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L'initiation au péché et à l'amour

DEUXIÈME PARTIE (continued 2)

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Rencontre banale, dans un wagon de chemin de fer, entre Passy et la gare Saint-Lazare. Il était cinq heures. Une jeune fille brune, aux longs yeux, était assise en face de lui, simplement vêtue, les regards dehors sur les talus qui passaient. Elle l’avait tout de suite impressionné. Il avait osé lui parler ; ils étaient seuls ; comme ils arrivaient à la gare, il obtint deux mots quelconques.

Elle ne voulait pas qu’il la suivît. Il l’avait suivie tout de même ; rue Tronchet, elle était entrée dans une maison de modes. Il s’était obstiné et avait attendu. Il attendit une heure et demie. Quand elle sortit, il l’aborda, elle montait vers les Batignolles ; elle le laissait parler ; il trouvait des choses à lui dire ; sans y penser, il pratiquait la méthode de son ami Crémone ; et il s’aperçut que cela est tout instinctif, mais qu’il faut y aller de tout son cœur.

Elle refusa de dîner avec lui ; elle dînait avec sa mère, ses sœurs ; elle travaillait ; elle n’avait pas le temps de s’amuser ; elle était déjà en retard. Ils arrivaient à la place Clichy.

— Eh bien, après votre dîner, venez avec moi au théâtre.

— Je ne peux pas.

— Je vous en prie… Je vais revenir vous chercher dans une heure ; j’attendrai devant votre porte.

Ce fut convenu. Elle demeurait en haut de l’avenue de Saint-Ouen. Il dîna rapidement. A huit heures il était là ; cinq minutes après elle apparut. Elle avait la même toilette noire en cachemire, avec un plus joli chapeau.

— Que cela est bien de votre part !…

— Oh ! je fais une folie !…

Elle aimait le drame ; ils montèrent en voiture et arrivèrent à la Porte-Saint-Martin ; il prit une baignoire.

Ils se tenaient les mains ; maintenant elle le regardait, et il se voyait dans le noir d’ébène et profond de ses grands longs yeux aux cils mouillés ; son teint était blanc et très mat ; elle avait les cheveux coiffés à la vierge, en deux bandeaux qui encadraient de leur noir ce blanc mat et ces yeux.

A la sortie, quand ils furent remontés en voiture, elle fut saisie de peurs ; elle se tirait très doucement, mais opiniâtrement.

— Non, monsieur, je vous en supplie, reconduisez-moi.

Elle faiblissait ; elle se taisait ; il la prit entre ses bras, et ils se baisèrent follement sur la bouche.

Elle fut divine ; les pointes de ses seins étaient des coraux incrustés dans l’ivoire de sa frêle poitrine, ses lèvres étaient d’un feu très languide, et son ventre avait des moiteurs et des douceurs et des chaleurs à perdre l’âme.

Et il écrivit dans un moment de lyrisme :

« Nous nous aimons.

» Voilà trois soirées, trois nuits et trois matins que notre astre rayonne… Oh ! merci que je t’ai connue, étoile des cieux, étoile du berger, clarté des cœurs !

» Et cela durera infiniment. »

… Il ne pouvait le croire… Ce fut un matin, en se levant, qu’il s’en aperçut… Louise n’était justement pas venue la veille au soir… Il se dit qu’il rêvait… Mais non ; cela était certain : il était malade !

Après déjeuner, il courut chez son médecin.

— Eh bien ! mon cher ami, ça y est ; vous êtes pincé… Oh ! rassurez-vous ; cette maladie-là, ce n’est pas grave ; mais il faut vous soigner.

Il vivait maintenant dans une stupeur. Et quoi !… Louise !… La seule qu’il avait aimée, la seule sans doute qui l’avait aimé ; elle, si désintéressée, si tendre ; elle, la plus chaste, la plus délicate ; celle qui s’était révélée l’amante si longtemps attendue ; la jeune femme, la jeune fille merveilleuse, la fleur d’élite !

Elle vint le soir ; il lui dit tout. Elle ne comprenait pas. Elle ignorait ce qu’étaient ces maladies. Ce n’était pas lui, pourtant ; il en était sûr…

Alors elle se mit à pleurer.

Que faire ?

— Soit, lui dit-il, ce n’est pas votre faute ; mais il n’y a plus moyen de se voir.

Elle se jeta dans ses bras, éclatant en sanglots.

Le médecin, à qui le lendemain il confia ses incertitudes, se moqua de lui.

— Cela ne vient guère tout seul, mon cher. Mais consolez-vous ; soignez-vous bien ; n’épargnez pas la tisane ; et ça ne sera rien. Ensuite, choisissez mieux.

Cela durait, durait toujours.

Au commencement, il croyait pouvoir continuer ses courses, ses visites ; la fatigue aggrava horriblement le mal ; il ne voulait pas avouer aux amis ; il dut en arriver là. Pendant trois semaines, il souffrit cruellement ; Jean fut sur les dents ; c’étaient des grands bains, des tisanes, un régime spécial. Enfin, il y eut un peu de mieux ; les souffrances diminuèrent, puis cessèrent ; le médecin pourtant le supplia de ne pas sortir trop tôt.

Le jour du mariage d’Amélie était venu. Il voulut aller à l’église. Il se traînait. Le mal l’empêchait de penser à cette pauvre mariée, celle qu’il aurait pu avoir, lui ! Ah ! il s’agissait bien de cela aujourd’hui !

Elle, elle était jolie en mariée.

Il se dit qu’il aurait dû n’y pas aller… Et cette abominable maladie qui lui coupait, lui brisait la vie !…

Louise lui écrivit une fois pour lui demander de ses nouvelles. C’était trop fort. Il ne répondit pas.

— J’étais guéri, mon cher ; au moins, je me croyais guéri. J’ai accepté de faire le réveillon chez la maîtresse de Crémone l’aîné. Comme un niais, j’ai mangé des truffes, j’ai bu du champagne. Me voici rechuté. Il faut que je passe un mois dans le calme le plus austère, à ne pas sortir, à ne voir personne ; je ferai de la métaphysique. Que diable, je veux en finir.

Le lamentable premier janvier ! Il y avait de la neige sur les toits ; le square, sous les fenêtres, dormait dans le blanc… C’était le jour délicieux des petites visites, des cadeaux qui éclairent les visages, des vieilles poignées de mains, des gros baisers et des marrons glacés… Les marrons glacés, ça lui était défendu, comme les gros baisers.

Charles trouva pourtant qu’il exagérait.

Au mois de mars, il put aller au dernier bal de l’Opéra. Il adorait ces foules. Cette fois, il s’y ennuya horriblement.

Le lendemain, il reçut de ses amis d’Angleterre une invitation de passer quelques mois, pendant la saison, chez eux, à Brighton. Vie paisible et confortable ; sports nombreux, pas de femmes, des amis charmants… une vraie cure. Pourquoi n’irait-il pas ?

Il vivait en ascète.

Les velléités érotiques qui lui venaient au cerveau, il les refrénait.

Le médecin lui permit de petites sorties, régulières, espacées, pas longues, régulières surtout. On revit les vieilles connaissances, Mignon, Georgette.

Le service militaire approchait ; Marcelin n’y songeait guère ; il fut terrifié.

Il y eut le tirage au sort, puis la revision. Marcelin invoqua ses études de droit, et obtint un sursis.

N’importe ; il faudrait tout de même en passer par là.

Et, vers la fin d’avril, à la gare du Nord, il serrait les mains de son fidèle Charles. C’était fini ; il partait en Angleterre, y passerait quelques mois, de là reviendrait pour l’été à Dieppe, chez ses cousins Desruyssarts…

— En avons-nous fait, tout de même, des folies !

— Bonne chance là-bas !

— Je ne crois pas… Suis édifié… Au revoir.

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