Charles Baudelaire (continued 3)
Reading edition
LA RANÇON
L'homme a, pour payer sa rançon, Deux champs au tuf profond et riche, Qu'il faut qu'il remue et défriche Avec le fer de la raison; Pour obtenir la moindre rose, Pour extorquer quelques épis, Des pleurs salés de son front gris Sans cesse il faut qu'il les arrose. L'un est l'Art et l'autre l'Amour. —Pour rendre le juge propice, Lorsque de la stricte justice Paraîtra le terrible jour, Il faudra lui montrer des granges Pleines de moissons et des fleurs Dont les formes et les couleurs Gagnent le suffrage des Anges.
A UNE MALABARAISE
Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche Est large à faire envie à la plus belle blanche; A l'artiste pensif ton corps est doux et cher; Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair. Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître, De pourvoir les flacons d'eaux fraiches et d'odeurs, De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs, Et, dès que le matin fait chanter les platanes, D'acheter au bazar ananas et bananes. Tout le jour, où tu veux tu mènes tes pieds nus, Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus; Et quand descend le soir au manteau d'écarlate, Tu poses doucement ton corps sur une natte, vOù tes rêves flottants sont pleins de colibris, Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris. Pourquoi, l'heureuse enfant, veux-tu voir notre France, Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance, Et, confiant ta vie aux bras forts des marins, Faire de grands adieux à tes chers tamarins? Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles, Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles, Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs, Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs, Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges Et vendre le parfum de tes charmes étranges, L'œil pensif et suivant, dans nos sales brouillards, Des cocotiers absents les fantômes épars!
VARIANTE
Cette pièce parut d'abord dans l'Artiste du 13 décembre 1846, sous le titre A une Indienne. Elle était terminée par les six vers suivants:
Amour de l'inconnu, jus de l'antique pomme, Vieille perdition de la femme et de l'homme, O curiosité, toujours tu leur feras Déserter, comme font les oiseaux, ces ingrats, Pour un lointain mirage et des cieux moins prospères Le toit qu'ont parfumé les cercueils de leurs pères.
PIÈCES EXTRAITES DE L'ÉDITION POSTHUME DITE "DÉFINITIVE" (1868>
A THÉODORE DE BANVILLE
1842
Vous avez empoigné les crins de la Déesse Avec un tel poignet, qu'on vous eût pris, à voir Et cet air de maîtrise et ce beau nonchaloir. Pour un jeune ruffian terrassant sa maîtresse. L'œil clair et plein du feu de la précocité, Vous avez prélassé votre orgueil d'architecte Dans des constructions dont l'audace correcte Fait voir quelle sera votre maturité. Poète, notre sang nous fuit par chaque pore; Est-ce que par hasard la robe du Centaure Qui changeait toute veine en funèbre ruisseau, Était teinte trois fois dans les baves subtiles De ces vindicatifs et monstrueux reptiles Que le petit Hercule étranglait au berceau?
LE CALUMET DE PAIX
IMITÉ DE LONGFELLOW
I
Or Gitche Manito[14], le Maître de la Vie, Le Puissant, descendit dans la verte prairie, Dans l'immense prairie aux coteaux montueux; Et là, sur les rochers de la Rouge Carrière, Dominant tout l'espace et baigné de lumière, Il se tenait debout, vaste et majestueux. Alors il convoqua les peuples innombrables, Plus nombreux que ne sont les herbes et les sables. Avec sa main terrible il rompit un morceau Du rocher, dont il fit une pipe superbe, Puis, au bord du ruisseau, dans une énorme gerbe, Pour s'en faire un tuyau, choisit un long roseau. Pour la bourrer il prit au saule son écorce; Et lui, le Tout-Puissant, Créateur de la Force, Debout, il alluma, comme un divin fanal, La Pipe de la Paix. Debout sur la Carrière Il fumait, droit, superbe et baigné de lumière. Or pour les nations c'était le grand signal. Et lentement montait la divine fumée Dans l'air doux du matin, onduleuse, embaumée. Et d'abord ce ne fut qu'un sillon ténébreux; Puis la vapeur se fit plus bleue et plus épaisse, Puis blanchit; et montant, et grossissant sans cesse, Elle alla se briser au dur plafond des deux. Des plus lointains sommets des Montagnes Rocheuses, Depuis les lacs du Nord aux ondes tapageuses, Depuis Tawasentha, le vallon sans pareil, Jusqu'à Tuscaloosa, la forêt parfumée, Tous virent le signal et l'immense fumée Montant paisiblement dans le matin vermeil. Les Prophètes disaient: «Voyez-vous cette bande De vapeur, qui, semblable à la main qui commande, Oscille et se détache en noir sur le soleil? C'est Gitche Manito, le Maître de la Vie, Qui dit aux quatre coins de l'immense prairie: «Je vous convoque tous, guerriers, à mon conseil!» Par le chemin des eaux, par la route des plaines, Par les quatre côtés d'où soufflent les haleines Du vent, tous les guerriers de chaque tribu, tous, Comprenant le signal du nuage qui bouge, Vinrent docilement à la Carrière Rouge Où Gitche Manito leur donnait rendez-vous. Les guerriers se tenaient sur la verte prairie, Tous équipés en guerre, et la mine aguerrie, Bariolés ainsi qu'un feuillage automnal; Et la haine qui fait combattre tous les êtres, La haine qui brûlait les yeux de leurs ancêtres Incendiait encor leurs yeux d'un feu fatal. Et leurs yeux étaient pleins de haine héréditaire. Or Gitche Manito, le Maître de la Terre, Les considérait tous avec compassion, Comme un père très bon, ennemi du désordre, Qui voit ses chers petits batailler et se mordre. Tel Gitche Manito pour toute nation. Il étendit sur eux sa puissante main droite Pour subjuguer leur cœur et leur nature étroite, Pour rafraîchir leur fièvre à l'ombre de sa main; Puis il leur dit avec sa voix majestueuse, Comparable à la voix d'une eau tumultueuse Qui tombe et rend un son monstrueux, surhumain:
II
«O ma postérité, déplorable et chérie! O mes fils! écoutez la divine raison. C'est Gitche Manito, le Maître de la Vie, Qui vous parle! celui qui dans votre patrie A mis l'ours, le castor, le renne et le bison. Je vous ai fait la chasse et la pêche faciles; Pourquoi donc le chasseur devient-il assassin? Le marais fut par moi peuplé de volatiles; Pourquoi n'êtes-vous pas contents, fils indociles? Pourquoi l'homme fait-il la chasse à son voisin? Je suis vraiment bien las de vos horribles guerres. Vos prières, vos vœux même sont des forfaits! Le péril est pour vous dans vos humeurs contraires Et c'est dans l'union qu'est votre force. En frères Vivez donc, et sachez vous maintenir en paix. Bientôt vous recevrez de ma main un Prophète Qui viendra vous instruire et souffrir avec vous. Sa parole fera de la vie une fête; Mais si vous méprisez sa sagesse parfaite, Pauvres enfants maudits, vous disparaîtrez tous! Effacez dans les flots vos couleurs meurtrières. Les roseaux sont nombreux et le roc est épais; Chacun en peut tirer sa pipe. Plus de guerres, Plus de sang! Désormais vivez comme des frères, Et, tous unis, fumez le Calumet de Paix!»
III
Et soudain tous, jetant leurs armes sur la terre, Lavent dans le ruisseau les couleurs de la guerre Qui luisaient sur leurs fronts cruels et triomphants Chacun creuse une pipe et cueille sur la rive Un long roseau qu'avec adresse il enjolive. Et l'Esprit souriait à ses pauvres enfants! Chacun s'en retourna l'âme calme et ravie. Et Gitche Manito, le Maître de la Vie, Remonta par la porte entr'ouverte des cieux. —A travers la vapeur splendide du nuage Le Tout-Puissant montait, content de son ouvrage Immense, parfumé, sublime, radieux!
LA PRIÈRE D'UN PAÏEN
Ah! ne ralentis pas tes flammes; Réchauffe mon cœur engourdi, Volupté, torture des âmes! Diva! supplicem exaudi! Déesse dans l'air répandue, Flamme dans notre souterrain! Exauce une âme morfondue, Qui te consacre un chant d'airain. Volupté, sois toujours ma reine! Prends le masque d'une sirène Faite de chair et de velours, Ou verse-moi tes sommeils lourds Dans le vin informe et mystique, Volupté, fantôme élastique!
LE COUVERCLE
En quelque lieu qu'il aille, ou sur mer ou sur terre. Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc. Serviteur de Jésus, courtisan de Cythère, Mendiant ténébreux ou Crésus rutilant, Citadin, campagnard, vagabond, sédentaire, Que son petit cerveau soit actif ou soit lent, Partout l'homme subit la terreur du mystère, Et ne regarde en haut qu'avec un œil tremblant. En haut, le Ciel! ce mur de caveau qui l'étouffe. Plafond illuminé pour un opéra bouffe Où chaque histrion foule un sol ensanglanté; Terreur du libertin, espoir du fol ermite; Le Ciel! couvercle noir de la grande marmite Où bout l'imperceptible et vaste Humanité.
L'EXAMEN DE MINUIT
La pendule, sonnant minuit, Ironiquement nous engage A nous rappeler quel usage Nous fîmes du jour qui s'enfuit: —Aujourd'hui, date fatidique, Vendredi, treize, nous avons, Malgré tout ce que nous savons, Mené le train d'un hérétique. Nous avons blasphémé Jésus, Des Dieux le plus incontestable! Comme un parasite à la table De quelque monstrueux Crésus, Nous avons, pour plaire à la brute, Digne vassale des Démons, Insulté ce que nous aimons Et flatté ce qui nous rebute; Contristé, servile bourreau, Le faible qu'à tort on méprise Salué l'énorme Bêtise, La Bêtise au front de taureau; Baisé la stupide Matière Avec grande dévotion, Et de la putréfaction Béni la blafarde lumière. Enfin, nous avons, pour noyer Le vertige dans le délire, Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre, Dont la gloire est de déployer L'ivresse des choses funèbres, Bu sans soif et mangé sans faim!... —Vite soufflons la lampe, afin De nous cacher dans les ténèbres!
MADRIGAL TRISTE
Que m'importe que tu sois sage? Sois belle! et sois triste! Les pleurs Ajoutent un charme au visage. Comme le fleuve au paysage; L'orage rajeunit les fleurs. Je t'aime surtout quand la joie S'enfuit de ton front terrassé; Quand ton cœur dans l'horreur se noie; Quand sur ton présent se déploie Le nuage affreux du passé. Je t'aime quand ton grand œil verse Une eau chaude comme le sang; Quand, malgré ma main qui te berce, Ton angoisse, trop lourde, perce Comme un râle d'agonisant. J'aspire, volupté divine! Hymne profond, délicieux! Tous les sanglots de ta poitrine, Et crois que ton cœur s'illumine Des perles que versent tes yeux! Je sais que ton cœur, qui regorge De vieux amours déracinés. Flamboie encor comme une forge, Et que tu couves sous ta gorge Un peu de l'orgueil des damnés; Mais tant, ma chère, que tes rêves N'auront pas reflété l'Enfer, Et qu'en un cauchemar sans trêves, Songeant de poisons et de glaives, Éprise de poudre et de fer, N'ouvrant à chacun qu'avec crainte, Déchiffrant le malheur partout, Te convulsant quand l'heure tinte, Tu n'auras pas senti l'étreinte De l'irrésistible Dégoût, Tu ne pourras, esclave reine Qui ne m'aimes qu'avec effroi, Dans l'horreur de la nuit malsaine, Me dire, l'âme de cris pleine: «Je suis ton égale, ô mon Roi!»
L'AVERTISSEUR
Tout homme digne de ce nom A dans le cœur un Serpent jaune, Installé comme sur un trône, Qui, s'il dit: «Je veux!» répond: «Non!» Plonge tes yeux dans les yeux fixes Des Satyresses ou des Nixes, La Dent dit: «Pense à ton devoir!» Fais des enfants, plante des arbres, Polis des vers, sculpte des marbres, La Dent dit: «Vivras-tu ce soir?» Quoi qu'il ébauche ou qu'il espère, L'homme ne vit pas un moment Sans subir l'avertissement De l'insupportable Vipère.
LE REBELLE
Un Ange furieux fond du ciel comme un aigle, Du mécréant saisit à plein poing les cheveux Et dit, le secouant: «Tu connaîtras la règle! (Car je suis ton bon Ange, entends-tu?) Je le veux! Sache qu'il faut aimer, sans faire la grimace, Le pauvre, le méchant, le tortu, l'hébété, Pour que tu puisses faire à Jésus, quand il passe, Un tapis triomphal avec ta charité. Tel est l'Amour! Avant que ton cœur ne se blase, A la gloire de Dieu rallume ton extase; C'est la Volupté vraie aux durables appas!» Et l'Ange, châtiant autant, ma foi! qu'il aime. De ses poings de géant torture l'anathème; Mais le damné répond toujours: «Je ne veux pas!»
BIEN LOIN D'ICI
C'est ici la case sacrée Où cette fille très parée, Tranquille et toujours préparée. D'une main éventant ses seins, Et son coude dans les coussins, Écoute pleurer les bassins: C'est la chambre de Dorothée. —La brise et l'eau chantent au loin Leur chanson de sanglots heurtée Pour bercer cette enfant gâtée. Du haut en bas, avec grand soin, Sa peau délicate est frottée D'huile odorante et de benjoin. —Des fleurs se pâment dans un coin.
LE GOUFFRE
Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant. —Hélas! tout est abîme,—action, désir, rêve, Parole! et sur mon poil qui tout droit se relève Maintes fois de la Peur je sens passer le vent. En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève, Le silence, l'espace affreux et captivant... Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve. J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou, Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où; Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres, Et mon esprit, toujours du vertige hanté, Jalouse du néant l'insensibilité. —Ah! ne jamais sortir des Nombres et des Êtres.
LES PLAINTES D'UN ICARE
Les amants des prostituées Sont heureux, dispos et repus; Quant à moi, mes bras sont rompus Pour avoir étreint des nuées. C'est grâce aux astres nonpareils, Qui tout au fond du ciel flamboient, Que mes yeux consumés ne voient Que des souvenirs de soleils. En vain j'ai voulu de l'espace Trouver la fin et le milieu; Sous je ne sais quel oeil de feu Je sens mon aile qui se casse; Et brûlé par l'amour du beau, Je n'aurai pas l'honneur sublime De donner mon nom à l'abîme Qui me servira de tombeau.
RECUEILLEMENT
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. Tu réclamais le Soir; il descend; le voici: Une atmosphère obscure enveloppe la ville, Aux uns portant la paix, aux autres le souci. Pendant que des mortels la multitude vile, Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci, Va cueillir des remords dans la fête servile, Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici. Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années, Sur les balcons du ciel, en robes surannées; Surgir du fond des eaux le Regret souriant; Le Soleil moribond s'endormir sous une arche, Et, comme un long linceul traînant à l'Orient, Entends, ma chère, entends la douce nuit qui marche!
LA LUNE OFFENSÉE
O Lune qu'adoraient discrètement nos pères, Du haut des pays bleus où, radieux sérail, Les astres vont te suivre en pimpant attirail, Ma vieille Cynthia, lampe de nos repaires, Vois-tu les amoureux sur leurs grabats prospères, De leur bouche en dormant montrer le frais émail? Le poète buter du front sur son travail? Ou sous les gazons secs s'accoupler les vipères? Sous ton domino jaune, et d'un pied clandestin, Vas-tu, comme jadis, du soir jusqu'au matin, Baiser d'Endymion tes grâces surannées? «—Je vois ta mère, enfant de ce siècle appauvri, Qui vers son miroir penche un lourd amas d'années, Et plâtre artistement le sein qui t'a nourri!»
ÉPIGRAPHE POUR UN LIVRE CONDAMNÉ
Lecteur paisible et bucolique, Sobre et naïf homme de bien, Jette ce livre saturnien, Orgiaque et mélancolique. Si tu n'as fait ta rhétorique Chez Satan, le rusé doyen, Jette! tu n'y comprendrais rien, Ou tu me croirais hystérique. Mais si, sans se laisser charmer, Ton œil sait plonger dans les gouffres, Lis-moi, pour apprendre à m'aimer; Ame curieuse qui souffres Et vas cherchant ton paradis, Plains-moi!... Sinon, je te maudis!
ORDRE DE L'ÉDITION POSTHUME DITE «DÉFINITIVE» (1868)
PRÉFACE (C'est la pièce intitulée Au lecteur, dans les éditions précédentes.)
SPLEEN ET IDÉAL
I. Bénédiction.
II. L'Albatros.
III. Élévation.
IV. Correspondances.
V. J'aime le souvenir de ces époques nues.
VI. Les Phares.
VII. La Muse malade.
VIII. La Muse vénale.
IX. Le mauvais Moine.
X. L'Ennemi.
XI. Le Guignon.
XII. La Vie antérieure.
XIII. Bohémiens en voyage.
XIV. L'homme et la Mer.
XV. Don Juan aux enfers.
XVI. A Théodore de Banville (1842).
XVII. Châtiment de l'orgueil.
XVIII. La Beauté.
XIX. L'idéal.
XX. La Géante.
XXI. Le Masque.
XXII. Hymne à la Beauté.
XXIII. Parfum exotique.
XXIV. La Chevelure.
XXV. Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne.
XXVI. Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle.
XXVII. Sed non satiata.
XXVIII. Avec ses vêtements ondoyants et nacrés.
XXIX. Le serpent qui danse.
XXX. Une charogne.
XXXI. De profundis clamavi.
XXXII. Le Vampire.
XXXIII. Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive.
XXXIV. Remords posthume.
XXXV. Le Chat.
XXXVI. Duellum.
XXXVII. Le Balcon.
XXXVIII. Le Possédé.
XXXIX. Un fantôme.
XL. Je te donne ces vers afin que si mon nom.
XLI. Semper eadem.
XLII. Tout entière.
XLIII. Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire.
XLIV. Le Flambeau vivant.
XLV. Réversibilité.
XLVI. Confession.
XLVII. L'Aube spirituelle.
XLVIII. Harmonie du soir.
XLIX. Le Flacon.
L. Le Poison.
LI. Ciel brouillé.
LII. Le Chat.
LIII. Le beau Navire.
LIV. L'Invitation au voyage.
LV. L'Irréparable.
LVI. Causerie.
LVII. Chant d'automne.
LVIII. A une Madone.
LIX. Chanson d'après-midi.
LX. Sisina.
LXI. Vers pour le portrait d'Honoré Daumier.
LXII. Franciscæ meæ laudes.
LXIII. A une dame créole.
LXIV. Mœsta et errabunda.
LXV. Le Revenant.
LXVI. Sonnet d'automne.
LXVII. Tristesses de la lune.
LXVIII. Les Chats.
LXIX. Les Hiboux.
LXX. La Pipe.
LXXI. La Musique.
LXXII. Sépulture d'un poète maudit.
LXXIII. Une Gravure fantastique.
LXXIV. Le Mort joyeux.
LXXV. Le Tonneau de la haine.
LXXVI. La Cloche fêlée.
LXXVII. Spleen.
LXXVIII. Spleen.
LXXIX. Spleen.
LXXX. Spleen.
LXXXI. Obsession.
LXXXII. Le Goût du néant.
LXXXIII. Alchimie de la Douleur.
LXXXIV. Horreur sympathique.
LXXXV. Le Calumet de paix, imité de Longfellow.
LXXXVI. La prière d'un païen.
LXXXVII. Le Couvercle.
LXXXVIII. L'Imprévu.
LXXXIX. L'Examen de minuit.
XC. Madrigal triste.
XCI. L'Avertisseur.
XCII. A une Malabaraise.
XCIII. La Voix.
XCIV. Hymne.
XCV. Le Rebelle.
XCVI. Les Yeux de Berthe.
XCVII. Le Jet d'eau.
XCVIII. La Rançon.
XCIX. Bien loin d'ici.
C. Le Coucher du soleil romantique.
CI. Sur le Tasse en prison d'Eugène Delacroix.
CII. Le Gouffre.
CIII. Les Plaintes d'un Icare.
CIV. Recueillement.
CV. L'Heautontimoroumenos.
CVI. L'Irrémédiable.
CVII. L'Horloge.
TABLEAUX PARISIENS
CVIII. Paysage.
CIX. Le Soleil.
CX. Lola de Valence.
CXI. La lune offensée.
CXII. A une mendiante rousse.
CXIII. Le Cygne.
CXIV. Les sept Vieillards.
CXV. Les petites Vieilles.
CXVI. Les Aveugles.
CXVII. A une passante.
CXVIII. Le Squelette laboureur.
CCIX. Le Crépuscule du soir.
CXX. Le Jeu.
CXXI. Danse macabre.
CXXII. L'Amour du mensonge.
CXXIII. Je n'ai pas oublié, voisine de la ville.
CXXIV. La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse.
CXXV. Brumes et pluies.
CXXVI. Rêve parisien.
CXXVII. Le Crépuscule du matin.
LE VIN
CXXVIII. L'âme du vin.
CXXIX. Le Vin des Chiffonniers.
CXXX. Le Vin de l'assassin.
CXXXI. Le Vin du solitaire.
CXXXII. Le Vin des amants.
FLEURS DU MAL
CXXXIII. Épigraphe pour un livre condamné.
CXXXIV. La Destruction.
CXXXV. Une Martyre.
CXXXVI. Femmes damnées.
CXXXVII. Les deux bonnes Sœurs.
CXXXVII. La Fontaine de sang.
CXXXIX. Allégorie.
CXL. La Béatrice.
CXLI. Un Voyage à Cythère.
CXLII. L'Amour et le Crâne.
RÉVOLTE
CXLIII. Le Reniement de saint Pierre.
CXLIV. Abel et Caïn.
CXLV. Les Litanies de Satan.
LA MORT
CVLVI. La Mort des amants.
CXLVII. La Mort des pauvres.
CXLVIII. La Mort des artistes.
CXLIX. La Fin de la journée.
CL. Le Rêve d'un curieux.
CLI. Le Voyage.
PIÈCES EXTRAITES DES "ÉPAVES" (1866) et non insérées dans les "Fleurs du Mal"
GALANTERIES
LES PROMESSES D'UN VISAGE
J'aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés, D'où semblent couler des ténèbres; Tes yeux, quoique très noirs, m'inspirent des pensers Qui ne sont pas du tout funèbres. Tes yeux, qui sont d'accord avec tes noirs cheveux, Avec ta crinière élastique, Tes yeux, languissamment, me disent: «Si tu veux, Amant de la muse plastique, Suivre l'espoir qu'en toi nous avons excité, Et tous les goûts que tu professes, Tu pourras constater notre véracité Depuis le nombril jusqu'aux fesses; Tu trouvera au bout de deux beaux seins bien lourds, Deux larges médailles de bronze, Et sous un ventre uni, doux comme du velours, Bistré comme la peau d'un bronze, Une riche toison qui, vraiment, est la sœur De cette énorme chevelure, Souple et frisée, et qui l'égale en épaisseur, Nuit sans étoiles, Nuit obscure!»
LE MONSTRE OU LE PARANYMPHE D'UNE NYMPHE MACABRE
I
Tu n'es certes pas, ma très chère, Ce que Veuillot nomme un tendron. Le jeu, l'amour, la bonne chère Bouillonnent en toi, vieux chaudron! Tu n'es plus fraîche, ma très chère, Ma vieille infante! Et cependant Tes caravanes insensées T'ont donné ce lustre abondant Des choses qui sont très usées, Mais qui séduisent cependant. Je ne trouve pas monotone La verdeur de tes quarante ans; Je préfère tes fruits, Automne, Aux fleurs banales du Printemps! Non, tu n'es jamais monotone! Ta carcasse a des agréments Et des grâces particulières; Je trouve d'étranges piments Dans le creux de ses deux salières; Ta carcasse a des agréments! Nargue des amants ridicules Du melon et du giraumont! Je préfère tes clavicules A celles du roi Salomon, Et je plains ces gens ridicules! Tes cheveux, comme un casque bleu, Ombragent ton front de guerrière, Qui ne pense et rougit que peu, Et puis se sauvent par derrière, Comme les crins d'un casque bleu. Tes yeux qui semblent de la boue Où scintille quelque fanal, Ravivés au fard de ta joue, Lancent un éclair infernal! Tes yeux sont noirs comme la boue! Par sa luxure et son dédain Ta lèvre amère nous provoque; Cette lèvre, c'est un Éden Qui nous attire et qui nous choque, Quelle luxure! et quel dédain! Ta jambe musculeuse et sèche Sait gravir au haut des volcans, Et malgré la neige et la dèche Danser les plus fougueux cancans. Ta jambe est musculeuse et sèche. Ta peau brûlante et sans douceur, Comme celle des vieux gendarmes, Ne connaît pas plus la sueur Que ton œil ne connaît les larmes, Et pourtant elle a sa douceur!
II
Sotte, tu t'en vas droit au Diable! Volontiers j'irais avec toi, Si cette vitesse effroyable Ne me causait pas quelque émoi. Va-t'en donc, toute seule, au Diable! Mon rein, mon poumon, mon jarret Ne me laissent plus rendre hommage A ce seigneur, comme il faudrait: «Hélas! c'est vraiment bien dommage!» Disent mon rein et mon jarret. Oh! très sincèrement je souffre De ne pas aller aux sabbats, Pour voir, quand il pète du soufre, Comment tu lui baises son cas! Oh! très sincèrement je souffre. Je suis diablement affligé De ne pas être ta torchère, Et de te demander congé, Flambeau d'enfer! Juge, ma chère, Combien je dois être affligé, Puisque depuis longtemps je t'aime, Étant très logique! En effet, Voulant du Mal chercher la crème Et n'aimer qu'un monstre parfait, Vraiment oui! vieux monstre, je t'aime!
BOUFFONNERIES
SUR LES DÉBUTS D'AMINA BOSCHETTI
au Théâtre de la Monnaie, à Bruxelles[15].
Amina bondit,—fuit, puis voltige et sourit; Le Welche dit: «Tout ça, pour moi, c'est du prâcrit; Je ne connais, en fait de nymphes bocagères, Que celles de Montagne-aux-Herbes-Potagères.» Du bout de son pied fin et de son œil qui rit, Amina verse à flots le délire et l'esprit; Le Welche dit: «Fuyez, délices mensongères! Mon épouse n'a pas ces allures légères.» Vous ignorez, sylphide au regard triomphant, Qui voulez enseigner la walse à l'éléphant, Au hibou la gaîté, le rire à la cigogne, Que sur la grâce en feu le Welche dit: «Haro!» Et que le doux Bacchus lui versant du bourgogne, Le monstre répondrait: «J'aime mieux le faro!»
A M. EUGÈNE FROMENTIN
A PROPOS D'UN IMPORTUN QUI SE DISAIT SON AMI
Il me dit qu'il était très riche, Mais qu'il craignait le choléra; —Que de son or il était chiche, Mais qu'il goûtait fort l'Opéra; —Qu'il raffolait de la nature, Ayant connu monsieur Corot; —Qu'il n'avait pas encor voiture, Mais que cela viendrait bientôt; —Qu'il aimait le marbre et la brique, Les bois noirs et les bois dorés; —Qu'il possédait dans sa fabrique Trois contre-maîtres décorés; —Qu'il avait, sans compter le reste. Vingt mille actions sur le Nord; —Qu'il avait trouvé, pour un zeste. Des encadrements d'Oppenord; —Qu'il donnerait (fût-ce à Luzarches) Dans le bric-à-brac jusqu'au cou, Et qu'au Marché des Patriarches Il avait fait plus d'un bon coup; —Qu'il n'aimait pas beaucoup sa femme, Ni sa mère;—mais qu'il croyait A l'immortalité de l'âme Et qu'il avait lu Niboyet! —Qu'il penchait pour l'amour physique, Et qu'à Rome, séjour d'ennui, Une femme, d'ailleurs phtisique, Était morte d'amour pour lui. Pendant trois heures et demie, Ce bavard, venu de Tournai, M'a dégoisé toute sa vie; J'en ai le cerveau consterné. S'il fallait décrire ma peine, Ce serait à n'en plus finir; Je me disais, domptant ma haine: «Au moins, si je pouvais dormir!» Comme un qui n'est pas à son aise, Et qui n'ose pas s'en aller, Je frottais de mon cul ma chaise, Rêvant de me faire empaler. Ce monstre se nomme Bastogne; Il fuyait devant le fléau. Moi, je fuirai jusqu'en Gascogne, Ou j'irai me jeter à l'eau, Si, dans ce Paris, qu'il redoute, Quand chacun sera retourné, Je trouve encore sur ma route, Ce fléau, natif de Tournai!
Bruxelles, 1865.
UN CABARET FOLATRE
SUR LA ROUTE DE BRUXELLES A UCCLE
Vous qui raffolez des squelettes Et des emblèmes détestés, Pour épicer les voluptés (Fût-ce de simples omelettes!) Vieux Pharaon, ô Monselet! Devant cette enseigne imprévue. J'ai rêvé de vous: A la vue Du Cimetière, Estaminet!
AUTRES POÉSIES publiées du vivant de l'auteur
* * *
N'est-ce pas qu'il est doux, maintenant que nous sommes[16] Fatigués et flétris comme les autres hommes, De chercher quelquefois à l'Orient lointain Si nous voyons encor les rougeurs du matin, Et, quand nous avançons dans la rude carrière, D'écouter les échos qui chantent en arrière Et les chuchotements de ces jeunes amours Que le Seigneur a mis au début de nos jours?...
* * *
Il aimait à la voir, avec ses jupes blanches[17], Courir tout au travers du feuillage et des branches, Gauche et pleine de grâce, alors qu'elle cachait Sa jambe, si la robe aux buissons s'accrochait...
HYMNE SENTIMENTAL[18]
C'est l'heure favorable aux baisers; la tempête, Qui blasphème le ciel et fait trembler le faîte, Invite les bons vins du fond de leur grenier A descendre en cadence au conjugal foyer. Car l'intime chaleur de l'âtre qui pétille Sert à rendre meilleurs les pères de famille, Et la foudre fera, complice de l'amour, L'épouse au cœur tremblant docile jusqu'au jour.
SONNET BURLESQUE[19]
Vacquerie A son Py— Lade épi— Que: «Qu'on rie Ou qu'on crie, Notre épi Brave pi— Aillerie. O Meuri— Ce! il mûri— Ra, momie. Ce truc-là Mène à l'A— Cadémie.»
SAPHO[20]
Fragments littéraires
«Avant que le Constitutionnel n'imprime la fameuse tragédie de Sapho dans sa Bibliothèque choisie, nous livrons à l'avidité de nos lecteurs quelques fragments de cette œuvre remarquable, où rayonnent l'éclat et la vigueur de l'école moderne, unies (sic) aux grâces coquettes et charmantes de Marivaux et de Crébillon fils.
Voici quelques vers détachés d'une scène d'amour entre Phaon et la célèbre Lesbienne:
Oui, Phaon, je vous aime; et, lorsque je vous vois, Je perds le sentiment et la force et la voix. Je souffre tout le jour le mal de votre absence, Mal qui n'égale pas l'heur de votre présence; Si bien que vous trouvant, quand vous venez le soir, La cause de ma joie et de mon désespoir, Mon âme les compense, et sous les lauriers roses Étouffe l'ellébore et les soucis moroses.
Maintenant Phaon, le timide pasteur, s'épouvante de cette passion qu'il est pourtant tout prêt à partager.
Cette belle a, parmi les genêts près d'éclore, Respiré les ardeurs de notre tiède aurore. En chatouillant l'orgueil d'un berger tel que moi. Son amour n'est pas sans me donner de l'effroi.
A part la réserve, peut-être trop romantique, de ce dernier alexandrin, on ne peut méconnaître une grande fermeté de touche et une sobriété de forme qui rappellent heureusement la facture de Lucrèce. Mais, continue Phaon,
Comme de ses chansons chaudement amoureuses Émane un fort parfum de riches tubéreuses, Je redoute—moi dont le cœur est neuf encor. De ne la pouvoir suivre en son sublime essor; Je baisse pavillon,—pauvre âme adolescente, Au feu de cette amour terrible et menaçante.
Maintenant, c'est au tour de Sapho d'exprimer, en traits éloquents, ses doutes et ses alarmes:
Pour aimer les bergers, faut-il être bergère? Pour avoir respiré la perfide atmosphère De tes tristes cités, corruptrice Lesbos, Faut-il donc renoncer aux faveurs d'Antéros? Et suis-je désormais une conquête indigne De ce jeune berger, doux et blanc comme un cygne?
L'auteur nous pardonnera sans doute ces courtes citations, qui ne peuvent nuire à l'intérêt qu'inspirera son œuvre, et qui sont assez piquantes pour attirer vers elle l'attention et la faveur publiques.»
CHANSON[21]
—Combien dureront nos amours? Dit la pucelle au clair de lune. L'amoureux répond:—O ma brune. Toujours! toujours! Quand tout sommeille aux alentours, Hortense, se tortillant d'aise, Dit qu'elle veut que je la baise Toujours! toujours! Moi, je dis:—Pour charmer mes jours Et le souvenir de mes peines: Bouteilles, que n'êtes-vous pleines Toujours! toujours! Car le plus chaste des amours, Le galant le plus intrépide, Comme un flacon s'use et se vide Toujours! toujours!
(1848.)
ÉPILOGUE[22]
Le cœur content, je suis monté sur la montagne D'où l'on peut contempler la ville en son ampleur, Hôpital, lupanars, purgatoire, enfer, bagne, Où toute énormité fleurit comme une fleur. Tu sais bien, ô Satan, patron de ma détresse, Que je n'allais pas là pour répandre un vain pleur; Mais comme un vieux paillard d'une vieille maîtresse Je voulais m'enivrer de l'énorme catin Dont le charme infernal me rajeunit sans cesse. Que tu dormes encor dans les draps du matin, Lourde obscure, enrhumée, ou que tu te pavanes Dans les voiles du soir passementés d'or fin, Je t'aime, ô capitale infâme! Courtisanes Et bandits, tels souvent vous offrez des plaisirs Que ne comprennent pas les vulgaires profanes.
VERS LAISSÉS CHEZ UN AMI ABSENT[23]
[Sur l'enveloppe:]
Monsieur Auguste Malassis, Rue de Mercélis, Numéro trente-cinq bis, Dans le faubourg d'Ixelles, Bruxelles. (Recommandé à l'Arioste De la poste, C'est-à-dire à quelque facteur Versificateur.)
5 heures, à l'Hermitage.
Mon cher, je suis venu chez vous Pour entendre une langue humaine, Comme un qui, parmi les Papous, Chercherait son ancienne Athène. Puisque chez les Topinambous Dieu me fait faire quarantaine, Aux sots je préfère les fous, Dont je suis, chose, hélas! certaine. Offrez à Mam'selle Fanny (Qui ne répondra pas: nenny, La salut n'étant pas d'un âne) L'hommage d'un bon écrivain. Ainsi qu'à l'ami Lécrivain Et qu'à Mam'selle Jeanne.
SONNET POUR S'EXCUSER DE NE PAS ACCOMPAGNER UN AMI A NAMUR[24]
Puisque vous allez vers la ville Qui, bien qu'un fort mur l'encastrât, Défraya la verve servile Du fameux poète Castrat; Puisque vous allez en vacances Goûter un plaisir recherché, Usez toutes vos éloquences, Mon bien cher Coco-Malperché[25], (Comme je le ferais moi-même) A dire là-bas combien j'aime Ce tant folâtre Monsieur Rops, Qui n'est pas un grand prix de Rome, Mais dont le talent est haut comme La pyramide de Chéops!
POÉSIES publiées après la mort de l'auteur
INCOMPATIBILITÉ[26]
Tout là-haut, tout là-haut, loin de la route sûre, Des fermes, des vallons, par delà les coteaux, Par delà les forêts, les tapis de verdure, Loin des derniers gazons foulés par les troupeaux. On rencontre un lac sombre encaissé dans l'abîme Que forment quelques pics désolés et neigeux; L'eau, nuit et jour, y dort dans un repos sublime Et n'interrompt jamais son silence orageux. Dans ce morne désert, à l'oreille incertaine Arrivent par moments des bruits faibles et longs Et des échos plus morts que la cloche lointaine D'une vache qui paît aux penchants des vallons. Sur ces monts où le vent efface tout vestige, Ces glaciers pailletés qu'allume le soleil, Sur ces rochers altiers où guette le vertige, Dans ce lac où le soir mire son teint vermeil, Sous mes pieds, sur ma tête et partout le silence, Le silence qui fait qu'on voudrait se sauver, Le silence éternel et la montagne immense, Car l'air est immobile et tout semble rêver. On dirait que le ciel, en cette solitude, Se contemple dans l'onde, et que ces monts, là-bas, Écoutent, recueillis, dans leur grave attitude, Un mystère divin que l'homme n'entends pas. Et lorsque par hasard une nuée errante Assombrit dans son vol le lac silencieux, On croirait voir la robe ou l'ombre transparente D'un esprit qui voyage et passe dans les cieux.
[1837-1838.]
[A M. H. Hignard[27].]
Tout à l'heure, je viens d'entendre Dehors résonner doucement Un air monotone et si tendre Qu'il bruit en moi vaguement, Une de ces vielles plaintives, Muses des pauvres Auvergnats, Qui jadis aux heures oisives Nous charmaient si souvent, hélas! Et, son espérance détruite, Le pauvre s'en fut tristement; Et moi, je pensai tout de suite A mon ami que j'aime tant, Qui me disait en promenade Que pour lui c'était un plaisir Qu'une semblable sérénade Dans un long et morne loisir. Nous aimions cette humble musique Si douce à nos esprits lassés Quand elle vint, mélancolique, Répondre à de tristes pensers. —Et j'ai laissé les vitres closes, Ingrat, pour qui m'a fait ainsi Rêver de si charmantes choses Et penser à mon cher Henri!
[1839.]
[A M. Antony Bruno[28].]
Vous avez, compagnon, dont le cœur est poète, Passé dans quelque bourg tout paré, tout vermeil, Quand le ciel et la terre ont un bel air de fête, Un dimanche éclairé par un joyeux soleil; Quand le clocher s'agite et qu'il chante à tue-tête, Et tient dès le matin le village en éveil, Quand tous pour entonner l'office qui s'apprête, S'en vont, jeunes et vieux, en pimpant appareil; Lors, s'élevant au fond de votre âme mondaine, Des tons d'orgue mourant et de cloche lointaine Vous ont-ils pas tiré malgré vous un soupir? Cette dévotion des champs, joyeuse et franche, Ne vous a-t-elle pas, triste et doux souvenir, Rappelé qu'autrefois vous aimiez le dimanche?
[1840.]
* * *
Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre[29]. La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre Insensible aux regards de l'univers moqueur, Sa beauté ne fleurit que dans mon triste cœur. Pour avoir des souliers elle a vendu son âme, Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme, Je tranchais du tartufe et singeais la hauteur, Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur. Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque. Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque, Ce qui n'empêche pas les baisers amoureux De pleuvoir sur son front plus pelé qu'un lépreux. Elle louche, et l'effet de ce regard étrange, Qu'ombragent des cils noirs plus longs que ceux d'un ange, Est tel que tous les yeux pour qui l'on s'est damné Ne valent pas pour moi son œil juif et cerné. Elle n'a que vingt ans; la gorge déjà basse, Pend de chaque côté, comme une calebasse, Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps, Ainsi qu'un nouveau-né, je la tette et la mords. Et bien qu'elle n'ait pas souvent même une obole Pour se frotter la chair et pour s'oindre l'épaule, Je la lèche en silence, avec plus de ferveur Que Madeleine en feu les deux: pieds du Sauveur. La pauvre créature, au plaisir essoufflée, A de rauques hoquets la poitrine gonflée, Et je devine, au bruit de son souffle brutal, Qu'elle a souvent mordu le pain de l'hôpital. Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle, Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle, Car, ayant trop ouvert son cœur à tous venants, Elle a peur sans lumière et croit aux revenants. Ce qui fait que, de suif, elle use plus de livres Qu'un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres, Et redoute bien moins la faim et ses tourments Que l'apparition de ses défunts amants. Si vous la rencontrez, bizarrement parée, Se faufilant au coin d'une rue égarée, Et la tête et l'œil bas, comme un pigeon blessé. Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé, Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordure Au visage fardé de cette pauvre impure Que déesse Famine a, par un soir d'hiver, Contrainte à relever ses jupons en plein air. Cette bohème-là, c'est mon tout, ma richesse, Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse, Celle qui m'a bercé sur son giron vainqueur, Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur.
[Épitaphe pour lui-même[30].]
Ci-gît, qui pour avoir par trop aimé les gaupes, Descendit jeune encore au royaume des taupes.
[1841-1842.]
CHANSON DU SCIEUR DE LONG[31]
Rien n'est aussi-z-aimable, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Rien n'est aussi-z-aimable Que les scieurs de long (bis.) Ia pas des gens plus aise, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Ia pas des gens plus aise Que les scieurs de long. (bis.) Tant qu'ils sont sur la bille, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Tant qu'ils sont sur la bille Sciant des cheverons, (bis.) Aussi de la membrure, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Aussi de la membrure De tout échantillon (bis.) —La maître vient les voir, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Le maître vient les voir: Courage, compagnons, (bis.) V'ià la Saint-Jean qu'arrive, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, V'ià la Saint-Jean qu'arrive: Les écus rouleront! (bis.) —Nous irons voir nos femmes, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Nous irons voir nos femmes, Les ceux qui en auront; (bis.) Ia plus que le p'tit Pierre, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Ia plus que le p'tit Pierre, Mais nous le marierons (bis.) Avec la fille du maître, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Avec la fille du maître Qui-z-est ici présent. (bis.) Nous irons à la noce, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Nous irons à la noce, Comme tous les parents. (bis.) L'an d'après, sur la bille, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, L'an d'après sur la bille, Jouerons les p'tits enfants. (bis.) Car rien n'est si-z-aimable, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Car rien n'est si-z-aimable Que les scieurs de long. (bis.)
[A Sainte-Beuve.]
Tous imberbes alors, sur les vieux bancs de chêne[32]. Plus polis et luisants que des anneaux de chaîne, Que, jour à jour, la peau des hommes a fourbis, Nous traînions tristement nos ennuis, accroupis Et voûtés sous le ciel carré des solitudes, Où l'enfant boit, dix ans, l'âpre lait des études. C'était dans ce vieux temps, mémorable et marquant, Où, forcés d'élargir le classique carcan, Les professeurs, encor rebelles à vos rimes, Succombaient sous l'effort de nos folles escrimes Et laissaient l'écolier, triomphant et mutin, Faire à l'aise hurler Triboulet en latin.— Qui de nous, en ces temps d'adolescences pâles, N'a connu la torpeur des fatigues claustrales, —L'œil perdu dans l'azur morne d'un ciel d'été, Ou l'éblouissement de la neige,—guetté, L'oreille avide et droite,—et bu, comme une meute, L'écho lointain d'un livre ou le cri d'une émeute? C'était surtout l'été, quand les plombs se fondaient, Que ces grands murs noircis en tristesse abondaient, Lorsque la canicule ou le fumeux automne Irradiait les cieux de son feu monotone, Et faisait sommeiller, dans les sveltes donjons, Les tiercelets criards, effroi des blancs pigeons; Saison de rêverie, où la Muse s'accroche Pendant un jour entier au battant d'une cloche; Où la Mélancolie, à midi, quand tout dort, Le menton dans la main, au fond du corridor,— L'œil plus noir et plus bleu que la Religieuse, Dont chacun sait l'histoire obscène et douloureuse, —Traîne un pied alourdi de précoces ennuis. Et son front moite encor des longueurs[33] de ses nuits. —Et puis, venaient les soirs malsains, les nuits fiévreuses, Qui rendent de leur corps les filles amoureuses Et les font, aux miroirs,—stérile volupté,— Contempler les fruits mûrs de leur nubilité,— Les soirs italiens, de molle insouciance, —Qui des plaisirs menteurs révèlent la science, —Quand la sombre Vénus, du haut des balcons noirs, Verse des flots de musc de ses frais encensoirs.—
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ce fut dans ce conflit de molles circonstances, Mûri par vos sonnets, préparé par vos stances, Qu'un soir, ayant flairé le livre et son esprit, J'emportai sur mon cœur l'histoire d'Amaury. Tout abîme mystique est à deux pas du doute.— Le breuvage infiltré lentement, goutte à goutte,— En moi qui, dès quinze ans, vers le gouffre entraîné, Déchiffrais couramment les soupirs de René, Et que de l'inconnu la soif bizarre altère[34], —A travaillé le fond de la plus mince artère.— J'en ai tout absorbé, les miasmes, les parfums, Le doux chuchotement des souvenirs défunts, Les longs enlacements des phrases symboliques, —Chapelets murmurants de madrigaux mystiques, —Livre voluptueux, si jamais il en fut.— Et depuis, soit au fond d'un asile touffu, Soit que, sous les soleils des zones différentes, L'éternel bercement des houles enivrantes, Et l'aspect renaissant des horizons sans fin, Ramenassent ce cœur vers le songe divin,— Soit dans les lourds loisirs d'un jour caniculaire Ou dans l'oisiveté frileuse de frimaire,— Sous les flots du tabac qui masque le plafond,— J'ai partout feuilleté le mystère profond De ce livre si cher aux âmes engourdies Que leur destin marqua des mêmes maladies, Et, devant le miroir, j'ai perfectionné L'art cruel qu'un démon, en naissant, m'a donné, —De la douleur pour faire une volupté vraie,— D'ensanglanter son mal et de gratter sa plaie. Poète, est-ce une injure ou bien un compliment? Car, je suis vis-à-vis de vous comme un amant, En face du fantôme, au geste plein d'amorces, Dont la main et dont l'œil ont, pour pomper les forces, Des charmes inconnus.—Tous les êtres aimés Sont des vases de fiel qu'on boit les yeux fermés, Et le cœur transpercé, que la douleur allèche, Expire chaque jour en bénissant sa flèche.
[1844.]
* * *
Noble femme au bras fort, qui durant les longs jours[35], Sans penser bien ni mal, dors ou rêves toujours Fièrement troussée à l'antique. Toi que depuis dix ans qui pour moi se font lents Ma bouche bien apprise aux baisers succulents Choya d'un amour monastique. Prêtresse de débauche et ma sœur de plaisir, Qui toujours dédaignas de porter et nourrir Un homme en tes cavités saintes. Tant tu crains et tu fuis le stigmate alarmant Que la vertu creusa de son soc infamant An flanc des matrones enceintes.
[Élégie refusée aux jeux floraux.][36]
Mes bottes, pauvres fleurs, sur leurs tiges fanées, Dans un coin, tristement, gisaient, abandonnées, Veuves des soins du décrotteur. Les jours étaient passés où mon âme ravie Les voyait recouvrer leur éclat et leur vie Sous le pinceau réparateur. Et moi, je contemplais avec sollicitude Le spectacle émouvant de leur décrépitude! Puis, un de ces soupirs qu'on ne peut étouffer S'échappa malgré moi de ma gorge oppressée, Et mon cœur, encor plein de leur grandeur passée, Se mit à les apostropher. O bottes! leur disais-je, ô bottes infidèles, Vous êtes, vous aussi, comme les hirondelles, Des oiseaux légers, inconstants! Vous aimez le ciel pur et les brises amies; Aussi d'un vol léger, vous vous êtes enfuies Quand est venu le mauvais temps. Ainsi, durant les jours pluvieux de novembre, Me voilà donc contraint de rester dans ma chambre, Appelant, mais en vain, les beaux jours d'autrefois, Car la dent des pavés en grosses cicatrices A gravé sur vos fronts vos états de services, Et vous n'entendez plus ma voix. Le ciel, dont la bonté s'étend sur la nature, Refuse ses bienfaits à la littérature. Peut-être, hélas! l'hiver entier, Traînant cette existence absurde et malheureuse, J'attendrai vainement d'une âme généreuse Un crédit chez quelque bottier. Oh! si pareil bienfait vient à tomber des nues, Je jure de marcher au travers de nos rues Avec un légitime orgueil. Et vous, dont je n'ai plus qu'une triste mémoire, O mes bottes! rentrez au fond de cette armoire Qui va vous servir de cercueil.
[1851.]
* * *
Hélas! qui n'a gémi sur autrui, sur soi-même[37]? Et qui n'a dit à Dieu: «Pardonnez-moi, Seigneur, Si personne ne m'aime et si nul n'a mon cœur; Ils m'ont tous corrompu; personne ne vous aime!» Alors lassé du monde et de ses vains discours, Il faut lever les yeux aux voûtes sans nuages, Et ne plus s'adresser qu'aux muettes images De ceux qui n'aiment rien consolantes amours. Alors, alors, il faut s'entourer de mystère, Se fermer aux regards, et sans morgue et sans fiel, Sans dire à vos voisins: «Je n'aime que le ciel», Dire à Dieu: «Consolez mon âme de la terre!» Tel, fermé par son prêtre un pieux monument, Quand sur nos sombres toits la nuit est descendue, Quand la foule a laissé le pavé de la rue, Se remplit de silence et de recueillement.
[1852.]
* * *
Quant à moi, si j'avais un beau parc planté d'ifs sur autrui, sur soi-même[38], Si, pour mettre à l'abri mon bonheur dans l'orage, J'avais, comme ce riche, un parc au vaste ombrage, Dédale s'égarant sous de sombres massifs; Si j'avais des bosquets, ô rossignols craintifs, O cygnes, vos bassins; votre sentier sauvage, Vers luisants qui, le soir, étoilez le feuillage; Vos prés au grand soleil, petits grillons plaintifs; Je sais qui je voudrais cacher sous mes feuillées, Avec qui secouer dans les herbes mouillées Les perles que la nuit y verse de ses doigts, Avec qui respirer les odeurs des rivières, Ou dormir à midi dans les chaudes clairières, Et tu le sais aussi, belle aux yeux trop adroits.
AUTRE MONSELET PAILLARD[39]
VERS DESTINÉS A SON PORTRAIT
On me nomme le petit chat; Modernes petites-maîtresses, J'unis à vos délicatesses La force d'un jeune pacha. La douceur de la voûte bleue Est concentrée en mon regard; Si vous voulez me voir hagard, Lectrices, mordez-moi la queue!
SONNET[40]
Lorsque de volupté s'alanguissent tes yeux, Tes yeux noirs flamboyants de panthère amoureuse, Dans ta chair potelée, et chaude, et savoureuse, J'enfonce à belles dents les baisers furieux. Je suis saisi du rut sombre et mystérieux Qui jadis transportait la Grèce langoureuse, Quand elle contemplait, terre trois fois heureuse, L'accouplement sacré des Hommes et des Dieux. Puis, sur mon sein brûlant, je crois tenir serrée Quelque idole terrible et de sang altérée, A qui les longs sanglots des moribonds sont doux, Et j'éprouve, au milieu des spasmes frénétiques, L'atroce enivrement des vieux Fakirs hindous, Les extases sans fin des Brahmes fanatiques.
[Sur l'album de Mme Émile Chevalet.]
Au milieu de la foule, errantes, confondues, Gardant le souvenir précieux d'autrefois, Elles cherchent l'écho de leurs voix éperdues, Tristes comme le soir deux colombes perdues Et qui s'appellent dans les bois.
* * *
Je vis, et ton bouquet est de l'architecture[41]: C'est donc lui la beauté, car c'est moi la nature; Si toujours la nature embellit la beauté, Je fais valoir tes fleurs... me voilà trop flatté.
AMŒNITATES BELGICÆ[42]
VENUS BELGE[43]
[En faisant l'ascension de la rue Montagne de la Cour, à Bruxelles.]
Ces mollets sur ces pieds montés Qui vont sous ces cottes peu blanches Ressemblent à des troncs plantés. Dans des planches. Les seins des moindres femmelettes Ici pèsent plusieurs quintaux Et leurs membres sont des poteaux Qui donnent le goût des squelettes. Il ne me suffit pas qu'un sein soit gros et doux; Il le faut un peu ferme, ou je tourne casaque, Car, sacré nom de Dieu! je ne suis pas cosaque, Pour me soûler avec du suif et du saindoux.
LA PROPRETÉ DES DEMOISELLES BELGES
Elle puait comme une fleur moisie. Moi, je lui dis (mais avec courtoisie): «Vous devriez prendre un bain régulier Pour dissiper ce parfum de bélier.» Que me répond cette jeune hébétée? «Je ne suis pas, moi, de vous dégoûtée!» —Ici pourtant on lave le trottoir Et le parquet avec du savon noir.
UNE EAU SALUTAIRE
Joseph Delorme a découvert Un ruisseau si clair et si vert Qu'il donne aux malheureux l'envie D'y terminer leur triste vie. —Je sais un moyen de guérir De cette passion malsaine Ceux qui veulent ainsi périr: Menez-les aux bords de la Senne.
UN NOM DE BON AUGURE
Sur la porte je lus: «Lise Van Swieten.» (C'était dans un quartier qui n'est pas un Éden.) —Heureux l'époux, heureux l'amant qui la possède, Cette Ève qui contient en elle son remède! Cet homme enviable a trouvé, Ce que nul n'a jamais rêvé, Depuis le pôle nord jusqu'au pôle antarctique, Une épouse prophylactique!—
OPINION DE M. HETZEL SUR LE FARO[44]
«Buvez-vous du faro?» dis-je à monsieur Hetzel. Je vis un peu d'horreur sur sa mine barbue. «Non, jamais! le faro (je dis cela sans fiel), C'est de la bière deux fois bue.» Hetzel parlait ainsi dans un café flamand, Par prudence sans doute, énigmatiquement. Je compris que c'était une manière fine De me dire: «Faro, synonyme d'urine!»
LES BELGES ET LA LUNE[45]
On n'a jamais connu de race si baroque Que ces Belges. Devant le joli, le charmant, Ils roulent de gros yeux et grognent sourdement; Tout ce qui réjouit nos cœurs mortels les choque. Dites un mot plaisant, et leur œil devient gris Et terne comme l'œil d'un poisson qu'on fait frire; Une histoire touchante: ils éclatent de rire, Pour faire voir qu'ils ont parfaitement compris. Comme l'esprit, ils ont en horreur les lumières; Parfois, sous la clarté calme du firmament, J'en ai vu qui, rongés d'un bizarre tourment, Dans l'horreur de la fange et du vomissement, Et gorgés jusqu'aux dents de genièvre et de bière, Aboyaient à la lune, assis sur leur derrière!
ÉPITAPHE POUR L'ATELIER de M. ROPS,
FABRIQUANT DE CERCEUILS A BRUXELLES
Je rêvais, contemplant ces bières De palissandre et d'acajou, Qu'un habile ébéniste orne de cent manières; Quel écrin, et pour quel bijou! Les morts ici sont sans vergogne. Un jour des cadavres flamands Souilleront ces cercueils charmants. Faire de tels étuis pour de telles charognes!
L'ESPRIT CONFORME
Les Belges poussent, ma parole! L'imitation à l'excès, Et s'ils attrapent la vérole, C'est pour ressembler aux Français.
LA CIVILISATION BELGE
Le Belge est très civilisé: Il est voleur, il est rusé, Il est parfois syphilisé, Il est donc très civilisé. Il ne déchire pas sa proie Avec ses ongles; met sa joie A montrer qu'il sait employer A table fourchette et cuiller; Il néglige de s'essuyer, Mais porte paletot, culottes, Chapeau, chemise même et bottes; Fait de dégoûtantes ribotes; Dégueule aussi bien que l'Anglais; Met sur le trottoir des engrais; Rit du ciel et croit au progrès Tout comme un journaliste d'outre— Quiévrain[46];—de plus, il peut f...., Debout, comme un singe avisé; Il est donc très civilisé.