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L'Ingénue Libertine

COLETTE (continued 4)

Reading edition

Il la ménageait pourtant, l’ébranlait à peine d’un rythme doux, lent, profond... Elle entrouvrit les yeux: ceux d’Antoine, encore maître de lui, semblaient chercher Minne au-delà d’elle-même... Elle se rappela les leçons d’Irène Chaulieu, soupira «Ah! Ah!» comme une pensionnaire qui s’évanouit, puis se tut, honteuse. Absorbé, les sourcils noueux dans un dur et voluptueux masque de Pan, Antoine prolongeait sa joie silencieuse... «Ah! Ah!...» dit-elle encore malgré elle... Car une angoisse progressive, presque intolérable, serrait sa gorge, pareille à l’étouffement des sanglots près de jaillir...

Une troisième fois, elle gémit, et Antoine s’arrêta, troublé d’entendre la voix de cette Minne qui n’avait jamais crié... L’immobilité, la retraite d’Antoine ne guérirent pas Minne, qui maintenant trépidait, les orteils courbés, et qui tournait la tête de droite à gauche, de gauche à droite, comme une enfant atteinte de méningite. Elle serra les poings, et Antoine put voir les muscles de ses mâchoires délicates saillir, contractés.

Il demeurait craintif, soulevé sur ses poignets, n’osant la reprendre... Elle gronda sourdement, ouvrit des yeux sauvages et cria:

—Va donc!

Un court saisissement le figea, au-dessus d’elle; puis il l’envahit avec une force sournoise, une curiosité aiguë, meilleure que son propre plaisir. Il déploya une activité lucide, tandis qu’elle tordait des reins de sirène, les yeux refermés, les joues pâles et les oreilles pourpres... Tantôt elle joignait les mains, les rapprochait de sa bouche crispée, et semblait en proie à un enfantin désespoir... Tantôt elle haletait, bouche ouverte, enfonçant aux bras d’Antoine ses ongles véhéments... L’un de ses pieds, pendant hors du lit, se leva, brusque, et se posa une seconde sur la cuisse brune d’Antoine qui tressaillit de délice...

Enfin elle tourna vers lui des yeux inconnus et chantonna: «Ta Minne... ta Minne... à toi...» tandis qu’il sentait enfin défaillir, froissée contre lui, la houle d’un corps heureux...

Minne, assise au milieu de son lit foulé, écoute au fond d’elle-même le tumulte d’un sang joyeux. Elle n’envie plus rien, ne regrette plus rien. La vie vient au-devant d’elle, facile, sensuelle, banale comme une belle fille. Antoine a fait ce miracle. Minne guette le pas de son mari, et s’étire. Elle sourit dans l’ombre, avec un peu de mépris pour la Minne d’hier, cette sèche enfant quêteuse d’impossible. Il n’y a plus d’impossible, il n’y a plus rien à quêter, il n’y a qu’à fleurir, qu’à devenir rose et heureuse et toute nourrie de la vanité d’être une femme comme les autres... Antoine va revenir. Il faut se lever, courir vers le soleil qui perce les rideaux, demander le chocolat fumant et velouté... La journée passera oisive, Minne ne pensera à rien, pendue au bras d’Antoine, à rien... qu’à recommencer des nuits et des jours pareils... Antoine est grand, Antoine est admirable...

La porte s’ouvre, un flot de lumière blonde inonde la chambre.

—Antoine!

—Minne chérie!

Ils s’étreignent, lui frais de vent et d’air libre, elle toute moite, odorante de sa nuit amoureuse...

—Chérie, il fait un soleil! C’est l’été, lève-toi vite!

Elle bondit sur le tapis, court aux persiennes et recule, aveuglée...

—Oh! c’est tout bleu!

La mer se repose, sans un pli à sa robe de velours, où le soleil fond en plaque d’argent. Minne, éblouie et nue, suit dans une hébétude ravie le balancement, contre la vitre, d’une branche de pélargonium rose... Elle a poussé pendant la nuit, cette fleur? et les roses au nez roussi, Minne ne les avait pas vues hier...

—Minne! j’en ai des nouvelles!

Elle quitte la fenêtre et contemple son mari. Le miracle aussi l’a touché, lui dispensant, croit-elle, une nouvelle et mâle assurance...

—Minne, si tu savais! Maugis m’a raconté une histoire impossible: Irène Chaulieu s’empoignant avec un Anglais, à cause d’une affaire de louis étouffés, tout un petit scandale... Tant et si bien qu’elle a dû reprendre le train pour Paris!

Minne s’enveloppe d’un lâche peignoir et sourit à Antoine qu’elle admire, si grand, si brun, la barbe assyrienne, le nez aventureux comme Henri IV...

—Et puis voilà les journaux de Paris... Ça, c’est moins drôle... Tu sais bien, le petit Couderc?

Ah! oui, le petit Couderc, elle sait bien... Pauvre petit... Elle le plaint de loin, de haut, avec une mémoire redevenue indulgente...

—Le petit Couderc? qu’est-ce qu’il a fait?

—On l’a trouvé chez lui, avec une balle dans le poumon. Il avait voulu nettoyer son revolver.

—Il est mort?

—Dieu merci, non! on l’en tirera. Mais quel drôle d’accident, tout de même!

—Pauvre petit! dit-elle tout haut...

—Oui, c’est malheureux...

«Oui, c’est malheureux, songe Minne... Il vivra, il redeviendra un petit noceur gai, il vivra, guéri, amputé du bel amour sauvage dont il eût dû mourir. C’est maintenant que je le plains...»

—Il l’a échappé belle, ce gosse, hein, Minne? Est-ce qu’il ne te faisait pas la cour, ces derniers temps? Allons, dis-le! un tout petit peu?...

Minne, demi-nue, frotte sa tête décoiffée à la manche d’Antoine, d’un geste amoureux de bête domestiquée. Elle bâille, lève vers son mari la flatteuse meurtrissure de ses yeux d’où s’est enfui le mystère:

—Peut-être bien... J’ai oublié, mon chéri.

FIN

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