Philippe Aubert de Gaspé, fils (continued 2)
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Vers les quatre heures, nous étions vis-à-vis le poste dont le nom me fait encore frémir, après un laps de soixante ans, et ce ne fut pas sans une grande émotion que j'entendis le capitaine donner l'ordre de préparer la chaloupe. Quatre de mes compagnons me mirent à terre avec mon coffre, mes provisions et une petite pacotille pour échanger avec les sauvages, et s'éloignèrent aussitôt de ce lieu maudit. Bon courage! bon succès! s'écrièrent-ils, d'un air moqueur, une fois éloignés du rivage. Que le diable vous emporte tous mes!... que j'accompagnai d'un juron épouvantable. Bon, me cria Joseph Pelchat, à qui j'avais cassé deux côtes, six mois auparavant; bon, ton ami le diable te rendra plus tôt visite qu'à nous. Rappelle-toi ce que tu as dit. Ces paroles me firent mal. Tu fais le drôle, Pelchat, lui criais-je; mais suis bien mon conseil, fais-toi tanner la peau par les sauvages; car si tu me tombes sous la patte dans trois mois, je te jure par... (autre exécrable juron) qu'il ne t'en restera pas assez sur ta maudite carcasse pour raccommoder mes souliers. Et quant à toi, me répondit Pelchat, le diable n'en laissera pas assez sur la tienne pour en faire la babiche. Ma rage était à son comble! Je saisis un caillou, que je lançai avec tant de force et d'adresse, malgré l'éloignement de la terre, qu'il frappa à la tête le malheureux Pelchat et l'étendit, sans connaissance, dans la chaloupe. Il l'a tué! s'écrièrent ses trois autres compagnons, un seul lui portant secours tandis que les deux autres faisaient force de rames pour aborder la goélette. Je crus, en effet, l'avoir tué, et je ne cherchai qu'à me cacher dans le bois, si la chaloupe revenait à terre; mais une demi-heure après, qui me parut un siècle, je vis la goélette mettre toutes ses voiles et disparaître. Pelchat n'en mourut pourtant pas subitement, il languit pendant trois années, et rendit le dernier soupir en pardonnant à son meurtrier. Puisse Dieu me pardonner, au jour du jugement, comme ce bon jeune homme le fit alors.
Un peu rassuré, par le départ de la goélette, sur les suites de ma brutalité; car je réfléchissais que si j'eusse tué ou blessé Pelchat mortellement, on serait venu me saisir, je m'acheminai vers ma nouvelle demeure. C'était une cabane d'environ vingt pieds carrés, sans autre lumière qu'un carreau de vitre au sud-ouest; deux petits tambours y étaient adossés, en sorte que cette cabane avait trois portes. Quinze lits, ou plutôt grabats, étaient rangés autour de la pièce principale. Je m'abstiendrai de vous donner une description du reste; ça n'a aucun rapport avec mon histoire.
J'avais bu beaucoup d'eau-de-vie pendant la journée, et je continuai à boire pour m'étourdir sur ma triste situation; en effet, j'étais seul sur une plage éloignée de toute habitation; seul avec ma conscience! et, Dieu, quelle conscience! je sentais le bras puissant de ce même Dieu, que j'avais bravé et blasphémé tant de fois, s'appesantir sur moi; j'avais un poids énorme sur la poitrine. Les seules créatures vivantes, compagnons de ma sollicitude, étaient deux énormes chiens de Terre-Neuve: à peu près aussi féroces que leur maître. On m'avait laissé ces chiens pour faire la chasse aux ours rouges, très communs dans cet endroit.
Il pouvait être neuf heures du soir. J'avais soupé, je fumais ma pipe près de mon feu, et mes deux chiens dormaient à mes côtés; la nuit était sombre et silencieuse, lorsque, tout à coup, j'entendis un hurlement si aigre, si perçant, que mes cheveux se hérissèrent. Ce n'était pas le hurlement du chien ni celui plus affreux du loup; c'était quelque chose de satanique. Mes deux chiens y répondirent par des cris de douleur, comme si on leur eût brisé les os. J'hésitai; mais l'orgueil l'emportant, je sortis armé de mon fusil chargé à trois balles; mes deux chiens, si féroces, ne me suivirent qu'en tremblant. Tout était cependant retombé dans le silence et je me préparais déjà à rentrer lorsque je vis sortir du bois un homme suivi d'un énorme chien noir; cet homme était au-dessus de la moyenne taille et portait un chapeau immense, que je ne pourrais comparer qu'à une meule de moulin, et qui lui cachait entièrement le visage. Je l'appelai, je lui criai de s'arrêter; mais il passa, ou plutôt coula comme une ombre, et lui et son chien s'engloutirent dans le fleuve. Mes chiens tremblant de tous leurs membres s'étaient pressés contre moi et semblaient me demander protection.
Je rentrai dans ma cabane, saisi d'une frayeur mortelle; je fermai et barricadai mes trois portes avec ce que je pus me procurer de meubles; et ensuite mon premier mouvement fut de prier ce Dieu que j'avais tant offensé et lui demander pardon de mes crimes: mais l'orgueil l'emporta, et repoussant ce mouvement de la grâce, je me couchai, tout habillé, dans le douzième lit, et mes deux chiens se placèrent à mes côtés. J'y étais depuis, environ, une demi-heure, lorsque j'entendis gratter sur ma cabane comme si des milliers de chats, ou autres animaux, s'y fussent cramponnés avec leurs griffes; en effet je vis descendre dans ma cheminée, et remonter avec une rapidité étonnante, une quantité innombrable de petits hommes hauts d'environ deux pieds; leurs têtes ressemblaient à celles des singes et étaient armées de longues cornes. Après m'avoir regardé, un instant, avec une expression maligne, ils remontaient la cheminée avec la vitesse de l'éclair, en jetant des éclats de rires diaboliques. Mon âme était si endurcie que ce terrible spectacle, loin de me faire rentrer en moi-même, me jeta dans un tel accès de rage que je mordais mes chiens pour les exciter, et que saisissant mon fusil je l'armai et tirai avec force la détente, sans réussir pourtant à faire partir le coup. Je faisais des efforts inutiles pour me lever, saisir un harpon et tomber sur les diablotins, lorsqu'un hurlement plus horrible que le premier me fixa à ma place. Les petits êtres disparurent, il se fit un grand silence, et j'entendis frapper deux coups à ma première porte: un troisième coup se fit entendre, et la porte, malgré mes précautions, s'ouvrit avec un fracas épouvantable. Une sueur froide coula sur tous mes membres, et pour la première fois depuis dix ans, je priai, je suppliai Dieu d'avoir pitié de moi. Un second hurlement m'annonça que mon ennemi se préparait à franchir la seconde porte, et au troisième coup, elle s'ouvrit comme la première, avec le même fracas. Ô mon Dieu! mon Dieu! m'écriai-je, sauvez-moi! sauvez-moi! Et la voix de Dieu grondait à mes oreilles, comme un tonnerre, et me répondait: non, malheureux, tu périras. Cependant un troisième hurlement se fit entendre et tout rentra dans le silence; ce silence dura une dizaine de minutes. Mon cœur battait à coups redoublés; il me semblait que ma tête s'ouvrait et que ma cervelle s'en échappait goutte à goutte; mes membres se crispaient et lorsqu'au troisième coup la porte vola en éclats sur mon plancher, je restai comme anéanti. L'être fantastique que j'avais vu passer entra alors avec son chien et ils se placèrent vis-à-vis de la cheminée. Un reste de flamme qui y brillait s'éteignit aussitôt et je demeurai dans une obscurité parfaite.
Ce fut alors que je priai avec ardeur et fis vœu à la bonne sainte Anne que, si elle me délivrait, j'irais de porte en porte, mendiant mon pain le reste de mes jours. Je fus distrait de ma prière par une lumière soudaine; le spectre s'était tourné de mon côté, avait relevé son immense chapeau, et deux yeux énormes, brillants comme des flambeaux, éclairèrent cette scène d'horreur. Ce fut alors que je pus contempler cette figure satanique: un nez lui couvrait la lèvre supérieure, quoique son immense bouche s'étendît d'une oreille à l'autre, lesquelles oreilles lui tombaient sur les épaules comme celles d'un lévrier. Deux rangées de dents noires comme du fer et sortant presque horizontalement de sa bouche se choquaient avec un fracas horrible. Il porta son regard farouche de tous côtés et, s'avançant lentement, il promena sa main décharnée et armée de griffes sur toute l'étendue du premier lit; du premier lit il passa au second, et ainsi de suite jusqu'au onzième, où il s'arrêta quelque temps. Et moi, malheureux! je calculais, pendant ce temps-là, combien de lits me séparaient de sa griffe infernale. Je ne priais plus; je n'en avais pas la force; ma langue desséchée était collée à mon palais et les battements de mon cœur, que la crainte me faisait supprimer, interrompaient seuls le silence qui régnait, autour de moi, dans cette nuit funeste. Je lui vis étendre la main sur moi; alors, rassemblant toutes mes forces, et par un mouvement convulsif, je me trouvai debout, et face à face avec le fantôme dont l'haleine enflammée me brûlait le visage. Fantôme! lui criais-je, si tu es de la part de Dieu, demeure, mais si tu viens de la part du diable je t'adjure, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, de t'éloigner de ces lieux. Satan, car c'était lui, messieurs, je ne puis en douter, jeta un cri affreux, et son chien, un hurlement qui fit trembler ma cabane comme l'aurait fait une secousse de tremblement de terre. Tout disparut alors, et les trois portes se refermèrent avec un fracas horrible. Je retombai sur mon grabat, mes deux chiens m'étourdirent de leurs aboiements pendant une partie de la nuit, et ne pouvant enfin résister à tant d'émotions cruelles, je perdis connaissance. Je ne sais combien dura cet état de syncope; mais lorsque je recouvrai l'usage de mes sens, j'étais étendu sur le plancher, me mourant de faim et de soif. Mes deux chiens avaient aussi beaucoup souffert; car ils avaient mangé mes souliers, mes raquettes et tout ce qu'il y avait de cuir dans la cabane. Ce fut avec beaucoup de peine que je me remis assez de ce terrible choc pour me traîner hors de mon logis, et lorsque mes compagnons revinrent, au bout de trois mois, ils eurent de la peine à me reconnaître: j'étais ce spectre vivant que vous voyez devant vous.
—Mais, mon vieux, dit l'incorrigible clerc notaire.
—Mais... mais... que... te serre.... dit le colérique vieillard, en relevant sa besace; et malgré les instances du maître il s'éloigna en grommelant.
—Eh bien, monsieur le notaire, dit Amand d'un air de triomphe, qu'avez-vous à répondre, maintenant?
—Il me semble, dit l'étudiant, esprit fort, que le mendiant nous en a assez dit pour expliquer la vision d'une manière très naturelle; il était ivrogne d'habitude, il avait beaucoup bu ce jour-là; sa conscience lui reprochait un meurtre atroce. Il eut un affreux cauchemar, suivi d'une fièvre au cerveau causée par l'irritation du système nerveux et... et...
—Et c'est ce qui fait que votre fille est muette, dit Amand impatienté.
CHAPITRE DIXIÈME
La caverne du cap au Corbeau
Quels sont ces monts hardis, ces roches inconnues, Leur pied se perd sous l'onde et leur front dans les nues.
CASIMIR DELAVIGNE.
Au milieu s'élevait un rocher d'où tombait, goutte à goutte, une eau noirâtre, et le bruit faible et sourd des gouttes qui tombaient était le seul bruit qu'on entendît.
LAMENNAIS.
Le rusé Dousterswivel de Sir Walter Scott cherchait ses trésors dans les ruines des monastères; mais notre héros avait des idées toutes différentes: c'était sur les rives des lacs, dans les cavernes les plus sombres et au fond de la mer, où se portaient toutes ses espérances. Sans avoir lu les ouvrages de M. Galland et de M. Petit de Lacroix, son imagination transformait en palais de porphyre, à créneaux d'or, la demeure des reptiles les plus immondes. Un serpent était pour lui le génie qui gardait un trésor enfoui. Arrivé chez lui, tout fut bientôt préparé, et dès le lendemain il devait traverser le fleuve pour se rendre à la caverne du cap au Corbeau. Celui qui l'eût vu la veille de son départ se promener, à grand pas, près de sa demeure, aurait pu s'écrier avec le poète:
Ah qui plaindra jamais cet ennui dévorant, Les extases d'espoir, les fureurs solitaires, D'un grand homme ignoré qui lui seul se comprend.
CASIMIR DELAVIGNE.
Il l'avait conçu, lui, cette idée, avant le poète, et que de consolations ne lui donnait-elle pas au milieu d'un monde railleur et méprisant. La nécessité, le malheur l'avaient rendu morose. Il répondait un jour, avec une amère ironie, à un sarcasme qui lui était adressé: «Continuez, continuez, le mépris vaut mieux que la pitié au malheur qu'on ne soulage pas.» Sheridan Knowles sentait-il, comme lui, la force de cette vérité lorsqu'il a fait dire à saint Pierre:
Nay cuff again, that they may fall the heaven Satisfied that he who does brain thee, Poverty, Does thee a thousand times the good he does the ill.
The Wife.
Quelles pouvaient être les pensées qui l'occupaient dans ce moment? Il songeait à son élévation future; car il n'avait plus un doute. Tout dépendait de lui seul maintenant! Il y avait près d'une heure qu'il était enseveli dans ses rêveries, lorsqu'un homme sortit, tout à coup, du bois qui entourait sa chaumière et lui frappa sur l'épaule. Le nouvel arrivé était d'une taille médiocre, mais assez bien proportionnée; sa figure ouverte annonçait une assurance ferme en ses propres forces, son visage n'avait rien de repoussant, mais sa bouche était loin de l'embellir. Le dix-neuvième siècle est convenu d'appeler monstre tout ce qui est extraordinaire, et les écrivains de ce siècle fécond se servent toujours du mot type; or cette bouche était une bouche monstre: le type de toutes les bouches monstres. Ceux qui en doutent peuvent en voir la dimension au presbytère de Saint-Jean-Port-Joli; car moyennant un minot de pois, il a consenti à la laisser mesurer, au compas, et le rayon en est encore marqué sur la porte. Passons à ses qualités intellectuelles: il savait à peine lire: ce qui ne l'empêchait pas d'avoir la modestie de se croire un homme des plus scientifiques et de trancher toutes les questions qu'on lui présentait, sans difficulté. Amand seul avait su lui en imposer; parce qu'il savait des mots plus longs et plus difficiles à prononcer que lui. Notre héros s'était trouvé dans la nécessité de lui confier son secret; car ne pouvant conduire une chaloupe, il lui fallait quelqu'un pour le traverser à la côte nord-ouest du fleuve. Il lui avait donc expliqué le but de son voyage à la capitale, et lui avait fait promettre de l'accompagner à son retour.
—Eh bien, Amand, dit-il, en l'abordant, as-tu tout ce qu'il te faut?
—Chut, Capistrau, parle plus bas; je ne t'ai pas vu dans le bois; d'autres pourraient bien nous entendre à notre insu. Rentrons.
—Partons-nous demain?
—Sans doute; où est la chaloupe?
—Je l'ai laissée dans l'anse, prête à faire voile quand tu voudras.
—Allons, c'est bien, demain, à la marée montante, si le vent est bon.
—Dans ce cas-là, dit le Capistrau, je vais me jeter sur ton lit, car je suis fatigué.
—Moi aussi, dit Amand; j'ai fait sept lieues aujourd'hui.
Sans aucun autre préparatif, les amis se jetèrent sur le mauvais grabat, et le sommeil ne tarda pas à clore leurs paupières.
Le lendemain, vers les six heures du matin, deux hommes étaient occupés à mettre une embarcation à l'eau, dans l'anse aux Pierre-Jean, et une demi-heure après, la chaloupe, couverte de toutes ses voiles, filait huit nœuds à l'heure vers la côte du nord. Vers une heure, nos deux aventuriers distinguèrent, près de la baie Saint-Paul, le cap au Corbeau. Ce cap a quelque chose de majestueux et de lugubre. À quelque distance on le prendrait pour un de ces immenses tombeaux jetés au milieu des déserts de l'Égypte par la folle vanité de quelque chétif mortel. Une nuée d'oiseaux, enfants des tempêtes, voltigent, continuellement, autour de son front couronné de sapins et semblent, par leur croassement sinistre, entonner le glas funèbre de quelque mourant. Le fleuve s'engloutit avec fracas dans sa base en forme de caverne, où la voix de l'homme n'a jamais retenti. Or, c'était dans cette caverne qu'Amand voulait pénétrer. Il aurait bien voulu porter immédiatement vers cet endroit; mais son compagnon, plus prudent, s'efforça de l'en dissuader, en lui persuadant qu'ils feraient mieux de mettre à terre le long de la côte, et de se rendre à pied jusqu'à la caverne pour la visiter avant la nuit. Il lui raconta, en outre, plusieurs vieilles légendes touchant certains vaisseaux qui, conduits par des ilotes imprudents, s'étaient engouffrés, à pleine voile, sous son immense voûte, et n'avaient jamais reparu. Amand était si confiant dans les précieux talismans qu'il portait sur lu qu'il ne voulait rien entendre; mais il fut obligé de céder son compagnon qui était pour le moins aussi entêté que lu et qui s'obstinait à faire route vers la côte voisine. Trois quarts d'heures après, ils abattaient leurs voiles et jetaient l'ancre à deux brasses sur un bon fond de sable. Aussitôt que notre héros impatient eut mis pied à terre, il s'achemina immédiatement vers le cap qui pouvait être à une demi-lieue de distance. Capistrau, après avoir mis tout en ordre dans la chaloupe, hâta le pas pour le rejoindre, si bien qu'ils arrivèrent ensemble, après dix minutes de marche, au lieu tant désiré. Il était impossible de parvenir à la caverne, de ce côté, sans monter à une hauteur de quatre cents pieds par un sentier rude et tortueux tracé sur le flanc de la montagne par les voyageurs curieux qui visitent souvent cette curiosité naturelle. Après bien des peines et des sueurs, nos deux aventuriers parvinrent au sommet, presque exténués; mais l'épuisement physique ne fut rien comparé à la consternation qui s'empara du cœur de notre héros lorsqu'il découvrit qu'il était impossible d'arriver à l'ouverture autrement que par le fleuve et qu'il vit le courant impétueux qui, semblable à une chute, s'y précipitait avec fracas. Il jeta un regard douloureux sur son compagnon et soupira en se croisant les bras. Capistrau prit la parole:—Tiens, Amand, dit-il, tu dois être persuadé qu'il est impossible de rentrer là-dedans; quant à moi je n'y ai jamais eu de confiance; crois-m'en, nous ferons mieux de chercher ailleurs, aussi bien, je me rappelle d'avoir entendu dire à mon grand-père qu'un seigneur qui passait pour très riche était mort dans cette paroisse et que, malgré toutes les recherches qu'on a pu faire, on n'a jamais trouvé un sol chez lui; et beaucoup de personnes ont dit qu'il avait coutume d'enterrer son argent dans le bois qui avoisinait son domaine. Si tu veux m'en croire nous allons nous rendre aux maisons pour nous reposer, en attendant la nuit, et vers minuit nous irons faire une recherche. Pour que personne ne se doute de nous, nous dirons que nous voulons coucher dans la chaloupe où nous retournerons après la veillée.
—C'est bon, je le veux bien; car je te dirai la vérité, je crois que l'embarras ne serait pas de rentrer dans ce trou-là, mais plutôt d'en sortir, dit notre héros, qui avait toujours eu la vue attachée sur le gouffre pendant le discours de son compagnon. Ils commencèrent à descendre, aussitôt, le flanc de la montagne et dirigèrent leurs pas vers les maisons situées sur le haut des coteaux voisins.
Leur préoccupation et une touffe de saules les avaient empêchés de distinguer deux jeunes étudiants étendus sur l'herbe près de là. Aussitôt qu'ils furent éloignés, l'un d'eux dit à l'autre:—Que le diable m'emporte, Théodore, je crois que ces deux corps-là cherchent des trésors: si tu veux dire comme moi, nous allons leur en faire trouver un, ce soir?
—Comment?
—Ne dis rien, promets-moi seulement de faire tout ce que je voudrai, et tu verras comme nous allons rire.
—Allons, je le veux bien; explique-moi ce que nous allons faire?
—Écoute, il n'y a qu'une chose qui m'embarrasse, savoir: s'ils vont se servir d'une chandelle dite magique. S'ils le font, la seule difficulté serait de la faire éteindre à l'endroit propice. Je crois que j'en viendrai à bout avec ma canne à air. Suis-moi, nous allons aller les sonder un peu, après quoi, nous préparerons ce qui est nécessaire. Une bonne chose c'est que nous savons où doit se faire la cérémonie,—allons, viens. Et les deux étudiants suivirent de loin les traces de notre héros, et arrivèrent chez eux, quelques minutes après lui. Tous leurs efforts furent inutiles pour tirer, comme ils le disaient, les vers du nez des deux magiciens. Ils résolurent néanmoins d'essayer à tout risque, et se séparèrent pour faire les apprêts nécessaires.
Vers les neuf heures du soir, comme ils en étaient convenus, les deux étrangers se retirèrent, sous prétexte de garder leur chaloupe pendant la nuit; Charles, surtout, attendait avec impatience. Enfin, l'heure arriva, et ils s'acheminèrent vers le bosquet. Tirer un briquet et allumer la chandelle fut l'affaire d'un moment, et ils commencèrent tous deux une marche lente et majestueuse. Après plusieurs détours, ils arrivèrent près de l'endroit où étaient cachés les deux jeunes gens. Adolphe tira, aussitôt, son coup, l'air passa près du visage d'Amand, mais n'éteignit pas la lumière. Ce dernier tressaillit:—Bonne place, dit-il, à son compagnon: cherchons. Un second coup de la canne eut plus d'effet, ils se trouvèrent dans les ténèbres. Le héros eut immédiatement recours, de nouveau, au briquet, alluma une autre chandelle et se mit aussitôt en besogne. Qui pourrait peindre sa joie lorsque d'un coup de sa bêche il frappa le haut d'un baril; il ne put prononcer que ces mots:—Capistrau, notre fortune est faite: travaillons, mon garçon. Ils le tirèrent avec peine, et regagnèrent, en grande hâte, l'embarcation. Le précieux fardeau n'y fut pas plutôt déposé qu'Amand, armé d'une hache, en fit sauter le couvert. Il resta stupéfait et laissa tomber l'instrument; quant à son compagnon, qui avait lus de sang-froid, il se hâta de faire sauter le contenu et le contenant par-dessus le bord.
Ah! les mauvais plaisants!
CHAPITRE ONZIÈME
La tempête
O'er the glad waters of the dark blue sea Our thoughts as boundless and out souls as free, Oh! who can tell, not thou luxurious slave Whose souls would sicken o'er the heaving wave.
BYRON.
Sur l'océan, sur l'océan.
Le Pirate.
Le vent soufflait avec violence du nord-est, et la mer était houleuse dans le golfe Saint-Laurent; tous les vaisseaux qui avaient pu se réfugier dans quelque havre y étaient à l'abri. Deux goélettes seules louvoyaient, avec toutes leurs voiles hautes: la Sirène et le King Fisher; c'est que, voyez-vous, cette dernière avait de bonnes raisons, à elle connues, pour donner la chasse à l'autre, et la Sirène croyait qu'il était fort de ses intérêts de s'exempter de la visite de la première. Or, la Sirène était à une demi-lieue, à peu près, de la côte du Nord lorsque le capitaine qui se tenait près du timonier s'écria, de toute la force de sa voix: «About ship boys—hardlee—Tacks and sheets—Main sail haul—let go and haul» et la goélette, vive comme un poisson volant, décrivait un demi-cercle avec une telle rapidité qu'elle présenta toute sa quille hors de l'eau. Dès qu'elle se fut redressée sur elle-même et reprit son élan, le capitaine regarda l'autre en murmurant entre ses dents: Tu ne passeras pas au vent à ce coup-ci, ma mignonne, et puis à l'autre bordée il fera noir; ainsi, adieu mademoiselle, votre serviteur; pas pour ce coup-ci, s'il vous plaît.
La Sirène était commandée par le capitaine Clenricard, véritable type de la pensée de l'auteur du Corsaire:
He knew himself a villain—but he deemd The rest no better than the thing he seem'd.
BYRON.
Il était d'une haute stature, et avait quelque chose de repoussant et de féroce dans les traits; ses immenses sourcils croisés, au-dessus de son nez aquilin, le faisaient paraître comme constamment occupé d'une arrière-pensée. Il n'avait rien, en outre, de ressemblant à Conrad, si ce n'est que, comme lui, il savait qu'il était un scélérat: si ce mot peut rendre l'expression du poète britannique. C'était plutôt le Vautrin de De Balzac sur mer, calculant tout l'or qu'il pourrait retirer des infortunes de ses semblables. Il était placé sur l'île d'Anticoste pour prêter secours aux malheureux naufragés:—ses secours, à lui, c'était le pillage; et malheur à ceux que le destin jetait sur cette plage. Il faisait aussi la contrebande, et était chargé de pelleteries au temps où nous parlons. Le King Fisher, qui s'en doutait depuis longtemps, avait enfin réussi à acquérir la certitude que, dans le moment même, il faisait voile vers Québec, avec une riche cargaison. Or, Clenricard ne se fut pas plus tôt aperçu que la goélette du gouvernement portait sur lui qu'il rebroussa chemin, et chercha son salut dans la fuite.
—Il faut ôter la voile de fortune immédiatement, Michel, dit-il, car nous forçons trop à la mer.
—Oui, capitaine.
—Viens prendre la barre quand ce sera fait, car j'ai froid; il faut que je descende un peu dans la chambre.
À peine était-il descendu, et avait-il avalé un verre de rhum de la Jamaïque, qu'il sentit la goélette bondir sur elle-même et entendit un bruit semblable à la détonation d'un coup de canon: d'un saut il se trouva au haut de l'escalier de la chambre.—Filez les écoutes de la grande voile et de la misaine,—s'écria-t-il d'une voix terrible—deux hommes au hunier—et il remonta aussitôt sur le pont. Le vent avait changé tout à coup et, frappant avec force contre la voile du hunier, l'avait fendue en deux; ce qui causa le bruit qu'il avait entendu. Dès que la manœuvre qu'il avait commandée fut exécutée, l'ordre se rétablit sur la Sirène qui filait alors dix nœuds, vent arrière. Un sourire inexprimable erra, quelques instants, sur les lèvres de Clenricard qui, tenant sa lunette d'approche appuyée sur l'étai du grand mât, regardait le King Fisher, dont le mât de hune était renversé sur le tillac:—Crois-tu, Michel, que c'est dommage pour nos amis de là-bas. Ce petit accident va les retarder un peu.
—Oui, capitaine, et je ne crois pas qu'ils nous retrouvent demain, la nuit commence déjà à tomber.
—C'est bon, dès que nous les aurons perdus de vue, tu feras allumer un fanal au beaupré et tu fileras ainsi trois quarts d'heure, après quoi tu le feras éteindre, et tu pique ras ensuite sur la côte du Sud: ces messieurs sont de fin matois; mais il faudra pourtant qu'ils avalent celle-là quant à moi, il faut que j'aille me coucher. Tu te fera relever par Benjamin aussitôt que tu auras dirigé ta cours à l'est.
—C'est bien, capitaine.
Vers les neuf heures du soir la tempête devint horrible; il ne restait plus que l'empointure d'une seule voile; et néanmoins la goélette menaçait, à chaque instant, de s'engloutir. Deux hommes étaient attachés au gouvernail et pouvaient à peine la faire gouverner. Tous les panneau étaient cloués et chaque vague balayait le pont de toute sa longueur et, sans les cordages auxquels les matelots étaient attachés, les aurait infailliblement engloutis.
—Tord mon âme au bout d'un piquet, mes enfants, dit le capitaine, si nous avons échappé à ces marauds-là; je ne crois pas que nous évitions ce petit grelin-ci. Tenons ferme toujours; que nous n'ayions pas de reproches à nous faire: s'il faut que nous allions au diable, tant pis; mais que ce ne soit pas de notre faute.
Sur les trois heures du matin le vent calma, et la goélette put reprendre sa route; le King Fisher n'était plus visible sur l'horizon. Ils avaient à peine fait sept à huit milles, lorsque le capitaine aperçut un point noir à quelque distance de lui, il dirigea sa lunette sur cet endroit.
—Gouverne là-dessus, Michel, dit-il aussitôt, il y a un individu là-bas qui n'est pas trop à son aise. En peu de temps la goélette y fut rendue et un câble fut jeté à un malheureux qui grelottait de froid sur la quille d'une chaloupe. Il ne fut pas plutôt à bord qu'il demanda un cou à boire.
—Ce n'est pas l'embarras, mon brave, dit Clenricard, on en prendrait à moins.
—Benjamin, apporte une tasse et une bouteille ici comment vous appelez-vous?
—Je m'appelle Amand, dit le nouvel arrivé, aussitôt qu'il eut bu, et je vous assure que j'ai passé une nuit chenue.
—Étiez-vous seul?
—Non, j'avais un ami avec moi, mais son biscuit est fait à lui.
—D'où étiez-vous parti?
—De la baie Saint-Paul, quand le vent de sud-ouest a pris, nous n'avons pu tenir auprès du vent, et nous avons été obligés de faire vent largue. Nous allions d'un train du diable, quand tout d'un coup, nous avons fait un saut en l'air, puis flan, renversé.—Je crois que nous avons passé sur quelque morceau de bois; quant à mon ami, je ne l'ai pas revu. En chavirant, par bonheur, j'ai attrapé une écoute, à l'aide de laquelle j'ai remonté sur la chaloupe.
—Il va falloir que vous veniez jusqu'à l'île d'Anticoste avec moi.
—Tant mieux, dit notre héros, car c'était lui, ça s'adonne bien, car j'y ai affaire—sommes-nous loin?
—Un peu, vous avez le temps de faire sécher vos habits avant que nous arrivions, dit le capitaine en riant, descendez toujours dans la chambre, il y a du feu.
Malgré tous les efforts de Clenricard, Amand ne voulut jamais ôter ses habits pour les faire sécher; il craignait qu'on ne s'aperçût de sa main-de-gloire qu'il portait attachée sur sa poitrine, et à laquelle il croyait devoir son salut dans cette occasion.
Huit jours après ils étaient arrivés au port, et notre héros fut mis à terre, sans un seul sol dans sa poche, dans une île presque déserte. Dès que Clenricard sut qu'il était ouvrier, il lui proposa de l'employer, ce qu'il fut obligé d'accepter, quoiqu'il eût préféré s'occuper de ses recherches chéries; mais la nécessité l'y força, car il lui eût été difficile de vivre dans cet endroit, sans travailler. il y resta cinq années, faisant le moins d'ouvrage qu'il pouvait, et passant le reste de son temps à faire des recherches près des rochers où il croyait qu'il avait péri quelques vaisseaux. Ses perquisitions ne furent pas inutiles, un jour il trouva, à trois brasses d'eau, une petite caisse qu'il retira, avec des peines infinies; en l'ouvrant, il y trouva cinq cents piastres qu'il enterra promptement dans le sable; car il savait bien que si son patron la découvrait jamais, sa portion serait petite. Depuis ce temps, il s'occupa sans cesse à chercher les moyens de s'échapper de l'île; ce qui n'était pas très facile, car Clenricard qui avait intérêt à l'y garder ne lui laissait pas grande liberté. Enfin, après mille difficultés, il réussit à s'embarquer avec son trésor dans une barge qui revenait de la pêche à la morue, et il se trouva de nouveau libre, et plein d'espérances de se rendre chez lui.
CHAPITRE DOUZIÈME
Un jeune médecin
JAFFIER. I'm thinking, Pierre how that damn'd starving quality, Call'd honesty, got footing in the world.
PIERRE. Why, powerful villainy first set it up, For its own ease and safety. Honest men Are the soft easy cushions on which knaves Repose and fatten.
OTWAY.
Oh! la jolie chambre que celle d'un étudiant, surtout s'il a les moyens de la meubler à son goût. Un tapis élégant, un sofa, quelques chaises, une table, une bibliothèque en acajou, un grand fauteuil, une lampe de nuit, un lit de camp, avec deux rideaux attachés à une flèche au haut, qui lui donnent un air tout à fait oriental, un feu de grille; car l'étudiant n'aime pas le poêle, il n'y a rien de poétique dans un poêle, et une armoire, voilà de quoi le rendre heureux. C'était par une belle matinée d'avril, St-Céran était admis à pratiquer la médecine depuis six mois: or, ce jour-là, il avait approché son sofa de la grille et, mollement étendu auprès du feu, un livre d'une main et un cigare de l'autre, il se reposait des fatigues d'un grand bal, où il avait passé la nuit la veille, tantôt lisant, tantôt se parlant à lui-même.
«Oh! ruines! je retournerai vers vous prendre vos leçons, je me replacerai dans la paix de vos solitudes, et là, éloigné du spectacle affligeant des passions, j'aimerai les hommes sur des souvenirs: je m'occuperai de leur bonheur, et le mien se composera de l'idée de l'avoir hâté.»
Vous auriez fait là une fameuse sottise M. le comte de Chasseboeuf, dit-il, en jetant le livre sur la table qui était près de lui, car outre qu'il faut avoir l'imagination bien disposée pour aimer les hommes sur des souvenirs, je crois qu'il est à peu près inutile de s'occuper de leur bonheur comme vous l'entendez.—C'est dommage, il est pourtant gentil le monde, qui aurait pu le croire que moi qui ne valait rien, il y a quatre ou cinq ans, je suis si charmant à présent? Mais c'est connu, et il se mit à chanter.
Autrefois Jean n'avait rien, On disait, c'est un vaurien; Mais, depuis son héritage, On dit, c'est un garçon sage.
C'est vrai, vingt à trente visites par jour, c'est bien commencer, et déjà ma grosse écriture est bonne à figurer dans l'album d'Hortense.—Elle n'a pourtant pas changé depuis deux ans; non, c'est moi qui ai changé. C'est tout naturel, un jeune homme sans avenir, ça ne doit pas avoir de sentiment, aussi la visite finie—crac, la page au feu. Ce n'est pas le plus drôle; ce qui m'amuse le plus, c'est que, dans ce temps-là, je ne m'y attendais pas.—Après tout, c'est désespérant de voir qu'il faille tout apprendre par la pratique.—Ce pauvre Dimitry, s'il savait comment sa jolie note et son panier à ouvrage ont été reçus hier.—Il serait assez fou de se mettre en colère—c'était pourtant aimable, ce billet.
—Mademoiselle, pardonnez-moi de différer une seule fois d'opinion avec vous. Vous m'avez dit, hier, au bazar, que si je gagnais le panier qui accompagne ce billet, de le donner à la plus laide; je ne veux pas suivre votre avis, je l'offre à la plus belle, et j'espère que vous voudrez bien l'accepter.
Tout à vous,
Dimitry.
Ce tout à vous est charmant, a dit cette chère Adeline. Grand merci du présent, monsieur, je renoncerais à tout plutôt. Mais elle a gardé le panier—c'est dans les convenances.—Je parie qu'il y rêve encore à cette heure; je le désabuserai. Comme dit Eugène Sue:—Encore un qui verra vrai.
Puis, ce farceur de Rogers qui va demander à Julia de danser avec lui, j'aurais cru qu'il y a assez longtemps qu'il est dans le monde pour savoir que madame appartient exclusivement à la quadrille militaire. Était-elle touchante avec son: je suis fâchée, monsieur, mais je suis engagée pour cette danse—puis lui—à la prochaine donc, madame—Engagée—À la troisième s'il vous plaît—à ce coup-là, il l'a eu au moins. Quel air de charmante indifférence!—je crains que je suis trop profondément engagée pour danser avec vous ce soir.—Il faut être philosophe comme lui pour lui avoir souri, après toutes ces réponses si élégantes. On voit bien que Lucas ne connaissait pas la société, lorsqu'il appelle Sganarelle le docteur des perroquets, parce qu'il portait un habit jaune et vert; il aurait dû l'appeler le médecin des dames.—Brown était admirable, avec sa voix de stentor, quand il expliquait à Armenia ce qu'il ferait s'il était à la tête du pouvoir.—En effet quelle jolie phrase:—Si j'étais gouverneur en chef des provinces du Haut et du Bas-Canada, et commandant de toutes les forces de Sa Majesté, je réserverais l'Esplanade exclusivement pour le militaire et pour les dames. Bertaud avait bien raison de dire:
Quand au sein du vieux monde éclôt une autre idée, Il faut un prêtre fort pour la prendre en sa main, Et l'épandre en rosée au cœur du genre humain.
—Diable, qui va là? entrez, dit-il, à quelqu'un qui frappait à la porte.
—Tiens, Dimitry, je pensais à toi—tu arrives à propos; prends un cigare, et jette-toi dans ce fauteuil.
—J'ai fait furieusement le galant hier, St-Céran.
—Pas possible—tu badines?
—Parole d'honneur. J'ai envoyé un joli panier à Adeline.
—Elle n'a pas voulu accepter.
—Quoi, le panier?
—Non, le tout à vous.
—Que diable veux-tu dire?
—Mademoiselle, permettez-moi de différer une seule fois d'opinion avec vous, etc.
—Ah! ça, St-Céran, dit Dimitry en rougissant, où as-tu pris cela?
—J'y étais, mon cher, elle s'est moquée de toi.
—Merci, je m'en vengerai. Oh! la scélérate!
—Voyons, Dimitry, ne fais donc pas le petit Mayeux.
—Adieu, femmes perfides et trompeuses! jamais, non jamais.
—Grâce, grâce, Dimitry, je t'en prie, pas de pathétique sur un sujet aussi ridicule. Si tu veux que je t'écoute, donne-moi du Brutus—pas de Zaïre pour aujourd'hui, as-tu jamais lu Venise sauvée?—Non—Eh bien, lis cet ouvrage, si tu veux désormais connaître la société. C'était le livre de Trompe-la-mort; à cause de l'amitié qui existe entre Pierre et Jaffier. Moi j'y admire les idées si justes du premier sur le monde.
Dimitry jeta son cigare dans la cheminée.—L'amour d'une femme qui vient de s'évaporer, dit St-Céran.
—Je crois que tu as raison, répondit nonchalamment son ami. À présent je vais spéculer sur leur amour.
—Ne le dis pas à tout le monde, au moins; car tu seras bien vite signalé.
—As-tu jamais aimé, St-Céran?
—Oui, et j'aime encore, et ce qui t'étonnera le plus, c'est que l'objet de mon amour est incapable de figurer parmi nos modèles de perfection, tu lui donnerais en vain un lorgnon; elle n'oserait jamais fixer avec impertinence ceux qui l'environnent. Elle ne sait pas valser, sourire en montrant ses dents, et par bonheur, elle est bien faite; car elle eût peut-être deviné, par instinct, l'usage du coton. Sa devise est:
Aimons sans art, sans art sachons plaire; Doux sentiment veut la simplicité, Et c'est assez que son feu nous éclaire, Pour arriver à la félicité.
—Au moins jusqu'à présent, j'ai tout lieu de le croire.—Je pourrais me tromper; elle est femme; mais il faut une compagne à l'homme, j'en ai choisi une, et je suivrai la maxime de La Bruyère: c'est un bijou précieux que je cacherai. Comme tu es rêveur! Il est onze heures; ouvre cette armoire, et donne-nous deux verres et cette carafe de vin.—À ta santé, puisses-tu être bientôt guéri. As-tu jamais remarqué, dit St-Céran, en posant son verre sur la table, un jeune homme quand il fait sa première entrée dans un grand bal?—Sais-tu ce qui l'occupe le plus?
—Oui, il est bien embarrassé, et il cherche des poses.
—Tu te trompes, il est dans un état de colère concentrée tout le temps; il croit que tout le monde l'observe et le critique, il voudrait pouvoir leur demander explication à tous; mais il sent qu'il aurait trop à faire, ainsi il se contente de désirer que ce soit bientôt fini, et quoiqu'il soit loin d'être à l'aise, il reste. Au contraire, lorsqu'il est dans la rue, il croit que tous les passants l'admirent. Vois-tu, c'est qu'alors il est dans son élément, il y est accoutumé, il a de l'aplomb, et il est satisfait de lui-même. Si tu n'éprouves pas sa gêne dans le premier cas, tu as son orgueil dans le second; tu sais que tu ne manques pas d'esprit, tu t'es dit: un présent et un joli billet, cela doit faire une impression. Cela était nouveau pour toi; mais elle est blasée sur les présents et les jolis billets; voilà toute la différence.
—Je vois que je ne suis qu'un sot.
—Finis donc, malin; dis donc plutôt que tu manques de pratique; car un sot, vois-tu, c'est généralement un homme de monde. La raison en est bien simple. Il n'a rien autre chose dans la tête et, comme tu dis, il passe son temps à cherche des poses,—des idées c'est trop fatigant; or, vu que similis simili gaudet, il n'est pas surprenant qu'une femme de société soit tout étonnée qu'on lui parle raison; cela l'ennuie, et elle va répondre oui à celui qui, après s'être regardé dans une glace et avoir arrangé sa cravate, lui apprend la grande nouvelle: que la chambre est bien éclairée.
—À t'entendre parler, St-Céran, on croirait que tu es un cénobite parfait; et pourtant tu parais bien t'amuser autant que nous dans ces soirées, dont tu fais un si beau tableau.
—J'ai tout lieu d'être réjoui, puisque tous ces gens-là travaillent à ma fortune.
—Explique-toi? je ne te comprends pas.—C'est pourtant bien simple; tandis que les filles prennent des rhumes dans la salle de bal, les papas et les mamans ne s'amusent pas à manger des biscuits et à boire de l'eau en bas. C'est un curieux amalgame que notre société, et Jaffier a beau dire:
'Tis a base world and must reform.
Il n'y aura jamais que les habits qui changeront, et encore l'on revient toujours aux anciens.
—Je vois ton porte-manteau arrangé, près de ton armoire, vas-tu faire quelques voyages? dit-il. Dimitry, en se levant—C'est probable, où vas-tu toi?—J'ai besoin de prendre l'air; au plaisir.
Dès que la porte fut fermée:—En voilà un, comme dit Byron, qui trouve the cold reality too real, s'écria St-Céran, en se jetant sur le sofa.
CHAPITRE TREIZIÈME
Le mariage
Come dwell with me, come dwell with me, And our home shall be, and our home shall be, A pleasant cot, on a tranquil spot, With a distant view of the changing sea.
Song.
Tiens, dira la jeune fille, en arrivant aux dernières pages de cet ouvrage, ils vont déjà se marier, et ils n'ont seulement pas eu un petit refroidissement,—c'est drôle. Ducray-Duminil sait bien mieux arranger une histoire—Je le veux bien, moi; mais je me suis promis de respecter la vérité, et en outre j'enseignerai une bonne recette à celles qui croient qu'on ne peut aimer sans se brouiller de temps à autre: elles n'ont qu'à voir leurs amants que tous les six mois, et pour deux ou trois jours seulement, et elles ne chercheront pas à se l'attacher en le tourmentant; et je crois, en outre, que cet ouvrage n'aurait pas fini par un mariage si Amélie avait suivi ce système; car St-Céran n'aimait pas les coquettes.
Le lendemain de son entrevue avec Dimitry, St-Céran écrivait la lettre suivante à son amante:
Ma chère Amélie,
Le temps est enfin venu de te rappeler tes promesses, et de tenir les miennes. Tu dois être à moi, tu me l'as juré, et je réclame ton serment. Ton père est peut-être mort; rien ne t'empêche de faire mon bonheur, et je pense que s'il vivait, il ne me refuserait pas ta main maintenant. Mais peu importe, je serai près de toi dans quelques jours; ainsi sois préparée à me suivre; je repartirai la même nuit de mon arrivée, car je ne veux pas que l'on sache que je suis à Saint-Jean. Trouve-toi vers minuit, le 18 courant, dans le bocage d'érables situé au bas de la côte du domaine; je ne me ferai pas attendre. Adieu, mon amie.
Ton amant jusqu'à la mort,
De ST. CÉRAN.
Trois jours après, il reçut la réponse suivante:
Mon Eugène, tout est découvert! mon père est arrivé depuis deux jours. J'ai reçu ta lettre devant lui, il m'a ordonné de la lui montrer, et j'ai été obligée de le faire; il l'a lue sans rien dire: puis, il s'est mis à sourire, de cette manière que tu sais,—j'allais dire de cette manière qui fait mal, mais tu me l'as défendu.—Puis il est parti, et je ne l'ai pas revu depuis. Je suis persuadée que tu ne viendras pas, dès que tu auras reçu cette lettre; aussi je n'irai pas au bocage. Écris-moi ce que je dois faire. Mon père ne m'a pourtant rien dit, et je suis néanmoins bien malheureuse.
Ton amante affectionnée,
AMÉLIE.
Fâcheux contretemps! dit le jeune homme en jetant la lettre sur son bureau, et se promenant à grands pas dans sa chambre. Tout s'en mêle; il y avait quatre ou cinq ans qu'on n'en entendait plus parler, il faut qu'il ressuscite sept à huit jours trop tôt. Patience,—ajouta-t-il, en allumant son cigare (c'était son remède universel),—patience, il faut retarder un peu; voilà tout. Ou peut être ferais-je mieux de lui parler; il doit être pauvre comme un rat d'église; je lui offrirai de l'argent, il ne pourra résister!—tout en parlant ainsi, St-Céran s'avança jusqu'auprès de la fenêtre, où il s'arrêta, tout à coup, avec un mouvement de surprise; néanmoins, l'habitude qu'il avait de se commander lui-même lui fit bientôt reprendre son visage calme.—Le proverbe est vrai, dit-il,—parlons du diable, et on en voit la tête. C'était en effet Charles Amand lui-même, qui entra d'un pas ferme, l'air assuré, la tête haute, avec toute l'importance que donne un bon habit, et trois ou quatre cents piastres dans la poche de celui qui depuis longtemps est privé de ces avantages sans lesquels un homme est rarement bien vu dans le monde. Si mon lecteur ne croit pas que ces deux choses ont une grande influence sur le moral d'un homme, qu'il aille le demander à tous ces jeunes commis et écrivains, qui le plus souvent sont sans place, et qui connaissent parfaitement ce qu'on appelle en anglais les—up's and down's of human life;—et s'il ne veulent pas l'avouer, c'est que ces messieurs brillent dans le moment. Or, donc, Amand entra comme je viens de le dire—Bonjour M. de St-Céran, dit-il du même air de confiance.
—Charmé de vous voir, Amand, asseyez-vous. Notre héros parut chagrin, son orgueil était froissé; il lui sembla que son interlocuteur aurait bien pu dire monsieur Amand:—un habit, cela change tant un homme—néanmoins l'intérêt personnel, ce grand mobile des actions humaines, comme dit Volney, l'empêcha de s'en plaindre; car il venait pour se débarrasser de sa fille, et il n'aurait pas voulu tout gâter.
—Vous avez voyagé depuis notre dernière entrevue, continua le jeune médecin, bon succès, j'espère?
—Ah! oui, monsieur, répondit Amand; fameux pays d'où je viens, on sait payer le mérite là; j'y serais bien resté, car je faisais ma fortune rapidement; mais j'ai une famille, et vous sentez que l'idée de la croire malheureuse suffisait pour empoisonner mon existence: cela joint avec l'amour du pays qui m'a pris, m'a décidé à revenir. Mais j'y retournerai, vous pouvez en être sûr, s'il y a quelque moyen de s'y rendre.
—Vous avez donc été visiter la vieille Europe.
—Non, mais j'ai été un peu en deçà; changeons de conversation. Je suis venu pour vous consulter sur quelques métaux dont je désirerais faire l'acquisition: savez-vous si je pourrais me procurer de l'étain de Cornwall en ville?
—Je ne pourrais vous dire exactement si c'est de l'étain de Cornwall, mais il ne manque pas d'étain ici—il y en a beaucoup plus que d'argent.
—Je crois bien, mais ce n'est pas ce qui m'embarrasse. Si j'en trouve, j'ai enfin découvert le véritable moyen de le changer en argent.
—Ah! tant mieux pour vous, dit St-Céran,—bon secret celui-là.
—Vous seriez bien plus étonné, continua l'alchimiste, si je vous disais que s'il ne me manquait pas un livre, qu'un Français m'a promis, j'en ferais de l'or piment; et peut-être que vous ne savez pas que les plus fameux orfèvres ont de la peine à reconnaître l'or piment d'avec l'or ordinaire; ainsi, avec bien peu de peine, on parvient à leur faire prendre le change. Vous avez beau sourire—ajouta-t-il, en s'apercevant que St-Céran souriait en l'entendant terminer. Pour toute réponse, le jeune médecin fut prendre un dictionnaire de l'Académie dans sa bibliothèque.
—Je vais vous montrer, mon cher Amand, dit-il, ce que c'est que votre or piment,—et il lui lut l'article suivant:
ORPIMENT, s. m: Arsenic jaune qu'on trouve tout formé dans les terres; on s'en sert pour peindre en jaune: on le nomme aussi orpin.
Le héros le lut et le relut:—Maudit Français, menteur—murmura-t-il, entre ses dents,—et moi qui croyais tous le temps qu'il disait vrai—c'est égal, quant à en faire de l'argent, cela j'en suis sûr—à propos, dit-il, désirant changer la conversation,—vous avez écrit à Amélie, dites-le donc, vous lui proposez là un joli coup.
—Nous y voilà, se dit tout bas St-Céran, que voulez-vous, mon cher Amand, vous ne voulez pas consentir à mon mariage, et il me faut Amélie à moi.
—Me l'avez-vous demandée? est-ce que vous croyiez que j'allais vous l'offrir?—Hein! fit St-Céran, non, pas tout à fait.—Mais vous lui aviez défendu de me parler pour toujours.
—J'avais mes raisons, dit le héros.
—Alors, si je vous la demandais, me la refuseriez-vous?
—Qui sait?
St-Céran lui fit aussitôt une demande, dans toutes les formes, de la main d'Amélie, à laquelle Amand se hâta d'acquiescer. Le jeune médecin le pria d'accepter un petit présent de noces, ajoutant que connaissant sa soif de la science, il le priait de trouver bon que son don fût tout à fait littéraire. En conséquence, il lui présenta le Dictionnaire des merveilles de la nature, en trois volumes, magnifiquement reliés, ouvrage qu'il lui assura avoir été écrit par des philosophes comme lui. Il y ajouta une vingtaine de manuels des différents arts et métiers. Amand, au comble de la joie, se retira avec son trésor, et l'on dit même qu'il fut consulter son Français, pour savoir si ce n'était pas une édition contrefaite du Dictionnaire des merveilles de la nature qu'on lui avait donnée; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il partit le lendemain avec St-Céran pour Saint-Jean-Port-Joli, où le mariage fut célébré dans l'église paroissiale, avec beaucoup de pompe et de solennité.
Ainsi, mes lecteurs ne doivent plus avoir aucune inquiétude sur le compte de St-Céran et d'Amélie, qui sans aucun doute doivent avoir coulé des jours pleins de prospérité et de bonheur... En un mot vous savez.
CHAPITRE QUATORZIÈME
Charles Amand
Mon âme, aujourd'hui solitaire, Sans objet, comme sans désirs S'égare et cherche à se distraire Dans les songes de l'avenir.
LA HARPE.
L'épouse d'Amand, dont nous n'avons fait nulle mention dans le cours de cet ouvrage, parce qu'elle ne prit aucune part aux événements que nous avons décrits, mourut peu de temps après le mariage d'Amélie. Amand se trouva donc seul dans le monde. Semblable à l'étudiant ambitieux de Bulwer, il aurait pu s'enfermer dans son cabinet, méditer sur les poètes, et regarder avec tristesse le soleil levant; mais lui, il n'avait pas de cabinet, ni de fenêtres
Aux longs panneaux de soie;
aussi se livra-t-il à ses études alchimiques près de l'âtre de l'humble chaumière où nous l'avons trouvé en commençant cette histoire, et où il mourra probablement; car, voyez-vous, son âme à lui, c'est dans ce foyer. Ne l'accusez pas de folie, au moins dans cela, car le foyer, c'est le royaume des illusions, c'est la source des rêves de bonheur. Vous tous, nés au sein de l'aisance, ne faites-vous pas consister une partie des délices de la vie à être couchés près d'un feu pétillant, en vous reposant de ce que vous appelez les fatigues de la journée. N'est-ce pas parmi ces brasiers, aux images fantastiques, que votre imagination cherche une autre existence qui puisse vous dédommager d'un monde où vous ne trouvez que des intérêts plus vils les uns que les autres, et qui s'entrechoquent sans cesse? N'est-ce pas près du foyer que la jeune Canadienne, que l'éducation n'a pas encore perfectionnée, se demande si parmi cette foule d'hommes élégants qui l'entourent, elle ne trouvera pas une âme poétique, dont les cordes vibrent à l'unisson de la sienne? Enfin, n'est-ce pas le temple du souvenir? Eh bien, lui, s'il n'a pas une de ces magnifiques grilles qui décorent nos salons ennuyeux, il peut néanmoins savourer la même jouissance; car c'est en contemplant un métal brillant qui reluit au fond d'un creuset, entouré de quelques petits charbons ardents, qu'il cherche à jeter dans l'oubli toute l'amertume de l'existence; pour me servir de l'idée du poète anglais, c'est ce qui le fait ramper entre le ciel et la terre.
Amand se livra donc entièrement à l'étude des merveilles de la nature, dont St-Céran lui avait donné la clef, à ce qu'il disait, et s'il perdit le goût de faire des conjurations, cela ne l'empêchait pas souvent, soit qu'il se trouvât la nuit dans un bois, ou sur le rivage, de s'entretenir avec quelques gnomes solitaires (qu'il décorait du nom pompeux de gognomes) cachés dans quelque taillis ou gémissant sur quelques rochers que la marée montante allait ensevelir: c'était les seules distractions qu'il se permettait, et encore assurait-il que c'était purement par accident qu'il rencontrait ces esprits infortunés.
Tranquille et sans inquiétude, Il coulait ses jours, sans soucis, La nature était son étude, Et les livres ses seuls amis.
LA HARPE.
Il y a quelques années que l'auteur ne l'a pas vu; il a seulement entendu dire qu'il cherche toujours la pierre philosophale, et qu'il lit, sans cesse, Le petit Albert, ouvrage qui a décidé du sort de sa vie.