III (continued 2)
Reading edition
Léon n'oublia pas ce merveilleux argument :
« Tu m'avais dit mille fois : dispose de ma vie!
— Eh! morbleu! répliquai-je, il y a une denrée plus précieuse que la vie! Je ne l'offrais pas, et tu me l'as volée en m'accouplant à ta maîtresse. »
Il entendit tout ce que j'avais sur le cœur et ne chercha plus même à se défendre.
« Va toujours! disait-il en pleurant ; je me hais et je me méprise plus que tu ne peux faire. Écrase-moi, tue-moi! Le revolver est là, tout chargé. S'il te répugne de verser mon sang, donne, que j'en finisse, et ma mort arrangera tout.
— Elle n'arrangeait rien! Cette femme, cet enfant, que veux-tu qu'ils deviennent? M'estimes-tu si peu que tu me croies capable de réépouser ta veuve et d'endosser ton orphelin? Va-t'en au diable avec la famille que tu t'es faite! Il n'y aura jamais rien de commun entre ces créatures et moi. Enlève ton Émilie, et cache-la dans quelque coin ; c'est ton affaire. Quant à moi, je ne reste ici que le temps de me laver les mains, et je retourne à Paris.
— Seul? Et M. Pigat? et mon père? et le monde? Que diras-tu?
— Crois-tu donc par hasard que la bassesse d'autrui puisse changer mes habitudes? Ai-je jamais menti? Je dirai la vérité, jour de Dieu!
— Mon père nous fera mourir de faim, et M. Pigat, si bien que je la cache, viendra tuer sa fille entre mes bras.
— Ton père n'a pas le droit de vous faire expier son propre crime. Quant à M. Pigat, s'il tue sa fille, il fera bien. Si j'étais père (il n'y a plus de danger, grâce à toi), je pardonnerais à mon enfant de s'être laissé séduire ; je serais sans pitié pour celle qui amorce le cœur d'un honnête homme et l'attire dans un guet-apens. Adieu. »
Il se jeta au-devant de moi dans l'attitude classique des suppliants.
« Houss! » lui criai-je. C'est le cri dont on se sert en Lorraine pour chasser les chiens. Le paysan se réveillait en moi.
« Jean-Pierre! ton adieu, c'est notre arrêt de mort.
— Bah! Tu ne parlerais pas tant de mourir, si tu en avais envie! »
Cependant je pris son revolver et je le glissai dans ma poche. Il se méprit sur mon intention et me dit :
« Ceux qui veulent mourir ne s'en vantent point, n'est-ce pas? Ils vont dans la forêt chercher un carrefour solitaire… Tu ne feras pas cela, Jean-Pierre! Je te le défends! »
A cette exclamation, je répondis par un superbe éclat de rire.
« Pas si sot, mon cher camarade! Me prends-tu pour un héros de roman? Ma mort te rendrait service, il est vrai, mais je t'en ai déjà rendu plus que tu n'en méritais, des services! A mon petit point de vue personnel, je ne suis pas de trop sur la terre. J'ai quelques années devant moi, on n'est ni sot, ni paresseux, on peut se rendre utile aux braves gens qui peuplent ce petit globe. Cela vaut un peu mieux que de se faire sauter la tête au bénéfice d'un polisson et d'une drôlesse. Bonsoir! »
Au même instant, une sorte de jocrisse employé dans l'hôtel vint frapper à notre porte. J'ouvris.
« Messieurs, dit le garçon, votre dame est rhabillée ; elle demande après vous.
— Va, cher ami, dis-je à Bréchot, va retrouver ta dame et prie-la d'agréer mes excuses, car il m'est formellement impossible de lui baiser les mains. »
Sur ce je descendis en fredonnant un air de Robert le Diable.
Je vous ai dit que le rez-de-chaussée de notre auberge était une sorte de café-restaurant. Comme je traversais la grande salle, je vis dans un miroir un monsieur qui me ressemblait encore, mais qui n'était plus tout à fait moi. J'avais des habits neufs, une suite commandée exprès pour ce petit voyage, et cela me rendait décidément trop joli. On m'eût pris pour un jeune commis de nouveautés s'en allant en conquête ; mais ce qui me frappa le plus vivement fut l'expression de mon visage. J'avais le nez pincé, les lèvres amincies et quelque chose de satanique dans le regard. Bref, je ne me plus pas à moi même et je me dis : « Ah çà! deviendrais-tu méchant? On s'aigrirait à moins, je l'avoue, mais ce n'est pas une raison. »
La gare était à quelques pas ; les trains se succédaient d'heure en heure ; pour me transporter aussitôt à Paris, je n'avais qu'à vouloir. Cependant la soif de respirer à l'aise, le désir d'arrêter un plan de conduite, enfin je ne sais quel besoin d'apaisement me poussa vers la forêt. Il y avait longtemps que je ne m'étais retrempé dans un bain de grand air. Je me dirigeai à pas lents vers un massif de hauts arbres jaunis par l'automne, je franchis la lisière, et je me mis à marcher sous bois, à l'aventure, tantôt gravissant les rochers, tantôt foulant les épaisseurs de feuilles mortes qui s'accumulent dans les fonds. Le soleil se couchait ; l'horizon était comme drapé de gros nuages pourpre et or. De ma vie je n'avais rien rêvé de si beau. Quand j'arrivais en haut d'une colline, je voyais onduler la forêt infinie comme un océan de toutes les couleurs. J'étais saisi par une puissance supérieure à nos colères, et ce grand calme bienveillant qui est l'esprit de la nature s'assimilait mon cœur violent et troublé ; mais si j'étais apte à goûter cette quiétude, je n'étais pas capable d'en jouir. A chaque instant je m'arrachais par un soubresaut à la clémente sérénité du monde extérieur. Je courais comme un fou en criant : « Moi! moi! moi! » Farouche protestation de l'être seul et souffrant contre l'harmonie universelle!
Cependant les heures marchaient, les nuages avaient pâli, les formes de la forêt se fondaient peu à peu dans l'ombre ; mes sens offraient moins de prise aux spectacles du dehors, la fraîcheur de la soirée me concentrait insensiblement en moi-même. Je m'assis, je fermai les yeux, je m'isolai de tout, et je recommençai sur nouveaux frais le plan de ma modeste existence. Je fus très-agréablement surpris de me retrouver juste au même point que le mois précédent avant la soirée de l'Opéra. J'avais toujours ma place et le moyen de gagner honnêtement ma vie. Le bureau m'attendait aux heures accoutumées, les compagnons de mon petit travail si facile et si doux me recevaient à bras ouverts. La chambre de la rue de Ponthieu était toujours à moi, je pouvais y rentrer dès ce soir et dormir comme autrefois sur ma couchette de noyer. Léon ne viendrait plus chevaucher sur ma chaise de paille en fumant ses fameux cigares ; mais Léon n'était pas nécessaire à mon bonheur : j'avais passé souvent des mois entiers sans le voir, et la privation semblait très-supportable. Pour me consoler de sa perte, je n'avais qu'à supposer qu'il était mort le mois dernier, digne d'estime et de regrets, et à l'ensevelir honorablement dans un petit coin de ma mémoire. Quant à Mlle Pigat, je la connaissais si peu et de si loin qu'en vérité son éclipse n'était pas matière à grand deuil. Il est vrai qu'en un mois elle m'avait ôté le droit de prendre une autre femme ; mais elle m'en avait ôté l'envie, et tout se compensait. Où diable était le désastre? Cette légère épreuve pouvait tourner à mon profit. Je me voyais assuré désormais contre la tentation de faire un sot mariage. Je n'aurais pas d'enfants, c'est un malheur que tout célibataire subit avec résignation. Libre des soucis du ménage, j'allais trouver enfin le temps de travailler ; j'emploierais les loisirs du bureau et mon fonds de savoir classique à des œuvres utiles à mes semblables, et peut-être, qui sait? honorables pour moi!
Quand j'eus bâti mon château en Espagne, je me levai plein de force et de confiance. Seulement mes habits étaient trempés de rosée et j'avais perdu mon chemin. Il fallut quelque temps pour m'orienter en forêt et retrouver la gare. On fermait. Le dernier train était passé à neuf heures et demie ; on n'en attendait plus avant deux heures vingt-trois du matin. Force m'était de chercher un gîte ; la belle étoile est trop inclémente en automne ; je venais de l'apprendre à mes dépens. Je m'informai de mes bagages ; le préposé me dit qu'ils étaient à l'hôtel d'en face. « Eh bien! pensai-je en traversant la place déserte, allons dormir dans cette auberge où ma malle a dû retenir une chambre pour moi. »
En effet, le même pataud que j'avais déjà vu me conduisit sans broncher au premier étage ; il ouvrit une porte, et je reconnus dès le seuil ma malle neuve qui m'attendait. La maison paraissait tranquille : à dix heures du soir on n'entendait plus de bruit.
Je ne daignai pas m'informer de ma compagne, qui ne m'était plus rien. Évidemment Bréchot l'avait emmenée : bon voyage! Mais le génie hospitalier qui portait la bougie me dit à demi-voix avec un fin sourire : « Monsieur n'aura pas peur, il est en pays de connaissance : l'autre monsieur et sa dame sont là. »
Entre ma chambre et la leur, il n'y avait qu'une porte condamnée. Leur procédé, je le confesse, me parut vif. J'eus beau me dire, pour les excuser, qu'ils me croyaient parti par le dernier train, que j'avais fait à Léon des adieux péremptoires, que personne n'était obligé de prévoir le petit accident qui m'arrêtait. Je ne pus m'empêcher de sentir qu'ils poussaient l'impudence à son comble ; je me rappelai malgré moi que cette poupée blonde m'avait juré fidélité le matin même, et par deux fois. Le voisinage éveilla dans mon esprit des souvenirs de cour d'assises ; je pensai à tous les maris qui s'étaient fait justice en pareille occurrence et que le jury avait presque complimentés. Le revolver du fils Bréchot me chatouillait à travers ma poche, et malgré le sommeil qui picotait mes yeux je ne pouvais me mettre au lit.