve-souris engourdie dans le creux de ma main et elle s’y est vaguement éveillée pour y mourir. L’épreuve du feu me semble superflue : Buffon doit avoir ici tout à fait raison.
Il suffit d’ausculter les endormies de l’hiver ou de disséquer celles qu’a l’hiver endormies éternellement, pour se rendre compte que leur cœur, leurs poumons, leurs fibres, leurs muscles et leurs os sont réduits à un état très précaire, désespéré et comme inexistant. Chez celles mêmes qui survivent, il saute aux yeux que demeure tout juste assez de graisse et de calorique pour leur permettre, à la première chasse printanière, de compenser l’effort initial par quelque butin ; en fait, la première sortie est meurtrière presque autant que la torpeur hiémale, et, entre le quinzième et le trentième jour d’un mois d’avril normal, on trouve sur le sol, inertes, des noctuelles qui n’ont pas eu la force ou la chance de subir victorieusement leur résurrection.
Je crois ne pas m’être trop avancé en déclarant dès le début de cette étude que les chauves-souris européennes, condamnées à mort, disparaîtraient à bref délai, dans une vingtaine de mille années, — à moins qu’elles aussi ne passent les mers, ne s’établissent aux environs de la ligne équatoriale, et n’y deviennent partiellement frugivores, comme quelques-unes de leurs sœurs plus favorisées.
Considérons un campement hivernal d’une trentaine d’individus par exemple : sur ce nombre, il ne saurait être compté moins de neuf à sept couples anciens et plus de treize à onze jeunes filles ou jeunes gens nés de l’année, car, ainsi que j’aurai à le remettre en lumière un peu plus loin, les jumeaux et les triplets ne représentent dans la parturition des chauves-souris que des cas presque aussi exceptionnels que ceux qu’on constate dans la façon dont se reproduit la race humaine ; deux tiers des vieux couples passent de vie à mort durant la torpeur ou aux premiers instants de la résurrection ; soit six individus qui, sur dix-huit, demeurent ; adjoignons-leur les treize nouveaux, — bien généreusement comptés, — auxquels ils ont pu donner le jour pendant la belle saison précédente, et voici, total fait, un clan hivernal de trente âmes qui passerait en un an à vingt (au grand maximum), s’il n’était renforcé, à cause de sa commodité et de ses agréments, par des colonies, par des réfugiés ou des métèques, provenant de clans voisins et également décimés.
Je crois maintenant pouvoir insinuer qu’il se passera même pas vingt mille ans avant que les diverses races de petites chauves-souris européennes qui ne se seront pas expatriées, aillent rejoindre celles des poules qui avaient des dents.
III
La constitution défectueuse de la chauve-souris n’est pas la seule cause qui doive provoquer son anéantissement ou son exil prochain ; une autre cause existe : la diminution des insectes ailés et estivaux dans les pays de vieille civilisation, et leur incapacité presque totale à s’accommoder comme séjour d’une ville telle que Paris, par exemple.
Il y aurait, sur la faune entomologique de Paris, une bien curieuse étude à faire, — une de ces études « poussées et complètes » qu’il est si facile de perpétrer sans beaucoup de dérangement. Combien en effet retrouverions-nous en cette ville des insectes que nous offre, à chaque pas, la banlieue, dès qu’elle consent à devenir à peu près campagne ? Infiniment peu. Je ne nie point l’existence ici des poux, des puces, des punaises ; mais ce sont là, tout compte fait, des animaux domestiques. J’ai personnellement éprouvé l’existence des mites dans les divers appartements parisiens où m’a promené la vie. Un ami m’a montré, il y a quelque temps, sous une pierre de son évier, une nichée de cancrelats bien florissante, ma foi ! Un autre, dans un restaurant antique et familier de Montmartre où il m’avait emmené un soir, m’a demandé :
— Tu entends ton personnage ?
Et j’ai entendu, en effet, dans la cuisine, sinon Grillon, mon personnage, du moins son cousin du foyer qui semblait faire de son mieux pour me souhaiter la bienvenue…
Je me rappelle également que, durant les étés qui précédèrent celui où commença la guerre, des arbres dénommés vernis du Japon et nouvellement transplantés dans la pépinière du Luxembourg servirent de prétexte à la naturalisation parisienne de quelques beaux bombyx nocturnes qui venaient agoniser contre les lampes à arc du boulevard Saint-Michel. Les vernis du Japon peuplaient la pépinière du Luxembourg ; de jeunes seigneurs japonais fréquentaient assidûment les tavernes proches et reconnaissaient des compatriotes dans ces papillons, grisâtres et dorés, adorablement lunulés, que martyrisaient volontiers les consommateurs des terrasses latines.
Quelques papillons japonais durant deux ou trois étés, quelques papillons nationaux parfaitement égarés sur les parterres des Tuileries ou du Luxembourg, quelques bêtes à Bon-Dieu et quelques hannetons particulièrement étourdis, tels sont, avec les animaux « domestiques » signalés plus haut, les seuls insectes dont j’ai constaté la présence dans Paris depuis le temps que j’y habite ou fréquente, et dont j’aime autant ne plus spécifier exactement la durée.
Chers vieux Parisiens, qui avez des insectes une peur un peu niaise, et que tant de toutes petites filles campagnardes n’ont jamais éprouvée, comme je comprends à cette heure votre amour pour les oiseaux, embusqués ailés de vos bois suburbains, de vos jardins et de vos squares ! Ceux-ci vous gardent de ceux-là. Les palombes ou ramiers, les merles, les pinsons, les moineaux et même quelques menus grimpeurs qui ont eu la bonne idée d’élire domicile près de vous, suppriment régulièrement chaque année les vers de vos pelouses et de vos bosquets, picorent les mouches contre vos fenêtres, leurs larves dans le fumier des rues ou des écuries, et imposent, en moins d’un lustre, aux lépidoptères métèques l’envie, si plaisants et sympathiques qu’ils soient, de rentrer dans leur pays où la vie doit avoir décidément plus de charme pour eux.
Non, ce n’est pas en vain que j’ai traité un peu plus haut les oiseaux parisiens d’« embusqués » : une seule chose m’étonne, c’est que cette race ailée soit si lente à comprendre et que tous les oiseaux n’habitent pas les grandes villes ou leurs environs ; comment nier qu’un peu de ce que nous dénommons intelligence s’adjoigne parfois, chez certains animaux d’une même espèce, à l’instinct, quand nous voyons des oiseaux migrateurs et d’un caractère plutôt farouche — je pense aux ramiers et aux palombes — s’immobilisant devant le palais du Sénat, y faisant souche, et se dégoûtant dès lors à jamais des voyages et et de l’aventure ? Ils ont compris, autant qu’homme pourrait comprendre, et ceci en moins de deux générations, la vie qui les y attend : ne plus chasser que pour le plaisir, garder la certitude d’une nourriture abondante grâce à la proximité innombrable des bipèdes et des quadrupèdes d’en bas ; en arriver très vite à ne plus craindre, si délectable et gras qu’on soit, l’arme à feu ou le piège d’un individu avide, gourmand ou gourmet…
J’aime beaucoup ces braves oiseaux policés, civilisés et devenus en quelque sorte des fonctionnaires ; les hommes n’ont peut-être pas encore compris, eux ; mais les volatiles du Luxembourg et des Tuileries savent très bien qu’ils protègent avec plaisir leurs voisins intelligents de diverses vermines, qu’ils sont en outre plaisants à voir, qu’on les nomme dans des romances, que les midinettes et eux sont à peu près du même sang, et que, comme gages de ces mérites, on leur garantit la sécurité et la subsistance.
Exclusivement insectivore, Noctu ne peut guère rivaliser avec ces parvenus, chasseurs diurnes et amateurs de rarissimes proies vivantes, pourvus de becs adroits, d’ailes commodes et d’une puissance de vision que nous avons peine à imaginer, nous autres hommes. Voilà pourquoi les chauves-souris désertent le cœur de Paris, où le ciel est vide de ce qui motive leur promenade quotidienne. Une seule fois, au soleil couchant, en ai-je vu un couple voletant le long de la façade du Louvre et semblant inscrire un incertain grimoire sur ces murs illustres, d’une teinte dorée et chaude comme celle des antiques parchemins ; une seule fois, dis-je, et je le regrette, car les bestioles faisaient très bien dans le paysage. Quelles raisons les avaient égarées là ? A tout hasard, je signale que ceci se passait en mai 1910, que, durant l’hiver, la Seine avait débordé d’une façon inoubliable encore, et que les eaux déchaînées avaient parfaitement pu transporter, sur les berges les plus centrales, divers germes campagnards d’insectes volants dont le printemps provoquait l’avènement aérien à l’endroit où il les trouvait.
La présence de l’eau, surtout stagnante ou peu pure, donnant lieu à l’occasion ou à la possibilité de nombreuses petites vies ailées, il n’y a, en tout cas, rien d’étonnant à ce que les chauves-souris se montrent assez volontiers à la périphérie de la capitale, survolent certains coins des fortifs et divers endroits du Bois. Mais, il n’y a pas si longtemps, elles se montraient bien autrement parisiennes, nichaient peut-être même, en hiver et en été, dans les greniers ou les caves des actuels arrondissements centraux.
Entre bien d’autres témoignages, qu’il me suffise de citer l’histoire où le déplorable Restif de la Bretonne rapporte, avec une réelle admiration pour ses mérites de plaisantin, comment il trouva des chauves-souris dans sa mansarde et s’empressa d’aller les cacher dans le lit d’une demoiselle des environs de « la Nouvelle Halle », ou Halle-aux-Blés, sinon en un lieu plus justement décrié encore. A l’époque, le taudis où gîtait Restif était situé dans une partie de la rue de La Harpe qui depuis lors a été démolie ; il nous apprend même qu’il venait de quitter, pour ce nouveau domicile, la rue des Rats… J’ignore où celle-ci se trouvait ; il y a probablement toujours, sur son emplacement, des représentants de la gent à qui elle devait sa dénomination charmante ; mais, ce qui est plus sûr encore, c’est que depuis beau temps la rue de La Harpe n’offre plus de gîtes hibernaux ou de nids aux chauves-souris.
Le voisinage de l’eau n’est pas seul, en effet, à provoquer d’abondantes éclosions d’insectes ; la présence de la saleté, de l’ordure et de la putréfaction, toutes choses dont l’eau passe en un certain sens pour être l’ennemie, est, elle aussi, indispensable à l’existence de quantité d’insectes qui sont, à leur tour, indispensables à la subsistance de Noctu.
Je ne voudrais point jeter, par de tels détails, un nouveau discrédit sur les insectes, qui inspirent à tant de gens des sentiments de répulsion ou de terreur si peu justifiés ; la plupart des insectes coprophages ne le sont qu’à l’état larvaire ; et, pour ce qui est des autres insectes, — les plus nombreux, — je souhaite à beaucoup de mes semblables d’être aussi propres que les fourmis, aussi sobres que les cigales, aussi gourmets que les grillons.
Quant à Noctu… Mais elle a été trop diffamée, et sous des prétextes trop divers pour que je ne préfère pas consacrer à sa réhabilitation une plaidoirie véritable, serrée, précise et qui se tienne. Il est incontestable que son exil champêtre désormais presque absolu est dû aux progrès de l’hygiène et de la propreté dans beaucoup de grandes villes ; on peut même assurer que la présence en foule des chauves-souris, le soir, dans les rues d’agglomérations assez importantes, indique des habitations dépourvues du confort moderne, un service de la voirie défectueux et une négligente ou incapable municipalité. D’ailleurs l’absence de Noctu dans Paris ne prouve pas davantage le goût de la bête pour des endroits malpropres que la parfaite propreté de la ville. Nous savons, hélas ! qu’il y a beaucoup à faire encore avant que toutes les masures du genre de celles où habitait Restif soient démolies, même en des quartiers centraux. Et enfin, traitera-t-on de répugnant personnage le brave pêcheur qui se régalera d’une friture capturée aux endroits où le poisson mord le mieux, notamment aux orifices sordides des égouts ?
Noctu chasse, elle aussi, où elle a le plus de chances de se régaler. Que les villes se décongestionnent, que les vies humaines s’étalent au lieu de se superposer à mesure que s’accroîtront la facilité et la rapidité des moyens de transport, que les pays de civilisation ancienne, comme le nôtre, tendent à devenir d’immenses cités clairsemées, et la nourriture ailée deviendra de plus en plus rare pour les chauves-souris sous notre ciel européen.
Comme pour donner un éclatant démenti à tout ce que je viens d’écrire, un bijou vivant, de la grosseur d’un grain de riz, mais couleur d’émeraude, un minuscule coléoptère dont j’ignore parfaitement le nom, vient de se poser sur la feuille même où ma plume court. Le crépuscule tombe sur ma calme rue parisienne. Le petit insecte hésite un instant, puis soulève peu à peu ses élytres, méthodiquement, et reprend son vol par la fenêtre ouverte à ce qui demeure de lumière… Des moineaux piaillent sur le trottoir.
Encore un qui n’engraissera pas les chauves-souris et qui risque fort néanmoins de périr sans laisser de descendance !
(Ceci est un paragraphe ajouté après coup au présent chapitre…)
Je venais de le terminer, ou plutôt croyais-je l’avoir terminé, en juillet 1921, quand je rencontrai un beau matin Jean Giraudoux ; nous en arrivâmes à parler de mon personnage.
— C’est gentil, les chauves-souris, me dit ce camarade charmant… Sais-tu que je les entends, chaque soir, pousser leurs petits cris dans le jardin qu’il y a sous mes fenêtres ?
— A Bellac ? lui demandai-je.
— Non. A Paris.
Je pensai un instant que ce poète avait dû prendre pour de petits cris de chauves-souris les pépiements d’un pinson ou d’un moineau rêvant. Puis, fort troublé, comme il est facile de le comprendre, — car il persistait dans son affirmation, — je ne lui dissimulai point que j’inscrirais en note dans mon livre le renseignement qu’il venait de me donner, que je citerais son nom…
— Et tu ne t’en prendras qu’à toi, ajoutai-je, non sans férocité.
Je résolus néanmoins d’en avoir le cœur net ; et voici ce que j’ai constaté, dès le lendemain : des vols de chauves-souris, d’ailleurs médiocrement importants, passent en effet sur Paris en juillet, août et septembre, mais non point aux heures crépusculaires ; il faut que la redoutable concurrence avec les oiseaux n’ait plus à s’exercer et que les globes électriques créent, à la nuit pleine, un crépuscule factice dans lequel tourbillonnent des phalènes, des moucherons et autres bestioles affamées de lumière ; ici, les éclairages intenses jouent rôle de pièges que l’homme — oh ! bien sans le vouloir, évidemment… — aurait tendus en faveur des chauves-souris. Il est à croire que le bruit de cet heureux état de choses, de cette aubaine imprévue s’est répandu, surtout cette année, parmi les citoyens du petit peuple ailé et velu de la banlieue, et que les plus résolus et les plus misérables d’entre eux n’ont point balancé à venir, au prix de mille peines et probablement par étapes, chercher fortune nocturnement dans les endroits bien éclairés de la capitale.
Je dis : surtout cette année, parce qu’il faut bien convenir qu’elle fut singulière par sa chaleur et sa sécheresse, comme l’an 1910 le fut par l’abondance de ses eaux. Apollon déchaîné a pris sur nos naïades vieillies une revanche éclatante, et, dans l’une de ces victoires comme dans l’autre, l’équilibre et l’évolution coutumiers des naissances animales ou végétales ont été à coup sûr légèrement bouleversés : durant que j’ajoute ces lignes à ce chapitre, les marronniers des boulevards, dont les feuilles étaient tombées cet été, ont hasardé dès septembre d’imprévues floraisons et de nouvelles feuilles ; voici octobre, et les journaux annoncent que, dans certaines régions françaises, la race des hannetons s’y est trompée, qu’on en ouït qui bourdonnent le soir autour des frondaisons intempestives ; dès lors, quoi d’étonnant que, des berges de La Seine ou des bassins des squares parisiens, se soit élevée hors de saison une génération supplémentaire de vies ailées, pâture inespérée pour Noctu et bénie d’elle ?
Je dois dire aussi que, jusqu’ici, je ne m’étais jamais trouvé à Paris en août ou du moins n’avais fait que traverser cette ville à pareille époque. Puisse cet aveu montrer les difficultés de l’observation dans les études naturelles, et combien celui qui s’y adonne serait présomptueux de croire qu’il a tout dit, et de s’estimer exempt d’erreurs. La vérité est comme un bloc dissociable à l’infini et dont chaque parcelle demeure souvent étrangement obscure, quelque scrupule que l’analyste ait apporté à son labeur.
Méthodiquement, je ne puis donc affirmer qu’en l’août de l’an dernier, qu’en l’août de l’an prochain, il y a eu et il y aura des expéditions nocturnes de chauves-souris, du genre de celles que j’ai constatées cet août-ci en divers endroits de la capitale ; mais je crois pouvoir affirmer que tout ce que j’ai dit précédemment reste exact, que les chauves-souris ne nichent plus et n’hibernent plus dans Paris, que la chasse crépusculaire leur est demeurée ici, cette année, interdite en plein été comme au printemps.
Que l’on comprenne bien la situation : en août, les petits sont élevés, capables de voler de leurs propres ailes et de gagner leur vie ; l’existence familiale au creux du vieux mur et du vieil arbre ne s’impose plus, du moins régulièrement, même pour les époux. Il est tout naturel, il est même logique que ceux-ci renoncent aux douceurs du home, puisque la vie est dure « et qu’il y a à faire ailleurs »…
Notons ou rappelons en outre que, même aux champs, il est des veufs ou des veuves qui, durant la saison chaude, vivent en parfaits vagabonds, gîtant où ils se trouvent, à la première branche venue, à la belle étoile ; celles des chauves-souris que j’ai vues à Paris étaient peut-être de cette caste, ou représentaient des fragments de ménages dissociés parce qu’ils se trouvaient sans travail dans leur pays : pays lointain d’au moins dix kilomètres, donc assez lointain pour que la fatigue nous conseille de n’y point retourner quotidiennement et de loger à l’hôtel en attendant l’heure des globes électriques, — à l’hôtel, c’est-à-dire dans le clocher d’une église ou parmi les branches du jardin qui est sous les fenêtres de mon ami Jean.
Ami Jean, loin de te dédier ici une note comminatoire, tu vois, je te fais amende honorable. Tu n’as pas rêvé ni entendu un pinson rêvant et, sans le savoir, tu m’as rendu un grand service : celui de me fournir une transition plus heureuse que je ne l’eusse pu rêver aux propos qui suivront ceux-ci.
Ce que j’ai appris là montre en effet que Noctu, promeneuse et travailleuse « entre chien et loup » aux champs, au village, dans les petites villes et même dans la plupart des grandes, sait, dans Paris, s’adapter au noctambulisme, au repos en des gîtes de fortune, qu’elle profite de cette lumière artificielle qui n’intéresse pas les animaux domestiques, qui terrorise les fauves grands ou petits et dont les oiseaux diurnes ou nocturnes les plus voraces n’ont que faire. Changer ses mœurs selon sa condition ou son rang, ses genres de travaux et ses modes de gagne-pain, selon les latitudes, les heures et les jours, voilà, me semble-t-il, qui, plus encore que les organes artificiels, l’intelligence ou la raison, caractérise et distingue l’hôte le plus encombrant de la planète Terre : l’homme. Or, comme il avait été dans mon plan, dès le début, de bien marquer à présent le cousinage de l’homuncule-volant et de l’homme.
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