NIEUPORT, FURNES, DIXMUDE
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PARMI les prairies humides de la Flandre maritime les petites villes ressemblaient à des sanctuaires. Elles surgissaient du Passé, sans orgueil et sans péché. Très vieilles, très recueillies, leur beauté ne saisissait pas le passant; il fallait pour les voir, commencer par les aimer, pour les entendre, savoir écouter le silence. Le charme qui émanait d'elles, on ne savait si c'était le charme de la mort ou celui de la vie éternelle.
Nieuport n'est plus aujourd'hui qu'un monceau de décombres. Mais l'ennemi toujours s'acharne sur cette morte. Quand, titubant d'horreur, sous le fracas des obus on cherche à s'orienter dans ce qui fut la ville, l'affreuse monotonie des ruines empêche tout d'abord de découvrir l'emplacement de l'église, de l'hôpital, des halles. Un soldat vous guide par ce désert et, en longeant ce qui reste des ruelles, on se trouve bientôt sur la place.
On se souvient. Elle était calme, rectangulaire, toujours vide. L'air mouillé des pâtures s'y mêlait à l'odeur salée des bassins. Des cabarets paisibles et des maisons carrées se regardaient placidement; au fond, flanqué d'une curieuse tour, un bâtiment très ancien s'allongeait, les Halles, vestige d'une splendeur éteinte, d'une vie puissante abolie. Derrière ces baies ogivales, dans les salles où jadis se nouaient les trafics des marchands, dormaient les tableaux naïfs, les souvenirs, les vénérables archives. En face, des rues trop larges allaient au port, bordées l'une de maisons basses et jaunes, gîtes enfumés des pêcheurs de crevettes, l'autre de vieilles demeures grisâtres, sans âge, dont les lignes avaient été sculptées jadis par d'humbles artisans, joyeux d'orner de lignes musicales les pignons pointus ou de surmonter les fenêtres de belles coquilles doucement creusées... C'est l'hospice et son humble tourelle, c'est le curieux Hôtel de l'Espérance, c'est le Dunnehuus aux légers meneaux de pierre, où habitèrent Isabelle et Albert, c'est la vieille prison dont les basses croisées sont défendues par de lourds barreaux.

Ph. E. Van Hammée. (Histoire de la Belgique dans la guerre des Nations).—Copyright.
GRAND'PLACE DE FURNES AVANT LE BOMBARDEMENT—UNE REVUE PASSÉE PAR LE ROI ALBERT


Ph. Capit. Gérard.
FURNES—LA VILLE ABANDONNÉE


Ph. E. Van Hammée. (Histoire de la Belgique dans la guerre des Nations).—Copyright.
INTÉRIEUR DE L'ÉGLISE DE DIXMUDE APRÈS LE BOMBARDEMENT


Ph. E. Van Hammée. (Histoire de la Belgique dans la guerre des Nations). Copyright.
VUE DE MAISONS DÉTRUITES A NIEUPORT


Ph. Paul Becker.
VICTOR GILSOUL—BASSIN A NIEUPORT PRÈS DE L'ANCIEN PHARE (PEINTURE)


LÉON CASSEL—LA BÉGUINE AU PUITS— BÉGUINAGE DE DIXMUDE (PEINTURE)


Ph. Paul Becker.
App. à M. Lembrée.
VICTOR GILSOUL—NIEUPORT—SOIR SUR LE CHENAL (PEINTURE)


VICTOR GILSOUL—L'ENTRÉE DU VILLAGE DE MANNEKENSVÈRE SITUÉ SUR L'YSER ENTRE NIEUPORT ET FURNES (PEINTURE)


Ph. Paul Becker.
App. à M. Michielssens.
VICTOR GILSOUL—ARBRES DE LA CÔTE FLAMANDE (PEINTURE)

Tout près de la Grand'Place, au bord de la ville, l'église s'enfonçait dans la terre; un terre-plein ombragé de grands arbres précédait son portail obscur où brûlait, au soir tombant, dans une lanterne carrée une pauvre flamme dansante, sur laquelle se guidaient les saintes femmes aux mantes noires. L'église avait une large tour, si large qu'elle en paraissait basse. On la voyait pourtant de loin, du fond des prairies de l'Yser, du haut des sables moutonnants, de la plage parfois, par une échancrure des dunes. Les autres tours de la côte étaient des phares ou des vigies; batailleuses et obstinées, elles symbolisaient la résistance à la tempête: on pressentait en celle-ci un refuge aimant. Puissante et vieillie, elle semblait s'être tassée avec le temps, et, dans le soir, elle était pareille à une de ces dévotes maternelles qui aurait entrouvert sa mante d'ombre pour mieux accueillir ses enfants.
Elle avait été jadis à la bouche du calme Yser le centre d'un bourg prospère et fiévreux, elle l'avait vu s'entourer de murailles et devenir au bord des flots une fière place de guerre, elle avait sonné l'alarme et la victoire au jour béni où l'archiduc Albert avait battu sous ses remparts Maurice de Nassau et ses reîtres. Un tableau conservé au petit musée voisin perpétuait le souvenir de cette journée. On y voyait tracé un plan animé de Nieuport, en l'année 1600, agrémenté de figures et de légendes explicatives. Sur le chenal un pont était jeté par l'ennemi: Hier is de brug van de vyand—mais les nôtres le faisaient brûler. L'ennemi passait la rivière, mais de Saint-Georges et de Ramscapelle arrivait ventre à terre un escadron de renfort: Hier is het sercours! L'ennemi portait alors son effort au bord des flots malgré la ligne des navires qui le canonnaient, impitoyables. Mais il était bientôt écrasé par les flamands victorieux: De vyand loopt naar de zee: l'ennemi est jeté à la mer! Et c'était la préfigure émouvante de la bataille où l'autre Albert devait lutter—et devait vaincre.
A l'église le souvenir de l'époque espagnole s'exprimait autrement que par cet humble tableau de Folklore. Du fond des obscures voûtes, à travers le lourd jubé de la renaissance, des trésors se devinaient sur l'autel et autour de l'autel. Des tombeaux somptueux, de pompeuses inscriptions, immortalisaient d'illustres capitaines, d'éclatants chevaliers, des gouverneurs au nom sonore. On entendait encore dans le silence retentir leur pas éperonné. Parmi les portraits mélangés des saints et des rois on les revoyait se prosternant dans la chapelle d'Espagne, leurs pourpoints luisaient quand ils passaient sous les ogives flamboyantes... Ils étaient le beau passé, ils restaient un peu le présent de la petite ville endormie. On songeait à eux invinciblement quand on allait, à travers la paix des ruelles, vers le petit port immobile.
La mer tout doucement depuis leur temps s'était retirée. Les sables peuplés d'argousiers avaient entouré, comme un flot nouveau, les murailles. Les murailles s'étaient écroulées; le phare pointu du comte Guy bâti de briques pâles était resté, au bord du chenal, délaissé comme un témoin pensif, et le chenal s'était prolongé à travers les dunes, mélancolique et têtu, bordé d'une file d'arbres obliques. Du port on les voyait accourir, poursuivis par le vent, et remonter le cours des canaux et des rivières qui, du fond des bassins, vont au cœur de la Flandre. Le quai restait désert. Une odeur de marée y flottait aux heures de flux... Et la voici qui flotte encore malgré tout, avec le vent de deuil et le vent de gloire, à cette heure où le voyageur imprudent s'attarde sur les cendres de cette ville—de cette ville où il n'y avait pas de chef-d'œuvre, mais qui était elle-même un poème gris et or, un cimetière mélancolique.
* * *
Le charme de Dixmude était tout différent. Dès l'abord une bouffée de fraîcheur vous y montait à l'âme. Cette petite ville, un peu élevée sur la berge de l'Yser, et d'où jaillissaient, autour du haut clocher, de minces tourelles d'ardoises, semblait légère comme une âme. Et du petit Béguinage fleuri, aux confins de la ville où elle suivait doucement, pour les abandonner bientôt dans les campagnes molles, les petits canaux déserts, cette fraîcheur errait comme un baiser de jeune fille. Elle était pourtant si vieille, la petite ville, si repliée sur elle-même, si tendrement silencieuse, elle qui sortie de la nuit des âges semblait en aimer mieux la lumière du printemps. Partout le paradoxe sous mille formes se répétait: les hôtels aux murs lézardés avaient des rideaux fraîchement blanchis derrière les vitres bien lavées, des glycines débordaient des jardins centenaires, et l'herbe qui poussait entre les pavés des ruelles ne semblait point la marque persistante de l'ennui, mais l'obstination de la vie.
Sauf de rares édifices aux pignons à redans—ces pignons qu'on nomme espagnols en Flandre et flamands en Espagne—les maisons n'avaient pas de style, elles étaient simples et carrées, avec des portes hospitalières et des toits rouges, brunis par le temps. Mais elles s'étaient si bien fondues à l'ensemble, penchées l'une vers l'autre, que, patinées par l'atmosphère de brume et de soleil mouillé, elles semblaient avoir toujours été. Le miracle de cette fusion était si insensible et si doux à Dixmude que l'hôtel de ville gothique, bâti il y a moins d'un demi-siècle sur la grand'place, paraissait à peu près le contemporain de la vénérable église qui se haussait derrière lui pour mieux surveiller la ville.
Jordaens régnait dans cette église. Au-dessus du maître autel ses couleurs les plus éclatantes se mêlaient à l'azur vague de l'encens. Qu'est devenue cette Adoration des Mages? A-t-elle été déchirée par le fer ou tordue par les flammes? Gît-elle encore écrasée sous les pierres croulées de l'autel, sous les débris du tabernacle qui se levait au bord du chœur dans sa grâce élancée et frêle, sous les restes amoncelés de ce jubé de pierre blanche transparent à force d'avoir été fouillé par le ciseau le plus hardi, et qui, dressé à l'entrée de la nef, semblait un léger voile tendu pour tamiser la flamme brûlante du tableau célèbre?
Des bords de l'Yser où sont nos tranchées, quelle silhouette tragique est celle de Dixmude découronnée, mutilée, calcinée! On songe au canal d'Handzaeme qui glissait le long de l'auberge du Perroquet pour caresser ensuite le charmant hôtel des gouverneurs castillans, et dont Gilsoul a peint la douce vie! On se demande ce qui subsiste de la curieuse prison dont la façade ressemblait à celle d'un calme couvent, et ce qu'est devenue au Béguinage la maison blanche de la Grande Demoiselle et la petite église posée de guingois au fond de la cour, parmi les lilas et les roses.

LÉON CASSEL—LA MAISON DU PASSEUR, SUR L'YSER ET L'YPERLÉE MAISON HISTORIQUE (PEINTURE)


RUINES DE LA MAISON DU PASSEUR


App. à S. A. R. Mme la Comtesse de Flandre.
VICTOR GILSOUL—L'YSER A DIXMUDE (PEINTURE)


Ph. Paul Becker.
App. à Mme Le Marinel.
VICTOR GILSOUL—VIEILLES MAISONS A DIXMUDE, QUARTIER COMPLÉTEMENT DÉTRUIT (PEINTURE)

L'expert allemand qui suit méthodiquement l'incendiaire et qui fait son rapport sur les œuvres d'art détruites certifiera qu'en dehors du Jordaens, chef-d'œuvre dûment catalogué, il n'y a rien à regretter à Dixmude, ville que les professeurs d'architecture n'ont pas classée, et dont les monuments ne sont pas figurés par des numéros dans des manuels! Malheureux qui n'a compris la beauté que sur fiches! La grâce propre d'une petite ville, son émouvant visage, son silence, le parfait accord de ses pierres et de son âme, la ligne traditionnelle de ses maisons, ses œuvres d'art montées naturellement du sol et qui sont devenues nécessaires dans un ensemble harmonieux, tout cela lui échappe. Et, de même, lui échappera autour de la cité à jamais détruite la grave beauté des grandes fermes de la Renaissance, avec leurs vastes granges, leur forme traditionnelle, leur corps de logis surélevé—ces belles fermes dont le spécimen le plus parfait est la ferme de Bogaerde, si largement assise là-bas, entre la dune et les prairies, non loin de Furnes.
* * *
Au moins, sur la grand'place de Furnes, l'archéologue, même allemand, ne pouvait s'empêcher d'admirer. Avant l'insulte des bombes elle formait un des plus beaux ensembles architecturaux du monde. Il n'y avait là qu'une ou deux maisons qui ne fussent pas célèbres. Ce n'était pas la grâce altière et dorée de la grand'place de Bruxelles, ni la magnificence—à la fois orgueilleuse et tendre—d'Ypres, la sublime déchue, ni le grand poème mélancolique de Bruges, c'était quelque chose de plus intime qui ne détonnait point dans une villette exigüe et modeste, qui l'achevait au contraire, la faisait complète et parfaite et sans rien lui ôter de sa simplicité. Imaginez un vaste carré bordé de boutiques de briques grises s'achevant en pignons étagés, avec, autour des croisées, des colonnettes et des guirlandes. Des monuments d'une exquise élégance faisaient à droite et à gauche le coin des rues. Et tout près, par dessus les toits, deux églises se regardaient, Saint-Nicolas, à la tour carrée, Sainte-Walburge qui n'était guère qu'un chœur gothique levé vers le ciel comme une châsse.
Au pied de celle-ci, sous un beffroi charmant, le palais de justice bâti en 1613 par Sylvanus Boulin contenait la chapelle de la Chatellenie et son beau jubé de chêne sculpté. Un beau portrait de Louis XIV surmontait dans la salle des Pas-Perdus la grande cheminée de Jérôme Stalpaert. Une vieille porte reliait cette salle aux salons de l'hôtel de ville, tapissés de cuir de Cordoue.
Cet hôtel de ville, complétant avec le palais de justice un des angles de la place, ouvrait sa porte d'ombre sur un gracieux perron à colonne. Construit en 1596 il ne se composait que d'un seul pignon; on en ajouta un second à peu près semblable vingt ans plus tard, et une inscription spirituelle, coronabor augendo, répondit du faîte du nouveau bâtiment au pompeux finis coronat opus qui couronnait la façade primitive. Avec les dessins capricieux taillés dans ses murs de briques jaunes, avec sa tourelle terminée par un léger bulbe d'ardoises, avec son porche ouvert sur une cour pittoresque où les paysans, aux jours de marché, dételaient leurs carrioles, ce monument sans prétentions avait une grâce inimitable. Il en était de même, à l'autre bout de la place, de l'ancienne auberge de la Pomme d'Or qui devint au XVIIe siècle la maison des officiers espagnols, et de l'Hôtel de la Noble Rose (la première maison qu'atteignirent les bombes) qui n'avait pas perdu sa destination primitive, et où déjà l'archiduchesse Isabelle avait dîné sous le manteau d'une séculaire cheminée. La Halle aux viandes, le pittoresque corps de garde, en face de l'hôtel de ville, à l'angle du marché aux pommes, la belle maison du Pélican aux délicats meneaux de briques... il faudrait nommer l'une après l'une, décrire l'une après l'une avec amour, toutes les maisons de cette place, bâties sans plan d'ensemble et si proches parentes dans leur spontanéité naïve.
Il faudrait relire surtout, avec piété et avec délices, le roman curieux et frais où Camille Lemonnier a raconté par le menu l'histoire mystique de la ville. Le Petit Homme de Dieu était le meilleur guide pour le poète passant là-bas. Il le reste pour le rêveur qui veut évoquer aujourd'hui l'humble et glorieuse cité. Avec lui ressuscitent et se précisent tous les détails du beau décor. L'ayant lu, on ne pourra baiser les pierres sacrées des ruines sans sentir sous ses lèvres sourdre une âme adorable et claire.
Ceux qui n'ont pas connu Furnes douce et vivante, ceux qui n'ont pas, quittant l'ombre de Saint-Nicolas, erré dans les ruelles désertes, le long des petits couvents et des grands jardins, et des placettes où quelque chose d'indéfinissable semblait, dans le silence, toujours mourir, ceux qui n'ont pas fait le tour des vieux boulevards bordés de canaux et de haies, ceux qui ne se sont pas arrêtés sous les porches, à l'entrée des cours d'auberge, aux carrefours mystérieux, n'ont pas connu dans toute sa déchirante beauté cette petite ville innocente. Du bord des faubourgs, des fenêtres des cabarets, des chemins champêtres, des impasses, de partout l'on voyait groupées différemment, encadrées autrement, éclairées d'une autre lumière les trois tours de la grand'place, dont l'une était carrée comme la foi, l'autre légère comme l'amour, la troisième élancée comme l'espérance.
Dresse-t-elle encore, celle-ci, sa pointe aigüe sur le chœur de Sainte-Walburge, n'a-t-elle pas, à travers la toiture d'ardoise fine, chu dans l'église bombardée, parmi les stalles d'Urbain Taillebert, les statues de la Renaissance, le Christ de la confrérie auquel le jour de leur admission les jeunes gens de Furnes se liaient symboliquement à l'aide d'une corde vénérable. Et que sont-elles devenues les naïves stations sculptées représentant la vie du Christ, que des pénitents en cagoule brune promenaient encore à travers les rues le 29 juillet dernier, au cours de la procession traditionnelle, tandis que roulaient déjà, sur les chemins d'Allemagne, les canons sacrilèges qui allaient à distance tuer ce qui ne devait pas mourir.
Pierre Nothomb.


CH. FOUQUERAY RUINES DU VILLAGE DE RAMSCAPPELLE GARDÉES PAR NOS FUSILIERS MARINS (AQUARELLE)


CH. FOUQUERAY RUINES DE L'ÉGLISE DE PERVYSE (AQUARELLE)


TOUR DE L'ÉGLISE DE DIXMUDE APRÈS LE PREMIER BOMBARDEMENT


Ph. Commdant Lauwers.
NIEUPORT—RUINES DE L'ÉGLISE


Ph. Capit. Gérard.
RENINGHE—INTÉRIEUR DE L'ÉGLISE EN RUINES


Ph. Capit. Gérard.
RENINGHE TOUT CE QUI RESTE DE L'ÉGLISE

