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La chanson de la croisade contre les Albigeois

DEUXIÈME PARTIE (ANONYME) (continued 2)

Jean Audiau translation

Les croisés ; au contraire, sont plongés dans la tristesse. Sur le conseil du cardinal, ils transfèrent à Amauri de Montfort le titre de comte et la possession des terres que son père avait tenues ; puis, après avoir vainement tenté d’incendier Toulouse, ils se dirigent vers Carcassonne. Amauri y fait ensevelir son père au moutier Saint-Nazaire, et, tandis que l’ost se sépare jusqu’aux beaux jours, il implore, pour le printemps suivant, le secours du roi de France.

XXIV Bataille de Baziège.

Pendant les mois qui suivent, le jeune comte de Toulouse reçoit l’hommage de l’Isle, et va occuper Condom, Marmande, Clairac et Aiguillon ; de son côté, Bernart de Comminges donne la chasse à Joris, qui est venu ravager ses terres, le rejoint devant Meilhan, lui livre bataille et le fait prisonnier.

D’autre part, le comte de Foix a conduit une expédition en Lauragais, où Foucaut de Berzi et ses gens se préparent à le combattre. C’est alors que maints barons de Toulouse, sous la conduite de leur jeune seigneur, viennent se joindre aux hommes de Raimon Rogier. On décide de livrer bataille le plus tôt possible ; Arnaut de Villemur tente alors de dissuader Raimon de Toulouse de prendre part à la lutte :

— « Sire comte, dit Arnaut de Villemur, qu’il vous plaise de m’entendre : vous ne gagneriez aucun honneur en cette bataille. Il ne sied pas à votre rang de combattre contre ces gens, s’il n’y a ni Amauri, ni un comte, ni quelque puissant personnage. Foucaut est preux et sage, mais il n’est pas d’assez haute condition pour que vous risquiez votre personne en cette aventure. D’ailleurs, même si vous le faisiez prisonnier, vous n’y gagneriez guère, car vous n’auriez de lui ni terre, ni accord, ni paix. Pourtant, s’il vous plaît de combattre, vous me trouverez à votre côté, à droite ou à gauche. » — « Arnaut, dit le comte, pourquoi me sermonner ? Je prendrai part au combat et vous prie de vouloir faire de même, car quiconque me fera défaut en portera la faute à tout jamais. Tout homme, quel qu’il soit, fût-il roi couronné, doit risquer sa personne et sa dignité pour détruire ses ennemis, jusqu’à ce qu’il les ait abaissés ! »

Le comte de Foix lui dit : « Seigneur comte, donnez-moi la première ligne de combat, la plus périlleuse. » Le comte lui répond : « Vous et Rogier Bernart, avec ceux du Carcassais, que je sais habiles à manier les armes, bons frappeurs dans la bataille et audacieux, avec ceux aussi de votre terre en qui vous avez le plus confiance, et avec votre compagnie, telle que vous l’aurez, vous leur livrerez bataille, et je vous prie de bien frapper. Avec les barons de ma terre que j’ai bien éprouvés, avec ma compagnie et mes privés, avec ceux de Toulouse, en qui j’ai confiance, avec mon frère Bertran qui est tout prêt, je viendrai vous secourir avant que vous ayez longtemps soutenu leur choc, si bien qu’à la fin de la guerre, nous resterons honorés. Seigneurs, pour cela n’ayez point de crainte : à la mort, à la vie, quel que soit le succès de votre entreprise, vous me trouverez à vos côtés, mort ou vif, car, pour cette bataille, j’ai l’intention d’y perdre la vie ou d’en sortir avec honneur. Et que le Fils de la Vierge, qui fut martyrisé, reconnaisse la droiture et voie leurs crimes ! »

Peu de temps après, la bataille s’engage à Baziège[45], entre les gens du comte de Foix et ceux de Foucaut de Berzi.

Alors vient le jeune comte, galopant en tête, tel un lion ou un léopard déchaîné ; son cheval sombre l’emporte tout droit devant lui. Il vient, lance baissée, la tête inclinée sous le heaume, fonce au plus fort de la mêlée, portant à Jean de Berzi un tel coup de son épieu niellé qu’il lui transperce le haubert, le pourpoint et le justaucorps, qu’il l’abat et le renverse, et il passe outre en criant : « Toulouse ! Francs chevaliers, massacrez la gent étrangère ! Frappez et tranchez ! » Il se tourne, revient en arrière, et frappe de nouveau de tous côtés : sa mesnie le défend et veille sur lui, et Arnaut leur porte la bannière au visage. Jean de Berzi se lève, et sa lame acérée taille, frappe, tranche et brise.

Peire Guilhem de Séguret s’approche alors en toute hâte, et frappe le comte, là où il le peut, en plein sur le ceinturon, à l’endroit où le haubert est serré, de sorte qu’il tranche la sangle et fait éclater l’acier. « Montfort ! Montfort ! crie-t-il, francs chevaliers, portez de beaux coups ! » Mais le comte n’est ni renversé ni désarçonné…

Les barons du comte tous ensemble, poussant un seul cri, rompent les bataillons avec leurs lames tranchantes, tournent et retournent les Français en tous sens, si bien qu’ils les frappent et les blessent à la poitrine et sur les flancs : les Français tombent deux par deux, dos à dos.

Alors vient la grande masse des sergents rapides : ils se mêlent si étroitement aux chevaliers dans la bataille que les Français, renversés et dominés, sont tués et taillés en pièces à la fois par les chevaliers et les sergents. Yeux, cervelles, poings, bras, chevelures, mâchoires et membres mutilés, foies, entrailles séparées du corps, sang et chair, cadavres sont répandus du tous côtés. Il y eut là tant de Français tués et égorgés que le terrain et le rivage en sont jonchés et rougis !

Le vicomte de Lautrec s’est échappé vivant ; Foucaut [de Berzi], Jean [son frère] et Thibaut, sont mis à part et retenus prisonniers, la vie sauve, tandis que les autres restent sur le champ de bataille, massacrés. La vraie Trinité a fait en cette rencontre tel miracle que, du côté du comte de Toulouse, il n’y eut personne de tué, sauf un écuyer qui s’était porté au premier rang.

Amauri de Montfort apprend à Marmande, qu’il assiégeait, la défaite de Foucaut. Il pousse énergiquement le siège de ce château et réussit à s’en emparer, grâce à l’arrivée de puissants renforts ; la ville est livrée aux flammes, et ses habitants sont massacrés. Seul, Centule d’Astarac est épargné, pour être rendu au comte de Toulouse, en échange de Foucaut de Berzi.

Cependant le fils du roi de France, à la tête d’une foule considérable de gens d’armes et de clercs, marche sur Toulouse.

XXV Le fils du roi de France vient assiéger Toulouse.

Ce n’est point merveille si l’épouvante s’empare des Toulousains ! Les consuls de la ville se hâtent d’envoyer de rapides messagers aux barons des terres et à tous les guerriers, afin que nul ne fasse défaut, ni sergents, ni archers, ni chevaliers, ni soudoyers, ni bannis vivant dans les bois, ni agiles jeunes hommes. Quiconque veut voir régner Prix et Parage, gagner des terres ou retrouver l’aisance, obtiendra en récompense, pour être venu à Toulouse, d’avoir à tout jamais part aux biens qui s’y peuvent trouver.

Pour secourir la ville sont arrivés mille chevaliers habiles à manier les armes et courageux, et cinq cents dardiers. Quand ils sont réunis, au parlement plénier des hommes de la ville et de leurs chefs, Pelfort parle le premier, car il est beau parleur ; il expose les faits et les moyens d’améliorer la situation : « Barons, vous autres de Toulouse, c’est maintenant que le savoir, la réflexion, l’intelligence vous sont nécessaires. L’entreprise du [fils du] roi de France est pour nous d’une importance capitale ; il amène des étrangers, des hommes cruels et sanguinaires. Eh bien ! Avant qu’il se loge là dehors, parmi les vignobles, que monseigneur le jeune comte, puisqu’il est son feudataire et son meilleur parent[46], lui envoie des messagers vaillants et distingués, pour lui dire qu’il n’a à son égard tort ni faute, qu’il n’a commis envers lui ni déloyauté ni mensonge, et que, s’il veut accepter son hommage, il le lui fera volontiers, à lui, à l’Eglise, et à qui le réclamerait en son nom. Que le messager dise au fils du roi que, s’il vient à Toulouse avec peu de compagnons, le jeune comte recevra de lui sa terre et sera son vassal, qu’il lui rendra la ville pour en faire garder les tours, et que, du moment que le jeune comte offre de faire droit — et droit absolu — il ne devrait point être détruit à cause des paroles des médisants. Si le fils du roi repousse cette proposition et la rejette, que Jésus-Christ, dont nous ferons notre gonfalonier, nous défende ! »

— « Voilà conseil excellent ! » répondent les barons. — « Le conseil est fort sage, dit le jeune comte, mais nous agirons autrement. Le roi était mon seigneur, et, s’il eût observé droiture à mon égard, je lui aurais toujours été loyal et fidèle ; mais, puisqu’il est envers moi malveillant, violent et hautain, puisque, tout d’abord, il m’a attaqué par les armes, m’a enlevé Marmande et tué mes chevaliers, puisqu’il chevauche contre moi avec tant de porte-bourdon, je ne lui enverrai pas de messager, je ne lui ferai pas d’avances ! Il a autour de lui d’orgueilleuses gens, de cruels conseillers, et il ne me serait d’aucun profit de lui faire quelque gracieuseté ; au contraire, je doublerais ainsi ma honte, mon dommage, et j’encourrais double reproche. Mais, quand le fils du roi sera ici en face, quand le massacre et le carnage auront duré nuit et jour, quand nous aurons vu trébucher et s’abattre par les places barons et destriers, quand nous nous serons montrés aussi forts que lui, si nous lui envoyons des messagers, il aura de nous miséricorde. Si vous m’en voulez croire, puisque le brasier s’allume, avant que le roi soit notre maître ou notre co-seigneur, nous mettrons nos affaires et les leurs sur un pied d’égalité, et nous verrons bien avec l’acier tranchant, en ce qui concerne Toulouse, si le mortier contient de l’eau ou du vin, et s’il se brisera[47]. Si nous pouvons défendre la ville, le rosier[48] s’épanouira, et l’on verra revenir Parage, Joie et Allégresse ! »

Les consuls font alors distribuer des vivres en abondance, mettre les reliques des saints à l’abri, construire des calabres et des pierrières, tendre les trébuchets, et fortifier la ville. Les postes de combat les plus dangereux sont répartis entre les barons de marque et leurs gens : tous jurent de ne pas quitter, quoi qu’il advienne, les ouvrages qu’ils ont à défendre. Les Toulousains, de leur côté, constituent une réserve d’hommes, pour porter secours, le cas échéant, aux défenseurs les plus menacés.

Que le Fils de la Vierge, qui est clarté et splendeur, et qui donna son sang précieux pour que vînt le pardon, considère raison et droiture, et veille à ce que les coupables expient leurs torts et leurs crimes ! Car le fils du roi de France arrive avec trente-quatre comtes et tant de gens qu’il n’est point en ce monde d’homme assez savant pour en évaluer les mille et les cents ! Il amène avec lui le légat de Rome qui prêche et lit que la mort et le carnage doivent se répandre tout d’abord, si bien que, dans Toulouse et ses appartenances, il ne reste aucun être vivant : ni dame, ni damoiselle, ni femme grosse, ni autre créature, ni enfant au sein ; tous doivent recevoir la mort dans les flammes ardentes.

Mais la Vierge Marie les en gardera, elle qui redresse les torts selon droiture. Et, puisque saint Sernin guide les habitants, qu’ils n’aient point de crainte ! Dieu, Droit, Force et Sens, avec le jeune comte, défendront pour eux Toulouse.

Amen !

Notes in this chapter

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