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L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913

LES DOMAINES FRANÇAIS DE SAINTE-HÉLÈNE

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UNE MASURE ET UN TOMBEAU

Dans une terre anglaise de l'Océan, jadis fameuse, hérissée de canons et peuplée de soldats, aujourd'hui abandonnée, vidée, mourante et comme ensevelie dans le deuil de ses éternelles brumes et de ses rochers noirs, il est un lieu de pèlerinage où le drapeau français a le droit de flotter librement. A Sainte-Hélène, un calvaire et un sépulcre, la maison de Longwood où mourut Napoléon prisonnier et la vallée du Tombeau où, pendant dix-neuf ans encore, il demeura captif du sol britannique, sont, depuis plus d'un demi-siècle, propriétés de l'État français.

Le nom de Longwood, sanctifié par une immortelle agonie, s'est fixé dans nos imaginations. Les visions du tumulus clair, sur lequel pleure un saule échevelé, nous ont été rendues familières par les compositions ingénues et touchantes des imagiers romantiques. Mais ce que l'on ignore généralement chez nous où l'histoire vulgarisée de Sainte-Hélène s'arrête à la dernière page du Mémorial, c'est que Longwood est devenu français comme le lieu du Tombeau, que la sépulture comme la prison sont maintenant des domaines à nous et que nous entretenons depuis cinquante-cinq ans, dans l'île, un conservateur chargé de protéger, contre les empiétements, les outrages et la ruine, ce patrimoine national. Cela, il est vrai, ne s'apprend point à l'école. Les encyclopédies elles-mêmes, en notant que Sainte-Hélène est l'«île britannique où fut déporté, en 1815, et où mourut, le 5 mai 1821, l'empereur Napoléon Ier», n'ajoutent point que les lieux historiques de cette île, Longwood et le Tombeau, sont aujourd'hui domaines de la France. Et, s'il vous prenait la fantaisie d'interroger, chacun à son tour, nos quinze ministres ou sous-secrétaires d'État, sur les droits de notre pays dans l'île Sainte-Hélène, vous auriez de la difficulté, j'imagine, à obtenir une seule réponse satisfaisante. Les domaines français de Sainte-Hélène ne sont plus, aujourd'hui, qu'un article du budget en trois lignes et toute leur histoire administrative tient, avec leur état civil, en un seul carton vert des archives du quai d'Orsay. Or, on songe, paraît-il, à supprimer, sinon le carton vert, du moins l'article du budget. De 1815 à 1821, la garde de l'Empereur prisonnier coûta annuellement 10 millions à l'Angleterre. La garde de son tombeau et de la maison où il est mort coûte chaque année 9.000 francs à la France. L'administration trouve la dépense ruineuse. Elle songe à la réduire et peut-être à la supprimer. Le conservateur actuel, M. Roger, un homme de bonne volonté, mais chargé de famille, et qui, déjà, en est--comme l'Empereur--à sa cinquième année d'exil, veut rentrer en France. C'est une bonne occasion pour ne le point remplacer. Les domaines qui, faute de crédit, ne sont plus entretenus, la masure qui n'est plus réparée, se conserveront désormais tout seuls. Des passants de toutes les nations pourront, comme jadis, couvrir d'inscriptions outrageantes les murs de ces lieux d'agonie. Il sera loisible à d'autres, comme jadis encore, de venir piétiner le tombeau. Qu'importe! Sainte-Hélène, c'est loin. Les étrangers seuls s'y arrêtent! Il n'y va presque plus jamais de visiteurs français...

Cependant, cette indifférence de notre administration, ces velléités d'abandon ayant été, il y a quelques mois, dénoncées au public, l'opinion a paru s'en émouvoir. Mais la situation ne s'est point améliorée. Un de nos confrères italiens, M. Cavicchioni, qui vient de séjourner dans l'île, avec une âme de pèlerin, a rapporté de son voyage les plus récentes photographies de Longwood. Ces documents illustrent le dossier que nous croyons opportun de publier aujourd'hui: le dossier de l'abandon par la France des domaines français de Sainte-Hélène.

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Traditionnellement, lorsqu'un navire est dans les eaux de l'île et longe les lugubres falaises de basalte à pic dans la mer, après qu'il a tourné une masse volcanique, le Barn-Mount, les officiers indiquent aux voyageurs un rocher dont les arêtes dessinent le profil de l'Empereur. Le bateau s'arrête à quelque cent mètres de la côte devant le petit port clair et presque gai, par contraste, de James-Town. L'arrivée du «postal» est toujours pour les gens de l'île un spectacle nouveau, et le bâtiment est vite entouré de petites barques. Des canots amènent les voyageurs devant un escalier dont l'abord est rendu très difficile par la violence d'un ressac permanent le long de la jetée. Non sans peine on parvient à mettre le pied sur les gradins humides,--ceux-là mêmes peut-être que gravit Napoléon le 17 octobre 1815. Une ligne uniforme de constructions basses, presque toutes des magasins à façades jaunes, s'adossent à la montagne couleur de rouille. La route court entre ces bâtiments et la mer et conduit, par un pont-levis, jusqu'au glacis meublé de vieux canons inutiles. Puis, sous la terrasse du «château»--l'édifice où sont réunis les services administratifs--un passage voûté vous mène sur la petite place centrale, ombragée, où s'élève l'église. Les choses d'autrefois sont demeurées dans leur état antérieur. Au château, le bureau du gouverneur est toujours ce même bureau qu'occupait Hudson Lowe, lorsqu'il descendait de Plantation House. Et Plantation House--à trois milles du port vers l'intérieur, dans la partie la mieux protégée et la plus verte de l'île--continue d'être la résidence du gouverneur de Sainte-Hélène, aujourd'hui un simple major, dont le traitement de 18.750 francs représente la seizième partie du traitement annuel (300.000 fr.) d'Hudson Lowe entre 1815 et 1821. Le gouverneur n'a plus, il est vrai, sous son autorité, une flotte et des troupes. L'état-major est représenté par un capitaine d'artillerie de marine. Et la garnison, jadis forte de 3.000 hommes, se réduit maintenant à une vingtaine de marins casernes à Ladder Hill, le fort qui domine James-Town et auquel on accède par un escalier à pic de 600 marches. L'ordre public est assuré par quatre policemen.

LES PÈLERINAGES DE SAINTE-HÉLÈNE: LA VALLÉE DU TOMBEAU

Sur la route de James-town à Longwood: embranchement du chemin du tombeau, à gauche du parapet en ruine.

Illustration from L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913

Le tombeau de Napoléon et (en haut et à gauche) la source de l'Empereur. Photographies A.-C. Cavicchioni.

Illustration from L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913

LES PÈLERINAGES DE SAINTE-HÉLÈNE: LA MAISON DE LA CAPTIVITÉ ET DE LA MORT

Sur la route de Longwood: le sémaphore d'Alarm-House.

Illustration from L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913
Illustration from L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913

Le salon où est mort l'Empereur. La véranda.

A gauche, fenêtres du salon; à droite, ouvertures du cabinet de travail et de la chambre de l'Empereur.

Illustration from L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913

Vue d'ensemble de Longwood Old House.

Illustration from L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913

Photographies prises au cours de l'été de 1913 par M. A.-C. Cavicchioni.

L'OEUVRE DU VENT ET DE L'OUBLI: LES PREMIÈRES RUINES

État actuel de la tonnelle où, les jours de beau temps, Napoléon réunissait autour de lui ses compagnons d'exil.

Illustration from L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913

Façade sud-est de la maison avec ses murs lépreux et ses carreaux brisés.--Au premier plan, le bassin tracé par l'Empereur. Photographies A.-C. Cavicchioni.

Illustration from L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913

Il est curieux de noter que, dans le parc superbe de Plantation House, il existe, encore vivants, parmi les verdures d'une floraison tropicale, des témoins centenaires de l'histoire de l'île. Ce sont deux monstrueuses tortues, que l'on appelle «les tortues du temps de Napoléon», ou les tortues d'Hudson Lowe. Elles gîtent là depuis un siècle, apprivoisées et familières... Et ce ne sont point, paraît-il, les seuls êtres qui ont survécu au temps de la captivité. On montre encore, dans l'île un perroquet blanc, centenaire lui aussi, qui siffle à merveille, et auquel, naturellement, on a donné le nom de «Napoléon». Enfin, il y a peu d'années, décédait à James-Town un batelier nonagénaire, qu'entourait une curiosité presque déférente. Les vieillards de Sainte-Hélène prétendaient que c'était un fils de l'Empereur...

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Il est rare que le postal s'arrête plus de trois heures au mouillage, et, en ce cas, il ne faut point songer à tenter l'excursion de Longwood, à moins de se résigner à séjourner dans l'île, pendant un mois, jusqu'au retour du paquebot. Si l'on peut, par bonheur, disposer d'une journée, on loue un cheval ou une voiture au prix d'une livre, et, après avoir suivi les humbles maisons de Napoléon street--où passa le convoi funèbre de l'exhumation en 1840--on s'engage sur la route de Longwood. C'est une voie carrossable qui s'agrippe à moitié côte, traçant comme une longue barre sombre à travers la maigre végétation des agaves et des cactus. Au-dessous, tout au fond dans la vallée, James-Town semble une coulée de pierres et de blocs. Plus haut, à droite, on rencontre le chemin qui conduit aux Ronces (Briars), le cottage verdoyant et fleuri des petites Balcombes où, dans un pavillon séparé, minuscule, Napoléon vécut les trois premiers mois de son exil. Si vous faites la route en quelque fin d'après-midi, dans la grande clarté tropicale et le calme absolu du soir, vous percevez, en cet endroit, comme un faible chant d'oiseau, le murmure d'un filet d'eau qui descend lentement de Francis Plain et forme la cascade des Briars. Parfois encore, le silence est rompu par le bruit de sabots d'une mule revenant de la montagne avec une charge de bois ou d'herbe ou par l'écho d'une voix humaine qui se répercute d'un bout à l'autre de la vallée comme un cri dans une chambre close. Au ciel, de grands nuages, toujours en mouvement, couvrent et découvrent sans cesse le sommet sur lequel est placé High Knoll, le fort le plus important et le plus élevé de l'île. Bien des années se sont passées depuis que l'Empereur suivit à cheval cette route pour atteindre le lieu de sa prison. Trois quarts de siècle se sont écoulés depuis qu'il la redescendit, au bruit des salves, dans un cercueil sur lequel était jeté le manteau impérial. On a cependant cette impression que rien ici n'a bougé depuis le temps du drame et celui de l'apothéose. Ce sont, aux bords de la même route qui longe les mêmes ravins, les mêmes silhouettes bleues des pins, les mêmes agaves dressant parmi les cailloux leurs feuilles en fer de lances et leur floraison de clochettes. Ce sont à divers intervalles les mêmes parapets disjoints. La même cascade continue sa même fraîche chanson en sa course incertaine avant de recevoir le coup de balai du vent qui la jette en poussière dans la vallée.

Plan du domaine français de Longwood Old House (ancienne résidence de l'Empereur à Sainte-Hélène).

Illustration from L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913

Pour atteindre les plateaux, la route va et vient, sinueuse, à travers les pins, les saules et les oliviers sauvages, tandis que se découvrent, à chaque volte, de nouvelles visions de mer, de vallée et de ciel.

On entre dans une région battue par le vent, où sapins et gommiers se ploient tragiquement, dans un gémissement continu, et l'on entrevoit le sémaphore d'Alarm House. C'est de là qu'on signalait, au temps de la captivité, les navires aperçus au large, et que l'on tirait le canon pour donner l'alarme à la garnison et à la division navale, chargées sur terre et sur mer de la garde du prisonnier. Passons. La route, maintenant, longe un vaste gouffre désolé le «Bol au punch du Diable», et, peu après, elle laisse à sa gauche un chemin dont l'accès se dissimule dans les agaves et les cactus. Arrêtons notre voiture ou mettons pied à terre si nous sommes à cheval. Ce chemin discret, presque secret, va nous conduire à la vallée française du Tombeau.

Les tortues «du temps de l'Empereur» dans l'ancien parc d'Hudson Lowe.

Illustration from L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913

L'entrée du domaine, à quelque distance de la route, est indiquée par une porte rustique, une barrière que soutiennent deux montants en brique surmontés chacun d'un boulet. Il suffit de soulever un loquet, et l'on entre sans plus de formalités dans les lieux de la sépulture, très verts, envahis par les graminées, les genêts et les buissons à mûres, et plantés de pins et de cyprès dont le parfum de cimetière se dégage, intense, dans l'humidité constante de ce lieu. Le domaine comprend 40 acres ou 16 hectares. Avec le tombeau vide et la maison délabrée de Longwood, il fut acquis en 1858 par le gouvernement de Napoléon III au prix fort de 178.565 francs, frais compris. La transaction, d'ailleurs, fut laborieuse et ne dura pas moins de cinq années. La spéculation s'en était mêlée. Il avait fallu, en outre, tourner les dispositions de la législation coloniale anglaise qui interdit l'aliénation à une puissance étrangère d'une parcelle du territoire britannique. Mais, comme alors le cabinet de Windsor voulait être agréable aux Tuileries, on trouva les accommodements nécessaires et, depuis le mois de mai 1858, l'habitation et le tombeau de l'empereur Napoléon sont inscrits sur les registres domaniaux de Sainte-Hélène comme propriétés françaises. Cette acquisition a mis fin à un long scandale, à une exploitation éhontée dont était l'objet, depuis 1840, depuis l'année de l'exhumation, la sépulture impériale. La terre de la fosse était constamment enlevée et vendue, renouvelée et revendue. On payait pour voir le tombeau. On payait pour boire à la source. Il a fallu changer toutes ces habitudes. La sépulture, de nouveau, a été protégée. La fosse a été recouverte par des dalles, et l'on a cessé de tenir boutique en ce lieu. Voici cette tombe dans sa retraite fraîche et verte. Elle est enfermée dans la double ceinture d'une palissade basse et d'une haie de bois de fer. Les cyprès et les pins avec un saule unique--arrière-petit-fils de l'un des deux saules originaires--versent une ombre quasi contenue sur sa pierre blanche qu'étreint une petite grille noire et que borde une rutilante parure de géraniums. Un peu plus haut, la source aimée de l'Empereur affleure dans une coupe de pierre, et une écharpe de lys d'eau jetée sur le sol indique le sillage de son cours souterrain. Au delà des barrières est la maison du garde, un humble insulaire qui, pour quelques shillings par semaine, protège cet endroit contre les incursions des bestiaux des domaines voisins. Et disons tout de suite que, pour des raisons d'économie, il est question de supprimer ce garde, à moins que, pour des raisons d'économie encore, on ne fasse la fortune de ce Yamstock illettré en l'élevant--il en est question--aux fonctions de représentant officiel du gouvernement français à Sainte-Hélène.

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On peut revenir à la route par un autre chemin, une sente raboteuse creusée, croit-on, par les Chinois qui venaient à la source chercher l'eau de table de l'Empereur. On continue de monter vers un plateau nu couvert de gommiers phtisiques et d'immortelles sauvages. On passe devant Hutt's gâte, la maisonnette du premier séjour des Bertrand. Tout auprès, maintenant, s'élève une petite chapelle anglicane. Un peu plus loin, un portail, flanqué de deux échoppes, indique l'entrée de l'ancienne enceinte du domaine réservé au «Général». Faisons quelque cent pas encore, et après avoir laissé à notre gauche Longwood New House, la nouvelle résidence construite--trop tard--pour l'Empereur à la fin de la captivité, nous nous trouvons en face de Old House, la maison en forme de croix où Napoléon vécut les cinq dernières années de son existence.

Cette maison, lorsque la mission française en 1840 vint chercher les cendres de Napoléon, se trouvait dans un délabrement scandaleux. La chambre et le salon où était mort l'Empereur avaient été transformés en écurie et en moulin à orge. Et, depuis, rien n'avait été tenté pour remédier à cet abandon insultant.

Après 1858, Longwood devenu français fut restauré, reconstitué par une mission spéciale qui séjourna à Sainte-Hélène pendant vingt et un mois. L'entreprise fut confiée au capitaine de génie Masselin. Il ne fallait pas faire neuf. Il fallait, dans la confusion des démolitions et des reconstructions successives, retrouver ce qui avait été l'ancienne maison. On a utilisé autant que possible les matériaux anciens restés sur place. On a rétabli les peintures et les papiers d'après des fragments recueillis. Si ces réparations ont été, évidemment, considérables--et quelle maison de famille n'a point dû, en un siècle, subir des transformations importantes tout en restant la même et sans rien perdre de sa physionomie et de son âme?--du moins, la demeure a-t-elle conservé son aspect d'autrefois, presque toutes ses pierres et jusqu'à sa détresse intérieure. Ce n'est point une autre maison. C'est bien toujours, et minutieusement la même, la maison de l'Empereur captif... Et maintenant, entrons:

On accède par une petite véranda peinte en vert et parée de feuillages grimpants dans une première pièce assez vaste que l'amiral Cockburn avait fait ajouter à la hâte à la primitive demeure pendant le séjour de l'Empereur dans le cottage des Briars. C'est une légère construction en pans de bois, coffrée en planches à l'intérieur et à l'extérieur et qui prend jour par trois fenêtres à l'ouest et deux à l'est. Cette pièce servit d'abord à la fois de salle de billard et de salle d'attente pour les visiteurs; cette dernière destination prévalut après que le billard eut été reporté dans un autre local en arrière. C'est là que, lorsque le captif recevait, l'un des aides de camp, Montholon ou Gourgaud, botté à l'écuyère et l'épée au côté, accueillait les personnages de marque auxquels Napoléon daignait accorder audience. Un huissier en livrée vert et or, avec gilet blanc, culotte de soie noire, bas de soie blanche, et souliers aux boucles étincelantes, Santini d'abord, Noverraz ensuite, se tenait immobile devant la porte du salon où attendait l'Empereur.

Aujourd'hui, cette pièce délabrée trahit toutes les tristesses de l'abandon. A l'extérieur, les pans de bois sont vermoulus, à moitié pourris et très malmenés, particulièrement du côté de la tonnelle, par le vent de l'est. Les murs, à l'intérieur, avaient été originairement peints à l'huile en vert clair, avec un petit filet noir encadrant chacune des parois. Mais ce vert, sali et moisi, est devenu tellement foncé qu'il en est noir. Aussi, quand on pénètre en ce lieu, la première impression est-elle lugubre. C'est bien, on n'en doute plus, le salon funèbre qui précède une chambre mortuaire. Un seul meuble se trouve là: le haut pupitre taché d'encre qui supporte le registre des visiteurs.

De la salle d'attente on passe dans le salon, une pièce exiguë où l'Empereur recevait et tenait cercle avec sa petite cour le soir après dîner. Découvrez-vous. C'est là que Napoléon est mort, le 5 mai 1821, un peu avant le crépuscule. Entre les deux fenêtres ouvertes sur l'occident se trouvait le lit de camp sur lequel expira le captif. La place est indiquée par une petite balustrade en bois sombre, qui entoure un buste de Napoléon. Sur la cheminée, une grande glace avec un cadre dédoré et sali. Aux murs un papier commun jaunâtre à fleurs vertes, qui fut copié d'ailleurs sur le papier primitif.

Le tombeau de Napoléon aux Invalides. Phot. en couleurs de L. Gimpel.

Illustration from L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913

L'une des portes du salon donne accès dans la salle à manger, basse, à peu près obscure, qui reçoit son seul jour d'une porte ouverte sur le jardin au nord. Un affreux papier brique à ramages noisette et or tapisse les murs. Cette salle à manger communique, à gauche, avec la bibliothèque peinte en gris vert, et, à droite, avec les deux petites pièces qui formaient l'appartement de l'Empereur: cabinet de travail et chambre à coucher dont le papier tombe par morceaux. Le reste ne vaut guère qu'on en parle. Les visiteurs s'arrêtent à peine dans l'ancienne cuisine fumeuse et peuvent s'amuser à compter les trous de rats dans les parquets des logis de la suite et du personnel de service. Autour de la maison, dans les jardins parsemés de violettes pâles et de jaunes immortelles, on ne retrouve point les plates-bandes d'autrefois. Le bassin, tracé par l'Empereur l'année de sa mort, est aujourd'hui vidé, séché, lézardé. C'est une ruine au pied d'autres ruines, toute cette façade nord tourmentée par le vent qui a disjoint les pierres des murailles et brisé les carreaux des fenêtres. Un peu plus loin, la tonnelle où, les jours de beau temps, l'Empereur aimait à réunir ses derniers fidèles, n'est plus qu'un squelette lamentable autour duquel s'enroulent, tristement symboliques, des fleurs de la Passion.

* * *

Et voilà tout ce qui, dans son actuelle misère, fut pendant cinq ans la dernière résidence impériale. Nous en sommes à ce moment critique où la masure ouverte à tous les vents, avec ses fenêtres disjointes et sans vitres, ses planchers troués par la vermine et ses coffrages pourris, ne tient plus. Une bourrasque un peu plus furieuse que les autres balaiera toute cette poussière de souvenirs. Les visiteurs des deux continents--il y a eu encore cette année sur le livre de Longwood trois cents signatures d'officiers japonais--viendront errer dans ce désastre, et ils s'indigneront non plus contre les Anglais de 1821 qui n'avaient pas su préserver ces reliques, mais contre les Français d'aujourd'hui, insoucieux de la religion de leur gloire, qui laissent s'éteindre en ces lieux la plus sublime évocation de l'âme française, malheureuse, résignée, grandie. Notre distingué confrère italien déjà cité, M. Cavicchioni, pénétré, à son retour de Sainte-Hélène, des récentes tristesses de Longwood, nous assurait qu'il venait de passer là-bas les semaines les plus impressionnées de sa vie. «On entretient et on relève, ajoutait-il, des palais impériaux et royaux. C'est fort bien. Mais il y a des palais dans toutes les capitales et il n'y a qu'un Longwood au monde. Longwood appartient à l'humanité. Ne laissons pas mourir Longwood.» Ainsi, les étrangers s'émeuvent de cet abandon que les Français, trop généralement, ignorent. Un haut personnage britannique, lord Curzon, vice-roi des Indes, ne disait-il pas, il y a deux ans, après une visite à Longwood, qu'il eût été fier de pouvoir prendre à sa charge tous les frais de cette conservation. Et soyez sûrs que, si la maison s'écroule enfin, les touristes du monde entier s'en disputeront les pierres à prix d'or.

Le conservateur que nous avons là-bas fait tout ce qu'il peut pour cacher le scandale des premières ruines. C'est un très digne, très intelligent et très accueillant fonctionnaire. Mais les 3.000 fr. annuels qu'on joint à son maigre traitement de 6.000 francs sont aussitôt absorbés par les frais de gardiennage et d'entretien superficiel. Notre administration semble ignorer que tout est hors de prix à Sainte-Hélène où il n'y a rien. Carreaux, peinture, papier doivent être envoyés de France, et il est rare que ces fournitures, malgré les demandes réitérées, arrivent à Longwood. Le sceau des domaines français date encore du Second Empire. Oui, c'est un cachet aux armes impériales--et, en la circonstance, il ne faut pas s'en plaindre--qui scelle les papiers officiels de ce fonctionnaire de la République. Mais notre conservateur ne peut point, avec ses seules ressources, boucher les trous des murs et ceux du parquet, consolider charpente, toiture et ferrures de cette maison chancelante. Bien plus--et il faut le dire--la pénurie de son budget lui interdit même de répondre aux curieux, érudits et publicistes du monde entier qui lui demandent des renseignements sur les lieux de la captivité. On a rarement vu pareille misère administrative. M. Roger a demandé son rappel. Les visiteurs de l'île regretteront ce Français courtois et instruit, auquel il faut donner un digne successeur. Et pourquoi ne serait-ce point, comme au début, un officier supérieur en retraite, qui joindrait les émoluments du conservateur à sa pension de soldat? L'éminent et vénéré général Niox, qui veille sur le somptueux sarcophage impérial, celui de l'apothéose dans la gloire des Invalides, trouverait, j'en suis persuadé, des candidats multiples à cette autre faction d'honneur auprès de la première humble sépulture et de la suprême station de l'exil, Longwood,--ce Golgotha près du Tombeau. Albéric Cahuet.

Illustration from L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913

Devant la salle du Congrès: les membres des deux Chambres avant l'entrée en séance. Pendant le vote: les portes de la salle gardées militairement pour empêcher la sortie des représentants.

LA PREMIÈRE ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE EN CHINE (6 OCTOBRE). --Photographies de M. H. E. Dozon.

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